LETTRES

 



 

Jean de Climont

 

 

LETTRES

 

 

 

© Editions d'Assailly, 2016

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ISBN: 9782902425259

© Editions d’Assailly, Paris, 2016

 

 

 



 

 

Table des matières

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1997                                                                                                   

À Monsieur P. Cornille                                                                          8

À Monsieur B. Michoulier                                                                   13

À Monsieur P. Blanc                                                                           18

À Monsieur le Professeur J.C.Pecker                                                  22

 

1998

À Monsieur Alain Peyrefitte                                                               27

 

1999

À Monsieur le professeur Maurice Allais                               29

À Monsieur le professeur Bourdieu                                                    32

 

2005

À Messieurs Allègre et Attali                                                               42

À Monsieur l’Abbé Jean-François Petit                                              49

 

2007

Au Père Marc Lambret                                                                       68

 

2011

À Monsieur le directeur de la Rédaction du Figaro                          71

À Monsieur Jean-Pierre Robin                                                            76

 

2012

À Monsieur Marronnier                                                                      78

À Monsieur le Professeur André Brahic                                             83 

 

2013

À Monsieur le directeur de la Rédaction du Figaro                          92

À Monsieur le directeur de la Rédaction du Figaro                          95

 

2014

À Monseigneur Michel Aupetit                                                          98

 

2016

Au Père Delort-Laval                                                                        116

À Monseigneur Pierre Debergé                                                        120

Au Père François Jourdan                                                                 121

À NNN                                                                                               123


Paris, le 8 novembre 1997

 

 

 

À Monsieur P. Cornille,

 

Monsieur,

 

Voilà déjà quelques temps que Monsieur Allais à publier ses articles dans la Rouge et la Jaune, que l'Académie des Sciences a enfin daigner l'entendre et que l'ensemble de l'oeuvre scientifique de cet authentique savant commence à être publié.

 

L'affaire étant d'une grande difficulté, je me permets de prendre contact, un peu cavalièrement, je m'en excuse, avec toute personne susceptible d'avoir émis des idées nouvelles dans un des domaines litigieux de la science moderne.

 

Les références de Monsieur Allais m'ont permis de faire une moisson abondante d'idées extrêmement originales. Je m'aperçois aujourd'hui que vous avez échappé à mes investigations car Monsieur Allais ne vous range dans aucune des catégories qui permettent de ne pas s'adresser aux tenants de la doctrine relativiste en pure perte. S'il convenait de se conformer exclusivement à l'avis officiel des notables en place, la science en serait encore à chercher des présages dans les viscères des oies, et dans les conjonctions des astres.

 

Je prends un risque à vous écrire car j'ignore vos idées.

 

Etes vous de ceux qui sont convaincus que la science n'a commencé qu'au début du siècle précédent, encore que pour ses premiers balbutiements. La vraie science date de 1905:

 

"La Relativité constitue une véritable révolution, source même d'un nouvel humanisme. C'est un bouleversement sans précédent; un renouvellement inouï de l'Histoire et de la Philosophie. L'inéluctable relativité a largement démontré son inépuisable fécondité dans une vision irremplaçable, dans un nouveau choix éthique transformant la Philosophie, l'Art et la Science même en ferment inaltérable".

 

La très célèbre relativiste, Madame le professeur Tonnelat, auteur de ces lignes, permet de comprendre ainsi combien les relativistes sont convaincus de détenir la vérité, mot mal vu de nos jours; ils préfèrent dire qu'ils détiennent la réalité.

 

Ceci étant, il faut bien mesurer l'ampleur du mouvement et la force de conviction que représente le développement de la physique, depuis Maxwell principalement, avec sa suite saisissante d'expériences et son enchaînement logique d'apparence inéluctable, pour reprendre un mot de Madame Tonnelat et donc comprendre un peu l'impossibilité où se trouvent les relativistes d'admettre, non, d'envisager seulement, la moindre atteinte à leur doctrine. Car la relativité est une doctrine.

 

On ne pense même plus que l'idée que la lumière et autres ondes de l'espace, sont électromagnétiques en elles-mêmes, puisse n'être qu'un postulat, comme Maxwell l'a d'abord considéré lui-même. On pense qu'il s'agit d'une réalité. Or, cher Monsieur, l'expérience montre seulement que ces ondes sont émises par des phénomènes électromagnétiques et qu'elles ont des effets électromagnétiques, mais rien, non absolument rien, ne montre qu'elles soient électromagnétiques en elles-mêmes.

 

Maxwell considérait d'ailleurs comme un autre postulat, antérieur à celui qui vient d'être évoqué, d'avoir supposé que les champs magnétiques sont créés par le mouvement des charges électriques. Ces charges elles-mêmes étant, à l'époque, une hypothèse encore très controversée.

 

Les équations de Maxwell sont une conséquence de ces deux postulats. On n'y pense plus.

 

Maxwell imaginait un éther. Il n'y avait donc rien d'absurde à penser que le mouvement d'un corps chargé puisse créer un champ magnétique, car il se déplacerait dans l'éther qui se trouverait donc modifié localement et qui agirait sur le corps en mouvement en sorte qu'un champs magnétique puisse apparaisse. Mais, l'espace s'est trouvé depuis entièrement vidé. Einstein écrivait encore qu'il ne concevait pas l'espace sans éther, et ce n'était seulement pour vaincre les rares sceptiques, mais une conviction profonde comme on peut s'en assurer en lisant ses lettres. Une des raisons de cette élimination totale est le mouvement orbital des électrons, même considéré dans le cadre du prétendu principe d'incertitude autre postulat flagrant.

 

On ignore, semble-t-il assez généralement, un des apports essentiels de la relativité. Si c'est la vitesse des électrons qui est à l'origine des champs magnétiques, alors on devrait observer un champ magnétique lorsque l'on se déplace par rapport à des charges! Il faut savoir que la vitesse des électrons dans les conducteurs est de l'ordre du dixième de millimètres par seconde pour un ampère dans un fil de cuivre de "2.5 carré". Or si je me déplace, même beaucoup plus rapidement, par rapport à ces électrons, je n'observe évidemment aucun champ. Et ceci est vrai aussi pour un faisceau d'électrons dans le vide. On ne peut donc pas considérer que le déplacement dans le conducteur modifie l'électron pour créer un champ, puisque ce champ existe aussi dan le vide. Or la relativité apporte la réponse à ce paradoxe terrible.

 

On sait davantage qu'elle apporte une solution au problème du maintien des équations de Maxwell dans les changements de référence galiléens. En fait les deux sont très liés, et en considérant que les champs magnétiques se propagent à la célérité de la lumière, on peut même considérer qu'il n'y avait qu'un seul problème.

 

Ce que tout le monde connaît enfin, c'est l'explication de l'expérience de Michelson, mais il faut considérer que ce ne fut nullement l'aspect décisif, car on avait alors plusieurs solutions admirablement analysées par Poincaré.

 

Il est essentiel de distinguer aussi clairement que possible ce qui relève de l'expérience de ce qui relève du postulat.

 

L'expérience est là et bien là, toujours. Relisez ce qu'en pense Monsieur Allais.

 

Les postulats sont comme les roses que l'on admire pas même le temps d'une saison. Ils sont admirables par les solutions qu'ils apportent à des situations d'apparence insurmontable. Mais ils sont périssables. Il serait un peu long d'entrer ici dans un développement sur la nécessité des postulats, disons seulement que j'en suis convaincu. Mais il faut les prendre pour tels et non point se tromper soi-même en imaginant détenir la réalité!

 

Il m'a fallu plus de 30 ans pour comprendre qu'il est effectivement impensable de mettre en cause la moindre parcelle de la physique actuelle tant l'enchaînement des expériences et hypothèses mêlées est parfaitement structuré.

 

Tout résultat d'apparence contraire est aussitôt considéré par les relativistes comme la manifestation d'un phénomène complémentaire ou d'une autre nature, mais rien ne saurait renverser la certitude logique qui prévaut. On vit ainsi avec une lacune de 90% de masse dans les galaxies. On vit, et depuis 1918, avec l'expérience de Sagnac inexpliquée. On vit en rejetant les Miller, les Esclangon, les Allais, mais aussi tant d'autres qui ont observé de choses anormales (l'ingénieur général Paraire a constaté pendant 20 ans des écarts de poids d'empilement de plaquettes d'acier en fonction de leur arrangement). Certains se sont trompés peut-être, mais tous on tort. Il est interdit de critiquer la relativité. Hors d'elle, point de salut. La critique ne peut être que le fait de gens mal informés. Inclinez-vous ignares, c'est la science qui passe!

 

Rien ne saurait renverser la certitude, rien, sauf que tout repose sur ces postulats de Maxwell. Il n'a a donc pas d'autre issue pour renverser le monstre que de saper ces fondements.

 

1° Ce n'est pas le mouvement des charges qui est la cause des champs magnétiques. Le magnétisme, sous toutes ses formes, développées par plusieurs générations et finalisées par le professeur Néel, résulte toujours de l'orientation des moments magnétiques des électrons et des noyaux dans la matière. Il est totalement incohérent de persister à penser qu'il puisse en être différemment dans les conducteurs: c'est l'orientation des moments magnétiques des électrons libres des conducteurs par le champ électrique qui, dans le même temps, les met en mouvement, qui est à l'origine des champs magnétiques. Il en est de même pour les canons à électrons. Le Wenhelt oriente leur moment magnétique, en même temps qu'il les accélère. Et les moments magnétiques se conservent ensuite jusqu'à la cible.

 

On a élaboré d'immenses postulats pour résoudre un problème qui ne se pose pas.

 

2. La lumière et les ondes de l'espace ne sont pas électromagnétiques par elles-mêmes, pas plus que les ondes de l'atmosphère ne sont sonores en elles-mêmes.

 

Autant la première affirmation, un postulat sans doute, appelle directement à la justification expérimentale, et elle est possible, sans apporter aucun changement aux connaissances actuelles sur le magnétisme, autant cette seconde affirmation débouche sur une reconstruction complète de la théorie des ondes de l'espace. Et là, l'ouvrage est immense. Il doit inclure les expériences de Michelson, Sagnac, Miller, c'est clair à présent, Esclangon, Allais sans parler de la multitude de faits connus relatifs à la lumière. Comme je doute que l'on puisse avancer sur le magnétisme sans avoir reconstruit entièrement la théorie de la lumière et des ondes du même genre dans l'espace, ce sera l'ouvrage essentiel du début du siècle qui va s'ouvrir.

 

 

Je vous prie, cher monsieur, d'agréer l'expression de ma considération distinguée.

 

Jean de Climont


Paris, le 8 novembre 1997

 

 

 

À Monsieur B. Michoulier,

 

 

Cher Monsieur,

 

 

La rapidité de ma réponse ne vient pas de l'urgence ; dans le domaine qui nous amène à correspondre, on ne compte point le temps. Monsieur Allais, que nous admirons tous deux semble-t-il également, a commencé en 1956, sur une idée certainement antérieure. Non, je m'absente d'abord de France pour quelque temps. A mon retour, je compte reprendre le montage que j'ai interrompu depuis un mois pour essayer de comprendre un problème de cohérence entre les hodogrammes des mesures de Miller et les expériences sur le pendule de Monsieur Allais. Les directions des effets principaux ne coïncident pas, malgré la complète identité des périodicités. La solution reste à confirmer. Aussi je crains de ne pouvoir reprendre le clavier, à défaut de la plume, avant quelques mois.

 

Avant d'en venir à la physique, je voudrais exprimer mon double étonnement à la lecture de votre très aimable lettre.

 

Si, Monsieur, il devait convenir de s'inquiéter de penser, et donc de juger, alors, nous en serions encore à essayer de faire du feu au fond d'une caverne ! Il ne faut pas seulement penser, pas seulement juger, il faut aussi prendre la liberté de condamner parfois. Avec deux convictions toujours présentes à l'esprit : aucune construction humaine ne saurait être définitive, et celles que nous pourrions entreprendre ne le seront pas davantage, mais cette seconde conviction ne justifie nullement de renoncer à penser, et donc à juger et à condamner s'il le faut.

 

Si, Monsieur, il devait convenir d'avoir les diplômes réputés requis pour penser, pour juger et pour condamner, alors la science en serait encore à chercher des présages dans les viscères des poules, et dans les conjonctions des astres.

 

Au reste, Monsieur, comment être impressionné par les diplômes quand on voit un soi-disant scientifique prendre position sur le spectre entier de la science, en ayant pour bagage intellectuel, semble-t-il exclusif, une thèse sur je ne sais quelle répartition de fossiles dans la troisième sous-couche du jurassique inférieure de la carrière de Bezançon-les-ânes; je plaisante évidemment, mais à moitié car notre immense ministre est un bien triste personnage qui parfois énonce des vérités.

 

On a fini par se convaincre que la science n'a commencé qu'au début du siècle précédent, encore que pour ses premiers balbutiements. La vraie science date de 1905:

 

"La Relativité constitue une véritable révolution, source même d'un nouvel humanisme. C'est un bouleversement sans précédent; un renouvellement inouï de l'Histoire et de la Philosophie. L'inéluctable relativité a largement démontré son inépuisable fécondité dans une vision irremplaçable, dans un nouveau choix éthique transformant la Philosophie, l'Art et la Science même en ferment inaltérable".

 

La très célèbre relativiste, Madame le professeur Tonnelat, auteur de ces lignes, permet de comprendre ainsi combien les relativistes sont convaincus de détenir la vérité, mot mal vu de nos jours; ils préfèrent dire qu'ils détiennent la réalité.

 

Ceci étant, il faut bien mesurer l'ampleur du mouvement et la force de conviction que représente le développement de la physique depuis Maxwell principalement, avec sa suite saisissante d'expériences et son enchaînement logique d'apparence inéluctable pour reprendre un mot de Madame Tonnelat et donc comprendre un peu l'impossibilité où se trouvent les relativistes d'admettre, non, d'envisager seulement, la moindre atteinte à leur doctrine. Car la relativité est une doctrine.

 

Votre étonnement devant mon évocation du postulat de Maxwell, est la trace même de l'action psychologique entreprise par les relativistes pour réduire les opposants. On ne pense même plus que l'idée que la lumière et autres ondes de l'espace, sont électromagnétiques en elles-mêmes, puisse n'être qu'un postulat, comme Maxwell l'a d'abord considéré lui-même. On pense qu'il s'agit d'une réalité. Or, cher Monsieur, l'expérience montre seulement que ces ondes sont émises par des phénomènes électromagnétiques et qu'elles ont des effets électromagnétiques, mais rien, non absolument rien, ne montre qu'elles soient électromagnétiques en elles-mêmes.

 

Maxwell considérait d'ailleurs comme un autre postulat, antérieur à celui qui vient d'être évoqué, d'avoir supposé que les champs magnétiques sont créés par le mouvement des charges électriques. Ces charges elles-mêmes étant, à l'époque, une hypothèse encore très controversée.

 

Les équations de Maxwell sont une conséquence de ces deux postulats. On n'y pense plus. Et pourtant Monsieur, vous avez bien vu, me semble-t-il à la lecture des rares informations qui filtrent de votre longue lettre, que c'est là le fond du problème. J'ajoute ici le début d'un drame épouvantable, et je ne plaisante plus du tout, depuis que l'on a entendu le nouveau maître absolu d'un quart de la population mondiale s'appuyer sur le relativité pour exiger une interprétation particulière des droits de l'homme qui serait ainsi relativisé, justifiant sans vergogne le martyr du Tibet et le goulag chinois.

 

Maxwell imaginait un éther. Il n'y avait donc rien d'absurde à penser que le mouvement d'un corps chargé puisse créer un champ magnétique, car il se déplace dans l'éther qui se trouve donc modifié localement et qui agit sur le corps en mouvement en sorte qu'un champs magnétique apparaisse. Mais, l'espace s'est trouvé depuis entièrement vidé. Einstein écrivait encore qu'il ne concevait pas l'espace sans éther, et ce n'était seulement pour vaincre les rares sceptiques, mais une conviction profonde comme on peut s'en assurer en lisant ses lettres. Une des raisons de cette élimination totale est le mouvement orbital des électrons, même considéré dans le cadre du prétendu principe d'incertitude autre postulat flagrant.

 

On ignore, semble-t-il assez généralement, un des apports essentiels de la relativité. Si c'est la vitesse des électrons qui est à l'origine des champs magnétiques, alors on devrait observer un champ magnétique lorsque l'on se déplace par rapport à des charges ! Il faut savoir que la vitesse des électrons dans les conducteurs est de l'ordre du dixième de millimètres par seconde pour un ampère dans un fil de cuivre de "2.5 carré". Or si je me déplace, même beaucoup plus rapidement, par rapport à ces électrons, je n'observe évidemment aucun champ. Et ceci est vrai aussi pour un faisceau d'électrons dans le vide. On ne peut donc pas considérer que le déplacement dans le conducteur modifie l'électron pour créer un champ, puisque ce champ existe aussi dan le vide. Or la relativité apporte la réponse à ce paradoxe terrible.

 

On sait davantage qu'elle apporte une solution au problème du maintien des équations de Maxwell dans les changements de référence galiléens. En fait les deux sont très liés, et en considérant que les champs magnétiques se propagent à la célérité de la lumière, on peut même considérer qu'il n'y avait qu'un seul problème. Ce que tout le monde connaît, c'est l'explication de l'expérience de Michelson, mais il faut considérer que ce ne fut nullement l'aspect décisif, car on avait alors plusieurs solutions admirablement analysées par Poincaré.

 

Il est essentiel de distinguer aussi clairement que possible ce qui relève de l'expérience de ce qui relève du postulat.

 

L'expérience est là et bien là, toujours. Relisez ce qu'en pense Monsieur Allais.

 

Les postulats sont comme les roses que l'on admire pas même le temps d'une saison. Ils sont admirables par les solutions qu'ils apportent à des situations d'apparence insurmontable. Mais ils sont périssables. Il serait un peu long d'entrer ici dans un développement sur la nécessité des postulats, disons seulement que j'en suis convaincu. Mais il faut les prendre pour tels et non point se tromper soi-même en imaginant détenir la réalité !

 

Il m'a fallu plus de 30 ans pour comprendre qu'il est effectivement impensable de mettre en cause la moindre parcelle de la physique actuelle tant l'enchaînement des expériences et hypothèses mêlées est parfaitement structuré.

 

Tout résultat d'apparence contraire est aussitôt considéré par les relativistes comme la manifestation d'un phénomène complémentaire ou d'une autre nature, mais rien ne saurait renverser la certitude logique qui prévaut. On vit ainsi avec une lacune de 90% de masse dans les galaxies. On vit, et depuis 1918, avec l'expérience de Sagnac inexpliquée. On vit en rejetant les Miller, les Esclangon, les Allais, mais aussi tant d'autres qui ont observé de choses anormales (l'ingénieur général Paraire a constaté pendant 20 ans des écarts de poids d'empilement de plaquettes d'acier en fonction de leur arrangement). Certains se sont trompés peut-être, mais tous ont tort. Il est interdit de critiquer la relativité. Hors d'elle, point de salut. La critique ne peut être que le fait de gens mal informés. Inclinez-vous ignares, c'est la science qui passe !

 

Rien ne saurait renverser la certitude, rien, sauf que tout repose sur ces postulats de Maxwell. Il n'a a donc pas d'autre issue pour renverser le monstre que de saper ces fondements.

 

1° Ce n'est pas le mouvement des charges qui est la cause des champs magnétiques. Le magnétisme, sous toutes ses formes, développées par plusieurs générations et finalisées par le professeur Néel, résulte toujours de l'orientation des moments magnétiques des électrons et des noyaux dans la matière. Il est totalement incohérent de persister à penser qu'il puisse en être différemment dans les conducteurs: c'est l'orientation des moments magnétiques des électrons libres des conducteurs par le champ électrique qui, dans le même temps, les met en mouvement, qui est à l'origine des champs magnétiques. Il en est de même pour les canons à électrons. Le Wenhelt oriente leur moment magnétique, en même temps qu'il les accélère. Et les moments magnétiques se conservent ensuite jusqu'à la cible.

 

On a élaboré d'immenses postulats pour résoudre un problème qui ne se pose pas.

 

2. La lumière et les ondes de l'espace ne sont pas électromagnétiques par elles-mêmes, pas plus que les ondes de l'atmosphère ne sont sonores en elles-mêmes.

 

Autant la première affirmation, un postulat sans doute, appelle directement à la justification expérimentale, et elle est possible, sans apporter aucun changement aux connaissances actuelles sur le magnétique, autant cette seconde affirmation débouche sur une reconstruction complète de la théorie des ondes de l'espace. Et là, l'ouvrage est immense. Il doit inclure les expériences de Michelson, Sagnac, Miller, c'est clair à présent, Esclangon, Allais sans parler de la multitude de faits connus relatifs à la lumière. Comme je doute que l'on puisse avancer sur le magnétisme sans avoir reconstruit entièrement la théorie de la lumière et des ondes du même genre dans l'espace, ce sera l'ouvrage essentiel du début du siècle qui va s'ouvrir.

 

C'est à ce sujet que je me suis permis de vous écrire dans les circonstances que vous avez devinées. Toutefois si vous étiez seulement intéressé par les phénomènes électromagnétiques, des précisions sur vos idées seraient appréciées également. Il se peut que je me trompe et que la solution vienne en fait de l'électromagnétisme. 

 

Si j'ai mis si longtemps à apercevoir la solution du problème inouï que les hommes se sont posés par erreur, et là dessus l'assentiment immédiat que je rencontre depuis trois mois, me pousse, un peu trop fort à mon gré, vers une certitude complaisante vis-à-vis de moi-même, c'est qu'en commençant, il y a 30 ans, je me suis refusé à m'occuper des phénomènes électromagnétiques, quelle erreur! Toute mon activité a porté sur l'éther et sur l'explication de la polarisation de la lumière par un phénomène de moment cinétique. Mais ce temps ne fut pas perdu car c'est justement un lien possible entre moment cinétique et moment magnétique qui m'a mis sur la voie d'une possibilité de confirmation expérimentale de l'origine du champ magnétique du faisceau d'un canon à électrons. La rotation de la Galaxie provoque un pompage du moment cinétique dans l'éther. Le faisceau d'électrons dirigé dans l'axe  de la Galaxie ne doit plus avoir de champ magnétique. Dans les conducteurs, comme dans tous les corps, ce pompage est impossible pour des raisons que je ne comprends pas, mais qui se vérifie aussi pour la polarisation par pompage galactique du moment cinétique de l'éther.

 

En vous remerciant d'avoir eu l'amabilité de me répondre aussi longuement, je vous prie, cher Monsieur, d'agréer l'expression de ma considération respectueuse.

 

Jean de Climont

 


Paris, le 23 novembre 1997

 

 

 

 

 

À Monsieur P. Blanc,

 

 

Monsieur,

 

 

On raconte que Napoléon reprocha à un artilleur de n'avoir point tiré du canon lors d'un anniversaire du roi de Rome. Il y cent raisons, répondit l'artilleur; la première est que je n'avais plus de canon, la seconde, que je n'avais plus de poudre. Napoléon ne voulut point en entendre davantage.

 

Le retard de cette réponse à votre aimable lettre n'a pas tant de raisons. Mais je vous en donnerais toutefois deux. La première est qu'à la suite des articles de M. Allais qui mentionnait les lettres et ouvrages (ou notes) qu'il avait reçues, j'ai écrit aux personnes que je ne connaissais pas encore afin de m'enquérir de leurs idées. Il m'a fallu ensuite lire documents reçus et j'ai commencé par les plus accessibles.

 

La seconde raison est relative aux articles de M.Allais lui-même. J'ai essayé de comprendre un problème de cohérence entre les hodogrammes des mesures de Miller et les expériences sur le pendule paraconique. Les directions des effets principaux ne coïncident pas, malgré la complète identité des périodicités. Il m'a fallu longtemps pour arriver à penser que la direction donnée par Michelson n'est pas celle des bras de l'interféromètre. C'est en relisant attentivement l'article de M. Allais que mon attention a été attiré sur la solution possible : il mentionne un télescope, c'est un lapsus évidemment, mais il m'a fait poser la question de la référence de Michelson.

 

Avant d'en venir au vif du sujet, je souhaiterais vous dire que je ne serais nullement choqué que l'on en vienne à contredire " tel ou tel point de doctrines ou d'opinions couramment admises en physique". D'ailleurs les mots mêmes que vous employez constituent une cinglante mise en cause. Les scientifiques modernes ont la certitude d'être sur la voie de la réalité et appeler la "Relativité" une doctrine est singulièrement féroce. Mais c'est aussi mon avis, cher Monsieur.

 

J'ai dans ma bibliothèque des dizaines de livres, articles, notes présentant des modèles de la gravitation et de la lumière. Le votre est particulièrement original, en ce sens que l'on retrouve plusieurs des principes qui, à mon avis, conditionnent la validité des modèles. C'est d'abord l'idée que la réalité matérielle impliquée par l'existence des champs, et ici le champ de gravitation, est partie de la matière, en d'autres termes, constitue la matière, même si ce n'est pas exclusif, en ce sens qu'il peut y avoir d'autres constituants.

 

Seuls deux parmi tous les modèles dont je dispose, remplissaient cette condition. Vous êtes le troisième.

 

Pour se limiter, à la gravitation, une autre condition est de donner les courbes de rotation des galaxies. Vous êtes également le troisième. Toutefois pour l'un des deux autres. la déduction n'est pas directe. Il s'agit d'une possibilité parmi d'autres solutions. En résumé, la puissance de la loi des vitesses pourrait être postulée, et différente de 1/2, tout en conservant cette loi dans les conditions spatiales du système solaire par exemple. Toutefois il s'agit là d'une faiblesse de ce modèle, qui a mon avis, n'est pas complet. L'auteur s'est fourvoyé dans ses tentatives de justifications des formules de Lorenz, et n'a pas pu prendre le temps d'approfondir son propre modèle.

 

C'est pourquoi c'est avec le plus grand intérêt que je lirai votre ouvrage lorsque vous aurez réussi à le publier. A moins que vous n'ayez l'amabilité de me donner des précisions sur ce point.

 

Dans le détail, je pense que votre nota de la page 3 n'est pas bien exprimé car le rapport e/m  de l'électron a été mesuré dès le début du siècle. En outre, je pense que vous devriez avoir deux types d'anti-matière. Celle ainsi appelée de nos jours, qui n'est relative qu'à l'inversion des charges électriques, et celle qui résulte de l'inversion des charges imaginaires. L'analyse combinatoire donne d'ailleurs 4 états: la matière à gravité, la matière à anti-gravité, l'antimatière à gravité et l'antimatière à anti-gravité.

 

C'est une conséquence de l'idée que la réalité matérielle qui constitue la gravitation constitue la matière. En effet, si la gravitation résulte de la présence d'une propriété de cette matière qui constitue les champs alors l'inverse de cette propriété doit également être possible et se traduire par l'effet inverse. Pour ma part, je pencherais plutôt pour une propriété locale de la même matière, mais ce n'est au fond qu'un problème de niveau.

 

De mon côté, après m'être refusé pendant des années de m'occuper de phénomènes électromagnétiques, l'aplomb des physiciens modernes devant la succession de problèmes que rencontre la science moderne, m'a amené à m'enquérir sur les motivations d'une foi aussi inébranlable.

 

J'ai peu à peu compris la stupéfiante logique qui enchaîne les théories, postulats, pseudo-principes depuis Newton et Maxwell.

 

Rien ne saurait renverser leur certitude, rien, sauf que tout repose sur des postulats. Or la démarche scientifique ne commence qu'après les postulats. Les postulats sont des créations de l'esprit. Il était donc stupide de critiquer la science moderne dans ces développements. Elle est d'une logique inattaquable. Le talon d'Achille, l'épaule de Siegfried, ce sont les postulats. Il n'a a pas d'autre issue pour s'attaquer aux certitudes que de saper les fondements.

 

Je me suis intéressé pendant plusieurs années à l'étude des problèmes de moments cinétiques dans la gravitation. Au passage, et suite à une fausse piste d'ailleurs, j'ai pu résoudre l'anomalie de Camichel-Otsubo. Le modèle mathématique n'est pas particulièrement complexe, mais les équations différentielles sont elliptiques et je n'ai réussi que grâce à l'arrivée des microprocesseurs 32 bits. Auparavant chaque passage machine durait plus de 12 heures.

 

La rotation des astres pose un problème que Newton a eu la grandeur de reconnaître. Il pensait s'être conformé au théorème de la quantité de mouvement, bien que le problème de l'action à distance l'ait laissé perplexe, mais il eut bien conscience de n'avoir pas rendu compte du théorème du moment cinétique.

 

Cette démarche m'a mis sur la voie d'un autre problème, mais là il me semble que ce n'est pas une fausse piste.

 

Ce n'est pas le mouvement des charges qui est la cause des champs magnétiques. Le magnétisme, sous toutes ses formes, développées par plusieurs générations et finalisées par le professeur Néel, résulte toujours de l'orientation des moments magnétiques des électrons et des noyaux dans la matière. Il est totalement incohérent de persister à penser qu'il puisse en être différemment dans les conducteurs: c'est l'orientation des moments magnétiques des électrons libres des conducteurs par le champ électrique qui, dans le même temps, les met en mouvement, qui est à l'origine des champs magnétiques. Il en est de même pour les canons à électrons. Le Wenhelt oriente leur moment magnétique, en même temps qu'il les accélère. Et les moments magnétiques se conservent ensuite jusqu'à la cible.

 

On a élaboré d'immenses postulats pour résoudre un problème qui ne se pose pas.

 

Le pendant de cette nouvelle approche des champs magnétiques des conducteurs est la modification de la conception des ondes dites électromagnétiques. La lumière et les ondes de l'espace ne sont pas électromagnétiques par elles-mêmes, pas plus que les ondes de l'atmosphère ne sont sonores en elles-mêmes. Elles résultent de phénomènes électromagnétiques, essentiellement les mouvements des électrons, et elles ont des effets électromagnétiques en faisant bouger justement les électrons, mais il n'est nullement nécessaire qu'elles soient électromagnétiques en elles-mêmes. De la même manière, la quantification de ces ondes est redondante avec la quantification des sauts d'électrons qui en sont la source. Si les sources sont quantifiées, il n'est nullement nécessaire de supposer que les ondes émises sont quantifiées en elles-mêmes. Elles ne sont capables que des niveaux qui correspondent à la quantification des sources possibles.

 

Le troisième volet du triptyque relativiste, le plus grand, celui du milieu, est l'expérience de Michelson et là j'écoute Monsieur Allais qui essayait de parler depuis trente ans. Trente ans, il aura fallu trente ans, pour que l'on puisse enfin l'entendre. De quoi donner à rire à des générations d'étudiants, pendant quelques millénaires. Avec, en prime, nos 90% de masse manquante, on voit que les cours de physique pourront tourner assez facilement à la franche rigolade.

 

En vous remerciant d'avoir eu l'amabilité de me répondre aussi longuement et en espérant ne pas vous avoir froissé en prenant contact avec vous de manière un peu cavalière, je vous prie, cher Monsieur, d'agréer l'expression de ma considération respectueuse.

 

 

 

Jean de Climont


Paris, le 22 décembre 1997

 

 

À Monsieur le Professeur J.C.Pecker,

 

 

 

Monsieur le Professeur,

 

 

 

 

Les problèmes de santé que vous évoquez devraient suffire à ne point tenter à nouveau de troubler votre retraite. J'en suis confus, et seule l'importance du sujet m'amène à vous répondre au-delà des remerciements pour la courtoisie dont vous faites preuve malgré la situation.

 

Vous êtes sévère pour vous-même, car la lecture de votre lettre ne me donne nullement une impression de laconisme. Elle est entourée de la masse des informations qu'il convient de maîtriser avant de prendre la parole. C'est à ce titre que votre lettre m'a apporté un immense soulagement.

 

Entre le moment où je reçois de Nancy, les tirages des articles commandés, et la date où les phénomènes exposés ont été mis en évidence, il peut s'écouler jusqu'à cinq ans, car le peu de temps dont je dispose en dehors de mes activités professionnelles, particulièrement délicates dans les circonstances actuelles, me contraint à attendre chaque année la sortie du CD-Rom du bulletin signalétique du CNRS. Pour ce qui est des ouvrages imprimés, le temps de réponse est plus court, mais le contenu est lui-même sujet au même délai. Aussi je crains toujours de ne pas être informé d'un fait majeur qui viendrait contredire ce que je pense. Votre lettre montre clairement qu'il n'en est rien.

 

Je connais votre position sur la prétendue masse manquante (j'avais écrit alors plus aimablement "dit de la masse manquante") et je vous donne entièrement raison lorsque vous dites que c'est un faux problème. Ou bien la masse est là et non encore décelée à ce jour, position classique, ou bien il se passe quelque chose d'autre. Mais il ne peut pas manquer de la masse, c'est même idiot. L'approche classique que vous soutenez est inattaquable sur le fond et parfaitement cohérente avec le reste des conceptions physiques actuelles. On ne peut pas exiger d'avoir le décompte de toutes les masses en présence. On peut seulement dire que l’on est avec un peu plus de 10% actuellement, un peu loin du compte. Mais il faut reconnaître que cette faiblesse ne peut pas scientifiquement être opposée à la vision classique. Wait and see.

 

Il n'est d'ailleurs pas dit que l'approche classique ne permette pas un jour de rendre compte de ce phénomène, même sans nécessiter de compléter l'inventaire à 100%.

 

J'ai une position différente de la vôtre, mais ma situation est encore plus faible que la position classique. Au passage, rappelez-vous pourtant que je vous ai signalé, il y bien longtemps, que la répartition des inclinaisons des comètes et astéroïdes n'est pas du tout aléatoire lorsqu'elles sont rapportées au plan équatorial du Soleil. Les propriétés statistiques de la répartition zonale de ces astres en font un fait indéniable. Je m'amuse en relisant la réponse de l'Institut : "le plan de l'équateur du Soleil ne joue aucun rôle particulier, la répartition trouvée n'a donc aucune signification." Monsieur Allais semble rencontrer le même problème en voulant faire comprendre les statistiques à cette société. Mon père avait finalement renoncé à faire comprendre à son jeune camarade, le professeur d'Espagnat, les règles de la méthode statistique. En relisant les lettres de deux parties, je reste effaré.

 

Or, monsieur le professeur, cette répartition est directement liée à l'explication que je propose des courbes de galaxies et l'approche classique n'apporte aucune lumière sur ce point. Enfin, peu importe!

 

Le débat fondamental n'est pas là. Bien qu'il ne s'agisse pas de votre spécialité, j'ai voulu vous informer de l'évolution de mes idées en ce qui concerne le magnétisme.

 

Je me suis appuyé essentiellement sur les communications de professeur Néel. Votre lettre m'amène à préciser ce que je pense, car c'est vraiment moi qui me suis montré laconique, pire, je me suis exprimé par un raccourci particulièrement ambigu.

 

D'abord, le phénomène d'hystérésis montre sans ambiguïté que le magnétisme résulte des moments magnétiques des atomes, et non pas des électrons, comme je l'ai écrit dans un raccourci que je vais développé ici. Il ne s'agit pas seulement de la réaction de la matière à un champ magnétique, puisque aussi bien le champ magnétique rémanent existe alors que le champ inducteur a disparu. La réaction de la matière est donc essentiellement de même nature que le magnétisme lui-même. Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

 

À présent, il est admis que le moment magnétique des atomes provient exclusivement, il y toutefois des positions plus nuancées de certains auteurs, ds électrons. Il y a ici deux possibilités toutes deux retenues d'ailleurs : ce moment magnétique résulte soit de la rotation propre des électrons, moment de spin, soit des mouvements orbitaux des électrons. Mais comme les théories actuelles donnent un rôle essentiel au moment magnétique des électrons dits délocalisés, et donc au moment de spin, le raccourci que j'ai fait est de considérer le moment magnétique des électrons orbitaux comme une forme de moment dit de spin, en effet, les électrons orbitaux ont un moment cinétique dans leur rotation orbitale et donc un moment magnétique de rotation sur eux-mêmes, qu'il me semble bien délicat de vouloir distinguer des autres formes de moments magnétiques sans créer une troisième forme de magnétisme.

 

Car les termes mêmes de votre lettre confirment que l'on admet sans sourciller la coexistence de cette forme de magnétisme, toujours liée à des rotations, avec l'ancienne forme liée à des translations de charges. C'est cette incohérence que je dénonce. Les translations de charges ne provoquent jamais de champ magnétique. Ou, pour parler plus exactement, il n'y a aucune preuve, aucune expérience, qui démontre que les translations de charges puissent provoquer des champs magnétiques. Pire, cette croyance conduit, comme vous l'écrivez, à admettre l'existence de deux formes de magnétismes. Position que devraient rejeter sans ambages ceux qui cherchent à unifier toutes les forces.

 

Il y a une autre imprécision dans ma lettre. Je n'ai pas voulu faire preuve d'étroitesse d'esprit en mentionnant exactement l'exemple pris par Einstein dans son traité de 1905. Il ne s'agit pas des effets réciproques des courants et des champs, mais du mouvement relatif d'un conducteur et d'un aimant. Il y a évidemment une erreur : le déplacement de l'aimant ne crée en aucun cas un champ électrique autour de l'aimant. Il n'y aucune dissymétrie dans ce phénomène. L'aimant agit directement sur les électrons du conducteur. Il n'y a rien d'étonnant ; il n'y avait pas d'autre solution avant que l'on de découvre les électrons, dont l'existence était pourtant largement admise dès 1891, année de leur baptême, si l'on peut dire, par Stoney. C'est pourquoi je me suis appuyé sur le cas des champs créés par les conducteurs, où la dissymétrie est flagrante.

 

En ce qui concerne le lien entre le moment magnétique des électrons et leur moment cinétique, vous assimilez ce dernier au spin. Le spin me paraît n'être qu'une catégorie de la mécanique quantique. Le moment cinétique des électrons me semble un concept beaucoup plus complexe par sa diversité que le spin qui n'est, dans mon approche, qu'un cas particulier, utilisable seulement dans les structures des couches électroniques.

 

 

Monsieur le professeur, vous avez eu l'extrême amabilité, de me répondre. Mais je crains que vous n'ayez pas vu, l'étendue des conséquences de cette courte affirmation : les champs des conducteurs ne résultent nullement du mouvement des charges. Bien plus vous confirmez l'incohérence de la physique actuelle. Vous affirmez vous-même, la coexistence de plusieurs formes de magnétisme.

 

Le problème que la relativité était censé résoudre n'existe pas car il n'y a pas de champ magnétique dans les mouvements galiléens, mais seulement dans les rotations.

 

Je n'ai encore aucune preuve de ce que j'affirme, je veux dire du fait qu'il n'y a qu'une forme de magnétisme, mais il n'y a pas davantage de preuve du contraire. J'affirme seulement qu'il est incohérent de retenir deux formes. Or l'incohérence n'est pas acceptable dans les sciences. C'est le critère crucial.

 

Mais j'ai une autre conviction, encore plus profonde si cela était possible, et la preuve a été apportée historiquement. Il est impossible de convaincre les tenants d'un système, principalement avec l'âge.

 

Mon père avait une immense culture. Soutenu par son impressionnante bibliothèque (j'ai ainsi hérité des oeuvres compètes de Poincaré, des ouvrages des Broglie, de celles, plus rares, d'Einstein), il m'a apporté une aide réellement considérable. Un jour, c'était à l'île de Ré, à la fin d'une discussion un peu prolongée, vers une heure du matin, il s'est levé en disant : "je n'avais pas compris jusqu'ici le fondement de votre théorie. Vous avez indéniablement raison." Nous avons pris une dernière tasse de thé. Cinq minutes plus tard, il ajoutait: "mais c'est impossible". J'ai compris alors que son esprit était parfaitement structuré, et, qu'en quelque sorte, les tiroirs que j'avais déplacés étaient tous revenus à leur place assignée. La logique de la démarche relativiste avait emporté une adhésion que rien ne pouvait bouleverser, bien qu'il fût animé d'un esprit d'ouverture que tous ceux qui l'ont approché ont salué.

 

Or, aujourd'hui, la matière même dont était façonnée la relativité disparaît dans le néant. Il n'y a pas de problème de mouvement relatif. L'idée que le mouvement d'un électron puisse, par lui-même, être la cause de quoi que ce soit, dans le vide absolu, est une des erreurs les plus dramatiques de l'histoire des sciences. Elle ne diffère en rien de la théorie des mouvements inhérents d'Aristote.

 

Je constate aujourd'hui que des ingénieurs de mon âge comprennent le fondement de la théorie de la relativité qu'il croyait connaître. Mais c'est en leur montrant qu'il s'agit d'une erreur d'interprétation à la vue d'un conducteur transportant des électrons. Le ver est dans le fruit.

 

Pire. Je ne sais pas si vous avez aussi à l'Ile d'Yeu ces terribles petits termites qui ont envahi l'Ile de Ré depuis des siècles. On ne voit rien, mais, un matin, la poutre maîtresse est réduite en poussière. J'aurais mauvaise conscience à utiliser ce procédé pernicieux, si je n'avais eu, en lisant le livre de Monsieur Allais, la confirmation de mon sentiment sur l'un des aspects les plus effrayants de la nature humaine : l'aveuglement. Mais, contrairement à ce que pense cet authentique savant, je crois que cet aveuglement n'est pas volontaire, mais le résultat d'une démarche logique. Aussi est-il vain de s'en prendre aux conséquences d'une théorie. Et le plus grave est que, même en éliminant le fondement, comme le fit, par exemple, Lavoisier contre le phlogistique du célèbre docteur Stahl, on ne peut qu'attendre que les anciens passent. Plus de trente ans après Lavoisier, le phlogistique avait encore des défenseurs. Tenez, au passage, voilà encore une théorie de l'inhérence, une axiomatique.

 

 

Je vous prie, monsieur le Professeur, d'agréer l'expression de ma considération respectueuse.

 

Jean de Climont


Paris, le 17 février 1998

 

 

 

 

 

À Monsieur Alain Peyrefitte,

 

 

Monsieur,

 

 

 

Vous vous défendez, Monsieur, voilà la chose la plus naturelle.

 

Vous énumérez les passages de vos multiples ouvrages qui font état des victimes de la mise en place du système communiste en Chine. Comment donc a-t-il pu être possible ainsi de vous traiter de thuriféraire des dits communistes ?

 

Mais, Monsieur, les communistes eux-mêmes ne nient point leurs victimes. Ils nous rappellent que l’on ne peut point faire d’omelette sans casser des œufs. Nonobstant la question de savoir qui donc a voulu, en dehors des communistes eux-mêmes, faire de l’Humanité une omelette, symbole ici de l’indifférenciation, la défense ne lave point du soupçon.

 

Vous avez rencontré, à Hong Kong, des spécialistes de la Chine communiste, dont un père jésuite, qui ont essayé, en vain, de vous faire comprendre la situation en Chine. Et vous n’avez été nullement gêné pour faire la louange des dirigeants communistes. Bien pire, Monsieur, vous avez écrit dans le Figaro, que ces mêmes dirigeants devaient de toute nécessité, éliminer les manifestations contestataires et les tentatives de soulèvement qui pourraient compromettre gravement aux yeux du Monde la confiance en une stabilité propice aux affaires. Le développement de la Chine est, selon ce que vous écrivez, à cette condition.

 

Le machiavélisme est souvent la clé du succès politique.

 

Mais vous êtes français, Monsieur, et n’avez nulle responsabilité politique en Chine. Vous n’êtes menacé en aucune manière en quoi que ce soit.

 

La France, Monsieur, a un honneur. Vous représentez la France par vos diverses fonctions et attributions. Ce que vous avez écrit là restera pour les générations qui vous succèdent, et j’en suis, la honte absolue.

 

Que, pour vous donner raison à vous-même quant à l’avenir de la Chine, vous pensiez ce que vous avez écrit, ce serait déjà la marque d’un étonnant aveuglement, mais que vous l’écriviez, voilà l’inacceptable. Vous engagez la France dans le déshonneur. Les victimes de Tien an Men exprimaient leur profond désir de Liberté, liberté de penser d’abord, qui a toujours été à la source non seulement de la pensée française, mais aussi de tous les actes de la France.

 

Votre place au Figaro enlevant toute chance de voir publier cette position, je vous l’adresse exclusivement, n’ayant point la bassesse de donner des arguments à votre agresseur.

 

Je ne puis cacher, Monsieur, toute l’étendue de mon mépris.

 

Jean de Climont


Paris, le 30 décembre 1999

 

 

 

 

À Monsieur le professeur Maurice Allais,

 

 

Monsieur le professeur,

 

 

 

 

 

Permettez-moi d’abord de vous adresser mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année, en étant bien convaincu qu’il me sera possible, dans un an, de vous souhaiter, à défaut d’un heureux millénaire ou même seulement d’un heureux siècle, du moins encore de belles années d’activité dans ces nouvelles échéances qui se présenteront alors.

 

C’est toujours avec la même admiration que je lis vos articles d’économie dans le Figaro. Il faut cette occasion pour vous faire part de mes sentiments, car ce n’est pas précisément ma spécialité et mes compliments ne peuvent donc avoir une portée autre que d’amabilité.

 

Je n’ai personnellement pas eu à souffrir directement de la mondialisation, aussi n’en ai-je pas une vision aussi pessimiste que mes cousins agriculteurs en Normandie et en Languedoc. Toutefois, il faudrait être totalement inconscient pour ne pas mesurer l’ampleur du désastre dans de nombreux secteurs de l’économie et principalement dans le textile et dans la sidérurgie. Le textile est un sujet quotidien de préoccupation dans la presse économique. La chute n’est pas finie. Pour la sidérurgie, on en est à faire disparaître les traces tant dans la Loire qu’en Lorraine : Pompey, une aciérie-pilote en 1960, a été complètement rasée.

 

Mais il y a un secteur, grand demandeur de main-d’œuvre, qui ne peut être frappé par la mondialisation que de manière indirecte, c’est le bâtiment. En effet, la fabrication des produits utilisés dans le bâtiment n’a pratiquement pas été délocalisée dans le Tiers Monde, et, bien entendu, le cœur de l’activité ne peut être délocalisé, la préfabrication restant marginale et, de toute manière, locale. J’ai trouvé une courbe que je reproduis ici, et qui montre l’évolution de l’activité dans ce secteur. Une descente abyssale depuis 1973. Je n’ai malheureusement pas trouvé la courbe de la chute de l’emploi correspondante. Or celle-ci ne peut pas être rattachée directement à la mondialisation. Pour la bonne règle, je pense que les chiffres de pertes d’emplois dus à la mondialisation devraient être corrigés en conséquence.

 

 

Que des Entreprises, voire des États, abusent de la mondialisation voilà une triste réalité. Mais faut-il remonter loin dans l’Histoire pour comprendre que les meilleures intentions peuvent conduire à l’horreur. Aussi n’est-il pas sûr, réciproquement, que des basses préoccupations de gains ne puissent être que maléfiques.

 

La mondialisation provoque une élévation du niveau de vie dans les pays où l’industrie de délocalise. Voilà en réalité la vraie forme de solidarité. La misère, la vraie misère, la faim et la soif, est-elle vraiment encore dans les pays développés ? La solidarité, la vraie solidarité, ne consiste-t-elle pas à contribuer à l’élévation du niveau de vie du Tiers Monde, plutôt que dans les bourdieuseries et autres acharnements thérapeutiques pour sauver la conception dialectique de la société occidentale, dont on fait ses délices dans le salon de Maître Badinter entre deux amuse-gueules au caviar largement arrosés au Dom Pérignon.

 

Mais la ressource n’est pas inépuisable. Et c’est un autre chemin pour l’optimisme. Le Japon, Taiwan et la Corée du Sud ont été, dans un passé encore récent, des régions de délocalisation. C’est fini. Le coût de la main d’œuvre est à présent trop élevé. Comment ne pas penser qu’il en sera de même‚ à terme, dans les autres pays d’Extrême-Orient ? Et qu’ainsi, peu à peu, la délocalisation devienne impossible ?

 

Verra-t-on alors le prolétariat renaître en Occident, alors que, dès aujourd’hui, la bourgeoisie n’a plus besoin du prolétariat dans des secteurs entiers de l’économie. Il n’en est rien évidemment. La disparition du prolétariat est inéluctable et l’on verra d’ailleurs bientôt un nouveau Victor Schœlcher réclamer, la main gauche sur le cœur et la main droite levée au ciel, l’abolition de la condition prolétaire.

 

Le changement des besoins des hommes, dans quel sens : je l’ignore bien sûr, et un accroissement de l’automatisation permettront probablement de ramener en Europe des activités délocalisées, et principalement dans le textile, au fur et à mesure de l’élévation du niveau de vie dans le Tiers Monde. Le niveau d’emploi s’en trouvera-t-il par cela même amélioré ? Assurément non. Alors je serais un pessimiste voilé ? Il n’en est rien. Pire que ce que nous venons de traverser : c’est impossible. Donc, on ne peut-être qu’optimiste. Bien plus, la nécessité de reconstruire des centaines de milliers de logements construits à la hâte, et selon des concepts qui favorisent la délinquance, ne peut que contribuer à redresser les courbes de l’emploi dans les dix ans à venir. Et dix ans, c’est énorme pour une prévision.

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Professeur, l’expression de ma haute considération.

 

 

Jean de Climont


Paris, le 30 décembre 1999

 

 

À Monsieur le professeur Bourdieu,

 

 

Monsieur le professeur,

 

 

Dans le “Chef d’œuvre inconnu”, le plus philosophique de ses essais, Balzac met à nu le rapport de l’esprit à l’absolu. De quelques coups de pinceau, le génie donne le relief à un paysage, la vie à un visage. Mais sa quête de la perfection, de l’absolu, le mène à l’absurde. C’est à peine si, dans un amas informe, on découvre un pied. C’était l’œuvre parfaite, absolue, que tous attendaient de découvrir enfin !

 

Il n’y a plus à découvrir les victimes sans nombre du Goulag, les hécatombes monstrueuses du Dalstroï, les massacres atroces des khmers rouges. Les faits sont là et têtus. On avait cru comprendre que le marxisme reposait sur la praxis. Ces faits là ne sont pas les bons faits sans doute : il y a encore des marxistes.

 

La doctrine marxiste ne saurait être arrêtée par ces détails. Que peuvent faire dix mille morts à un homme tel que moi, aurait dit Napoléon. On conçoit alors que des dizaines de millions de victimes importent peu au marxiste. Laissez casser les œufs et faire l’omelette. C’est le matérialisme dialectique qui poursuit sa marche triomphante.

 

Mais voilà d’autres faits qu’il faudrait ignorer. La société ne semble plus le siège exclusif de la lutte salvatrice du prolétariat contre la bourgeoisie. Des luttes sociales sans merci s’autogénèrent dans des Etats où la bourgeoisie a été éliminée. Ailleurs, des fractions de la société se heurtent avec la même violence, sans entrer pourtant dans l’exclusive dichotomie.

 

Pour expliquer ces deux paradoxes, vous avez découvert une méthode d’analyse dynamique de la société. C’est le fameux espace social. La classification binaire de Marx et d’Engels n’était qu’une vision simpliste. L’idée même que tout pouvoir résulte du capital au sens marxiste, et restreint à la finance, avait d’ailleurs quelque chose de choquant. De Gaulle, combien de milliards ? Et pourtant quelle force !

 

On respire mieux dans vos grandes planches, où s’étalent les multiples aspects des sociétés. On croit voir le tableau de quelque grande bataille. Les « habitus » sont comme les bannières claquant au vent. Elles regroupent, elles identifient, les unités qui vont s’ébranler. On attend le fanion brandi qui va exprimer l’ordre du général. Le trompette retient son souffle. Le tambour, là, dans la troupe, lève déjà ses baguettes.

 

On peut bien sûr s’arrêter à de curieuses erreurs dans le détail de l’analyse. La chasse est un sport en réalité très démocratisé. C’est un acquis de la Révolution. Pourtant l’aristocratie n’a point cessé de la pratiquer. Vous aurez certainement une explication. D’ailleurs, dans toutes les grandes batailles, il est arrivé que des unités s’en prennent aux leurs.

 

Le problème n’est pas là.

 

Sur le champ de bataille, l’ennemi est désigné. Dans votre espace social, les ennemis sont de rencontre. L’analyse place les groupes sociaux. Elle les identifie par leurs habitus. Et cette analyse se déploie dans les divers champs : champ du pouvoir, champ politique, comme autant de couches superposées.

 

Comment la seule analyse peut-elle déterminer les différenciations, les classements, les déclassements, les reclassements ?

 

Comment la seule analyse peut-elle annoncer l’issue des luttes sociales ?

 

Comment la seule analyse peut-elle prévoir l’apparition de groupes qui n’existent pas encore ?

 

Le médecin ne procède pas systématiquement à toutes les analyses possibles. Il ordonne les analyses qui viendront confirmer son diagnostic. Et son diagnostic, son hypothèse, est basé sur des symptômes qu’il pense avoir reconnus.

 

Votre méthode du professeur est une analyse de la société, mais cette analyse est conduite avec un objectif. C’est votre hypothèse : dans chaque champ de l’espace social, les agents sociaux sont amenés à se regrouper. Ces regroupements à surface variable se forment sur la base des rapports d’opposition entre dominants et dominés. Ce n’est pas seulement le capital, l’argent, qu’il faut prendre à la bourgeoisie. Il y a d’autres champs sociaux qui lui assurent le pouvoir. Il faut aussi s’attaquer aux autres formes de pouvoir et d’abord au pouvoir culturel. Il faut enlever la richesse culturelle à ceux qui la détiennent : c’est la source essentielle du pouvoir.

 

Or il n’est nullement démontré que les oppositions entre dominants et dominés soit la seule forme de rapport social.

 

L’analyse est menée en vue de déterminer les risques, ou les chances selon le point de vue, de la formation de tels regroupements. L’analyse détermine, dans chaque champ, l’ampleur des regroupements possibles en fonction de l’objectif. Mais elle ne peut aboutir à un autre résultat que de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse.

 

Votre « modèle universel » se veut heuristique. Pourtant, son modèle ne peut, en tant qu’outil d’analyse de l’existant, déterminer a priori des regroupements de circonstance. Il faut un critère. Or il n’est pas même voilé : « la structure de la distribution des différentes espèces de capital commande les représentations dans cet espace et les prises de position dans la lutte pour conserver ou transférer le pouvoir ». Le critère est la lutte pour le pouvoir. Ce critère vous permet d’extraire de vos planches les regroupements probables. Mais est-ce le seul critère ? Est-ce seulement un critère valable ? Enfin, on ne voit pas en vertu de quel postulat le dominé devrait l’emporter toujours.

 

Toute agression provoque une réaction. Les syndicats luttent contre le patronat. Le patronat se défend. Mais il réagit aussi. Ce n’était écrit dans aucun livre. Ce n’était pas prévu par le matérialisme historique. Quelle est sa réaction ? C’est un problème de dialectique élémentaire. Au sens marxiste, le patron capitaliste est le contraire du prolétaire. Mais le prolétariat a un autre contraire : sa propre négation ! Le prolétariat gêne le patron ? Que fait le patron ? Il cherche à se passer du prolétariat. Il mécanise, il automatise, il informatise. Et le prolétariat se réduit comme peau de chagrin.

 

Votre espace social est la « réalité première et dernière » qui permettrait de prévoir puis de mobiliser et d’organiser les unités pour mener des luttes sociales sans cesse renouvelées.

 

Nous pouvons ici respirer profondément. Non, l’Histoire n’est pas encore finie, ce que quelques esprits cultivés, donc faux assurément, persistaient à penser. Mais la perspective n’en est pas moins peu réjouissante. Le spectacle qui nous est offert n’est guère plus attrayant. Cette répétition perpétuelle du semblable a quelque chose de mécanique, de minéral même. Le lecteur de Platon, de Descartes et d’Alain aussi bien n’aura point de peine à montrer que la répétition perpétuelle du semblable est le contraire du changement. Et qu’ainsi vous avez remplacé la fin de l’Histoire par l’absence d’Histoire. Le progrès est immense assurément.

 

Etes-vous donc marxiste, a-marxiste ou post marxiste ?

 

Ce qui caractérise le marxisme, c’est le matérialisme dialectique.

 

Vous vous placez au-dessus de l’opposition entre idéalisme et le matérialisme. Mais c’est une opposition qui n’existe plus dans la pensée actuelle. Le matérialisme suppose que l’on ait d’abord décidé de la nature de la matière. La science actuelle attribue au temps, concept premier de la philosophie tant chez Spinoza que chez Kant, une nature essentiellement mesurable et relative. La science actuelle prétend avoir tordu le cou à l’antique distinction. Dans le même temps, la masse et l’énergie se trouvent mêlées et la matière singulièrement dématérialisée.

 

Les matérialistes prétendent que les idées se trouvent dans le cerveau. Le cerveau étant dans la nature, les idées se trouveraient donc appartenir au monde matériel. Mais comment la droite de la géométrie, infiniment longue et infiniment ténue, pourrait-elle se trouver contenue dans des molécules essentiellement limitées et discrètes ?

 

« Le néant porte l’être en son cœur ». Mêlant l’idée, la chose et le sentiment dans un raccourci hallucinant, Sartre a porté la confusion à son comble.

 

A défaut de pouvoir dire si vous êtes matérialiste, on peut sans peine affirmer que votre point de vue relève de la dialectique. Certes votre analyse sociale n’est point réalisée selon la divine méthode, mais il en va de même du marxisme lui-même.

 

Si le marxisme conduit à tout interpréter en terme d’oppositions, de luttes, la détermination des prédicats contraires ne relève nullement de la dialectique. Ces prédicats répondent à trois critères : le passage de quantité à qualité et réciproquement, la négation de la négation et l’interpénétration des contraires.

 

Les éléments qui répondent à un, deux ou trois de ces critères forment trois ensembles. Ces éléments se composent de deux prédicats contraires. Ces deux prédicats évoluent parallèlement jusqu’à leur disparition simultanée au sein de la nouvelle réalité ainsi formée. Les éléments ne sont que potentiellement dialectiques. Ils ne sont dialectiques que par l’achèvement du processus dialectique. Et ils sont alors perdus pour la dialectique, car cet achèvement s’accomplit dans l’unité. Il leur faut aussitôt entrer à nouveau dans le processus. Ils ne peuvent rester dialectiques qu’à la condition de s’apparier à leur contraire. Encore ne seront-ils que virtuellement dialectiques, dans l’attente d’avoir traversé les trois fatales épreuves. Fatales d’abord pour la dialectique.

 

Les ensembles ne sont eux-mêmes nullement dialectiques. Ils ne répondent à aucun des critères de la dialectique. Ils ne peuvent s’opposer deux à deux. Ils ne sont, en aucune manière, contraires les uns des autres. Et ils sont formés d’éléments qui, même pris par couples, ne répondent aux trois critères dialectiques que par accident.

 

Ces éléments constituent des monades, si l’on me permet ici d’abuser un peu du mot de Leibnitz. Ils sont simples par l’absence d’opposition et ils appartiennent exclusivement au virtuel, n’étant toujours qu’en puissance de réalité dialectique. Mais je ne pense pourtant pas que la réalité soit dialectique. Et, j’ai cent raisons, comme l’artilleur de Napoléon. Il n’a pas tiré, premièrement parce qu’il n’avait pas de canon ; j’ignore premièrement ce qu’est la réalité, autant que la vérité.

 

Quant à la dialectique elle-même, elle ne peut pas davantage être de nature dialectique. Il suffit pour s’en convaincre d’utiliser le raisonnement que Socrate applique au fameux penta rhei. Si tout s’écoule, alors cette affirmation devrait elle-même s’écouler, c’est-à-dire changer et conduire ainsi à affirmer que certaines choses ne s’écoulent pas, pour aboutir enfin à l’idée aussi absurde que rien ne s’écoule. Pour que la dialectique soit elle-même dialectique, il faudrait que quelque chose existe qui ne soit pas dialectique, pour se fusionner à la dialectique et aboutir à un niveau supérieur qui serait la vraie dialectique. Absurdité sans fin ni issue.

 

De la même manière, il est absurde de prétendre que tout est dialectique. Il faudrait alors qu’il existe quelque chose qui ne soit pas dialectique qui pourrait s’interpénétrer avec la dialectique pour qu’elle soit elle-même dialectique. On affirme par-là qu’il y a au moins une chose qui n’est pas dialectique et que donc il est impossible de dire que tout est dialectique.

 

Ainsi votre analyse peut échapper à la dialectique alors que son résultat est bien la détermination de prédicats dialectiques. On peut seulement dire que voss prédicats sont plus conformes à la réalité que l’extrême simplification de Marx et d’Engels. Et il s’agit bien d’un matérialisme historique au sens de Marx et d’Engels, car vous ne cachez pas votre objectif qui est bien identique au leur.

 

Lorsque Marx écrit à Engels que l’extraordinaire est qu’ils ne peuvent se tromper malgré leurs erreurs, c’est qu’il a en tête, non les résultats de leur approche, mais son fondement qui est la dialectique. L’erreur redressée est par cela même d’ordre dialectique. Mais, l’erreur même est dialectiquement dépassée sans doute : votre « modèle universel » est la « réalité première et dernière ».

 

Le génie expose son chef d’œuvre.

 

Inclinez-vous, ignorants, c’est la science qui passe !

 

Plus bas, c’est l’esprit qui trépasse !

 

Marx et Engels auraient éclaté de rire si on leur avait dit que la victoire du prolétariat marquait la fin de l’Histoire. Le propre des philosophes allemands et anglo-saxons est le pragmatisme.

 

Lorsqu’il observe Hegel procédant à la détermination des concepts opposés qui fondent sa dialectique, un français ne peut manquer de sourire de le voir éliminer les rapprochements entre concepts opposés qui ne lui semblent pas convenables au profit de ceux qui lui conviennent. Le Français pousse la raison à l’absolu et pose un regard doucement ironique sur ce comportement de circonstance. Il ne conçoit pas la philosophie comme un dire d’expert, ni comme un postulat d’oracle.

 

Le problème pratique de Marx et d’Engels était la lutte du prolétariat. L’issue ne faisait pas de doute dans leur esprit, mais ils auraient volontiers adhéré à l’idée que cette issue victorieuse n’était nullement la fin de l’Histoire. Leur système du matérialisme historique les aurait conduits inévitablement à penser que la classe ouvrière se trouverait un jour opposée au lumpen-prolétariat, comme elle-même s’est trouvée en lutte contre la bourgeoisie, à son tour dialectiquement victorieuse de la noblesse.

 

La réalité n’est pas conforme à cette vision. Certainement, votre méthode de apporterait une vision plus nuancée.

 

Dans la civilisation grecque, la noblesse se mesurait au nombre d’ancêtres suffisamment riches. Platon, lui-même neveu de Critias, donc au plus haut niveau de l’aristocratie d’Athènes, se moque dans le Sophiste de cette vaine vanité.

 

L’aristocratie romaine était sénatoriale. La seule ambition des envahisseurs wisigoths était d’épouser les filles, voire les femmes, des sénateurs romains, d’ailleurs gaulois pour la plupart à la chute de l’Empire. Ils rêvaient de se faire qualifier de sénateurs. Curieusement, c’est la classe inférieure des equii, les chevaliers, qui est à l’origine du principe même de la noblesse occidentale. Le chevalier était un plébéien, donc de la troisième classe sociale, assez riche pour se payer des chevaux et des armes et servir dans les légions.

 

La plus ancienne noblesse d’Europe est la noblesse vénitienne. Sa fortune reposait sur le commerce du sel. Il en est de même de toute la noblesse italienne, exclusivement commerciale, mais très postérieure à la noblesse vénitienne.

 

Les Tudors et les Greys ont prétendu sans le moindre début de preuve, descendre de barons de Guillaume le Conquérant. Tous les autres membres des noblesses anglaise, galloise, irlandaise et écossaise sont d’origine bourgeoise et même essentiellement commerçante.

 

La situation est encore plus caractéristique en Allemagne. Les Hohenstaufen portent leur origine dans leur nom, d’ailleurs emprunté : l’ancêtre exploitait des fosses d’argent au cobalt.

 

Des généalogistes complaisants ont brodé des contes, occultant une origine semblable pour la noblesse française. Des études un peu sérieuses montrent que les armes à besans et croissants, sensées remonter aux croisades, cachent mal des fortunes notariales, c’est à dire bancaires, voire de bas commerce. Il n’y a pas de fortunes ex nihilo. Il faut d’abord être riche, et même très riche, pour acquérir les chevaux et l’armement nécessaire à l’état de noblesse. Et le mot état caractérise parfaitement la situation. Un état s’acquiert.

 

Le progrès que vous apportez est d’éliminer les divagations mythologiques de Marx et Engels. On peut imaginer la fresque de l’état social à la veille de la Révolution. Un groupe de possédants sont inscrits dans une sorte de nomenclatura, sur un critère simple : ne pas avoir d’activité dérogeante comme le bas commerce. Oh ! certes, la noblesse peut faire des affaires, mais seulement des grandes : les « grosses » forges, les assurances maritimes à la « grosse aventure », la banque, alors exercée par les notaires royaux finalement exclus de l’état. Son principal privilège est une large exonération fiscale.

 

Le temps passe. Le ressentiment devant des privilèges sans justifications grossit peu à peu. Survient en 1788, une crise économique plus grave que les précédentes ; les privilégiés ressortent des privilèges abolis depuis Henri III, voire depuis Louis XI, deux immenses réformateurs. Erreur fatale, c’est l’explosion.

 

Il n’est pas douteux qu’une analyse de l’espace social l’eût prévu, et que l’affrontement réponde à votre critère. Mais il n’a en aucune manière heurt de deux classes dont l’une devrait disparaître. Il n’y a qu’un cri : halte à l’injustice. Dès le 4 Août 1789, les privilèges sont abolis sous les applaudissements des privilégiés eux-mêmes. L’état noble disparaît, dès ce jour, sans combats, sans victimes. La suite, toute la Révolution de fait, relève d’une lutte pour le pouvoir entre membres d’une seule et même classe, la bourgeoisie. Où est donc alors passée la dialectique ? Pire, cela ne peut en aucune manière s’inscrire de soi-même dans vos superbes fresques.

 

Votre méthode ne permet pas davantage de prévoir l’apparition d’une catégorie nouvelle. Comment la Nomenclature, ou son équivalent, a pu apparaître en URSS et dans tous les pays communistes ? Je n’ai pas de théorie, mais une image.

 

La solidité du béton des ouvrages d’art tient en grande partie à la qualité granulométrique de l’agrégat utilisé. Si on retire une partie du spectre granulométrique, c’est à dire les graviers de dimensions comprises entre deux valeurs, le béton sera plus fragile. On peut aussi étendre le spectre vers le haut ou vers le bas, selon l’usage prévu. Pour les bétons de faible épaisseur, on peut ajouter des particules très fines tout à fait en bas du spectre pour accroître la résistance. On améliore aussi l’étanchéité par ce moyen.

 

Si on retire une couche de la structure sociale dans une nation, elle sera instable, ingérable. A un niveau de développement des techniques, et des moyens de communication essentiellement, correspond une structure sociale adaptée. La couche sociale éliminée se reforme d’elle-même par nécessité. Le béton est inerte. Il ne peut générer la partie manquante du spectre granulométrique ; il rompt.

 

Dans un domaine différent, le nombre de grades dans les armées n’a cessé d’augmenter depuis le Moyen âge. On ne connaissait que le capitaine. Bientôt, on inventa le capitaine-général pour diriger plusieurs compagnies. Au XVIIe siècle, on créa le colonel-général pour diriger les manœuvres de plusieurs régiments. C’est l’origine du grade de général, bientôt lui-même démultiplié. Au passage, on peut aujourd’hui s’interroger a contrario sur la nécessité de maintenir une telle diversité de grades.

 

En éliminant brutalement et entièrement la bourgeoisie, les Lénine, les Trotski, les Mao et leurs émules sur toute la Terre ont déstabilisé totalement les trois quarts des nations. Et ils ont, à leur corps défendant, laisser se créer une classe de remplacement indispensable au fonctionnement des nations. Cette classe nouvelle, justifiée à ses propres yeux par une illusion théorique, s’est appropriée des privilèges dont aucune classe sociale naturelle n’aurait osé rêver. A Moscou, la Nomenclatura avait même des lignes de métro privées.

 

Bourdieu-la-science n’est ni marxiste, ni a-marxiste, ni post-marxiste. C’est super-Marx. Ses émules comprendront aussi vite que Trotski et Mao que l’esprit bourgeois ne peut disparaître que par l’élimination physique. Et comme il renaît toujours, la révolution doit être permanente. Mais les super-marxistes iront encore plus loin. Ils élimineront non pas seulement les riches en numéraire, mais les riches en culture. Ils calculent déjà le taux de change entre le capital numéraire et le capital culturel. Pour tester leurs calculs, ils créeront un impôt sur le niveau de culture. L’homme cultivé sera ainsi répertorié au passage. Il sera dès lors facile de l’éliminer le moment venu. 

 

Remarquez que la méthode est sans limite. On peut trouver bien d’autres champs de l’espace social que le capital numéraire et le capital culturel. Qui subsistera ? On réagit donc, et dialectiquement. Les insultes succèdent aux anathèmes.

 

La glose prospère. Le ressentiment s’exaspère. Qui ? Où donc ?

 

Deux milliards d’hommes ne mangent pas à leur faim et ne peuvent pas même s’éclairer à la bougie. Ils n’apparaissent pas dans ces élucubrations dialectiques.

 

Je n’ai personnellement pas eu à souffrir directement de la mondialisation, aussi n’en ai-je pas une vision aussi pessimiste que mes cousins d’Ecosse, de Bade, de Catalogne et du Dauphiné. Toutefois, il faudrait être totalement inconscient pour ne pas mesurer l’ampleur du désastre dans de nombreux secteurs de l’économie et principalement dans le textile et dans la sidérurgie. La chute n’est pas finie. On en est à faire disparaître les traces de la sidérurgie tant dans la Loire qu’en Lorraine : Pompey, une aciérie pilote en 1960, a été complètement rasée.

 

Il y a bien un secteur, grand demandeur de main d’œuvre, qui ne peut être frappé par la mondialisation que de manière limitée, c’est le bâtiment. En effet, la fabrication des produits utilisés dans le bâtiment n’a pratiquement pas été délocalisée dans le Tiers Monde. Bien entendu, le cœur de l’activité ne peut être délocalisé. La préfabrication reste marginale et, de toutes manières, locale.

 

Les mises en chantier de logements neufs sont tombées de près de 600 000 par an en 1973 à 300 000 en 1983. La chute de l’emploi correspondante a dû dépasser un million. Les frais de commercialisation sont, il est vrai, différés d’un ou deux ans. Les coûts d’investissements ou de réinvestissements plus exactement, de dix ou vingt ans. L’ordre de grandeur n’est pourtant guère contestable.

 

Or cette chute de l’emploi ne peut pas être rattachée directement à la mondialisation.

 

Que des entreprises, voire des Etats, abusent de la mondialisation voilà une triste réalité. Mais faut-il remonter loin dans l’Histoire pour comprendre que les meilleures intentions peuvent conduire à l’horreur ? Aussi n’est-il pas sûr, réciproquement, que des préoccupations de gains ne puissent être que maléfiques.

 

La mondialisation provoque une élévation du niveau de vie dans les pays où l’industrie de délocalise. Voilà en réalité la vraie forme de solidarité. La misère, la vraie misère, la faim et la soif, est-elle vraiment encore dans les pays développés ? La solidarité, la vraie solidarité, ne consiste-t-elle pas à contribuer à l’élévation du niveau de vie du Tiers Monde, plutôt que dans les bourdieuseries et autres acharnements thérapeutiques pour sauver la conception dialectique de la société occidentale, dont on fait ses délices dans le salon de maître Badinter.

 

Mais la ressource n’est pas inépuisable. Et c’est un autre chemin pour l’optimisme. Le Japon, Taiwan et la Corée du Sud ont été, dans un passé encore récent, des régions de délocalisation. C’est fini. Le coût de la main d’œuvre est à présent trop élevé. Comment ne pas penser qu’il en sera de même‚ à terme, dans les autres pays d’Extrême Orient, puis dans le reste du Monde ? Et qu’ainsi, peu à peu, le délocalisation devienne impossible ?

 

Verra-t-on alors le prolétariat renaître en Occident, alors que, dès aujourd’hui, la bourgeoisie n’a plus besoin du prolétariat dans des secteurs entiers de l’économie. Il n’en est rien évidemment. La disparition du prolétariat est inéluctable et l’on verra d’ailleurs un jour un nouveau Victor Schoelcher réclamer, la main gauche sur le cœur et la main droite levée au ciel, l’abolition de la condition prolétaire.

 

Le changement des besoins des hommes et un accroissement de l’automatisation permettront de ramener en Europe des activités délocalisées au fur et à mesure de l’élévation du niveau de vie dans le Tiers Monde. Le niveau d’emploi se trouvera-t-il par cela même amélioré ? Assurément non. Alors je serais un pessimiste voilé ? Il n’en est rien.

 

Pour les dix ans à venir, la nécessité de reconstruire des centaines de milliers de logements construits à la hâte, et selon des concepts qui favorisent la délinquance, ne peut que contribuer à redresser les courbes de l’emploi.

 

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Professeur, l’expression de ma haute considération.

 

 

Jean de Climont

 


 

Paris, le 12 novembre 2005.

 

 

 

 

 

À Messieurs Allègre et Attali,

 

 

 

Messieurs,

 

 

 

 

Monsieur Allègre a déclaré : « je hais les imposteurs et les mauvais scientifiques ».

 

Pour ma part, je ne hais personne. Il y a toujours quelque chose de positif à lire, même chez Aristote, par exemple, dont il ne reste pourtant qu’une épouvantable accumulation d’erreurs.

 

Dans un récent ouvrage, embrassant la totalité des connaissances scientifiques, Monsieur Allègre ne fait aucune allusion au problème majeur de la science actuelle.

 

Que se passe-t-il ?

 

Il apparaît impossible de concilier le déterminisme de la Relativité et le caractère probabiliste des phénomènes quantiques. L’incohérence est majeure, cruciale, au sens fort que l’épistémologie donne à ce mot. Elle secoue actuellement toute la communauté scientifique !

 

Monsieur Allègre avait peut-être l’intention de ne pas troubler les esprits en évoquant des débats de si haute volée. Pourtant, il ne s’est pas arrêté à cette légère entorse au principe d’honnêteté scientifique.

 

La physique newtonienne est confrontée depuis soixante ans à un problème sans précédent. La Relativité n’est d’aucun secours. Les vitesses en cause sont trop faibles.

 

De quoi s’agit-il ?

 

Les quelques planètes alors connues ne tournaient pas conformément à la cosmologie d’Aristote, prouvée pourtant par des myriades d’étoiles et par la rotondité de la Terre. Ces rares planètes furent finalement une des causes de la ruine des théories du fameux philosophe stagirite.

 

Le problème, aujourd’hui, est qu’il manque 90% de la matière cosmique pour que les galaxies tournent conformément à la loi de Newton. Un faux problème naturellement ! Monsieur Allègre n’en parle pas ! 90% de masse manque dans les galaxies, Monsieur Allègre. Un rien, un rien du tout, qu’un scientifique sérieux se doit évidemment d’ignorer scientifiquement dans ses louables efforts scientifiques de vulgarisation scientifique ! Inclinez-vous ignorants : c’est la science qui passe !

 

Monsieur Allègre reconnaît la nécessite du doute cartésien. Je ne vois pas qu’il envisage, encore moins qu’il convienne, de douter aussi des plus profondes certitudes du siècle passé. Dieu sait pourtant si le XXe siècle prête à réfléchir et à douter d’abord. Votre dernier numéro fournit deux autres grandes occasions de réflexion et de doute : la guerre de 14-18 et le camp de déportation du Struthof. Ces terribles souvenirs hantent mon esprit. Le Struthof, les camps nazis, voilà l’aboutissement de l’absurde traité de Versailles, du refus de toute conciliation, de la haine.

 

Cela ne serait encore rien. Monsieur Allègre entraîne le lecteur au fond d’une épouvantable confusion historique. On pourrait croire, à la lecture de son article, que Descartes serait responsable d’un retard scientifique de la France. Or, sa théorie des tourbillons est antérieure de plus d’un demi-siècle à la théorie de Newton. A sa mort Newton n’avait que 8 ans ! La théorie de Descartes avait déjà 30 ans. De plus, ses tourbillons étaient une idée déjà ancienne. L’idée remonte à Empédocle. Elle a été largement précisée par Epicure. Les tourbillons cosmiques n’ont pas cessé de hanter la pensée scientifique. On les retrouve chez Lucrèce. Tourner en ridicule la pensée passée, c’est prendre le grand risque d’être un jour soi-même ridicule. Regardez les galaxies, Monsieur Allègre. Regardez les galaxies, il y en a des milliards : c’est Descartes qui pourrait bien avoir raison. Elle ne tourne pas selon le système de Newton, c’est tout le problème de la masse manquante, de la masse noire, introuvable, depuis soixante ans ! Mais les galaxies pourraient bien tourner selon le modèle de Descartes. Ce sont, en tout cas, de fameux tourbillons ! Ils prennent quelques libertés avec la loi de Newton. Des milliards de galaxies ne tournent pas selon ses principes. Si Newton avait vu les galaxies, s’il avait su comment elles tournent, aurait-il pu donner tort, un seul instant, à Descartes ? Où est l’anthropomorphisme ? La pomme ou le tourbillon ? Aristote déjà généralisait, à l’univers entier, des phénomènes qu’il avait sous les yeux. Il regardait une pierre tomber. Il a fait de cette chute, un mouvement inhérent, naturel, absolu des pierres, supposées constituées de son élément terre.

 

On ne peut jamais accuser un auteur, en physique ou dans d’autres domaines, d’être responsable de quoi que ce soit. Il appartient à chacun de juger, d’avoir l’esprit ouvert, ouvert au doute. Descartes s’est peut-être trompé, pourquoi devrait-il être pris pour responsable ?

 

En fait, la traduction de Newton est due à la maîtresse de Voltaire, Madame du Châtelet, qui a joué dans cette affaire un rôle beaucoup plus sympathique et ouvert que Voltaire, une de ces Lumières autoproclamées, polémiste prêt à sauter sur toutes les occasions, bonnes souvent, très bonnes même, de condamner violemment ceux qu’il haïssait : « écrasons l’infâme », la haine à tous les étages. C’était le chemin de Septembre, tue, tue, tue !

 

Je ne fais que mentionner au passage les travaux du professeur Allais : un anti-relativiste, un fou aussi bien ! Il expose des faits portant sur des centaines de milliers d’observations. Monsieur Allègre ignore ces faits contraires à ses convictions. Il refuse même d’en prendre connaissance. Il fait la distinction entre les bons scientifiques et les mauvais scientifiques. Le bon scientifique fait des hypothèses. Il réalise les expériences et les calculs qui les justifient. C’est un bon scientifique. Le mauvais scientifique, lui, fait des hypothèses. Il réalise les expériences et les calculs qui les justifient. Mais, c’est un mauvais scientifique. Monsieur Allègre n’a pas mentionné le pillage des textes de Poincaré par Einstein. Faut-il comprendre que Poincaré était un mauvais scientifique ?

 

Sur le plan de la physique, l’erreur la plus grave d’Aristote fut de mettre le mouvement dans ses éléments, l’éther, le feu, l’air, l’eau et la terre, de leur attribuer un mouvement absolu. Le mouvement aurait été inhérent à l’éther, au feu, à la terre. Il a fallu deux mille ans pour que Galilée vienne enfin ruiner toute idée de mouvement inhérent et absolu. Ce qui n’a pas empêché d’y revenir près d’un demi millénaire plus tard, puisque nous voilà en présence d’un phénomène de la nature, le photon, qui a une vitesse inhérente à lui-même et qui accède à l’absolu. Pour le photon, la célérité de la lumière n’est pas une limite absolue, inaccessible, infranchissable donc, mais une vitesse absolue accédée ! L’absolu existerait donc physiquement dans la nature ? L’absolu serait accédé ? C’était la conviction d’Aristote contre Platon, son maître. Finalement, finalement, Galilée aurait tort ?

 

Pourquoi, pas ! Mais, il faudrait éviter de se moquer des thèses d’Aristote.

 

Monsieur Allègre, couvrant alors le ministère de la Recherche, s’est opposé brutalement, et sans débat, aux vols habités européens. Avait-il raison, avait-il tort ? Je l’ignore. Je m’interroge seulement en voyant que les robots sont encore loin d’avoir les fonctionnalités requises pour remplacer l’homme et que les Chinois sont dans l’Espace. Les fusées, il est vrai, ne sont pas encore vraiment au niveau de fiabilité requis. Qui ose afficher des certitudes scientifiques et même technologiques ? Sans débat !

 

Faut-il une exception à ma règle, une seule ? Vais-je haïr Monsieur Allègre ?

 

Certes, non. Je le plains seulement ! Sa foi scientifique l’aveugle : c’est son Dieu, ce fut le veau d’or du XXe siècle. Rappelez-vous, c’était au temps du matérialisme dialectique scientifique ! C’était hier, rappelez-vous ! Rappelez-vous : Budapest ! Prague : Rappelez-vous ! Rappelez-vous : Pol Pot ! Tien-An-Men : Rappelez-vous ! Il y aurait encore, dit-on, des fidèles. J’ai peine à le croire ! Marx, l’esprit du monde plane encore sur nous ? C’est Monsieur Attali qui nous l’a dit, il y a quelques mois seulement.

 

Monsieur Attali soutient, dans son livre, que la notion de marché mondial de Marx était une prémonition de la mondialisation. C’est un fastueux contresens. Le concept marxiste concerne l’extension de la concurrence entre capitalistes au monde entier. Marx « vote pour le libre échange ». La concurrence mondiale entre capitalistes ne peut que hâter la concentration industrielle et donc accélérer la contradiction fondamentale du capitalisme tel que Marx l’analyse. La concentration vise le monopole qui élimine la concurrence, base du capitalisme. Le « marché mondial » de Marx ne concerne que les pays développés ayant des industries de niveaux équivalents. Ce n’est, en aucune manière, le problème de la mondialisation présente. Le « Capital » ne laisse pas la moindre équivoque. Les deux passages suivants ne permettent aucun doute sur la pensée de Marx :

 

« Le capitaliste industriel a toujours présent à l’esprit le marché mondial » (tome 3 page 316 © Editions Sociales, imprimé en RDA) et « dans la concurrence entre capitalistes individuels, comme dans celle qui règne sur le marché mondial… » (p 788) (voir aussi tome 3 p 800 nota 9 sur le chapitre 6 et p 819 nota 11 sur le chapitre 30, écrits par Engels).

 

Le problème des autres pays est différent. « En ruinant par la concurrence leur main-d’œuvre indigène, l’industrie mécanique transforme les marchés étrangers (les colonies) en champs de production de matière première » (tome 1 page 321). Il s’agit de la main-d’œuvre et de l’industrie mécanique des pays développés. Le mot indigène peut aujourd’hui, en Europe surtout, prêter à confusion. Marx emploie le mot au sens premier : propre au pays. On a constaté, depuis longtemps, que le niveau de vie de la main-d’œuvre des pays développés n’a jamais cessé de s’accroître. L’allongement de la durée de vie en est la conséquence pratique la plus facile à mesurer.

 

La main-d’œuvre des pays en voie de développement n’a rien, pas même de travail, depuis des siècles. Les industries délocalisées dans ces pays leur apportent du travail et un salaire. Après avoir permis le développement des pays surnommés les dragons d’extrême orient, les délocalisations industrielles se sont reportées dans les pays où les coûts de la main-d’œuvre sont encore faibles. Le processus aura une fin. Mais ce n’est pas le problème ici. Il s’agit de savoir si la situation est bien celle prévue par Marx. La réponse est absolument négative.

 

Seul le problème de la matière première, devenu aujourd’hui indépendant de toute idée coloniale proprement dite, pourrait être rattaché à ce qui est aujourd’hui appelé la mondialisation. La réalité n’a pourtant aucun rapport avec les prophéties de Marx.

 

Pourquoi ?

 

L’énergie constitue le fondement même du développement de l’industrie. La disposition de sources d’énergie est la condition fondamentale de l’existence de l’industrie. Une affirmation qui ne reposerait pas sur cette énorme évidence ne peut être que nulle et non avenue. Il en va ainsi de l’affirmation de Marx.

 

La première source d’énergie est le pétrole. Le plus grand producteur mondial de pétrole est un pays désertique. La main-d’œuvre qui est employée dans l’exploitation pétrolière a longtemps été essentiellement occidentale. Elle est aujourd’hui largement indigène, mais de très loin parmi la mieux payée de la planète. L’Arabie Saoudite a bien une main-d’œuvre misérable, mais elle n’est pas indigène. Ce sont des immigrés Libyens, Egyptiens et Asiatiques. Ils sont employés à des travaux financés par la manne pétrolière. Marx a tout faux sur l’essentiel, sur le pétrole.

 

Les inconditionnels se retrancheront vers telle matière première, de telle industrie, dans tel pays. Ils pourront dire que l’exception confirme la règle, mais ici la théorie marxiste est l’exception. Cette exception ne peut que justifier la thèse opposée, celle d’Adam Smith. Mais Adam Smith n’était pas dialecticien : « voilà le crétinisme bourgeois dans sa béatitude ». Un mauvais penseur. La haine.

 

Adam Smith n’a pas mis de barrières infranchissables entre les catégories du capital comme le font les marxistes. La praxis, deux fois centenaire, lui donne raison contre les prévisions catastrophiques de Marx. Adam Smith a bien prévu une diminution du profit. La concurrence lamine les marges. Mais, il avait bien vu que ce laminage ne se produit que « par genre de commerce, dans des conditions d’exercice comparable ». Dès qu’« une innovation donne un avantage à l’un des acteurs ou que des capitalistes se lancent dans un nouveau genre de commerce », alors les profits reprennent des taux attractifs et le processus se renouvelle sans cesse. On est fort loin du catastrophisme marxiste. On est loin d’une baisse générale et indéfinie des plus-values.

 

La mondialisation était l’ultime aspect de la doctrine de Marx qui aurait pu avoir une part de réalité. Les marxistes ont bien provoqué une forme de mondialisation. La praxis marxiste a conduit une multitude de pays à la misère. A défaut de voir apparaître l’aube rougeoyante de jours nouveaux, la Terre s’est couverte des fleuves écarlates du sang des victimes innocentes des totalitarismes socialistes. La mondialisation de la haine.

 

On dira que je mélange tout ! Est-ce bien certain ?

 

La méthode dialectique commence par la recherche des catégories sur la base de définitions, de critères. Ces catégories sont ensuite opposées deux à deux, et considérées comme antagonistes, comme contraires. Sans catégories, plus de contraires, et sans contraires, plus de dialectique. Le processus dialectique est itératif, mais il a une fin : l’universel. L’universel est une idée pour Hegel ; c’est une réalité matérielle pour Marx.

 

« Le prolétariat est une catégorie sociale de portée universelle ». Le prolétariat serait ainsi l’universel qui marque la fin du processus dialectique itératif. Dans le langage marxiste, l’universel est le concept absolu de Hegel, matérialisé en quelque sorte. L’universel hégélien est l’absolu, terme de la démarche itérative d’acquisition des concepts de l’esprit. C’est la forme extrême de l’idée de Platon ou du concept du monde transcendantal de Kant. Pour Marx, il n’y a de réalité que matérielle. L’universel relève du monde expérimental. L’absolu a ainsi une réalité matérielle inhérente au monde expérimental.

 

La science actuelle a déjà mis la célérité de la lumière, un absolu, au rang des réalités matérielles. C’est un absolu accédé. Mais, ce n’est pas le seul. Qui a parlé d’égalité absolue des observateurs ? Qui a écrit : « la Relativité est une notion démocratique qui suppose équivalence, égalité des observateurs. Notion démocratique, la Relativité suppose une équivalence et s'exprime par une Invariance » ? L’absolu de Lorentz, jeté par la fenêtre, revient par la grande porte avec l’égalité absolue des observateurs et l’Invariance. Qu’est-ce qu’un Invariant sinon ce qui est égal à soi-même, toujours ? C’est la définition hégélienne de l’absolu ! Où est l’amélioration ?

 

Les réalistes, et principalement les physicalistes, rejettent le monde transcendantal de Kant : comment des concepts absolus pourraient exister dans le cerveau ? C’est le paradoxe du système de Kant. C’est la question du Sophiste de Platon. Il n’y a pas de réponse. Il y a, du moins, deux autres questions.

 

La pensée est jugement. Le jugement comporte trois éléments : le juge, la chose jugée et les critères du jugement. Il y a des critères pour chaque type de chose jugée. Mais si pour un type de choses jugées, les critères dépendent de la chose jugée, où est la justice ? Si l’esprit n’a connaissance que par les perceptions, alors il juge les perceptions par rapport à elles-mêmes. Où est la pensée ?

 

La seconde question est plus insidieuse. Comment les physicalistes peuvent-ils refuser l’accès de l’esprit à la transcendance, à l’absolu, et accepter la présence de l’absolu dans le monde expérimental ? Quand bien même on admettrait cette incohérence, comment les perceptions sensibles, relatives par nature, pourraient avoir accès à ces absolus ? C’est l’équivalent du fameux problème du « troisième homme », du point de vue du monde expérimental. Si l’absolu était dans le monde expérimental, les sens devraient avoir une dimension transcendantale pour le percevoir, et le cerveau, une part transcendantale pour accueillir l’absolu ainsi perçu. On pense sortir de l’impasse, de la caverne, par la conceptualisation. Ce serait nécessairement une fonction transcendantale, transformant les perceptions en absolus, puisque c’est bien l’absolu qu’il s’agit de penser : la célérité absolue de la lumière, l’Invariance. Que deviendraient, d’ailleurs, tous ces absolus que l’on accepte dans le monde expérimental ?

 

Non, je ne mélange pas tout ! Un seul et même combat en réalité ! Contre qui ? Contre quoi ? Allons, un petit effort, Messieurs les bons penseurs ! Un petit effort Monsieur Allègre, un petit effort Monsieur Attali !

 

Je vous prie d’agréer, Messieurs, l’expression de ma considération la plus distinguée.

 

Jean de Climont   


Paris, le 22 novembre 2005.

 

 

 

À Monsieur l’Abbé Jean-François Petit,

 

 

 

Monsieur l’Abbé,

 

 

 

C’est avec le plus grand intérêt que j’ai lu votre récent ouvrage : Penser après les postmodernes.

 

Votre livre m’a fait découvrir des aspects des œuvres des philosophes que vous citez, qui n’avaient pas retenus mon attention. L’introduction d’absolus dans les sciences, et dans le monde expérimental en général, constitue ma principale préoccupation. C’est à ce titre que j’avais examiné les textes de philosophie analytique et les ouvrages des linguistes et des logiciens.

 

Vos positions m’ont amené à approfondir le problème de la preuve. Je vous dois ainsi des remerciements. J’ai résumé ces réflexions, très succinctement, dans les pages jointes. Dans le cadre de mes travaux, les passages d’Habermas vont nécessiter davantage d’investigations. Dans ce même cadre, j’estime que Lyotard ne mérite pas davantage que les informations que votre livre apporte, avec un petit complément trouvé sur Internet. J’hésite à conserver les références à Onfray. Je ne pratique pas inutilement le jeu de massacre.

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée.

 

Jean de Climont   


Introduction

 

Kuhn pensait qu’un ensemble « d’idées et de pratiques imprègnent les esprits à un moment donné ». Il appelait cet ensemble le « paradigme en cours ». Dès que des difficultés s’accumulent, et qu’un nouveau paradigme est proposé, il se produirait un changement brutal de paradigme : une révolution scientifique. On reconnaît, bien sûr, un des dogmes de la doctrine marxiste, inspiré de la dialectique hégélienne. « L’accumulation quantitative » engendre des « sauts qualitatifs ». On peut reporter ces naïvetés au rang des fossiles. Elles n’en affectent pas moins encore profondément la pensée actuelle, principalement dans les milieux scientifiques, qui restent, une fois n’est pas coutume, très largement en retrait du renouveau intellectuel qui marque la philosophie.

 

C’est bien plus qu’il n’en faut pour m’inciter à un profond optimisme. Les marxistes et les relativistes affirmaient, avec un bel ensemble, que la philosophie ne servait plus à rien. Pour les marxistes, il n’y a qu’une philosophie : le matérialisme dialectique, c’est le marxisme. Toute réflexion qui ne serait pas basée sur la lutte des classes et l’exploitation capitaliste, ne peut-être qu’idéaliste, donc absurde. Pour les relativistes : « la philosophie générale ne joue plus que le rôle d’un fond historique, d’un contexte littéraire », et dans la même veine : « les diverses branches de la sociologie, des sciences économiques, historiques, de la psychologie se partagent les restes d’une vétuste Morale et d’une Philosophie Générale périmée » (M.A. Tonnelat, Histoire du principe de Relativité, © Flammarion, 1971, p. 485 et 486).

 

On ne pensait plus ! Aujourd’hui, Kaplan ose nous parler du temps : ce n’était pas pensable. Il va bien au-delà de la temporalité phénoménologique de Heidegger. La science actuelle pensait avoir définitivement rangé le temps et l’espace dans le monde expérimental, au rang des réalités physiques mesurables. Alain affirmait le contraire : une voix au milieu du plus étendu des déserts aurait davantage été entendue !

 

La pensée s’éveille, c’est certain. Je ne puis y penser sans une profonde émotion. Bien sûr, nous n’en sommes pas encore au foisonnement philosophique des XII et XIIIe siècle. On en venait aux mains à l’Université.

 

 

Le paradigme

 

Il n’est jamais arrivé que la totalité d’un paradigme, caractérisant une époque, ait été brutalement remplacé. Un paradigme, d’abord, n’est pas un ensemble homogène. Il se compose de deux classes de données juxtaposées, mais distinctes.

 

La première classe est celle des faits, des résultats expérimentaux. Il est absurde de douter absolument des faits. Le pyrrhonisme conduit au néant. Il est stupide de vouloir douter du principe d’Archimède, des expériences atmosphériques de Pascal, de la chimie de Lavoisier. Il est tout aussi stérile de douter que l’expérience de Michelson montre l’impossibilité du système de Lorentz, de douter que les équations de Maxwell sont invariantes dans la transformation de ce même Lorentz. J’introduis ici une sorte de sous-classe des faits, les résultats des calculs mathématiques.

 

Ce sont là des faits. Les faits sont-ils absolument incontestables ? Certes, non. Ils sont raisonnablement incontestables. On pourrait les affecter d’une probabilité selon le vœu de Cournot. Les faits sont très probables. On pourrait soupçonner la mauvaise foi ou l’intention chez celui qui chercherait à en douter. « Auschwitz est bien la plus réelle des réalités ». Le Goulag, le Dalstroï, son émanation de la mortelle Kolyma, et Pol Pot aussi bien. Budapest, Prague, Tien-An-Men : l’ordre maintenu à la mitrailleuse lourde, montée sur les tanks marxistes. Le massacre de Kronstadt : des milliers de chômeurs misérables, des marins débarqués, le lumpen-prolétariat, écrasés par les rouges, le péché originel des trotskistes.

 

Alain rapporte ce mot de Hegel devant les sommets alpins : « c’est ainsi ». Il lui reproche de ne pas s’en être assez convaincu en écrivant sa Phénoménologie de l’esprit. Je n’ai pas retrouvé ce mot chez Hegel, mais ce qu’Alain veut nous dire, c’est que la perception ne nous trompe pas. Un coup sur l’œil produit un éclat, comme la lumière. L’éclat n’est pas douteux. Mais la perception est interprétée par l’esprit. C’est aussi le problème de la perception du cube : on ne percevra jamais un cube. On perçoit un objet étalé sur la rétine, avec des ombres et des rapports de dimensions. Cette perception est vraie. L’esprit juge la perception et pense le cube. Est-ce vraiment un cube ? Où est le critère du jugement ? C’est la question de Kant.

 

Le même problème se pose pour le temps. Qu’est-ce que le temps, cher Monsieur ? Que fait le relativiste ? Il nous invite à constater la difficulté de mesurer une longueur, et à juste titre ! Comment pourrions-nous être assurés de la coïncidence des extrémités de la longueur à mesurer, condition de la validité de la mesure, puisqu’il s’écoule toujours un certain temps entre les deux constats. Or, il n’y a pas de moyen de communication instantané. Le même personnage n’éprouve, à ses dires, aucune difficulté à mesurer le temps ! Or la mesure du temps commence par la mesure d’une longueur, la longueur d’onde de l’atome utilisé. Il vient de nous dire que cette mesure est pratiquement irréalisable de manière correcte. La mesure du temps consiste ensuite à compter des battements. Où est le temps dans ces deux actions : une longueur inaccessible ? un nombre ? Alain n’est pas allé dans ce détail d’analyse. Il a seulement affirmé que « le temps n’a point de vitesse » (Alain, Entretiens au bord de la mer© Gallimard, 1949, p.106) et dans ses propos répétés (31 octobre 1921, 12 avril 1922, 12 mars 1923, 25 février 1933, 1 janvier 1936, 14 février 1936) : « on ne trouvera jamais un nombre premier entre 13 et 17 ; on ne trouvera jamais deux instants simultanés ; on ne trouvera jamais un temps plus lent qu’un autre ». L’anathème a été lancée ; le lèse-relativité dûment châtié. Silence ! Inclinez-vous, c’est la Science qui passe ! Et pourtant, si le temps avait une vitesse d’écoulement, par quoi serait mesurée cette vitesse ? Dans quoi s’écoulerait le temps ?

 

L’enchaînement des faits est la base de la tâche de l’historien et de l’épistémologue. Or, le seul enchaînement comporte un jugement. On s’éloigne déjà des faits. Bien sûr, certains faits peuvent avoir été enregistrés, et, à ce titre, l’enchaînement peut relever des faits. L’historien et l’épistémologue s’élancent ensuite vers les causes. Leurs thèses font parties de la classe des théories. C’est la seconde classe des données du paradigme.

 

Les deux classes du paradigme sont inconciliables par rapport au doute. La classe des faits n’est nullement le champ du doute cartésien. S’il est absurde de douter absolument des faits, il est tout aussi absurde de refuser absolument de douter des théories, des hypothèses, des postulats, des axiomes. Mais, il est vrai, aux confins des faits, l’hypothèse ; aux confins des hypothèses, le fait.

 

La position de Lyotard n’est pas vraiment claire : « There are no longer absolute and universal rules or conditions that are valid for all statements. Verifiability or falsifiability are only valid for scientific, cognitive, constative statements ». Les exceptions me semblent à la fois excessives et sans limites. La notion de « statement » ne se limite en aucune manière aux faits. Les postulats seraient vérifiables ? Ce n’est pas sérieux.

 

Onfray a écrit une chose aussi surprenante qui montre qu’une part de conditionnement de la pensée aux positions dominantes du moment est malheureusement inévitable : « Parfois, quelques vérités incontestables (en physique, en biologie, en chimie, en histoire : des faits, des dates, des formules) ne souffrent pas la discussion, car une expérience sans cesse possible à répéter atteste leur validité et les certifient en tous lieux et en tous temps, mais en dehors de ce petit capital de vérités irréfutables, il n’existe que du changement. » (Antimanuel de philosophie, © Bréal, 2001 p. 297). Je voudrais bien voir la liste des vérités scientifiques, des théories incontestables ! Raymond Allais nous incite à contester une de ces grandes vérités, qui remonte au début du siècle passé. Est-elle dans la liste ? Diogène n’aurait pas eu cette faiblesse. Serais-je plus cynique qu’Onfray ? Je nie absolument toute vérité absolue même d’ordre scientifique, quel que soit le nombre de témoins qui se présentent, quel que soit le nombre de répétitions de l’expérience qui ferait preuve, car, selon l’idée forte d’Alain, l’expérience est pensée, interprétée par la raison. J’accepte le résultat de l’expérience ; je doute de la preuve. La raison infaillible ? Diogène rigole carrément !

 

Paradoxalement, en apparence, je suis moins sceptique sur le plan historique. Que des faits aient effectivement eu lieu à des dates connues, incontestables, voilà ce qui peut-être certain dans de nombreux cas. De même, d’innombrables résultats expérimentaux, de multiples faits, sont incontestables : les pierres tombent, la Terre tourne autour du Soleil et il y a ainsi une multitude de faits certains. Est-ce le problème de la vérité scientifique ? Les faits en eux-mêmes sont relatifs à la mémoire, d’une manière très générale. La vérité est relative à la raison. Parler de la vérité des faits n’a aucun sens philosophique. On ne peut que chercher à savoir si l’interprétation des faits est vraie ou non. La recherche de la vérité n’a de sens qu’en rapport à la raison et non pas en rapport aux enregistrements des faits, aux traces du passé. Je sais bien que le fait peut n’être déjà qu’une interprétation. Aux confins des faits, l’hypothèse ! Le cas est exceptionnel dans les sciences. Enfin, pour la logique, cette éventualité existe, il faut la garder à l’esprit : c’est la prudence.

 

La recherche de la vérité passe par le doute cartésien. Le doute cartésien ne porte pas sur les faits : « La pensée void bien qu’elle a un juste sujet de se défier de la vérité de tout ce qu’elle n’apperçoit pas distinctement » (Descartes, Les principes de la philosophie, Girard, Libraire 1681 p. 9). Parallèlement à sa distinction entre les idées simples et les idées composées, Descartes sépare les deux classes des données du paradigme. On peut se limiter à ne citer que les extraits qui arrangent. La mauvaise foi, ou l’ignorance évoquée par Dokic et Engel, ne peuvent tromper durablement. Le doute cartésien concerne la classe des théories, des édifices de la pensée. En aucune manière la classe des faits « apperçus ».

 

Avec la classe des théories, on entre dans les entrelacs des preuves.

 

Popper a montré qu’un ensemble d’observations, même en grand nombre, ne permet pas d’en tirer une proposition générale. La critique de l’induction conduisit Popper à remettre en cause la notion de vérification expérimentale. Une hypothèse ne peut en aucune manière être validée par des expériences, même en très grand nombre. Une hypothèse, un postulat, est toujours réfutable. Si on trouve un moyen, une expérience contraire, la proposition sera réfutée. Ce processus d’hypothèses et de réfutations serait, selon Popper, la base même du progrès des connaissances.

 

En réalité, je pense qu’il n’y a jamais d’expérience contraire. C’est un problème de logique. Si aucune somme d’expériences ne peut prouver une théorie, aucune expérience ne peut prouver la théorie contraire, c’est-à-dire, d’abord, que la théorie est fausse. La logique est formelle, âpre. C’est un chemin « étroit, pierreux et raboteux, bordé de précipices », le chemin d’Hannibal à la traversée des Alpes allobroges. Elle est indépendante de la nature même de la théorie à prouver. La fausseté d’une théorie est, sur le plan purement logique, une autre théorie, même si son contenu est pauvre de cette seule négation. Les principes logiques qui s’appliquent à la vérification d’une théorie sont identiques à ceux qui concernent la négation de cette théorie.

 

Le réfutationisme de Popper a été critiqué, notamment, par Lakatos. La science ne consiste pas uniquement à réfuter des théories ou à les prouver. Lakatos propose le principe de « programme de recherche ». Un programme de recherche est une démarche heuristique, c’est-à-dire d’enrichissement progressif. Les postulats de base, le « noyau dur », sont déclarés irréfutables. Le programme définit les procédures méthodologiques et les orientations de recherche. Il devrait aussi éliminer les orientations considérées comme stériles. La meilleure théorie est celle qui a le plus fort potentiel heuristique. C’est un critère d’efficacité. On retrouve l’approche de l’école anglo-écossaise de la pensée. Lakatos comme Popper se rattache aux systèmes ioniens, au système d’Aristote.

 

Je voudrais, plus sérieusement, citer un passage d’Habermas sur la science : « Dans l’observation contrôlée, qui prend souvent la forme de l’expérimentation, nous produisons des conditions de départ et nous mesurons le succès des opérations exécutées. Or, c’est au niveau des observations formulées dans les énoncés de base (Basissätze) que l’empirisme voudrait ancrer l’illusion objectiviste : à l’en croire, elles nous assurent en effet un donné immédiat dans l’évidence et sans qu’intervienne la subjectivité. Mais, à vrai dire, les énoncés de base ne sont pas les copies de faits en soi, ils expriment au contraire les succès ou insuccès des opérations que nous avons entreprises. On peut dire que les faits et les relations qu’il y a entre eux sont appréhendés sur un mode descriptif ; mais cette façon de parler ne doit pas cacher qu’en eux-mêmes les faits significatifs pour les sciences expérimentales ne se constituent qu’à travers une organisation préalable de notre expérience dans le domaine où s’exerce l’activité instrumentale » (La technique et la science comme idéologie © 1968, Gallimard  p. 146-147). Dès lors que des difficultés surviennent, évoquer des faux problèmes, comme le font actuellement les scientifiques pour la masse manquante ou masse noire des galaxies, vient confirmer le jugement d’Habermas.

 

Cette position d’Habermas, déjà ancienne, est assez éloignée de celle exprimée dans les ouvrages plus récents, mentionnés dans votre livre. Il s’est rangé derrière le consensus communicationnel. Cette position ne diffère de celle de Kuhn que par la procédure. A vrai dire, Kuhn n’a pas posé le problème de la procédure. Le cas le plus structuré de procédure d’agrément est le groupe d’experts. On pense qu’un groupe d’experts acquiert, du fait du groupe, une capacité d’indépendance que chaque membre pris individuellement, ne peut revendiquer. Dans les domaines technologiques, le groupe a une réelle supériorité. Il accumule l’expérience. Les risques d’erreurs sont minimisés. Mais les experts sont malheureusement conditionnés par leurs connaissances technologiques communes. Le groupe limite l’erreur, il n’apporte qu’une indépendance relative. La situation est améliorée en lui adjoignant des experts de domaines indépendants. On parvient ainsi à une forme de jugement humainement acceptable. L’indépendance absolue de la « raison pure » est une perfection inaccessible. Il faut bien composer avec la réalité de « la raison pratique ». La perfection n’est nullement niée par ce relativisme. Elle est reconnue pour ce qu’elle est : un absolu. Et l’absolu nous tire vers une perfection toujours plus grande. On trouvera certainement mieux un jour que la procédure de groupe d’experts élargi ou que toute autre procédure communicationnelle existante. C’est ce que je comprends, à présent, chez Habermas.

 

Feyerabend n’acceptait pas de règles méthodologiques universelles. Anarchiste de la connaissance, il s’est opposé à la vision basée sur l’efficacité. D’abord partisan du relativisme : « la validité d’une affirmation est relative à un individu ou à un groupe social », il a été amené à prendre une position plus nuancée : « les cultures sont des entités plus ou moins fermées avec leurs propres normes et procédures. Elles ont une valeur intrinsèque » (Tuer le temps, © Le Seuil, 1996, p.191). Des penseurs, des scientifiques, ont aussitôt rejeté l’application de cette position au domaine scientifique. Comment donc ? Il n’y a qu’une seule science. Elle est universelle. Ce principe est au-delà du « noyau dur » de Lakatos. La vérité est accédée par la science actuelle. Cette vérité accédée n’est passible que d’améliorations. La science, pardon, la Science, aurait ainsi une sorte de fin comme l’Histoire pour les marxistes ?

 

Ramsey a soutenu qu’« une croyance est une sorte de guide pour notre action, et une croyance est vraie si elle est utile ». Ce retour à l’approche anglo-écossaise a été contré récemment par Dokic et Engel «  l’échec peut-être dû non pas à une fausse croyance, mais à une ignorance ». On sait que Ramsey était, à sa mort, en train de revoir ses positions de jeunesse, si l’on peut dire, il n’avait pas 27 ans.

 

Putnam fut l’un des premiers philosophes à s’intéresser à la révolution informatique. L’inventeur du fonctionnalisme affirmait, dans les années 60, que l’esprit n’est qu’une machine bâtie sur le modèle des ordinateurs. Il n’aurait qu’un caractère fonctionnel, apte seulement à traiter des signes. Cette conception est à la base des développements informatiques abusivement désignés sous le nom d’intelligence artificielle. La Bourse, déjà, suivit en fanfare cette mode nouvelle. La chute fut en proportion du rêve. Il en reste, malgré tout, quelques idées reprises dans les systèmes de base de données dites relationnelles et les moteurs de recherche. Mais Putman a réfléchi depuis lors. Il a pris une position plus cartésienne de l’esprit humain…en attente de la suite  (l’analyse de « représentation et réalité » est en cours).

 

Kuhn, pour sa part, rappelait, qu’historiquement, il n’est jamais arrivé qu’une théorie soit rejetée parce qu’elle a été réfutée. Il affirmait aussi qu’il faut que la théorie puisse être remplacée, c’est-à-dire qu’il existe d’autres propositions.

 

Le paradigme d’Aristote a été réfuté pendant deux mille ans par une fraction souvent majoritaire de penseurs. Des thèses essentielles ont été rejetées et remplacées par Ptolémée. Dans le même temps, une multitude de thèses se sont agglomérées autour de ce que Lakatos appelle le « noyau dur ». La découverte d’Archimède s’est intégrée au paradigme aristotélicien. Copernic n’a pas remis en cause le « noyau dur » du paradigme aristotélicien. Ce noyau dur avait trois composantes fondamentales, la nature parfaite du mouvement circulaire inhérent à l’éther, l’inhérence des deux mouvements linéaires aux éléments feu et terre et l’existence corrélative d’un centre du monde. Pour Copernic, le centre du monde était le Soleil et non la Terre. Il n’a pas modifié les deux autres postulats aristotéliciens.

 

Il ne faut pas s’étonner de cette concordance avec la thèse de Kuhn. Ce fut la base même de ses réflexions. Mais il ne subsistait plus alors qu’une partie du « noyau dur » du paradigme d’Aristote. Les thèses associées accumulées quantitativement, pour reprendre le vocabulaire marxiste, étaient indépendantes du « noyau dur ». Il ne s’est produit, en aucune manière, ce que les marxistes appellent un « saut qualitatif ». Ce n’est nullement le paradigme dans son ensemble qui a été remplacé, comme le prétend Kuhn. Non seulement les faits, les résultats expérimentaux, ont tous été conservés, mais aussi toutes les théories associées. Galilée s’est trouvé devant un paradigme encore considéré comme aristotélicien. En réalité, il ne restait du paradigme d’Aristote qu’une partie du « noyau dur ».

 

Galilée a tapé dans le mille en montrant les satellites de Jupiter. Des corps tournent autour de Jupiter : Jupiter est aussi un centre du monde, donc il y a plusieurs centres du monde, ce qui est impossible. Les satellites de Jupiter ont un mouvement circulaire qui n’est pas celui de l’éther. L’expérience de Pise ruinait déjà le second postulat. Le reste du « noyau dur » était intenable, il a sauté. La plupart des savants de l’époque s’opposèrent à Galilée. Galilée était portant soutenu par le pape lui-même et par de nombreux cardinaux, ce qui me fait rire devant les attaques périodiques contre un prétendu aveuglement de l’Eglise Catholique.

 

Vous allez me prendre pour un épicurien, passant mon temps à rire, c’est un peu vrai. Permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse, source aussi de mon humeur amusée : on critique l’Eglise Catholique pour ses positions contre les manipulations génétiques des embryons humains : on va ensuite, en bande, détruire des champs de maïs OGM ! C’est doit être de la logique hyper-moderne ?

 

Ces savants opposés à Galilée ont mis en cause ses observations et même sa lunette astronomique, invention, d’ailleurs, d’un opticien hollandais. L’aveuglement est la cause essentielle des erreurs. C’est l’amour-propre aussi bien, le refus d’avoir tort.

 

Enfin, le paradigme d’Aristote ne s’est nullement effondré devant un autre paradigme : Galilée n’a pas proposé de nouveau paradigme. Il a seulement réduit à néant le « dernier carré ». Il n’a pas proposé de thèse de remplacement. Ce fut l’œuvre de Descartes, lui-même remplacé par Newton. Il a fallu ensuite un demi-millénaire pour arriver à un nouvel ensemble contradictoire, incohérent, brinquebalant entre le déterminisme relativiste et le probabilisme quantique. Un monstre, cher Monsieur. Un monstre !

 

Depuis un siècle, il n’y a, tout simplement, plus de paradigme au sens de Kuhn. Il en était d’ailleurs conscient : « Il n’est pas rare dans l’histoire que plusieurs écoles coexistent dans une relation d’opposition et d’ignorance réciproque ». C’est donc que la notion de paradigme de Kuhn est fausse. Il n’y a jamais eu, à aucune époque, de consensus général sur la classe des théories. La classe des théories a toujours été multiforme, paradoxale, incohérente. Il n’y a de paradigme que des faits. Il n’est pas remplaçable, tout au plus révisable parfois.

 

 

La Logique

 

La logique relève de l’entendement. Elle ne peut être conditionnée par l’expérience. C’est, bien au contraire, par la logique que l’expérience est jugée. Les philosophies analytiques devraient donc se rattacher au système de Kant. En fait, l’école dite américaine considère la logique comme un processus du cerveau, processus du monde expérimental. Le processus logique pourrait être pris pour une conceptualisation de l’enchaînement des phénomènes de la nature. J’ai bien écrit de l’enchaînement et non des phénomènes eux-mêmes. Cette conceptualisation serait sujette à amélioration, comme les idées des réalistes et des matérialistes. Reste le problème de la cause de ce besoin d’amélioration. Le problème est le même que pour les valeurs morales. On retrouve les deux possibilités : la position ionienne, et la position éléate. Les philosophes éléates, comme Platon, Kant et Alain, placent les valeurs et la logique dans le monde transcendantal et nous poussent à en découvrir, en approfondir les règles par la réflexion consciente. Les ioniens mettent les valeurs et la logique dans le monde expérimental. C’est le système d’Aristote, des soi-disant Lumières, de toute l’école anglo-écossaise, des phénoménologues, à de belles exceptions près : Jaspers d’abord. Jaspers, il est vrai, n’est pas allé jusqu’à remettre le temps dans le monde transcendantal, dans les absolus. Comme tous les existentialistes, il abandonne le temps et l’espace au monde de la science, perceptible, mesurable et objet de « l’orientation dans le monde ». Il les abandonne, sous réserve d’inventaire : « Seul le discernement rationnel, qui se développe sur le fond de l’existence, permet d’éviter ces deux voies erronées (affirmations dictatoriales et rejet sans discernement). Il sait ce qu’il sait, et dans quelles limites. » (Philosophie, © Springer-Verlag, 1989, p. 73).

 

Les réalistes, et principalement les physicalistes, rejettent le monde transcendantal de Kant : comment des concepts absolus pourraient exister dans le cerveau ? C’est le paradoxe du système de Kant. C’était déjà un peu la question du Sophiste de Platon. Il n’y a pas de réponse. Il y a, du moins, deux autres questions.

 

La pensée est jugement. Le jugement comporte trois éléments : le juge, la chose jugée et les critères du jugement. Il y a des critères pour chaque type de chose jugée. Mais si pour un type de choses jugées, les critères dépendent de la chose jugée, où est la justice ? Si l’esprit n’a connaissance que par les perceptions, alors il juge les perceptions par rapport à elles-mêmes. Où est la pensée ?

 

La seconde question est plus insidieuse. Comment les physicalistes peuvent-ils refuser l’accès de l’esprit à la transcendance, à l’absolu, et accepter la présence de l’absolu dans le monde expérimental ? Quand bien même on admettrait cette incohérence, comment les perceptions sensibles, relatives par nature, pourraient avoir accès à ces absolus ? C’est l’équivalent du fameux problème du « troisième homme », du point de vue du monde expérimental. Si l’absolu était dans le monde expérimental, les sens devraient avoir une dimension transcendantale pour le percevoir, et le cerveau, une part transcendantale pour accueillir l’absolu ainsi perçu. On pense sortir de l’impasse, de la caverne, par la conceptualisation. Ce serait nécessairement une fonction transcendantale, transformant les perceptions en absolus, puisque c’est bien l’absolu qu’il s’agit de penser : la célérité absolue de la lumière, absolu accédé par le photon, réalité du monde expérimental ; les invariants de la physique, sans nombre, accédés et réels eux aussi. Que deviendraient, d’ailleurs, tous ces absolus que l’on accepte dans le monde expérimental ? Ils ne seraient pas perçus en tant qu’absolus, puisqu’il faudrait les conceptualiser.

 

Les scientifiques ont toujours esquivé la question de l’indépendance des critères du jugement par rapport à l’expérience à juger. Ils ne se posent pas davantage la question de l’indépendance du juge lui-même, ou du moins, dans le cas de la logique, des règles de procédures qu’il applique. Si la procédure dépend de la chose jugée, où est la justice ? Même le KGB s’efforçait de respecter les procédures. C’était l’apparence de la justice. Or, nous avons l’impensable sous les yeux. Des domaines de la pensée ne veulent se référer qu’à leurs propres procédures ! Jusqu’à la négation de la logique ! Les molécules assemblées, les particules accélérées, les corpuscules déviés pensent-ils pour nous ? 

 

Le paradoxe de Kant, le mystère de l’homme aussi bien, n’apporte aucune réponse. Je veux dire aucune réponse logique, rationnelle. La logique est la procédure de la pensée. Les concepts de Kant sont les critères de la pensée. Le concept de cube est le critère qui permet à l’esprit de juger que les perceptions de l’objet sont celles d’un cube. Ce qui, d’ailleurs, ne veut pas dire que l’objet soit nécessairement un cube. En tout état de cause, l’objet ne sera jamais le cube parfait tel qu’il est connu par le concept. C’est aussi ce qu’Alain n’a pas cessé de répéter. Mais voilà, Alain, dans ses « Entretiens au bord de la mer », a proprement ruiné le principe même de la Relativité. Alain, aux oubliettes, bien entendu !

 

Les concepts et la logique permettent de penser. Kant affirme que ces moyens ne peuvent pas eux-mêmes être des objets de la pensée. La pensée alors n’aurait plus de critères. Pour penser les critères et la procédure, il faut se mettre au-dessus des critères et de la procédure.

 

Ce n’est pas entièrement vrai, et c’est ce que montre, je crois, sa « critique de la raison pratique ». Les concepts et la logique comportent un aspect que j’ai évoqué. Le besoin constant d’amélioration. En sorte que la raison pratique est toujours déçue, trompée même, en apparence. On retrouve cet aspect de manière encore plus évident dans la notion de valeur. Pourquoi les hommes ne cessent-ils d’améliorer leurs lois ? Sartre a tenté de justifier les valeurs morales. Après une quête des valeurs, interminable, mais souvent passionnante, L’être et le néant, nous dépose finalement devant « l’autre ». L’autre, pourtant, n’est d’abord que perçu, mais ce n’est pas le problème. D’où viennent les valeurs de « l’autre ». Sartre ne donne pas d’autre origine, finalement, que la perception du monde expérimental. Bergson a vu un peu au-delà avec les « héros obscurs de la vie morale », les « fondateurs, réformateurs de religion, mystiques, saints ». Ils reçoivent cette pulsion que leur exemple diffuse dans l’humanité de la révélation mystique. Aucun philosophe n’a pu justifier l’approfondissement des valeurs morales en dehors de la révélation mystique. C’est même, aujourd’hui, l’ultime concession des athées à la valeur du Christianisme. D’où viennent les fondements des Droits de l’homme ? Des Grecs ? De Bouddha ? Des Romains ? De l’Islam ? Des Lumières ? De la Relativité ?

 

L’amélioration des critères de l’esprit et de la logique sont des réflexions de l’esprit sur lui-même. L’impossibilité de penser l’idée, le critère, la logique n’est pas absolue. Le philosophe s’y aventure comme l’alpiniste dans ses conquêtes. Il y en a qui n’en reviennent pas.

 

Comment expliquer l’action dynamique des concepts ? Kant a affirmé que cette action relève de la nature même des idées. Elles sont absolues. Toute tentative d’explication est illusoire. Elles sont inaccessibles dans la totalité de leurs déterminations. La prise de conscience des idées, des concepts du monde transcendantal, doit d’abord s’acquérir par l’éducation. C’est ce qui donne l’impression que l’esprit est d’abord la table rase d’Aristote. Hegel a tenté une épopée homérique de l’acquisition des concepts par les perceptions sensibles : sa «  dialectique de la certitude sensible ». La lutte épique des concepts catégorisés et opposés conduirait à l’acquisition des universels, les idées du monde transcendantal de Kant. A vrai dire, le qualificatif d’homérique est mal choisi : après la rencontre, les contraires subsistent dans l’universel hégélien, l’absolu qui résulte de leur fusion. Achille ne tue point Hector. Hegel leur propose un Pacs, si l’on ose dire ! Ce sera l’immense progrès de la dialectique marxiste : les bourgeois meurent à la fin de la tragédie du Capital. C’est très triste. A vrai dire, lorsqu’ils ont pu, les marxistes n’ont pas eu la patience d’attendre la fin de la tragédie, la crise finale du capital. Ils ont fait disparaître les bourgeois, sans délais, en Russie, en Espagne, en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Afrique, au Cambodge, au Chili, mais là, on ne les a pas laissés faire très longtemps. Enfin, ils restent des bourgeois ! Saint-Victor, mon digne ancêtre Chouan, un peu trop royaliste, n’a pas eu cette chance, dans la prétendue lutte dialectique précédente des bourgeois contre les nobles ! On ne sait plus très bien, par contre, où est le prolétariat ! Maître Bourdieu a contribué à brouiller les traces. Il nous a appris qu’il y avait une légère erreur dans le marxisme. La fin de l’Histoire n’est pas celle prévue par Marx. La véritable lutte est celle des dominés contre les dominants, dans tous les plans de son « espace social », « réalité première et dernière ». C’est scientifique. Fort heureusement, les aubes rougeoyantes des jours nouveaux ne font plus recette.

 

L’acquisition des idées n’est que le préalable. La réflexion consciente vient ensuite enrichir peu à peu un contenu pourtant préexistant, mais restant toujours à découvrir, comme le dit si bien Alain. Cette réflexion s’appuie nécessairement sur les perceptions. C’est bien là le paradoxe de l’homme. La révélation mystique s’adresse au cœur de l’homme, mais elle aussi passe par les perceptions, c’est bien là le mystère de l’homme.

 

L’idée est absolue. C’est la perfection du cube, de la droite d’abord. La droite, il faut bien en dire un mot ! Qu’est-ce donc ? La plus courte distance entre deux points. C’est l’énoncé du scientifique, dûment et académiquement enregistré. Comment savoir que l’on a bien une droite : par la mesure ! Ne revenons pas au problème délicat des relativistes. La mesure ? Qu’est-ce qu’une mesure ? Mesurer, c’est comparer avec un étalon ! Qu’est-ce que l’étalon de longueur ? La plus courte distance entre deux points choisis d’avance. Où en sommes-nous ? La définition contient la définition. Pardonnez-moi, je ris encore ! La droite, c’est infini, c’est continu et c’est droit surtout. Personne n’a jamais pu en dire plus. C’est une idée absolue. Une des idées de Platon, un des êtres du monde transcendantal de Kant. Comment un tel absolu pourrait être perçu ? L’infini ? Dieu, que c’est loin ! Le continu ? Dieu, que c’est petit ? Droit ? Qu’est-ce donc ? Une idée, un absolu. L’absolu ne peut en aucune manière exister dans le monde expérimental.

 

La première détermination des concepts, et de la logique, est leur nature absolue. La seconde est cette pulsion vers l’amélioration. Ce contenu des idées peut paraître assez pauvre. C’est déjà trop. On ne veut pas l’admettre. Jamais, peut-être, le monde expérimental n’aura été paré d’autant d’absolus, alors que chacun veut penser selon ses propres critères, avoir sa logique. Parallèlement à l’intrusion de l’absolu dans le monde expérimental, le relativisme a conquis le monde transcendantal, le monde de l’esprit.

 

En écrivant jamais, je vais, certes, un peu loin. Aristote, il faut le reconnaître, a fait mieux. Marx a tenté le pire. Mais son système dialectique était pourri. La dialectique n’est pas récursive. Affirmer que tout est dialectique est une sottise sans fond. La dialectique n’est pas elle-même dialectique. Elle se compose de trois lois qui ne s’opposent en aucune manière. Trois, d’ailleurs, c’est trop pour l’opposition de l’un contre l’autre, fondement de la dialectique. Elle n’a pas elle-même de contraire. Tout ne peut donc pas être dialectique. En outre, l’idée même de contraires n’est qu’une impression, parfois forte, toujours fausse, car limitée à quelques déterminations des perceptions au détriment des autres. Hegel et Marx ont laissé à l’expert la détermination des catégories porteuses de l’espérance combattante des contraires. Le Français ne peut manquer de sourire de les voir éliminer les rapprochements entre catégories opposées qui ne leur semblent pas convenables, au profit de ceux qui leur conviennent. Le Français pousse la raison à l’absolu et pose un regard doucement ironique sur ce comportement de circonstance. Il ne conçoit pas la philosophie comme dires d’experts, ni comme postulats d’oracles.

 

Pardonnez-moi ce couplet digne de don Quichotte combattant les moulins à vent !

 

Le principe de causalité est un des fondements de la logique. Tout a une cause et, dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets. La première affirmation semble contenir l’affirmation de l’unicité causale : une cause. Les choses ne sont pas si simples. Durkheim, partisan de l’unicité causale, s’est vivement opposé à Stuart Mill. Selon Aristote, « le même effet peut avoir plusieurs causes, mais non dans des sujets spécifiquement identiques » (seconds analytiques II.17). L’unicité causale est limitée à la spécificité. C’est ce qui opposait le sociologue et l’économiste. Ils ne parlaient pas de la même chose. Il faut considérer que l’unicité causale spécifique est effectivement le troisième volet du principe de causalité. Il ne s’agit pas seulement de faire plaisir à Platon et Aristote qui voyaient une sorte de perfection dans le nombre trois. L’unicité causale est une évidence sur le plan épistémologique. Il est impossible de maintenir deux théories pour expliquer un seul phénomène, du moins pour chaque caractère spécifique de ce phénomène. Ce chêne bicentenaire ne résulte pas de la germination de deux glands. Un seul gland. A l’inverse, il produit, chaque année, des milliers de glands, et un gland peut donner deux chênes. Les effets sont redondants, énormément redondants, comme pour tout ce qui touche à la génétique. La cause spécifique est unique. Pourtant, n’est-il pas surprenant que le sociologue ait pris parti pour l’unicité causale ? Ces émeutes n’auraient qu’une cause ? On sait bien que non ! Il faut bien lire Durkheim. On retrouve Aristote : on ne peut parler d’unicité que pour une cause spécifique. La cause spécifique est ici l’assèchement du marché de la drogue. La cause spécifique de cet assèchement est connue ; L’efficacité des moyens numérisés et satellisés a multiplié les saisies. Les jeunes sans espoir avaient de multiples raisons de se révolter. La cause spécifique a été, dans le cas présent, l’action des trafiquants de stupéfiants, rendus insolvables par l’assèchement relatif de leur marché, de plus en plus risqué. Il y a d’autres analyses. On rejoint la théorie. Celle-là n’est peut-être pas la bonne. Mais chaque caractère spécifique du fait n’a qu’une cause, une théorie.

 

L’unicité causale est, en apparence, moins contestable en physique qu’en sociologie et en économie. On ne peut cependant faire abstraction de la spécificité. Ainsi, nul ne serait troublé si l’on trouvait plusieurs types de masses susceptibles de combler le défaut de 90% de la masse des galaxies. Il peut exister une pluralité de contributeurs. Ce n’est pas une contradiction à l’unicité causale. Chaque partie est cause unique de sa partie. Mais il est impossible que la totalité de la masse manquante soit couverte simultanément par plusieurs contributeurs qui feraient ensemble plus de 90% de cette masse. La spécificité de l’unicité causale est une notion délicate, certes, mais incontournable. Si on trouve une nouvelle explication à un phénomène, il faut d’abord réduire l’explication précédente, si elle existe.

 

Le principe de simplicité, le fameux rasoir d’Ockham, est d’une autre nature. Ce critère de la valeur scientifique relève de l’efficacité. A vrai dire, le principe de simplicité est aussi ancien que le principe de causalité. Aristote abordait la simplicité par la limitation à trois d’un peu tout : les 3 principes (physique I,6), les 3 corollaires (physique II,3), par contre les quatre causes (id) ! La simplicité est une détermination subjective. Elle n’a pas de valeur logique. C’est, aussi, un paramètre de procédure. Il faut commencer par le général, le plus simple, affirmait Aristote, pour aller au particulier, multiple et complexe (physique I,1). Les choses que l’on n’a pas comprises paraissent toujours compliquées. J’irais bien affirmer que les choses compliquées n’ont pas été comprises ! Je ne suis pas le premier, tant s’en faut. Mais ce n’est pas bien vu. La science actuelle est d’une singulière complexité !

 

L’aspect le plus troublant est une sorte d’analogie d’apparence entre le principe de simplicité et le principe de moindre action, le principe de Hamilton. La lumière prend le chemin optique le plus simple, le plus court en réalité, pour ne prendre qu’un exemple aisément accessible.

 

 

Le fait et l’hypothèse

 

Aux confins de la classe des faits, l’hypothèse. Aux confins de la classe des hypothèses, le fait. Il faut bien y venir enfin.

 

J’ai choisi, pour m’expliquer, ce que je pense être le problème le plus dramatique de la science actuelle. Je ne veux pas parler, à nouveau, de l’incohérence des approches inconciliables du déterminisme de la Relativité et du probabilisme quantique. Pas davantage des 90% de masse manquante des galaxies, bien que le chiffre de 90% soit quand même beaucoup pour que l’on tolère, depuis soixante ans, de ne voir là qu’un faux problème. C’est vraiment un gros, un très gros faux problème.

 

Il faut aller aux confins. Il y a deux siècles, Œrsted a vu l’aiguille de la boussole tourner sous un fil électrique. Tout le monde a une boussole à la maison. Tout le monde a une pile et un fil métallique assez fin ou assez long pour limiter l’intensité. Tout le monde peut refaire l’expérience. L’aiguille tourne. C’est bien le fil relié aux bornes de la pile qui fait tourner l’aiguille. Il s’agit là d’un fait. On peut préciser, pour ne pas prendre de risque, que les choses se passent ainsi sur Terre au moins depuis Œrsted, le premier à l’avoir vu. Je veux bien. Je ne crains pas d’omettre les réserves. Le problème n’est pas là.

 

Depuis Œrsted, on a découvert que des particules, les électrons, circulent dans les conducteurs. C’est le courant électrique. On a découvert aussi que le courant électrique se comporte un peu comme les aimants. Il a un champ magnétique. Les électrons d’un faisceau cathodique, comme celui des télévisions, ont aussi un champ magnétique, trop faible pour faire tourner l’aiguille de la boussole. Ils ont des effets semblables à ceux des aimants sur des bobines adaptées.

 

Tout le monde prend pour un fait que le courant électrique, la translation des électrons, est la cause du champ magnétique. Allez prétendre le contraire, je veux dire que ce n’est pas le courant qui est la cause du champ, on vous rira au nez.

 

Or, ce n’est plus du tout un fait. On ignore d’abord ce qu’est un champ magnétique. Mais il y a bien plus grave. Les électrons, ont individuellement, un champ magnétique, de topologie particulière, que l’on appelle leur moment magnétique. Or le moment magnétique des électrons est la cause du champ magnétique des aimants. Je vous entraîne bien loin. Où sont les faits ? Où sont les hypothèses ? Admettons sagement tout cela. Voilà donc des électrons, avec leurs moments magnétiques, en translation dans les conducteurs et dans les faisceaux cathodiques.

 

Puisque les moments magnétiques produisent le champ magnétique des aimants, il y aurait ainsi dans les conducteurs, et dans les faisceaux cathodiques, deux causes simultanées possibles de leur champ magnétique. C’est une de trop. L’unicité causale ne permet pas d’admettre une telle redondance pour un fait spécifique en lui-même. Même si le moment magnétique des électrons résultait, comme on le croit, de la rotation de l’électron sur lui-même, il n’en reste pas moins que, mis en translation, ils ont, individuellement, deux causes du champ magnétique, celle attribuée depuis un siècle à leur translation, et celle attribuée depuis un demi siècle à leur moment magnétique. Il ne s’agit là que de logique. Je ne conteste pas les calculs, ni même les hypothèses, qui conduisent à penser que le moment magnétique des électrons résulte de la rotation de leur charge uniformément répartie. Je conçois parfaitement le problème de topologie des champs, qui se pose. Il ne me paraît nullement insoluble, mais qu’importe. Il y a, quoi qu’il en soit, un problème du point de la logique. Une redondance contraire à l’unicité causale spécifique. Mais ce n’est pas même la question que je me pose ici.

 

Je veux dire, avant tout, que le doute peut porter sur ce qui est considéré comme un fait scientifique. Ce fait est aux confins de l’hypothèse. A vrai dire, je ne suis pas sévère. C’est un fait lourdement, très lourdement hypothéqué, comme disent les notaires. Le doute est, à tout le moins, pertinent. Et pourtant, c’est un fait considéré comme scientifique, indubitable !

 

Il me serait plus difficile de donner aujourd’hui une théorie qui serait un fait et qui serait facilement accessible. Je pense à plusieurs domaines de la mécanique quantique, où l’intrusion probabiliste, sans support matériel statistique, interdit par la Relativité, c’est bien le comble, amène à prendre des faits incontestables pour des théories. Mais c’est vraiment un peu compliqué. J’en resterai là.

 

Comment, finalement, distinguer le fait de l’hypothèse ? Où commence le doute cartésien ? Un disciple d’Habermas entreprendra peut-être un jour la détermination de la procédure communicationnelle la plus adaptée. Onfray et les disciples de Lyotard devront d’abord se faire à l’idée que la science ne détient pas la vérité. Il leur faudra écrire le contraire de leurs écrits. Onfray sera à son affaire, il en a l’habitude. Quant aux disciples, c’est une tradition que l’on pourrait qualifier de freudienne.

 

Le fait et l’hypothèse sont des concepts de l’esprit. Il est impossible de définir des critères indiscutables qui permettraient de les distinguer à leurs confins. On ne peut pas davantage définir les critères de passage des êtres inanimés aux êtres vivants. On ne peut qu’enrichir, non sans erreurs souvent, chacun des ensembles. Les critères se trouvent corrélativement améliorés. On retrouve la tension vers l’amélioration qui caractérise les valeurs et les règles de la Logique. C’est le système de Kant. Les concepts de la « raison pure » sont des absolus inaccessibles. Ils appartiennent au monde transcendantal. Il faut les faire découvrir par l’éducation. Il faut enseigner la droite et le cercle à partir des objets perçus qui n’ont que, très grossièrement, l’apparence de la droite ou du cercle. Il faut ensuite améliorer cette connaissance. Cette amélioration est réalisée par la conscience appuyée par les perceptions. Il n’y a pas de pensée pure, axée sur elle-même. A minima, le signe soutient la pensée. C’est le symbole, le langage.

 

La spécificité de l’unicité causale pose le même problème. La spécificité est un concept. Il n’est jamais connu d’avance de manière totale. Les apparences nous poussent, sans cesse, à croire que des faits pourraient se départir de l’unicité causale. Il faut sans cesse améliorer les limitations du concept. La tentation de renoncer au principe est toujours être repoussée par la tension que les concepts apportent à l’esprit.

 

Cette intervention constante du monde expérimental dans les processus de l’entendement a poussé nombre de philosophes à nier le monde transcendantal. Aristote voyait dans les idées de Platon une redondance contraire à la simplicité. On comprend l’intention. La conséquence est que la droite et le cercle se trouvent projetés dans le monde expérimental. Dès lors, ces idées ne peuvent plus être absolues. La droite serait limitée ; elle ne saurait être continue. Qu’en est-il de la « droiture » ? On s’en sort par une définition, comme celle de Poincaré : c’est la plus courte distance entre deux points. C’est le cas extrême de l’absurde où la définition contient la définition. Pourrait-on mieux faire, on tomberait inévitablement sur le syndrome du dictionnaire. Il faut bien commencer par un certain nombre de mots, d’idées, de concepts qui ne seront pas définis : c’est la porte ouverte au système de Kant, à la transcendance. On peut, comme Husserl, multiplier les noms composés et composés de composés. On repousse la limite. La mouche revient toujours se cogner contre la vitre. Le piège se referme. C’est le paradoxe de la pensée. Le raisonnable est de tenter de limiter l’accès aux concepts du monde transcendantal, de limiter le nombre d’idées. Ce sont les catégories d’Aristote et de Kant surtout. L’effort n’a jamais convaincu, peut-être par manque de temps : il y a toujours eu des problèmes plus graves à résoudre. Je dirais qu’aujourd’hui, il n’y a que des problèmes, de graves problèmes, pour rejoindre l’idée exprimée par votre livre. Vous en tirez une sorte de pessimisme. J’y vois d’abord l’espoir, non point d’une solution, mais du retour de la pensée. Toute solution relève de la classe des théories !

 

 

Conclusion

 

La philosophie est en crise, cher Monsieur ? Vous avez bien de la chance d’être philosophe.

 

La science gît là, au-delà de la crise. Quelques irréductibles s’agitent autour du moribond. Ils entretiennent le culte du veau d’or du siècle passé. Ils tentent des expériences pour montrer que la Relativité Générale reste heuristique. Ils réussiront, c’est probable. On sait bien que le problème n’est plus là. Il est derrière ces photons qui interférent sur l’écran, contre toute probabilité : il faudrait des signaux infiniment plus rapides que la lumière pour rendre possible, je ne dis pas explicable, mais possible, un tel phénomène. Il est dans l’incompatibilité irréductible entre le déterminisme relativiste et le probabilisme quantique. Il est dans les galaxies innombrables qui refusent, avec obstination, de se mettre en règle avec la mécanique newtonienne.

 

Ce ne sont là que les gros problèmes. Il y aussi tous les petits tracas. Des tas de petits riens du tout. L’interféromètre de Sagnac met en évidence sa propre rotation. On s’en sert aujourd’hui dans tous les avions. Il remplace les gyroscopes à bille : c’est le gyrolaser. Puisqu’il y a rotation, cette expérience ne peut pas s’expliquer par la Relativité Restreinte. Elle relève de la Relativité Générale, mais, depuis 80 ans, personne n’a réussi à expliquer l’expérience de Sagnac par la Relativité Générale. Peu importe : l’impossibilité d’expliquer l’expérience de Sagnac par la Relativité Restreinte en fait un excellent test de la validité de la Relativité Générale (M.A Tonnelat, les vérifications expérimentales de la Relativité Générale © 1964, Masson). C’était déjà, peut-être, de la logique hyper-moderne ! J’en ris deux fois. Une fois pour la logique, une seconde fois pour une vieille histoire de chasse, qui lui ressemble. On rentre d’une chasse au renard. Faut-il préciser que la scène se déroule dans une de ces superbes mansions du Kent ? Les chasseurs sont hilares. Vous avez attrapé le renard ? Non, justement, nous l’avons manqué ; il pourra resservir demain !

 

Les mesures de Miller, des centaines de milliers de mesures, s’organisent statistiquement sur des courbes sinusoïdales de périodicité synodique improbable. Mais, c’est parfait ! « Einstein admet spontanément les résultats de l’expérience d’Eötvös, pourtant critiquables, et récuse ceux de l’expérience de Miller. Attitude partiale, sans doute, mais choix plein de sagesse qu’inspire une intuition sûre » (M.A. Tonnelat, Histoire du principe de Relativité, © Flammarion, 1971, p. 451). Les dizaines de milliers de visées d’Esclangon sont affectées d’un décalage systématique de même nature. Le pendule d’Allais s’aligne mystérieusement selon les directions astronomiques des maxima des sinusoïdes de Miller. Les petits ruisseaux font une rivière. Tous ces petits tracas convergents, un grave problème.

 

Il faut compter aussi l’immense multitude des hypothèses qui se sont agglomérées à l’informe paradigme de la science actuelle. Fluctuant au gré des auteurs, de nouvelles hypothèses émergent sans que soient réduites les précédentes. L’incohérence tue les théories.

 

On cherche des espaces limités à 26 ou 11 dimensions enroulées, ouverts ou fermés. On propose des temps quantifiés et autres potions magiques. Donneront-elles assez de forces au moribond pour l’ultime Grand Bond en avant, vers l’explication définitive, scientifique, de l’Univers ?

 

Douter ? Jamais ! A l’heure du numérique totalisateur, tous connectés, on ne peut plus penser comme avant. Platon ? Un gardien de but ? Descartes ? L’incertain et inutile ? Un pauvre type ! Kant ? L’idéaliste ? Un nul de chez nul ! Alain ? Celui qui critiquait la Relativité ? Un paumé du petit matin !

 

Faut-il se laisser impressionner ?

 

Douter ? Toujours ? Non, certes, mais oser parfois !

 


21 mars 2007

 

 

 

Au Père Marc Lambret,

 

Mon Père,

 

 

Notre courte conversation sur votre livre m’a ouvert l’esprit sur un aspect de la philosophie que je n’avais pas approfondi. J’étais surtout préoccupé par le problème de l’origine des valeurs, morales en particulier, et donc du libre arbitre. Le phénomène de l’acquisition des objets et phénomènes du monde expérimental, de l’acquisition des concepts et du jugement de l’esprit sont en effet les grandes phases du processus scientifique. Les problèmes des principes de la logique et du syllogisme se posent inévitablement. Aussi je m’étais un peu exclusivement intéressé à Wittgenstein, à Anscombe et à la philosophie analytique, l’école américaine. Mais je n’avais pas mesuré l’impact du problème du langage. La communication est une nécessité. Je n’avais pas compris que le problème du référentiel se pose de manière tout aussi cruciale dans ce domaine. La restitution par le langage n’est pas seulement basée sur le jugement par l’esprit et la logique. Elle a ses propres règles. La mise en cause, à juste titre d’ailleurs, de ces règles qui semblent a priori évidentes, met la restitution au même niveau que l’acquisition. Tous les repères sont aujourd’hui brouillés, si ce n’est purement et simplement rejetés. Je comprends mieux à présent la démarche d’Habermas contre « l’école cynique » de Lyotard. Vous m’avez poussé à enrichir ma bibliothèque d’une dizaine de livres, sans compter ceux que j’ai commencés à relire avec d’autres yeux si je puis dire.

 

Ma surprise est de retrouver partout, parfois en filigrane, ces terribles transcendantaux, les universels de Hegel. On peut toujours les appeler « des abstractions, des notions vides, qui n’existent que dans nos cerveaux » comme Engels dans sa Dialectique de la nature. Ils sont là quand même. C’est le fruit défendu des philosophiquement corrects. Accepter la transcendance de l’esprit, comme Kant, c’est ouvrir, comme on dit assez platement, la boîte de Pandore. Derrière la transcendance qu’il faudrait accepter comme donnée, l’impossible donc pour les libertaires relativistes postmodernes comme pour les marxistes, c’est la révélation mystique qui se profile : l’horreur mon père !

 

Ce qui est extraordinaire dans tout cela, c’est qu’une fois encore l’Eglise catholique est sur le devant de la scène. Votre livre, comme celui du père Jean-François Petit, n’apporte peut-être pas la solution toute faite de la crise, mais ils analysent la situation et ouvre une porte. Poser le problème, c’est déjà le résoudre selon l’adage bien connu.

 

Donner des repères aux enfants, voilà certainement ce qu’il y a de mieux à faire. C’est bien l’objectif de votre nouveau projet, si j’ai bien compris. Il serait vain d’attendre la fin de la crise intellectuelle. C’est comme en économie, les pessimistes pensent qu’une crise en chasse une autre, les optimistes que les crises sont les prémices des redressements. Le foisonnement des thèses philosophiques est bien plutôt un signe de vitalité que de fin de la pensée. Cela me fait penser aux listes de systèmes philosophiques qu’Aristote nous a laissées. Beaucoup d’erreurs sans doute, mais la vie. Une autre image me vient à l’esprit. Mon père était un homme optimiste et toujours souriant. Mais j’ai compris que les instants de sa vie où il a été le plus heureux, ce fut pendant la guerre à Lyon. Il avait déjà quatre enfants. Il partait en bicyclette en sortant de son bureau pour aller à la campagne chercher un complément au rationnement. Une tomme de Savoie, quelques œufs frais : le vrai bonheur ! C’est la guerre des théories, des esprits ? N’est-ce pas une incitation à penser ? Il ne s’agit pas seulement de glaner pour son propre plaisir. Mais de communiquer comme vous faites si bien.

 

Voulez- vous accepter, mon Père, mes salutations les plus filiales.

 

Jean de Climont

 

 

 


Paris, le 19 décembre 2011

 

 

 

 

À Monsieur le directeur de la Rédaction du Figaro, 

 

 

Monsieur,

 

 

Lorsque la vulgarité des propos s’ajoute à la xénophobie, on ne peut que soupçonner la faiblesse des arguments.

 

Flattant la fibre populiste, Monsieur Villin est venu apporter sa contribution à l’attaque contre l’euro que les Américains mènent sans relâche. Ils sont soutenus en France par des spécialistes qui prennent prétexte d’une entrave supposée à la compétitivité.

 

Monsieur Villin a bien vu qu’une sortie de l’euro propulserait le mark-équivalent à des sommets. Bien sûr, aussi, les monnaies méditerranéennes seraient dévaluées. Et la France ? Il esquive le sujet pour ne pas reconnaître l’évidence. Aussitôt sorti de l’euro, le franc-équivalent serait aussitôt réévalué, moins que le mark-équivalent, c’est évident.

 

Imaginer que la France puisse dévaluer sa monnaie pour améliorer sa compétitivité, n’est qu’une profonde illusion. Nous ne sommes plus à l’époque de la défunte Union Latine. Nous sommes aujourd’hui dans une économie mondialisée. On ne peut pas, en même temps, vouloir en profiter et se renfermer sur soi-même.

 

La force de l’euro résulte, c’est bien vrai, de l’état actuel des pays adhérents. Les plus faibles le tirent vers le bas. Mais, c’est vraiment là l’inespéré. Sans cela, le dollar s’effondrerait. L’affaiblissement actuel de l’euro profite d’abord aux pays les plus solides.

 

L’économie de la France est une des plus fortes d’Europe et ses perspectives d’avenir reposent sur sa croissance démographique.

 

La France ruinée par trois guerres, la France plombée par ses lois sociales, la France tentée par le nationalisme, mais la France sauvée par sa jeunesse. Une jeunesse relative, il est vrai, mais qui va en faire la première puissance d’Europe. La croissance de sa population se répercutera sur son économie si elle sait éviter, cependant, la tentation progressiste d’inspiration marxiste. Cette idéologie létale anime encore de nombreux socialistes nostalgiques, peut-être, des avancées fulgurantes du maoïsme et du stalinisme.

 

Ayant calmé ainsi mon indignation, comme Achille calmait sa soif et sa faim avant d’agir, je m’adresse à vous pour évoquer d’abord l’Histoire, l’Histoire économique comme il se doit.

 

Le premier aspect est le prix de la guerre. La France de Louis XVI s’est ruinée dans la guerre d’Amérique. La dette donc ! Certainement, les projets de réformes fiscales de Turgot auraient amélioré la situation. Le problème de la dette n’a trouvé d’issue, en réalité, que dans la nationalisation et la vente des biens de l’Eglise. Thomas Cromwell avait procédé de la même manière sous Henry VIII.

 

Ronald Reagan se lança dans la première guerre d’Irak. Il sut s’arrêter à temps. Il fallait payer pourtant. Pour ne pas alourdir la fiscalité, il procéda à une stimulation de la consommation. Les caisses d’épargne furent autorisées à se mettre sur le marché des prêts immobiliers. La plupart firent faillite au premier retournement de la conjoncture.

 

Le fils Bush n’a pas eu cette sagesse. La guerre dure encore. On parle de quatre cents milliards par an. La dette est énorme. Pour accroître l’assiette fiscale sans augmenter la pression, il favorisa également la croissance économique par la consommation. Il autorisa les deux fameuses agences, et les banques donc, à leur suite, à prêter sur la valeur immobilière actuelle, gonflée par la hausse des prix. La faillite était la suite logique de cette modification de la législation.

 

On a voulu voir dans les interventions de l’État fédéral dans la recapitalisation des banques et agences, l’hallali du système de l’économie libérale.

 

Mais, d’une part, le libéralisme n’est pas l’absence de réglementation. Bien au contraire, le libéralisme est une entrave au capitalisme sauvage, d’abord par l’obligation de la libre concurrence. Le libéralisme est l’ensemble des lois protectrices du développement économique, et non pas la liberté de faire tout et n’importe quoi. Le mot est ambigu. Surtout aux États-Unis où un « liberal » était un progressiste d’inspiration marxiste.

 

D’autre part, la situation actuelle résulte d’une intervention préalable de l’État fédéral autorisant justement ces agences et les banques à faire n’importe quoi. À cela, s’ajoute une conséquence désastreuse du sursaut artificiel de croissance. Il a entraîné une vague spéculative anticipant des profits à long terme. L’ensemble a explosé. Il n’y a jamais, bien évidemment, qu’une seule cause. On ne pourra jamais comprendre l’obstination de Durkheim à soutenir l’unicité causale contre Stuart Mill :  «  Ce prétendu axiome de la pluralité des causes est une négation du principe de causalité. »

 

Les banquiers américains ont été géniaux, et machiavéliques. Ils ont profité des circonstances pour répandre la dette américaine sur la planète entière.  Le Monde paye la guerre. Ils ont soutenu à bout de bras, dans le même temps, l’endettement exponentiel de certains pays européens, par des promesses mirobolantes. Il est facile d’accuser les Grecs. Que font les Français avec les multiples crédits renouvelables ? Heureusement, plusieurs nations d’Europe se sont protégées contre ces rêves et ont, bon gré malgré, refusé ces facilités.

 

Restons encore un peu aux Etats-Unis. La Californie est en situation de banqueroute. Cet État représente une part énorme du PNB fédéral. Tous les Etats-Unis payent pour cette catastrophe. Si l’on suit la logique de Maître Villin, les États américains devraient tous reprendre leur liberté et adopter leur propre monnaie. Le dollar californien serait ainsi totalement dévalué et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes !

 

J’ai évoqué un autre aspect historique : L’Union Latine. Si cette union financière a échoué en fin de compte, c’est que le principal membre était ruiné. La France était ruinée par la guerre de 14-18. Ses achats d’acier, d’armes et d’explosifs ont fait la fortune des Américains. Dupont de Nemours en est l’illustration la plus connue. Les dettes de la France étaient énormes. Il était impossible, dans cette situation, de maintenir la parité des monnaies des pays de l’Union Latine. Elle fut dissoute. C’est exactement l’inverse aujourd’hui en Europe. Les pays d’Europe en réelle difficulté ne représentent qu’une part relativement faible de l’économie européenne.

 

Les Grecs ont été quelque peu imprudents dans leur endettement. Qui jettera la première pierre ? Monsieur Villin ?

 

Il est trop facile de rejeter les fautes sur les autres. C’est la faute aux Allemands. Ainsi se résume la position de Monsieur Villin, si l’on fait abstraction de ses propos xénophobes.

 

On apprend aujourd’hui que la richesse moyenne des Italiens est la plus élevée d’Europe. Faut-il vraiment s’inquiéter de leur capacité à éponger la dette de l’État ?

 

Si les Italiens sont si riches, c’est, assez probablement, en raison de leur pragmatisme. Ils ont fait rentrer une large part des capitaux expatriés en adoptant une mesure de clémence fiscale, une amnistie.

 

En France, on s’oppose bec et ongle à une telle mesure. Elle serait immorale.

 

Mais attendez, pourquoi les capitaux se sont-ils expatriés ? En 1981, des communistes sont venus aux ministères. Des Français ont été pris de panique. C’était, peut-être, excessif, mais enfin il y avait encore des soviets pas très loin de chez nous. La peur les a poussés à mettre leur fortune en Suisse et plus loin aussi.

 

Ce n’est pas patriotique ? Mais attendez, les communistes ne faisaient pas qu’enlever leur fortune aux bourgeois, ils les assassinaient dans toutes les formes de goulag qu’ils ont imaginées, pour hâter le processus social : « Ei son Tiranni che dier nel sangue, e nell’aver di piglio ».

 

Donner sa vie pour la patrie, la bourgeoisie a su le faire et n’a de leçon à recevoir de personne ! Faut-il, au nom d’une doctrine sanguinaire, leur contester le droit de vivre !

 

Des Français ont choisi la vie et celle de leur famille. En quoi serait-il immoral, aujourd’hui, le danger communiste écarté, de remettre les choses à leur place ?

 

Monsieur Delors a proclamé, il y a peu, que l’Europe n’en serait pas là si elle avait suivi ses idées de maîtrise économique. Quand Monsieur Delors a-t-il proposé des mesures de ce genre ? En réalité, il en a eu l’illusion.

 

Pour les progressistes, d’inspiration marxiste ; le social entraîne l’économique, si l’on me permet ce raccourci. Monsieur Delors a créé à Bruxelles une structure sociale tentaculaire dont le but était d’imposer aux États européens des directives sociales. Pour un progressiste, ces directives sont économiques. C’est une aberration mentale. Bruxelles s’est heurtée de plein fouet aux habitudes et aux susceptibilités nationales. L’Europe a pris dix ans de retard.

 

Monsieur Delors a été jusqu’au bout de sa logique. Il a poussé le président Giscard d’Estaing à introduire des prescriptions sociales dans le projet de constitution Européenne. C’est une énorme confusion des genres.

 

Une constitution règle les relations entre les Autorités. On ne devrait d’ailleurs plus dire les pouvoirs, mot dévalué. Des prescriptions de contrôle économique n’auraient pas davantage leur place dans une constitution, si l’on entend par là la réglementation des rapports entre les facteurs économiques. Les relations sociales, comme les relations économiques relèvent des domaines légal et contractuel, dans le cadre du principe de subsidiarité.

 

Mais, à l’inverse, les Autorités ont la responsabilité de la gestion du Budget de l’Etat. Les règles fondamentales liées sont de nature constitutionnelle.

 

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma considération distinguée.

 

Jean de Climont


Paris, le 19 décembre 2011

 

 

 

À Monsieur Jean-Pierre Robin, 

 

Monsieur,

 

 

Les mots peuvent être des pièges et se rapporter à des situations très différentes, voire opposées.

 

La déflation est très probable comme vous le soulignez dans votre article.

 

Mais la situation est-elle comparable à celle de la grande crise des années 30 ?

 

Après le krach de décembre 1929, la première réaction des entreprises américaines « face à la faiblesse de leurs ressources est de vendre coûte que coûte leurs marchandises en baissant les prix. Ainsi, la baisse des prix alimentaires va être de 50 %, la baisse des prix manufacturés de 30 %. La baisse des prix entraîne une diminution des recettes qui affaiblit les capacités de production. Aux États-unis, la production chute de 19,7 % de 1929 à 1932 et de 22,7 % lors de la rechute en 1937-1938 ».

 

Cette baisse volontaire des prix a entraîné une baisse des salaires, non pas seulement pour maintenir les marges, mais d’abord l’activité industrielle.

 

Or, on constate que le prix du charbon, pratiquement la seule source d’énergie à l’époque, n’a pas été l’objet d’une baisse notable, mais par contre d’une baisse de production impressionnante :

 

“Coal production fell off a cliff from a 1929 high of 608 million tons to 536 million tons in 1930, 441 million tons in 1931, and down to a low in 1932 of only 359 million tons. The lowest tonnage total since 1904, U.S. production would not return to even 1929 figures again until 1942”.

 

Vous avez déjà compris que les situations n'étaient en rien comparables.

 

Vous n’aurez pas besoin de la suite, mais permettez-moi de conclure en optimiste béat !

 

D’une part, la baisse du prix du pétrole ne correspond pas à une baisse de la production.

 

D’autre part, cette baisse vient augmenter les marges des industriels, mais il est vrai peu dans les services, quasiment inexistants en 1930. Ces nouvelles marges permettent une baisse des prix entièrement favorable à un accroissement de la consommation, elle-même déjà améliorée par les gains des consommateurs sur les coûts de l’essence et du chauffage. La conséquence immédiate est la diminution du chômage. Quant aux salaires ? Il est douteux qu’ils augmentent avant que l’économie n’ait sérieusement redémarré. Si les marges sont un peu fortes, il y aura des primes qui n’engagent pas trop l’avenir.

 

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de ma considération distinguée.

 

 

Jean de Climont

 

 

 

 

Avec Internet, il est très facile de retrouver les références des passages cités. Je trouve ridicule cette frénésie scientiste d’aligner les références pour faire sérieux.

 

 


Paris, le 10 juillet 2012

 

 

 

À Monsieur Marronnier,

 

Le temps serait donc « avant tout une conception de l'Homme pour donner un sens, une direction aux événements qui composent sa vie.»

 

Ces événements comprennent-ils aussi les prétendues mesures des temps des relativistes ? C’est alors que Kant aurait raison : « le temps est une forme de l’entendement ».

 

Bien sûr, vous ne pouviez, dans le milieu où vous enseignez, mentionner cette illustre référence. Le mot même de philosophie provoque chez nos mathématiciens un mouvement de recul et d’ironie. Une des plus célèbres, le Professeur Tonnelat, écrivait, dans son Histoire du principe de Relativité : « La philosophie ne joue plus que le rôle d'un fonds historique, d'un contexte littéraire » et mieux encore « Les diverses branches de la sociologie, des sciences économiques, historiques, de la psychologie se partagent les restes d'une vétuste morale et d'une Philosophie Générale périmée ». Kant est périmé bien sûr. Seul Marx trouvait grâce aux yeux de Madame Tonnelat comme, d’ailleurs, pour la plupart des scientifiques de sa génération comme Vigier et tant d’autres. La sociologie politique, c’est beaucoup plus intéressant que la philosophie générale. Chez les soviets, on pouvait éliminer les scientifiques contestataires. C’était génial. Plus besoin de se creuser la tête pour répondre au paradoxe de Selleri sur l’expérience de Sagnac. Le meilleur moyen de ne pas avoir de souci, c’est, bien sûr, de ne pas se poser de questions !

 

La difficulté de définir le temps n’est pas une idée vraiment nouvelle. Plotin écrivait déjà : « nous avons de nous-mêmes une impression claire du temps, mais quand nous tentons d’en faire un examen attentif, nous sommes embarrassés par nos réflexions ». C’est un peu ce qu’en dira saint Augustin.

 

La difficulté ne se limite pas à la définition, mais à la mesure du temps. Que signifie mesurer le temps ? 

 

Regardez ce vieux régulateur. Il ne marche plus depuis longtemps. Le pendule oscillait. Il battait la seconde. Un système d’échappement et de roues dentées faisait avancer les aiguilles. Les aiguilles ajoutaient les secondes aux secondes, les minutes aux minutes, les heures aux heures. Elles comptaient en quelque sorte. Où est l’étalon de temps ? C’est le pendule ? Un étalon de temps doit être un temps. Le pendule est-il un temps ? Il a un mouvement. Il a des positions successives. Le temps est-il le mouvement ? Même Aristote n’est pas tombé dans cette erreur : « le temps est le nombre du mouvement », mais non pas le mouvement lui-même. Le temps est-il une succession de positions ? Le cadran donne des nombres de secondes, de minutes, d’heures. Le temps est-il sur le cadran ? Est-il un nombre ?

 

Les montres utilisent aujourd’hui les oscillations du quartz. Ce sont de très petites oscillations, mais on sait les amplifier électroniquement et les compter. Il n’y a aucune différence avec le régulateur. Voilà ce que les physiciens appellent mesurer le temps. Où donc est le temps dans tout cela ?

 

Les catégories de Kant sont là pour nous rappeler que l’esprit doit, de toute nécessité, disposer d’un certain nombre de concepts de base pour définir ensuite tous les mots dont il a besoin. C’est le syndrome du dictionnaire. Comme vous le remarquez le temps ne peut se définir que par le temps. Il y a cercle comme disait Sartre.

 

Le temps est associé au mouvement. Mais il n’y a pas de mouvement sans espace. Kant en faisait le second concept de base, « une forme de l’entendement ».

 

Toutefois, on peut aller un peu au-delà. Avec la droite, on peut définir le plan puis l’espace. Le concept de droite serait donc plutôt la forme ultime de l'entendement. Or, nos mathématiciens prétendent avoir défini la droite. On attribue faussement à Poincaré cette définition assez naïve : « la droite est la plus courte distance entre deux points ». Il y a un premier problème. Une telle droite est limitée, au lieu que la droite est infinie. La réponse du géomètre est que les points peuvent être aussi éloignés l’un de l’autre que l’on veut. C’est s’enferrer davantage encore. La distance la plus grande que l’on peut penser, reste infiniment petite devant l’infini. On ne sort pas du paradoxe. On définit ainsi un segment de droite. Il y a un second problème. Cette définition n’implique pas que la droite est continue. Le raisonnement est symétrique. La plus petite distance imaginable est infiniment grande devant l’infiniment petit. Mais, peu importe.

 

Comment s’assurer que la distance est la plus courte ? Par une mesure, avec un étalon de longueur, bien entendu. C’est facile ! Mais oui bien sûr ! Qu’est-ce qu’un étalon de longueur ? Un segment de droite. Qu’est-ce qu’un segment de droite ? La plus courte distance entre deux points ! On définit la droite avec la définition de la droite. C’est très intéressant !

 

La droite est droite, et aucune définition n’est possible sauf à reporter la question à un autre niveau comme j’ai fait pour le plan et l’espace.

 

Le mathématicien fait à présent glisser une droite sur une autre et parle de leur vitesse relative. Quelle est, s'il vous plaît, la signification de cette glissade? Quel est le mouvement de l’infini par rapport à l’infini ? Quel est le mouvement de l’indifférencié par rapport à l’indifférencié ? Que signifient les mots vitesse d’une droite par rapport à une autre ? Il fait glisser deux espaces l’un sur l’autre. Que signifie cette glissade de deux entités infinies et indistinctes ?

 

Notre mathématicien aura pris la précaution de définir un point dans chaque espace. Ce qu’il veut dire, c’est que ces deux points ont un mouvement relatif. Mais ce n’est qu’une pure illusion, car il n’y a rien dans ces espaces pour accrocher un point quelque part. C’est l’indifférencié et l’infini. Aussi le mathématicien va-t-il au tableau et dessine deux splendides repères de références avec leur origine et leurs trois axes. Le philosophe n’a qu’à se taire. Eh bien non ! Car il ne s’agit plus là d’espace, mais de traces du marqueur sur le papier. Ces espaces mathématiques n’existent pas plus dans le monde expérimental que le temps. Nous ne pouvons raisonner avec ces entités qu’en nous raccrochant à la réalité expérimentale. Je précise réalité expérimentale, car, comme vous le soulignez indirectement, l’approche de Kant ne signifie nullement que le temps et l’espace n’existent pas. Seulement, ils n’appartiennent pas au monde expérimental.

 

Les physiciens pensent parler du temps. Ils ne fournissent que des indications d’horloges. Ils pensent parler de l’espace. Ils ne montrent que des objets. Et les horloges mêmes ne sont que des objets du monde expérimental.

 

Les objets sont tous en mouvement les uns par rapport aux autres. Penta Rhei. Où sont les fabuleux référentiels qui pourraient modifier les mouvements des choses selon l’appartenance ? C’est l’expérience qui aurait imposé la démarche. C’est l’approche matérialiste. La praxis prime. Je ne dis pas que la seule raison permettrait de tout comprendre. Il s’agit essentiellement de comprendre les choses. Il faut passer par l’expérience. Mais on ne peut aller contre la pensée. L’expérience la mieux conduite ne s’exprime jamais sans une part d’interprétation liée au contexte. Elle n’a jamais valeur apodictique. La logique est le fonctionnement même de notre cerveau. Elle n’est pas négociable. Aussi vient toujours le temps où les plus impressionnantes provocations s’effondrent comme les plus grands empires.

 

Le monde expérimental est, par nature même, un monde de relations telles que l’observation ou la mesure. L’infini n’est pas observable. L’infiniment grand est si loin que l’on peut l’oublier. Mais l’infiniment petit, Monsieur, est là sous nos yeux, ou du moins ceux des physiciens du VHLC. Il est encore plus loin, c’est vrai.

 

Le monde expérimental ne peut pas non plus contenir l’absolu. C’est même le paradoxe fondamental. Car le monde expérimental est relation. L’absolu n’est passible d’aucune relation. Un support matériel absolu était une impossibilité.

 

Mais au contraire, l'espace est absolu, car il est indifférencié et infini. Il ne saurait se mouvoir par rapport à un autre lui-même qui lui serait nécessairement parfaitement coexistentiel.

 

« Pas de corps, pas de lieu ». Aristote semble annoncer l’identité de l’existence et de l’étendue de Descartes. Il reprend l’affirmation de Leucippe : « il ne peut y avoir de mouvement sans vide ». Son approche n’est possible qu’en niant la nature absolue du néant, de l’espace donc. C’est une vision purement matérialiste niant entièrement la nature absolue des concepts de l’entendement.

 

Notre esprit a accès à l’absolu. L’absolu est le critère du jugement, le référentiel de la raison. Hume, comme tous les matérialistes et réalistes, refuse cet accès de l'esprit à l'absolu. Pour eux, le référentiel est une création de l’homme, par conceptualisation des perceptions sensibles. Descartes lui-même n’a pas voulu laisser l’esprit accéder à l’absolu des idées. Le monde des idées de Descartes est le monde de l’indéfini, en deçà de l’absolu, en deçà de l’infini, déterminations qu’il réserve à Dieu. La réponse de Kant est sans ambiguïté : « J’écarte l’obstacle du droit de remonter à l’infini du conditionné à la condition, en maintenant ouverte à la raison spéculative la place qui reste vide pour elle, l’intelligible, pour y transporter l’inconditionné ».

 

Vous aurez déjà deviné où je veux en venir en abordant ici le problème de l’absolu. Rejeter l’idée d’un référentiel matériel absolu était une très bonne initiative. Mais on n’a pas voulu écouter les philosophes et on s’est empressé d‘introduire un nouvel absolu dans la physique, dans le monde expérimental. Il paraît qu’une anomalie tectonique d’une montagne, près du Gran Sasso, est la cause de nouvelles mesures erronées de la vitesse des neutrinos provenant du VHLC. Outre les initiales erreurs de câblages, il y aurait une autre cause à ces excès. C’est donc qu’excès il y a ! C’est très intéressant.

 

Suivant la démarche relativiste, vous attachez le temps à l’espace. Est-ce pour mieux en faire « des parties intégrantes du Monde »? De quel Monde alors, Monsieur ?

 

Je vous prie d’agréer, cher monsieur, l’expression des mes salutations distinguées.

 

Jean de Climont


Paris, le 12 juillet 2012

 

 

À Monsieur le Professeur André Brahic,

 

 

Monsieur,

 

 

 

 

Un petit bonhomme a écrit il y a quelque temps : « je crois à la Science ». Eternel provocateur, il ne s’était pas moins moqué, dans un ouvrage un peu oublié, des prétentions scientifiques de tous les auteurs de sa génération. Toute publication, quel que soit le domaine, ne pouvait échapper aux critères supposés de la Science.

 

Louis de Broglie a appelé « Science pure » la physique mathématique, initiée par Isaac Newton et théorisée par Auguste Comte. Le but de la Science pure serait de rendre compte de l’expérience par des équations mathéma-tiques. Einstein qualifiait de lumpen-science la mécanique des fluides. Cette technique, tout au plus, ne se soumet pas aux seules équations de la mathématique. Je ne suis qu’un pauvre lumpen-ingénieur.

 

C’est une vision obsolète de la Science. Depuis longtemps déjà, les biologistes simulent les phénomènes directement avec leurs ordinateurs. On envisage de simuler des fluides par des milliards de modules programmés interagissant virtuellement. Plus d’équations mathématiques, Monsieur le Professeur. On négative le positivisme. La mathématique n’est plus la seule forme d’expression dans les sciences.

 

La Science pure est dépassée !

 

 

Après plus d’un siècle de règne sans partage, le positivisme ne subsiste que dans l’esprit de quelques progressistes attardés. Ils mêlent encore l’imminence de la fin de l’Histoire, le Tsunami social, pour reprendre les mots d’un prélat prolixe, à l’attente de la fin de la Science, la découverte de l’ultime composant de la matière.

 

Cette confusion suicidaire n’était nullement une exception, vous le savez parfaitement. Le Professeur Tonnelat, une des plus célèbres relativistes, écrivait, dans son Histoire du principe de Relativité : « La relativité est une notion démocratique qui suppose équivalence, égalité des observateurs. » et plus loin : « Notion démocratique, la relativité suppose une équivalence et s'exprime par une Invariance ». Elle rattache l’évolution des idées en physique au mythe du grand Soir. Vous connaissiez fort bien le professeur Vigier, immergé dans l’activisme marxiste. On ne peut sous-estimer le lien entre le matérialisme dialectique et le développement de la Science pure au XXe siècle. Ce siècle a-t-il vu un seul savant qui n’ait adhéré à la doctrine marxiste ? Einstein lui-même était profondément marxiste, sans insister sur l’influence de sa première épouse, une égérie communiste. Mais la prétention scientifique du marxisme s’est dissoute dans des fleuves de sang des victimes des communistes.

 

La Science pure est éclaboussée !

 

On a cru pendant deux siècles que la science allait apporter le bonheur à l’humanité, remédiant aux défauts d’une création qui aurait été défaillante. Cette époque est révolue. La bombe atomique et les trois grands accidents de centrales nucléaires, des applications directes de la Science, ont renversé l’idole. Les pollutions pétrolières et les dégradations de la Nature ont anéanti l’idée de progrès attachée à la Science.

 

La Science pure est ébranlée !


 

Des courbes rafistolées ont rendu compte de l’expérience Gravity Probe B. On a choisi de montrer une période où justement la décroissance coïncide avec la position de la Terre. On ne veut pas voir des oscillations inexpliquées, de fréquence double de celle des grandes marées, symptomatiquement présentes sur les quatre courbes. Exaltant !

 

 

Quatre LIGO dans le monde (Livingston, Hanford, Pise et Hanovre), et un VIRGO, gigantesques interféromètres de Michelson, n’ont pas permis de découvrir la moindre trace d’ondes gravitationnelles. On en projette un nouveau, encore plus grand, aux Indes. Exaltant !

 

 

Une anomalie tectonique d’une montagne proche du Gran Sasso expliquerait les vitesses excessives de neutrinos provenant du VLHC. C’est donc que les nouvelles mesures, faites après le redémarrage du VLHC et après réparation des erreurs de câblage, ont encore mis en évidence des vitesses trop élevées. On publie moult détails sur la tectonique. Mais, rien sur les nouvelles mesures ? Et pourtant, quand bien même les mesures seraient erronées, il serait du plus haut intérêt de vérifier si elles sont liées à l’énergie en jeu dans le VLHC. On ne veut pas le savoir. Exaltant !

Pendant dix ans, tous les candidats astronomes ont dû, passage obligé, concourir à la recherche de la masse manquante des galaxies et de l’Univers. Quelques rares planètes pour les plus chanceux. Les autres, dégoûtés, sont partis dans l’industrie. C’est le cas d’un de mes bons amis polytechniciens, qui avait choisi cette voie peu demandée. Ne lui parlez pas d’astronomie. Exaltant !

 

 

 

 

Pendant trente ans, de fortes têtes mathématiciennes ont planché sur la mise en cohérence de la mécanique quantique et de la relativité générale. On a vu des cordes de toutes les dimensions. La polémique ne provient pas de quelque journaliste en manque de sensationnel, mais de professeurs d’université. C’est fini. Exaltant !

 

 

 

 

 

Le professeur Selleri a démontré que l’explication euclidienne relativiste de l’expérience de Sagnac est paradoxale. Pas de réaction. Exaltant !

 

Les résultats des analyses statistiques du professeur Allais sur les mesures de Miller avec un interféromètre de Michelson sont ignorés par les relativistes. Les mesures des anomalies des visées optiques d’Esclangon sont totalement rejetées sans l’ombre d’une intention d’en rendre compte. Exaltant !

 

 

En 2008, le professeur et prix Nobel Gerard 't Hooft a refusé la thèse de doctorat d’un élève de l’université de Eindhoven, pourtant déjà approuvée par le comité doctoral. Certains éléments de cette thèse mettaient en question des aspects de la relativité. Il est interdit de critiquer. Exaltant !

 

Les outils mathématiques et les concepts de la mécanique quantique atteignent des sommets de complexité sans précédent. On vient de nous apprendre que le VLHC aurait trouvé quelque chose : des éléments qui pourraient provenir de la décomposition du fameux boson de Higgs, le composant ultime de la matière qui échappe encore lui-même aux investigations. L’espoir fait vivre. Une dernière flambée d’intérêt avant l’ultime particule, la fin de la Science. Vous y croyez, Monsieur le professeur ? En attendant, c’est la foire d’empoigne sur ArXiv. Exaltant !

 

Les scientifiques ont obtenu, sans aucune réticence, des budgets fabuleux pour leurs rêves déchus. Que demandent-ils de plus ?

 

Le problème de la Science n’est en aucune manière un problème de politique. C’est le problème des scientifiques eux-mêmes ! Ce qui est vrai de l’exercice de l’activité scientifique l’est encore davantage pour la formation.

 

J’applaudis avec force à votre idée de « l’honnête homme du XXIe siècle qui maîtriserait les connaissances de base aussi bien en science qu’en lettres ».

 

Mais, Monsieur le Professeur, qui est responsable de la pauvreté de la culture générale dans l’enseignement, et dans l’enseignement scientifique d’abord. Qui a demandé la suppression du dessin dans les classes préparatoires et les épreuves qui les terminent ? Qui a ensuite demandé la suppression de la géométrie descriptive ? Qui a demandé la réduction de la géométrie classique et la suppression de la géométrie dans l’espace dans le secondaire ? Et cela au profit de l’algèbre et de l’analyse différentielle nécessaire à la Science pure. La logique est intégrée à l’algèbre et à l’analyse différentielle. Il y a quelques règles assez faciles à retenir et qu’il suffit d’appliquer avec rigueur, il est vrai. Mais ces techniques ne demandent pratiquement aucun effort de logique contrairement à la géométrie classique ou descriptive. Vous connaissez le vieil adage. La géométrie consiste à raisonner juste avec des figures fausses. C’est bien là un effort de raisonnement qui est requis.

 

Les scientifiques eux-mêmes ont fait supprimer cet art de l’enseignement. La Science pure n’en a pas besoin. Le dessin : à quoi cela sert ? On supprime. La philosophie : ridicule. On a laissé une heure par semaine pour plaire à quelques vieux marxistes encore en place.

 

Qui est responsable, Monsieur le professeur ? Le politique ? Il a accepté de faire payer aux contribuables les expériences aux coûts démentiels exigées par les scientifiques. Il a accepté les modifications des programmes de l’enseignement exigées par les scientifiques.

 

C’est la Science qui est en crise. Ce serait une bonne raison pour attirer les jeunes dans les carrières scientifiques. Les problèmes appellent les solutions. Mais, on ne veut trouver d’issue que dans le cadre du dogme officiel. Les scientifiques veulent le changement sans rien changer. Ils auront la Révolution, c’est l’évidence même. Et la Révolution ne viendra pas d’eux. Elle ne le peut pas. Voilà bien une expérience historique maintes fois répétée.

 

En attendant, on ne peut que tenter de restaurer la confiance. L’urgence est dans le nucléaire. Je partage, bien sûr, votre conviction de cette nécessité. Pourquoi les habitants de l’Afrique n’auraient-ils pas droit au même confort que nous et donc à la même quantité d’énergie ? Est-il seulement pensable d’alimenter New York ou New Delhi aussi bien avec des moulins à vent ?

 

La confiance ne peut revenir qu’en traitant les deux problèmes qui se posent. Il faut vaincre le cancer. C’est le risque du nucléaire. Si la guérison du cancer devenait hautement probable, alors la crainte des conséquences d’une irradiation accidentelle serait pratiquement supprimée.

 

Le second problème est la réduction de la durée de stockage des déchets. Il faut parvenir à une durée raisonnable. L’opinion publique ne peut accepter des durées en millénaires.

 

La seconde urgence est le passage à l’électricité de tous les moyens industriels et les transports. Que l’on croit ou non au réchauffement planétaire importe peu. Les modèles climatiques actuels, déjà très lourds, ne tiennent pratiquement pas compte du cycle de l’eau. Aussi suis-je assez sceptique sur leur valeur. Mais cela ne change pas le problème. Le fait est que nous envoyons brutalement dans l’atmosphère d’énormes quantités de dioxyde de carbone. Quelles qu’en soient les conséquences, ce n’est pas acceptable. On peut attendre pour vérifier que le boson de Higgs est bien là. L’atmosphère ne peut pas attendre.

 

Mais c’est là de la technologie, que vous semblez assez peu estimer. Permettez-moi de vous rappeler que le transistor, la base la plus fondamentale de tous les ordinateurs, des téléphones mobiles, de toute l’électronique, n’a nullement été inventé par des scientifiques spécialistes de la mécanique quantique, mais par des techniciens de Bell. La théorie des transistors a été élaborée après coup.

 

Dans la même veine, je suis attristé que vous puissiez penser que la circulation automobile puisse avoir le moindre rapport avec la mécanique des fluides. Le phénomène essentiel de la saturation n’a absolument aucun équivalent dans les fluides. Il n’existe pas de modèle dans lequel une particule freinerait trop brusquement au milieu des ses comparses.

Or, le freinage, nécessaire ou non, d’un seul véhicule est la cause aujourd’hui démontrée de la saturation. Quelques scientifiques continuent d’évoquer la mécanique des fluides hors de raison.

 

Vous critiquez l’Administration. Vous voudriez des visionnaires au lieu de gestionnaires. Les visionnaires, Monsieur le Professeur, l’Humanité en a eu son lot.

 

Depuis Aristote jusqu’à Marx et Bourdieu, en passant par Locke, Hume, Rousseau, Comte et James, combien de visionnaires ont proposé des systèmes politiques devant assurer le bonheur de l’Humanité ? Le marxisme laisse un immense amoncellement de victimes. Les autres ont été oubliés.

 

Vous pensez que l’esprit scientifique met à l’abri de ces dérives ? Les visionnaires scientifiques ne pourraient avoir que des visions rationnelles conduisant inévitablement à l’amélioration de la connaissance ? L’Histoire regorge de théories aujourd’hui oubliées. Vous direz que c’était avant Newton, avant Einstein. Vous croyez que l’on ne peut plus penser comme avant ? Vous pensez que la Science pure est sur la voie inéluctable et irréfragable de la connaissance définitive de la Nature ? Vous pensez que l’erreur n’est plus possible ?

 

Des visionnaires comme Galilée ont « bousculé les idées existantes ». Mais ce temps serait révolu ? La voie de la Science pure serait irréfutable, définitive. C’est ce qu’écrivait le Professeur Tonnelat : « La Relativité constitue une authentique révolution, source même d'un nouvel humanisme. C’est un bond en avant sans précédent, un renouvellement inouï de l'histoire et de la philosophie. L’inéluctable relativité a suffisamment démontré son inépuisable fécondité pour qu'il soit enfin parfaitement vain de revenir sur une vision irremplaçable, sur un nouveau choix éthique transformant la philosophie, l’art et les sciences mêmes en ferments inaltérables ».

 

C’est pathétique ! Quelles peuvent être les visions d’un visionnaire enfermé dans de telles certitudes ?

 

À défaut d’être visionnaire, il faudrait au moins un doctorat scientifique pour prétendre à un poste politique. Pourriez-vous m’expliquer en quoi une thèse sur le fonctionnement de la troisième paire de pattes des diptères pourrait donner la capacité de diriger un Etat ? 

 

La plupart des grandes décisions politiques reposent sur une longue concertation. Il y a là « durée et réflexion ». Mais, il y a des décisions à prendre à chaque instant, aussi bien dans le monde politique que dans le monde industriel. Il faut, le plus souvent, savoir trancher rapidement. La mémoire est là essentielle. Il faut avoir présent à l’esprit, dans un temps très court, tous les éléments nécessaires. C’est dans ces instants que l’on juge les grands chefs. Le cas extrême étant celui du chef militaire. La vie de ses hommes dépend de la rapidité de sa vision des choses et de ses décisions. Je ne suis guère convaincu par les développements de Tolstoï sur le pouvoir du chef de guerre. C’est une vision de rentier au fond de ses terres.

 

Il y a un exemple encore plus simple. Un enfant déboule du trottoir sans regarder. Faut-il ici « durée et réflexion » ? C’est la vie de tous les instants, Monsieur le Professeur.

 

Il n’en reste pas moins vrai, comme vous le soulignez, que la démarche scientifique est la seule valable. Il faut connaître les faits, les expériences, et les confronter aux solutions possibles, aux hypothèses, afin de trancher et décider. Je crains que la limitation de l’enseignement des mathématiques aux procédures analytiques ne soit contraire à l’esprit scientifique. J’en ai même la preuve. Le niveau logique des jeunes ingénieurs n’a cessé de se dégrader depuis trente ans. J’ai beaucoup flatté un de nos jeunes juristes, après un exposé assez brillant, en disant que si tous nos ingénieurs avaient une logique aussi rigoureuse, nous aurions assurément moins de problèmes.

Le droit est effectivement une science qui repose essentiellement sur la logique. La jurisprudence en est « l’expérience ». Il me vient une paraphrase de votre interview : je pense que, pour accéder aux fonctions dirigeantes dans les universités, les scientifiques devraient avoir obligatoirement un doctorat en droit.

 

 

 

Enfin, permettez-moi de vous préciser que l’Ecole Polytechnique a été créée en 1794 par la Convention. Les Ecoles d’Artillerie, comme Auxonne où passa Bonaparte, existaient bien avant. Douai a été créé dès 1679, sous Louis XIV.

 

 

L’Ecole des Ponts et Chaussées a été créée en 1747, près d’un siècle avant les premiers chemins de fer en France et l’Ecole des Mines de Paris a été créée en 1783, sous Louis XVI, à une époque où les forges françaises allaient toutes au charbon de bois. Les grosses forges, avec leurs hauts-fourneaux, étaient, de très loin, les plus gros consommateurs de charbon de bois. Le peu de houille utilisée était alors exploitée à ciel ouvert.

 

 

 

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Professeur, l’expression de mes sentiments distingués.

 

 

Jean de Climont

 

 


Paris, le 14 septembre 2013

 

 

 

 

 

À Monsieur le directeur de la Rédaction du Figaro, 

 

Monsieur,

 

 

Reprenant les thèses de Monsieur Villin, le Figaro vient à nouveau apporter sa contribution à l’attaque des Américains, et à présent des Russes, contre l’euro. J’ignore qui est derrière cette attitude, d’ailleurs contradictoire comme le montre assez naïvement le livre de Monsieur Heisbourg.

 

L’argument de base est une entrave supposée de l’euro à la compétitivité nationale. 

 

Comme Monsieur Villin, Monsieur Heisbourg affirme qu’une sortie de l’euro propulserait le mark-équivalent à des sommets. On ne peut que partager ce point de vue évidemment. En contrepartie, les monnaies méditerranéennes seraient dévaluées. Et la France ?

 

Aussitôt sorti de l’euro, le franc-équivalent serait aussitôt réévalué, moins que le mark-équivalent, c’est évident. Il est improbable que le franc-équivalent soit dévalué, car la valeur de l’Euro repose sur une péréquation. L’Allemagne seule ferait contrepoids à tous les autres pays de l’euro ? C’est improbable.

 

D’ailleurs, la position de la France n’est pas aussi dramatique que le prétendent ces Messieurs. La France est caractérisée par une démographie qui permet d’envisager des ressources économiques à moyen terme qui ne seront disponibles dans aucun des autres pays d’Europe, frappés par un vieillissement accéléré réduisant leur élan productif et donc leur richesse. J’emploie ici le mot élan au lieu de force. Ce dernier concept se rattache à la force physique qui prévalait dans les économies des siècles passés. Il est réellement stupide de parler de la force productive d’un informaticien !

 

On peut même dire qu’avant le milieu de ce siècle, les rapports économiques entre pays d’Europe auront complètement basculé du fait de la démographie. Que sera alors le Royaume-Uni, et même l’Allemagne ?

 

Imaginer que la France puisse dévaluer sa monnaie pour améliorer sa compétitivité, n’est qu’une profonde illusion. Nous sommes aujourd’hui dans une économie mondialisée. On ne peut pas, en même temps, vouloir en profiter et se renfermer sur soi-même.

 

Pourtant, ce n’est pas là l’aspect essentiel du livre de Monsieur Heisbourg. Il ne cherche d’abord qu’à montrer la possibilité d’un retour à des monnaies nationales, et très curieusement, pour revenir ensuite à une monnaie commune dans le cadre d’une Europe fédérale.

 

Comme tous ses contemporains, Monsieur Heisbourg ne fait pas même mention de l’Union Latine. Si cette union financière a échoué en fin de compte, c’est que le principal membre était ruiné. La France était ruinée par la guerre de 14-18. Ses achats d’acier, d’armes et d’explosifs ont fait la fortune des Américains. Dupont de Nemours en est l’illustration la plus connue. Les dettes de la France étaient énormes. Il était impossible, dans cette situation, de maintenir la parité des monnaies des pays de l’Union Latine. Elle fut dissoute. C’est exactement l’inverse aujourd’hui en Europe. Les pays d’Europe en réelle difficulté ne représentent qu’une part relativement faible de l’économie européenne.

 

Mais l’enseignement le plus important que l’on puisse tirer de l’exemple de l’Union Latine est qu’une monnaie unique, ou des parités fixes, ce qui est équivalent, peut fort bien se prolonger des décennies sans réel pouvoir fédéral. Le renoncement à l’interchangeabilité des monnaies argent est un autre aspect, lié à la conjoncture minière de l’époque. La parité n’a pas été modifiée.

 

Monsieur Heisbourg affirme l’inverse sans apporter la moindre preuve si ce n’est des sentiments. L’Union Latine a existé de 1865 à 1927. Elle a surmonté la très grave crise de 1895 et s’est dissoute quelques années avant celle de 1930, qui n’a donc joué aucun rôle.

 

Ce n’est pas un problème de pouvoir, mais une question de solidarité. Avec des arguments tels que ceux des Anglais : I want my money back, on ne peut, en aucun cas, envisager une quelconque union financière ou économique. Leur participation à l’Europe n’est qu’un leurre. Ils s’y tiennent pour autant qu’ils en profitent.

 

En prenant leurs vacances en Grèce, les Européens en masse ont choisi la solidarité et non l’isolement national de quelques vieillards, envieux de n’avoir point laissé leur nom à la construction de l’Europe.

 

La solidarité est la clé du système américain. La Californie est en situation de banqueroute. Cet État représente une part énorme du PNB fédéral. Tous les Etats-Unis payent pour cette catastrophe. Et aucun Etat n’envisage de faire sécession pour ne pas payer pour la Californie.

 

Si l’on suit la logique de Maîtres Villin et Heisbourg, les États américains devraient tous reprendre leur liberté et adopter leur propre monnaie. Le dollar californien serait ainsi totalement dévalué et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes !

 

Le fondement d’une Union est la solidarité de même que le fondement de l’économie est la confiance.

 

Je ne voudrais pas insister sur les développements à tiroirs de Monsieur Heisbourg sur la possibilité d’une sortie secrète, en quelque sorte, de l’euro.

 

Ce Monsieur doit encore écrire avec son stylo bille et semble être resté complètement à l’écart de l’explosion Internet, la négation omniprésente de toute forme de secret ou d’action confidentielle. Il est tout simplement effarant de faire preuve d’une telle naïveté !

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma considération distinguée.

 

Jean de Climont


 

Paris, le 12 mars 2014

 

 

 

 

 

À Monsieur le Directeur de la Rédaction du Figaro, 

 

 

Monsieur,

 

 

 

Monsieur Éric Straumann, député UMP du département du Haut-Rhin, a assimilé le Bitcoin à un « schéma de Ponzi », et demande s'il ne faudrait pas tout simplement interdire ce système.

 

Le bitcoin n’est pas vraiment une pyramide de Ponzi dans son principe.

 

Il faut envisager plusieurs cas. Le premier est celui des personnes qui achètent des bitcoins à un cours déterminé. Elles font entrer dans les caisses des plates formes d’échanges de la monnaie classique, je veux dire des $, des €, des £ ou des ¥.

 

Ces sommes ressortent des caisses lors des ventes de bitcoins. Il s’agit d’échanges. Les cours s’ajustent. On comprend bien que c’est comme à la Bourse. La Bourse n’a rien à payer.

 

L’autre cas est celui des créateurs de bitcoins, les « miners ». Pour se faire payer les temps d’utilisation de leurs ordinateurs par le système bitcoin, des personnes, qui peuvent appartenir à des plates-formes, émettent des bitcoins qui leurs sont attribuées gratuitement.

 

En réalité, la totalité des bitcoins est créée de cette manière, en ajoutant ceux détenus par les fondateurs du système.

 

Mais évidemment, le montant de la première vente de bitcoins par les créateurs ne reste pas dans la caisse des plates formes d’échange. La monnaie classique est récupérée par le vendeur et sort du système. En principe, les plates-formes d’échanges ne conservent rien en dehors des bitcoins qu’elles peuvent détenir.

 

Contrairement à la pyramide de Ponzi, ces échanges ne modifient la valeur des bitcoins détenus qu’en fonction de l’évolution corrélative des cours.  Les détenteurs de bitcoins ne perdent tout que si les bitcoins tombent à zéro, comme les actions d’une société qui fait faillite.

 

La situation des plates-formes d’échanges s’apparente aux places de cotation d’actions. Ce sont donc des formes de sociétés. Leur capital correspond aux bitcoins qu’elles ont émis. Ce capital est représenté, en gros, par les bitcoins qu’elles ont émis et conservés, à leurs moyens informatiques, matériels et logiciels et, éventuellement, à un peu de foncier, puisque les bitcoins propres qu’elles ont vendus, ont financé ces investissements. Leurs emprunts et les salaires ne peuvent être payés que par des ventes de bitcoins leur appartenant, et par les frais d’échanges, extrêmement faibles ou même inexistants, et de conservation, le cas échéant. Il n’y a là rien d’exceptionnel. Par ailleurs, elles détiennent des bitcoins de particuliers, ce qui semble les apparenter à des banques de dépôt, mais elles ne distribuent aucun dividende. En réalité, elles ne sont que des coffres, que l’on espère assez forts.

 

Dans l’affaire Madoff, le type d’affaire Ponzi, on peut dire que, par rapport aux sommes en jeu, il n’y a pratiquement jamais rien eu dans les caisses. Les détenteurs de titres de la Bernard L. Madoff Investment Securities LLC , n’ont pratiquement jamais eu un sous en capital, puisque la plus grande partie des entrées étaient distribuées sous forme de dividendes. Aucune de ces caractéristiques ne s’appliquent à la communauté bitcoins.

 

 

 

En arrière plan, se pose le véritable problème, celui de la contrepartie de l’ensemble des bitcoins.

 

Il y a longtemps que les monnaies classiques ne sont plus indexées sur l’or. On peut avoir ainsi l’illusion que la valeur de ces monnaies est purement artificielle.

 

En réalité, les économistes qui ont poussé à renoncer à la convertibilité n’étaient pas des inconscients. Ils ont émis l’idée que la solidité économique d’un État était une garantie raisonnable de la valeur de sa monnaie. D’ailleurs, le dollar et la livre sterling ne cessent de baisser par rapport à l’euro, au rythme des émissions monétaires des États-unis et de la Grande-Bretagne.

 

Tout est une question de confiance. Toutefois, une forme de référentiel subsiste. C’est l’ensemble des moyens de l’économie qui doit constituer la base de référence d’une monnaie. Les fluctuations résultent de l’usage qui est fait de cette force économique. Des machines qui ne produisent rien, des autoroutes sans véhicules, des trains sans marchandises ou passagers ne valent rien, jusqu’à la reprise économique.

 

Dans l’esprit des économistes réformateurs, il subsistait ainsi une référence à la valeur des monnaies. On peut rappeler, à ce sujet, les débats houleux entre Jacques Rueff, partisan de la convertibilité, et Pierre de Calan. Le passé contre l’avenir qui est aujourd’hui la réalité la plus naturelle.

 

Le problème des bitcoins est qu’ils ne reposent sur aucun référentiel. La confiance ne repose que sur la confiance, si l’on peut dire.

 

On voit là, bien évidemment, une application du relativisme ambiant. Ni Dieu, ni maître. Les héritiers de 68 ne veulent se soumettre à aucune contrainte. Pas d’autorité de contrôle, pas de régulation imposée, mais plus dramatiquement : pas de référentiel.

 

Le plus paradoxal dans cette attitude relativiste est que les scientifiques, et les informaticiens en particulier, font la loi, sans qu’ils aient la moindre obligation de se justifier autrement que par l’expérience.

 

Que prouve l’expérience ?

 

Combien sont venus dénoncer l’abus de cette justification. Qui a vraiment écouté Popper, Ramsey, Putnam, Kuhn ? Des philosophes !

 

Est-ce donc un nouveau débat entre anciens et modernes ?

 

Qui sont les « vieux » dans cette affaire ? 1968, c’est très loin déjà. La thèse de la libération, prise pour leitmotiv, est devenue un carcan, pour l’esprit d’abord.

 

Ce qui ne veut pas dire que cette idée de « monnaie et de bourse logicielle » soit à rejeter. Bien au contraire, c’est l’avenir. Mais il faut évidemment des principes et des règles, malgré les états d’âme de nos « vieillards » gauchistes. 

 

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de ma considération la plus distinguée.

 

Jean de Climont

 


Paris,  11 mars 2014,

 

 

 

 

À Monseigneur Michel Aupetit,

 

 

 

Monseigneur,

 

 

 

Votre conférence de Carême de l’an passé a été, depuis, l’occasion de quelques réflexions. Mes occupations ne m’ont pas permis de les formaliser plus tôt, mais c’est un domaine où le temps ne compte pas.

 

Il s’est produit, dans la seconde moitié du XXe siècle, un changement devenu si naturel qu’il se remarque à peine. Ce changement est, à vrai dire, spécifique à la France. Le mot « esprit » n’a pas vraiment d’équivalent en anglais. « Mind », c’est plutôt la mentalité : « the american mind ». C’est un sens du mot « esprit », mais pas celui auquel je pense.

 

Il est devenu évident de considérer l’homme comme l’ensemble inséparable d’un corps, d’un esprit et d’une âme.

 

L’homme a été créé à l’image de Dieu. Mais alors, les trois natures de l’homme, âme, esprit et corps, viennent donner une autre dimension à ce symbole. L’homme n’est pas seulement à l’image de Dieu, mais aussi à l’image de sa Trinité. C’est là le dogme fondamental et qui, pourtant, nous est parfois difficile à penser. L’accusation classique des Musulmans et des athées contre les Chrétiens est d’être polythéistes. Elle est d’ailleurs dans le Coran pour ce qui est du Père et du Fils.

 

La triple nature de l’homme, âme, esprit et corps, est à l’image même de la Sainte Trinité. L’âme est tournée vers le Père, l’esprit reçoit la grâce de l’Esprit Saint et, enfin, le corps communie à celui de Jésus-Christ.

 

Voilà certainement une comparaison qui permet de mieux apercevoir la Trinité Divine, bien qu’il ne s’agisse pas de comprendre ce profond mystère. Il faut dire, bien évidemment, qu’être « à l’image de Dieu » ne signifie nullement identité.

 

Cette vision vient rendre caduque la vieille idée de l’homme corps, cœur et âme, démentie, aussi bien, par la logique. Le cœur est dans le corps, au sens propre. Il est aussi dans l’âme, au sens de l’Amour. On peut ajouter, aujourd’hui, qu’il est également dans l’esprit.

 

Mais, c’est, plus fondamentalement, la vision thomiste de l’homme, corps et âme, en simplifiant il est vrai, qui doit être quelque peu modifiée.

 

Car, dans le même temps, l’« âme » se trouve plus profondément rattachée au monde mystique. On ne peut plus dire que les plantes et les animaux ont une « âme », ne serait-elle que végétative ou sensitive. Bien sûr, il s’agissait de traduire « anima », la capacité motionnelle. Le mot ne passe plus.

 

On doit faire, aujourd’hui, une sorte de séparation entre l’âme et l’esprit, dans le concept d’« âme » de saint Thomas d’Aquin.

 

File:Antonin-Dalmace Sertillanges.jpgDescription de cette image, également commentée ci-aprèsCe changement n’est pas sans conséquence. En lisant le « saint Thomas d’Aquin » du père Sertillanges, on ne peut manquer de remarquer, à chaque page, la présence sournoise, en quelque sorte, de l’innée. C’est d’abord, bien sûr, dans le rejet du système dualiste des idées de Platon. D’ailleurs, Platon a vigoureusement critiqué  son propre système dans Le Sophiste et, surtout, dans Le Parménide où il en montre les limites. « Y a-t-il une forme en soi et à part soi du beau, du bien, d’une part, de l’homme, du feu, de l’eau, d’autre part ? » C’est là une question qui m’a souvent embarrassé répond Socrate. Parménide poursuit avec cheveu, crasse, boue. Je ne le demande pas répond Socrate. « Qu’il y ait de telles idées serait très étrange » (Le Parménide © Editions des Belles Lettres, p. 130d).

 

Mais, c’est aussi, à l’inverse, le problème des principes de la Nature (Sertillanges, saint Thomas d’Aquin, Liv IV © Editions Félix Alcan TII p 1 et s.), des transcendantaux (id. p. 27) et des tendances innées (id. p. 203), qui imprègnent en profondeur l’œuvre de saint Thomas D’Aquin. 

 

 

Le système philosophique d’Aristote est très convaincant pour les concepts que l’esprit retire directement des perceptions. « C’est la possibilité de donner la définition d’une chose qui permet de saisir son essence, c’est à dire ce qu’elle est » : comme « vélo » ou « avion », pour pendre des concepts un peu plus récents que « maison » et « table ».

 

Mais, on reste comme suspendu au-dessus du vide pour les concepts plus intellectuels comme le « droit » de la géométrie, mais aussi, bien sûr, pour les grandes idées de vérité, de liberté et celles de la morale. Les « notions universelles » sont elles celles qui sont tirées des perceptions, ou bien plutôt ces concepts intellectuels ? 

 

L’esprit conceptualise les perceptions et acquiert ainsi les déterminations qui caractérisent les idées des choses perçues. Il faut accepter, comme Platon à la fin de sa vie dans son Parménide, que ces idées n’ont rien de la transcendance. Elles n’ont aucune raison d’avoir une existence propre en dehors de l’esprit. C’est donner raison à Aristote sur ce point.

 

Pour les savants et intellectuels de notre époque, il n’y aurait pas d’autre mode de connaissance. L’homme ne serait ainsi que matière, un agrégat d’atomes, pour reprendre les mots de Démocrite. Nous ne serions que des ordinateurs, un peu plus perfectionnés que nos chères machines actuelles, tout au plus des sortes de réseaux internet.

 

Description de cette image, également commentée ci-aprèsLe philosophe Searle a exprimé, de la manière la plus radicale, la position qui caractérise la pensée de nos contemporains :  « Nous vivons très exactement dans un monde, pas dans deux, trois ou dix sept. Les caractéristiques les plus fondamentales de ce monde sont celles décrites par la physique, la chimie et les autres sciences de la nature ». La science aurait définitivement prouvé que « les types de systèmes vivants évoluent par sélection naturelle et certains d’entre eux se sont développés en certaines sortes de structures cellulaires, en l’occurrence, des systèmes nerveux capables de causer et de maintenir la conscience ». Par conséquent : « la conscience est une caractéristique biologique et donc physique, bien que naturellement aussi mentale, de certains systèmes nerveux de plus haut niveau » (La construction de la réalité sociale © Gallimard, 1998 p 9, 19 et 20).

 

Mais justement, le mental semble conserver des attaches extérieures au monde expérimental. Cette séparation est intolérable pour Searle. Il ne peut exister qu’un seul monde : le monde expérimental, le monde de la science. Quelle est la réponse de Searle ? « Avec la conscience apparaît l’intentionnalité, la capacité qu’à l’organisme de se représenter des objets et des états du monde » (p 21). Elle est innée. Et cette intentionnalité du « je » est absorbée, en quelque sorte, par l’intentionnalité collective, sociale. Cette intentionnalité sociale serait éligible à la réalité du monde expérimental. Il n’y a ainsi qu’un seul monde incluant le social. Le postulat caché est ici que le social est une réalité physique. Le fait social, certainement, comme le fait historique. Les deux se déroulent dans la Nature, mais sont-ils des objets de la Nature ? Des objets de la perception ? C’est la vision matérialiste des marxistes. Elle est aussi douteuse que l’idée que le nombre deux serait perçu.  Les perceptions séparent en réalité. C’est l’esprit qui assemble dans le nombre, mais rien dans les perceptions ne correspond à cette forme d’unité qu’est le nombre deux en tant que nombre. Or, Searle veut bien plus. Il attribue à une collection d’êtres humains une existence, qui lui serait propre, dans le monde expérimental. Mais, un groupe social ne constitue nullement un être perceptible, même dans la thèse de Teilhard de Chardin. Son point Oméga n’est pas dans le monde expérimental.

 

Pour Searle et les matérialistes athées, l’homme n’aurait alors qu’une seule nature, corporelle, matérielle, c'est-à-dire, en fait, minérale.

 

Cette position, partagée aujourd’hui par tous nos contemporains, est conforme à la vision scientifique actuelle telle qu’elle a été définie par Henri Poincaré. Cette vision est directement tirée de la doctrine positiviste d’Auguste Comte. Cette vision de mathématicien a conduit, non seulement à imaginer que l’Univers serait géré selon des constantes invariantes, mais à attribuer à certains phénomènes, comme la célérité de la lumière, une valeur absolue, vitesse accédée par le photon et mesurée par plusieurs méthodes. Bien sûr, la mesure n’a pas une précision parfaite et on peut dire que la valeur même est inaccessible. Mais le photon accède à cette vitesse. Or, le photon appartient au monde expérimental. Cette vitesse absolue existerait dans le monde expérimental !

 

Cette vision pose un « petit » problème.

 

Le problème de l’absolu.

 


 

 

Est-il possible d’affirmer que « l’intelligence, qui perçoit directement l’être dans sa dimension universelle, est limitée par son mode de connaissance expérimentale ». Jean Wahl, un philosophe du XXe siècle un peu oublié, et Alain, bien qu’athée, ont soulevé, eux aussi, ce problème dans de célèbres controverses contre les relativistes. L’absolu ne peut être mis en relation avec quoi que ce soit. Pas davantage faire l’objet de mesures.

 

Comment l’expérience, qui est relation, pourrait-elle mettre en évidence des phénomènes de nature absolue ? La mesure est une relation, aucune mesure ne peut concerner l’absolu.

 

Martin HeideggerOn peut être impressionné par le changement de perspective de la physique cosmique depuis un siècle. Rejoignant la vision des théories de l’Évolution, tout serait ainsi plongé dans la temporalité, pour reprendre le mot de Heidegger qui hésitait à faire coïncider le temps lui-même avec la réalité matérielle lorsqu’il s’est opposé à l’identité cartésienne de l’existence et de l’espace.

 

Mais, la physique contemporaine regorge de constantes, d’invariants, de lois immuables, voire d’absolus. D’où viennent ces déterminations immanentes pourrait-on dire ? On perçoit là comme un parfum d’universaux. Ante rem, in re ou post rem ? Elles sont là dès l’origine et la matière en formation s’y conforme absolument. Ce serait donc ante rem, ce qui renvoie avant l’instant zéro des physiciens modernes, vers l’éternité. En sorte que l’esprit est toujours confronté à la lancinante question de la nature du temps, comme au temps des plus anciens philosophes dont la mémoire a pu être conservée. 

 

, tout s’écoule, disait déjà Héraclite l’obscur. Derrière cette grande idée d’évolution qui apparaît dès les premières étapes de la pensée philosophique, il y aurait donc toujours un horizon figé, un fondement inaltérable ? Mais, comment un monde dont l’existence même participe du mouvement, pourrait-il contenir des invariants, des constantes qui conserveraient toujours les mêmes valeurs ? Des choses qui ne changeraient jamais ? Il n’y a d’ailleurs pas que ces constantes totalement invariantes, il y aussi des structures qui ne changeraient jamais. Les corpuscules, les particules et les atomes auraient une structure absolument déterminées dès leur apparition et ne pourraient changer en aucune manière !

 

Pour Aristote aussi, comme pour saint Thomas à sa suite, l’Univers était mouvement, évolution, changement. Mais, ces mouvements reposaient sur des absolus : les fameuses orbes sphériques éternelles centrées sur le point central de la chute de l’élément « terre », lourd per se.

 

La connaissance s’étend. Le figé s’anime. Mais l’absolu revient inévitablement, à une échelle différente sans doute. La position de l’esprit est-elle changée ?

 

Nous sommes ainsi dans la même perspective, vu d’un autre endroit, où tout est mouvement, évolution, changement. Mais ces mouvements reposent encore sur des absolus. Les invariants de la physique moderne. Aussi faut-il penser que la philosophie n’a pas dit son dernier mot, malgré les illusions des relativistes :

 

« La philosophie générale ne joue plus que le rôle d’un fond historique, d’un contexte littéraire », et « les diverses branches de la sociologie, des sciences économiques, historiques, de la psychologie se partagent les restes d’une vétuste Morale et d’une Philosophie Générale périmée » (Professeur M.A. Tonnelat, Histoire du principe de Relativité, © Flammarion, 1971, p. 485 et 486).

 

La vision scientifique conditionne notre génération. C’est la vision exprimée par Madame Tonnelat à l’égard de la philosophie.

 

Les scientifiques ont précipité l’absolu dans le monde expérimental, le monde physique. Des invariants, des constantes, des absolus, peuplent l’Univers en arrière plan de toute réalité. J’ajouterais bien ici que le temps aussi a été comme incarcéré dans le monde physique, mais c’est là un problème difficile. Saint Augustin, reprenant les mots de Plotin (traité 45 dans la troisième ennéade Ó ed. des Belles Lettres, 2002, p.207), n’a pas voulu s’y aventurer.

 

Ces invariants, absolus et immanents, seraient pourtant des réalités physiques, si vous pardonnez ce pléonasme. L’absolu serait dans le monde expérimental.

 

Le drame est que l’absolu intégré au monde expérimental se trouve ainsi en amont de l’homme et de son esprit. On peut dire qu’il est le substrat de toute chose. Il règne sans partage depuis le plus infime élément du monde minéral jusqu’au cerveau de l’homme. L’homme ne se différencie donc en rien de l’animal, de la plante, de la matière brute, si ce n’est, par référence à Teilhard de Chardin, par sa complexité.

 

Pourtant, l’homme a bien plus qu’une complexité inégalée, il a aussi accès à l’absolu. Car malgré les savants, l’absolu est pensé. L’infini aussi. Une origine de l’Univers n’élimine en aucune manière l’idée que nous avons de l’éternité. Comment ces absolus pourraient-ils être accédés par les perceptions qui sont essentiellement une relation ?

 

C’est d’ailleurs là le problème crucial de la philosophie d’Aristote. Dans sa théorie, l’essence nous parviendrait par les sens : « Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu ». Comment l’absolu pourrait-il être l’objet d’une relation sensorielle ? Les sens auraient une dimension transcendantale ?

 

Comment nous parvient la perception des objets ? Pour la vue, la lumière nous apporte leurs couleurs, les ombres, leurs positions relatives. La lumière transmet-elle aussi l’essence de la chose perçue ? Comment une longueur d’onde et une intensité pourraient-elles contenir l’absolu ? Il faudrait que la lumière ait une dimension transcendantale !

 

Le problème de l’absolu ne se poserait plus aujourd’hui grâce à la science. Tout serait relatif, ce qui est d’ailleurs entièrement contraire aux postulats absolus des scientifiques, tant dans la relativité que dans la mécanique quantique. Mais, ils mettent ces absolus dans le monde expérimental.

 

Pourtant, la négation du monde transcendantal, le rejet du monde des absolus, est dénoncée par les récents développements de la linguistique. On peut les ramener à un problème simple : le problème des dictionnaires. Ils définissent les mots. Tous les mots ? Comment serait-ce possible ? Il faut bien des mots donnés au départ, sinon on ne fait que tourner en rond comme l’écureuil dans sa cage.

 

Ces mots sont une infime partie des idées de Platon. Platon lui-même a d’ailleurs rejeté, comme  nous avons vu, la thèse qu’il avait posée dans le Timée, attribuant à chaque objet une idée dont il serait la copie. Il n’y a en réalité qu’un nombre très limité d’idées premières nécessaires au langage. Ce sont les idées simples de Descartes. Kant les a appelés des concepts transcendantaux. Hegel, de son côté, a proposé un mode de formation de ces « universels » : la fusion dialectique dans l’affrontement des contraires. Ces mots n’ont pas de définition.

 

Les matérialistes soutiennent que ces mots correspondent à des créations de l’esprit de l’homme. Il s’agirait d’une conceptualisation des perceptions. Mais alors, l’esprit doit avoir une dimension transcendantale, puisque aucune organisation du monde physique, quelle que soit sa complexité, ne peut délivrer un absolu. Une organisation du monde physique n’est, par nature, qu’un ensemble de relations. L’absolu exclut toute relation. L’infini, autre concept de base, ne peut d’ailleurs tenir dans aucun système physique. Or, nous avons tous à l’esprit les mêmes concepts. On ne peut avoir une idée personnelle de l’éternité ou de l’absolu. C’est encore plus évident pour le concept d’unicité qui exclut toute pluralité. Il y a une base langagière commune à tous les hommes sans laquelle il n’y a aurait pas de langage humain. Cette base n’est pas faite de mots qui diffèrent essentiellement selon les langues, mais de concepts.

 

Aussi, l’homme, par cet accès au monde transcendantal, est de nature totalement différente de l’animal, même le plus évolué. Dans un sens différent de l’Évangile, on pourrait dire qu’un « grand abîme » sépare l’homme de l’animal, de la plante et de la matière. Et il ne s’agit pas même de l’âme qui rend l’abîme abyssal, si l’on peut dire.

 

Le concept d’esprit, appliqué à l’homme, rend impossible le matérialisme brutal des positivistes. Brutal par ses atroces conséquences pour des dizaines de millions d’hommes qui en furent les victimes, sans compter les innombrables victimes morales.

 

Il repose aussi le problème de la vérité. Il faut ici préciser un peu les choses. La logique est le fonctionnement, semble-t-il naturel du cerveau, partie essentiellement corporelle. Elle est donc innée, comme en conviennent Aristote et saint Thomas d’Aquin.

 

Ils affirment aussi, et on ne peut guère en douter, que l’intelligence est jugement. Un jugement repose sur trois ordres : le fait, le juge et le critère. Le jugement est une activité cervicale qui consiste à comparer les déterminations livrées par les perceptions, ou tirées de la mémoire par la seule pensée, à des critères. Les critères sont les déterminations conceptualisées par l’esprit. Ainsi, Cicéron, un juriste éminent, a-t-il pu, dans son interprétation du Timée, s’interroger sur le problème de l’indépendance du juge et le caractère du critère. Si le critère repose sur le fait à juger, quelle est sa valeur ? C’est pourtant bien le cas pour les concepts dans le système d’Aristote. Et le juge ? Il a lui-même forgé les concepts. C’est un peu le jugement du KGB : vous êtes coupables parce que vous êtes jugé par la justice du KGB.

 

Bien sûr, tant qu’il s’agit de savoir si cet objet dans le ciel est un avion ou un oiseau, il n’y a guère de problèmes. Que dire si l’on parle de la vérité ?

« Est-ce à dire qu’il n’y a pas de vérité ? Le relativisme pourrait-il donc s’étendre même aux sciences exactes ? Rien n’est-il véritablement crédible ? »

 

La vision transcendantale de l’esprit ouvre une porte. La mémoire humaine reçoit aussi des déterminations par la perception interne, en quelque sorte, de l’esprit sur les idées transcendantales. La mémoire ne peut pas contenir d’absolu, ni l’infini évidemment, pas même le continu. Aussi, la conceptualisation de la vision de l’esprit sur le monde transcendantal est, d’une certaine manière, inverse de la conceptualisation des perceptions du monde expérimental. Les idées absolues sont relativisées pour être mémorisées. Mais, l’esprit a toujours un regard vers l’absolu, comme vers la perfection, qui permet d’améliorer sans cesse les données mémorisées. L’homme a conscience de l’absolu. C’est d’ailleurs la grande critique que Leibniz porte sur l’indétermination de Descartes. À l’extrême, nous avons conscience de l’existence de Dieu, et le nier revient, en pure logique, à le reconnaître. Du moins, si l’on croit en Dieu, on accède à la pensée de son Amour absolu, bien sûr inexprimable. Mais, la conscience est là.

 

C’est pourquoi, dans les jugements qui portent sur les concepts purement intellectuels, le critère est vraiment indépendant du fait et du juge. C’est le cas dans la géométrie d’Euclide par exemple, seul domaine humain où s’applique sans restriction le principe de l’unicité causale spécifique d’Aristote, justement parce qu’il s’agit d’absolus seulement. Il n’en va pas de même lorsque des axiomes sont ajoutés pour élargir l’horizon mathématique. Dès lors la spécificité, ou caractère absolu, des prémisses n’est plus assuré, comme Gödel l’a montré.

 

L’idée de vérité est inaccessible absolument bien sûr, mais elle existe certainement, car elle nous est donnée par le monde transcendantal auquel notre esprit a accès et il en tire une capacité d’amélioration sans limites. C’est une autre manière d’exprimer la formule thomiste :  « Le désir de connaître la vérité reste le moteur de la raison ».

 

Mais peut-on dire qu’ « il y a bien une vérité que le physicien approche de plus en plus par ses théories sans jamais l’enfermer ». Onfray a écrit une chose surprenante qui montre qu’une part de conditionnement de la pensée aux positions dominantes du moment est malheureusement inévitable : « Parfois, quelques vérités incontestables (en physique, en biologie, en chimie, en histoire : des faits, des dates, des formules) ne souffrent pas la discussion, car une expérience sans cesse possible à répéter atteste leur validité et les certifient en tous lieux et en tous temps, mais en dehors de ce petit capital de vérités irréfutables, il n’existe que du changement. » (Antimanuel de philosophie, © Bréal, 2001 p. 297).

 

On veut bien penser que la science ira en s’améliorant. Mais, toute négation des principes mêmes de la physique actuelle ne peut être que le fait de personnes mal informées. Ils sont proprement irréfutables, aussi contraires qu’ils soient à la logique humaine. C’est ce qu’exprime le professeur Bernard d’Espagnat. Crédit : physicsworld.comd’Espagnat, qui va d’ailleurs beaucoup plus loin que l’ensemble de ses jeunes collègues plus prudents.

 

Par exemple, l’affirmation que « l’incertitude est une donnée du réel, elle n’est pas le produit d’une ignorance » s’exprime par le principe d’Heisenberg, fondement incontestable de la science pure, pour reprendre l’expression de Louis de Broglie pour qualifier la science mathématique définie par Poincaré dans la mouvance positiviste.

 

Pourtant, on est en droit « d’envisager deux formes de doute :

1/ Le questionnement qui fait seulement droit à l’intelligence et à la raison.

2/ Le soupçon qui entraîne à rejeter toute forme de crédibilité. »

 

La vision axiomatique et mathématique de la physique est une pure convention. Les prétendues lois de la physique sont, en fait, la mesure de ce que nous ignorons. Mais, l’homme de notre siècle ne veut pas penser que l’on pourrait un jour comprendre ce qu’il ne comprend pas aujourd’hui. Les progrès postulés de la science auraient propulsé l’homme actuel dans une autre dimension intellectuelle. Il applique la méthode scientifique. Il serait en mesure de tout comprendre et ceux qui nous suivrons devraient inéluctablement passer par nos voies pour avancer sur le peu de chemin qui resterait à parcourir.

 

Karl Popper : A quoi reconnait-on une science? dans articles popper-284x300Or, comme l’ont montré avec force les philosophes de l’école Analytique, dite Américaine, comme Popper, la méthode scientifique ne porte par elle-même aucune forme de preuve. Aucune expérience ne pourra jamais démontrer qu’une théorie est vraie. Nul ne met plus en doute cette évidence. Aussi imposant que soit le nombre de confirmations expérimentales, une théorie n’est jamais une certitude. Le corollaire, moins connu, et bien irritant, est qu’aucune expérience ne peut davantage démontrer qu’une théorie est fausse. C’est un problème simple de logique formelle. En effet, cette expérience permettrait de prouver l’exactitude de la théorie qui consisterait à supposer que la théorie en question est fausse.

 

Les scientifiques sont en réalité confrontés à une multitude de difficultés et à d’innombrables paradoxes.

 

Commençons par le plus grave.

 

La mécanique relativiste, et principalement la relativité générale, considère les phénomènes de la nature comme des réalités mathématiques. Il n’y aurait rien à chercher derrière la courbure d’espace qui ferait la gravitation. Or, la courbure d’espace est essentiellement continue.

 

La mécanique quantique, de son côté, considère que la Nature est essentiellement quantifiée. Ces deux positions sont inconciliables. C’est pourquoi les quantistes tentent de rendre la gravitation corpusculaire. C’est la fameuse théorie des cordes. Ces cordes seraient la structure de particules qui restent à découvrir. Le problème reste pourtant entier, car ces cordes sont des espaces géométriques de nature mathématique et donc continues par nature. L’incohérence change seulement de niveau.

 

Pendant trente ans, de fortes têtes mathématiciennes ont planché sur la mise en cohérence de la mécanique quantique et de la relativité générale. On a vu des cordes de toutes les dimensions. La polémique ne provient pas de quelque journaliste en manque de sensationnel, mais de professeurs d’université. C’est fini. Mais le paradoxe reste !

 

 

 

Le professeur Selleri a démontré que l’explication euclidienne relativiste de l’expérience de Sagnac est paradoxale. Or, il n’y a, à ce jour, aucune explication reconnue par la communauté scientifique.

 

Les résultats des analyses statistiques du professeur Allais sur les mesures de Miller avec un interféromètre de Michelson sont ignorés par les relativistes. Les mesures des anomalies des visées optiques d’Esclangon sont totalement rejetées sans l’ombre d’une intention d’en rendre compte.

 

 

 

Pendant dix ans, tous les candidats astronomes ont dû, passage obligé, concourir à la recherche de la masse manquante des galaxies et de l’Univers. Il manque 90% de la masse ! un rien ! Quelques planètes pour les plus chanceux. Les autres, dégoûtés, sont partis dans l’industrie. C’est le cas d’un de mes bons amis polytechniciens, qui avait choisi cette voie peu demandée. Ne lui parlez plus d’astronomie.

 

Des courbes rafistolées ont rendu compte de l’expérience Gravity Probe B. On a choisi de montrer une période où justement la décroissance coïncide avec la position de la Terre. On ne veut pas voir des oscillations inexpliquées, de fréquence double de celle des grandes marées, symptomatiquement présentes sur les quatre courbes.

 

 

Quatre LIGO dans le monde (Livingston, Hanford, Pise et Hanovre), et un VIRGO (Cascina) gigantesques interféromètres de Michelson, n’ont pas permis de découvrir la moindre trace d’ondes gravitationnelles. On en projette un nouveau, encore plus grand, aux Indes.

 

Une anomalie tectonique d’une montagne proche du Gran Sasso expliquerait les vitesses excessives de neutrinos provenant du VLHC. C’est donc que les nouvelles mesures, faites après le redémarrage du VLHC et après réparation des erreurs de câblage, ont encore mis en évidence des vitesses trop élevées. On publie moult détails sur la tectonique. Mais, rien sur les nouvelles mesures ! Et pourtant, quand bien même les mesures seraient erronées, il serait du plus haut intérêt de vérifier si elles sont liées à l’énergie en jeu dans le VLHC. On ne veut pas le savoir.

 

Mais, c’est évidemment dans la mécanique quantique que l’accumulation des paradoxes prend sa véritable dimension. Dès l’origine de cette spécialité, les scientifiques n’ont reculé devant aucun bond en avant. La conception planétaire de l’atome n’est plus qu’une image d’Épinal. Rien, pourtant, n’est venu remplacer le paradoxe des trajectoires stationnaires. Ce postulat, imaginé dès l’origine, est en réalité un paradoxe. À l’autre extrémité, à la fin du XXe siècle, les expériences optiques du professeur Aspect nécessiteraient des transferts d’information plus rapides que la lumière. Les physiciens ont imaginé l’intrication quantique pour répondre à ce défi. Les particules et les photons portent des informations liées. Le paradoxe en est-il levé pour autant ?

 

Comme ces pauvres paumés qui errent dans les petits matins en rêvant encore du Grand Soir, nos scientifiques pensent peut-être, dans la grande mouvance hégélienne, que l’accumulation des paradoxes, l’accumulation quantitative des paradoxes, apportera le saut qualitatif vers la connaissance définitive, totale, absolue en un mot. Leurs contemporains musiciens accumulent les dissonances dans leur quête du saut qualitatif vers la musique absolue. Les artistes accumulent les horreurs dans la même perspective démente. On en voit même des exemples dans nos églises et dans nos cathédrales. Des pièces de bois mal équarri, des tôles tordues, sont proposées pour soutenir la prière.

 

Les scientifiques se font admirer en se mettant sous l’ombrage des progrès de la technologie. Il faut rappeler que le transistor, la base la plus fondamentale de tous les ordinateurs, des téléphones mobiles, de toute l’électronique, n’a nullement été inventé par des scientifiques spécialistes de la mécanique quantique, mais par des techniciens de Bell. La théorie des transistors a été élaborée après coup.

 

Or, le transistor est la base même de l’essor vraiment extraordinaire des communications entre les hommes. De son côté, les immenses progrès de la médecine ne doivent rien aux théories de la physique actuelle. Car, tous les moyens d’examen qui ont permis ces progrès n’ont aucun rapport avec la relativité et la mécanique quantique que ce soient le scanner, la résonnance magnétique ou l’échographie. Ces procédés résultent de découvertes faites, d’ailleurs, par hasard, et non comme résultat d’une approche théorique. Bien plus, leur développement actuel n’a été rendu possible que grâce à l’informatique, totalement déconnectée des lubies mathématiques de nos partisans de la science pure reposant exclusivement sur les outils de l’analyse différentielle. L’informatique n’est pour eux qu’un instrument de résolution de leurs équations, alors que les chimistes en font déjà un instrument de modélisation directe, reléguant au musée les outils purement mathématiques.

 

Rien ne peut ébranler la foi aveugle et pathétique de nos scientifiques, relativistes et spécialistes de la mécanique quantique. Ils ne veulent pas tenir compte de l’expérience de Sagnac. Ils n’ont cure des résultats d’Allais. La masse et l’énergie manquantes ne sont que de faux problèmes. De la même manière que, pour les marxistes, il y a les vrais faits de la praxis, il y a les bonnes expériences de la science. Les autres faits, les autres expériences n’existent pas tout simplement :

 

« Non licet esse ».

 

La science pure s’approcherait de plus en plus de la connaissance totale de l’Univers. Aucun paradoxe, aucune expérience contraire, ne peut altérer la valeur irréfragable des théories mathématiques de la science pure.

 

Pourtant, l’Histoire regorge de théories fausses, aujourd’hui oubliées. C’était avant Newton, avant Einstein. On ne peut plus penser comme avant.

 

 

Des visionnaires comme Galilée ont « bousculé les idées existantes ». Mais ces temps sont révolus. La voie de la Science pure est irréfutable, définitive. C’est ce qu’écrivait une des plus célèbres relativistes, le Professeur Tonnelat : « La Relativité constitue une authentique révolution, source même d'un nouvel humanisme. C’est un bond en avant sans précédent, un renouvellement inouï de l'Histoire et de la philosophie. L’inéluctable relativité a suffisamment démontré son inépuisable fécondité pour qu'il soit enfin parfaitement vain de revenir sur une vision irremplaçable, sur un nouveau choix éthique transformant la philosophie, l’art et les sciences mêmes en ferments inaltérables ».

 

C’est pathétique ! L’erreur n’est plus possible, sauf, peut-être, sur des détails sans impact sur l’architecture de l’ensemble.

 

La valeur de la Science actuelle reste un dogme intouchable.

 

Le nombre d’initiés est infime. Aussi, on pourrait penser que tout cela est aujourd’hui sans influence et, finalement, sans importance. En réalité, l’irruption absurde de l’absolu dans le monde matériel a bouleversé la philosophie. Et réciproquement, des concepts absolus de la pensée se sont trouvés précipités dans le relativisme du monde expérimental.

 

C’est ainsi que toutes les œuvres philosophiques du passé ne sont plus considérées que sous l’angle historique, et bien entendu dans la mouvance, encore, de la dialectique hégélienne dont on ne retient qu’une fausse interprétation matérialiste, celle des marxistes. Or, Hegel ne parlait que de la pensée. L’idée qu’il puisse exister des contraires exclusifs dans le monde matériel, le monde expérimental, est une sottise qui faisait fulminer Sartre même : « la science ne sera jamais dialectique ».

 

S’il y a des absolus, des invariants, dans le monde expérimental, l’esprit n’a plus alors aucune supériorité sur la matière brute. C’est bien ce que l’on lit et entend à longueur d’année dans tous les médias. Nous ne serions pas même des roseaux pensants, car nous ne serions rien d’autre qu’un agrégat de molécules. On pense ici aux cinq agrégats bouddhistes. Mais, pour le Bouddha, le Soi n’est pas dans ces agrégats. Le Soi échappe à toute nécessité. Il est indéfinissable. C’est ce que dira saint Augustin sous une autre forme.

 

La science actuelle rejette ces pensées dans les catacombes de l’Histoire des philosophies. On peut penser, bien au contraire, que la merveilleuse science du XXe siècle a fait plonger l’esprit dans les plus profonds abysses de sa courte histoire.

 

Les scientifiques n’accordent de valeur qu’à la méthode axiomatique qui consiste à définir des objets et à les manipuler en restant conformes aux résultats expérimentaux. Ils définissent ainsi la droite, l’infini, enfin tous les termes qu’ils utilisent. Comment est-ce possible ? C’est aussi le but des dictionnaires, mais tout le monde sait bien que l’on tourne en rond dans un dictionnaire. Il faut nécessairement des mots connus d’avance pour rompre le cercle. Pour les scientifiques, la droite est le plus court chemin entre deux points. Comment s’en assurer ? Par la mesure, ce qui nécessite un étalon, lui-même plus courte distance entre deux points prédéfinis. C’est un cercle vicieux. De même, l’infini serait un nombre aussi grand que l’on veut. Mais que reste-t-il entre ce nombre immense et l’infini ? L’infini encore, en sorte que cet infiniment grand de la définition est aussi bien infiniment petit.

 

Ces mots que nous acceptons sans définition correspondent à des idées ou concepts qui ont une nature absolue. Le droit de la géométrie, comme le continu et l’infini, sont non seulement indéfinissables, mais aussi absolus. L’absolu lui-même est un de ces concepts indéfinissables.

 

L’esprit a ainsi accès à des notions absolues. Par leur nature même, ces notions ne peuvent être portées par des agrégats d’atomes qui appartiennent au monde expérimental et ne sauraient en aucune manière porter ne serait-ce que l’infini. Certes, le cerveau pense l’infini, mais c’est comme l’alias des informaticiens. Contrairement à la vision des Nominalistes, le mot, l’alias, correspond à une espèce indéniable de réalité puisque nous le pensons. D’ailleurs, l’idée même de célérité absolue de la lumière des relativistes, montre bien que l’esprit peut parfaitement concevoir l’absolu : il s’agit d’un mouvement qui ne dépendrait de rien. C’est bien là l’absolu pour le mouvement et non pas une approximation ou une indétermination à la Descartes.  Les particules ne peuvent atteindre en aucune manière une telle vitesse sauf le photon, être physique s’il en est, qui lui accède exclusivement à cette vitesse.

 

Quelle est cette réalité derrière les idées absolues ? Le Bouddha avait raison. Il est vain de vouloir le savoir. C’est ce que Platon n’a cessé de répéter et d’innombrables philosophes après lui. Mais aussi Aristote et saint Thomas d’Aquin, comme l’a si bien montré Sertillanges dans son interminable développement sur le libre arbitre.

 

Parmi ces idées, il en est une que notre époque, poussée par la science, rejette obstinément. C’est l’idée de Dieu. Idée absolu et donc unique, nécessairement, comme le Bouddha lui-même ne cessait de le répéter. Les dieux de l’Hindouisme sont des intermédiaires entre Dieu et les hommes. Ce sont un peu les anges de la Bible, que l’on retrouve dans l’Islam. Mais il n’y a, il ne peut y avoir, qu’un seul Dieu. Les écrits d’Akhenaton sont les premières mentions de l’unicité divine, mais elle est inhérente à l’idée même de Dieu.

 

Les matérialistes, c'est-à-dire à peu près tous les scientifiques, nient l’idée même de Dieu. Il faudrait penser que nous serions libres d’adopter les idées qui nous conviennent. C’est le grand leitmotiv, leur argumentaire pour défendre leurs dogmes. Mais, ils mettent dans le monde expérimental des absolus et des invariants imprescriptibles qui annihilent absolument cette pensée que l’on pourrait être libres de choisir les idées qui nous conviennent. C’est une monstrueuse incohérence intellectuelle. Ce ne sont plus les idées qui sont données à l’esprit, mais les savants qui édictent les idées que tous nous devons accepter sans débats. Elles seraient prouvées par l’expérience. Outre que, comme je l’ai dit, l’expérience ne pourra jamais rien prouver, les absolus et les invariants ne sont pas accessibles à l’expérience qui est relation.

 

D’ailleurs, du seul point de vue de la logique formelle, l’affirmation de l’inexistence de l’idée de Dieu, est équivalente à l’affirmation de son existence puisque, dans les deux positions, l’idée de Dieu est présente. Notre esprit a accès à l’idée de Dieu comme à toutes les autres idées absolues. Cet accès lui donne une nature singulière dans la Nature. On parle parfois de capacité à abstraire, à conceptualiser, art dont les Français seraient les grands amateurs. Mais, cette capacité même nous est donnée et n’est pas de nature relationnelle puisqu’elle concerne d’abord l’absolu. L’esprit de l’homme n’est donc pas seulement un agrégat matériel. Il accède à la transcendance.

 

À présent, à quelle réalité correspondent ces idées absolues et d’abord l’idée de Dieu ? Nous ne pouvons pas le savoir par nos perceptions bien évidemment. Le mythe de la caverne de Platon est impossible. Nous ne pouvons pas nous retourner pour voir d’où vient cette lumière qui produit les ombres de nos perceptions en se reflétant sur les idées.

 

La pensée même d’être ainsi dans l’obligation de penser selon des idées qui nous sont données est insupportable à nos contemporains, au soixante-huitard essentiellement. Même limitées à quelques absolus, il ne veut pas de ces idées, bien qu’assez paradoxalement, il s’incline respectueusement devant le scientifique qui met l’absolu dans le monde matériel. Mais, comment sort-il du dictionnaire ? Par la volonté d’ignorer ce qui le gêne. Il ne veut pas voir que l’accès à la transcendance nous entraîne au-delà de la nécessité. Bien loin d’être une forme d’esclavage, c’est au contraire la libération de l’esprit au-delà de la nature matérielle de notre organisme et de notre cerveau même, pourtant organe de la pensée. Et cette ouverture vers l’absolu n’est pas d’abord un accès au mystique.  C’est, avant tout, un accès à la pensée.

 

Ensuite, la pensée de Dieu rejoint les questions de la Création et du mystère de l’homme, le mystère du don du libre arbitre, le mystère du don de l’accès à l’absolu, à la transcendance, d’abord. Dès lors, il y a peut-être plusieurs chemins. Mais, tous vont à Rome, si je me fais comprendre.

 

Certainement, nous ne vivons que dans un seul monde. Mais, ce monde a trois natures intégrées : le monde expérimental, celui de nos perceptions, le monde transcendantal, celui de l’esprit et des concepts, et le monde divin, celui de l’âme.

 

C’est une autre manière d’exprimer que l’homme a trois natures, corps, esprit et âme.

 

Je vous prie d’agréer, Monseigneur, l’expression de ma considération la plus filiale et distinguée.

 

 

Jean de Climont

 


Paris, 21 October, 2016

 

 

 

Au Père Delort-Laval,

 

 

Mon Père,

 

 

Mon épouse se joint à moi pour vous remercier des deux très intéressants exposés que vous venez de faire à la paroisse dans le cadre des cours dits Béta.

 

Bien que mon épouse ne soit pas du tout scientifique, elle a parfaitement saisi ce que vous avez voulu nous dire en particulier sur l’évolution et sur Teilhard de Chardin.

 

Nous ne pourrons malheureusement pas venir le 4 février, car nous avons programmé depuis longtemps un « changement d’air » vers le Sud. Je ne manquerai pas d’aller lire ce qui sera mis sur le site de la paroisse.

 

Je voudrais ici faire un commentaire, plus que poser une question.

 

Vous avez exposé l’impressionnant changement de perspective de la physique cosmique depuis un siècle. Rejoignant la vision de la, ou des théories de l’Evolution, tout serait ainsi plongé dans la temporalité, pour reprendre le mot de Heidegger qui hésitait à faire coïncider le temps lui-même avec la réalité matérielle lorsqu’il s’est opposé à l’identité cartésienne de l’existence et de l’espace.

 

Mais dans le même élan, vous avez évoqué les constantes. La physique contemporaine regorge de constantes, d’invariants, de lois immuables, voire d’absolus. D’où viennent ces déterminations immanentes pourrait-on dire ? On perçoit là comme un parfum d’universaux. Ante rem, in re ou post rem ? Elles sont là dès l’origine et la matière en formation s’y conforme absolument. Ce serait donc ante rem, ce qui renvoie avant l’instant 0 des physiciens modernes, vers l’infini. En sorte que l’esprit est toujours confronté à la lancinante question de la nature du temps comme au temps des plus anciens philosophes dont la mémoire a pu être conservée. 

 

Penta Rhei disait déjà Héraclite. Derrière cette grande idée d’évolution qui apparaît dès les premières étapes de la pensée philosophique, il y aurait donc toujours un horizon figé, un fondement inaltérable ? Pourtant, cet horizon recule à chaque époque, si ce n’est à chaque génération. La connaissance s’étend. Le figé s’anime. Mais l’absolu revient inévitablement, à une échelle différente sans doute. La position de l’esprit est-elle changée ?

 

Pour Aristote aussi l’univers était mouvement, évolution, changement. Mais ces mouvements reposaient sur des absolus : les fameuses orbes sphériques éternelles centrées sur le point central de la chute de l’élément « terre », lourd per se.

 

Nous sommes ainsi dans la même perspective, vu d’un autre endroit, où tout est mouvement, évolution, changement. Mais ces mouvements reposent encore sur des absolus. Les invariants de la physique moderne. Aussi faut-il penser que la philosophie n’a pas dit son dernier mot, malgré les illusions des relativistes :

 

« La philosophie générale ne joue plus que le rôle d’un fond historique, d’un contexte littéraire », et « les diverses branches de la sociologie, des sciences économiques, historiques, de la psychologie se partagent les restes d’une vétuste Morale et d’une Philosophie Générale périmée » (Professeur M.A. Tonnelat, Histoire du principe de Relativité, © Flammarion, 1971, p. 485 et 486).

 

À vrai dire, plus personne aujourd’hui ne « croit » à la science. Nos enfants n’envisagent qu’avec réticence des études scientifiques, mise à part l’informatique.

 

Mais comme vous l’avez souligné, la vision scientifique conditionne notre génération. C’est la vision exprimée par Madame Tonnelat à l’égard de la philosophie, que je viens de mentionner.

 

Les scientifiques ont précipité l’absolu dans le monde expérimental, le monde physique. Des invariants, des constantes, des absolus peuplent l’Univers en arrière plan de toute réalité. J’ajouterais bien ici que le temps aussi a été incarcéré dans le monde physique, mais c’est là un problème difficile.

 

Ces invariants, absolus et immanents, seraient pourtant des réalités physiques, si vous pardonnez ce pléonasme. L’absolu est dans le monde expérimental. Il est donc relativisé, puisque mesurable. Ce n’est pas ce paradoxe qui me retient pourtant.

 

Le drame est que l’absolu intégré au monde expérimental se trouve ainsi en amont de l’homme et de son esprit. On peut dire qu’il est le substrat de toute chose. Il règne sans partage depuis le plus infime élément du monde minéral jusqu’au cerveau de l’homme. L’homme ne se différencie donc plus en rien de l’animal, de la plante, de la matière brute, si ce n’est, comme vous l’avez aussi rappelé par référence à Teilhard de Chardin, par sa complexité.

 

Pourtant, l’homme a bien plus qu’une complexité inégalée, il a aussi accès à l’absolu. Car malgré les savants, l’absolu est pensé. L’infini aussi. Une origine de l’Univers n’élimine en aucune manière l’idée que nous avons de l’éternité. Comment ces absolus pourraient-ils être accédés par les perceptions qui sont essentiellement une relation ?

 

C’est d’ailleurs là une question qui se pose aussi pour le système d’Aristote et pour ceux qui, comme saint Thomas d’Aquin, on reprit sa théorie de l’essence qui nous parviendrait par les sens : « Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu ». Comment l’absolu pourrait-il être l’objet d’une relation sensorielle ? Les sens auraient une dimension transcendantale ?

 

Comment nous parvient la perception des objets ? Pour la vue, la lumière nous apporte leurs couleurs, les ombres, leurs positions relatives. La lumière transmet-elle aussi l’essence de la chose perçue ? Comment une longueur d’onde et une intensité pourraient-elles contenir l’absolu ? Il faudrait que la lumière ait une dimension transcendantale !

 

Le problème du monde transcendantal ne se poserait plus aujourd’hui grâce à la science. Tout serait relatif, ce qui est d’ailleurs entièrement contraire aux postulats absolus des scientifiques, tant dans la relativité que dans la mécanique quantique. Mais, ils mettent ces absolus dans le monde expérimental, où nécessairement ils sont relativisés. Ce qui n’est pas un mince paradoxe.

 

Pourtant, la négation du monde transcendantal, le rejet du monde des absolus, est dénoncée par les récents développements de la linguistique. On peut les ramener à un problème simple : le problème des dictionnaires. Ils définissent les mots. Tous les mots ? Comment serait-ce possible ? Il faut bien des mots donnés au départ, sinon on ne fait que tourner en rond comme l’écureuil dans sa cage.

 

Ces mots sont une infime partie des idées de Platon. Platon lui-même a d’ailleurs rejeté, dans le Parménide, la thèse qu’il avait posée dans le Timée attribuant à chaque objet une idée dont il serait la copie. Il n’y a en réalité qu’un nombre très limité d’idées premières nécessaires au langage. Ce sont les idées simples de Descartes. Kant les a appelés des concepts transcendantaux. Hegel, de son côté, a proposé un mode de formation de ces « universels » : la fusion dialectique dans l’affrontement des contraires. Ces mots n’ont pas de définition.

 

Les matérialistes soutiennent que ces mots correspondent à des créations de l’esprit de l’homme. Il s’agirait d’une conceptualisation des perceptions. Mais alors, l’esprit doit avoir une dimension transcendantale, puisque aucune organisation du monde physique, quelle que soit sa complexité, ne peut délivrer un absolu. Une organisation du monde physique n’est, par nature, qu’un ensemble de relations. L’absolu exclut toute relation. L’infini, autre concept de base, ne peut d’ailleurs tenir dans aucun système physique. Or, nous avons tous à l’esprit les mêmes concepts. On ne peut avoir une idée personnelle de l’éternité ou de l’absolu. C’est encore plus évident pour le concept d’unicité qui exclut toute pluralité. Il y a une base langagière commune à tous les hommes sans laquelle il n’y a aurait pas de langage humain. Cette base n’est pas faite de mots qui diffèrent essentiellement selon les langues, mais de concepts.

 

Parmi ces concepts, ces idées, il y a l’idée de « Dieu ». Nier l’existence de cette idée est aussi stupide que de nier la présence à l’esprit de l’idée d’éternité devant le physicien qui cherche l’instant 0. Ce qui rejoint le problème de la nature du temps, que j’esquive à nouveau par perplexité.

 

Pourtant, c’est ce qui s’est passé. Cette idée même de Dieu n’est plus jugée nécessaire. Elle a été relativisée avec tous les autres concepts transcendantaux, précipités dans le monde expérimental, dans le monde physique. Par respect pour la « Science », tous les philosophes se sont finalement inclinés et ont relativisé toute pensée. Bachelard n’est que le plus populaire.

 

Il m’a fallu ces trois pages pour parvenir à ce que je voulais dire. Le problème aujourd’hui est peut-être l’absence apparente de Dieu chez nos contemporains, mais ne faudrait-il pas, d’abord, qu’ils veuillent en accepter la pensée ? Comment faire croire au mystère de l’Incarnation, par exemple, là où il n’y a pas même la pensée de Dieu ?

 

Le cas du refus de cette pensée est rare, car essentiellement paradoxal. Refuser Dieu, c’est déjà avoir, dans sa pensée, l’idée de Dieu ; rien n’est perdu ! Le drame est que, pour nos contemporains, il n’y a pas même un refus, mais d’abord une ignorance. L’idée de Platon, de saint Augustin (forma), de Descartes, de Kant aussi, le concept, est confondu, dans le cadre de la pensée scientifique actuelle, avec un mythe, un rêve, une hallucination sans aucune existence puisqu’en dehors du monde expérimental, physique, il n’y aurait rien. 

 

Je vous prie d'agréer, mon Père, l'expression de mes sentiments filiaux.

 

 

Jean de Climont


 Paris, le 4 octobre, 2016

 

 

 

À Monseigneur Pierre Debergé,

 

 

Monseigneur,

 

 

Lors de votre intervention sur la Miséricorde aux Mardis de l’été de Saint-Jean-de-Luz, vous avez répondu à une question sur l’Islam, quelque peu hors sujet. Votre réponse était destinée à revenir au sujet de votre conférence.

 

Mais votre remarque m’a profondément frappée et avec la vivacité que j’ai la plus grande peine à maîtriser, je suis intervenu pour signaler que le rapport personnel avec Dieu n’existe en aucune manière dans l’Islam non seulement dans ce monde, comme vous le disiez, mais aussi au paradis.

 

Je vous prie d’abord de bien vouloir m’excuser pour mon intervention un peu abrupte.

 

J’ai consacré une partie de mon livre « Le Naufrage des Progressistes » à l’Islam. C’est là où j’avais compris ce paradoxe du paradis de l’Islam : Allah n’est pas au paradis.

 

Je vous prie d'agréer, Monseigneur, l'expression de ma respectueuse et sincère considération.

 

Jean de Climont

 

 


Paris, le 4 octobre 2016

 

 

 

 

Au Père François Jourdan

 

 

Mon Père,

 

 

Plusieurs ouvrages ont paru ces dernières années pour mettre en garde les Catholiques devant les difficultés réelles du dialogue avec les Musulmans.

 

J’ai particulièrement apprécié le vôtre par la précision et la profondeur des « perplexités » que vous énumérez tout en évitant les sujets facilement polémiques.

 

J’ai commencé à lire le Coran il y a dix ans. J’en ai par la suite lu quatre traductions différentes. Et pourtant, je m’aperçois aujourd’hui qu’un aspect essentiel m’avait complètement échappé. On sait bien que nous sommes conditionnés par nos convictions. Nous lisons plus souvent ce que nous pensons que ce qui est écrit. Au mieux nous lisons ce qui est écrit, mais nous l’interprétons à la mesure de nos pensées. Pourtant, je me suis beaucoup intéressé aux autres religions en particulier l’Hindouisme et le Bouddhisme. J’étais préparé à toutes les différences.

 

Mais il est tellement évident, naturel, logique que l’au delà de la mort est éternité et rencontre ou participation à l’Un, l’Absolu, le Créateur, Dieu aussi bien, que toute position contraire est inconcevable. Or c’est bien ce qui arrive avec l’Islam. Le bon Musulman prédestiné au paradis ne va nullement vers Allah ! Allah n’est pas au paradis ! 

 

Vous signalez page 30 de votre livre que les Catholiques cherchant la conciliation avec leurs frères Musulmans, et en tant qu’hommes ils le sont assurément, s’imaginent que « nous prions les uns et les autres pour entrer en relation avec Dieu ». C’est effectivement, comme vous le soulignez, un terrible malentendu. Il n’y a dans l’Islam aucune relation personnelle avec Allah, aussi bien du vivant du Musulman qu’après sa mort s’il est prédestiné au paradis.

 

Ce n’est pas là seulement l’objet d’une « perplexité », mais très certainement, l’aspect le plus déconcertant de l’Islam.

 

C’est ce que j’ai écrit dans mon livre « Le Naufrage des Progressistes » : « On peut même parler d’une incohérence majeure. Cette disjonction totale entre Allah et sa création est totalement paradoxale. L’Islam ramène toute l’espérance de l’homme dans l’au-delà à la satisfaction de besoins corporels. C’est une espérance purement matérialiste, niant entièrement la nature transcendantale de l’esprit humain. Contrairement à toutes les autres religions, l’Islam fait de l’homme ressuscité une bête de plaisirs. Alors que toutes les autres religions, et surtout les religions orientales, poussent l’homme après sa mort vers le haut, vers l’Absolu, accomplissement de sa nature transcendantale, l’Islam abaisse l’homme ressuscité au-dessous du niveau de la ceinture ! Un ventre et un sexe ! »

 

Je vous prie d'agréer, Mon Père, l'expression de ma respectueuse et sincère considération.

 

Jean de Climont

 


Le texte suivant accompagnait une lettre manuscrite de 2012 à un admirateur de Bernard d’Espagnat dont je n’ai pas conservé le nom.

 

 

 

D’ESPAGNAT

Commentaires sur le livre

Candide et le physicien

Du Professeur B. d’Espagnat

Les textes italiques sont extraits du livre du Professeur B. d’Espagnat

Candide et le physicien © Fayard, Paris 2008

Candide

Question 1 : Pour commencer, pouvez-vous nous rappeler et nous préciser comment sont nées la physique relativiste et la physique quantique ?

Bernard d’Espagnat

On dit pour cette raison que les notions de mouvement et de repos sont des notions relatives. Et les lois de la mécanique newtonienne sont parfaitement conformes à cette idée. Elles sont exactement les mêmes dans un bateau à quai et dans un bateau en mouvement rectiligne et uniforme sur une mer calme, et c’est là la raison qui fait que les personnes qui, hublots fermés, jouent au billard dans le lounge d’un tel bâtiment n’ont aucun moyen de savoir si elles naviguent ou sont au port.

 

Les lois de la mécanique des fluides ne sont nullement les mêmes pour un observateur au bord de la rivière et pour un observateur dans un bateau. L’eau n’a pas de mouvement par rapport au bateau entraîné par le courant alors qu’elle s’écoule pour l’observateur qui regarde la rivière. Bien sûr le passager du bateau n’est pas stupide et peut s’apercevoir que l’eau s’écoule s’il regarde la rive. Le relativiste n’a pas le droit de regarder par la fenêtre pour voir si le train bouge par rapport au sol.

 

La réalité, derrière cette affirmation relativiste, que reprend Espagnat, est qu’il n’y aurait pas de « dehors » à regarder lorsqu’il s’agit de la gravitation et des phénomènes électromagnétiques. C’est un postulat implicite. Il n’y a rien à chercher en deçà. Et la conséquence est, qu’ayant écrit l’équation de ces phénomènes, la science serait terminée. D’autres ont pensé avoir découvert la fin de l’Histoire.

 

« L’expérience fut menée à bien avec maestria par les physiciens Michelson et Morley mais, à la grande surprise de toute la communauté scientifique son résultat fut négatif. Aucun des effets attendus ne fut observé. (p 18)

 

Cette affirmation n’est pas tout à fait exacte. Les expériences de Morley et Michelson ont été refaites en 1925 et 1926 par un physicien renommé, le professeur Dayton Miller, qui a observé un effet moyen de 8 km/s. Il est vrai qu’une telle vitesse ne correspond pas à la valeur attendue. On pensait que l’éther était absolument fixe et que la Terre se déplaçait dans cet éther absolu. La conclusion est que cet éther absolument fixe qui remplirait l’Espace est impossible. Mais, ce n’est nullement la preuve que l’éther n’existe pas.

 

Les résultats ont été analysés par le professeur Allais qui a démontré qu’ils ne peuvent résulter en aucune manière d’une influence extérieure comme la température. Il a mis en évidence une corrélation indubitable des résultats avec la position de la Terre sur sa trajectoire autour du Soleil. En outre, la vitesse de la lumière varie avec sa direction. Ce qui est absolument contraire à la théorie de la relativité.

 

Il faut noter que la solution proposée par Allais est celle de Descartes : l’éther se déplace avec la Terre. Dans la théorie de Descartes, c’est l’éther qui entraîne la Terre en rotation autour du Soleil. Elle n’a donc pas de mouvement par rapport à l’éther en première approximation (le tourbillon de Descartes est circulaire alors que la Terre décrit une ellipse, et il y a d’autres irrégularités).

 

Il n’en reste pas moins que l’idée d’un éther parfaitement immobile dans l’espace était une erreur. Il n’y aura jamais d’absolu dans le monde expérimental. Il n’y a pas davantage de vitesse absolue. Ce en quoi la théorie de la relativité est impossible.

 

…. il existe bien un changement de coordonnées ayant pour effet que les équations régissant l’ensemble de la physique, lumière comprise, ont exactement la même forme dans deux repères en mouvement rectiligne et uniforme l’un par rapport à l’autre. Cela garantit la non détectabilité d’un quelconque mouvement absolu.

 

L’idée de mouvement absolu est effectivement une absurdité. A fortiori ne pourra-t-on jamais le détecter. Le problème que pose ce fameux changement de coordonnées (les fameuses formules de Lorentz) est qu’elle ne s’appliquent en aucune manière à la mécanique des fluides. Les équations du mouvement des fluides n’ont pas du tout la même forme dans deux repères de référence en translation rectiligne uniforme. La translation introduit une vitesse qui n’existe pas pour le fluide. Il faut donc retrancher la vitesse relative entre les deux repères. Les équations n’ont donc pas la même forme.

 

Ah, mais je n’ai rien compris évidemment. Les raisonnements relativistes et quantiques ne s’appliquent pas à la mécanique des fluides ni à la mécanique des matériaux. Einstein a qualifié ces sciences expérimentales de lumpen science. Je ne suis qu’un lumpen scientifique : un spécialiste de mécanique des fluides.

 

Le professeur d’Espagnat ne parle évidemment que de la science pure, selon le mot de Broglie pour qualifier la physique mathématique.

 

…..chose vraiment inattendue, dans le changement de coordonnées dont il s’agit, le temps est impliqué et modifié essentiellement de la même manière que l’espace, de sorte que l’on dit qu’il constitue, avec lui, l’espace-temps. Une conséquence est que le temps n’est pas le même, et ne s’écoule pas de la même façon, dans deux systèmes physiques en mouvement l’un par rapport à l’autre.

 

Le temps aurait ainsi une vitesse d’écoulement. Or, la vitesse est le rapport d’une distance parcourue à la durée du parcours. Dans quoi s’écoule le temps ? Quelle est aussi la durée du temps ? Où est le temps du temps ?

 

Le temps se compose de futur, de présent et de passé. Le passé n’existe plus. Le futur n’existe pas encore. Seul existe l’instant. Il n’a aucune durée. En outre, il ne peut y avoir qu’un seul instant. Tout l’Univers est dans le même instant.

 

Seul un philosophe, Bergson, a supposé que le passé et l’avenir existeraient au sein d’une dimension supplémentaire, accessible seulement par l’esprit. Ce n’est pas du tout la même hypothèse que celle de la relativité. Dans le système de Bergson, il n’y a qu’un seul instant, le même partout dans l’Univers. L’avenir de Bergson n’est ouvert qu’une fois quand il devient un instant, puis il est archivé définitivement au sein de sa quatrième dimension.

 

J’ai dans ma base de données de scientifiques dissidents des théories du temps quantifié. Alors les quanta de temps devraient probablement inclure un instant avec un peu de passé et de futur autour ! Ce genre d’hypothèses ne peut pas être falsifié, car nous n’aurons jamais accès à la durée infiniment courte qui serait la seule façon de montrer qu’ils ont tort.

 

La théorie de la relativité se fonde sur l’idée qu’il n’est pas possible d’être sûr que deux événements se sont produits dans le même instant, car il faut un certain temps pour communiquer l’information entre les lieux où les événements ont eu lieu. Les relativistes infèrent de ce fait qu’il y a autant d’instants que de lieux.. La conséquence de leur hypothèse est que le passé et le futur existent parce qu’un instant différent d’un autre appartient soit au passé soit au futur de ce dernier instant. Ce passé ou ce futur devrait exister. Ils existent pour un lieu où ils ne sont pas. C’est une hypothèse dénuée de signification.

 

Par ailleurs, la définition de la simultanéité de la théorie de la relativité repose sur cette idée qu’il ne peut y avoir de signal plus rapide que la lumière. Il y a là quelque chose comme un serpent qui se mord la queue, car cette définition est aussi en même temps la prémisse majeure de la relativité.

 

En plus, dès que la règle de calcul de la différence de temps entre deux repères de référence est supposée connue (c’est le groupe de Lorentz), il est très difficile de comprendre où est le problème de la simultanéité, car la correction liée permet de connaître, en fait, la simultanéité de deux événements distants.

 

Les postulats relativistes qu’il est impossible de s’assurer de la simultanéité et de l’existence d’un mouvement de translation uniforme permettent de rejeter a priori le paradoxe du professeur Selleri et les neutrinos plus rapides que la lumière avant même que le fait ne soit confirmé ! Dans tous ces cas, la simultanéité ne peut être établie : ils n’ont donc aucune valeur. 

 

Dans l’idée de ces physiciens, le rayonnement, c’est-à-dire les diverses manifestations du champ électromagnétique, était, au contraire, de nature purement ondulatoire, c’est-à-dire continu par définition.

 

On parle, par abus de langage, de mécanique des milieux continus pour la mécanique des fluides et pour la mécanique des matériaux. On sait bien qu’il n’en est rien. Les fluides comme les matériaux sont constitués de molécules et ne sont donc, en aucune manière, continus.

 

Ces fluides et matériaux transportent des ondes de pression ou de déformation, de nature ondulatoire, qui ne sont nullement continues. De manière très générale, c’est le paradoxe de d’Alembert : le continu n’a pas d’action. Les équations mathématiques de la mécanique des fluides sont de nature essentiellement continue. Elles ne permettent pas de trouver la moindre action sur les corps qui s’y meuvent. Il faut introduire dans l’équation des termes purement expérimentaux comme les frottements pour obtenir un effet ou alors utiliser la théorie cinétique des gaz qui est de nature essentiellement discontinue.

 

Il n’y a pas de phénomène continu dans le monde expérimental. Le continu a d’ailleurs quelque chose de l’absolu et on comprend donc qu’il soit impossible de trouver le continu dans la Nature.

 

Il y a une contradiction fondamentale entre la nature quantifiée des phénomènes de la mécanique quantique et la nature continue des phénomènes décrits par la relativité générale sous forme de courbure d’espace et donc d’équations mathématiques, continues par nature.

 

…cette « quantification » n’est pas simplement attribuable au processus d’émission du rayonnement et elle témoigne d’une sorte de structure granulaire du rayonnement lui même…. le rayonnement présentait des aspects ondulatoires et des aspects corpusculaires…

(confirmé par la question 4 : Que sont ces « ondes » dont, contrairement à ce qui est le cas des ondes sonores ou de celles qui peuvent apparaître sur un étang…)

 

Cette affirmation résulte d’une étrange erreur sur la nature des phénomènes ondulatoires dans les milieux, dits faussement continus. On voit bien qu’une pierre jetée dans l’eau produit des ondes circulaires. On en a déduit que les ondes dans les milieux fluides ou solides sont nécessairement sphériques.

 

Or, les choses ne se passent pas ainsi dans l’air. Le son est beaucoup plus directionnel que dans l’eau. En mettant ses mains en entonnoir devant la bouche, on limite sensiblement la propagation à un cône. Mais, de multiples réflexions laissent l’impression que le son se propage également dans toutes les directions. Il suffit de se placer dans une salle anéchoïde pour constater qu’il n’en est rien. Dans de telles salles, les parois sont recouvertes d’une multitude de prismes absorbants en sorte que les réflexions du son se trouvent pratiquement éliminées. Ces salles n’ont pas d’écho, d’où leur nom. Dans ces conditions, on ne peut entendre une personne qui parle qu’en se plaçant en face d’elle. La propagation du son n’est nullement sphérique comme on a pu le croire pendant des millénaires.

 

Les molécules de l’air sont assez indépendantes les unes des autres. Cependant, elles ont des formes relativement complexes et doivent parfois s’accrocher, en quelque sorte. Le son se disperse inévitablement. On peut fort bien imaginer un fluide constitué de minuscules sphères élastiques. La propagation des ondes de pression doit alors avoir une dispersion extrêmement faible par rapport à celle de l’air. Ainsi, un train d’ondes émis par les mouvements d’un corps dans ce fluide doit avoir une dimension transversale de l’ordre de grandeur de ce corps. Mais cette dimension doit se conserver sur des distances d’autant plus grandes que la forme des sphères est parfaite.

 

La théorie quantique repose sur un postulat implicite : des ondes d’un milieu, supposé faussement continu, ne peuvent pas être de nature corpusculaire. C’est faux.

 

 

..l’expérience de Young fut reproduite avec des faisceaux non plus de lumière mais d’électrons !

 

Toutes les affirmations des quantistes reposent sur le refus de voir que des ondes d’un milieu peuvent avoir des effets corpusculaires.

 

Dès lors qu’un milieu est accepté pour la lumière, il est bien évident qu’un corps qui s’y déplace provoquera des ondes comme les bateaux sur les océans !

 

Candide

Question 2 :   Merci pour cet historique clair et concis. Mais pouvez-vous préciser davantage encore en quoi les idées sur lesquelles physique relativiste et physique quantique se sont édifiées diffèrent de celles de la physique classique galiléenne et newtonienne telle qu’elle s’est constituée?

 

Bernard d Espagnat

…cette généralisation elle-même entraîna dans la conception que l’homme se fait du mouvement des changements considérables affectant ses fondements mêmes. Ainsi, de la vitesse de la lumière, elle fit une vitesse limite, indépassable quel que soit le système de référence, ce qui modifia radicalement la loi newtonienne bien connue de composition des vitesses.

 

Voilà plus de cent ans que les relativistes rabâchent les mêmes énoncés sans convaincre personne en dehors de leur cercle de mathématiciens. Le changement de la conception du mouvement résulte essentiellement du changement proposé par les relativistes sur la conception du temps. Einstein a repris l’idée de Newton que le temps existe. Il serait mesurable. Cette conception est en complète contradiction avec la thèse de Kant : « le temps est une forme de l’entendement ». C’est le moyen que l’esprit utilise pour comprendre le mouvement.

 

Les relativistes mettent le temps au rang des réalités. Ils prétendent le mesurer. Il lui donne un écoulement, une vitesse en fin de compte.

 

Regardez ce vieux régulateur. Il ne marche plus depuis longtemps. Le pendule oscillait. Il battait la seconde. Un système d’échappement et de roues dentées faisait avancer les aiguilles. Les aiguilles ajoutaient les secondes aux secondes, les minutes aux minutes, les heures aux heures. Elles comptaient en quelque sorte. Où est l’étalon de temps ? C’est le pendule ? Un étalon de temps doit être un temps. Le pendule est-il un temps ? Il a un mouvement. Il a des positions successives. Le temps est-il le mouvement ? Même Aristote n’est pas tombé dans cette erreur : « le temps est le nombre du mouvement », mais non pas le mouvement lui-même. Le temps est-il une succession de positions ? Le cadran donne des nombres de secondes, de minutes, d’heures. Le temps est-il sur le cadran ? Est-il un nombre. Où donc est le temps dans tout cela ?

 

Les montres utilisent aujourd’hui les oscillations du quartz. Ce sont de très petites oscillations, mais on sait les amplifier électroniquement et les compter. Il n’y a aucune différence avec le régulateur. Voilà ce que les relativistes appellent mesurer le temps.

 

Le problème du temps pris comme une quatrième dimension de l’espace cache un problème beaucoup plus crucial. Les relativistes imposent une existence physique et mesurable au temps. Le temps semble bien exister. Ma montre en donne, semble-t-il, une mesure. La première question est de savoir si le temps est perceptible ? On a bien l’impression de vivre dans le temps ! Vous le percevez avec les yeux, avec les oreilles, le nez, la langue ou les mains ?

 

La réalité matérielle du temps et de l’espace a été postulée par la doctrine du matérialisme dialectique. Ce postulat était déjà présent dans la philosophie de Hume et a été adopté par Newton. Il est depuis resté profondément ancré dans les esprits. Il est l’une des conditions fondamentales de la doctrine relativiste. La Relativité restreinte repose essentiellement sur cette idée que le temps et l’espace sont des réalités matérielles.

 

Une erreur du même ordre a permis le passage à la Relativité générale. C’est l’idée de géométries non-euclidiennes. À partir de la définition de la droite, on a établi des géométries qui n’ont pas donné de résultats contradictoires et sont donc considérées comme possibles. Pratiquement, dans ces géométries, le théorème de Pythagore n’est pas vrai. La somme des carrés des cotés d’un triangle rectangle est soit supérieure, soit inférieure au carré de l’hypoténuse.

 

Quelle est cette fameuse définition de la droite ? On nous apprend que la droite est la plus courte distance entre deux points. Il y a un premier problème. Une telle droite est limitée, au lieu que la droite est infinie. On définit ainsi un segment de droite. Il y a un second problème. Cette définition n’implique pas que la droite est continue. Mais, peu importe.

 

Comment s’assurer que la distance est la plus courte ? Par une mesure avec un étalon de longueur, bien entendu. C’est facile ! Mais oui bien sûr ! Qu’est-ce qu’un étalon de longueur ? Un segment de droite. Qu’est-ce qu’un segment de droite ? La plus courte distance entre deux points ! On définit la droite avec la définition de la droite. C’est très intéressant !

 

…Les nouvelles découvertes rendirent nécessaire d’effectuer, dans le vénérable édifice de la physique classique, certains « travaux d’aménagement » ; une fois ceux-ci engagés il apparut que, pour préserver la solidité de l’ensemble, il fallait les poursuivre et les étendre ; et finalement, comme on vient de le voir, les scientifiques furent amenés à bouleverser les fondements mêmes de la construction à laquelle, au début, ils n’avaient pensé apporter que quelques étages de plus.

 

C’est la définition de l’escalade. Le problème est que ces bouleversements, encore une fois, ne s’appliquent qu’à la science pure, la physique mathématique.

 

J’oubliais, bien sûr, je ne suis qu’un lumpen scientifique dans un domaine où le principe de relativité des relativistes ne s’applique en aucune manière ! Pourtant Il ne s’agit pas seulement d’un domaine où les vitesses sont extrêmement faibles par rapport à la vitesse de la lumière, mais de l’invariance des équations dans un changement de repère galiléen. C’est faux dans la mécanique des fluides. Même en appliquant les formules de Lorentz. D’ailleurs comme les vitesses sont très faibles par rapport à la lumière, les formules ne changent pas du tout les équations qui restent fondamentalement différentes entre deux repères galiléens en translation uniforme.

 

Tout le problème est dans la nature des fameuses lois, dites de la Nature. La loi de Newton est relative à une hypothétique attraction, ce serait une accélération. Elle serait donc indépendante de la vitesse de l’observateur. Les accélérations ne sont jamais modifiées par des translations.

 

L’hydraulicien qui cherche le débit d’un cours d’eau, mesure des vitesses de l’eau par rapport au lit du cours d’eau. Il ne mesure nullement des accélérations. Ses mesures ne sont pas indépendantes de sa propre vitesse par rapport au lit du cours d’eau.

 

La notion de relativité des relativistes ne tient que parce qu’ils considèrent que les forces électromagnétiques et la pesanteur, comme toutes les forces de la Nature, ne dépendraient pas d’une vitesse. Ce serait des résultats d’accélérations pures.

 

Pourtant, la résistance de l’air sur un avion est une force. Elle implique donc une accélération. Or, elle dépend de la vitesse de l’avion. La loi de la résistance de l’air dépend de la vitesse de l’avion par rapport à l’air. Pour la rapporter à la vitesse de l’avion par rapport au sol, il faut tenir compte du vent. Il faut augmenter ou diminuer la vitesse de l’avion par rapport au sol de la vitesse du vent, pour obtenir la vitesse qui intervient dans le calcul de la résistance de l’air.

 

L’action d’un fluide sur un corps n’est, en aucune manière, une force de la science pure. Elle n’est nullement invariante dans un changement de repère de référence galiléen. Les forces de la science pure sont invariantes dans un tel changement de repère : elles ne dépendraient en rien d’une vitesse. La résistance des fluides n’est pas une force de ce genre. Un objectif de la science pure est l’unification des forces. Il n’a jamais été question de faire entrer dans ces forces la résistance des fluides, pas plus que les contraintes de la théorie de l’élasto-plasticité. L’idée d’unifier les contraintes mécaniques et les forces des fluides avec les forces de la science pure ferait rire un physicien.

 

La doctrine relativiste contient un postulat caché. Les lois de la physique ne porteraient que sur des accélérations ; elles ne dépendraient pas de la vitesse. Le postulat de la Relativité restreinte comporte un postulat sous-jacent. Les phénomènes de la science pure ne sont que des forces, des accélérations. L’équivalence de la pesanteur à une accélération est une conséquence nécessaire de la Relativité restreinte. Si la pesanteur était liée au mouvement d’un fluide, comme la résistance de l’air, alors elle ne serait pas indépendante de la vitesse. Dans la vision de la science pure, la pesanteur ne peut être qu’une accélération. 

 

Il y a derrière tout cela plus qu’un postulat : le principe de relativité, le fameux principe de Poincaré. La mécanique de Newton rend les accélérations indépendantes des systèmes de référence galiléens utilisés. La courbure de la surface libre d’un fluide contenu dans un récipient en rotation est parabolique. Newton y voyait la preuve de l’existence d’un référentiel absolu. Or, la force centrifuge n’existe pas physiquement. Ce qui existe, c’est la paroi du récipient qui contraint l’eau à tourner malgré son inertie. L’accélération centrifuge n’a pas davantage d’existence physique. L’accélération est une formule mathématique qui donne la mesure de l’effet de la paroi sur l’eau. Ce qui existe physiquement, c’est la paroi et l’eau avec leurs mouvements respectifs. Ces mouvements ne sont que des vitesses relatives. On voit des corps en mouvement les uns par rapport aux autres. Il n’y a pas de support matériel de l’accélération centrifuge.

 

De là résulte que, finalement, contrairement aux physiques newtonienne et relativiste, la physique quantique souffre d’un véritable manque de concepts descriptifs fiables. Ce qui est vraiment remarquable c’est que, alors qu’une telle lacune semble a priori être, pour une théorie, une tare vraiment rédhibitoire, la mécanique quantique s’en est fort bien accommodée, et cela même au point de prendre la toute première place dans ce qui constitue la physique de pointe d’aujourd’hui.

 

On peut se poser la question inverse : ne s’agit-il pas pour cette raison d’une erreur aussi grave que celle des aristotéliciens qui mettaient la Terre au centre du Monde ? Au moins les aristotéliciens avaient-ils des concepts clairs pour énoncer leurs théories.

 

« Ce qui se conçoit bien… » ?…. « Nous avons changé tout cela ! ».

 

Candide

 

Question 3 :   Tout cela est vraiment étonnant, mais en quoi la physique quantique diffère-t-elle elle même de la physique relativiste ?

Bernard d’Espagnat

 

Or, dans ce cadre conceptuel, une considérable différence apparaît entre physique relativiste et physique quantique. En effet, la première a beau être difficile, et mettre en jeu des notions extraordinairement nouvelles, tous les physiciens qui l’ont véritablement étudiée peuvent légitimement dire haut et fort que dans le sens du mot « compréhension » qui vient d’être explicité (celui fondé sur l’« explication réaliste »), ils l’ont comprise. Alors qu’en revanche, même les plus grands experts de la physique quantique, même les chercheurs qui l’ont fait le plus progresser, ne rougissent pas de reconnaître que (implicitement, toujours dans ce sens) ils ne l’ont « pas vraiment comprise ». Que, pour eux malgré près d’un siècle d’existence ! , elle garde quelque chose de « pas clair ».

 

Espagnat occulte complètement une différence fondamentale entre la mécanique relativiste et la mécanique quantique. C’est même une totale incohérence.

 

La mécanique relativiste, et principalement la relativité générale, considère les phénomènes de la nature comme des réalités mathématiques. Il n’y aurait rien à chercher derrière la courbure d’espace qui ferait la gravitation. Or, la courbure d’espace est essentiellement continue.

 

La mécanique quantique considère que la nature est essentiellement quantifiée. Ces deux positions sont inconciliables. C’est pourquoi les quantistes tentent de rendre la gravitation corpusculaire. C’est la fameuse théorie des cordes. Ces cordes seraient la structure de particules qui restent à découvrir. Le problème reste pourtant entier, car ces cordes sont des espaces géométriques de nature mathématique et donc continues par nature. L’incohérence change seulement de niveau.

 

La réponse des quantistes est qu’en dessous d’un certain niveau il n’y a plus de particules, puisqu’ils recherchent le boson de Higgs qui serait le composant ultime de la matière, la fin de la science, là encore. Et donc rien n’interdit que la structure de ces particules ultimes soit continue. Nous sommes au bout de la connaissance !

 

Leur argumentation consiste d’abord à faire observer que si la mécanique quantique et la relativité sont si prisées c’est essentiellement parce qu’elles fournissent des règles de prédiction d’observations toujours couronnées de succès.

 

Churchill a répondu à une question sur la raison de son immense carrière : « je suis allé d’échec en échec ». Le succès est la mesure de l’aveuglement. Dès 1917, Sagnac avait montré que la vitesse de la lumière n’est pas absolue. Dans son expérience deux rayons lumineux parcourent la périphérie d’un disque grâce à des miroirs, mais en sens inverse. On observe des raies d’interférence en les recomposant, ce qui est normal. Mais lorsque le disque tourne, les raies défilent. Tout se passe quantitativement comme si la vitesse périphérique du disque s’ajoutait à la vitesse de la lumière dans un sens et se retranchait dans l’autre sens.

 

Après avoir ignoré cette expérience, les relativistes ont trouvé une parade. Dans cette expérience, il y a une rotation, il faut donc appliquer la relativité générale, or, à ce jour, personne n’a trouvé la solution. En attendant, les relativistes ont proposé une solution dite approximative dans laquelle on applique la relativité générale en négligeant la courbure, mais sans appliquer les formules de Lorentz de la relativité restreinte puisqu’elles sont contenues dans la relativité générale, mais, justement, si la courbure est nulle, on les fait disparaître insidieusement. Le professeur Selleri, pourtant un relativiste au départ, a démontré que ce raisonnement est faux. Ce faux frère est aux oubliettes !

 

En plus, si les neutrinos vont vraiment plus vite que la lumière où allons-nous ?

 

Et en plus, si le boson de Higgs n’existe pas qu’allons nous devenir, sans masse ?

 

Revenir au rationalisme cartésien ? l’horreur !

 

…il existe aussi un autre clivage, très différent de celui ci-dessus décrit, et qui sépare la théorie de la relativité générale du reste de la physique fondamentale. La différence de nature entre les deux clivages en question est que, comme on l’a vu, le premier est de nature essentiellement conceptuelle (il touche aux conceptions que l’on se fait du monde et de la connaissance) alors que le second paraît être davantage de nature physico-mathématique et pourrait être résorbé par la découverte de plus englobantes équations.

 

Il ne faut pas oublier que la formulation de la relativité générale sous forme physico-mathématique est très loin d’être réalisée. On ne connaît même pas la métrique du disque tournant, pourtant fondamentale, non pas seulement pour l’expérience de Sagnac, mais pour tous les mouvements des corps célestes qui sont en rotation !

 

Une fois tous les faits bien pesés, j’estime qu’il n’y a pas, et qu’il n’y aura pas, de formulation de la mécanique quantique jouissant à la fois des deux propriétés d’être scientifiquement crédible et d’être authentiquement interprétable comme décrivant une réalité extérieure totalement indépendante de nous-mêmes.

 

Nous y voilà enfin. Le serpent de mer, le monstre du Loch Ness.

 

Qu’est-ce que la réalité extérieure ? Voilà une question que je ne me suis jamais posée pendant près de cinquante ans passés dans la mécanique des fluides. L’eau s’écoule voilà la réalité de l’eau. Ah, mais je n’ai rien compris. On nous parle des confins de la matière. On recherche le composant ultime, la fin de la science ! Or les quantistes affirment que ce composant ultime n’a rien à voir avec nos conceptions passéistes de l’existence. Cette existence est inconcevable.

 

Sur quoi s’appuie Espagnat pour affirmer ce violent paradoxe ? Nous allons voir.

 

Candide

Question 4 :   Le fait que le déficit descriptif et explicatif de la physique quantique n’affecte pas son pouvoir prédictif est lui aussi bien surprenant.

Pouvez vous maintenant nous dire comment la physique en est venue à remettre en question notre quasi certitude que le monde est constitué d’objets séparés, localisés, existant par eux mêmes indépendamment de nous, tels que nous les voyons même quand nous ne les observons pas, et interagissant par chocs et  forces d’attraction ou de répulsion ?

Bernard d Espagnat

 

Le bon sens est chose précieuse, mais nous suggère parfois des prises de position qui, à la longue, se révèlent inappropriées. Le Moyen Age ne croyait pas à l’existence des antipodes et cela pour la raison pleine de bon sens, qu’il est absurde d’imaginer des hommes marchant la tête en bas. On rapporte même que le pape français de l’an mille, Sylvestre II, qui y croyait, fut, de ce chef, accusé de sorcellerie. Et cependant, dès le IIIe siècle avant l’ère chrétienne, Eratosthène, savant grec vivant en Égypte, avait brillamment démontré la rotondité de la Terre et même évalué son diamètre à une très bonne approximation. Son message fut perdu ensuite et il se peut, au fond, que durant toute l’Antiquité,

Et plus loin : un peu comme nombre des contemporains même les plus érudits de Jules César continuèrent sans doute à croire la Terre plate.

 

Espagnat tire ses connaissances historiques des naïvetés du marxiste Koyré et du philosophe marxo-relativiste Bachelard.

 

Ce passage est une accumulation de stupidités. Aristote a démontré que la Terre est ronde car son ombre projetée sur la Lune est toujours circulaire et toujours du même diamètre, ce qui serait impossible si la Terre était plate. Cette connaissance ne s’est jamais perdue et a été confirmée par Erastothène qui a calculé la circonférence de la Terre. Le Soleil éclairait le fond de son puits lors du solstice d’été. Il a mesuré l’angle de la direction du Soleil à cette époque et à l’équinoxe (plan de l’équateur) et en a déduit le rayon puis la circonférence de la Terre.

 

Il faut ajouter à cela qu’Aristote attribuait une valeur symbolique à la sphère. Toute sa théorie des astres est basée sur des sphères, tant en ce qui concerne leur forme que leur mouvement, les fameuses orbes.

 

Pline (les deux d’ailleurs), Cicéron et tant d’autres érudits ne pouvaient pas l’ignorer et l’ont écrit.

 

Saint Isidore de Séville, avant l’invasion arabe, rapporte les théories d’Aristote et, en particulier, que la Terre, au centre du monde, est ronde.

 

Bien entendu, saint Thomas d’Aquin savait parfaitement que la Terre est ronde.

 

Saint Sylvestre le savait aussi, bien évidemment. Quant à la légende rapportée par Espagnat, elle est du même ordre que d’avoir ressuscité un taureau et dompté un dragon.

 

Au Moyen Age, on croyait aux sorcières. On ne peut en aucune manière comparer le niveau intellectuel de l’homme de cette sombre époque et celui de nos contemporains. Depuis, il y a eu des progrès considérables : aujourd’hui les horoscopes ont un immense succès.

 

Si l’on suit le raisonnement d’Espagnat, il faut craindre que l’on ne se moque aussi, dans quelques siècles, des théories aujourd’hui à la mode, comme la relativité et la mécanique quantique.

 

On comprend pourtant qu’il soit agacé par l’incompréhension qui entoure sa doctrine. Il dit lui-même qu’elle est par nature incompréhensible. Il reste à voir si elle est vraiment aussi inéluctable qu’il le prétend. On peut déjà dire que tous les arguments historiques qu’il présente sont faux et incitent à penser qu’il se trompe.

 

On peut se demander si nous ne sommes pas, aujourd’hui, face à un phénomène similaire et qui concernerait tant la mécanique quantique que la physique relativiste.

 

On peut donc tout aussi bien en tirer la conclusion qu’il s’agit d’énorme erreur !

 

les formules mathématiques qui sont à la base de la théorie relativiste  les transformations de Lorentz, les équations de la relativité générale, constituent le point de départ universel d’une immense variété de calculs permettant d’élucider un nombre extraordinaire de phénomènes et de les ramener, par là même, à l’unité.

 

C’est là un aveuglement qui a quelque chose de pathétique.

 

L’enseignement essentiel de la philosophie analytique est qu’aucune expérience ne peut prouver la validité d’une théorie. Mais, l’inverse est également vrai. Aucune expérience ne peut démontrer qu’une théorie est fausse. C’est un problème de logique formelle. Affirmer qu’une théorie est fausse revient, en soi, à poser une théorie. En général, en niant une théorie, on a une idée, une nouvelle théorie, en tête. Or, aucune expérience ne peut prouver la validité d’une théorie. Aucune expérience ne peut donc démontrer que la théorie qui suppose qu’une théorie est fausse est elle-même vraie.

 

Ce raisonnement s’applique cependant même si l’on nie une théorie sans avoir en tête une autre théorie. C’est le cas du professeur Allais qui a trouvé des occurrences non aléatoires dans les résultats de Miller. Il affirmait que ces résultats mettaient en cause la théorie de la relativité, bien qu’il n’ait aucune théorie alternative à l’esprit. Or il n’en est rien. On ne peut pas rejeter une théorie par des résultats contraires.

 

D’un point pratique, sans faire appel à la logique formelle, la raison est simple. Les partisans d’une théorie mise en cause par des résultats contraires, ont toujours la possibilité d’imaginer des explications conformes à leur doctrine ou de rejeter ces résultats comme sortant du cadre d’application de leur théorie.

 

C’est ce qui s’est passé avec la découverte de la masse manquante. Les galaxies ne tournent pas en conformité avec la relativité générale, ni même d’ailleurs avec la loi de Newton. Les gaz et les étoiles des galaxies tournent à vitesse constante, indépendamment de leur distance au centre de leur galaxie. Bien pire, leur vitesse dépasse celle que permet de calculer la masse visible des galaxies. Les relativistes ont donc inventé la matière noire invisible aussi appelée masse manquante. Cette matière doit se trouver répartie de manière homogène dans les galaxies. Ce phénomène avait déjà été découvert pour le mouvement relatif des couples de galaxies. À aucun moment, les relativistes n’ont voulu voir là un phénomène mettant en cause leur doctrine.

 

Malheureusement, dès 1977, les astronomes ont découvert que la masse visible des galaxies varie en fonction de la puissance quatre de la vitesse de rotation des étoiles. Ce lien entre la vitesse des étoiles et la masse de leur galaxie revient à relier la masse visible et la masse noire. Ce résultat a reçu le nom de l’astronome qui a mis en évidence les cas les plus nombreux et les plus significatifs. C’est la loi de Stacy McGaugh, à vrai dire déjà remarquée par Tully et Fisher en 1977.

 

Ce lien entre la matière noire et la masse visible est entièrement contraire à la théorie de la relativité générale. Le drame est que les multiples expériences tentées pour mettre en évidence cette fameuse masse noire depuis le milieu du siècle dernier ont toutes échoué.

 

En outre, dès 1917, Harress puis Sagnac montrèrent que la vitesse tangentielle de rotation d’un disque s’ajoute et se retranche à la célérité de la lumière selon la direction de propagation de la lumière le long du périmètre du disque. Pour répondre à ce paradoxe, les relativistes ont inventé la notion de repère inertiel. Dans un tel repère, localisé ici à la surface de la Terre, on peut passer d’un repère fixe au repère lié au disque, tangent à l’instant t, sans appliquer la transformation de Lorenz. Pourtant cette explication ne doit pas être si évidente, car on trouve régulièrement sur Internet de nouvelles interprétations de ce phénomène. Selleri a démontré que les justifications relativistes sont fausses. Les relativistes ne sentent pas même passer l’ombre de la possibilité d’un doute.

 

Dans un autre domaine, les résultats des analyses statistiques du professeur Allais sur les mesures de Miller avec un interféromètre de Michelson sont rejetés par les relativistes. Les mesures des anomalies des visées optiques d’Esclangon sont, elles aussi, totalement ignorées.

 

Les quatre grandes catégories de mesures de vitesses dépassant la célérité de la lumière ont toutes trouvé des explications, il est vrai, dédiées, c’est-à-dire spécifiques à chaque cas. Pourquoi pas ? Malheureusement, ces difficultés à peine résolues voilà que des neutrinos outrepassent la célérité de la lumière. Des neutrinos émis par les considérables énergies de l’accélérateur du CERN, près de Genève, le VLHC qui cherche le boson de Higgs, sont parvenus sur les photomultiplicateurs du laboratoire du Gran Sasso au sud de Rome plus rapidement que le signal lumineux. Ils ont dépassé la célérité absolue de la lumière.

 

L’expérience Gravity Probe B était destinée à montrer l’effet d’entraînement du champ de gravitation terrestre résultant de la relativité générale. Après des années de manipulations, on a présenté des courbes correspondant à une période de l’année où la Terre se rapproche du Soleil. Il reste une profonde ambiguïté. Les résultats mettent en outre en évidence un phénomène périodique qui coïncide en partie avec les horaires des marées. Mais la fréquence des courbes est le double de celle des marées. Ce phénomène reste totalement ignoré et bien entendu inexpliqué.

 

Dans un tout autre domaine, les expériences optiques du professeur Aspect nécessitent des transferts d’information plus rapide que la lumière. Les physiciens ont imaginé l’intrication quantique pour répondre à ce défi. Les particules et les photons portent des informations liées. Rien encore ne peut ébranler la foi aveugle et pathétique des relativistes et des spécialistes de la mécanique quantique. Ils ont survécu à l’expérience de Sagnac. Ils n’ont cure des résultats d’Allais. De la même manière qu’il y a les vrais faits de la praxis, il y a les bonnes expériences de la science Pure. Les autres faits, les autres expériences n’existent pas tout simplement.

 

En ce qui concerne les idées claires et distinctes, aujourd’hui, ayant découvert l’évolution, nous aurions plutôt tendance à nous séparer de Descartes et à considérer qu’elles ne sont autres que les concepts dont, tout au long de l’hominisation, l’expérience d’objets ayant des dimensions à notre échelle nous a progressivement pourvus, sans doute par une sélection naturelle découlant simplement de leur utilité. Une telle hypothèse explique assez bien comment, découvrant à partir du début du XIXe siècle des phénomènes ignorés de leurs ancêtres (tel le courant électrique), les hommes purent relativement aisément élargir le jeu de leurs idées fondamentales et même parfois 1e modifier. Et, de fait, nous avons ci-dessus constaté qu’avec l’apparition, d’abord de la notion de champ et ensuite de la relativité, ce fut effectivement le cas. De toute évidence, le champ (électromagnétique, par exemple) n’est pas une idée innée. Initialement, il est vrai, sa notion ne fit que s’ajouter, sans les altérer, au lot des notions préexistantes.

 

Il y a là une étrange confusion. Les hommes vont de découvertes en découvertes depuis leur début. La découverte du feu aurait dû changer leur manière de penser ? L’homme applique sa pensée à ses découvertes. Les règles de la logique ne sont nullement modifiées par quelque découverte que ce soit.

 

La première découverte qui aurait pu bouleverser la pensée est la gravitation universelle de Newton. L’action à distance est inconcevable. D’ailleurs Newton lui-même n’y a jamais cru et il a proposé une théorie archimédienne de la gravitation basée sur la densité d’un éther. Si l’on en croit Espagnat la pensée aurait dû être modifiée par l’action à distance, contraire à la logique. Heureusement, personne n’a cru une chose pareille. On l’a accepté comme quelque chose qui restait inexpliqué et l’est encore, car la courbure d’espace n’est pas plus rationnelle : en effet, comment une courbure continue peut-elle agir sur les corps ?

 

La découverte de l’électricité n’a pas modifié la pensée. On cherche à expliquer ce que nous découvrons, et il n’y a qu’une seule voie : une action de ce qui existe sur ce qui existe. Le reste n’est que du fantasme.

 

Mais avec la relativité, nous l’avons vu, les changements furent considérablement plus radicaux. Cette fois, et en dépit de leur prétendue évidence, les idées classées par Descartes comme étant claires et distinctes, la forme, le mouvement et jusqu’au temps lui-même, furent mises à mal. L’idée cartésiano-galiléenne selon laquelle les qualités premières appartiennent aux choses elles-mêmes ne pouvait plus être défendue.

 

Jamais Descartes n’a prétendu que « les qualités premières appartiennent aux choses elles-mêmes ». Il a clairement affirmé l’inverse. La couleur n’est pas dans le corps coloré. Le mouvement n’est pas davantage dans les corps. Descartes est platonicien et nie entièrement que le mouvement puisse appartenir à un corps. C’est d’ailleurs tout le débat de Galilée, Descartes, Leibniz et Spinoza contre la thèse aristotélicienne attribuant des mouvements simples et absolus aux composants élémentaires de la théorie d’Aristote.

 

Or, le photon a une vitesse absolue par lui-même ; indépendante de tout observateur. Le photon a donc une qualité première, sa vitesse, qui ne dépend de rien et qui lui appartient donc. Espagnat trouve chez Descartes une erreur qui n’y est pas, mais qui, justement, est inhérente à la théorie de la relativité restreinte qu’il considère pourtant comme incontestable.

 

Autrement dit, penchons-nous sur l’idée que « le monde est constitué d’objets séparés, localisés, existant par eux-mêmes indépendamment de nous tels que nous les voyons, même quand nous ne les observons pas, et interagissant par chocs et forces d’attraction ou de répulsion,

 

Espagnat regroupe ici deux propositions entièrement contradictoires. Les objets localisés tels que nous les voyons, ne comportent certainement pas d’actions d’attraction ou de répulsion à distance. Ce sont des mots que nous employons pour exprimer de phénomènes que nous ne comprenons pas, mais en aucune manière des choses telles que nous les voyons.

 

Il y a derrière ce passage l’idée que les savants sont au sommet de la connaissance et que ce qui ne leur est pas compréhensible ne le sera jamais. Ils sont si intelligents que personne ne pourra jamais comprendre ce qu’ils n’expliquent pas. Toute la position quantiste résulte de cette sorte d’axiome. Personne ne pourra jamais comprendre ce que nous n’avons pas pu comprendre nous-mêmes. Il est inconcevable que nos successeurs puissent être plus intelligents que nous. Donc, ce que nos savants ne comprennent pas ne pourra jamais être compris.

 

En un sens, c’est vrai. Les hommes qui nous suivent ne seront pas plus intelligents que nous. Et nous ne sommes pas plus intelligents que ceux qui nous ont précédés. Mais ils auront découvert des phénomènes que nous ne connaissons pas et auront ainsi une vision différente. C’est ce qui leur permettra d’expliquer ce que nous ne comprenons pas. Si Aristote avait vécu à l’époque de Galilée, il aurait vu les satellites de Jupiter tourner autour de leur planète. Jupiter est donc aussi le centre d’un mouvement circulaire. Il y a des centres partout. À vrai dire, l’homme est aveuglé par ses certitudes et je ne suis pas convaincu qu’Aristote aurait renoncé à son système extrêmement logique ! Ce n’est jamais la logique qui est en cause, mais le fondement, les postulats de base qui ne résultent jamais de la logique, mais de l’intuition, de l’imagination en fait.

 

De la même manière, il faut reconnaître que l’ensemble des théories actuelles résulte d’un enchaînement logique basé sur une suite extraordinaire d’expériences semblant imposer une direction. Mais, c’est là oublier les nombreuses impasses qui ont été évoquées ci-dessus. Pourtant, le vrai problème est la validité des fondements. Ce n’est pas l’objet de ces commentaires et je ne ferai donc qu’évoquer deux fondements contestables : l’équation de Maxwell-Hertz n’est nullement une conséquence logique des expériences sur la propagation des ondes, mais une pure hypothèse sans aucun fondement, même si les calculs qui en résultent sont valables. Le second est l’origine du champ magnétique des courants électriques : l’expérience d’Œrsted a été interprétée de manière erronée par manque de connaissance à l’époque sur la nature du magnétisme. Toutes les formes de magnétisme résultent du moment magnétique des électrons. Ce fut la grande découverte des années 60, en particulier, par le Pr. Néel sur la nature de l ‘antiferromagnétisme et du ferromagnétisme.

 

 

Et de fait il existe une ingénieuse théorie, proposée il y a déjà très longtemps par Louis de Broglie et grandement développée par David Bohm, selon laquelle, tout au long du processus expérimental dont il s’agit, les électrons demeurent bien des particules (à chaque instant localisées) mais des particules guidées par une onde. Cette onde, dite « onde pilote », assigne à chaque électron un point d’impact sur l’écran et, moyennant certaines hypothèses  très générales , le calcul montre alors que cela se fait de telle manière que l’ensemble des électrons du faisceau produit là des franges conformes, quantitativement, à ce qu’on observe

 

La plus grande partie de l’argumentaire d’Espagnat dans son livre comme dans son fameux Traité de physique et de philosophie, est dédiée à réduire à néant la théorie de l’onde pilote de Broglie-Bohm.

 

Or, il se trouve que l’expérience de Steinberg et Alt. avec les fentes de Young met directement en cause le principe de non-localité (Juin 2011), Il y a aussi des interférences anormales découvertes par une équipe Coréenne (novembre 2011).

 

Ce sont de mauvaises expériences, sans doute, puisqu’elles ne sont pas conformes à la science pure. Ce sont des expériences inessentielles, voire même inexistantes. Il est vrai qu’elles sont très récentes. Espagnat ne pouvaient pas les connaître en écrivant son livre. Mais aucun relativiste, ni aucun quantiste n’en parle.

 

nous disposons d’une authentique réfutation (à la thèse de Bohm et Broglie). Elle repose sur l’existence d’un théorème dû au physicien John Bell.

En substance (cela n’est pas un énoncé scientifique : ici je fais grâce au lecteur des nuances et des détails car, au besoin, il les trouvera dans TPP et dans l’Appendice I à la fin de ce livre) au vu de certaines prédictions expérimentales découlant sans ambi¬guïté de la mécanique quantique et qui ont été expérimentale¬ment vérifiées, le théorème en question prouve que si la notion d’événement réel possède un sens (hypothèse du réa-lisme objectiviste), le fait qu’un événement réel survient en un lieu A à un instant t peut dépendre en partie, dans certains cas, de ce que, peu avant t, un autre événement réel s’est, ou non, produit en un lieu B si éloigné de A que même un signal lumineux n’aurait pas eu le temps d’aller de B en A. Cette violation du réalisme local, ou « non localité », porte aussi le nom de « non séparabilité ».

 

Espagnat évoque ici l’expérience d’Aspect qui montre que la direction de polarisation des photons reçus sur un capteur conditionne la direction de polarisation des photons, liés aux premiers lors de l’émission, reçus sur un autre capteur distant du premier. Il faudrait donc que l’information passe d’un photon à l’autre, et comme ils vont dans des directions opposées, l’information devrait aller plus vite que la lumière.

 

Le professeur Aspect lui-même a remarqué que le problème ne se poserait pas si les photons étaient des ondes dans un milieu car des ondes peuvent se diviser contrairement aux particules. Cette expérience est la seule base, le seul point d’appui, de la thèse extrémiste d’Espagnat sur la nature de la réalité. Il est vrai qu’elle a été refaite de nombreuses fois, mais c’est toujours la même et unique expérience de ce type. C’est pourquoi Espagnat est très loin de faire l’unanimité dans les milieux scientifiques.

 

À première vue il semble que cette donnée soit en contradiction avec la relativité restreinte puisque celle-ci pose, précisément, qu’aucune influence ne se propage plus vite que la lumière. Autrement dit, il semble que nous nous trouvions là face à une difficulté conceptuelle fondamentale consistant en ce que, d’une part, la théorie de la relativité est corroborée par tant de données expérimentales qu’il paraît impossible de mettre sa validité en doute, et que, d’autre part, des prédictions expérimentales issues de la mécanique quantique et vérifiées par l’expérience prouvent l’existence d’influences supraluminales.

Ce qui, toutefois, sauve  -en partie ! -  la situation c’est le fait que, parmi les prémisses du théorème de Bell figure l’hypothèse philosophique du réalisme objectiviste (ou une hypothèse équivalente appelée contra factualité, dont nous aurons d’ailleurs à reparler). Une telle prémisse implique évidemment l’idée (il est vrai toute naturelle et que j’ai déjà commentée dans ma réponse à la question précédente) que la science s’intéresse à une réalité extérieure conçue comme indépendante de nous-mêmes, autrement dit qu’elle est à visée descriptive. Si l’on renonce à cette idée, si l’on se contente de dire que ce que la science décrit c’est essentiellement l’expérience humaine communicable, le théorème de Bell ne s’applique plus, de sorte qu’on n’a plus de raison d’évoquer l’idée d’influences supraluminales. Ainsi la contradiction disparaît.

 

Ce passage est le nœud du problème. C’est la justification de son livre.

 

Sans même évoquer les possibles neutrinos plus rapides que la lumière, qui auraient été découverts très récemment au Gran Sasso, on voit dès les premiers mots une totale impossibilité pour Espagnat d’envisager une remise en cause de la relativité. Tous les problèmes de la physique actuelle viennent d’avoir introduit l’absolu dans la physique. On dira que l’éther absolu de Lorentz n’était pas viable. C’est certain. Mais pourquoi renoncer à un absolu pour en postuler aussitôt un autre ?

 

En supprimant toute possibilité d’éther, même non absolu, c’est-à-dire animé de mouvements, d’écoulements, les savants se sont interdit d’expliquer les interférences des fentes de Young et aussi l’expérience d’Aspect. Ils n’ont pas interdit l’éther arbitrairement, mais parce qu’ils ont été amenés à penser que la lumière est de nature corpusculaire. Or, comme nous l’avons vu, il n’est nullement contradictoire de considérer que la lumière est une onde d’un milieu et qu’elle puisse avoir une apparence corpusculaire.

 

L’escalade de l’irrationnel a sa source au plus profond des bases de la physique actuelle. Mais de toute façon, nous sommes confrontés aujourd’hui à des expériences contraires à celle d’Aspect qui doivent inévitablement amener à réexaminer ces bases. Il faudra bien un jour accepter de prendre en compte l’expérience de Steinberg.

 

Il est clair que la réfutation dont il s’agit fournit une réponse à la question ici considérée car elle revient à écarter toute certitude concernant la constitution du monde conçu comme une réalité en soi. Elle nous conduit à considérer que ce que la science décrit est essentiellement une réalité pour nous, taillée, comme le proposait Kant, à l’aune de nos capacités de perception et d’action.

 

Ma deuxième remarque est que, contrairement à ce que beaucoup pensent, l’idée que la science atteint, ou a vocation à atteindre, le Réel lui-même en son tréfonds n’est aucunement nécessaire au développement de cette science.

 

Il semble qu’Espagnat énonce là une profonde vérité. Du moins, il rejoint l’avis des plus grands philosophes.

 

L’hydraulicien étudie les mouvements de l’eau sans se poser de questions sur sa réalité en soi. Il ne doute pas un seul instant que l’eau existe. L’air existe de la même manière. Pourtant, nous ne connaissons ces écoulements et leurs effets que par nos perceptions.

 

Berkeley affirmait que la seule connaissance que nous avons est celle de ces perceptions. Il ne reconnaissait qu’une seule réalité extérieure à l’entendement : la réalité des lois de la Nature.

 

Spinoza ne parle que des idées que nous avons par nos perceptions. Il est symptomatique que, pour prendre un exemple de quelque chose qui existe, il ait proposé un triangle. C’est donc bien qu’il ne parle pas des choses, mais des idées. Niait-il pour autant l’existence du monde matériel ? Certainement pas. Mais ce monde matériel n’est connu que par les perceptions. Spinoza a approfondi l’idée de Descartes. Nous ne pensons que sur la base de nos perceptions, mais Dieu n’a certainement pas voulu nous égarer et il y a une parfaite correspondance entre le Logos et la réalité.

 

Je laisse Kant de côté pour l’instant.

 

L’eau et l’air existent assurément. C’est bien le vent que les voiles détournent. C’est bien la mer qui porte le voilier. Bien plus, voudrait-on penser que ce vent et cette mer sont des illusions que nous nous créons, nous n’en serions pas moins aspergés par un de ces paquets de mer qui balaient le pont et achèvent leur glissade dans nos pieds, ou par un de ces embruns qui bondissent par-dessus les filoirs et nous réveillent tout à fait. Pourtant, qu’est devenue l’eau lorsqu’il ne reste sur notre visage qu’une légère traînée de sel ? Le vent l’a évaporée direz-vous ? Mais cette vapeur ne pourra-t-elle pas ensuite se trouver décomposée en hydrogène et oxygène par certaines ondes du Soleil ? Et ces atomes à leur tour ne peuvent-ils être brisés ? Qui enfin ne serait curieux de connaître les composants des particules, et les parties des parties ?

 

Plus on regarde de près, plus la matière se divise. Sans doute ne puis-je démontrer que la matière se divise indéfiniment, mais je constate que rien n’a pu empêcher les hommes de démonter tout ce qu’ils trouvent dans la Nature, malgré les imprescriptibles postulats. D’ailleurs l’ultime composant aurait des propriétés. Il aurait des rapports avec les composés. Ces rapports impliquent échanges. Quelque chose devrait émaner de l’ultime composant. Il ne serait donc pas ultime pouvant émettre, extérioriser, une part de lui-même.

 

Il est impossible de trouver l’existence dans la matière, car l’infiniment petit est inaccessible. La preuve de l’existence est impossible.

 

Nous ne pouvons dire ce qu’est l’existence qu’avec les mots mêmes qui désignent nos perceptions. L’idée d’existence, comme toutes les idées, est indépendante des perceptions dès que consciente. Les idées, nous les tenons, l’existence, nous la connaissons, mais, pour exprimer ce que nous tenons et connaissons, nous ne pouvons que retourner à ce que nous percevons des choses. Nous ne percevons pas l’existence.

 

La corrélation entre la pensée scientifique, pour se limiter à cet aspect, et le monde expérimental, entre le Logos et l’Univers relève du mystère de la Création. Le problème est que la connaissance du monde expérimental est incomplète, et le sera toujours. En sorte que l’erreur est le plus souvent probable dans nos énoncés scientifiques. Mais, les hommes parviennent, tant bien que mal, à finir par trouver des explications. La poussée d’Archimède, la pression atmosphérique de Torricelli ne sont pas contestables. Le son se propage dans l’air à une vitesse que l’on mesure et on a même des modèles mathématiques très convenables. On cherche à faire mieux par des simulations informatiques. Le phénomène n’est pas changé pour autant.

 

On comprend ainsi la position de Descartes. Spinoza ne s’est pas intéressé au système du Monde comme Descartes, mais aux possibilités de la pensée. Je l’ai mentionné car son attitude à l’égard de la réalité paraît souvent troublante. Il faut bien comprendre de quoi il parle avant de le juger.

 

Berkeley n’a pas non plus de système du Monde. Mais il s’est hasardé dans la physique en pur philosophe. Son idéalisme s’est heurté à la loi de Newton. Il en a fait une réalité matérielle, la seule. On peut se montrer très sceptique à l’égard de sa philosophie, mais elle n’est pas falsifiable, si l’on peut dire, car il n’y a pas de preuve expérimentale, perceptible, de la réalité de l’existence, comme nous venons de le voir.

 

Je fonde ma raison d’en juger ainsi sur l’exemple du système géocentrique de Ptolémée qui, durant plus d’un millénaire, a été considéré comme décrivant le monde tel qu’il est véritablement. S’il a été tenu pour vrai c’est parce qu’il impliquait un certain nombre de régularités, autant dire de lois, qui permettaient des prédictions, celles des éclipses, par exemple et que ces prédictions se trouvaient toujours tomber juste. De la même manière nous n’avons pas le droit, à partir du fait que nos lois physiques donnent des prédictions toujours vérifiées, d’inférer que celles de ces lois qui sont susceptibles d’être interprétées en termes réalistes sont des expressions fidèles des vraies structures du Réel.

 

Espagnat critique à juste titre les physiciens qui pensent que leurs théories sont l’expression du réel. Ces physiciens ont tort comme nous venons de le voir. Le réel, l’existant, est insaisissable. De plus, les théories reflètent un état de la connaissance et ne peuvent nullement prétendre à la certitude. 

 

Par ailleurs, il est faux de dire que le système de Ptolémée a régné pendant mille ans sans partage.

 

Plotin a repris les thèses de Platon. Il a rejeté explicitement la théorie du temps d’Aristote. Il n’y a pas de mouvement absolu qui donnerait la mesure absolue du mouvement. Or, le système de Ptolémée reprend intégralement les thèses d’Aristote avec quelques améliorations dans les multiples orbes célestes.

 

Philopon adopta le système astronomique de Ptolémée, y compris le dixième cercle sans astres, si contesté jusqu’alors, animé de la vitesse d’un degré par siècle, alors reconnue pour la précession des équinoxes. C’est donc que tout le monde n’était pas d’accord. En outre, il a critiqué la notion de corps lourd en soi, base même de la mécanique d’Aristote. Les grandes fresques épistémologiques du marxiste Koyré ont éclipsé un aspect fondamental de la physique d’Aristote. Si la Terre est au centre du Monde dans son système, ce n’est nullement un postulat arbitraire, mais la conséquence de sa théorie de la gravitation, la chute des graves. Les graves sont les corps lourds, comme la terre qui en est l’archétype. Pour Aristote, ils sont lourds en eux-mêmes. Ils ont un mouvement absolu vers le bas. Au contraire, le feu est léger en soi et a un mouvement absolu vers le haut. Tous les graves tombent où que l’on soit sur la Terre. C’est donc qu’ils tombent vers le centre de la Terre. Les astres sont faits d’éther, ils ont un mouvement absolu circulaire. Il n’y a pas de terre autre part que sur Terre, donc la Terre est le centre du Monde. Cette logique est imparable. Philopon est un des seuls à avoir eu l’audace de mettre en cause, non la logique, mais le fondement, l’idée même de mouvement absolu entièrement contraire à la philosophie de Platon. Et c’est Platon qui avait raison. Mais à la fin du XIXe siècle, d’immenses génies ont dépassé toute l’intelligence du Monde et ont imaginé des éthers absolus puis des célérités absolues ! Le retour d’Aristote !

 

L’astronomie indienne n’a aucun rapport avec le système de Ptolémée et a eu une grande influence en Occident, le plus souvent, il est vrai pour ses aspects magiques.

 

Isidore de Séville est revenu aux orbes d’Aristote. C’est peut-être dommage, car, en un sens, Ptolémée avait raison, mais parler d’un règne sans partage de son système est une contrevérité.

 

Scot Erigène reprit les thèses d’Héraclide du Pont en donnant à Vénus et Mercure une rotation supplémentaire autour du Soleil. Ce n’est pas un détail. C’est entièrement contraire au système de Ptolémée et d’ailleurs également au système d’Aristote.

 

Avicenne, de l’école musulmane espagnole, adopta strictement le système d’Aristote et rejeta donc les excentriques et épicycles de Ptolémée qui lui sont incompatibles.

 

Pour Guillaume de Conches, les étoiles ne pourraient avoir de mouvement propre. Ce mouvement serait indétectable par défaut de corps immobiles, ou au moins plus lents, qui se trouveraient au-delà. C’est là une affirmation à la fois contraire à Aristote et à Ptolémée. Guillaume rejette l’absolu aristotélicien en faveur de la thèse de Platon.

 

Membre de l’école musulmane espagnole, Averroès s’opposa au système de Ptolémée tout en adoptant la théorie de l’impetus de Philopon.

 

Maïmonide en resta au système d’Aristote.

 

Nous voilà mille ans après Ptolémée. Monsieur d’Espagnat appuie son argumentaire sur une vision absolument fausse de l’Histoire. Il prend les hommes du passé pour des faibles d’esprit, incapables d’esprit scientifique. Ils appartiendraient à l’ère préscientifique.

 

Quelle image laissera le XXe siècle dans l’Histoire ? On sait déjà que sur le plan humain, il n’y a guère à pavaner ! Encore qu’en matière de massacres, le passé ne soit guère plus reluisant (cf. les lectures actuelles du livre de Samuel !) et que le futur ne s’annonce pas meilleur.

 

Je crains fort qu’il n’en soit de même dans le domaine de l’esprit ! Les abysses ! Mais ce n’est pas non plus nouveau !

 

Candide

Question 5 :   Mais s’il faut admettre que les qualités, propriétés, grandeurs mesurables que nous attribuons aussi bien aux objets macroscopiques de notre environnement familier qu’à leurs constituants microscopiques ne sont que des observations dépendant des capacités de nos instruments de mesure, de celles de nos organes, des sens et de notre entendement, et non pas des propriétés d’objets existant indépendamment de nous, que visent alors les mots qui les désignent ?

Faut-il même renoncer à l’idée que leurs constituants ultimes protons, neutrons, quarks, électrons, etc.) sont des entités singulières, distinctes, porteuses des propriétés et grandeurs observables et mesurables qu’on leur attribue ?

Bernard d Espagnat

Dans de tels cas, il arrive souvent que le « quelque chose » ainsi préparé manifeste son existence par l’apparition, de temps en temps, de taches quasi ponctuelles sur un écran. Dans de telles conditions, il est très naturel d’interpréter les taches en question comme étant les points d’impact de particules, autrement dit de considérer que lu « quelque chose » dont il s’agit est un ensemble, ou flux, de particules. Au reste, si l’on remplace l’écran par un dispositif approprié on peut capter ces particules une à une, mesurer leur masse, leur charge électrique, etc. On constate dans ces conditions que, pour une source donnée, les valeurs obtenues sont les mêmes, quelle que soit la particule. On dit alors que les particules en question ont cette masse, cette charge électrique, etc. On peut ainsi classer les particules en protons, électrons, mésons et autres, variétés.

Toujours en ce qui concerne le sens de ces mots et plus particulièrement celui de « particule », ajoutons qu’il existe des instruments, dits « chambres à bulles », dans lesquels tout corpuscule électrisé et en mouvement laisse une trace, sous la forme d’un chapelet de bulles. Or si nous faisons en sorte qu’un électron traverse une telle chambre en provenance d’une source de telles particules, nous constatons bien la présence d’un chapelet de bulles paraissant venir de la source en question, chapelet que nous interprétons évidemment comme étant la trace que l’électron a engendrée. Cela nous incite encore davantage à parler de cet électron comme d’une « entité singulière, distincte », pour reprendre les termes par vous utilisés dans votre question.

Ici, notons cependant un point qui nous montrera combien, en ces matières, il nous faut avancer avec prudence. Tout naturellement, voyant cette trace, nous sommes tentés de l’interpréter comme étant celle d’une vraie trajectoire ; de nous dire que dans la chambre l’électron avait donc une trajectoire, et d’en inférer qu’entre la source et son point d’entrée dans la chambre, il en avait une également, dont celle vue dans la chambre serait le prolongement.

 

Avant d’aborder le fond du sujet, je voudrais signaler qu’il faut une assez grande dose d’inconscience pour être convaincu que les chambres à bulles nous montrent des particules. Les traces que l’on voit sont des micro-bulles de vapeur des milliards de fois plus grosses que les dites particules. Certes, on ne sait pas mieux faire, mais c’est un moyen barbare dont on ne peut certainement pas tirer des connaissances certaines.

 

Venons en au fait. Dans ce passage, Espagnat montre que sa critique de la connaissance du réel ne repose en aucune manière sur une impossibilité de l’esprit de connaître la réalité. Les arguments que j’ai développés s’adressent aux physiciens qu’il critique. Il a raison sur ce point.

 

Quelle est sa position ? Il est convaincu que la matière a un composant ultime, comme elle a une vitesse limite. Il devrait donc penser que l’homme a accès à la connaissance totale du réel ?

 

Il n’en est rien. Le problème ne serait pas l’impossibilité d’atteindre à une connaissance totale de l’univers.

 

La connaissance de la matière implique l’expérience. Mais, selon sa thèse, l’observation serait conditionnée par la réalisation de l’expérience. La matière serait donc inaccessible à l’expérience et à la perception, même de manière partielle et limitée.

 

La physique se ramène donc à une construction de l’esprit où il s’agirait de décrire par des équations mathématiques ce que l’observation va nous montrer lors de l’expérience.

 

J’ai évoqué Berkeley, parce que c’est justement sa thèse. Ce qu’Espagnat oublie ce sont les lois de la Nature. Où les a-t-il mises ? La célérité absolue de la lumière est la loi fondamentale de la physique moderne. D’abord elle n’est pas probabiliste. Il n’en parle jamais ! Elle est parfaitement absolue et déterminée, même si sa valeur n’est mesurée qu’avec une certaine précision. Cette vitesse existe. Où est-elle dans le monde d’Espagnat ?

 

Cette position est en complète contradiction avec celle de Descartes et nous allons voir qu’elle est aussi contraire à la philosophie de Kant qu’Espagnat interprète de manière très personnelle.

 

L’expérience peut-elle nous obliger à rejeter la vision rationnelle d’un monde connaissable et donc conforme au Logos ?

 

La pensée est-elle, plus généralement, conditionnée par l’expérience. C’était la thèse de Marx : la praxis fait loi ! Mais en réalité cette conviction remonte au positivisme. Si la pensée de Newton était conditionnée par Hume, la pensée des physiciens, depuis plus d’un siècle, est conditionnée par le positivisme. Leur thèse est que l’accomplissement de la science est la découverte de l’expression mathématique des phénomènes qui affectent le monde matériel, seule source de connaissance par l’intermédiaire des perceptions. On voit ici qu’Espagnat rejette en partie le positivisme. Il affirme bien le même objectif, découvrir les équations mathématiques qui décrivent les résultats de l’expérience, mais cette expérience n’est nullement le monde matériel. Sa thèse est que le résultat est conditionné par la réalisation de l’expérience en sorte que le monde matériel n’est pas accédé et que l’idée même qu’il puisse l’être est impossible.

 

Voilà encore un serpent qui semble se mordre la queue. Car cette impossibilité résulte de la thèse elle-même.

 

C’est un débat de convictions. Je suis bien convaincu que l’esprit a des critères de jugement indépendants de l’expérience. C’est, pour simplifier, le problème du dictionnaire. S’il n’y a pas quelques concepts a priori, les dictionnaires sont des cercles indéfinis (c’est ce qui justifie la position de Kant).

 

Il faut savoir qu’il n’y a, en tout et pour tout, qu’une seule expérience qui justifie la position d’Espagnat : c’est l’expérience d’Aspect, même si elle a été refaite par la suite et a donné le même résultat.

 

Etait-ce suffisant pour proférer de telles affirmations ? On peut déjà répondre : non ! car l’expérience de Steinberg et Alt. avec les fentes de Young met directement en cause le principe de non-localité. Elle met en défaut l’interprétation quantique de l’expérience d’Aspect.

 

C’est certainement une mauvaise expérience comme les mauvais chasseurs du sketch de Bourdon !

 

Candide

Question 5 :   Si tout ce que nous nommons « objet » est seulement une « réalité pour nous », s’il n’existe tel qu’il nous apparaît que pour notre regard, faut-il alors aller jusqu’à conclure que la Lune, quand nous ne la regardons pas, n’existe pas à peu près comme nous la voyons et que les dinosaures n’ont pas à peu près existé comme nous les imaginons et reconstruisons à partir de leurs ossements quand il n’y avait pas encore d’humanité sur la Terre pour  les regarder ?

 

Bernard d’Espagnat

La question se rapporte au problème philosophique central, celui de l’être, et la poser renvoie par conséquent au grand débat philosophique toujours ouvert entre réalisme et idéalisme.

 

Cette vision dichotomique est strictement celle de la dialectique marxiste.

 

Les marxistes n’ont cessé de répéter que le matérialisme est le contraire de l’idéalisme. Cette dichotomie est l’application directe de la nécessité dialectique de tout ranger dans des catégories séparées. Il y aurait, d’un côté, les philosophes matérialistes, de l’autre côté, les idéalistes. Les idéalistes seraient les mauvais philosophes, bien sûr. Ils nieraient l’univers physique, puisqu’ils ne seraient pas matérialistes. Ils auraient cru que l’univers physique ne serait qu’une illusion créée par l’esprit. On rejette les philosophes idéalistes au nom du bon sens. Or, de tels philosophes n’ont jamais existé.

 

La philosophie dialectique de Hegel, qualifiée d’idéalisme par Marx et Engels, serait le contraire direct du matérialisme dialectique.

 

Hegel aurait nié l’existence matérielle. C’est entièrement faux. Il n’y a aucune contradiction entre sa conception de la matière et celle des matérialistes. Il adopta les positions scientifiques de son temps, et parfois même des positions déjà un peu dépassées, comme ce fut le cas pour la lumière. Pour Hegel, l’existence ne comprend pas exclusivement le monde physique, même pris au sens large. La pensée a des aspects qui ne peuvent pas relever de ce monde physique. Hegel est un dualiste. Il admettait un monde de l’esprit, le monde des idées à côté du monde matériel. De plus, sa dialectique est seulement un aspect du fonctionnement de la pensée. Elle concerne le mode de prise de conscience des perceptions sensibles.

 

Pour Marx et Engels, la dialectique est le mode général du mouvement de la nature. La pensée ne serait pour eux qu’un cas particulier du mouvement de la nature. Le système de Hegel et la doctrine de Marx ne sont ni opposés ni contraires. Ils sont différents. Marx généralise la pensée de Hegel.

 

Marx et Engels décident que les deux approches sont contraires. Mais, elles ne diffèrent que par une seule de leurs déterminations. C’est un exemple du caractère arbitraire, totalitaire, des systèmes dialectiques. Il faut un maître pour distinguer, à chaque pas, ce qui est dans la ligne dialectique de ce qui ne l’est pas. Hegel est classé par Marx et Engels parmi ceux qu’ils appellent idéalistes ; sa dialectique est limitée à l’esprit. On en vient à oublier qu’il croyait évidemment à l’existence de la matière et du mouvement. Ce n’est pas mon interprétation. Il l’a écrit. Il n’y a là aucune ambiguïté. En plus, il croyait en Dieu. Il fallait l’éliminer. On insinue, on affirme, on élimine. C’est la base de la méthode marxiste. L’amalgame en est une variante.

 

Tous les philosophes sont évidemment dualistes. Malebranche n’a pas nié la réalité matérielle. Berkeley est allé au bout de l’idéalisme, mais il conserve la réalité. Elle est, il est vrai, assez surprenante : c’est la réalité matérielle des lois de la Nature. Il n’y a qu’une seule catégorie de soi-disant philosophes qui soient monistes : les marxistes. Ils nient l’existence des idées. Ils sont exclusivement matérialistes.

 

Cela, en particulier, signifie certainement que les composantes de la Lune, les poussières, les rocs, les fragments de rocs qui la constituent existent aussi de cette manière. Et une fois engagés dans cette réflexion, nous nous retrouvons rapidement face à la difficulté conceptuelle que Pascal mit jadis en lumière de si remarquable façon par l’apologue du ciron. Car, en vérité, si, comme Pascal implicitement le fait, j’exige que les structures que j’imagine comme possibles soient toutes descriptibles par concepts familiers, un problème surgit aussitôt : dans ce processus de division par la pensée de la matière en portions de plus en plus petites devrai-je ou non m’arrêter ?

Et si oui, à quel niveau ?

 

Cette question vient d’être examinée. Il n’est pas concevable de s’arrêter, comme je l’ai montré, car le composant supposé ultime doit nécessairement être multiple, non pas en qualité, mais en quantité, pour composer le niveau supérieur. Il a donc, de ce fait, des relations avec ses congénères. Il doit également avoir des propriétés physiques. Son existence doit s’externaliser pour entrer en composition et pour donner aux composés des propriétés physiques. Il est donc, en quelque sorte, perçu par ses congénères et ses composés. Il faut bien un support extérieur pour cette mise en relation. C’est donc que le composant ultime n’est pas ultime. C’est toute la longue démarche de Spinoza. C’est aussi le sens de la monade de Leibniz. La monade est ultime dans l’esprit. Elle correspond à l’infiniment petit dans son unicité, cependant inaccessible aux perceptions humaines.

 

Il s’agit d’un raisonnement. Espagnat nie, en fait, toute valeur à ces arguments philosophiques. Nous allons en avoir la confirmation :

 

Quoi qu’il en soit, déjà bien avant Kant (et indépendamment de la physique !) maints penseurs avaient dû reconnaître que, livrée à ses seules forces, la raison bute, en ces domaines, sur de troublantes antinomies. De sorte qu’il y a longtemps que les philosophes se sont, dans leur majorité, détournés de la quête d’une « science de l’être », d’une « ontologie ». Et parallèlement, depuis, schématiquement, le début des temps modernes, la plupart des scientifiques, répudiant les joutes stériles d’une certaine, scholastique, jugèrent eux aussi que, tout en visant, bien sûr, à l’objectivité, la science doit se garder des tentations de cette nature. Qu’il lui faut écarter les arguments divers faisant appel à l’idée d’une réalité en soi sur laquelle il serait légitime de raisonner . Que théoriser en utilisant ce concept conduit trop aisément des énigmes insolubles, dont celle relative au sexe des anges est l’exemple caricatural. En d’autres termes, ils ont considéré que la notion d’une telle réalité est un concept finalement brumeux, n’ayant que l’apparence de la clarté.

 

Il est honteux de penser que les philosophes du passé ne savaient en fin de compte qu’ergoter sur le sexe des anges. C’est un sujet qui n’a été abordé par aucun des philosophes que j’ai pu lire depuis Pythagore jusqu’à nos jours. Jamais une telle pensée n’a été émise. Ce n’est probablement qu’une plaisanterie imaginée par les Lumières ou au XIXe siècle pour ridiculiser les penseurs catholiques.

 

On sous-estime de nos jours les penseurs du passé. Nous sommes si grands avec nos théories relativistes et quantiques « qu’il serait vraiment vain » de se plonger dans leurs élucubrations d’un autre âge. Ce sont les mots mêmes d’une célèbre relativiste, au demeurant marxiste : le professeur Antoinette Tonnelat !

 

Un seul nom suffit pour montrer l’effarant aveuglement de nos contemporains : Scot Erigène. 

 

Il vrai, toutefois, que raisonner sur l’absolu conduit à des paradoxes. C’est bien là ce que Kant a affirmé. Les concepts absolus de l’esprit nous servent à penser et à nous exprimer, mais on ne peut pas penser les concepts eux-mêmes. Ils appartiennent au monde transcendantal par opposition au monde expérimental. Ce monde est donné à notre esprit, pour comprendre ce que nous percevons. Il n’est pas lui-même perceptible. On ne percevra jamais le temps ni l’espace. Mais, le monde transcendantal de Kant, au-delà de ses fameuses catégories, contient aussi les grandes idées de Liberté, d’Egalité, de Charité que l’on ne trouvera jamais dans le monde expérimental, bien que les perceptions soient nécessaires pour en prendre conscience. 

 

Il faut évoquer le dictionnaire pour expliquer le fond de la démarche de Kant. S’il n’y a pas des mots donnés au départ, on ne peut cesser de tourner en rond dans un dictionnaire. Ces mots, ce sont les catégories de Kant.

 

La position d’Espagnat devient intenable dès lors que l’on se rappelle qu’il met l’absolu dans le monde expérimental : c’est la vitesse de la lumière, en particulier. C’est aussi le temps et l’espace inévitablement intégrés au monde expérimental dans le cadre de la relativité restreinte qu’Espagnat ne met nullement en cause, contrairement à la relativité générale. C’était la démarche de Newton sous l’influence du matérialisme de Hume.

 

On retrouve ici encore une forme du système de Berkeley. Il faut bien que ces absolus, qui n’entrent en aucune manière dans le probabilisme quantique, aient leur place quelque part. Il faut une réalité derrière le temps et l’espace relativistes. C’est ce qu’Espagnat semble vouloir ignorer.

 

Incidemment, il vaut la peine de remarquer que le principe du schéma argumentatif dont nous avons ci-dessus conjecturé l’adoption, au moins implicite, par la plupart des scientifiques non quantiques fut (si l’on fait abstraction du postulat réaliste qu’on y a ici ajouté) très explicitement formulé par Kant (au chapitre lit, deuxième section de la Critique de la raison pure) sous le nom de « principe de détermination complète ». En effet, ce principe posé par Kant consiste dans l’affirmation que, concernant n’importe quelle chose, « si tous les prédicats possibles sont pris en considération en même temps que leurs contraires, dans chacune des paires d’éléments opposés il y a un prédicat qui convient [à la chose] ». Une chose étant donnée, pour n’importe quelle propriété p que cette chose peut avoir, à un instant donné ou bien cette chose a la propriété p ou bien elle a la propriété contraire, celle de ne pas avoir la propriété p. Étant donné que pour Kant les prédicats renvoient toujours à une expérience possible, autrement dit à une observation ou à une mesure possible, on voit qu’il s’agit bien, chez le philosophe, de la même idée que celle exposée ci dessus. Remarquons entre parenthèses que le mot « réalité » apparaît très souvent sous la plume de Kant. Presque toujours il renvoie à une « réalité pour nous », c’est-à-dire à une notion essentiellement intersubjective. Mais il semble bien que le principe de détermination complète ait, dans l’esprit de ce penseur, joué un rôle non négligeable pour justifier, dans ce contexte, l’usage qu’il faisait du mot même de « réalité » (car ce principe montrait qu’une telle réalité pour nous » a bien les traits essentiels auxquels nous pensons spontanément quand nous prononçons le mot « réalité »).

Bien entendu, Kant considérait son « principe de détermination complète » comme étant d’une validité universelle. Et, de même, les scientifiques auxquels nous avons jusqu’ici fait allusion tendaient, implicitement du moins, à considérer le schéma argumentatif ci dessus décrit comme applicable à tout objet, microscopique aussi bien que macroscopique.

Or il faut bien prendre conscience qu’au vu des données de la physique quantique cette conception n’est plus tenable. Il est effet évident que le schéma en question ne s’applique pas aux objets microscopiques ».

 

Il est facile de faire dire ce que l’on veut à un penseur en extrayant quelques passages qui vont dans le sens que l’on désire.

 

Kant déduit le principe de causalité du concept du temps. C’est le fondement de la Logique. C’est une audacieuse démarche, assez contestable, qui lui évitait de mettre la Logique dans le monde des concepts, le monde transcendantal. En effet, la Logique n’est pas seulement un concept, mais une démarche. On peut aussi penser que la Logique n’est pas éveillée à la conscience par les perceptions, comme les concepts de Kant, mais qu’elle est la forme même de notre cerveau, le principe de son fonctionnement. C’est ce qui ressort d’ailleurs des connaissances que nous commençons d’acquérir sur sa structure.

 

La vision rationnelle de la Nature, du monde expérimental, n’est donc pas une possibilité qui serait retenue par certains penseurs. C’est une nécessité conditionnée par notre être même. C’est, là encore, le mystère de la Création et le mystère de l’homme.

 

En un sens, Espagnat a raison, la logique de notre cerveau nous amène à considérer la Nature perçue selon notre logique. C’est le problème de la corrélation entre le Logos et l’Univers. C’est finalement une question de foi.

 

Les interprétations des expériences de la mécanique quantique peuvent-elles nous contraindre à renoncer définitivement à ce schéma ? Il y a dans le système même d’Espagnat une grave pétition de principe, car c’est au nom même de l’expérience que l’on veut nous faire sauter dans ces conceptions inconcevables. L’expérience mettrait en défaut notre démarche logique. Mais cette expérience est posée au départ comme pratiquement sans valeur puisqu’elle conditionne le résultat. Les mots « sans valeurs » sont un peu trop synthétiques, il est vrai. Je veux dire que l’expérience n’aurait de valeur que pour l’observateur. Elle ne pourrait rien prouver d’extérieur à l’esprit. Comment pourrait-elle donc prouver que la logique est fausse ? La logique n’est pas extérieure à l’esprit. Elle en est la constitution même. En d’autres termes, on ne peut pas utiliser un raisonnement logique pour démontrer que la logique est fausse. (Ce passage est difficile, j’en conviens). On peut le dire encore autrement : la logique du raisonnement d’Espagnat est de prendre en compte une expérience pour en déduire une position sur la physique. Or, cette expérience conduit à mettre en cause la logique. Il est donc illogique d’appliquer son raisonnement.

 

Le commentaire suivant revient encore sur le problème de la réalité.

 

Certaines de ces difficultés, et au premier chef celles relatives à l’existence des événements du passé, sont de nature très générale. D’autres émanent spécifiquement de la mécanique quantique, du moins si l’on considère celle ci comme étant de validité universelle. Toutes, prises ensemble, indiquent que, comme Kant l’avait deviné, de cette notion d’existence en soi des objets nous devons, en dernière analyse, « faire notre deuil ». Elle est à remplacer par la notion d’« objets pour nous ». Mais il faut immédiatement ajouter que, pour les raisons indiquées plus haut, sur le plan de la rationalité et de l’avancement des connaissances positives ne perdons rien en faisant cette substitution.

 

Il est foncièrement faux de dire que Kant nous renvoie à une réalité pour nous. Ce n’est le cas que pour le temps, l’espace et ses concepts. Il s’agit là de réalités du monde transcendantal, nullement de réalités du monde expérimental. La confusion d’Espagnat est exactement celle que beaucoup de critiques font sur la philosophie de Kant, mais aussi sur le système de Spinoza.

 

« Quand je dis que, dans l’espace et le temps, aussi bien l’intuition des objets extérieurs que l’intuition de l’esprit par lui-même représentent chacune leur objet comme il affecte nos sens c’est-à-dire comme il nous apparaît, je ne veux pas dire que ces objets soient une simple apparence. En effet, dans le phénomène, les objets et les manières d’être que nous leur attribuons sont toujours considérés comme quelque chose de réellement donné ». (Kant ; Critique de la raison pure © PUF 1967,p 73)

 

 

Candide

Question 8 :   L’impossibilité d’appliquer les concepts de la physique classique aux objets microscopiques m’amène à vous demander maintenant : comment les objets macroscopiques familiers peuvent-ils nous apparaître localisés, séparés, alors que leurs constituants ultimes ne le sont pas sinon lors de leur mesure qui semble les faire passer, d’après le formalisme mathématique de la physique quantique, d’une superposition d’états possibles à tel ou tel état observable et mesurable ?

Bernard d Espagnat

L’idée directrice de celui-ci porte le nom de décohérence….. la décohérence explique le fait que les objets macroscopiques familiers nous apparaissent, d’une part comme étant doués d’une relative indépendance par rapport à nous (d’où notre sentiment qu’ils existent réellement), et d’autre part comme étant localisés et séparés.

 

Il faudrait donc, parallèlement à la décohérence des objets, une décohérence de la pensée. En effet, on comprend bien que la pensée est de nature macroscopique. La cohérence de la vision quantique repose sur la décohérence. C’est grâce à la décohérence que la pensée peut être logique et donc rechercher la causalité lorsqu’elle s’applique au monde macroscopique..

 

Mais que se passe-t-il lorsque l’esprit raisonne sur le microscopique ? Il ne peut, en aucune manière, exercer sa capacité causale. L’expérience d’Aspect et la théorie quantique, l’intrication quantique en particulier, s’y opposent.

 

Pour que la démarche quantique devienne naturelle à l’esprit, ce qui est la conviction d’Espagnat, il faudrait que la pensée des objets macroscopiques, rationnelle, logique, repose sur la pensée des choses microscopiques, qui devrait être au fond la seule pensée véritable. Il faudrait donc que le cerveau ait une structure quantique pour envisager le microscopique. Cette pensée serait en mesure d’exercer sa capacité causale lorsqu’elle est appliquée au macroscopique. Il faut donc une décohérence de la pensée en parallèle à la décohérence des objets macroscopique.

 

Or, pour autant qu’on le sache actuellement, le cerveau est de structure logique. Les mêmes processus s’appliquent aussi bien au microscopique qu’au macroscopique. Il n’y a pas deux niveaux de pensée différents, l’un pour le microscopique l’autre pour le macroscopique. Nous avons les mêmes pensées pour le microscopique et pour le macroscopique. Les qualités de ces deux mondes sont, certes, différentes, ne serait-ce que par la dimension, cela ne change en rien les processus de la pensée qui ne repose nullement sur la nature des qualités. Il s’agit essentiellement de l’exercice de la faculté de juger. Et le jugement est énoncé sous une forme essentiellement causale.

 

Il faudrait donc modifier le cerveau. Il serait très probablement plus simple de changer de théorie !

 

Candide

Question 13 :   Je vous remercie de l’éclairage nouveau et passionnant que vous nous apportez à partir de la physique quantique et du théorème de Bell sur les notions d’objets et d’objectivité.

Je voudrais maintenant apprendre de vous ce qu’il en est pour les notions de déterminisme et d’indéterminisme ; et d’abord : Dans quelle mesure la physique quantique, contrairement à la physique classique et à la physique relativiste, est-elle une théorie indéterministe ?

Bernard d’Espagnat

Depuis son début jusqu’à maintenant la physique quantique fut et est présentée par la très grande majorité des physiciens comme fondamentalement indéterministe. Et nous constaterons qu’au total il convient d’adhérer à ce jugement.

 

La nature indéterministe de la mécanique quantique est le résultat d’une suite d’observations expérimentales tout aussi impressionnante que la démarche qui a conduit la théorie de la relativité.

 

Contrairement à l’expérience de Steinberg qui met en cause l’intrication quantique, il n’existe pas, actuellement, d’expérience mettant en cause l’indéterminisme quantique. C’est pourtant avec la nature absolue de la vitesse de la lumière, le point le plus contesté des théories physiques actuelles. Einstein lui-même s’est opposé fermement à l’approche indéterministe : « Dieu ne joue pas aux dés ».

 

La démarche quantique est entièrement contraire aux deux prémisses majeures de la relativité. Elles sont essentiellement déterministes : ce sont la nature absolue de la vitesse de la lumière et l’invariance galiléenne de l’équation de Maxwell-Hertz, qui est toujours présentée sous le nom de principe de relativité. Cette équation est la seule concernée, d’ailleurs, contrairement à ce qu’on lit trop souvent. C’est la seule pour laquelle le problème de l’invariance se pose d’ailleurs.

 

L’indéterminisme a été introduit à la base même de la constitution des atomes. La remise en cause de cet aspect, sans doute le plus troublant de la physique actuelle, impose de remonter très loin dans les fondements. C’est ce qui rend l’ensemble si difficile à mettre en cause. C’est ainsi que l’on peut comprendre la confiance, apparemment sans limites, des scientifiques dans leur système.

 

Il faut remonter très très loin. Je soutiens qu’il faut remonter à Œrsted. On voit un courant électrique dévier l’aiguille aimantée. Donc, le courant produit un champ magnétique. Or, un courant est une translation d’électrons. C’est donc la vitesse de translation de ces électrons qui produirait un champ magnétique.

 

Le problème est que les électrons ont un moment magnétique qui est la cause de toutes les formes de magnétisme. Il y aurait donc, dans les courants électriques, deux causes potentielles du champ magnétique : la translation et le moment magnétique des électrons. Même si le moment magnétique résultait de la rotation de la charge de l’électron, ce qui n’est nullement prouvé d’ailleurs, il y aurait deux causes pour un seul phénomène. Ce n’est pas conforme au principe de simplicité dit d’Occam, bien qu’il ait été énoncé par Aristote. Bien plus, ce n’est pas conforme au principe de l’unicité causale spécifique du même Aristote, applicable dans ce cas très simple.

 

La translation n’est pas invariante dans un changement de repère galiléen parce que c’est une vitesse, par contre, comme par hasard, les moments cinétiques sont invariants.

 

La démarche qui pourra, de là, conduire à abandonner la démarche indéterministe sera une plus longue histoire. Elle passera inévitablement par un retour à l’éther, mais un éther sans rapport avec le solide absolu et immobile de Lorentz. C’est ce que montre les expériences et les calculs du professeur Allais. On ne veut pas les prendre en compte parce que tous les autres aspects de la physique devraient être remis en cause.

 

Il faut admettre que ce n’est pas une petite affaire et on comprend les réticences. La même difficulté se présentait pour le système d’Aristote. On ne pouvait pas en mettre en cause seulement un aspect. Il a fallu l’accumulation de difficultés qui a précédé Galilée, pour qu’un dernier coup, le plus fort, réduise l’édifice à néant : il n’y a pas de centre du monde car il y a des centres partout.

 

Candide

Question 14 :   En quoi donc consiste l’indéterminisme de la physique quantique ? Et comment interprétez-vous les caractères à la fois indéterministes et déterministes de cette physique ?

Bernard d’Espagnat

La loi des grands nombres fait alors sentir ses effets, ce qui fait que pour de tels phénomènes collectifs la mécanique quantique fournit des prédictions précises et bien définies pouvant être soumises à de rigoureuses vérifications expérimentales. La formation (les franges d’interférences dans l’expérience de Young illustre ce cas de figure là).

 

Voilà encore une loi de la nature : la loi des grands nombres. S’il ne s’agissait que d’une manière de parler, il n’y aurait rien à dire. Mais la suite va montrer que, pour la mécanique quantique, les lois de la statistique sont inhérentes aux choses microscopiques et non pas le fait de leur existence en nombre.

 

Il faut bien comprendre ici que l’indéterminisme quantique n’est pas le résultat des interactions d’un grand nombre d’objets microscopiques. Dans la mécanique des fluides et la théorie connexe de la cinétique des gaz, on tire la vitesse du son de la vitesse quadratique moyenne d’agitation des molécules du gaz. C’est de la statistique au sens propre.

 

Il n’en va pas de même dans la mécanique quantique. La statistique s’applique à un objet isolé, comme le photon ou l’électron. Les objets microscopiques ont la statistique au ventre si j’ose dire. Cela n’a rien à voir avec la conception de la statistique enseignée dans les manuels de mathématiques.

 

À cette vision statistique inhérente aux objets, s’ajoute la statistique au sens propre, c’est-à-dire résultant de l’interaction de nombreux objets. Mais, là encore, nous sommes plongés dans un abîme de perplexité. Les photons n’interagissent pas entre eux pour provoquer les raies d’interférence des fentes de Young, car ils arrivent séparément. (Il s’agit ici de l’expérience de Young en très faible éclairement, les photons arrivent séparément sur l’écran). C’est un photon qui agit sur lui-même. Ce sont les probabilités de présence égale dans les deux fentes de Young qui se rejoignent sur l’écran pour interférer. Le photon interfère avec lui-même par sa probabilité de présence.

 

Il faut noter que les franges ont une position bien déterminée sur l’écran. Le résultat est donc déterministe. Pour rendre ce résultat cohérent avec l’approche quantique d’Espagnat, il faut considérer qu’il s’agit là d’un phénomène macroscopique qui s’explique par la décohérence.

 

Candide

 

Question 15 :   Dans ces conditions, le déterminisme statistique de la physique quantique est-il différent de celui de la physique classique ?

Bernard d Espagnat

Dans les deux cas le déterminisme statistique résulte de la loi des grands nombres. Cela dit, une différence évidente consiste en ce qu’en physique statistique classique le hasard est toujours conçu comme étant d’ignorance, tel celui des jeux de hasard , alors que, on l’a vu, en physique statistique quantique standard (sans variables cachées explicitement postulées) il existe, à la base, un hasard intrinsèque.

 

Effectivement l’ignorance donne l’illusion du hasard. Mais, il n’y a pas de hasard dans la réalité. Le hasard n’est qu’une idée.

 

Dire que les jeux de hasard résultent de l’ignorance est un peu ambiguë. Lorsque nous prenons les treize cartes qui viennent d’être distribuées, il nous semble qu’aucune action ne soit intervenue, et que la répartition se soit faite au hasard. Ce n’est là qu’une manière de parler. Si nous avions observé l’ordre où elles étaient d’abord, qui résulte de certains mouvements de celui qui les a ramassées autant que de l’ordre où elles furent étalées, puis la manière dont elles furent battues, nous aurions vu qu’elles n’étaient pas mêlées au hasard, mais en raison de la répartition des pressions entre elles, autant que de la disposition des bords de chacune d’elles, et sans doute de bien d’autres raisons aussi. Le fait que nous ne puissions voir tous les mouvements qui ont fait que telle carte se trouve dans telle main, n’entraîne nullement qu’elle y soit par hasard. C’est l’ignorance où nous sommes, qui nous fait venir cette idée de hasard, quoique rien de ce genre n’ait jamais existé ailleurs que dans notre esprit. C’est seulement par les limites de nos connaissances que les jeux de cartes sont ainsi des jeux de hasard.

 

C’est en fin de compte ce qu’a écrit Espagnat juste après. Mais le hasard n’a aucun rapport avec la loi des grands nombres. Ce n’est pas parce qu’il y a un très grand nombre de billets vendus que le loto est un jeu de hasard. C’est parce qu’il est impossible de déterminer quelle boule va tomber. Et pour en être davantage certain, les boules sont brassées longtemps. Il est impossible de connaître toutes les actions qui font que telle boule va tomber, mais elle ne tombe certainement pas par hasard. Sa chute dépend justement de l’ensemble de ses actions. Rien n’arrive par hasard dans le monde expérimental.

 

Encore une fois, le hasard n’est qu’une idée. Non seulement Espagnat semble vouloir en faire une réalité, et il n’est pas le seul, mais une réalité inhérente aux objets microscopiques.

Candide

Question 20 :   Voilà une conclusion importante, mais puisque l’indéterminisme « intrinsèque » quantique ne peut être interprété comme relevant d’un hasard d’ignorance, de micro-causes mécaniques locales trop nombreuses pour être analysées (comme l’a pensé la physique classique à propos des jeux de hasard : roulette, dés ni non plus, comme un hasard vrai de fluctuations de micro-objets séparés, (le clinamen), comme l’a conçu le matérialisme atomiste et mécaniste, et que l’indéterminisme quantique paraît lié seulement à l’observation et à la mesure de l’expérimentateur et donc aussi à sa décision d’observer,  d’expérimenter et de mesurer ou pas, ne peut-on penser que cet indéterminisme, tout en obéissant à la loi des grands nombres, puisse correspondre, quand on essaye de l’interpréter ontologiquement, à la marge de liberté réelle dont disposeraient les observateurs-acteurs que nous sommes dans un réseau des compossibles tel que l’a conçu Leibniz ?

 

Bernard d’Espagnat

 

L’existence du libre arbitre a soulevé une difficulté de principe particulièrement aiguë aussi longtemps que l’on a cru au strict déterminisme laplacien, car il était rigoureusement impossible de concilier celui-ci avec le sentiment que nous avons de la liberté de nos actes.

 

Seuls les athées profonds croient au déterminisme laplacien. Le libre arbitre est inconciliable, bien sûr, avec l’idée de prédestination de Luther dénoncée si vigoureusement par Erasme. Mais, il est aussi inconciliable avec le déterminisme.

 

Nous verrons ensuite la position quantique. Mais du point de vue « classique », la pensée ne peut pas concevoir le monde autrement que dans le cadre rationnel de la causalité. Qu’elle soit inaccessible dans sa totalité, c’est une évidence. Mais l’esprit de l’homme est ainsi fait qu’il ne peut passer devant un phénomène sans en chercher la cause. Le professeur d’Espagnat n’échappe pas à la règle d’ailleurs. L’expérience d’Aspect montre un phénomène : il en cherche la cause et l’attribue à l’intrication. Espagnat applique donc, sans rougir, la logique la plus traditionnelle.

 

Or, l’enchaînement causal est déterministe bien évidemment. Ce n’est pas conciliable avec le libre arbitre si l’homme n’est qu’un rouage de l’immense mécanique universelle. Le libre arbitre ne peut être qu’un don de Dieu, c’est là encore le mystère de l’homme.

 

 

Et la solution spinozienne, celle consistant à définir l’acte libre comme étant celui dont les causes principales se trouvent en nous plutôt qu’à l’extérieur de nous, était tenue par beaucoup, non sans quelque raison, comme profondément insatisfaisante en ceci, en particulier, qu’apparemment elle attribuait la liberté à toute une classe de robots existants ou susceptibles d’exister.

 

On ne peut pas prendre un morceau de Spinoza isolé du reste. La conception du libre arbitre de Spinoza entre dans le cadre de sa philosophie. Nous avons reçu un esprit capable de penser sur la base des idées. Ces idées elles-mêmes nous sont données. Cet aspect était déjà dans Descartes. Spinoza n’est pas un opposant à Descartes comme l’a affirmé le marxiste Koyré. Il a approfondi Descartes et en particulier il a reconnu que l’homme ayant accès à l’absolu dans sa connaissance de Dieu, il a accès à l’absolu en général. Il a supprimé une limitation inutile du système de Descartes. Il ne s’agit en aucun cas d’une opposition. Leibniz, puis Kant surtout, adopterons le même point de vue. Le libre arbitre ne peut donc être qu’intérieur à l’homme. Les athées ne sont pas satisfaits, bien sûr. Mais de là à dire que les robots pourraient avoir un libre arbitre est évidemment absurde et ne résulte en aucun cas de la philosophie de Spinoza.

 

 

Cela dit, peut-on construire un raisonnement qui rattacherait directement la liberté humaine à l’indétermination de l’opération de mesure ? Comme la plupart des physiciens je suis sceptique à cet égard, pour deux raisons. D’abord parce que cette indétermination ne se manifeste clairement que dans des mesures effectuées sur des systèmes microscopiques alors que c’est dans le monde du macroscopique que nous avons l’impression de nous comporter librement. Et ensuite parce que, comme bien des penseurs l’ont fait valoir depuis longtemps, un choix qui serait la conséquence d’un événement quantique ou autre véritablement indéterminé se produisant dans le cerveau ferait figure d’accident pur et simple, non d’acte libre et responsable.

 

Il n’y a rien à redire, si ce n’est qu’il ne suffit pas d’être sceptique. Il faut rejeter cette hypothèse finalement impossible.

 

Mais cela ne signifie pas que les changements de conception auxquels la physique quantique nous contraint sont sans incidence quant au problème du libre arbitre tel que la science le soulève. En vérité, si cette physique est universelle comme il semble qu’elle soit le fait, comme nous l’avons noté et comme vous venez, en d’autres termes, de le rappeler  qu’elle n’est pas descriptive mais seulement prédictive de résultats d’observations modifie profondément le problème dont il s’agit. Car, si la science tout entière se borne à fournir à notre conscience des prévisions relatives à ce que nous observerons, toute la réalité empirique, l’ensemble des phénomènes observés, n’est plus que ce qui apparaît à notre esprit. Pour le savoir discursif, la conscience remplace dès lors la matière en tant que notion première. Et cela a pour conséquence qu’on ne voit plus au nom de quoi, ayant reconnu à cette conscience la faculté de la prise de conscience, on lui dénierait celle de la décision.

 

En apparence, on pourrait trouver cette approche très satisfaisante. Le problème est que la faculté de prise de conscience n’est pas personnelle puisqu’elle n’a de valeur scientifique que si elle est partagée. Ce que pense une personne d’un résultat expérimental n’a aucune valeur si le résultat n’est pas partagé et commun.

 

Je ne comprends pas comment Espagnat a pu laisser passer une telle erreur ? Le libre arbitre est essentiellement personnel. Bien sûr, le plus souvent, l’action inspirée par le choix reçoit l’assentiment général, car elle est de nature charitable, normalement. Mais, d’abord, il n’est nullement exclu qu’une décision puisse ne pas avoir une apparence charitable pour tout le monde. La vraie conscience, le vrai libre arbitre ne craint pas de s’opposer à la foule ! Ensuite, si le libre arbitre se traduit par des actes, il est une démarche intérieure relative à la morale et n’est en aucune manière assujetti aux données des perceptions. Ce ne sont pas les perceptions qui jugent, mais l’esprit sur la base des concepts, et de la morale dans le cas qui nous concerne. Aussi il importe assez peu que les objets soient de telle ou telle nature.

 

Sauf toutefois, fera-t-on peut-être observer, si le déterminisme physique s’y oppose. L’objection est à considérer car il est vrai elle seule ma remarque très simple du début ne lève pas entièrement la difficulté relative au déterminisme. Cela est dû à que nos décisions et nos actes concernent le domaine des phénomènes macroscopiques et qu’il est prouvé que, pour ce qui est de celui-ci, la physique quantique elle-même implique la validité des lois classiques déterministes donc de prévision d’observations.

 

On retombe sur le problème de la décohérence qui apparaît donc bien comme nécessaire à la pensée assujettie au système quantique.

 

Candide

Question 22 :   Compte tenu de ce que vous avez dit précédemment concernant l’objectivité en physique, peut-on dire que l’espace-temps einsteinien, dans lequel les mesures d’espace et de temps sont relatives aux mouvements des observateurs, a une réalité objective, indépendante de nous, ou est-il, comme l’avait déjà envisagé Kant pour le temps et l’espace classiques galiléen et newtonien, une construction de notre pensée liée aux capacités (aux « formes a priori ») de nos sens et de notre entendement et, comme la physique quantique, réductible à des règles mathématiques de prédiction et de mesures ?

Bernard d Espagnat

De fait, la différence essentielle entre mécanique classique et mécanique quantique peut se résumer en une phrase. Alors qu’en mécanique classique la position d’une particule (relativement, bien sûr, aux autres particules de l’Univers) est une propriété, en mécanique quantique elle est une observable. Une propriété est chose que la particule a. Elle est ici ou elle est là. Et elle est toujours quelque part.

 

En d’autres termes, il semble qu’en la matière la physique ne soit pas capable d’arbitrer à elle seule entre deux options philosophiques : celle qui considère que la notion d’une arène (espace, espace-temps...) objective au sens fort s’impose d’elle-même et que le contenu événementiel de cette arène est (en partie) construction de notre esprit, et celle selon laquelle cela n’a tout simplement de sens d’évoquer l’existence en soi d’une arène qui serait totalement vide d’entités ainsi existantes. Choisir cette seconde option c’est, en somme, se prononcer en faveur des vues kantiennes : considérer l’espace comme forme a priori de notre sensibilité et c’est peut-être là la position philosophiquement la plus raisonnable. Ce que j’ai cherché à faire voir c’est seulement que, en toute rigueur, les données en question ne l’imposent pas.

Pour cette raison il me semble en définitive qu’il serait un peu abusif de prétendre déduire de la seule physique contemporaine, sans aucune admixtion de philosophie, l’idée que l’espace-temps lui-même n’a pas de réalité objective au sens fort. Il est, certes, exact que les phénomènes dont la physique quantique rend compte et que nous percevons comme se déroulant dans l’espace-temps ne sont que des phénomènes au sens kantien, impossibles à comprendre comme ayant lieu en soi » dans ce cadre. Mais passer de cela à l’assertion que l’espace-temps lui-même n’a pas de réalité objective au sens fort, ce serait franchir une étape supplémentaire, que la réflexion philosophique peut certes nous amener à considérer comme s’imposant mais qui ne découle pas, purement et simplement, de 1a physique actuelle.

 

Finalement, Espagnat rejette la position de Kant. La critique de la raison pure (© PUF 1967) est particulièrement claire en ce qui concerne le temps et l’espace : 

L’espace n’est pas un concept empirique qui ait été tiré d’expériences externes. (p 55) 

Le temps est une pure intuition. (p 56) 

L’espace est une pure intuition. (p 56)

Le temps est une forme pure de l’intuition sensible (p 62)

Le temps est la forme du sens interne (p 63).

Le temps n’est que la forme de notre intuition interne. (p 65)

 

La conception de Kant de l’espace et du temps ne peut nullement découler d’une quelconque connaissance du monde expérimental. Il est particulièrement évident qu’Espagnat a pris quelques phrases de Kant qui lui convenaient. Il n’a pas voulu voir le fondement même de son système. Nous avons reçu avec notre esprit un certain nombre de concepts et la logique. Ces concepts nous servent à émettre des jugements sur nos perceptions du monde expérimental. Ils ne peuvent en aucun cas résulter des perceptions, car les perceptions seraient alors jugées par elle-même ce qui n’a aucun sens. La pensée est jugement. S’il y a collusion entre le juge, le critère et la chose, quelle est la valeur du jugement ?

L’espace et le temps nous sont donnés d’abord. Nous les utilisons pour penser. Mais, c’est là certainement qu’apparaît le mieux la corrélation du Logos avec l’Univers, car nous voyons le temps passer comme s’il existait et nous voyons les objets dans trois dimensions exactement comme s’ils y étaient. Mais seul existe l’instant présent. Et l’espace vide où nous mettons les objets n’est en aucune manière perceptible.

 

Si, maintenant, prolongeant notre réflexion, nous nous résolvons comme, en principe, nous devons manifestement le faire, à tenir compte des données de la physique quantique et si nous supposons que celle-ci est universelle, nous devons reconnaître qu’en dernière analyse ces objets, pour grands qu’ils soient, sont, comme tous les autres, non des êtres en soi mais bien des phénomènes au sens kantien, autrement dit, en quelque sorte, d’intersubjectives apparences. Ils sont certaines des formes sous lesquelles le Réel ultime nous apparaît, compte tenu de la structure de notre esprit. Il en résulte que leur répartition, donc leur isotropie ne sont, tout bien considéré, que des « apparences valables pour tous ».

À l’évidence, cela jette un discrédit supplémentaire sur la notion de temps cosmique considéré comme un « en soi » une arène. I1 paraît être plus raisonnable de l’interpréter comme étant l’un des éléments qui nous permettent d’organiser notre expérience intersubjective. Et cela, tout en considérant que, bien sûr, tous ces éléments n’ont pas le même poids et que le temps cosmique compte, de toute évidence, parmi les plus fondamentaux. Il est clair que cette manière de voir s’étend d’elle-même aux notions d’expansion de l’Univers et de big bang.

 

Je n’ai jamais lu le mot « intersubjectif » chez Kant. Les résultats expérimentaux doivent faire l’objet d’une validation intersubjective, c’est toute la thèse d’Habermas. Mais les concepts sont essentiellement personnels et incommunicables car ils sont le moyen de la communication. Il est impossible de les définir pour les expliquer à un autre. Il faut se rappeler la fameuse phrase de Plotin sur le temps, reprise par saint Augustin : « nous avons de nous-mêmes une impression claire du temps, mais quand nous tentons d’en faire un examen attentif, nous sommes embarrassés par nos réflexions » (traité 45 dans la troisième ennéade ©ed. des Belles Lettres, 2002, p.207)..

 

Nous y voilà : « le réel ultime ». De quoi parlons nous ? De la fin de la science ?

 

Candide

Question 23 :  Et qu’en est-il également, par rapport à ces conceptions du temps physique, de la notion existentielle d’un temps vécu, durée et continuité, irréversible, indivisible, à la fois mémoire, attente et action que Bergson distingue, semble-t-il avec raison, du temps spatialisé de la physique, infiniment divisible et réversible (celui des horloges) ? N’est-ce pas, malgré tout, dans cette expérience existentielle initiale que s’enracinent toutes nos idées sur le temps physique, comme il en est peut-être de même pour l’espace à partir de celle de coexistence ?

 

Bernard d Espagnat

…dans le cadre du présent ouvrage, les sérieuses réserves à l’égard du bergsonisme qui se développèrent quelquefois de façon explicite mais tacitement le plus souvent  dans milieux scientifiques méritent qu’on y réfléchisse.

La principale des réserves « explicites », la seule valant d’être citée, fut formulée par Einstein. En 1922, lors d’une séance la Société Française de philosophie, ce dernier rejeta la notion bergsonienne d’une durée vécue non identifiable au temps des physiciens car, contrairement à ce dernier, non soumise au principe de relativité. La question de savoir lequel des deux protagonistes avait raison a fourni matière à maints ouvrages et donné lieu à maints débats. Nous n’entrerons pas dans le détail de ces derniers sinon pour remarquer que les objections qui y furent faites à Bergson se situaient quasiment toujours dans le cadre de la conception dite du « réalisme physique » (réalisme local incluant la notion de champ) laquelle, à l’époque, était celle d’Einstein et que Bergson lui-même n’écartait pas explicitement  et que, dans le cadre en question, il est difficile, après examen du dossier, de ne pas donner raison à Einstein. On notera toutefois que la quasi-impossibilité où l’on se trouve d’inscrire la physique quantique dans le cadre dont il s’agit change appréciablement les données du problème.

 

Pour Bergson, la réalité serait perçue sous forme d’images. Le système nerveux des êtres vivants reconstituerait ces images. La mémoire les enregistrerait comme des plans successifs. On retrouve en apparence le système d’Aristote. On pourrait même y voir un matérialisme aussi total que celui de Marx. La conscience ne serait que la mémorisation de ces plans successifs. La conscience serait un phénomène purement mécanique. Bergson attribuait, d’ailleurs, une conscience aux animaux. On semble dépasser l’animal-machine de Descartes, pour en arriver à l’homme-machine. En fait, le système de Bergson n’est nullement un matérialisme, mais cet aspect nous éloignerait du sujet.

 

Je voudrais seulement présenter son idée du temps. Qui ne s’est pas amusé à dessiner sur les feuillets successifs d’un carnet à souches, les positions successives d’un petit bonhomme. En feuilletant rapidement le carnet entre le pouce et l’index, on voit le bonhomme bouger. C’est le principe du cinéma. En feuilletant, en quelque sorte, les images successives enregistrées par la mémoire, la pensée reconstitue le mouvement. C’est le temps de Bergson. Les instants déposent leur trace sur chaque plan mémorisé. En repassant les images, on voit s’écouler le temps. La mémoire ne contient que le passé, les souvenirs. Les images perçues à chaque instant sont aussi déposées au long d’une quatrième dimension de l’espace. Un étrange déterminisme absolu permet à Bergson de placer le futur dans cette quatrième dimension. Il justifie sa position par l’identité des moyens de la perception des images et des moyens de la restitution qui est toujours action sur les images perçues. Le même système nerveux est utilisé dans les deux cas. Cette quatrième dimension de Bergson est entièrement homogène avec les trois autres dimensions, mais elle n’est pas accessible à nos sens. Je pense que cette théorie spatiale du temps est à l’origine de l’idée de machines à voyager dans le temps. S’il ne s’agit que d’une dimension homogène aux trois autres dimensions de l’espace, pourquoi ne pas s’y promener ?

 

Par la suite Bergson a tenté de réconcilier le concept de temps avec le temps de la Relativité. C’est tout l’objet de son livre Durée et simultanéité. Est-ce l’influence d’Alain ? Bergson n’a pas introduit ce livre dans ses œuvres complètes. On ne saura sans doute jamais le fond de sa pensée.

 

L’approche de Bergson n’est pas sans rapport avec celle de Kant pour autant que l’on accepte de penser que son temps, sa quatrième dimension, est une forme de l’entendement, ce qui me paraît vraiment être sa position, puisqu’il parle d’un temps vécu dans sa controverse avec Einstein. Les positions sont irréconciliables en fait. Le temps d’Einstein n’est pas seulement le temps de la physique : c’est le temps réel, appartenant au monde expérimental, le temps de Newton, un peu modifié, il est vrai, puisque Einstein rejette l’unicité de l’instant.

 

 

Candide

Question 30 :  Cette « réalité empirique pour nous » est-elle seulement, comme le pensait Kant, une construction de nos sens et de notre entendement isolée de la réalité indépendante (de « l’en-soi », du « noumène ») qu’il jugeait scientifiquement inconnaissable, ou peut-elle nous donner accès, même indirectement, à la réalité indépendante ?

 

Bernard d Espagnat

Dans cette manière de voir, les littéraires trouvent un appui partiel chez les philosophes. On peut dire que les philosophes, non pas tous mais beaucoup, ont en quelque sorte rationalisé ce qui, chez les littéraires, reste intuitif. Alors que ceux-ci ont seulement l’impression que, partie pour lever le voile des apparences et découvrir ce qui est « en réalité », la méthode scientifique s’égare, les philosophes, eux, démontrent qu’il n’est aucunement prouvé, ni même prouvable, que la méthode en question, si sophistiquée qu’elle soit, permette d’atteindre « les choses mêmes », c’est-à-dire, justement, ce qui est tel qu’il est vraiment.

 

Il faut ici commenter la question elle-même qui montre une surprenante méconnaissance de la philosophie de Kant. Le passage le plus clair a été cité un peu plus haut. Il faut le relire :

 

« Quand je dis que, dans l’espace et le temps, aussi bien l’intuition des objets extérieurs que l’intuition de l’esprit par lui-même représentent chacune leur objet comme il affecte nos sens c’est-à-dire comme il nous apparaît, je ne veux pas dire que ces objets soient une simple apparence. En effet, dans le phénomène, les objets et les manières d’être que nous leur attribuons sont toujours considérés comme quelque chose de réellement donné ». (Kant ; Critique de la raison pure © PUF 1967,p 73)

 

Kant ne met pas en cause la réalité des objets, mais la faculté de les connaître. Il est profondément dualiste. L’impossibilité de connaître la totalité de l’univers n’est nullement contradictoire avec la certitude que l’univers existe et que nous pouvons nous le représenter. Cette représentation n’est cependant pas la vérité qui est inaccessible à l’homme dans sa totalité. Mais en ayant conscience du concept de vérité, l’esprit sait que cette vérité existe, et qu’il y a nécessairement corrélation entre le Logos et l’Univers. Encore une fois, cette corrélation est le mystère de la Création. Mystère rejeté par les matérialistes qui recherche une origine rationnelle à l’univers grâce par leurs équations mathématiques. C’est une tentative toujours vouée à l’échec, mais toujours recommencée !

 

En gros, ils font valoir à cet effet que pour savoir si notre perception d’une chose est une image fidèle de la chose elle-même il faudrait pouvoir comparer les deux, l’image et la chose, alors que nous ne disposons que de l’image. Et ils ajoutent que remplacer nos perceptions brutes par des interprétations élaborées de certains ensembles de perceptions  c’est le principe même de la méthode scientifique  ne fait que déplacer la difficulté sans la résoudre puisque, en définitive, tout est ancré, comme vous le dites, sur l’observable.

A ces mises en question les scientifiques ont des arguments pour répondre.

 

Sans les concepts du monde transcendantal de Kant, il n’y a aucune référence à la pensée et donc aucun jugement possible. Bien sûr nous ne pouvons pas juger la réalité par rapport à l’image, puisque comme le dit fort justement Espagnat, nous n’avons pas d’autres données de la réalité que l’image. Mais il est faux de dire que nous n’avons que l’image. S’il en était ainsi aucun jugement ne serait possible car on ne pourrait juger l’image que par rapport à l’image. Il faut des critères indépendants : ce sont les concepts de Kant, et il faut la Logique qu’Espagnat utilise d’ailleurs tout en affirmant quelle ne peut nous venir que de ces images de la réalité et donc qu’elle n’existe pas au sens de la mécanique quantique.

 

En ce sens il est faux également de dire que tout « est ancré sur l’observable ». Il y a des connaissances qui ne résultent nullement de l’observable. C’est là en fait la synthèse de l’erreur positiviste que l’on retrouve chez tous les matérialistes. C’est une erreur profonde qui ressurgit depuis la plus haute Antiquité. Aristote a lui-même affirmé que rien n’est dans l’esprit qui n’ait d’abord été dans les sens. L’absolu était ainsi rejeté dans la matière. L’idée même d’un centre de l’univers traduit concrètement cette conviction.

 

Saint Thomas d’Aquin, s’il a adopté la philosophie d’Aristote sur bien des points, a repris la pensée de saint Augustin sur cet aspect : Dieu a créé le Monde et les « idées »(formae en latin) dont le monde est la copie. Le critère du jugement est donc bien indépendant de la perception de l’objet matériel. Je précise ici « objet matériel », car dans le système de saint Thomas d’Aquin, il y a simultanément perception de l’essence avec l’existence. Sur ce point, il se différencie de l’approche de saint Augustin. Les « idées » de saint Augustin sont accédées directement par l’esprit, position que Kant a aussi adoptée pour ses concepts.

 

A celle émanant des littéraires, leur réponse, de pur bon sens, est de faire valoir que la notion même d’étrangeté est toute relative, et évolutive au gré des époques. Nous avons déjà eu l’occasion de rappeler le fait bien connu qu’en l’an mille le concept d’antipodes était aux yeux de la plupart des gens d’une étrangeté confinant à l’absurdité ; et, en plein XVIIIe siècle encore, la thèse selon laquelle la mer avait jadis recouvert certaines contrées désormais au sec parut à Voltaire, esprit « éclairé » s’il en fut, invraisemblable au point de susciter en lui la commisération pour ses adeptes. La remarque, évidemment, porte : car dés que nous nous voyons obligés de reconnaître comme vraies des choses que des esprits d’une intelligence acérée tinrent pour absurdes il nous est difficile d’assigner à l’étrangeté une limite au-delà de laquelle elle deviendrait indice d’erreur.

 

Nous avons déjà vu qu’il est totalement faux d’affirmer que le concept d’antipodes était jugé absurde en l’an mille. On ne trouve nulle part une telle affirmation chez les penseurs de l’époque.

 

Le fait que les mers se sont retirées de certaines contrées était déjà connu d’Hérodote qui rapporte en particulier que le delta du Nil était beaucoup moins étendu « autrefois ». Il pensait, à tort en fait, que la mer s’était retirée. Bien entendu, Voltaire rapporte cette thèse avec d’autres exemples, bien réels,de retrait des mers, et également des cas contraires de terres autrefois émergées. Il lui paraissait, il est vrai, peu probable que les mers soient montées jusqu’au niveau des montagnes comme le prétendaient certains de ses contemporains. Il pensait que les fossiles étaient des coquillages d’eau de lac.

 

Il se trouve que Voltaire avait parfaitement raison. La mer n’est jamais montée au « niveau des Alpes et des Pyrénées ». Ce sont les anciens fonds marins qui ont été soulevés par l’éruption magmatique des massifs granitiques. Un tel phénomène était totalement inimaginable de son temps. Il n’a pas dit que cette idée était absurde, mais seulement qu’elle n’était pas possible selon les connaissances de son époque en matière « d’hydrostatique et de gravitation », ce sont là ses propres mots. (Histoire générale T IV des O.C. p 2).

 

Le jugement de l’absurde ne peut pas reposer sur les seules perceptions. Bien sûr, on appelle souvent absurde ce qui nous paraît impensable au vu de nos connaissances. C’est un abus de langage. L’absurde ne devrait concerner que ce qui est contraire à l’esprit. Affirmer qu’il peut exister un nombre premier entre 13 et 17 est absurde. De même, prétendre trouver deux instants simultanés ou un temps plus lent qu’un autre, sont vraiment des absurdités.

 

Qu’est-ce enfin qu’une intelligence acérée ? L’étendue de la pensée d’Aristote reste impressionnante. Il ne subsiste de ses immenses élucubrations que sa Logique. Ce n’est pas rien, il est vrai. Il s’est trompé sur le reste. Ne faut-il pas cependant lui reconnaître une intelligence acérée ? En d’autres termes, l’erreur est humaine.

 

A la mise en question en provenance des philosophes il est aussi une réponse que les scientifiques pourraient faire et que d’ailleurs font certains (ceux qu’un peu d’épistémologie ne rebute pas). Traditionnellement, disent ceux-ci, les antiréalistes  les penseurs qui rejettent comme dénuée de sens toute tentative visant à construire une ontologie  se réclament plus ou moins de l’idéalisme kantien, c’est-à-dire de l’idée que ce n’est pas dans la chose-en-soi mais seulement dans les formes a priori de la sensibilité et de l’entendement qu’il est possible de puiser les concepts fondamentaux susceptibles de servir à l’édification d’un vrai savoir.

 

Par contre, nous retrouvons vraiment ici la pensée de Kant : c’est « dans les formes a priori de la sensibilité et de l’entendement qu’il est possible de puiser les concepts fondamentaux… ». Nous allons voir à nouveau que cette position, reprise par les antiréalistes, n’est pourtant pas du tout celle d’Espagnat.

 

Et, ajoutent-ils, du temps de Kant cette manière de voir semblait parfaitement plausible du fait que, effectivement, les concepts fondamentaux que la science utilisait alors (espace euclidien à trois dimensions, localité, etc.) étaient des concepts intuitifs, à ce point familiers à ce point dénués de toute étrangeté que les considérer comme des a priori de la pensée s’imposait presque. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. Il saute aux yeux que des concepts aussi fondamentaux en physique actuelle que ceux de relativité du temps, d’espaces à courbure et ainsi de suite ne sont aucunement intuitifs. De sorte que l’idéaliste qui, par principe, refuse de considérer que nous les découvrons dans une réalité extérieure à nous a bien du mal à expliquer pourquoi ceux-là marchent et non d’autres. Alors que, font observer nos réalistes, dès que l’on admet que le réel en soi est accessible à notre pensée et se révèle à nous tel qu’il est, avec toute son éventuelle « étrangeté pour nous », cette difficulté, bien évidemment, s’évanouit.

 

Déjà les relativistes antiréalistes se trouvent en opposition avec le système de Kant. Leurs 4 dimensions et leur temps animé d’une vitesse sont totalement contraires, non seulement à la nature conceptuelle de l’espace et du temps de Kant, mais à leur nature absolue.

 

Il faut noter qu’Espagnat est prudent. Il ne dit pas que nous découvrons la relativité du temps et les espaces à courbure par l’expérience dans la réalité, mais que ces concepts étranges « marchent ». Mais il y a une escalade sémantique très caractéristique dans les mots qui suivent : « et non d’autres ». Personne n’a démontré qu’il ne pourrait pas y avoir une autre solution ! Il n’en sait absolument rien et ne peut affirmer le contraire.

 

Je pense pour ma part que cette remarque comporte une part de vérité. Et, de fait, en ce qu’elle a de juste elle est l’une des principales parmi les idées qui m’ont incité à, contrairement à Kant, ne pas rejeter la notion de quelque lien indescriptible entre nous et la chose-en-soi. Et a fortiori à ne pas suivre les néokantiens, Cassirer et autres, dans leur rejet de la notion même de ladite chose..

L’affirmation que Kant rejette tout lien entre nous et la chose-en-soi est parfaitement excessive et même fausse. Il faut d’abord savoir de quelle chose on parle. Si c’est du temps et de l’espace évoqués explicitement dans ce passage, il est évident qu’il n’y a pas seulement un lien entre l’esprit et ces « choses », puisqu’elles appartiennent à l’esprit. Est-ce exclusivement à l’esprit ? Je ne pense pas, mais cela relève de la corrélation entre le Logos et l’Univers. On peut dire que l’espace et le temps appartiennent autant au Logos qu’à l’Univers, mais ils ne sont connaissables que par l’esprit. Ils ne sont pas accessibles aux perceptions sensibles car ils sont à l’infini et absolu. C’est ce qui est très clair dans le système de Kant.

 

A présent, si on parle des choses perçues, il faut se rappeler que Kant a toujours affirmé que l’on ne peut douter de leur existence, seulement leur connaissance est limitée. Nous ne connaissons qu’une infime partie de l’Univers, et plus nous avançons, plus la limite recule, comme l’horizon. C’est qu’il n’a pas de limites.

 

Le lien entre l’esprit (« nous ») et la chose est celui du Logos à l’Univers et relève du mystère de la Création.

 

Le drame de Cassirer (Eléments pour une théorie de la connaissance. La théorie de la Relativité d’Einstein, © Cerf) est la réconciliation du système de Kant avec la physique relativiste. « Einstein indique que sa théorie a retiré au temps et à l’espace le dernier résidu d’objectivité physique ». Cassirer place cette pensée dans l’opuscule d’Einstein intitulé « Les fondements de la théorie de la relativité générale ». Je n’ai rien trouvé qui ressemble à une telle affirmation, ni là ni ailleurs. Einstein n’a jamais pu dire une chose pareille. Einstein a écrit que l’espace-temps perdait toute « réalité indépendante ». L’espace-temps était, dorénavant, attaché de manière irréductible à la réalité des champs. Pour Einstein, l’espace et le temps sont des réalités. Mais ces réalités ne sont pas liées à l’existence matérielle, aux atomes ou particules, mais aux champs de gravitation et électromagnétique. Ils appartiennent donc bien à la réalité du monde expérimental. Ils ne sont pas au niveau de la matière, mais au niveau en dessous celui des champs. Or, les champs appartiennent certainement à l’Univers, au monde expérimental.

 

La réconciliation par Cassirer du système de Kant avec la physique relativiste repose sur cette analyse : « Ce à quoi aspirait la Critique de la raison pure de Kant, ce n’était pas de fonder la connaissance philosophique une fois pour toutes sur un système de concepts, figé et dogmatique, mais d’ouvrir la voie continue de la science ». La méthodologie de Cassirer est celle des nominalistes, l’axiomatique si chère à Hilbert. De là à dire que c’est l’approche de Kant, ce serait un grave malentendu. L’axiomatique de Hilbert est contingente. Elle est relative à la description des phénomènes physiques. L’axiomatique de Kant est absolue. Elle ne peut donc  concerner que la connaissance par l’esprit de ses propres processus. La géométrie n’est pas contingente. « La théorie de la relativité détermine l’objet de la physique comme un objet inhérent au phénomène. ». Il poursuit : « Mais, plus rien de ce qui relève de la contingence et de l’arbitraire subjectif ne vient affecter ce phénomène. L’idéalité des formes et conditions de la connaissance sur lesquelles s’appuie la science assure et fonde la réalité empirique de tout ce qui, grâce à elle, se présente comme un fait et se voit douée de validité objective ».

 

C’est la voie de la Vérité. Qu’est-ce que la Vérité ? Cassirer a prétendu que la physique relativiste pouvait répondre à cette question deux fois millénaire, éternelle sans doute.

 

Ces concepts et ces lois, pour nous si étranges, je considère en effet, avec les réalistes, qu’il faut qu’ils aient une source « quelque part ». Simplement  pour les raisons que j’ai fait valoir dans ma réponse à la question 28 , contrairement à eux je ne postule pas que cette source, que j’appelle « le Réel » ou « l’Être », est accessible à la connaissance discursive

 

Pour les réalistes, « les concepts et lois si étranges » ne sont pas seulement des données expérimentales, mais la réalité même. Elles existent dans la nature qui aurait ainsi des lois. Ce n’est pas une idée très nouvelle. Aristote attribuait aussi des lois à  Nature. L’horreur du vide par exemple. On peut comprendre ici que les lois de la Nature sont simplement les phénomènes que l’on ne comprend pas. La pression atmosphérique, le poids de l’air découvert par Torricelli, n’est pas une loi de la Nature. Torricelli l’a compris et Pascal a trouvé le moyen de le prouver sans aucune contestation possible. On peut comprendre les phénomènes de la Nature. On peut fort bien comprendre, à un moment donné, un aspect de la Nature, dès que les connaissances sont suffisantes. Il ne faut pas vouloir tout expliquer.

 

Espagnat rejette finalement l’idée d’une corrélation entre le Logos et la réalité.

 

Candide

Question 47 :  Peut-on dire, dans le même ordre de réflexions, en réconciliant Spinoza et Leibniz, que la physique quantique nous invite de nouveau fortement à distinguer « être » intemporel et « existence » temporelle au niveau de laquelle viennent s’opposer et s’articuler, et ce jusqu’au coeur des individualités vivantes, potentiel et actuel, nécessité et liberté, « naturé » et « naturant » ?

Bernard d’Espagnat

Fondamentalement je réponds : oui, mais tout en devant rappeler qu’en physique les problèmes conceptuels liés à la notion de temps sont vraiment difficiles. En effet, on l’a vu, ni les formules fondamentales de la relativité restreinte (formules de transformation de Lorentz), ni celles de la relativité générale (équations d’Einstein) ne comportent ni n’impliquent l’idée d’un temps universel. Pour arriver à introduire un véritable temps cosmique il faut compléter ces dernières, par exemple par des données de fait plus ou moins approximatives telles que l’isotropie de l’Univers.

 

Le temps des relativistes est toujours une réalité. Il est relatif et s’écoule donc en fonction du mouvement relatif des horloges. Le temps universel de la relativité générale reste une haute hypothèse liée à la formation e l’Univers et en particulier du big bang qu’Espagnat semble prendre pour une chose établie alors qu’il règne à ce sujet une profonde contestation. De plus, il est établi que l’Univers n’est pas isotrope. Je ne veux pas faire ici allusion aux thèses de professeur Allais, mais simplement au CMBR (Cosmic microwave background radiation).

 

 

En physique quantique, les problèmes liés au temps se présentent sous un autre jour, mais ils ne sont pas moins ardus. Dans cette physique, on le sait, les coordonnées de position et celles de vitesse (ou d’impulsion) d’une « particule », par exemple  ne sont pas des réalités en soi mais simplement des « observables », qui, en général, ne prennent (sous-entendu : pour nous) des valeurs déterminées que lors d’une observation. Dans ces conditions, le rapprochement entre les coordonnées d’espace et celle de temps proposé par la relativité restreinte suggère à première vue qu’il devrait en aller de même en ce qui concerne le temps, autrement dit qu’en physique quantique le temps, lui aussi, devrait apparaître comme une simple observable. C’est un fait cependant que les physiciens n’ont jamais réussi à construire une physique quantique ayant la généralité requise, répondant vraiment à cette exigence, et qui soit conforme aux faits observés. Toujours le temps y a un rôle assez à part, et, en général, il y figure à titre de paramètre, ce qui fait qu’on a une tendance naturelle à penser à lui comme à un « en soi ».

 

C’est donc qu’il doit y avoir un sérieux problème ! Cette interrogation arrive curieusement à la fin du livre. C’est de bonne guerre.

 

Candide

Question 49 :  La différence entre « lois » physiques et normes morales, entre nécessité et devoir, n’est-elle pas aussi un argument contre une approche seulement scientifique du réel ?

Bernard d Espagnat

Du temps où la science semblait promettre  à long terme  un dévoilement total du réel (de la réalité telle qu’elle est et non pas seulement telle que nous sommes équipés pour la percevoir), certains ont pu espérer qu’elle expliquerait la conscience dans tous ses aspects, y compris donc l’éthique, l’obligation morale, les valeurs, toutes choses conçues comme fruits de l’évolution de l’espèce humaine, vue elle-même comme résultant purement et simplement des lois biologiques. Selon cette manière de voir, le savoir scientifique était la clé de tout, morale comprise.

 

C’est effectivement ce que le professeur Crick a tenté en opposition avec le professeur Edelman : (L’Hypothèse Stupéfiante © Plon, 1994). Crick écrit que « Vos joies, vos peines, vos souvenirs et vos ambitions, le sens que vous donnez à votre identité et de votre libre arbitre, ne sont rien de plus que le comportement d’un vaste assemblage de cellules nerveuses et des molécules qui y sont associées » (p. 17) ; et plus loin :« les scientifiques croient que l’esprit – le comportement du cerveau – s’explique par l’interaction des cellules nerveuses (entre autres) et des molécules qui y sont associées » (p. 22).

 

Crick mentionne, sans trop y croire semble-t-il, la théorie quantique de la conscience. Le principe d’incertitude laisserait un espace indéterminé où s’exercerait le libre arbitre : des « physiciens et d’autres scientifiques, qui se préoccupent de l’indétermination des quanta, se demandent parfois si le principe d’incertitude ne serait pas contenu dans le libre arbitre » (post-scriptum p 364). Sa position est que : « le libre arbitre est situé dans le sillon antérieur cingulaire ou pas loin ». « Le thalamus est un pivot de la conscience et le noyau réticulé est susceptible de jouer un certain rôle dans le contrôle de cette conscience » p. 337). Un matérialisme aussi intégral ne peut résulter que d’un profond malentendu sur le sens des mots libre arbitre. Pour Crick, c’est « la préparation des actions futures » et « les décisions qu’il prend - c’est-à-dire ses plans ». Le libre arbitre, dans sa vision des choses, est caractérisé par le fait que « l’on se souvient immédiatement de ce qui est décidé, mais pas des computations qui sont entrées dans la décision, même si on est conscient d’un plan à proposer ».

 

Cette définition n’a aucun rapport avec le libre arbitre. Le libre arbitre est un processus conscient du jugement moral. La liberté de décision dont parle Crick n’a rien à voir avec le libre arbitre.

 

La parole reste aux matérialistes. Le livre de Crick s’est vendu à des millions d’exemplaires. Nous vivons sous le règne du totalitarisme scientifique.

 

Mais déjà alors cette prise de position était loin d’être générale parmi les scientifiques eux-mêmes. En témoignent, par exemple, les propos adressés par Einstein en 1939 au séminaire de théologie de l’université de Princeton. « Il est indéniable, y soulignait-il, que des convictions ne peuvent trouver de confirmation plus sûre que l’expérience et une pensée consciente claire. »

 

Il ne s’agit plus ici d’Espagnat, mais d’Einstein. On peut mesurer, dans ce cours extrait, l’étendue du drame : « bienheureux ceux qui croient sans avoir vu. » L’expérience ne peut apporter aucune contribution aux convictions puisque les convictions résultent d’un jugement de l’esprit sur l’expérience. S’il n’y a pas de jugement, il n’y a pas de pensée. D’ailleurs, de quelle expérience Einstein a-t-il tiré sa conviction que l’expérience apporterait une confirmation des convictions ? Il faut bien d’abord avoir des critères de jugement et ils ne peuvent être donnés par l’expérience. L’expérience ne peut pas se juger elle-même.

 

Enstein poursuit « On ne peut sur ce point que donner raison aux rationalistes extrêmes. Mais, ajoutait-il, le point faible de cette conception est que les convictions indispensables pour agir et porter des jugements ne peuvent en aucun cas être obtenues par cette seule voie scientifique avérée. La méthode scientifique ne peut en effet rien nous apprendre d’autre qu’à saisir conceptuellement les faits dans leurs déterminations réciproques. Le désir d’atteindre à une connaissance objective fait partie des choses les plus sublimes dont l’homme est capable. Mais il est d’autre part évident qu’il n’existe aucun chemin qui conduise de la connaissance de ce qui est à celle de ce qui doit être. »

 

La voie scientifique n’est nullement avérée, si Eisntein veut dire qu’elle conduit à la vérité. Non seulement elle peut conduire aux erreurs les plus dramatiques, mais, bien sûr, elle ne peut a fortiori conduire à la connaissance morale : de « ce qui doit être ».

 

Certainement, la méthode scientifique est la seule démarche possible dans la recherche de la connaissance de l’Univers. Il faut vérifier les prédictions par l’expérience. Il serait vraiment stupide de le nier.

 

Le problème est que la méthode scientifique repose sur des hypothèses. Les postulats et les axiomes sont aussi des sortes d’hypothèses. Ce sont des hypothèses que l’on voudrait faire passer pour inévitables. Ma conviction a toujours été qu’il est vain de s’attaquer à la logique de l’enchaînement des raisonnements qui ont conduit la physique a son état actuel. Il n’y a qu’une solution, si l’on n’accepte pas ses concepts, c’est de chercher les hypothèses erronées. Au niveau des hypothèses, il n’y a plus de connaissance scientifique. Elles sont le point de départ de la démarche scientifique, mais elles ne sont pas scientifiques en elles-mêmes.

 

Le raisonnement d’Espagnat me semble être « puisque cela marche, c’est bon ». C’est une double erreur. D’une part il faudrait démontrer l’unicité de la solution. D’autre part, il faudrait être sûr que les hypothèses sont bonnes. Des milliards d’étoiles avaient un mouvement conforme à la théorie des orbes d’Aristote. Il y avait une autre solution, celle de Ptolémée. Et en plus, dans les deux cas, les hypothèses de base étaient fausses.

 

Ah, mais bien sûr, j’oublie que nous sommes à l’époque scientifique. L’erreur n’est plus possible, dixit Bachelard, Cassirer, Russel (« La connaissance des choses est certaine pour puisqu’elle repose sur les faits ») et quelques autres grands penseurs de ce temps.

 

Maintenant qu’il nous apparaît de plus en plus clairement qu’en fin de compte le rôle de la science se limite à l’analyse des phénomènes, l’idée de l’existence d’un tel chemin paraît moins plausible encore. Aussi pensé-je, plus ou moins dans la ligne de Kant, que la raison va, en définitive, un peu plus loin dans le domaine de la morale que dans celui de la connaissance discursive, étant donné que, dans ce dernier, elle doit se limiter aux phénomènes alors que dans celui de la morale, du moins sous la forme de ce que Kant appelait « la raison pratique », elle paraît toucher mystérieusement à l’être même.

 

Kant ne fait nullement une telle différence. On peut ramener sa trilogie aux trois grands thèmes : le vrai (la raison pure), le bien (la raison pratique), le beau (la faculté de juger). Dans les trois domaines, il a appliqué le même principe, avec moins de bonheur dans les deux derniers que dans le premier. Jamais il n’a prétendu que la raison pourrait s’approcher de l’être même. Il était protestant, mais piètiste. Il n’aurait jamais pu penser que le bien puisse être atteint. Le beau, pas davantage. Je ne comprend pas comment Espagnat a pu interpréter Kant dans ce sens.

 

Le vocabulaire de Kant est, il est vrai, parfois déroutant. On a coutume de mettre la théorie au-dessus de la pratique. La Morale, par ses règles inaccessibles dans leur totalité, sont bien au-dessus de la pratique. L’éthique, ensemble des règles humaines de la vie en société, relève de la pratique. Mais l’éthique est sans cesse améliorée. Il faut bien un « moteur » comme disaient les anciens. « La pure intuition (espace et temps) est la première donnée qui rend possible la connaissance a priori ». « La loi morale, bien qu’elle ne donne aucune vue, nous fournit » a contrario « un fait absolument inexplicable », (Critique de la raison pratique, p. 42) par le monde sensible ni par la raison.

 

Cette contradiction amena Kant à séparer les philosophies de la science et de la morale. Kant exprime d’une autre manière ce qui l’a conduit à cette séparation : « le concept d’une causalité inconditionnée [domaine de la raison pure] reçoit sa signification de la loi morale [domaine de la raison pratique] » (Critique de la Raison Pratique, p 57). La contradiction résulte de l’absence de séparation, chez Kant, entre le monde transcendantal et le monde mystique.

 

Kant place ici la morale au-dessus de la science. Or, la tension vers l’amélioration est présente dans les deux domaines. Elle est une détermination commune des concepts du monde transcendantal. Dans les deux cas, l’ensemble des déterminations des concepts est inconnu de la raison au départ. Elles doivent progressivement être acquises.

 

Bien plus, les déterminations ont une source commune. On peut refuser, par conviction politico-scientiste, de le reconnaître en tout. Pourtant, cette source commune, augustinienne, est évidente sur l’essentiel. Je pense que le rapport entre la science et la vérité est le même que le rapport entre l’éthique et la Morale et donc qu’il n’y a qu’un seul système philosophique pour la science et pour la Morale. La connaissance scientifique ne peut faire abstraction du problème de l’origine du monde expérimental, ce qui renvoie inévitablement « au delà des limites de l’expérience » (Critique de la Raison pratique, p. 55), à la Création, au monde mystique. Le concept d’existence présente, très précisément, les mêmes symptômes. Vouloir faire émerger l’existence du néant n’est qu’un fantasme athée.

 

Peut-on, dans cette voie, dépasser le kantisme et se tourner vers l’augustinisme ? Je ne pense pas ici à certains aspects de la pensée d’Augustin qui, je l’avoue, me semblent contestables, mais seulement à sa notion de « maître intérieur », identifié par lui à Dieu mais qu’on trouve également, sous d’autres appellations et avec d’autres connotations, chez plusieurs penseurs orientaux. Je veux dire : peut-on aller jusqu’à l’idée d’une conscience universelle  « intimior intimo meo et superior summo meo  », selon la belle formule augustinienne qui brille (ou clignote !) en chacun de nous ? Je laisse la question ouverte.

 

Ne sachant pas ce qu’Espagnat juge contestable dans la pensée de saint Augustin, je ne peux rien dire.

 

Par contre, j’aperçois dans l’idée de « conscience universelle » une idée assez proche du « salut collectif » des progressistes marxistes. La théologie n’est pas mon domaine, pourtant je pense que le salut est personnel, mais, bien sûr, il est conditionné par une existence partagée avec les autres. La morale est unique, mais la conscience est essentiellement personnelle. La morale n’est pas l’émanation d’une conscience universelle si l’on entend par là autre chose que Dieu même. Cette lumière qui brille, c’est le Seigneur.