CONTRA PROGREDIENTES

 

Une vision critique du

Progressisme

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


Gaspard de Uffhofen

 

 

CONTRA PROGREDIENTES

 

 

Une vision critique du

Progressisme

 

© Éditions d'Assailly, Paris 2017

ISBN 9782902425341

 

 

 

 

 

 


 

TABLE DES MATIÈRES

 

 

 

Introduction

 

 

 

Chapitre premier

Les aspects philosophiques

 

 

 

 

Chapitre 2

Les aspects sociologiques


 

Introduction

 

 

Le mouvement progressiste a son origine dans la mouvance des Lumières. Il se rattache donc directement aux hérésies rationalistes. Les principales caractéristiques du mouvement progressiste vont être présentées sous toutes ses formes. Bien entendu, personne ne voudra se reconnaître sous ces traits. Le Progressisme couvre des positions très variées et souvent contradictoires, comme il arrive à tous les mouvements sans statut, sans unité, sans chef. Ce fut le cas du Protestantisme. C’est toujours le cas de l’Islam. Et les oppositions internes qui résultent de ces positions contradictoires ont toujours mené à des luttes sanglantes.

 

Il y a d’ailleurs des analogies dans les origines du Protestantisme et du Progressisme.

 

Dans les deux cas, il s’agissait d’une réaction contre les puissances qui semblaient alors gouverner le Monde. Dans un cas, l'Église Catholique Romaine, dans l'autre, la Grande Industrie.

 

Le Protestantisme a été porté par l’immense mouvement rationaliste de la Renaissance. L’athéisme de Léonard de Vinci symbolise ce bouleversement. Mais, ce négativisme restait quelque peu occulte. Les peintres se moquaient alors discrètement des croyances religieuses. Les modèles de la Vierge Marie étaient tirés des maisons closes de Florence.

 

Une autre source du Progressisme est la Révolution Industrielle. Les capitalistes auraient honteusement exploité les masses d'origine paysanne acculées à la misère. L’analyse sociale de Marx repose sur cette énorme erreur de jugement. La Révolution Industrielle a eu pour conséquence immédiate une amélioration sans précédent des conditions d’hygiène en permettant de distribuer de l’eau potable et d’évacuer les eaux usées. Il en est résulté une explosion démographique. L'industrie naissante a donné du travail et donc du pain à cette masse humaine qui émergea essentiellement dans les grandes villes essentiellement en Grande-Bretagne, la France restant une nation essentiellement agricole.

 

Comme pour le Protestantisme, l'éclosion a pris un demi-siècle. Le mouvement progressiste a pris son envol en 1848.

 

Mais les analogies s’arrêtent là. Dans le domaine de la religion, les Progressistes ont intelligemment préféré agir de l'intérieur des Institutions, contrairement à la furie de Luther et Calvin contre la papauté. La situation était différente. Le Progressisme ne porte sur aucun des dogmes catholiques. Ce n’est pas une hérésie dogmatique. De plus, l’approche philosophique progressiste se rattache au Thomisme par bien des aspects. Il n'y a donc eu aucun débat philosophique, puisque c'était la position officielle de l'Église. Avec cependant quelques points obscurs soigneusement occultés : pas un seul instant, on n’entendra parler de la stupide prédestination, pas un seul instant, il ne fut question du libre arbitre. La démarche serait un éveil de la conscience humaine au problème social. C'est ce qui explique le succès considérable de ce mouvement, depuis les plus hautes sphères des Églises jusqu'au plus humble des chrétiens, car ce mouvement a touché toute la Chrétienté. Il a survécu longtemps en Amérique du Sud, où les Jésuites ont soutenu à bout de bras la théologie de la Libération. Un copier coller des thèses marxistes.

 

Le Progressisme est aussi un avatar du Positivisme, plus précisément de la sociologie positiviste théorisée par Auguste Comte. La condition ouvrière a ému quelques puissants industriels dès l’origine. Ils ont construit des logements et des écoles, voire des églises, pour leurs ouvriers. Mais très rapidement, des intellectuels et des politiques se sont saisis du problème social. On a suivi les enseignements de la Révolution française. La méthode était éprouvée. La différence est que la lutte ne portait plus sur les privilèges de la noblesse et du clergé, mais sur le pouvoir des grands industriels, puis, plus généralement, sur le pouvoir attribué au grand capital.

 

Il faut noter aussi qu’en dehors de l’Amérique du Sud, le mouvement progressiste n’a existé vraiment qu’en France où il a trouvé sa principale expression plus d’un siècle après, en Mai 1968. D’ailleurs, par négation dialectique, le Progressisme a engendré le mouvement traditionaliste qui lui aussi n’a d’existence véritable qu’en France. Et là, bien entendu, le débat s'est porté dès le début sur le plan politique,  comme pour le Jansénisme.

 

Du point de vue théorique, des textes, la source est véritablement le positivisme de Comte, mais plus concrètement, c’est le Marxisme qui a imprégné les Progressistes. La vision totalitaire de la révolution prolétarienne consiste à éliminer le problème social par l’avènement d’une classe unique et exclusive. Le moyen est la prise du pouvoir politique. Un pouvoir absolu, nécessairement totalitaire, excluant tous débats, toute alternative, toute liberté enfin. Tous les Progressistes sont entrés dans les combats social et politique dans l’attente impatiente du Tsunami social, prophétisé par une grande éminence violette. C’est peut-être le seul point commun entre les Progressistes.

 

Le Progressisme a pu réellement percer avec prise du pouvoir par les Soviets en Russie, en 1917. Pourtant, dominée par Alain, la philosophie française est longtemps restée à l’écart du mouvement marxiste. Ce n'est que dans les années 30 que les pères fondateurs du Progressisme ont érigé la doctrine marxiste en article de foi. Dans le même temps, ces tristes individus pensaient trouver dans les billevesées scientifiques, en pleine floraison, une justification de leur vision révolutionnaire. Pour ces paumés des petits matins, une aube nouvelle se lèverait sur l’Humanité après le Grand Soir. Rien ne serait plus comme avant. Ils mêlaient l’imminence de la fin de l’Histoire, le Tsunami social, pour reprendre les mots du prélat, à l’attente de la fin de la Science, la découverte de l’ultime composant de la matière.

 

 


 

Chapitre premier

 

Les aspects philosophiques

 

 

 

Je ne mentionnerai qu'un seul philosophe : Emmanuel Mounier (1905-1950), l’inventeur du personnalisme. Par sa revue Esprit, ce mouvement a eu un grand retentissement dans la bourgeoisie intellectuelle et catholique de France. Ce milieu n’a jamais assimilé les philosophies de Kant et de Hegel. Il s’est arc-bouté contre l’existentialisme athée, contre Sartre en particulier. Le personnalisme lui a fait accepter les thèses de la dialectique économique et sociale de Marx. Ce n’est pas un petit paradoxe. Mounier reprend, mot pour mot, les thèses de Marx sur l’aliénation et sur l’inévitable disparition de la bourgeoisie.

 

Mais, le personnalisme s’est prétendu compatible avec la science moderne. C'était le grand problème de l'après-guerre. Teilhard de Chardin a connu un succès plus grand encore. Il a tenté la même aventure sur un autre plan. La différence est que l’unicité finale de l’Humanité de Teilhard de Chardin n’emprunte rien au Marxisme. Il n’y a, dans ses œuvres, aucune notion de lutte. Pas plus que Teilhard de Chardin, Mounier n’a expliqué comment la science moderne était compatible avec son système : « il n’est pas de réflexion valable qui ne fasse toute sa place à la réflexion scientifique » (Le personnalisme © PUF, 1949, p. 91). On n’en saura pas plus. Il a affirmé cette compatibilité, on l’a cru sur parole d’autant plus volontiers que l’on évitait ainsi d’avoir à comprendre de bien difficiles développements mathématiques. Mounier a pris une position sur la science qui prête aujourd’hui à rire : « Ce sont les plus abstraits des physiciens, et non des bricoleurs, qui vont bouleverser notre vie quotidienne » (p. 97). Albert Einstein ou Bill Gates, qui a bouleversé notre vie quotidienne ? On dira que Bill Gates n’a été possible que par les semi-conducteurs. En réalité, les théories ont suivi des bricolages. Le transistor, la base la plus fondamentale de tous les ordinateurs, des téléphones mobiles, de toute l’électronique, n’a nullement été inventé par des scientifiques spécialistes de la mécanique quantique, mais par des techniciens de Bell en 1948, des bricoleurs ! La théorie des transistors n’a été élaborée que dix ans plus tard.

 

Dans le domaine de la pensée, le professeur Antoinette Tonnelat a exprimé de la manière la plus radicale le bouleversement que la physique croyait avoir apporté. Elle donne toute la mesure de la farce scientifique du XXe siècle. « La Relativité constitue une authentique révolution, source même d'un nouvel humanisme. C’est un bond en avant sans précédent, un renouvellement inouï de l'histoire et de la philosophie. L'inéluctable relativité a suffisamment démontré son inépuisable fécondité pour qu'il soit enfin parfaitement vain de revenir sur une vision irremplaçable, sur un nouveau choix éthique transformant la philosophie, l'art et les sciences même en ferments inaltérables ». On aura remarqué l'énormité de l'escalade sémantique justifiant la théorie par son succès.

 

Le personnalisme comporte un engagement politique sans ambiguïté. Le personnalisme est un combat. La notion de combat était à la mode après la Libération. L’idée n’était pas nouvelle. Elle figure dans les objectifs de l’Ordre Prêcheur : combat contre les hérésies. Elle est explicite dans celle des Jésuites, Ignace de Loyola était officier : combat contre le protestantisme. Mounier se réclame de cette tradition. Mais, son combat n’est plus d’abord pour la foi. C’est un combat marxiste pour instaurer la société sans classe, c’est-à-dire prolétaire.

 

S’il n’était qu’un compagnon de route des luttes marxistes, le personnalisme n’aurait pas sa place dans ces pages. Mais, Mounier fait reposer sa position sur une approche philosophique et mystique.

 

Le « réalisme personnaliste » s’oppose au « dualisme pernicieux » des philosophes grecs. « L’homme est un corps au même titre qu’il est esprit, tout entier corps et tout entier esprit » (p.19).

 

Le dualisme n’est pas propre aux philosophes grecs. Il hante toute la philosophie occidentale. La matière et la pensée ne sont pas de même nature. L’homme ne peut pas être de deux natures et en même temps unique. C’est un problème de logique. La pensée ne peut pas se prononcer sur sa propre nature, alors qu’elle peut se prononcer sur la nature du corps. Dans la vision théologique, l’homme n’a qu’une nature, mais cette vision est celle de l’unicité du mystère de l’homme. Ce mystère ne répond en aucune manière à la logique de la pensée, mais à la foi révélée. Platon et les philosophes éléates ont choisi une dualité de natures. Aristote et les philosophes ioniens ont choisi une dualité de fonctions au sein d’une seule réalité matérielle. Il y a deux exceptions : Berkeley a proposé une unicité transcendantale, mais il a échoué. Il a mis les lois de la physique dans la Nature matérielle. Marx a proposé une unicité matérielle, mais il a échoué. Il a mis partout des absolus, comme Einstein.

 

Mounier s’est probablement inspiré de la théorie de Louis de Broglie. L’homme a deux faces, comme le photon tout entier corpuscule et tout entier onde. Il ne se différencie que par ses manifestations. Si Mounier est allé ainsi contre toute la pensée philosophique, c’était pour se rattacher au courant marxiste.

 

On commence par une escalade sémantique. « Comme Marx le dit lui-même, « matérialisme abstrait » et « spiritualisme abstrait » se rejoignent, il ne s’agit pas de choisir l’un ou l’autre, mais « la vérité qui les unit tous deux » en deçà de leur séparation » (p 26). La vérité qui les unit est la négation dialectique des deux : c’est d’abord l’éradication du spiritualisme, puis la victoire finale du matérialisme concret de Marx. Mounier a-t-il compris l’élimination dialectique de la catégorie condamnée par Marx ? La lutte hégélienne des concepts catégorisés et opposés conduirait à l’acquisition des universels, les idées du monde transcendantal de Kant. Mais, les deux contraires fusionnés par Hegel se conservent dans l’universel. Au contraire, dans la dialectique marxiste, une catégorie disparaît : væ victis ! Malheur au vaincu ! Cette disparition n’est en aucune manière une lente érosion de la bourgeoisie par une évolution naturelle. Il s’agit d’une élimination. Mounier ne pouvait ignorer que cette élimination ne pouvait être que violente. L’accumulation quantitative s’achève dans un saut qualitatif. Le saut final est l’élimination physique et définitive de la bourgeoisie. C’est le sens de la révolution marxiste. La référence constante des marxistes à la Révolution française, à la Terreur, ne permet aucune autre interprétation. Il s’agit d’une élimination physique.

 

« L’homme est un être naturel ; par son corps, il fait partie de la nature, et son corps est partout où il est. » (p. 21). Comme Mounier n’a jamais dit où se trouve l’esprit, il faut penser que le texte est corrompu et que c’est l’esprit qui est partout où est le corps. Sinon, son système n’a aucun sens. C’est très fâcheux : on attendait la clé de son système, on reste dans l’indécision.

 

Le personnalisme n’est pas un réalisme parce qu’il lie l’esprit indissolublement au corps, mais parce que cette liaison est déterminée par la suprématie du corps. C’est une petite addition à la doctrine de Marx. Mounier préserve un espace de liberté à la conscience. Un espace infime, davantage affirmé que réalisé. Cet espace est conditionné à la réussite du plan social et économique de Marx. Il s’inscrit dans le matérialisme historique. L’espace de liberté ne trouvera vraiment sa place que dans l’avènement de la fin de l’Histoire, dans la libération des masses laborieuses de l’aliénation du capital. Vivement le « Tsunami social » comme disait l’autre.

 

Par cet artifice, Mounier semble échapper aux terribles aliénations dénoncées par Marx. Tout homme qui conserve des déterminations de deux catégories différentes est aliéné. Il ne doit conserver que la catégorie épargnée dans la lutte dialectique des contraires. Il doit éliminer la philosophie, la religion.

 

Mounier espérait que les marxistes laisseraient vivre son petit espace de liberté, cette infime aliénation. Mais, à la fin, c’est l’infime qui serait devenu l’essentiel. « La production n’a de valeur que par sa plus haute fin, l’avènement d’un monde de personnes » (p 31). Pourvu que la graine survive. On a tremblé pour elle.

 

« La matérialité existe d’une existence irréductible, autonome, hostile à la conscience. C’est cette affirmation que Marx et Engels appellent matérialiste. Mais, elle est conforme au réalisme le plus traditionnel, qui ne s’interdit pas d’intégrer les éléments valables de la critique idéaliste » (p. 28). La notion hégélienne et marxiste d’universel, terme final de la confrontation dialectique des catégories, échappe entièrement à Mounier. Il n’a pas non plus voulu comprendre le caractère exclusif des catégories marxistes, absolument séparées par des cloisons imperméables. Il présente une vision édulcorée du Marxisme pour dames fortunées en mal de social et pour messieurs haut placés remerciant le ciel de les avoir faits si intelligents. Sauf-conduit qui eût été bien illusoire devant des agents du KGB, des Gardes rouges ou des Khmers plus rouges encore.

 

La doctrine marxiste est un combat, une lutte à mort, contre l’autre. C’est la doctrine de la haine. C’est ce que Mounier n’a pas voulu voir. Le jour où les tanks marxistes sont entrés à Prague, le jour où la force vint anéantir toute idée de démocratie, alors Mounier a pleuré. Est-ce possible ? Non, ce n'est pas le Marxisme qui voulait le coup de Prague, c'est Staline. Mounier n’a vu que le début de l’horreur. On ne voulait pas voir le goulag, dénoncé dès l'avant-guerre dans de nombreux ouvrages. Le combat d’alors n’avait pas, dans ses motivations, la lutte contre le totalitarisme, mais seulement la lutte contre le fascisme qui n’existait plus. On agitait des épouvantails pour se faire peur et ne pas voir la réalité en face.

 

On trouve parfois les instants de complicité des compagnons de route : la société bourgeoise est ce « régime de civilisation qui agonise sous nos yeux, un des plus pauvres que l’Histoire ait connus. Il est l’antithèse même du personnalisme, et son plus prochain adversaire » (p 37). Il faut donc tuer ? « Seules d’autres structures nous permettront d’éliminer les résidus de l’individualisme » (p. 43). Aux armes ! Engagez-vous !


 

Chapitre 2

 

Les aspects sociologiques

 

 

 

L’hérésie progressiste repose sur deux piliers. D’une part, la primauté de la lutte sociale, d'autre part, la nature collective de l'action sociale assimilée à la charité. La conséquence est que le salut serait collectif.

 

Les Progressistes rattachent la lutte sociale à l’amour du prochain, du prolétaire seulement d’ailleurs. Cette lutte passe avant l’amour de Dieu, pourtant le premier commandement. Et la mise en œuvre de ce premier commandement se fait au sein de l’Église du Christ. Les prêtres, derrière les évêques et le pape, ne sont pas là pour faire la charité et s’occuper d’abord des pauvres au sens propre, mais pour glorifier Dieu de la manière la plus magnifique qu’il leur est possible. Dans ce cadre, ils ont en charge une pauvreté bien plus prégnante que celle des biens de ce Monde : la pauvreté de la foi !

 

On peut qualifier d'hérétique le fait de faire passer la charité en premier. Les Progressistes ont même tenté de supprimer le premier commandement.  Le plus dramatique, en effet, est que cette charité falsifiée ne nécessite nullement la foi pour les Progressistes. La lutte prolétarienne est prise pour le bien en soi, tous les participants ont droit au salut. Pourtant, sans la foi, la charité s'appelle solidarité. Or, la solidarité n'a aucun lien avec l'enseignement de Jésus de Nazareth. Ce n’est pas même une exigence spécifique de l’homme. La solidarité existe aussi bien chez certaines espèces animales.

 

La charité chrétienne va bien au-delà de la solidarité. Et l’amour de Dieu est inséparable de l’amour du prochain. L’un ne va pas sans l'autre. La première conséquence est qu’il faut répandre partout et toujours la parole de Jésus de Nazareth et la foi dans la vie éternelle. Comment dire que nous aimons Dieu, si nous ne faisons pas tout pour partager d’abord notre foi ? La pauvreté matérielle est toute relative. Il y a des régions et des situations où elle semble en réalité sans fond, absolue, mais la plus dramatique des pauvretés est le manque de foi, l’absence de foi. Allez donner à manger aux misérables victimes des cataclysmes ou de la surpopulation, voilà une obligation humaine, naturelle même, devant laquelle le Chrétien ne peut évidemment pas se dérober, pas plus que les autres hommes, mais le message du Christ concerne une misère bien plus prégnante, malgré les apparences pratiques en ce bas monde : la misère de la foi qui est quasi générale et sans fond.

 

Les œuvres sociales seules plairaient à Dieu. Et bien sûr, le Progressiste est humble d'esprit et, comme Calvin, il n'exige pas que ses bonnes œuvres lui soient imputées personnellement. À la différence de Calvin, il ne les attribue pas à Dieu, mais à la Société, ou du moins à ceux qui concourent avec lui à réformer la Société. 

 

L’homme se regarde dans un miroir pour se peindre rempli d’humilité. C'est la parabole du Pharisien et du Publicain où les Progressistes voient d'abord l'opposition du riche orgueilleux à l'humble pauvre. Énorme contresens, car les Pharisiens s'efforçaient de vivre dans la pauvreté et les publicains, sortes de fermiers généraux, étaient pour la plupart fort riches, comme Zachée.

 

Cette parabole est toujours actuelle : un homme, encore jeune, entre dans une église. Il a mis son beau costume et sa cravate. Sa femme et ses trois enfants l’accompagnent. Ils arrivent un peu en avance et vont se placer dans les premiers rangs. Le jeune homme et son épouse font une courte prière avant de s'asseoir. Les deux prières se ressemblent : «  Oui, c’est encore moi Seigneur. Je ne suis pas meilleur que la semaine dernière. Naturellement, je me suis encore chamaillé avec ma femme. Je me suis mis en colère contre ma fille. Malgré mes promesses, Vous voyez que je ne fais guère de progrès ! Cependant, je crois en Vous. J’ai confiance en Vous. Ce que je ne puis réussir seul, aurais-je seulement l’espoir d’y parvenir si je ne pensais que Vous Seul pouvez m’aider ? »

 

Dix bonnes minutes après le début de la messe, un homme d'âge mûr, un Progressiste, entre à son tour. Il est vêtu avec la négligence à la mode. Il reste au fond de l’église, dans un bas-côté. Il se redresse et voici sa prière : « Merci Seigneur, de m'avoir permis d'avoir assez de moyens pour voyager et parcourir les régions les plus misérables au Monde. Merci Seigneur, de m'avoir ainsi permis de prendre conscience de la misère des hommes. Merci Seigneur, de m'avoir fait assez intelligent pour comprendre les immenses progrès de la Science moderne, de la sociologie, à la médecine et à la physique. Merci Seigneur, de m'avoir ainsi permis de prendre conscience de la dimension humaine. Merci Seigneur de ce que je ne suis pas comme ce dessinateur, là devant, oui je le connais, il travaille dans mon entreprise. Il n’a pas même connaissance de la réalité. »

 

« Écoutez-moi, vous, les gens riches ! Pleurez, lamentez-vous, car des malheurs vous attendent » (Jacques 5, 1-6). Ce sera le grand leitmotiv des Progressistes. En conséquence, les Progressistes voient dans la richesse le pire des maux de l’Humanité. La charité chrétienne du Progressiste consiste à éliminer les riches bourgeois, sans attendre le jugement dernier, et à pousser les prolétaires à leur place.

 

L’idée de salut collectif est la conséquence du second volet de l’hérésie progressiste.

 

La structure sociale serait, d’après Marx et les Progressistes, le paramètre essentiel de l’Histoire. Mais, il faut rappeler ici que le Christ n’a, à aucun moment, condamné l’esclavage qui conditionnait la situation économique de l’Humanité de son temps. C'est incompréhensible, intolérable, pour un Progressiste. Ce serait le reflet d'une époque révolue où la conscience sociale était inexistante. Il aurait été prématuré et incompréhensible devant des hommes du début de l’ère chrétienne de condamner l’esclavage. Il appartenait aux hommes du XIXe siècle de prendre la mesure du problème social et de compléter les Évangiles, en quelque sorte, par des annexes marxistes. Ou à défaut, de traduire les textes de manière conforme à la nouvelle pensée dominante.

 

L’homme serait conditionné entièrement par son appartenance sociale. En se rangeant sous le drapeau sanguinolent de la lutte prolétarienne, l’homme entre dans la perspective salvatrice. C’est finalement une sorte de prédestination. Car les prolétaires sont déjà dans le prolétariat et donc seraient assurés du salut. Il subsiste un doute pour les compagnons de route. On ne sait pas s’ils ont été sauvés, du moins eux aussi ont été éliminés physiquement dans les régimes d’inspiration marxiste.

 

La charité envers les pauvres, partie du second commandement, bien sûr, égal au premier, ne concerne en aucune manière une activité sociale. Bien sûr, ce commandement n'est pas destiné aux États, comme le voudraient les Progressistes. Il ne fixe pas davantage le rôle de l’Église. Il concerne chaque homme en son cœur. De même, d’ailleurs, le premier commandement, mis en œuvre dans l’Église, ne la concerne pas. Il concerne chaque homme en son cœur. L’Église donne le cadre favorable à son application, mais aucune action collective ne peut répondre, par elle-même, à ces deux commandements.

 

Le cardinal Lustiger l'a exprimé clairement au nom de l'Évangile : « Ne voyons-nous pas ici l'éveil d'une conscience de la solidarité mondiale qui repose sur la conscience éthique de tout homme et de tout peuple ? Touchant l’avenir de l’homme et de l’Humanité, c’est bien ce qui a été énoncé par le Concile Vatican II qui puise dans le Christ l’affirmation de la pleine vocation de l’homme et de sa dignité. Alors que le raisonnement économique et financier tend à dominer partout, comment faire entrer cette réalité impensée, et pourtant pensable, dans l’arbitrage des moyens et des fins, des priorités véritables, des choix nécessaires, et donc des sacrifices nécessaires ? C’est le défi d’aujourd’hui. Cette tâche difficile relève non seulement d’une réflexion théorique, mais aussi du savoir-agir, de la sagesse, et aussi des circonstances historiques. Faut-il redouter que les contradictions de ce début de millénaire n'aboutissent à une crise dramatique ? Puisse alors le Tsunami social qu'elle risque de produire, être celui de la solidarité.» (Conférence pour le 25e anniversaire de Solidarnosc).

 

Ce texte semble en parfait accord avec la position de l'Église rappelée trois mois plus tard par Benoît XVI : « L'Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’État. Elle ne peut ni ne doit rester à l’écart dans la lutte pour la justice. L’Église doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle. Elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer. La société juste ne peut être l’œuvre de l’Église, mais elle doit être réalisée par le politique. L’engagement pour la justice, travaillant à l’ouverture de l’intelligence et de la volonté aux exigences du bien, intéresse profondément l’Église. » (Benoît XVI, Deus caritas est, 28).

 

Il y a deux différences fondamentales entre ces deux textes.  Le premier reflète la position progressiste basée sur la solidarité, notion essentiellement collectiviste. La charité chrétienne n’a aucun rapport avec la solidarité. Mais, le plus grave est que le cardinal Lustiger envisage un bouleversement social inévitable qui pourrait être violent si les changements ne sont pas entrepris sans délais. Ce texte est frappé du sceau de la thèse marxiste : « Le moteur principal des grands changements sociaux est le conflit de classes qui est inscrit dans la nature et le fonctionnement même de la Société ». Pour changer la Société, la seule voie est le changement de la structure sociale. Bien évidemment, la structure sociale envisagée par Marx, tant sur le plan historique que sur le plan théorique, est d’une affligeante naïveté. Mais, nous avons eu depuis maître Bourdieu. Maître Bourdieu nous a appris qu’il y avait une légère erreur dans le Marxisme. La fin de l’Histoire n’est pas celle prévue par Marx. La véritable lutte est celle des dominés contre les dominants, dans tous les plans de son « espace social », « réalité première et dernière ». C’est scientifique. Fort heureusement, les aubes rougeoyantes des jours nouveaux ne font plus recette. Le Tsunami de Lustiger n’a pas eu lieu et le prolétariat disparaît sans lutte, ou, si l’on préfère, à cause des luttes ! Les grèves incessantes et les violences syndicales ont poussé inexorablement le patronat à se passer des prolétaires. Ils mécanisent. Ils automatisent. Ils informatisent. Ils numérisent. Le prolétariat s’est suicidé !

 

La part essentielle donnée par les Progressistes à la solidarité dans le salut relativise l’importance de la foi en Dieu. La foi chrétienne ne joue qu’un rôle secondaire. La liturgie n'est plus qu'un décor, peut-être inutile. Les croyants d’autres religions, et même les admirables non-croyants solidaires, n’ont pas de soucis à se faire. Fidèles de la révolution prolétarienne, ils sont assurés d’être sauvés.

 

Un Progressiste arrive au ciel. Il se dirige directement vers la porte du paradis. Mais, saint Pierre l’arrête : il faut passer par la balance de la justice divine. « Cela n'est vraiment pas nécessaire, je suis un parfait chrétien, pensez donc, je suis Progressiste ». Saint Pierre reste de marbre et pointe son doigt vers la balance. Que se passe-t-il ? Elle penche épouvantablement du mauvais côté. « Comment est-ce possible ? Pensez donc, j’ai fait preuve d’une ouverture d’esprit rare : je suis convaincu que tous les hommes de bonne foi, les bons Musulmans, les bons Hindous et même les bons marxistes athées peuvent être sauvés ». « Je vois » répond saint Pierre : « Ce qui est demandé aux Chrétiens, ce n’est pas de juger. C’est Dieu qui juge. Ce qui leur est demandé, c’est de partager le don de la foi qui leur est donné. Qu’avez-vous fait pour convertir tous ceux que vous pensiez sauvés ? Vous en êtes responsable, c’est vous qui vous êtes damné vous-même ! ».

 

On comprend ici l’origine des quelques passages des textes du Concile Vatican II, marqués par une influence progressiste, que l’on peut trouver de-ci de-là. Dieu merci, au début des années soixante, le haut clergé âgé restait sur des positions conservatrices et les écarts qui se sont glissés dans les textes sont minimes. Pourtant, ils seront à l’origine, par réaction, des mouvements traditionalistes et intégristes. En réalité, ces mouvements résultent davantage d’un rejet de l’interprétation qui a été faite de ces textes dans les paroisses et les congrégations, déjà profondément plongées dans la mouvance progressiste. Sans attendre même, la publication officielle de ces textes, on a jeté des ornements et des objets liturgiques d'apparence trop riche. On s’est passé d’ornements et on utilisait dans la liturgie des objets en bois brut. On est passé à deux doigts d’une nouvelle iconoclastie. Les fidèles n’étaient pas encore suffisamment initiés aux profondeurs de la révolution progressiste. Ils s’y sont fermement opposés.

 

Bien plus : la liturgie, pour quoi faire ? Elle diffère selon les religions. Le salut étant social, peu importe les modalités religieuses. Toutes se valent. d'ailleurs, toutes les religions se valent pour le Progressiste.  On croit comprendre que toutes les religions sont bonnes et en fin de compte que le Catholicisme est une religion parmi les autres qui rendraient finalement inutile tout apostolat et même toute différenciation dans la Société. D’ailleurs, les Progressistes répétaient à qui voulaient l’entendre : « mieux vaut les Soviets que les Américains », et pourquoi pas : « mieux vaut l’Islam que la Chrétienté ». C’est ce qui a été écrit dans les livres d’Histoire. Les Chrétiens du Moyen-Orient et des Balkans auraient attendu les envahisseurs Arabes, puis Turcs, en libérateurs ! Je ne suis pas sûr que les survivants chrétiens, lourdement taxés et mis à l’écart de la Société, partageaient cette vision euphorique.

 

La rage meurtrière des Islamistes de tous bords ouvre aujourd’hui les yeux des Progressistes. Ils se lamentent sur leurs illusions perdues comme Mounier pleurait lors du coup de Prague. On était pourtant loin du fond de l’horreur : les Khmers rouges ! Avant de découvrir le génocide, Jean Lacouture, un Progressiste notoire, écrivait en 1975, dans le journal Le Monde : « Pol pot ; une expérience intéressante, une audacieuse transfusion sanguine ».

 

En quoi, à présent, l’hérésie progressiste est-elle liée au rationalisme ?

 

Du point de vue philosophique, le Progressisme se rattache au Thomisme. Le Progressiste nie absolument toute forme de monde des idées, de monde transcendantal. Toute pensée trouve sa source dans les perceptions. Le système philosophique de saint Thomas d’Aquin ouvre grand la porte au matérialisme.  La position de saint Thomas d’Aquin n’est évidemment pas matérialiste. Elle repose sur la foi. L’essence entre dans le mystère de la Création. Elle se trouve dans les astres du Ciel, en cela promis à une existence éternelle. Elle parvient à l’homme par la perception sensible. Le matérialiste fait seulement disparaître l’essence thomiste. Elle accompagne la perception de manière entièrement mystérieuse. L’essence n’est pas perçue en elle-même. Comme elle ne relève pas directement des perceptions, le matérialiste n'a aucune peine à s'en débarrasser.

 

On comprend ainsi que les Progressistes aient pu s’entendre si facilement avec les matérialistes. Dans la droite ligne du thomisme, et à la suite de Mounier, ils ajoutent au matérialisme une composante mystique. Les Marxistes n’en veulent pas, mais des alliés sont toujours bons à prendre pour arriver au pouvoir. On réglera leur sort plus tard. Les Soviets n’ont pas traîné. Les communistes chinois encore moins.

 

Dans la foulée, les Progressistes se sont faits les chantres de la science pure. La vision semblait cohérente. D’ailleurs, tous les scientifiques adhéraient à la mouvance marxiste. Nous avons vu que le Professeur Tonnelat associait la stupide science relativiste à l’émergence de la Société prolétarienne. Tout serait changé, depuis la pensée jusqu’à la Société. Malheureusement, le rêve de la Société prolétarienne, de la fin de l’Histoire, a tourné au cauchemar. Malheureusement, le rêve de l’équation de l’Univers, de la fin de la Science, a viré à l’absurde.

 

Le mot évolution a pris avec le Positivisme une acception progressiste, je veux dire allant globalement vers une amélioration. C’est une vision que l’on peut qualifier d’hérétique dans la mesure où elle est contredite absolument par la perspective eschatologique. La fin du monde n’entre pas dans le projet humain des Positivistes.

 

Mais l’hérésie progressiste est liée au rationalisme par un aspect beaucoup plus prégnant.

 

La démarche rationnelle des Progressistes se rattache à la dialectique marxiste. C’est la vision éculée d’un Monde sous l’emprise de luttes de contraires. Elle remonte à Héraclite. Elle ressurgit avec les Manichéens. Elle hante chaque page de Hegel. Elle a explosé avec la lutte des classes de Marx, répandant des fleuves de sang. Elle est profondément hérétique. L’Univers n’est pas l’espace d’affrontement des oppositions postulées par la dialectique des contraires. La Création n’est pas une œuvre rationnelle basée sur une vision dialectique purement humaine. Elle n’est d’ailleurs en rien rationnelle. La Création contient la raison, elle ne peut donc pas résulter de la raison !

 

Les Progressistes ont été entraînés dans le naufrage de la dialectique marxiste.

 

La mouvance progressiste a une composante davantage politique. Les Progressistes politiques sont une rémanence des mouvements marxistes. Ils ont abandonné leur rêve de bouleversement social, la lutte des classes, malgré tous les efforts de Bourdieu. Son « espace social, réalité première et dernière », ne lui a pas survécu. Les dominés n’ont pas éliminé les dominants, pas plus que le prolétariat n’a éliminé la bourgeoisie. Le prolétariat s’est suicidé et les hommes sont aujourd’hui en même temps dominés et dominants. Les petits actionnaires font trembler des têtes du CAC 40.

 

Mais les Progressistes rêvent encore de changer la Société. Ce n’est plus l’élimination de la bourgeoisie qu’ils réclamaient en hurlant dans les défilés de Mai 1968. Ils veulent changer radicalement le fondement de la Société : la famille. Non pas seulement changer, éliminer ! Tous les moyens sont bons et d’abord ceux de l’éducation. On prend en main les enfants dès la maternelle. La famille ne devrait pas résister au concept du genre. Ce serait l'éducation qui différencie les hommes et les femmes, composantes fondamentales de la famille.

 

Je n’ai pas besoin d’entrer ici dans le détail des arguments des Progressistes, mais seulement dire ce que j’ai vu. Un très jeune enfant d’un ou deux ans faisait tourner les rouleaux des bacs de réception des produits achetés dans une grande surface, juste après la caisse. Ces rouleaux tournent et se translatent légèrement. L’enfant semblait troublé par ce double mouvement. Ses longs cheveux m'ont fait penser qu'il s'agissait d'une fille, ce qui, pourtant, me paraissait impossible. La mère me détrompa : c’était un garçon de 22 mois. Il y a une différence fondamentale de comportement entre les filles et les garçons. Les parents de celui-là ne lui ont certainement pas appris à s’intéresser à la mécanique. Cette curiosité est innée chez les garçons. Le concept du genre est une énorme stupidité.

 

Dans le même temps, ces tristes individus voudraient éliminer dans les lois et les règlements tout ce qui pourrait comporter une affirmation de la famille basée sur l'union d'un homme et d'une femme.

 

Leur combat semble entrer dans le souci d’égalité entre l’homme et la femme. Les Progressistes s’attachent toujours à lier leur objectif à la nécessaire égalité de traitement entre les hommes et les femmes. C’est pourtant bien autre chose. L’égalité des droits entre les hommes et les femmes est une justice. Cela n’a rien à voir avec la famille.

 

Mais les Progressistes politiques voient encore plus loin. Ils veulent faire table rase de toute différenciation. Plus de traditions, plus de religions, plus d’Histoire même. S’il y a encore enseignement, le maître n’a rien à imposer à l’élève. Le meilleur souvenir de Monsieur Peillon de sa carrière d’enseignant est d’avoir été le premier à venir à son cours en blue-jeans, comme ses élèves : rien ne doit distinguer le maître.

 

Cette démarche résulte d’une vision d’adulte en totale contradiction avec la psychologie de la jeunesse. Le progressisme est une vision d’hommes d’âge mûr, de déçus du marxisme, ignorant tout des motivations de l’enfance.

 

Un adolescent a un esprit qu’il faut remplir. Il n'y a rien d'abord. Aussi il est absurde de penser qu’il puisse trouver par lui-même ce qu’il doit penser. De plus l'adolescent a besoin d'ancrages, de certitudes, pour enclencher ses raisonnements. Bien sûr, il y aura des choses fausses parmi celles qui lui auront été présentées comme certaines. L’enfant accumule, l’adulte triera. L'esprit de contradiction n'est sans doute pas général, mais il est assez répandu pour qu'il se trouve toujours suffisamment d’adultes qui s'évertueront à rejeter les erreurs qui leur auraient été enseignées comme des certitudes. Le dramatique échec de la Science pure, encore présentée aujourd’hui comme la voie inéluctable et intangible vers la connaissance de la réalité, en est la preuve. C’est là d’ailleurs un paradoxe assez étrange. Les Progressistes n’envisagent à aucun moment de relativiser l’enseignement scientifique. Le scientifique détiendrait la réalité. L’élève est contraint d’assimiler la science actuelle. Les Progressistes ne tolèrent aucune contestation dans le domaine scientifique.

 

Les Progressistes ne voient pas cette contradiction. Leur action dans le domaine de l’éducation n’est nullement orientée vers une amélioration de l’éducation des enfants. Leur objectif est social et reste dans la mouvance marxiste. Bien sûr, ils ont abandonné la lutte des classes et les bourdieuseries. Ils veulent l’égalité sociale absolue rêvée par Marx et Bourdieu, mais en éliminant dès l’enfance toute idée de structure sociale.

 

La déstructuration de la Société devrait aboutir à la disparition des classes sociales ; pire, à une Humanité indifférenciée. L’absurde monde prolétarien de Marx poussé à l’absolu.

 

La famille doit d’abord disparaître, comme tout ce qui contribue à mettre dans l’esprit des enfants l’idée d’appartenance à une structure. L’éducation doit donc être déstructurée. L’environnement doit aussi participer à la déstructuration.

 

Les premiers compagnons de route des Progressistes sont les artistes. L’art doit être déstructuré. La littérature doit être déstructurée. Le cinéma doit être déstructuré. On voit même des tentatives de déstructuration dans la mode. Il faudrait s’habiller de manière déstructurée, ce qui est plus facile pour les femmes. En attendant, plus de cravate, signe extérieur de différenciation, de distinction bourdieusienne. L’ordonnancement d’une table de convives doit aussi être déstructuré. Il faut des assiettes, des verres, des couverts et des serviettes dépareillés. Au restaurant, l’assiette doit avoir une apparence déstructurée, un progrès quand même devant l’assiette vide de la nouvelle cuisine des années 70.

 

Lorsque la déstructuration atteint l’esprit, la conséquence est dramatique. Sans structure, pas de langage ; sans langage, pas de pensée. L’esprit déstructuré s’autodétruit.

 

Les Progressistes ont, en quelque sorte, programmé leur propre éradication. Mais sans attendre ce suicide, la Science pure entraîne le Progressiste dans son épouvantable naufrage.