Jean de Climont

 

 

L'ESPRIT

 

 

 

© Editions d'Assailly, 1974, 2007, 2011

ISBN: 9782902425068

 

Crédit photographique de la couverture:

Museu Nacional de Arte Antiga, Lisboa, Portugal.

Instituto dos Museus e da Conservação, I.P. / Ministério da Cultura

Fotógrafo: José Pessoa

 


 

 

Chapitre premier

 

LE MONDE EXPERIMENTAL

 

 

La nuit grossit les dangers. Lorsque l’étrave s’abat sur la vague en secouant assez la coque pour que l’on entende à chaque fois quelque craquement, sentir le voilier répondre à la barre ne suffit pas toujours pour calmer un fond d’inquiétude.

 

On est bien loin, dans ces instants, de penser que la mer et le vent n’ont pas une existence qui nous soit aussi accessible qu’il paraît. C’est bien le vent que les voiles détournent. C’est bien la mer qui porte le voilier.

 

Bien plus, voudrait-on penser que ce vent et cette mer sont des illusions que nous nous créons, nous n’en serions pas moins aspergés par un de ces paquets de mer qui balaient le pont et achèvent leur glissade dans nos pieds, ou par un de ces embruns qui bondissent par-dessus les filoirs et nous réveillent tout à fait. Pourtant, qu’est devenue l’eau lorsqu’il ne reste sur notre visage qu’une légère traînée de sel ? Le vent l’a évaporée direz-vous ? Mais cette vapeur ne pourra-t-elle pas ensuite se trouver décomposée en hydrogène et oxygène par certaines ondes du Soleil ? Et ces atomes à leur tour ne peuvent-ils être brisés ? Qui enfin ne serait curieux de connaître les composants des particules, et les parties des parties ?

 

Certains soutiennent que l’existence est la matière, d’autres l’énergie. Certains affirment que l’existence est l’ensemble des relations que les choses ont entre elles, d’autres qu’elle est l’objectivité des phénomènes

 

Chacun ajoute les hypothèses et les mots qui lui semblent les plus propres à étonner, avec un peu de la fierté de l’alpiniste qui a réussi à s’écarter de quelques mètres d’une voie déjà ouverte.

 

Peut-être faut-il admirer l’adresse de nos penseurs à manier leur vocabulaire ésotérique. Pour ma part je n’y vois qu’un jeu.

 

L’existence n’est pas dans la matière. Du moins est-il impossible de la percevoir dans la matière. Plus on regarde de près, plus la matière se divise. Sans doute ne puis-je démontrer que la matière se divise indéfiniment, mais je constate que rien n’a pu empêcher les hommes de démonter tout ce qu’ils trouvent dans la Nature, malgré les imprescriptibles postulats. L’ultime composant aurait des propriétés. Il aurait des rapports avec les composés. Ces rapports impliquent échanges. Quelque chose devrait émaner de l’ultime composant. Il ne serait donc pas ultime pouvant émettre, extérioriser, une part de lui-même.

 

J’ai dans mon esprit, la conscience assurée qu’il n’y a pas de limite mythologique à la connaissance des choses. Je sais aussi que je ne pourrais rien comprendre si je ne suppose l’existence d’une partie où je décide de m’arrêter. Mon esprit est limité d’abord. La limite que je mets dans les choses est seulement la mesure de la conscience que j’ai de mes limites.

 

Nous savons que l’eau des embruns est froide pour notre visage, nous savons aussi qu’elle ne résiste qu’un peu au mouvement du voilier, cependant nous ne savons pas ce qui existe en elle. Nous ne connaissons pas le terme ultime de sa division en parties. C’est pourquoi il y a toute l’apparence d’une grande sagesse à vouloir limiter l’existence des choses à leurs rapports entre elles. Il n’y a plus de mer dans une molécule d’eau.

 

Pourtant la molécule d’eau n’est-elle pas la partie essentielle de l’existence de la mer ? Bien plus, chaque relation entre choses se ramène toujours à une relation entre les parties de ces choses. La relation est aussi insaisissable que la chose. D’ailleurs le mouvement est une relation entre les choses, et peut-être au fond la seule. Si la relation était l’existence, le mouvement serait aussi ce qui existe des choses. Le mouvement serait la chose même. Il faut voir ici que le mouvement dont je parle n’est pas un certain mouvement d’une chose par rapport à certaines autres ; l’existence de cette chose serait alors parfaitement indéterminée. On lui trouvera en effet autant de mouvements que l’on voudra. Il faut considérer le mouvement de la chose par rapport à tout ce qui agit sur elle, et directement. L’action à distance n’est qu’un rêve. L’action de rencontre est la seule que nous ayons trouvée dans la Nature. L’autre n’est qu’une pure illusion qui nous vient d’avoir vu un chien obéir à la voix. Or la voix n’agit point à distance : transportée par l’air, elle agit sur l’oreille de l’animal.

 

Vraiment toute chose a ainsi un mouvement. Mais ce mouvement est inconnaissable dans son ensemble infini et continu. Peut-être l’existence se trouve-t-elle par-là ? Nous n’en pouvons avoir aucune certitude. Nous ne pouvons pas davantage nous assurer que l’existence est dans le nombre ou dans l’idée ; nous n’avons pas accès à l’infini, à l’absolu où seulement se trouve la preuve.

 

Maintenant, l’existence serait-elle dans l’apparence des choses ? Sans doute l’apparence, qui est ce que nous percevons des choses et des phénomènes, est-elle indispensable pour que nous puissions prendre conscience de l’existence, mais notre imagination ne nous trompe-t-elle pas toujours sur les apparences ?

 

Nous ne percevons que des apparences, et toujours nous les imaginons autres qu’elles ne sont. Est-ce là que serait l’existence ? Nous sommes bien convaincus que les choses existent, et qu’elles existeraient aussi bien sans nous. La certitude de l’existence des choses et de la nôtre, nous viendrait-elle des apparences dont nous ne connaissons que ce que nous voulons ?

 

On n’a jamais autant parlé aussi du hasard. C’est que nos perceptions nous donnent autant l’idée que la Nature dépend du hasard que l’idée qu’elle dépend de l’ordre.

 

Celui qui, à la limite de la perception de ses instruments trouve l’ordre, proclamera que tout est nécessité. Celui qui aura amélioré un peu l’acuité de l’appareil verra le chaos et écrira que tout est hasard.

 

D’autres viendront. Comment l’expérience pourrait-elle décider si l’existence est structure ou chaos ? Quelle sera la dernière ?

 

Le hasard n’est qu’une idée. Lorsque nous prenons les treize cartes qui viennent d’être distribuées, il nous semble qu’aucune action ne soit intervenue, et que la répartition se soit faite au hasard. Ce n’est là qu’une manière de parler. Si nous avions observé l’ordre où elles étaient d’abord, qui résulte de certains mouvements de celui qui les a ramassées autant que de l’ordre où elles furent étalées, puis la manière dont elles furent battues, nous aurions vu qu’elles n’étaient pas mêlées au hasard, mais en raison de la répartition des pressions entre elles, autant que de la disposition des bords de chacune d’elles, et sans doute de bien d’autres raisons aussi.

 

Le fait que nous ne puissions voir tous les mouvements qui ont fait que telle carte se trouve dans telle main, n’entraîne nullement qu’elle y soit par hasard. C’est l’ignorance où nous sommes, qui nous fait venir cette idée de hasard, quoique rien de ce genre n’ait jamais existé ailleurs que dans notre esprit. C’est seulement par les limites de nos connaissances que les jeux de cartes sont ainsi des jeux de hasard.

 

Sans doute ne pouvons-nous nous arrêter dans la recherche des causes. Aussi pourrait-il sembler qu’au-delà d’une certaine limite, se trouve réellement le hasard. Il faut observer qu’il s’agit d’une supposition purement mythologique, car le hasard ne nous était jusque-là connu qu’en tant qu’idée, retirée seulement d’une certaine apparence de choses qui ne nous sont pas connues.

 

L’ordre aussi n’est qu’une idée. Jamais nous n’avons pu voir des phénomènes se reproduire parfaitement, jamais nous n’avons trouvé de construction qui n’ait quelque défaut. Lorsque nous admirons que la lumière a une vitesse qui se retrouve toujours si semblable, ne devrions-nous pas penser qu’un ordre imprescriptible en assure la propagation ? Nous savons bien que derrière le son se trouve un indescriptible chaos. Et dans ce chaos que démêle si bien la statistique, rien vraiment ne se produit au hasard. Je soutiens qu’il en est de même pour la lumière.

 

Pourtant nous sommes convaincus de l’existence du vent et de l’eau. Si nous ne pouvons vraiment savoir ce qu’est cette existence, comment pourrions-nous être assurés de l’existence ? C’est que l’existence est d’abord une idée, et nous sommes convaincus de l’existence par l’esprit d’abord.

 

Sans doute faut-il la fraîcheur de l’embrun sur notre visage et le sifflement du vent à nos oreilles pour éveiller en nous l’idée d’existence, mais dès qu’elle est consciente cette idée se trouve si bien ancrée dans l’esprit, que la conviction égale que l’existence ne se trouve pas dans telle propriété de l’eau ou de l’air, ni dans l’eau ni dans l’air, ne saurait en rien en diminuer la force.

 

Pourtant, toujours nous revenons à chercher l’existence dans les parties, dans les relations, dans le hasard et dans l’ordre, c’est-à-dire dans ce que nous connaissons par nos perceptions. Nous retournons toujours à nos perceptions, à nos illusions enfin. C’est que nous ne pouvons dire ce qu’est l’existence qu’avec les mots mêmes qui désignent nos perceptions. L’idée d’existence, comme toutes les idées, est indépendante des perceptions dès que consciente, dans le sens des perceptions aux idées autant que dans le sens des idées aux perceptions. Les idées, nous les tenons, l’existence, nous la connaissons, mais, pour exprimer ce que nous tenons et connaissons, nous ne pouvons que retourner à ce que nous percevons des choses.

 

L’impossibilité où nous sommes de savoir ce qui existe, étant toujours trompés par les apparences, est semblable à l’impossibilité que nous éprouvons de trouver des principes qui soient sans exception.

 

Pourtant l’imperfection de l’application des phénomènes aux principes ne signifie nullement que les principes soient faux ou seulement approchés. Les principes sont des idées, et comme les idées, aucune expérience ne peut en diminuer la valeur. Les principes ne sont pas des hypothèses. Les hypothèses fixent la nature d’une chose, du phlogistique au photon. Les principes ne déterminent qu’un rapport entre des idées, d’Archimède à Maupertuis. Il importe peu que le principe soit énoncé pour des choses particulières. Ces choses sont des représentations imparfaites des idées, et le fait que le principe puisse apparaître ne pas être exactement vrai pour certains phénomènes, ne met nullement en cause le principe, mais son application à des phénomènes incomplètement connus. Nos perceptions ne nous permettent de connaître qu’une infime partie des apparences des choses, et avant de croire que nos idées pourraient être fausses, il faut examiner de fort près si nous n’avons pas mêlé quelque hypothèse à nos perceptions. Les principes sont liés à la forme de notre esprit, et c’est seulement par les principes que nous pouvons comprendre les choses. La science n’est ainsi nullement la connaissance des choses, mais la connaissance de notre esprit. Notre esprit n’étant qu’un certain ordre des choses, on ne devra pas s’étonner que cette connaissance intérieure par principes, soit au fond plus proche des choses que toutes les hypothèses que l’on pourra échafauder.

 


 

 

Chapitre II

 

L’APPARENCE

 

 

Pour ce qui est des choses, je les vois toujours égales. Le jour suit encore la nuit et le printemps l’hiver. Les torrents descendent toujours leur vallée et l’Océan alterne encore ses marées.

 

Pour ce qui est des événements, je les vois toujours semblables. La richesse soulève encore la jalousie et le pouvoir la révolte. Les rires se mêlent toujours aux pleurs et l’espoir repousse encore la crainte.

 

Pourtant, on entend répéter sans cesse que les progrès des connaissances ont tout changé et qu’il n’est vraiment plus possible de penser ni d’agir comme autrefois. Or autrefois n’aurait pas un siècle.

 

Je vois bien couler la Seine, mais qui peut ignorer que l’eau qui s’écoule ici s’est d’abord élevée en vapeur sous la chaleur du Soleil et le souffle du vent ? Cet écoulement d’eau a toute l’apparence d’un changement, mais, au fond, c’est tout autant ce qui change le moins.

 

Je vois bien passer des nuages tous différents, mais il y a beaucoup de raisons de penser que les nuages sont une de ces choses qui changent le moins, autant par leur constitution que par leur formation.

 

Sans doute, les limons et les sels qu’emporte le fleuve ne sont-ils pas remontés dans les nuages.

 

Les levers et couchers du Soleil, les allées et venues du pendule et les vibrations des atomes, semblent se reproduire toujours identiques. Pourtant le Soleil est déjà bien loin de sa position de la veille lorsque sa lumière nous revient ; le pendule s’est quelque peu ralenti dans sa course ; les atomes eux-mêmes doivent bien un tant soit peu changer entre deux périodes.

 

Le visage se ride, les artères durcissent, mais qui pourra dire ce qui réellement a changé autrement qu’en apparence ? Que certaines cellules ne se reproduisent plus normalement dans un organisme usé par le temps et la peine, sans doute. C’est une autre apparence, seulement d’une échelle inférieure. Au fond, ces cellules ne pouvant être que des arrangements d’atomes, comment serait-il possible de trouver autre chose qu’une modification de ces arrangements, c’est-à-dire autre chose qu’une apparence ?

 

Pourtant, il faut constater que, malgré toutes les apparences, nous cherchons toujours des phénomènes qui se reproduisent avec la plus grande régularité pour mesurer justement ce qui change. Or, ce qui se reproduit toujours égal à soi-même, c’est justement un de ces phénomènes dont nous disons qu’ils ne changent pas.

 

Nous ne pouvons constater le changement qu’en le rapportant à ce que nous pensons être le plus régulier. Et il en est des pensées comme des choses.

 

Pour mesurer le changement, les théories cristallisent une partie de l’Univers. Mais ce qui existe est toujours infiniment éloigné de ces idées figées par définition, postulat ou dogme. Les théories sont bâties sur l’erreur ; aucune apparence ne tient.

 

Pourtant, il en a toujours été ainsi et l’on n’imagine pas qu’il puisse en être autrement. Ce que les théories enferment dans leurs hypothèses, n’est-ce point ce qui n’est pas encore connu ? Comment donc change l’inconnu ? Quel mouvement lui donner ?

 

II faut bien faire des hypothèses. Il est aussi nécessaire de chercher à comprendre que de chercher à vivre. La science est d’ailleurs l’un des moyens d’assurer la vie. Mais seuls les inconscients oublient que la vie n’est pas éternelle et sont convaincus que les théories sont justes.

 

Les théories sont à la limite de ce que nous connaissons. Comment donc pourrions-nous juger ce que nous ignorons, et connaître le mouvement de ce que nous ne pouvons qu’imaginer ? Il est aussi absurde de chercher le chemin de l’Histoire ou de la Science que la vraie branche d’un arbre.

 

Cependant, cette conviction du bouleversement des théories, c’est-à-dire du mouvement de l’esprit, même si les chemins en sont parfaitement insaisissables, comment pourrions-nous en avoir conscience et, en quelque sorte, la mesurer, s’il n’y avait en nous quelque chose qui ne passe pas ?


 

 

 

Chapitre III

 

LES NOMS

 

 

Quel massif montagneux n’a son pic Sans Nom, par-là nommé ? Quelle fleur des Alpes n’a reçu quelque épithète latin, pour la distinguer de sa sœur de la plaine ? Sans doute ne voyons-nous pas de différences entre ces deux sapins ? Le vulgaire, comme nous appellent les savants, ignore cette légère différence dans la forme des épines qui distingue des espèces. Mais il ne faut qu’un peu de courage et de mémoire pour apprendre ces nuances. Je ne doute pas que, tous, nous reconnaîtrions la différence si on la plaçait sous nos yeux.

 

Nous ne connaissons ce que nous trouvons dans la Nature que par l’intermédiaire des perceptions. Chaque perception pourrait alors avoir sa trace dans le cerveau. Cependant toutes les choses, pierre, plante ou animal, nous apparaissent toutes différentes. Bien plus, une même chose ne nous apparaît jamais deux fois sous le même aspect. Il nous faudrait ainsi un nombre infini de mémoires, et un nombre égal de mots pour désigner chaque apparence des choses. Sans doute notre cerveau a-t-il une capacité étonnante, mais en fait il ne fonctionne pas ainsi. Nous exprimons ce que nous connaissons avec un nombre de mots très limité en regard de la diversité des choses. Nous pouvons, par je ne sais quel mécanisme de notre cerveau, séparer les aspects des choses que nous percevons cependant rassemblés dans les choses. Nous les groupons ensuite par des apparences communes. Nous négligeons ainsi bien des aspects des choses pour ne retenir que les qualités que nous jugeons les plus propres à réduire les efforts de notre cerveau. Ce qui a fait dire que nous ne voyons que ce que nous voulons, ou encore que les choses ne nous apparaissent qu’à travers l’éducation que nous avons reçue. Il faut ajouter ici que ceux qui lancent ce procès n’échappent point eux-mêmes à l’accusation. Ils ont nécessairement un point de vue. Ils y seront d’autant plus attachés qu’ils penseront que leur manière de voir ne résulte pas de l’influence extérieure d’une éducation, mais de leur réflexion propre.

 

La volonté la plus ferme est justement celle qui accepte de se plier à la raison et à la nécessité. L’éducation, reçue ou acquise, ne doit pas éliminer le doute. Le développement de la mémoire, tant admiré, par l’enregistrement passif des hypothèses, théories, postulats, dogmes et doctrines du jour, ferme à l’esprit la mesure de sa liberté. Pourtant, le doute par système est doctrine aussi. En ce sens, le refus de toute contrainte intellectuelle ou morale est sans doute le plus insondable des pyrrhonismes.

 

Il faut de la peine pour apprendre, mais il faut aussi comprendre. Or, qui peut prétendre avoir compris s’il n’a pas seulement pensé que l’erreur est d’abord probable dans ce qu’il a appris ? Si l’on refuse la moindre critique des théories actuelles de la science et de la philosophie, serait-ce par crainte de découvrir quelque erreur mêlée ? On nous dit qu’il n’est pas bon que chacun examine, tous les hommes ne pouvant être assez avertis en toutes choses. On nous dit que des savants et des philosophes ont pensé et pensent pour nous. L’étendue de leur science serait le gage de la réalité de leur thèse.

 

Les noms ne sont nullement des images ou des reflets des choses, mais seulement des signes. Ils sont les symboles des idées que nos perceptions ont éveillées dans notre esprit. Si l’étymologie montre que les noms se composent parfois des représentations de qualités des objets perçus, il ne faut pas s’y tromper. Il ne s’agit que de quelques qualités de ces choses devant la diversité de leurs apparences.

 

Combien d’aspects nous offre un paysage au cours d’une année, que dis-je, d’une journée même, à celui qui sait s’imposer un peu d’immobilité au milieu de l’agitation des choses et des hommes ?

 

S’il n’y a pas trop de difficultés à parler de ce que nous pouvons voir, entendre et sentir, il y a cependant quelques problèmes pour parler de ce que nous ne pouvons que supposer. Il y a ainsi des noms qui ne désignent aucune chose, mais seulement une idée que nous avons d’une chose qui ne nous est pas directement perceptible. Nous sommes fort souvent amenés à constater que ce que nous percevons est modifié par des phénomènes que nous ne comprenons pas, ne les percevant pas. Cependant, le nom que nous donnons à une existence supposée ne représente rien en lui-même. Nous devons le définir par des mots qui nous ont d’abord servi à désigner ce qui nous est déjà perceptible et que nous connaissons.

 

Nous désignons aussi ce qui n’est absolument pas perceptible. Le néant par exemple. Nous sommes pourtant certains de ne jamais le trouver au bout de nos doigts. Il s’agit alors de désigner l’absence de ce que nous connaissons. Il ne faut pas croire que le nom ne désigne que ce qui existe réellement. Le néant n’a aucune existence. Du moins n’existe-t-il pas pour les perceptions et l’esprit ne pourra-t-il ainsi jamais être convaincu de sa réalité objective.

 

Mais où mettrai-je ces noms qui ne nous rappellent aucune chose vraiment, liberté et aliénation, justice et injustice, vérité et erreur ?

 

Sans doute certains actes nous paraissent-ils justes, d’autres injustes, certaines idées vraies, d’autres fausses, pourtant nous jugeons d’abord par nos passions, par nos habitudes aussi, par notre conscience enfin. Quelles seraient donc ces réalités qui dépendraient tant de notre jugement ?

 

Par la nécessité où nous sommes de nous contenter de quelques apparences des choses que nous percevons, nous mêlons aussi notre jugement aux choses que nous voudrions seulement désigner. Notre jugement, bien sûr, dépend de la nécessité, mais notre connaissance des choses étant essentiellement limitée, ce n’est pas tant des choses dont nous parlons que de ce que nous pensons.

 

Si nous pensions que nous exprimons ce que sont les choses, nous serions toujours amenés à penser qu’elles doivent avoir quelque imperfection, nous apercevant toujours de quelque erreur dans nos pensées passées. Or, c’est seulement notre connaissance des choses qui est imparfaite et qui nous fait prendre nos sentiments pour des réalités.

 

Le seul geste de montrer, qui est comme la source du nom, n’est pas lui-même dégagé de pensée. Il isole de la Nature tel objet, tel animal qui pourtant n’ont d’existence que dans le vent et le froid, sous le Soleil et la pluie, par toutes nécessités enfin. Sans doute le geste et la parole sont-ils aussi parties de cette nécessité. Je ne cherche nullement à soustraire l’esprit à la présence des choses, mais je veux savoir ce qu’il me permet.


 

 

 

Chapitre IV

 

LES IDÉES

 

 

Je vois bien ici un pin noir d’Autriche, là un cèdre majestueux et là-bas un olivier qui, sans doute, n’a pas grandi derrière l’Estérel, à l’abri du mistral, mais c’est un arbre aussi. Je vois bien des arbres. Mais qu’est-ce donc que l’arbre ?

 

Diogène a cru montrer le mouvement en marchant et demandait qu’on lui montre l’arbréité. Il ne montrait pas du tout le mouvement. Le mouvement n’était pas dans Diogène. On ne voyait que le déplacement de Diogène par rapport à telle rue d’Athènes. Mais l’Atmosphère et l’Espace sont-ils liés à cette rue en sorte que Diogène n’ait vraiment eu aucun autre déplacement que par rapport à la rue ? Diogène avait un mouvement en marchant ; il en avait un aussi étant couché dans son tonneau. Diogène était alors en mouvement par rapport à toutes choses, car toutes choses étaient en mouvement par rapport à Diogène.

 

On ne perçoit pas davantage l’idée d’arbre que le mouvement. Bien plus, il n’y a dans la Nature que des choses perçues séparément, alors que l’idée d’arbre ou de mouvement est générale. Les idées ne représentent pas davantage un rassemblement de choses. Des choses que l’on voit rassemblées sont désignées par un nom particulier. C’est ainsi qu’une forêt est un ensemble d’arbres. A ce nom correspond une autre idée que celle d’arbre. Et cette idée est aussi générale que celle d’arbre.

 

Ainsi, l’idée que je tiens vraiment dans mon esprit n’est l’image ni le reflet d’aucune chose. Bien au contraire, c’est l’idée qui, une fois consciente, a dans la Nature des images ou des reflets plus ou moins convenables.

 

Ce qui ne veut pas dire que l’existence des choses résulte des idées que nous en avons, mais seulement que les idées sont d’un autre ordre que les choses perçues et que les idées ont une perfection que n’ont pas les choses, du moins ce que nous en connaissons par leurs apparences.

 

Peut-être les idées sont-elles au fond les images des choses elles-mêmes. Mais je ne connais pas les choses elles-mêmes. Je n’en connais par mes sens que quelques apparences sur lesquelles je me trompe le plus souvent. Ainsi je ne puis appeler les idées images de ces apparences, car les idées me paraissent infiniment plus précises et claires que les apparences des choses.

 

Beaucoup de choses perçues peuvent être prises pour rappeler une idée, mais les idées ne correspondent à aucune chose particulière, ni même à une apparence. Pour s’en convaincre, il suffit de penser au néant.

 

Le néant est une idée que nous possédons tous. Pourtant nous ne l’avons jamais perçu. Lorsque, au bout du quai, un écriteau nous prévient de prendre garde au vide, nous savons bien que ce vide n’est que l’absence de quai, mais non pas l’absence de toutes choses. Lorsqu’on nous dit que les satellites décrivent leur orbite dans le vide, nous devons penser que ce vide n’est que l’absence d’atmosphère, et non pas le néant. C’est en ce sens que les choses sont des représentations de nos idées. Plus l’objet que nous choisissons comme image de nos idées est éloigné de nous en distance, dimension ou connaissance, plus cet objet semble proche de l’idée que nous en avons. Mais ce n’est qu’une apparence, les quais des gares remplissent bien moins l’Espace que l’atmosphère.

 

Ceux qui prétendent connaître la nature des choses peuvent sans doute sourire de ces difficultés. Les matérialistes et les réalistes ne semblent pas mal fondés de dire que les idées sont les reflets des choses ; ne prétendent-ils pas que tout est matière et ainsi connaître vraiment la nature des choses ? Seulement le néant n’est pas du tout matière.

 

Voilà au moins une chose qu’ils ne peuvent connaître. Il est impossible de dire que l’idée de néant est l’image de la chose néant. Le néant n’est vraiment rien. Infime contradiction. Minuscule grain de sable dans une immense machine. Qui voudra y prendre garde ?

 

Sans doute la perception des choses est-elle nécessaire pour éveiller l’idée dans l’esprit, mais une fois consciente, l’idée ne dépend absolument plus de l’objet qui peut tout aussi bien disparaître. L’idée est à ce point indépendante de l’objet que ce même objet qui en est comme la source, se montre incapable de représenter l’idée dans toute sa perfection. Il faut en juger par la droite. C’est aussi ce que je vous montrais du néant.

 

Bien plus, aucune expérience ne peut modifier une idée. L’idée est parfaite dès que consciente. Elle n’a pas de contenu positif qui s’enrichirait et se préciserait à l’infini.

 

L’idée d’arbre ne change point. La découverte de nouvelles espèces n’enrichit pas l’idée d’arbre, pas plus que la découverte du laser n’a modifié ou amélioré l’idée de droite. Ce sont les choses que nous classons par rapport à nos idées et non les idées qui sont déterminées par les choses. Il n’y a ainsi qu’une chose qui s’enrichisse, c’est la collection de choses qui représentent une idée. Pour rattacher des choses à des idées, nous faisons des distinctions entre les choses, et non entre les idées. Cela est si vrai que ces distinctions peuvent être arbitraires. Toujours se pose la question de la limite au-delà de laquelle une chose ne représente plus une idée, mais une autre.

 

C’est ainsi qu’il n’y a pas de limite entre la vie et la matière, quoique ces idées nous semblent bien distinctes.

 

Ayant aperçu la difficulté qu’il y avait à classer les choses par rapport aux idées, certains grands esprits ont affirmé que l’on devait se passer des idées. Les plus audacieux, qui sont les plus admirés, soutiennent que les idées n’ont aucune existence propre.

 

C’est tout juste aussi sage que de vouloir se passer de nourriture dès que l’on sait qu’il s’y trouve toujours une multitude de microbes. Les imperfections de notre cerveau, dont nous sommes responsables dans la même mesure que des maladies de notre corps, ne peuvent justifier le refus de penser.

 

Les idées ne sont pas seulement des mots que l’on peut oublier, mais résultent de la forme même de l’esprit. On peut fausser la mémoire, mais non pas changer la structure même du cerveau où les idées viennent à la conscience.

 

Que la Justice, que la Liberté, que la Vérité règnent sur notre Terre, voilà le plus grand souhait de tous les hommes.

 

Cependant, il faut voir qu’il n’y a rien dans les choses qui puisse être appelé juste, libre ou vrai. Le lion dévore la gazelle, ce n’est ni juste ni injuste, c’est ainsi.

 

Pourtant, que le fort l’emporte toujours sur le faible nous donne l’impression d’être injuste. Nous disons aussi que la colombe est plus libre dans la Nature que dans une cage. Et de certains paysages qu’ils ont l’air faux.

 

Il faut d’abord remarquer que ce genre d’idées ne vient jamais seul, mais toujours accompagné de l’idée contraire. Juste et injuste, libre et aliéné, vrai et faux. Le premier mouvement de l’esprit est à attribuer des natures contraires à des objets dont les apparences s’opposent. Et nous jugeons de l’opposition par le mouvement ou par le rapport. Ce qui est assez équivalent, car au fond les rapports ne sont que des mouvements particuliers.

 

Il apparaît que l’on ne peut renoncer à voir le juste et l’injuste, le libre et l’aliéné, le vrai et le faux. Je crois que les contraires que nous imaginons dans les choses deviennent inutiles dès qu’une meilleure connaissance de ces choses nous permet de ne voir que des mouvements variés, mais que la Justice, la Liberté, la Vérité sont si éloignées de nous que jamais la réalité que nous pensons d’abord y trouver ne nous sera accessible. C’est qu’au fond ces idées ne proviennent nullement de la réalité, je veux dire des objets matériels que nous pouvons percevoir.

 

Sans doute ne pouvons-nous penser qu’existent Justice, Liberté et Vérité, qu’à partir des perceptions, car enfin nous ne pouvons prendre conscience des idées que par l’action des choses sur nos sens. Mais il n’y a rien dans la Nature qui soit juste ou injuste, libre ou aliéné, vrai ou faux. Ces idées ne nous viennent pas non plus de l’imperfection de nos sens. Quel microscope, quel télescope pourrait nous permettre de nous assurer que le postulat d’Euclide est juste ou vrai ?

 

A quelle réalité matérielle peut donc correspondre le faux et le néant ?

 

S’il n’est pas de chose dont nous ne puissions avoir une idée, il y a ainsi des idées qui ne peuvent être représentées par aucune chose.

 

Je ne doute pas que le cerveau soit dans la Nature. La pensée est elle-même portée par le cerveau. Les déterminations sont mémorisées dans le cerveau avec parfois même une image codée de la chose représentée. La pensée est un processus du cerveau. Il a la capacité de rassembler les déterminations, de construire des énoncés et de faire en sorte que la pensée soit ensuite exprimée. Il n’y a pas un penseur au-dessus de notre cerveau qui tirerait les ficelles comme d’une marionnette. Tout est bien là, dans le cerveau, et dans le corps même, dans le monde expérimental.

 

On a coutume de placer dans le monde expérimental, dans la Nature, ce qui est perceptible. Les idées mémorisées, par leurs déterminations, ont une réalité physique dans les cellules du cerveau. Les idées mémorisées sont des choses en quelque sorte. Du moins elles n’ont besoin d’aucune existence extérieure au cerveau.

 

Mais si toutes les idées n’étaient que des choses, le néant devrait être une chose, ce qui est absurde, car le néant n’est vraiment rien. L’existence du néant est absolument paradoxale. II faut aussi comprendre que les nombres ne sont nullement perceptibles, et qu’enfin l’existence elle-même n’est qu’une idée absolue. Elle parvient à l’esprit par la perception des choses. Mais, cette perception est une relation. Elle ne peut en aucun cas nous apporter la connaissance d’un absolu. On voit par-là que l’esprit a le pouvoir de sortir de son univers matériel, de la structure cervicale. Par le fait même que nous ne pouvons prendre conscience des idées absolues que par la perception des choses, nous ne pouvons en parler qu’avec les mots qui nous servent d’abord à désigner l’apparence des choses. C’est ainsi que nous sommes bien convaincus de leur existence, alors que l’idée d’existence elle-même n’a de sens que pour ce que nous pensons des apparences des choses.

 

Nous pouvons seulement dire que l’existence des idées absolues est d’un autre ordre que celle des choses, ce qui ne nous apprend rien de ces idées elles-mêmes.

 

Toutes les idées ayant d’abord été éveillées dans l’esprit par quelque perception, faut-il s’étonner que nous ayons la possibilité de comprendre les phénomènes de la Nature ? Et d’ailleurs, comprendre, n’est-ce point seulement prendre en nous ?

 

La confusion vient du refus d’admettre cette nécessité. L’hypothèse, le postulat, le dogme ne sont nullement connaissance ni compréhension. Nous utilisons des mots qui nous servent à parler de ce que nous connaissons pour parler de ce que nous imaginons.

 

Les savants égyptiens d’il y a quatre millénaires calculaient les retours d’équinoxes et de solstices. Les savants modernes ont calculé la position de Neptune avant d’observer cette planète. Ceux-là ont-ils fait des hypothèses ? Ont-ils posé des postulats ? Ils ont appliqué des calculs vérifiés pour ce qui était connu, à des phénomènes qu’ils ne pouvaient concevoir qu’identiques à ceux qu’ils connaissaient.

 

Il nous est impossible de parler de ce que nous ne connaissons pas autrement qu’avec les mots qui nous servent à décrire ce que nous connaissons.

 

La pensée s’émane dans notre cerveau, partie intégrante de notre organisme. Le jugement est un processus essentiel de la pensée inhérent à la structure cervicale. Les choses existent, et il n’en est pas qu’il ne nous soit donné de connaître, à cette réserve près que chaque domaine de la connaissance est imbriquée par les autres domaines. Ainsi nos connaissances seront toujours suspendues à ce que nous ignorons encore dans des domaines qui paraissent pourtant éloignés. C’est ainsi que le connaissance de notre cerveau et de notre organisme n’est pas indépendante de nos connaissances en physique. 

 

Les idées absolues existent, en un autre sens, mais je n’en puis rien dire.

 

Tout ce que je pourrais dire de ces idées, le serait avec les mots qui me servent à parler des apparences des choses.


 

 

 

Chapitre V

 

LE MONDE TRANSCENDANTAL

 

 

 

Le monde des idées, le monde transcendantal, est bien bizarre. Le petit s’y trouve éternellement petit. Le grand s’y trouve éternellement grand. Les éléments qui s’y pressent sont comme cristallisés. On y trouve le mouvement et l’immobile, mais le mouvement ne bouge pas. L’immobile non plus d’ailleurs, mais cela nous semble assez naturel. Le lent et le rapide, mais le lent n’y est jamais plus rapide qu’un lent qui serait plus lent : il n’y a point d’échelle pour le lent et le rapide. L’échelle est bien là aussi : la numération est prête à servir. Pourtant, elle ne peut pas servir à placer les idées entre elles. On y trouve le tout avec le rien, l’être côtoyant le néant. Le monde transcendantal est le royaume de l’absolu. Mais, quel royaume ! Voici, on voudrait dire là-haut, les grandes idées, la Vérité, la Justice, la Liberté, l’Egalité. À côté, là, regardez, n’est-ce point l’erreur, l’injustice, l’esclavage, l’inégalité. Tiens, celle-là serait plutôt au pluriel, on dit les inégalités. L’un et le multiple ne semblent point se gêner mutuellement. Que l’un se tienne seul, il n’y a rien à redire, mais le multiple nous semble bien esseulé. Et là, tout près, le deux, le trois, le quatre, les nombres sont tous là, seuls aussi, chacun pour soi. Que l’un soit un, soit, mais le deux aussi n’est qu’un, et le mille aussi bien, voilà ce qui étonne.

 

Les perceptions séparent. On voit trois arbres. On voit trois fois. L’esprit rassemble, il ne pense qu’une fois ; il pense le trois en une seule entité qu’il représente d’ailleurs par un seul chiffre sur le papier. Le trois peut aussi bien servir pour trois forêts, qui font des milliers d’arbres. Pourtant, les nombres sont bien peu nombreux, semble-t-il, pour représenter la numération infinie ! Ah ! il faut utiliser l’addition, la multiplication et les autres opérateurs. Où sont-ils ? Là-bas, regardez, dans le fief des mathématiques. Tout près de là, voyez, l’espace et le temps.

 

On y trouve aussi l’idée de cœur, au milieu peut-être. Rien ne peut la faire battre plus ou moins vite. Elle reste plantée là, indifférente aux épopées dialectiques que Hegel a voulu faire franchir aux déterminations des catégories avant qu’elles ne parviennent au statut d’idées. D’ailleurs, la haine est toute proche. Elle ne lève pas le poing fermé. Elle est là, sans voix, immobile, immuable aussi bien. Tout ce beau monde vit apparemment dans la sérénité la plus absolue. Et la sérénité elle-même campe là-bas, entourée de l’agitation, de la nervosité, de la lutte, qui l'aura laissée entrer celle-là ? Le même, peut-être, que celui qui a laissé entrer l’aliénation. Un monde absolu ? Attendez ! N’est-ce pas l’absolu soi-même qui trône fièrement de ce côté ? Son trône est partagé, dites-vous ? Avec quoi ? Avec le relatif. Vous êtes bien sûr ?

 

Sur quoi soufflez-vous ? Il y a beaucoup de poussière dans ce coin ? Non, je ne trouve pas, je vois clairement l’idée de Dieu. Vous ne voyez pas ? Cette idée n’est plus très utilisée sous nos latitudes. À côté, Satan. Vous ne voyez pas non plus ? Sans doute est-ce l’information qui se transmet mal à votre pensée. Pour ma part, je vois ces idées aussi bien que les autres. Il est possible que le moyen de transmission s’altère pour les idées peu utilisées. L’atténuation devrait même pouvoir être totale. Ce n’est pas irréversible. Il suffit d’y revenir. D’ailleurs le monde transcendantal est rempli d’une foule d’autres idées dont nous n’avons pas conscience. Elles sont là. La connexion à la pensée manque. Il faut les éveiller à la conscience, comme on fait aux enfants.

 

Vous avez un autre problème ? Oui, le bien est par-là et le mal à ses côtés. Vous les voyez mieux que l’idée de Dieu ; j’en suis vraiment heureux pour vous.

 

Pardon ? Ah ! excusez-moi ! Vous aviez aussi une question. Oui, j’ai bien dit l’idée de Dieu et non pas Dieu lui-même. Ce n’est pas cohérent ? Vous avez raison. La Vérité, la Liberté, l’Egalité sont bien là dans le monde transcendantal. Ce sont des idées. Il n’est nul besoin de leur supposer une autre existence que d’être des idées. Pourquoi ai-je dit l’idée de Dieu et non pas Dieu lui-même ? J’attribue à Dieu une existence au-delà de l’idée. Je pense que notre esprit a accès à l’idée de Dieu, mais non à Dieu Lui-même. C’est la séparation hégélienne. Dieu est accessible seulement au cœur de l’homme. Peut-être, conviendrait-il d’adopter une position plus souple et d’identifier l’idée de Dieu au Dieu des philosophes. Dieu serait bien, ainsi, dans le monde transcendantal. Le Dieu unique et absolu d’Akh en Aton, de Socrate et de Platon. Mais, ce n’est pas le Dieu auquel je crois. Je crois en un Dieu qui n’a guère de rapport avec les qualités idéales que les hommes Lui attribuent. Un Dieu bien au-delà de toute pensée humaine, et pourtant infiniment plus proche et plus présent. Proche du cœur de l’homme. Voilà pourquoi je ne voulais pas mettre Dieu Lui-même dans le monde transcendantal. Mais, vous avez raison, je le reconnais, ce n’est pas cohérent.

 

Dans sa République, Platon nous invite à contempler le monde physique. Il nous montre ce que nous en percevons : des ombres de la réalité seulement, projetées sur la paroi de la grotte où nous sommes condamnés à vivre. La lumière, la réalité, éblouissante, vient de derrière les hommes. Platon se retourne. Il aurait vu le monde transcendantal. Il se trompe. Même poète, il n’aurait rien vu.

 

Un tableau célèbre représente Virgile et Dante, debout dans une barque. Ils traversent le Styx, le sinistre fleuve du sixième cercle de l’Enfer. Les poètes peuvent visiter l’Enfer. Ulysse était un guerrier, pas un poète. Homère imagina une démarche originale. Il fit remonter les morts aux portes d’Hadès. Achille monta saluer Ulysse « aux mille ruses ». Dans le monde transcendantal, il n’y a rien à voir, rien à sentir, rien à entendre, rien à goûter, rien à toucher. On ne visite pas. Pas même les poètes. Ce monde est impossible. Il est tout autant impossible qu’il soit impossible. Chaque idée remplit un monde à elle seule. Pensez à l’espace, infini de toutes parts, et sans failles, pensez au temps, infini de part et d’autre. Oui, ils sont bien dans le monde transcendantal. Ce monde est aussi bien une infinité de mondes. Pour parler du monde des idées, du monde transcendantal, il faut en tirer ce dont la pensée a besoin pour penser. Or les idées ont été éveillées à la conscience avec l’aide des perceptions. Utiliser les idées pour parler du monde transcendantal, voilà l’impossible, l’absurde. Il est aussi impossible, absurde de dire que c’est impossible, absurde. Le puits est sans fond. La paroi est verticale, en surplomb même, et sans prises. Ces mots « impossible » et « absurde » se rapportent à des êtres qui en sont parties, et ne peuvent exprimer ce qu’ils sont eux-mêmes : des êtres transcendantaux. Ce monde, cher lecteur, est une étrange chose !

 

Voilà la transcendance ! Voilà la condition humaine ! Nous avons tout, mais nous sommes les mains vides, car nous avons trop. Combien il serait plus confortable de disposer d’une liste de ce qui est bien, plutôt que de l’idée absolue de Justice. D’une liste de ce qui est vrai, plutôt que de l’idée absolue de Vérité. D’une liste de ce qui est beau, plutôt que de l’idée absolue de Beauté. Il nous faut faire toujours un effort pour juger du vrai, du beau et du bien, de tout. Il y a des textes, des lois, qui fixent ce qui est juste et ce qui est injuste. Mais, les textes, les lois sont toujours comme inachevés. Sans cesse, il faut les modifier et les compléter. Il y a toujours des lacunes qui subsistent. D’ailleurs, se conformer aux textes, aux lois, est-ce vraiment suffisant pour atteindre la Justice, l’idée de Justice, si belle, si grande, si éloignée de nous ?

 

Les matérialistes et les réalistes suppriment la transcendance, tout en admettant d’ailleurs les abstractions, ce qui reste assez mystérieux, et qui plaît par-là sans doute. Ils mettent ensuite l’absolu dans la nature. Ils tentent tous de fusionner, au moins en partie, le monde physique avec le monde transcendantal. Le résultat est toujours le même. L’intrusion des idées dans le monde physique conduit inévitablement à attribuer aux choses de ce monde des propriétés absolues inhérentes.

 

La matière que nous percevons est toujours en mouvement. Quel est le mouvement du marin ? Bien plus, nous percevons sa position à un instant. Puis une autre position, l’instant d’après. Ces deux positions, seules données perçues, sont-elles le mouvement ? Le marin tient le mât de son voilier. C’est le voilier qui avance. Il n’avance pas comme nous voyons. La marée monte et il y a des courants dans cette zone. Par rapport à nous, il a avancé. L’eau s’écoule ; le vent souffle ; l’eau qui l’entoure n’est plus la même ; l’air encore moins. En sorte que les mouvements relatifs deviennent vite insaisissables. Ce n’est que par rapport à la terre ferme d’où nous regardons, que le mouvement paraît simple. Est-ce le mouvement ? Il a son importance ; si la barre n’est pas redressée, il ira heurter le récif qui émerge un peu plus loin. Il faut ajouter que la Terre tourne sur elle-même et elle tourne autour du Soleil. De quoi nous plonger dans une profonde perplexité quant au mouvement réel de notre marin. Comment le mouvement serait-il inhérent au marin ? Les choses sont en mouvement. On omet toujours de préciser qu’elles sont en mouvement les unes par rapport aux autres. Elles ne peuvent avoir de mouvement en elles-mêmes.

 

J’imagine la réaction de Kant devant mon tableau du monde transcendantal. Un de mes bons amis est un juriste éminent. Il a toute la rigueur de la pensée, propre à ces gens-là et quelque peu oubliée par les scientifiques. Ils sont perturbés par l’accumulation des paradoxes de la science actuelle. Les métiers du droit sont suspendus à la jurisprudence. Elle incite à la diplomatie. Pourtant, il ne put retenir à temps une remarque, un peu désobligeante, en entrant chez celle qui n’était alors que sa fiancée : ah ! mon Dieu, vous avez été cambriolée ? J’ai prétendu vous montrer le monde transcendantal. Un immense bazar. Vous ne pouviez rien voir. L’absolu n’est pas accessible.

 

L’état des connaissances du fonctionnement du cerveau humain est embryonnaire, aussi est-ce le royaume du nominalisme, des hypothèses. Nos perceptions visuelles ou auditives, par exemple, sont-elles transmises au cerveau sous forme analogique, digitale ou sous une autre forme ? Quelles transformations sont effectuées par les bâtonnets et les cônes qui tapissent le fond de l’œil ? Nous l’ignorons. Le problème que je me pose est comment nous pensons une simple droite. L’image du trait, épais et limité, que nous voyons sur le papier, se forme sur la rétine. Cette image se trouve répartie sur plusieurs des cellules de chaque œil. Or, elle est pensée dans son unité. Le cerveau analyse les informations reçues par les bâtonnets et les cônes de la rétine de chaque œil, pour restituer ce que j’appelle une notion préliminaire. Il ne s’agit nullement d’une nouvelle image comme le pensait Bergson. Le processus serait sans fin.

 

Une notion préliminaire comporte les déterminations de l’objet perçu : son épaisseur, sa longueur, sa couleur entre autres. À ce stade, doit intervenir une filtration des déterminations qui sont jugées utiles au traitement en cours. S’il s’agit de géométrie, la couleur sera oubliée. L’analyse des déterminations est conduite sur la base des idées. Ce sont les idées qui caractérisent les filtres qui permettent le passage des notions préliminaires aux notions analysées. Dans le cas de la morale, les valeurs constituent les mailles des filtres. Ces déterminations filtrées donnent ainsi accès à la notion analysée.

 

La notion analysée de la droite a les déterminations qui lui viennent de l’analyse de la perception et de sa filtration. Cette analyse fait, dans le même temps, l’objet d’une comparaison aux déterminations des idées, ne serait-ce que pour le choix du filtre. Toujours dans le cadre d’une intention de la pensée, cette notion analysée de la droite est ainsi associée à l’idée de droite. On voit que je me limite aux fonctions usuelles de l’électronique : le convertisseur, le filtre et le comparateur, ou à leurs équivalents informatiques. Cette notion de droite est liée à l’ensemble des déterminations de l’idée de droite : infiniment fine, infiniment longue, infiniment continue, parfaitement droite d’abord. Vous pourriez me demander ce que signifie « droit ». Je n’ai pas de réponse. L’idée est indéfinissable. L’absolu est insaisissable. Le géomètre prétend le savoir : la droite est la plus courte distance entre deux points. Comment peut-il le savoir ? Par la mesure. Avec quoi ? Un étalon de longueur. Qu’est-ce qu’un étalon ? Un segment de droite. Qu’est-ce qu’un segment de droite ? La plus courte distance entre les extrémités. Sa définition contient sa définition. Que sait-il en fin de compte ?

 

Les opérations qui mènent des perceptions aux notions filtrées semblent aisément concevables. Elles vont déjà largement au-delà des possibilités des ordinateurs actuels. Lorsque les mailles du filtre se trouvent dans le cerveau, ce qui doit être le cas des notions relatives et finies, la difficulté ne paraît pas vraiment insurmontable. Par contre, dès lors que les mailles du filtre se réfèrent à l’absolu, aux valeurs en particulier, on ne peut qu’être plongé, comme on dit, dans un abîme de perplexité. Le lien entre le monde relatif et fini des notions et le monde des idées absolues est inconcevable pour l’esprit humain. La notion de filtre, elle-même, ne traduit pas d’ailleurs correctement le phénomène d’attraction qu’impliquent les idées absolues. Nous sommes attirés, ou poussés, comme vous voudrez, vers toujours plus, plus de morale, plus de perfection.

 

Dans le même temps, nous sommes tirés vers l’égoïsme, vers la paresse. Ce n’est pas là l’action d’un filtre. Je ne trouve pas mieux du point de vue de la logique de la présentation. L’expression « idées-forces » de Fouillée ne me semble pas plus adaptée. Attirer n’est point forcer. L’attirance laisse entière la liberté. Le libre arbitre s’exerce sans contrainte. La force tue l’esprit.

 

Je suis passé sur le problème de la prise de conscience des mailles des filtres. Je l’ai appelé le problème de l’acquisition. Nous sommes, sans doute, programmés dans ce sens. Mais il faut une prise de conscience, une acquisition. Il faut découvrir le contenu des tiroirs des valeurs, des matrices des structures de Lévi-Strauss. C’est tout le rôle de l’éducation. Hegel a prétendu avoir découvert le processus de cette acquisition avec sa fameuse dialectique de la certitude sensible. Je me refuse, principalement, à ne voir les choses que sous l’aspect d’apparentes contradictions, pire, de luttes. C’est de la mythologie. Je me délecte des exploits d’Achille et d’Ulysse. Je me rassasie des turpitudes des dieux grecs. Le Paradis et l’Enfer de Dante sont mes desserts préférés. Mais je ne mets pas un soupçon de poésie dans les processus de l’entendement.

 

On trouvera, certainement, des schémas bien meilleurs de ces processus. Ce n’est pas le problème. La notion ne peut en aucun cas être l’image de l’objet perçu. La notion de droite est un ensemble de déterminations qui ne ressemblent en aucune manière à ce trait qui lui correspond.


 

 

 

Chapitre VI

 

L’ABSOLU

 

 

La droite, infiniment fine, infiniment longue, infiniment continue, et droite d’abord, ne peut tenir dans le cerveau. La théorie même de l’image est fausse.

 

Des philosophes veulent s’arrêter au niveau des notions et refusent d’admettre la nécessité des idées, mot que je réserve au monde absolu, transcendantal. Dans la pratique, les notions semblent suffire. Du point de vue de l’entendement, se pose la question de l’origine des déterminations des notions. Cette question n’a pas plus reçu de réponse que celle de l’origine des idées du monde transcendantal.

 

On peut toujours ramener une détermination infinie à une grandeur aussi grande que l’on veut. L’infini est infiniment plus grand que cette grandeur indéterminée, qui peut être déjà immense. L’infini est d’un ordre de grandeur infini devant cette grandeur. On peut se contenter de beaucoup moins sans doute, alors ce n’est pas vraiment l’infini. Même avant que l’on prenne conscience de l’idée d’ordre de grandeur, l’infini allait à l’infini.

 

On pourrait penser que la pensée d’infini correspond à une longueur indéfinie, aussi grande qu’on la désire et que la pensée applique à cet être limité, une sorte de principe d’extension. Nous aurions accès à une fonction spéciale qui nous permettrait d’étendre sans limites toutes les notions limitées de la pensée. Cette possibilité mène à un autre problème, aussi insoluble que celui qui se posait. D’où viendrait cette fonction ? Elle a un caractère illimité, absolu qui exclut qu’elle soit elle-même une notion indéfinie, approximative.

 

L’infini est si loin que, somme toute, vous pouvez penser que je me fais du souci pour une chose sans grande importance. Mais, le problème est aussi là, dans le trait sur le papier, sans même aller au-delà de ses extrémités. Si la droite n’est pas absolument continue, alors il lui manque une infinité de points, il lui manque l’infini. La notion approximative, indéfinie, admet une coupure d’une longueur aussi petite que l’on veut, au lieu d’une continuité absolue. Le continu indéterminé laisse des trous dans la droite. Aussi petits que soient les trous de cette droite imparfaite, ils contiennent toujours une infinité de points. Une multiple infinité de droites peuvent passer dans ces trous, dans ces coupures, si petites soient-elles, sans couper la droite imparfaite. Il n’y aurait plus, dès lors, de géométrie, plus de raisonnements géométriques qui tiendraient debout. Je vois quelques élèves récalcitrants qui se frottent les mains. Où vote-t-on pour supprimer la géométrie ?

 

La coupure doit être infiniment courte. Elle n’existe plus sans doute. Comment la différencier du néant ?

 

On peut ainsi comprendre combien il est vain de vouloir raisonner sur ces idées elles-mêmes. La droite est aussi bien le néant. Bien sûr, le trait sur le papier ne montre pas de coupures et un trait perpendiculaire viendra, au passage, bousculer inévitablement quelques molécules de l’encre qui a servi au dessin. Une notion indéfinie, non point absolument continue, peut, ainsi, suffire à la pensée, mais la référence se fait à l’idée de droite parfaite et, en particulier, parfaitement continue.

 

Plutôt que de rechercher l’économie du monde transcendantal, j’y mets les idées dont j’ai besoin pour reconnaître les notions. Dans ce cadre arbitraire, je le reconnais volontiers, il y a une idée de droite. La notion de plan peut se déduire de la notion de droite. Le plan est la surface engendrée par une droite glissant sur deux droites, de préférence parallèles. C’est ce que fait le maçon avec des planches pour faire une dalle. Si les droites ne sont pas parallèles, l’élève, un peu éveillé, ira au point de rencontre et s’amusera à faire basculer la droite génératrice, détruisant ainsi le plan.

 

On peut penser que le plan n’a pas besoin d’être une idée, puisque l’infini est donné par l’idée de droite et que la notion indéfinie de plan est suffisante. Je préfère mettre une idée du plan dans le monde transcendantal avec toutes ses déterminations absolues, directement utilisables pour générer une notion du plan.

 

Son ouvrage achevé, le maçon se redresse. Il est comme un trait vertical, un gros trait, image de la troisième dimension. encore, laissez-moi mettre l’espace lui-même dans les idées avec ses déterminations infinies. Nous pensons l’espace. Et l’espace a trois dimensions. En suivant Poincaré, nous aurions pu décider que l’univers n’a que deux dimensions. Les objets pourraient décrire des cercles dans ce plan ou tourner sur eux-mêmes. Cette rotation implique un moment cinétique axé dans une direction perpendiculaire à ces deux dimensions, imposant ainsi une troisième dimension. Peut-être en a-t-il quatre ? Alors les rotations dans des plans comportant la quatrième dimension se constateraient dans les deux autres dimensions par le moment cinétique et les effets gyroscopiques. Jamais de tels effets n’ont été constatés. Aucune rotation dans un plan comportant cette quatrième dimension n’a jamais été mise en évidence. Bien plus, une rotation dans nos trois dimensions pourrait avoir des effets d’accélération dans l’hyperprofondeur. Ces accélérations viendraient inévitablement perturber certaines rotations dans notre espace à trois dimensions. Cela ne s’est jamais vu. Les fleuves ne s’écoulent pas dans quatre dimensions. Il n’y a pas de détours supplémentaires à ceux dus aux reliefs constatés dans nos trois dimensions. S’il y avait une quatrième dimension, la matière ne devrait point s’y mouvoir. Toutes les fantasmagories de mondes à plus de trois dimensions résultent d’une ignorance totale du problème des moments cinétiques. Faire du temps une quatrième dimension est une tout autre histoire. Cette dimension temporelle est indépendante des trois autres et nul effet de projection ne se produit.

 

Le temps est une autre idée. Il appartient au monde transcendantal. Le mouvement, comme celui de notre maçon, permet d’éveiller l’idée de temps dès l’enfance, mais on ne peut nullement dire que l’idée de temps résulte de l’expérience. Aucune expérience, aucune mesure, ne peut mettre en évidence la nature continue du temps. Bien plus, le temps ni l’espace n’existent ni ne sont perceptibles comme l’est la dalle du maçon. Encore que j’ai déjà montré toute la difficulté de concevoir l’existence elle-même, et le mouvement. Rappelez-vous le marin que nous avons laissé à ses manœuvres pour rentrer au port en évitant les écueils.

 

Je pourrais ainsi continuer pendant des pages et des pages à faire passer devant vos yeux les paradoxes du monde transcendantal. J’ai à présent un autre objectif.

 

L’esprit pense l’absolu, l’infini. Par contre, les notions que la pensée tire des perceptions ne peuvent en aucune manière être absolues ou infinies. A fortiori, les perceptions n’ont rien d’absolu et les choses perçues pas davantage.

 

Dans la vision approximative de l’absolu et de l’infini, la totalité des représentations manque la totalité. Elle est aussi totale que l’on voudra sans doute ; sa distance à la totalité est toujours totale. On peut penser que ce qui manque à la totalité est négligeable ; on n’omettra pas, bien sûr, d’inclure tout ce à quoi nous pouvons penser et tout ce que nous pouvons imaginer. L’approximation est une procédure intéressante par la limitation de l’effort intellectuel, mais elle est perméable aux préjugés. L’objectif de la philosophie dépasse la contingence. Il s’agit de logique. La logique n’est pas approximative.

 

Il est interdit d’interdire. Le slogan des soixante-huitards s’autodétruit dès que prononcé : parmi les interdictions figure nécessairement l’interdiction d’interdire d’interdire. On peut parfaitement interdire. La proposition inverse : il est obligatoire d’obliger ne présente pas, en apparence, la même contradiction. En réalité, il n’en est rien. Si cette affirmation est aussi prise au sens absolu, s’il faut absolument tout obliger, alors il y aurait, parmi les obligations, celle d’interdire : il serait en particulier obligatoire d’obliger d’interdire et, en particulier, interdit d’obliger. On tombe sur le même paradoxe. Certes, il n’y a pas symétrie entre ces deux affirmations. La contradiction apparaît à un niveau supplémentaire dans l’obligation. De plus, il faut introduire l’interdiction dans la chaîne des obligations, alors que les interdictions se contredisent par elles-mêmes. J’ai déjà utilisé ce genre de dissymétrie pour montrer le caractère arbitraire de la recherche des contraires dans les concepts, autant que dans leurs déterminations. Ici, il s’agit de montrer l’impossibilité de poser une affirmation absolue. Toute affirmation n’est cohérente qu’à un niveau déterminé, à un degré qu’il faut accepter sous peine de ne plus pouvoir rien dire. Les approches cartésiennes approximatives de l’absolu et limitées de l’infini trouvent là leur justification. Il faut de toute nécessité poser, postuler pour mieux dire, un début et une limite au raisonnement. Sans quoi, on ne peut pas même parler. Les deux exemples de l’interdiction et de l’obligation le montrent sans ambiguïté. Dans le même instant, le seul fait de postuler un début et une limite, implique la possibilité de refuser ce début et cette limite. Ce peut être pour poser un début et une limite plus reculés. Ce n’est toujours là qu’une vue approximative, comme je l’ai appelée. L’esprit a cette faculté de bousculer encore ce début et cette limite sans fin ni borne. L’incohérence où mène l’absence de limites dans les deux affirmations de l’interdiction et de l’obligation, n’est pas la preuve d’une quelconque impossibilité du monde des idées. Bien au contraire, il confirme la position de Kant à la fois sur l’existence et sur la nature des concepts du monde transcendantal.

 

Pour la perception et la restitution, tout est relatif à un niveau, à un degré. On omet toujours de le rappeler, tant il est évident que l’on ne voit que des choses limitées et que l’on n’exprime que des pensées approximatives. La conscience de ces limites et approximations montre, par elle-même, que l’esprit conçoit bien l’absolu et l’infini. En montrant l’incohérence, l’absurdité, d’une phrase poussée à l’absolu, je montre, par là même, que j’ai accès à ces idées d’absolu et d’infini.

 

C’est l’idée absurde de la droite définie comme la plus courte distance entre deux points. L’idée de droite serait d’abord expérimentale. Elle serait associée à l’une des plus délicates des expériences : la mesure d’une longueur. Le plus grave est que cette définition de la droite contient, implicitement, la droite. L’étalon de mesure, aussi bien que l’acte de mesurer une longueur, sont indissociables de la droite.

 

Les idées sont inaccessibles ; elles sont absolues. Nous avons conscience de leur caractère absolu. Elles nous tirent vers toujours plus, toujours plus de précision et d’exactitude, pour rester dans le cadre de la science. Nous ne pouvons rien bâtir sur les idées elles-mêmes. J’ai aussi écrit que les perceptions ne peuvent en aucune manière permettre de trouver l’absolu dans la nature. C’est le problème de la mesure et on l’admettra sans peine. J’ai ensuite écrit que supposer l’existence de l’absolu dans la nature relève de l’axiomatique. Bien sûr, je le répète, l’axiomatique est inévitable. Il ne faut jamais oublier que c’est un choix : le choix de s’arrêter à un niveau de connaissance défini, mais nullement définitif. Il n’y a pas de fin de la science. Pas de fin de la connaissance.

 

Le philosophe refuse le point final. Il le ramène à son être et à son essence : le néant, et il passe outre. Il n’y a pas d’absolu dans la nature. On remarquera sans peine que je semble franchir là un nouveau pas. Affirmer que l’absolu n’est pas perceptible, ni mesurable, on en conviendra aisément. Cette affirmation n’implique nullement qu’il n’y ait point d’absolu dans la nature.

 

Ce n’est un nouveau pas qu’en apparence. On tourne autour du problème, comme le héros de la Montagne Magique de Thomas Mann, égaré dans une tempête de neige, revient à l’abri de berger. L’absolu est une idée. Une idée exclusivement. Jamais, une expérience ne nous a fait goûter, sentir, toucher, entendre ou voir l’absolu. Pas davantage l’infini, ni le continu. En projetant ces idées dans la nature, on revient au Sophiste de Platon : les choses ne seraient que des images des idées.

 

On me voit, à mon tour, pris dans la tempête, tourner autour du refuge. J’ai d’abord séparé les idées des perceptions et les perceptions des choses. On ne peut être surpris que je retombe sur mes pieds. En affirmant que l’absolu est une idée qui ne se trouve nullement dans la nature, je n’ai rien démontré.

 

Que l’on tourne en rond dès que l’absolu se montre, le lecteur l’a compris, certainement. Il s’assoupit lentement devant ce mouvement circulaire hallucinant, autant que devant cette répétition. Mais, je vois un œil s’ouvrir, perplexe. À quoi pense-t-il ? Qu’ai-je écrit pour le troubler ainsi dans la douce torpeur où il se laissait aller devant des lignes déjà lues ? Le refuge ? Quoi, le refuge ? C’était, il y a peu, le simple abri de berger de Hans Castorp. La prochaine fois, ce sera un palace digne de la Riviera ? Sera-t-il ensuite convié à des agapes, à des bacchanales aussi bien, avant de s’endormir dans une des suites luxueuses que la maison réserve aux princes et princesses de ce monde ? Dans quel piège vais-je le faire tomber ?

 

Non, le refuge, comme l’abri, n’était vraiment que des images. Réellement, je ne pensais qu’à l’alpiniste perdu dans la tempête de neige, suivant sa propre trace circulaire, comme dans le dessin de Samivel. Je n’ai nul piège en vue. Qu’il n’ait aucune inquiétude ; il n’y aura pas de palace pour l’esprit, il n’y a pas de refuge pour l’esprit, il n’y avait pas davantage d’abri pour l’esprit ! Je vois ici l’autre œil s’ouvrir et le regard entier comme pris de terreur. Point d’abri ? Non, pas même d’abri ! On ne peut rien concéder. Il faut reconnaître la place de l’esprit de l’homme « également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti », si l’on me permet de pousser cette pensée de Pascal un peu plus loin que son intention, jusqu’à l’absolu. Car il s’agit de l’absolu. 


 

 

 

Chapitre VII

 

LES CONCEPTS

 

 

Lors du couronnement, on remettait au roi les attributs du pouvoir : la couronne et le sceptre. L’espace et le temps portent les attributs des idées : inaccessibles et absolues.

 

Les idées sont absolues. On ne peut pas dire qu’elles existent. On ne peut pas dire non plus qu’elles n’existent pas. Vous voudriez bien en avoir le cœur net et retourner un instant, un instant seulement, dans le monde transcendantal. Les anciens Grecs ont mis des dieux partout, même chez les morts. Tous ces dieux ont quelque chose de l’homme. La lance de Diomène blessa Aphrodite. Les dieux ne parlent pas nos langues humaines, mais Homère a dévoilé le mystère : seuls les mots diffèrent. Les dieux olympiens n’ont pas plus accès à l’absolu, aux idées que les hommes. Ils étaient notre seul espoir. Vous ne trouverez pas de guide. Et moi, direz-vous, ne pourrais-je pas vous y accompagner à nouveau ? Ah ! Vous avez cru que je vous montrais le monde des idées, comme Platon s’est retourné dans la caverne ? Potemkine montrait à la Grande Catherine des villages heureux. Des façades fraîchement repeintes et des figurants chaudement vêtus. Je ne vous ai pas même montré des façades, des mots seulement !

 

Les idées n’ont pas non plus de devenir. Il n’y a pas de devenir de la droite, ni du cercle. Il n’y a pas davantage de devenir de l’idée de Dieu. Les représentations, les images de Dieu, que les hommes ont trouvées dans la nature ont un devenir. Cela ne change en rien l’idée de la perfection absolue et infinie sous tous les rapports. Je n’ose pas dire que l’idée de Dieu correspond à cette perfection absolue et infinie sous tous les rapports. Ce serait essayer de raisonner sur les idées. Kant est là, derrière moi, qui veille. Du moins, c’est un peu la direction. L’évolution, le devenir, des représentations de l’idée de Dieu est indubitable. Il suffit de visiter les temples égyptiens, de lire Homère et Platon. On trouvera les astres et les objets de la nature, les animaux, l’homme enfin. Est-ce l’ultime image, comme le prétendent les matérialistes ? Non point, voici Teilhard de Chardin, avec une image plus grande encore : la société humaine parvenue au point , à la perfection. Cette image est-elle l’idée de Dieu ?

 

On a fabriqué une multitude de sortes de roues, des plus petites aux plus grandes. Celle-ci équipe les roues-pelles des excavatrices de mines à ciel ouvert. Elle est plus haute qu’un immeuble de six étages. Celle-là est gravée dans le silicium par un procédé photochimique. On ne peut la voir qu’avec un puissant microscope. Des plus rapides aux plus lentes. Celle-ci est la dernière de l’horloge, elle fait passer les années. Celle-là entraîne les TGV jusqu’à cinq cents kilomètres à l’heure. Il y a plus rapide encore, dans la turbopompe à hydrogène des fusées spatiales. C’est sans doute la plus chère. La roue en plastique d’un jouet est assurément la plus économique. On pourrait les classer à la manière des biologistes, par grandes catégories, et remonter chacune à son origine. Ainsi, la turbopompe à hydrogène remonte à la pompe centrifuge, elle-même fille du rouet des moulins, qui se perd dans la nuit des temps. Pour la roue du TGV, on remontera sans peine jusqu’aux roues des chars égyptiens. Au-delà, faut-il penser que la première roue fut un tronc d’arbre scié ou taillé ? L’archéologie peut encore nous apporter des surprises.

 

Multiple ainsi est la roue. Mais le cercle ? A-t-il connu le moindre progrès depuis qu’il s’éveilla pour la première fois dans l’esprit de l’homme ? A-t-il subi la moindre altération ? Le cercle a-t-il vieilli ? Est-il mieux connu après les progrès de la science actuelle ? Faut-il penser le cercle autrement ? Il n’existe bien que dans l’esprit. Qui pourra trouver dans la nature, percevoir, un ensemble de points d’un plan exactement équidistants d’un autre point appelé centre ? C’est bien là un modèle mathématique de la roue. Il ne peut lui correspondre aucune réalité perceptible.

 

Les multiples formes de roues éveillent à notre esprit l’idée de cercle. Comme toutes les idées, elle existe, avant l’expérience, dans le monde transcendantal. Le fait est que le cercle parfait ne peut exister physiquement. Même s’il existait, nous ne pourrions en aucun cas avoir la certitude que ce que nous observons est un cercle. Nous n’avons pas accès à la précision infinie où se trouverait la preuve. D’ailleurs, la nature perceptible est essentiellement quantifiée, c’est-à-dire constituée d’éléments séparés. Cette séparation est une condition de la perception. Le continu n’est pas perceptible. La réalité ne peut contenir que des images grossières du cercle. Ce n’est qu’à l’infini que le cercle pourrait correspondre à l’idée. À prétendre raisonner à ce niveau, on retombe dans des paradoxes insondables. Les points qui constituent le cercle sont infiniment petits. Ils n’ont point de grandeur. Le néant.

 

Le caractère absolu des êtres mathématiques, comme la droite, le cercle, les nombres, n’est pas douteux. Ils constituent des êtres parfaits qui resteraient toujours à atteindre, comme la Justice, la Vérité, la Liberté, l’Egalité. On ne peut rien dire de la droite sinon qu’elle est droite, infinie et continue. On ne peut rien dire d’autre de deux sinon que c’est deux. Rien n’est deux dans la réalité. Deux feuilles de ginkoa biloba ne font pas le nombre deux ; le nombre deux n’est qu’un seul concept, au lieu que les sens perçoivent les deux feuilles séparées. Chaque feuille a deux lobes, plus ou moins marqués. Une feuille n’est pas davantage deux. Les lobes sont perçus séparés. Pourtant, les nombres sont des concepts accédés et peuvent être sujets à opérations, comme la droite peut être sujette à raisonnement. L’esprit peut donc manipuler ces concepts. Si cette manipulation a lieu dans le cerveau, il faut alors que les idées absolues aient été remplacées par des notions qui ne soient pas absolues. On peut raisonner sur des figures de ces notions tracées sur le papier et la solution peut même apparaître sur le papier.

 

On peut penser que bien des idées n’ont pas leur place avec les absolus. L’idée d’arbre et l’idée de maison doivent-elles se trouver au niveau le plus élevé, avec les grandes idées de Justice, de Vérité, de Liberté, d’Egalité ?

 

Il faut les laisser au niveau des notions ou concepts. Cette solution conduit à ajouter un niveau intermédiaire entre les perceptions et les idées, entre le monde expérimental et le monde transcendantal. Le dualisme deviendrait un triadisme, dans un sens toutefois très différent de la triade de Plotin : l’Un, l’âme et l’intelligence. L’Un ne peut correspondre au monde des idées absolues, puisque le multiple en est aussi. Il faut mettre l’âme, et la foi donc, en dehors du champ de la philosophie. Reste l’intelligence, l’esprit, qui me semble bien représenter le monde intermédiaire.

 

Les notions, idées secondes, seraient ainsi dans le monde intermédiaire entre le monde perceptible et le monde absolu transcendantal. On aurait quelque peine à admettre que des idées transcendantales puissent apparaître et disparaître. Dans le monde des idées subalternes, des notions, la difficulté pourra paraître moins dramatique. Ainsi l’idée de maison a une part de contingence. Pendant des millions d’années, l’homme habita des cavernes. Puis, nomade, il s’abrita dans des huttes ou des tentes, enfin, tout récemment, il se construisit des maisons. L’idée de maison devrait d’abord exister, puis se voir enrichie de déterminations dès que l’usage s’en répand. Autant ne point avoir d’abord du tout d’idée de maison et créer une notion dans le monde intermédiaire des idées. Elle pourrait y rester à titre d’archives, si les hommes devaient se loger un jour autrement.

 

Une autre solution serait de diviser le monde transcendantal en deux sous-ensembles. Celui des concepts relatifs tirés des perceptions et celui des concepts absolus, des idées de vérité, de justice et des concepts mathématiques par exemple. Ce sous-ensemble est parfois appelé métaphysique.

 

Le Bien conserverait sa place dans la partie métaphysique. La morale, qui est la recherche du Bien, serait à ses côtés, avec sa détermination absolue qui nous y pousse sans limites. L’autre partie du monde transcendantal monde transcendantal contiendrait un reflet de l’absolu, une image limitée de la morale : l’éthique. L’éthique est l’ensemble des codes, règles, normes, lois qui sont imposés pratiquement dans l’existence. L’éthique est une sorte de minimum requis pour aller vers le bien. Elle fixe même la sanction à ceux qui se risquent à y manquer. L’éthique s’apprend. Elle évolue avec le temps. Elle dépend des pays. La morale nous incite à la perfection. Elle ne s’impose pas d’elle-même. Elle est un choix individuel. Le libre arbitre est relatif à la morale et non à l’éthique. L’éthique est à la morale, ce que la roue est au cercle, si vous me permettez cette formulation d’ingénieur. Le respect de l’éthique s’impose dans le cadre social où nous vivons. La morale est intérieure. Elle concerne notre propre comportement, à l’égard des autres et de nous-mêmes. Elle induit les règles de notre conscience. Ces règles sont les critères du jugement que notre conscience porte sur nous-mêmes. Elles ne nous permettent en aucune manière de juger les autres.

 

Une autre des plus belles idées métaphysiques est l’idée de Liberté. Poussés par cette idée absolue, les hommes ne veulent point de limites à la liberté. Dans la pratique, j’ai admis que des déterminations relatives, aussi parfaites que nécessaires, pouvaient suffire. Pour la droite, l’esprit peut se contenter d’une longueur aussi longue que nécessaire à l’usage que nous en faisons pratiquement. La pensée peut poursuivre son objectif initial avec cette notion indéfinie. Le recours aux déterminations absolues des idées pourrait ne pas être systématiquement nécessaire.


 

 

 

Chapitre VIII

 

L’ENTENDEMENT

 

 

La pensée est jugement d’abord. Tout jugement comporte trois éléments : le juge, la chose jugée et les critères de jugement. Il y a des critères pour chaque type de chose jugée. Mais si pour un type de choses jugées, les critères dépendent de la chose jugée, où est la justice ? C’est le système relativiste. Deux poids, deux mesures. Si les critères dépendent du juge, il n’y pas de justice. C’est le système totalitaire : l’accusé est coupable parce qu’il est jugé.

 

Si l’esprit n’a connaissance que par les perceptions, alors il juge les perceptions par rapport à elles-mêmes. Où est la pensée ?

 

La pensée doit juger les perceptions sur des critères qui ne dépendent pas d’elle. Les critères de la pensée sont les idées et les concepts.

 

Les matérialistes, les réalistes, les physicalistes et autres existentialistes pensent que les idées sont extraites des perceptions. L’esprit humain procéderait à une conceptualisation des perceptions. L’accumulation de perceptions semblables permettrait de donner aux idées, aux critères, une forme d’exactitude et d’indépendance suffisante. On pense ainsi qu’un groupe d’experts acquiert, du fait du groupe, une capacité d’indépendance que chaque membre pris individuellement, ne peut revendiquer. Dans les domaines technologiques, le groupe a une réelle supériorité. Il accumule l’expérience. Les risques d’erreurs sont minimisés. Mais les experts sont malheureusement conditionnés par leurs connaissances technologiques communes. Le groupe limite l’erreur, il n’apporte qu’une indépendance relative. La situation est améliorée en lui adjoignant des experts de domaines indépendants. On parvient ainsi à une forme de jugement humainement acceptable. L’indépendance absolue est une idée inaccessible, comme toutes les idées. Il faut bien composer avec la réalité. L’idée absolue n’est nullement niée par ce relativisme. Elle est reconnue pour ce qu’elle est : un absolu qui nous tire vers une perfection toujours plus grande.

 

Ainsi l’accumulation des perceptions donne une valeur relative aux critères du jugement. Dans la pratique, l’esprit s’en contente. Cette situation n’est pas acceptable dans les mathématiques. Le critère mathématique doit échapper à toute contingence. Elle est inacceptable pour le philosophe. La Justice est-elle seulement l’accumulation de la jurisprudence ? L’esprit veut pour toujours davantage de justice, au-delà des lois et de leur jurisprudence ! L’esprit veut toujours davantage de liberté, au-delà des acquis et des traditions ! Les perceptions n’apporterons jamais cette éternelle pulsion vers le mieux.

 

La pensée doit juger les perceptions sur des critères indépendants des perceptions elles-mêmes. Elle doit aussi être elle-même indépendante des critères. Or les perceptions sensibles lui sont liées par nature. Les perceptions sensibles ne se trompent jamais. Mais elles sont soumises à plusieurs phases lors de l’acquisition. Avant même le jugement, la pensée peut-être trompée par une impression. On pensait à quelque chose ; on assimile la perception à cette pensée préalable et on transforme la perception par inattention. L’accident arrive souvent. Il n’est pas irrémédiable. Le plus grave est la force de l’habitude. Depuis deux siècles, on voit le courant électrique faire dévier la boussole. La perception est si évidente que nul n’imagine l’erreur. Or, le courant électrique aurait deux raisons de dévier la boussole : la translation des électrons et leur moment magnétique. C’est trop pour la raison. L’effet est double : l’accumulation expérimentale ne prouve rien et la pensée est conditionnée par l’apparence.

 

Si l’accumulation expérimentale peut suffire, le plus souvent, à l’indépendance des critères, elle ne fait nullement preuve. Mais le pire est que l’esprit ne peut en aucune manière être indépendant des perceptions. Il faut absolument que le critère du jugement ait une autre source que l’expérience.

 

Il faut de toute nécessité une perception interne, non sensible, des critères. Ce sont les idées du monde transcendantal.

 

Le Sophiste reprendra ici sa critique célèbre. Le monde transcendantal dédoublerait le monde expérimental. Ce serait tout aussi peu raisonnable que la duplication des causes du magnétisme des courants électriques dans la science actuelle.

 

La réponse de Kant est que le monde transcendantal n’est pas soumis à la raison, au jugement de la pensée. Le jugement « raisonnable » porte sur une relation entre les éléments du monde expérimental et la pensée sur la base des idées, les critères, du monde transcendantal. Juger l’idée par l’idée est une impossibilité. Le marteau enfonce le clou. Le fou peut essayer d’enfoncer un marteau dans un mur en tapant dessus avec un autre marteau. Le fou juge l’idée avec l’idée.

 

Il y a une autre réponse. Cette duplication est gênante. Les réalistes suppriment le monde transcendantal. Les idées sont alors tirées des faits de l’expérience par la perception sensible. Ainsi l’idée de droite est la conceptualisation du trait au tableau. Mais c’est aussi bien la conceptualisation du fil tendu, de la règle ou du rayon laser. Il y a donc une multitude d’objets qui contiendraient l’idée de droite que l’esprit pourrait retirer lors de la perception.

 

Au contraire, il n’y a aucun objet qui contienne l’idée de la quantité. On ne verra toujours que deux arbres séparés, deux tables séparés, jamais le deux dans son unité. Or l’esprit conçoit bien le nombre deux comme unité, représentable d’ailleurs par un symbole unique : le chiffre 2. D’où vient aussi l’idée d’améliorer toujours la justice, l’égalité ?

 

Ou bien, il y a multitude d’origines de l’idée, ou bien il n’y en a aucune ! On est loin de la duplication platonicienne ! Le réaliste empruntera le chemin d’Aristote. Il décomposera fièrement les origines des idées en simples et multiples. Que faire des idées sans origine ? Un catégorie à part, puisqu’il lui faut des catégories.

 

On peut penser qu’il est équivalent d’attribuer à l’esprit une fonction transcendantale propre à conceptualiser les perceptions externes sensibles ou de lui donner un accès, une perception interne, au monde transcendantal. Pourtant, la conceptualisation des perceptions entraîne une cascade de problèmes. Les sens sont des capteurs discrets et limités qui ne peuvent pas laisser transiter le continu, l’infini, l’absolu de manière générale. Le continu, l’infini, l’absolu seraient dans les choses perçues, mais rien de tel ne peut passer par les perceptions. Il faut ensuite des fonctions de conceptualisation propres à chaque type de perception. Il faut transformer des déterminations discrètes, finies, relatives en idées continues, infinies, absolues. Ces fonctions ont ainsi quelque chose de la transcendance que l’on voudrait nier. Il faut bien une sorte de perception interne adaptée qui permette d’en faire l’acquisition. Ces fonctions ne peuvent pas provenir de la perception.

 

Comment les matérialistes, les réalistes, les physicalistes et autres existentialistes peuvent-ils refuser l’accès de l’esprit à la transcendance, à l’absolu, et accepter la présence de l’absolu dans le monde expérimental ? Quand bien même on admettrait cette incohérence, comment les perceptions sensibles, relatives par nature, pourraient avoir accès à ces absolus ? C’est l’équivalent du fameux problème du « troisième homme », du point de vue du monde expérimental. Si l’absolu était dans le monde expérimental, les sens devraient avoir une dimension transcendantale pour le percevoir, et le cerveau, une part transcendantale pour accueillir l’absolu ainsi perçu. On pense sortir de l’impasse, de la caverne, par la conceptualisation. Ce serait nécessairement une fonction transcendantale, transformant les perceptions en absolus, puisque c’est bien l’absolu qu’il s’agit de penser.

 

Penser que la réalité existe indépendamment de nos représentations est une pensée, une représentation. Notre esprit est structuré en sorte que nous devons admettre que la réalité existe. L’existence de la réalité est une donnée de notre conscience. L’existence est un concept absolu qui ne peut être ni défini ni démontré. Parler de l’existence de la réalité est un pléonasme. La réalité est ce qui existe. L’être a l’être : voilà à quoi se résume toutes les réponses à la question de l’existence de la réalité. L’idée d’existence est transcendantale. Elle est indéfinissable.

 

En face de ces difficultés, la perception interne du monde transcendantal semble pouvoir être d’une extrême simplicité. Il n’en est rien. Cette perception interne ne peut résulter seulement d’un arrangement moléculaire, à moins que l’absolu soit dans la Nature. On retombe sur le problème précédent. C’est le paradoxe de l’homme. Mais il n’y a qu’un paradoxe au lieu d’une chaîne de paradoxes.

 

Le problème du temps permet de comprendre pourquoi. Si le temps est dans le monde expérimental, le passé et le futur devraient être, d’une manière ou d’une autre, perceptibles. Ils devraient principalement exister. Or le passé n’existe plus et le futur n’existe pas. Les perceptions sont dans le présent toujours présent, mais toujours nouveau.

 

Dans la perspective transcendantale, le problème ne se pose pas. Le passé et le futur entourent le présent pour former le temps, une idée absolue qui n’est nullement réalisée dans le monde expérimental. L’idée, accédée par la pensée, n’en reste pas moins dans le monde transcendantal. Les faits expérimentés sont classés par rapport à cette idée absolue. Le passé contient la mémoire des choses perçues. Le futur nos rêves, nos intentions, nos projections. Nous jugeons les faits par rapport aux idées qui nous servent à les classer. Les faits sont des présents conservés et accumulés. Il n’y a pas de faits perçus dans le passé, ni de faits perçus dans le futur.

 

La pensée est jugement. Le jugement doit s’appuyer sur un référentiel. Le référentiel des concepts ne peut pas résider dans les choses et les faits du monde expérimental.

 

Dans le système d’Aristote, les concepts s’imposent par l’autorité. De quel pouvoir cette autorité les tient ? Il n’y a pas de réponse dans la vision aristotélique. A l'opposé, les idées de Platon, comme les concepts de Kant, sont des données du monde transcendantal. Leur valeur est donnée a priori et ils atteignent à l’absolu et à l’infini aussi bien. Le monde expérimental ne peut pas donner aux perceptions l’infini, que pourtant nous pensons.


 

 

 

Chapitre IX

 

LES ENONCES

 

 

Les données historiques, économiques, sociales, juridiques, sont représentés par des énoncés. Les résultats expérimentaux des sciences de la Nature sont des énoncés. Les définitions des nominalistes, les catégories des rationalistes, les antinomies des dialecticiens, les phénomènes des existentialistes étaient autant d’énoncés.

 

L’herméneutique considère ces énoncés comme des ensembles. La décomposition de l’énoncé en mots est la première étape de la compréhension. Cette décomposition est effectuée non seulement par les mots, mais, pour chaque mot, en ses déterminations. L’entendement juge chaque détermination par rapport aux concepts du monde transcendantal. Mais, l’analyse des concepts n’apporte pas la compréhension de l’énoncé. L’énoncé est un tout qui ne dépend pas uniquement de la reconnaissance de ses membres. L’énoncé a un sens qui lui est propre.

 

L’herméneutique s’interroge sur la compréhension des textes. Un texte est un ensemble de phrases. L’énoncé est la partie d’un texte se rapportant à un objet défini et délimité.

 

Il s’agit de comprendre. Comprendre, c’est essentiellement se mettre en mesure de reformuler le texte pour le faire comprendre. La compréhension de chaque membre de l’énoncé est une nécessité irréductible. C’est le premier pas. Mais il s’en faut de beaucoup qu’il soit suffisant. L’Histoire des sciences de la Nature regorge d’exemples d’énoncés rejetés, bien qu’ils ne soient exprimées que par des mots parfaitement compréhensibles.

 

La définition du phlogistique est, à cet égard, caractéristique. Mais il y a un exemple plus caractéristique encore. C’est la fameuse affirmation d’Aristote qui peut s’énoncer ainsi : la Nature a horreur du vide. Chaque membre de cet énoncé a un sens accessible à chacun. On a indéfiniment discuté l’étendue de cette horreur du vide. On la savait limitée à une hauteur de 11 m d’eau environ. Plus profondément, on s’est interrogé sur la signification du mot horreur. On l’applique à la Nature qui s’est vu ainsi conférer des sentiments humains jusqu’au XVIIe siècle, sans que personne ne trouve vraiment à redire. Pascal lui-même n’a pas immédiatement compris la portée du nouvel énoncé de Torricelli : « l’air a un poids ». En associant les mots horreur et Nature, on entre déjà dans le problème herméneutique : la signification de l’énoncé.

 

Les exemples sont sans nombre dans l’Histoire. Tous les énoncés du matérialisme historique sont faux. Pourtant, chaque mot des énoncés a un sens.

 

J’ai choisi un énoncé de Baldwin, pas vraiment au hasard : « L’échiquier de Normandie fait état de taxes ducales sur le charbon de bois ». On comprend très facilement chaque mot de l’énoncé. Mais l’énoncé a une signification qui dépasse les mots. Le sens de cet énoncé est facile à comprendre. Aucun des mots isolé ne lui donne ce sens. Les mots isolés ne sont pas même en mesure de laisser penser à l’énoncé. On peut s’interroger sur le mot charbon : il évoque une multitude de faits : l’ère industrielle, le chauffage, les mines. La liste est innombrable. On peut dire que l’énoncé de Baldwin est vraiment le dernier qui viendrait à l’esprit et même qu’il n’a aucune chance. Or, non seulement cet énoncé a un certain intérêt en lui-même, mais il a des conséquences incommensurables à sa simplicité. Le duc de Normandie n’a pas créé une taxe pour quelques boisseaux de charbon de bois. L’énoncé de Baldwin remet en cause une thèse fondamentale du matérialisme historique. Il ruine la thèse de la nature exclusivement sociale de l’Histoire. Une révolution économique a eu lieu sans changement de la structure sociale.

 

Il n’y a qu’une seule linguistique. La même conclusion s’impose pour l’herméneutique. Les énoncés des sciences de la Nature n’ont aucune valeur apodictique. Je pense que l’on peut même penser l’inverse. Les énoncés des expériences peuvent être beaucoup moins assurés que la plupart des faits sociaux ou des faits économiques, abstraction faite, justement, de leur approche scientiste. Les énoncés des expériences sont lourds des hypothèses et des postulats qui en font le sens. Le niveau de validité des énoncés ne dépend en aucune manière du domaine intellectuel.

 

Il n’y a pas, dans le système de Kant, d’équivalent des catégories au niveau des énoncés. La valeur des énoncés n’est, d’ailleurs, qu’un infime problème devant la question de l’image, au sens propre du terme. C’est toute la question de l’esthétique. Kant s’est livré à d’incroyables contorsions intellectuelles pour découvrir, dans le contexte de l’œuvre d’art, des concepts susceptibles de se rattacher au monde transcendantal, mais l’œuvre elle-même a échappé entièrement à sa Critique de la faculté de juger. Il n’y a pas d’images modèles du beau. De même, le précepte moral est bien plus qu’un mot. C’est un énoncé. Comment les concepts de la raison pure, du monde transcendantal pourraient-ils rendre compte de la valeur de l’énoncé ? Ils interviennent dans la compréhension de l’énoncé, mais quels sont les critères de jugement des énoncés eux-mêmes ? On peut parfaitement s’accorder sur le sens de chaque mot de l’énoncé, mais l’énoncé apporte un contenu qui dépasse entièrement les mots. Si les mots vont au-delà de leur contenu propre, ce n’est nullement de leur seul fait : c’est le résultat de leur appartenance à des énoncés. Ils leur donnent une dimension nouvelle. Le mot surchargé ainsi ne peut pas d’abord être séparé de l’énoncé. Le sens ajouté complète les déterminations du mot. La signification des mots surchargés nécessite ainsi progressivement la connaissance du contexte. C’est le problème des langues qui n’ont que relativement peu de mots comme l’anglais et l’arabe.

 

Le même problème se pose pour les sciences de l’esprit et pour les sciences de la Nature. Il se pose pour les énoncés des expériences. Il se pose a fortiori pour les énoncés des hypothèses et des postulats. Les énoncés relient entre eux, dans un ensemble purement subjectif, des concepts connus et acceptés de tous. Ces concepts sont, en un sens, indubitablement objectifs. Ni l’hypothèse ni le postulat ne sont des faits. La valeur des sciences de la Nature est hypothéquée par la valeur des hypothèses et des postulats, en sorte que leur valeur apodictique et leur supériorité sur les sciences de l’esprit n’est qu’une pure fiction. L’immense illusion rationnelle résulte de l’utilisation des mathématiques dans les sciences de la Nature. Mais cette utilisation est postérieure à l’énoncé de l’hypothèse ou du postulat. Bien sûr, la valeur supposée apodictique des sciences de la Nature est fondée aussi sur la conformité des résultats de la démarche mathématisée aux expériences. Cette conformité ne peut en aucune manière faire preuve. C’est une condition nécessaire dont le caractère suffisant ne pourra jamais être démontré. C’est la question de la preuve.

 

Nous n’avons pas tous les mêmes pensées sur les mêmes objets perçus. Ce phénomène rejoint le problème de l’objectivité des témoins. Il n’y a qu’un seul ensemble de faits. Or, le juge d’instruction est rapidement plongé dans la plus profonde des perplexités. Les témoignages s’emmêlent et se contredisent. Personne ne semble avoir vu les mêmes faits.

 

Que des phrases, des énoncés, puissent être mémorisées, nous le savons bien. Le problème que pose l’herméneutique est leur signification. Mémoriser n’est comprendre que pour les partisans du nominalisme.

 

Les énoncés ne peuvent s’imposer que par l’autorité.

 

Le langage a évolué depuis Montesquieu. Les premiers signes visibles de l’autorité résident dans ce qu’il appelait les Pouvoirs. On parle aujourd’hui des Autorités. Les Autorités législatives, exécutives et judiciaires. On fait état de l’autorité de la chose jugée depuis fort longtemps. Les autres signes sont les pouvoirs. Depuis l’aube de l’Histoire humaine, le premier des pouvoirs est celui de l’argent. Le pouvoir de l’opinion est souvent celui des groupes de pression qui le manipulent. Le pouvoir de la rue, sous la coupe du pouvoir déliquescent des syndicats, précède le pouvoir des médias, le fameux quatrième pouvoir. On a voulu en faire la quatrième autorité, mais ce pouvoir, en réalité, est imbriqué dans les trois pouvoirs de l’argent, de l’opinion et de la rue.

 

D’autres formes d’autorité relèvent des religions. C’est le Livre pour les religions hébraïque et musulmane, la Tora et le Coran. Les diverses confessions protestantes attribuent une valeur équivalente au Livre. Mais elles laissent le croyant libre de l’interpréter. Le juge est partie, en quelque sorte. On ne peut donc pas parler de référentiel protestant, en dehors des textes fondateurs des diverses confessions. Pour les catholiques, les textes conciliaires et dogmatiques sont le référentiel de la foi. Ils donnent l’interprétation catholique de la Bible. Mais le respect du référentiel n’est là que nécessaire. Les énoncés de l’éthique, du corpus des lois, jurisprudences et règles des Sociétés humaines, ont une autorité sociale. Les textes conciliaires et dogmatiques comportent aussi des énoncés de morale ; un appel à la responsabilité personnelle, à l’autorité réfléchie, au sens premier. Ils ne contredisent pas l’éthique. Ils débordent l’éthique. Ils l’entraînent aussi.

 

J’ai lu que les religions orientales n’ont pas de référentiel des énoncés. Du moins, si j’ai bien compris, à l’origine. Je peux affirmer cependant que Confucius a prescrit un grand nombre d’énoncés de morale, ce qui va bien au-delà de l’éthique, c’est-à-dire des énoncés imposés par les lois et les déontologies. La morale est relative à la conscience individuelle. L’éthique est sociale par nature. Pour employer un langage assez démodé, je dirais que l’éthique est à la morale ce que la roue est au cercle.

 

Un autre niveau d’énoncés regroupe les aspects de l’éthique, justement, qui sont en-deçà des lois. Ce sont les règles des déontologies professionnelles et les prescriptions humanitaires et écologiques édictées par les accords internationaux.

 

Il faut aussi mentionner les règles d’éducation. Assimilés aux valeurs bourgeoises, ces énoncés ont été les premières victimes de l’éradication soixante-huitarde.


 

 

 

Chapitre X

 

LA LOGIQUE

 

 

S’il vous arrive un jour d’être pris par un de ces orages d’été dans l’étroit vallon du Chabournéou, vous ne manquerez pas d’admirer que, par un juste ordre des choses, vous soyez d’abord ébloui par l’éclair, avant que l’explosion du tonnerre ne semble disloquer au-dessus de votre tête, l’énorme masse noirâtre du Sirac. Car le fracas épouvantable de la foudre, grossi par l’écho comme le souffle est amplifié par la trompe, vous ferait trembler d’effroi s’il n’était annoncé.

 

C’est que l’oreille n’est point trop raisonneuse. Nous n’aimons guère l’obscurité où notre sens le plus fidèle se trouve inutile. Mais la vue n’élimine pas la peur. Si l’on ignorait le rapport de l’éclair au tonnerre ne serions-nous pas surpris ? On peut ainsi s’effrayer de l’éclair lorsque rien ne le laissait prévoir.

 

Ce n’est donc pas la vue qui élimine la peur, mais la raison prévenue.

 

On a coutume d’appeler logique le raisonnement qui nous fait penser au tonnerre après avoir vu l’éclair. Il semble ainsi que la logique soit la déduction des faits les uns des autres par l’observation.

 

N’étiez-vous pas un peu averti de l’orage par d’épais nuages masquant soudain les sommets ? Et par certaine lourdeur de l’air saturé de vapeur d’eau ? Mais si vous êtes plus savant, vous voudrez que les nuages ni l’eau ne soient là par hasard. Vous voilà après l’orage, où le Soleil relève la vapeur dans les herbages de la vallée. Et le Soleil et sa chaleur vous entraînent encore plus loin dans les causes. Si vous vous arrêtez sur l’une d’elles et la posez première, vous voilà ignorant tout à fait, car la cause première n’est que la phrase qui l’énonce.

 

C’est là choisir l’axiomatique. Je ne dis point cependant qu’il ne faut pas s’arrêter. Il faut se rappeler que c’est d’abord par volonté. A vrai dire, ce peut aussi bien être par ignorance. La différence que j’y trouve est seulement dans la conscience. Je vois un pas immense entre savoir que l’on ignore et ignorer seulement. C’est refuser la mythologie, le rêve, l’inconscient ou le subconscient, tous mots d’un même sens.

 

Bien plus, la logique n’est pas seulement limitée par l’impossibilité d’atteindre l’infini, mais aussi par chaque étape. Car entre la vapeur et le Soleil, entre le nuage et l’éclair, combien de mouvements ignorés, combien d’actions imaginées ?

 

Il apparaît ainsi que la logique devrait être un raisonnement continu et non une suite d’affirmations reliées seulement par l’intuition. Seule la continuité peut assurer des déductions.

 

Or, par les mots qui expriment nos idées, nous sommes condamnés à raisonner par déductions de causes séparées. Ainsi s’échappe la vérité, mais la vérité des choses seulement, car il n’était question ici que des perceptions. Malgré le devin relativiste, métreur de temps et d’espace, on ne perçoit que l’apparence des choses. Or, les nombres, la droite, le cercle, les idées enfin, que nous retirons de la perception sont-elles des choses ? Sans doute aurait-on divisé la matière à l’infini, alors les idées de point et de droite seraient proprement l’objet. Comment ne pas voir ici un simple jeu de mots ? Car enfin, l’infini n’est pas du tout accessible, et dans le continu, il n’y a plus de distinction, donc point de perception.

 

Ainsi la question de savoir si les choses ont entre elles un certain ordre, ou si le déroulement des phénomènes se fait suivant la logique, ne se pose pas. Car cet ordre, car cette logique ne nous est point accessible. Je ne veux pas dire que les choses et leurs mouvements et que les phénomènes soient imparfaits, mais que leur perfection ne peut être comprise que dans la connaissance totale et absolue. Or, nous ne connaissons qu’une partie infime de l’Univers. Dès que nous tentons d’associer quelques faits ou de décrire quelques choses, nous devons d’abord penser que nous nous trompons. Toujours s’échappent une infinité de maillons. De tout, nous ne connaissons que quelques apparences.

 

La logique n’est pas dans la succession de l’éclair et du tonnerre, mais dans la succession des idées que ces phénomènes représentent. Les phénomènes qui se succèdent dans certaines conditions peuvent aussi bien être sans rapport dans d’autres. Il ne faut cependant pas s’y tromper, l’idée ni le phénomène, par ses apparences, ne sont en cause, mais seulement la relation de l’idée aux apparences, qui se trouve changée par l’observation de phénomènes jusque-là ignorés.

 

Cette relation de l’idée aux apparences est elle-même un de ces phénomènes. Et nous n’en connaissons aussi que quelques apparences.

 

Pourtant, si la logique, en quelque sorte naturelle, nous est parfaitement inaccessible dans sa continuité infinie, la logique des idées nous est au contraire parfaitement connue, car elle est justement le fonctionnement de notre cerveau. C’est par l’esprit seulement, par les idées, que nous pouvons avoir des certitudes.

 

Car l’idée, dès qu’elle est consciente, est entière et parfaite. Aucune expérience ne peut la changer. L’idée que nous avons de la droite ne diffère en rien de celle qu’en avait Thalès.

 

La logique relève de l’entendement. Elle ne peut être conditionnée par l’expérience. C’est, bien au contraire, par la logique que l’expérience est jugée. Les réalistes considèrent la logique comme un processus du monde expérimental. La logique serait une conceptualisation de l’enchaînement des phénomènes de la nature. Or, cette conceptualisation, comme les idées, est sujette à amélioration. Quelle est la cause de ce besoin d’amélioration si la logique appartient au monde expérimental ? Aucun réaliste n’a pu répondre, pas plus que pour les valeurs de la morale.

 

Ce besoin d’amélioration relève de la nature même des idées. Elles sont absolues. Toute tentative d’explication est illusoire. Elles sont inaccessibles dans la totalité de leurs déterminations. La prise de conscience des idées, des concepts du monde transcendantal, doit d’abord s’acquérir par l’éducation. C’est ce qui donne l’impression que l’esprit est d’abord la table rase d’Aristote.

 

L’acquisition des idées n’est que le préalable. La réflexion consciente vient ensuite enrichir peu à peu un contenu pourtant préexistant, mais restant toujours à découvrir. Cette réflexion s’appuie nécessairement sur les perceptions. C’est bien là le paradoxe de l’homme. La révélation mystique s’adresse au cœur de l’homme, mais elle aussi passe par les perceptions, c’est bien là le mystère de l’homme.

 

L’idée est absolue. C’est la perfection du cube, de la droite d’abord. La droite, c’est infini, c’est continu et c’est droit surtout. Personne n’a jamais pu en dire plus. C’est une idée absolue. Une des idées de Platon, un des êtres du monde transcendantal de Kant. Comment un tel absolu pourrait être perçu ? L’infini ? Dieu, que c’est loin ! Le continu ? Dieu, que c’est petit ? Droit ? Qu’est-ce donc ? Une idée, un absolu. L’absolu ne peut en aucune manière exister dans le monde expérimental.

 

La première détermination des concepts, et de la logique, est leur nature absolue. La seconde est cette pulsion vers l’amélioration. Ce contenu des idées peut paraître assez pauvre. C’est déjà trop. On ne veut pas l’admettre. Jamais, peut-être, le monde expérimental n’aura été paré d’autant d’absolus, alors que chacun veut penser selon ses propres critères, avoir sa logique. Parallèlement à l’intrusion de l’absolu dans le monde expérimental, le relativisme a conquis le monde transcendantal, le monde de l’esprit. C’est la philosophie des dires d’experts, des postulats d’oracles.

 

Le paradoxe de la transcendance, le mystère de l’homme aussi bien, n’apporte pas de réponse. Je veux dire : pas de réponse logique, rationnelle. La logique est la procédure de la pensée. Les concepts sont les critères de la pensée. Le concept de cube est le critère qui permet à l’esprit de juger que les perceptions de l’objet sont celles d’un cube. Ce qui, d’ailleurs, ne veut pas dire que l’objet soit nécessairement un cube. En tout état de cause, l’objet ne sera jamais le cube parfait tel qu’il est connu par le concept.

 

Tout fait a une cause et, dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes effets. La première affirmation semble contenir l’affirmation de l’unicité causale : une cause. Les choses ne sont pas si simples. Selon Aristote, « le même fait peut avoir plusieurs causes, mais non dans des sujets spécifiquement identiques ». L’unicité causale est limitée à la spécificité. Il faut que le fait soit unique, non décomposable.

 

Le principe de l’unicité causale spécifique n’a ainsi de valeur que dans le cadre d’objets absolus. Dès l’instant où la valeur de ces objets est relative, on peut toujours leur attribuer plusieurs causes résultant de la multiplicité de leurs déterminations. Il est impossible d’attribuer une cause précise à chaque détermination. La complexité des objets rend inextricable l’attribution des causes.

 

Le principe de l’unicité causale spécifique ne peut s’appliquer de manière certaine que dans le domaine des concepts. Les mathématiques, par exemple. C’est la raison immédiate qui permet d’affirmer qu’une hypothèse de la géométrie est démontrable de manière absolue. La validité de l’hypothèse ne résulte nullement de l’absence de résultats contraires. Les objets de l’hypothèse doivent être absolus. Si les objets de l’hypothèse n’ont qu’une valeur relative, ni la preuve de la validité ni la preuve de l’erreur ne peuvent être apportées. Il n’y a de preuve possible que si les objets de l’hypothèse sont spécifiques.

 

Les diverses hypothèses des géométries non euclidiennes, posées en axiome en lieu et place du postulat d’Euclide, n’ont, en aucune manière, valeur spécifique. Les objets de ces hypothèses ne sont nullement absolus : la définition de la droite, point de départ de ces constructions, n’est pas absolue.

 

La droite est définie comme étant la plus courte distance entre deux points. Cette définition attribue à la droite une valeur expérimentale. La connaissance de la droite passe par une mesure. La mesure est une relation. La droite est ainsi une notion relative. Cette définition ruine toute possibilité de spécificité et donc toute valeur absolue aux axiomes de base des géométries non euclidiennes.

 

Qui plus est, la mesure utilise la définition même de l’objet mesuré. La mesure est le comptage d’occurrences de l’étalon dans l’objet de la mesure. Or, l’étalon est ici la plus courte distance entre deux points fixés. L’étalon ne présente aucune des caractéristiques de l’absolu. Il est purement expérimental. La mesure même l’est aussi, bien évidemment. Le drame est que la définition de l’objet contient l’objet. La définition de la droite contient la définition de la droite. On aurait pu, dès l’abord, s’étonner que cette définition ne comporte, en aucune manière, l’absolu des déterminations infinie et continue.

 

La droite est un être de l’entendement, infini, continu et droit. On voudrait définir le « droit ». On ne peut en aucune manière définir les concepts. Les droites des géométries non euclidiennes sont des droites au sens de cette définition, mais ce ne sont pas des droites au sens de l’entendement. Poincaré a pensé prouver le caractère absolu de la validité des géométries non euclidiennes. Son exposé est un recours à la géométrie euclidienne étendue à quatre dimensions. Peut-être, mais il se réfère à une géométrie euclidienne qui définirait la droite comme le plus court chemin entre deux points. Ses affirmations ne peuvent avoir de valeur que relative. Au pire, elles relèvent de la pétition de principe.

 

Descartes pensait que l’esprit n’a accès ni à l’infini, ni à l’absolu. Il a imaginé l’indéfini. C’était un retour à Aristote.

 

Aristote mettait l’absolu dans les choses, leur essence. Les perceptions porteraient sur l’existence et sur l’essence. Mais, les perceptions n’ont pas de double transcendantal qui saisirait l’essence. La nature relative de la perception exclut le passage de l’essence à l’esprit dans une forme absolue, infinie ou continue aussi bien. L’essence devient relative. C’est le fondement même de son système du Monde. La droite serait l’essence de ce qui nous paraît droit. Mais cette droite réaliste ne peut en aucune manière comporter des déterminations absolues telles que l’infini, le continu ou le « droit ». Les systèmes réalistes ne laissent aux idées qu’une valeur relative. Ces idées dégradées, indéfinies, dans le langage de Descartes, ne peuvent en aucune manière se prévaloir de la spécificité.

 

La pensée est jugement. L’esprit juge la perception selon les idées qu’Epicure appela les critères de la pensée. Que signifie juger si l’idée n’est que l’image de la chose ? Les réalistes laissent la pensée juger la perception par la perception. Si le critère dépend de la chose jugée, ou, aussi bien, si le critère dépend du juge, quelle est la valeur du jugement ?

 

Le critère de Platon, c’est l’idée. Les idées composent le monde transcendantal et viennent illuminer l’esprit. L’esprit juge les perceptions du monde expérimental par les idées du monde transcendantal. Ce sont les concepts de Kant.

 

Le concept ne peut se définir. Kant n’a pas cessé de l’affirmer dans son triptyque du système de la pensée, ses Critiques de la raison pure, de la raison pratique et de la faculté de juger : la recherche du vrai, la recherche du bien, la recherche du beau. Le « droit » n’a pas de définition.

 

L’absolu est la détermination essentielle de la spécificité pour l’application du principe de l’unicité causale spécifique d’Aristote. Le système philosophique d’Aristote ne permettait pas une telle restriction. Dans son système, l’absolu appartient au monde expérimental, objet des perceptions. Cet absolu n’est donc qu'indéfini au sens de Descartes.

 

Le principe de l’unicité causale spécifique est le seul principe de la logique formelle. Il ne s’applique qu’aux concepts. Les énoncés introduisent des relations entre les concepts qui les forment. Les énoncés ne peuvent donc en aucune manière être prouvés absolument. Ils n'ont pas le caractère absolu nécessaire à l’application du principe de l’unicité causale spécifique.

 

Le processus pratique de la logique est le syllogisme. Les syllogismes sont des séquences d’énoncés. Les prémisses sont des énoncés. Elles n’ont jamais une détermination absolue. Le syllogisme n’est donc qu’une probabilité de validité de l’énoncé de conclusion.

 

Les remarques de Wittgenstein et celles d’Anscombe sont parfaitement justifiées. Mais elles ont seulement valeur relative. Elles s’appuient sur des cas d’échec du syllogisme. Ce n’est pas le syllogisme qui est en cause, c’est l’absence de spécificité des énoncés. Ils n’ont jamais une valeur absolue.

 

On en déduit que les thèses logiques de l’école américaine de philosophie, la philosophie analytique, ont la même valeur que les remarques de Wittgenstein et d’Anscombe. Il est vraiment impossible de démontrer la validité d’une théorie, quel que soit le nombre des vérifications expérimentales. La raison est davantage dans le défaut de spécificité des objets que dans la possibilité, toujours ouverte, de découverte de faits contraires. La logique ne peut s’appuyer sur l’expérience toujours empreinte d’une valeur relative.

 

Mais il faut franchir encore un pas. Assez désespérant, sans doute. Il est impossible de montrer qu’une théorie est fausse. La spécificité requise pour l’unicité causale, n’existe que pour les êtres absolus, comme dans les mathématiques.

 

Les objets et les énoncés de la science, de la physique, ne sont jamais spécifiques. Ils ne peuvent en rien être absolus. Ils sont par essence, si j’ose dire, de nature relative, car objets de la mesure, nature même de la science. Les théories ne sont pas sujettes à preuve. Un seul fait expérimental contraire ne permet donc nullement de réduire une théorie, contrairement à l’affirmation du professeur Allais, et malgré toute l’admiration que j’éprouve à l’égard de son audacieuse démarche.

 

D’un point de vue pratique, on peut toujours, on le sait bien, surseoir au jugement par invocation du défaut de moyens, ou, aussi bien, rejeter le jugement par défaut de compétence, c’est-à-dire, ici, invocation de causes indépendantes de l’objet de la théorie.

 

De manière plus rigoureuse, nier une théorie est, du point de vue de la logique, poser une théorie. Une seule expérience ne peut, en aucune manière, prouver cette nouvelle théorie, si sommaire soit-elle. On ne peut donc rejeter une théorie sur la base d’une seule expérience contraire.

 

Parler de phénomène au lieu de fait est particulièrement inadapté pour l’unicité causale : un phénomène implique la multiplicité des faits. Il ne peut s’agir que de rapports de choses entre elles, du rapport entre un fait et sa cause. Toute forme d’absolu est exclue. L’absolu ne peut comporter une relation.

 

L’unicité causale est, en apparence, moins contestable en physique qu’en sociologie et en économie. On ne peut cependant faire abstraction de la spécificité. Ainsi, nul ne serait troublé si l’on trouvait plusieurs types de masses susceptibles de combler le défaut de 90% de la masse des galaxies. Il peut exister une pluralité de contributeurs. Ce n’est pas une contradiction à l’unicité causale. Chaque contributeur est cause unique de sa partie. Mais il est impossible que la totalité de la masse manquante soit couverte simultanément par plusieurs contributeurs qui feraient ensemble plus de 90% de cette masse. La spécificité de l’unicité causale est une notion délicate, certes, mais incontournable. Si on trouve une nouvelle explication complète à un fait, il faut réduire l’explication précédente, si elle existe.

 

La spécificité de l’unicité causale est un concept. Il n’est jamais connu d’avance de manière totale. Les apparences nous poussent, sans cesse, à croire que des faits pourraient se départir de l’unicité causale. Il faut sans cesse améliorer les limitations du concept. L’amélioration est nécessitée par l’approfondissement de notre connaissance des choses par les perceptions.

 

L’intervention constante du monde expérimental dans les processus de l’entendement a poussé nombre de philosophes à nier le monde transcendantal. Aristote voyait dans les idées de Platon une redondance contraire à la simplicité. Il n’a pas pu démontrer qu’elle serait contraire à l’unicité causale. La spécificité est ici impossible. On comprend le souci d’Aristote. Platon en était lui-même conscient. Il a fait sa propre critique dans le Sophiste. Mais, la conséquence de la négation du monde transcendantal est que la droite et le cercle se trouvent projetés dans le monde expérimental. Dès lors, ces idées ne peuvent plus être absolues. La droite serait limitée ; elle ne saurait être continue. Qu’en est-il de la « droiture » ? On s’en sort par une définition : c’est la plus courte distance entre deux points. C’est le cas extrême de l’absurde où la définition contient la définition. Pourrait-on mieux faire, on tomberait inévitablement sur le syndrome du dictionnaire. Il faut bien commencer par un certain nombre de mots, d’idées, de concepts qui ne seront pas définis : c’est la porte ouverte au système de Kant, à la transcendance. On peut, comme Husserl, multiplier les noms composés et composés de composés. On repousse la limite. La mouche revient toujours se cogner contre la vitre. Le piège se referme. C’est le paradoxe de la pensée. Le raisonnable est de tenter de limiter l’accès aux concepts du monde transcendantal, de limiter le nombre d’idées. Ce sont les catégories d’Aristote et de Kant surtout. L’effort n’a jamais convaincu, peut-être par manque de temps : il y a toujours eu des problèmes plus graves à résoudre. Je dirais qu’aujourd’hui, il n’y a que des problèmes. Je ne m’en attriste nullement. Je pourrais encore penser demain !

 

Les principes de Platon d’identité et d’exclusion, ou de contradiction, sont des théorèmes qui résultent du principe de l’unicité causale spécifique d’Aristote pour autant qu’ils soient limités à la logique formelle. Les absolus sont identiques à eux-mêmes et ils s’excluent mutuellement. L’absence de concepts absolus chez Aristote explique qu’il ait dû reprendre ces deux principes comme des principes séparés, ce qui correspond d’ailleurs à leur usage pratique. Dans ces conditions, ces principes n’ont qu’une valeur probabiliste ou esthétique. La contradiction n’implique nullement l’erreur, comme on le croit généralement, dès lors que l’on n’est pas assuré de l’unicité de la cause. Or, l’unicité n’est jamais prouvée même dans les sciences de la nature.

 

Enfin le principe de simplicité, le fameux rasoir d’Ockham, n’est pas un principe de la logique formelle, mais un principe de l’esthétique. Poincaré s’en est servi pour justifier l’usage d’un univers à trois dimensions. Il n’a pas prétendu en faire une preuve.

 

Les déductions et les inductions sont des processus de second ordre de la logique. Ils se rattachent au syllogisme. La déduction est un syllogisme sans prémisses mineures. En général, les mineures sont implicites, c’est un syllogisme. Les exemples sont faciles à trouver. L’été est là. Grégoire-le-Grand écrivait déjà, en l’an 600, que le climat est déréglé. Ah ! Il n’y a plus de saisons ! Admettons l’énoncé suivant : « le Soleil brille ». J’en déduis l’énoncé suivant « je vais bronzer ». La mineure est implicite. Il y a même deux mineures au moins. D’abord « la peau bronze au Soleil ». Mais il faut encore l’énoncé de la mineure suivante : « je m’expose au Soleil ». Je doute qu’il existe des déductions sans mineures implicites. La déduction n’apporte aucune valeur supplémentaire. La déduction passe directement de la majeure à la conclusion parce que les mineures sont évidentes.

 

L’induction est une possibilité. C’est un syllogisme, ou une suite de syllogismes non-référents. Les concepts utilisés sont de nature relative. C’est le cas des énoncés des sciences de la Nature comme des sciences de l’esprit. Je reprendrais volontiers l’exemple de l’électron planétaire. La majeure s’énonce ainsi : « la loi de l’attraction électrique est la même que celle de la gravitation en ce qui concerne la distance ». On en a déduit directement la conclusion : « les électrons gravitent autour du noyau comme les planètes autour du Soleil ». On peut faire les mêmes remarques que pour la déduction. Il s’agit d’un syllogisme dont les mineures sont implicites.

 

La déduction et l’induction ne diffèrent que par le niveau de probabilité. L’induction a de grande chance d’être fausse. La déduction mathématique est vraie si les concepts utilisés sont vraiment absolus. Nous avons vu que ce n’est pas le cas des géométries non euclidiennes. L’induction s’utilise en mathématiques lorsque l’on suppose le problème résolu pour faciliter la démonstration. L’induction peut échouer.


 

 

 

Chapitre XI

 

LE MONDE MYSTIQUE

 

 

On pourrait penser que la démarche cartésienne ne devrait pas porter sur la limitation de l’accès de l’esprit à l’absolu et à l’infini, mais sur une limitation de ces idées mêmes. L’argument de Descartes repose sur cette idée que Dieu seul peut avoir les qualifications d’absolu et d’infini. Nous autres, hommes, nous serions réduits à ne prendre conscience que d’idées aussi parfaites et aussi grandes que nous voudrons. Nous n’aurions pas accès à des idées absolues et infinies.

 

Cette approche se contredit elle-même. Nous avons l’idée de Dieu infini et absolu. Par là même, il nous est possible de penser l’absolu et l’infini, même si ces pensées ne peuvent se rapporter à la perception sensible. L’approche approximative de Descartes, n’est possible que si l’on confond l’idée de Dieu et l’existence de Dieu lui-même. Sur ce point, Descartes est cohérent avec sa doctrine de l’existence confondue avec l’étendue, avec l’espace. D’ailleurs, les démonstrations cartésiennes de l’existence de Dieu ne sont justement possibles que dans le cadre de cette identité entre l’idée que nous avons de Dieu et Dieu lui-même. Il faudrait alors que toutes les idées aient leur correspondant dans l’existence. La droite, correspondant à l’idée de droite, existerait aussi. Si cette existence est celle de notre univers, alors on retombe sur le système du Sophiste de Platon. Les choses seraient des copies des idées. Nous voilà renvoyés au Protagoras. Or, le Socrate du Protagoras rend cet univers impossible. S’il est d’une autre nature, comment pourrions-nous le connaître ? Par un autre mode de perception, lui aussi rattaché au monde des idées ? Il n’y a qu’un seul domaine de la pensée où un tel univers puisse trouver sa place : la religion. Le mode de perception de l’univers divin est la révélation. Et, selon l’image consacrée, la révélation s’adresse au cœur de l’homme.

 

Le philosophe se trouve ici sans voix. L’univers divin, l’univers mystique, emporte tout et la pensée humaine d’abord. Dieu est l’Etre, sans le néant ; l’Eternel, sans le temps ; l’Infini, sans l’espace. Il est, aussi bien, Présence. Il est le Bien, sans le mal ; le Vrai, sans le faux. Il est la Vie, sans la mort. Il est l’Inexprimable d’abord ; tous ces mots : être, un, éternel, infini, absolu sont des mots d’hommes. Ils expriment, ils restituent des pensées d’hommes.

 

Le disciple de Bacon et de Hume acceptera, peut-être, de ne point rejeter d’emblée cet univers divin ou mystique. Il voudra examiner. Il s’étonnera d’abord que Dieu ait pu créer notre univers, abysse de drames, vallée de larmes, alors qu’Il aurait eu sous la main son univers parfait, celui dont, justement, l’homme rêve. Il admettra que les voies du Seigneur restent insondables. Il acceptera que les vieilles femmes et les esprits simples puissent se consoler des misères de ce monde en imaginant pouvoir un jour accéder à un hypothétique paradis. Pour lui, et il en reste là, l’univers mystique ne relève pas de l’expérience et ne présente qu’un intérêt historique ou, au mieux, spéculatif.

 

Ce même disciple de Bacon et de Hume s’étrangle à présent en entendant parler de résurrection, et de miracles accessoirement. Encore, s’il ne s’agissait que d’esprit ! Spéculation pure, bien sûr ! Le Ressuscité est os et chair. Le pain multiplié rassasie. Insensé ! La raison s’oppose de toute la force des principes de la physique, de la chimie, de la biologie à une telle éventualité. Un Ressuscité serait déjà un paradoxe sans fond ; des milliards de ressuscités, une folie sans borne. Le miracle, une illusion collective. Quant à se nourrir de ce pain, ce serait de la parapsychologie. La science dit non.

 

Mais, la foi ne demande rien à la science. Quand bien même serait-on assuré de l’exactitude des théories scientifiques, multiples, variables et parfois contradictoires, si ce n’est incohérentes, elles n’apportent rien en dehors de leur objet. Leur objet est la connaissance des rapports des choses entre elles.

 

Le philosophe, à présent, ne voudra point admettre ce mélange des choses, des idées et de l’âme. C’est bien ce que signifie résurrection et miracle. Il rit encore, en lui-même, de la phrase de Sartre : « le néant porte l’être en son cœur ». Les choses perçues sont de ce monde. Les idées appartiennent au monde transcendantal. Les âmes relèvent de l’univers mystique. Si tout doit se mêler, que deviennent alors la raison, la pensée ?

 

Mais, la foi ne demande rien au philosophe. Quand bien même la philosophie, avec ses mondes séparés, serait la vérité, elle n’est rien en dehors de son objet. Son objet est la pensée humaine. Parler de l’univers mystique ou divin est en soi une pensée d’homme seulement. Tout comme, d’ailleurs, parler du monde des idées et parler de notre univers. L’existence de Dieu ne peut être qu’un acte de foi qu’il faut sans cesse renouveler pour la conserver. Il faut refaire, à chaque instant, le pari de Pascal. Ce n’est plus alors un pari. Pascal demande un acte de raison, une sorte de calcul. Il s’agit du cœur. 

 

On se moque du philosophe qui vient affirmer sa foi en Dieu. Dieu est une invention des hommes, c’est bien connu. La logique est vraiment merveilleuse ! Au reste la logique ne serait plus utile. L’expérience démontre, nous dit-on, que les principes de la logique n’ont plus leur place. Inclinez-vous, ignorants, c’est la science qui passe !

 

On a tenté de rationaliser l’enseignement en éradiquant toute forme d’enseignement religieux. La doctrine marxiste s’est précipitée dans le vide ainsi créé, comme la mer déchaînée dans les polders aux digues rompues par la tempête. Un organisme, isolé longtemps de toute contamination, meurt au premier contact avec la nature. L’enseignement laïc s’est étranglé dans les entrelacs du matérialisme dialectique.

 

Le principe de laïcité de l’enseignement d’Etat devrait préserver la liberté de chacun : liberté de ne point croire ou de croire en Dieu ; liberté de choisir sa religion ; respect des croyances des autres. Or, que s’est-il passé ? La doctrine marxiste a été enseignée dans des établissements de l’Etat. Aveuglés par la foi nouvelle, sentier lumineux du matérialisme dialectique, les marxistes ont tenté de forger, de forcer plutôt, les esprits à leur vision, au sein même des structures des nations.

 

Laïc, l’enseignement marxiste ? Quelle hypocrisie ! On se joue des mots ! On se moque des citoyens ; on les écrase aussi bien. Au nom d’une juste liberté de choisir, on a laissé les marxistes déformer une multitude d’esprits à l’absurde dialectique et à l’illusion matérialiste. On voit partout le désastre, l’horreur que laissent les marxistes derrière eux. On ne mesure pas encore bien, dans le confort, le progrès, la vitesse qui nous portent et nous entourent, le néant moral et intellectuel qu’ils laissent au fond même de nos esprits !

 

Ce n’est pas que la laïcité de l’Etat soit une mauvaise chose. Bien au contraire. Il faut la juger fondamentale au sens premier du terme. Mais en voulant ignorer le fait mystique, on expose l’Etat à l’entrisme des inévitables doctrinaires. Au reste, je n’ai pas la recette pour s’en protéger. C’est d’ailleurs l’éternelle histoire du coffre-fort et du voleur. Le voleur finit toujours par ouvrir le coffre-fort. Les moyens dont il dispose progressent au même rythme que la sécurité des coffres-forts. De même, la loi finit toujours par être détournée. Ce qui n’implique nullement de renoncer à l’améliorer.

 

Que dit le philosophe ? Il n’y a pas de civilisation sans croyances. L’homme ne peut vivre sans foi. Il n’y a jamais eu de siècles athées, et d’autres qui seraient mystiques. Il n’y a qu’une question : montrez-nous votre veau d’or !

 

Le XVIIIe siècle a adoré la raison. Le XIXe siècle a adoré le progrès. Le XXe siècle a adoré la science, et, en premier lieu, le marxisme scientifique et ses prophètes Marx, Engels, Trotski, Lénine et Mao.

 

Ce n’est pas votre cas, je sais bien ! Quelle est votre foi ? Vous n’en avez pas ? Vous croyez vraiment ? Le scepticisme et le relativisme sont des croyances très répandues de nos jours ! Socrate nous écoute. Il sourit. Refuser de croire, c’est croire aussi. Je joue avec les mots ?

 

Ah ! Ce n’est pas cela qui vous gêne. Qu’ai-je encore écrit qui vous arrête ?

 

Le monde matériel, le monde transcendantal et le monde mystique sont séparés du point de vue de la philosophie. C’est ce que j’ai appelé la séparation hégélienne. Mais, l’univers divin emporte tout. Le premier sujet de la théologie, le premier objet du monde mystique, est la Création. Le monde divin, mystique, comprend tout. Ah ! Je vois ce qui vous trouble. Le néant, le temps, l’espace, le vrai appartiennent au monde transcendantal. Ce sont des idées. L’idée de néant se confond avec le néant ; l’idée de temps avec le temps ; l’idée d’espace avec l’espace ; l’idée de vrai avec le vrai. Il n’y a pas de réalité, derrière ces idées, autre que le contenu de ces idées. Si le monde transcendantal est emporté par le monde mystique alors le néant, le temps, l’espace, le mal, le vrai appartiennent à cet univers total qui comporte le monde matériel, le monde transcendantal et le monde mystique.

 

C’est vrai, ce n’est pas logique. J’ai bien une réponse. Elle est très mauvaise, peut-être. En écrivant que l’univers divin comprend tout, je me place au-dessus de cet univers même. Je lui attribue une qualité. Voilà une prétention absurde. La séparation des mondes mystique, transcendantal et matériel est une nécessité pour la pensée humaine. Les modes d’acquisition sont propres à chacun : la révélation va au cœur ; la conscience, à l’esprit ; la perception sensible, au cerveau. L’esprit humain ne peut pas, de lui-même, définir la transcendance, moins encore le divin.

 

Si ce n’est « de lui-même », comment le pourrait-il ? Parce qu’une chose impossible à la pensée humaine n’est pas, pour autant, absolument impossible. Je ne réponds pas à la question ? C’est vrai. Je vous ai parlé du bien, de la morale. Ai-je dit d’où viennent les fameuses valeurs ? Vous ne m’avez pas interrogé alors. Il s’agit ici de philosophie. Le philosophe s’arrête. L’alpiniste est arrivé. Il croque quelques grains de raisin sec. Il boit quelques gorgées de café sans sucre. « Ayant chassé le désir de boire et de manger », il lève le regard un instant. L’instant se prolonge. Il est saisi d’admiration devant l’immensité du paysage. Il le connaît déjà pourtant.

 

Si le système que je viens d’exposer peut sembler un peu complexe, c’est que j’ai ajouté ce que je pense du mode d’acquisition des notions. Le domaine mystique ne doit pas être considéré comme une partie de ce système. Il ne concerne pas la philosophie. Ceci étant, c’est bien avec un langage humain, avec une pensée humaine, avec la raison que nous parlons de la religion. Bien plus, une part des valeurs est apportée justement par la révélation, par la religion. Le monde mystique est un univers du cœur et non de l’esprit. Aussi, les valeurs morales existent en tant qu’idées, même pour un homme qui n’aurait pas la foi. La foi renforce et complète ces valeurs morales naturelles, si j’ose ainsi m’exprimer.

 

La loi du talion, par exemple, a été ainsi historiquement, c’est-à-dire à un moment de l’histoire humaine, rejetée par la foi chrétienne. Elle était pourtant une valeur de base depuis que l’homme existe. Elle l’est encore pour beaucoup.

 

On pourra ici m’attribuer une habileté diabolique et m’accuser d’avoir bâti un système permettant d’intégrer logiquement cette évolution des valeurs. Cette logique n’est qu’une apparence. Je ne limite pas ma foi à la logique ; à la logique humaine. Je crois aussi que l’ouvrier de la dernière heure recevra autant, et davantage aussi bien, que celui de l’aube, bien qu’il n’ait travaillé qu’une heure solaire et celui-là douze. Comment remplacer les valeurs morales relatives à la Justice et l’Egalité par une telle disposition ? Aucune expérience, aucun exemple, ne pourra jamais nous permettre d’acquérir une telle règle. Elle est en contradiction absolue avec les grandes idées de Justice et d’Egalité. Elle enfreint l’idée même de Charité. Elle apparaît d’abord comme un profond mépris de ceux qui se trouvent, par les circonstances, être nos employés. Même le plus démuni se trouve dans cette situation en achetant son pain. Le boulanger travaille pour celui qui apporte sa pièce.

 

La parabole ne concerne nullement, comme on le sait bien, les rapports entre les hommes. Dieu seul peut nous parler ainsi. Elle concerne le rapport de Dieu avec chaque homme, avec sa conscience. Ce rapport n’est nullement celui de la logique humaine. Ce rapport est un absolu, si l’on peut dire. Il relève du mystère divin. Cette parabole est un paradoxe pour la pensée humaine. L’image du mystère du monde mystique dans le monde transcendantal est l’absolu pensé par l’homme. On peut dire que le mystère est paradoxal comme l’absolu. S’il est vain de vouloir légiférer dans l’univers des idées, dans l’absolu, a fortiori est-il absurde de vouloir raisonner sur les pensées divines. Il faut écouter et croire.

 

Bien loin de penser que j’aurais pu vous montrer comment les valeurs nous viennent à l’esprit, je suis convaincu que la loi du talion n’est pas une valeur morale absolue. C’était une règle de l’éthique, une loi humaine. Cette règle n’était qu’une règle pratique, approximative. Il reste une question sans réponse. Comment cette loi, prise de manière contingente, et donc approximative, a-t-elle pu être tirée des perceptions ? Elle pourrait, bien entendu, venir seulement de l’enseignement ; dans ce cas, d’où le maître l’aurait-il apprise ? De la tradition ? D’où vient la tradition ? Il faut bien un début. La mode est de dire que nous sommes programmés ainsi. La programmation est liée à la technique des ordinateurs, qui, dès à présent, apparaît comme inadaptée pour représenter le fonctionnement du cerveau. On peut l’étendre et lui donner un sens plus général.

 

L’homme à la chasse, la femme à la caverne. Encore que l’on s’expose à des déconvenues. On découvre aujourd’hui que les lionnes chassent. Pourtant, la démarche est séduisante et je la crois assez exacte. La nécessité qui s’est imposée pendant des millénaires, conditionne certainement encore certains de nos actes et certaines de nos perceptions.

 

Il ne s’agit ici que d’acquisition de notions limitées et relatives. On peut parler, en ce sens, de valeurs innées. Et encore, ce ne sont que des valeurs indéfinies au sens de Descartes. Nullement de cette tendance à l’absolu qui caractérise les idées. Où est le début de l’absolu ? Il ne peut nullement sortir des perceptions ; dès la première pensée, la perception est jugée. Vous voyez bien ! On n’en sort pas ! Comment mettre l’infiniment grand, et l’infiniment petit aussi bien, dans un espace aussi petit, ou aussi grand, que le cerveau humain ? On peut concevoir que la programmation des êtres vivants comporte des valeurs relatives de l’éthique. Ces valeurs de base seraient ensuite modifiées, améliorées sous la pression de la conscience. La législation et sa jurisprudence procèdent de cette approche. On laisse entier le problème de l’origine de ces valeurs éthiques. Il faudrait montrer le programme du programme, ou, si l’on veut, désigner le programmeur. Il n’y a pas davantage d’issue que pour la causalité. Mais alors, d’où vient la pression de la conscience ? Que penser de l’origine des valeurs morales, absolues par essence ? Comment faire entrer l’absolu dans le programme ? L’infini ? Le continu ?

 

Un élève zélé de Socrate remarquerait que la loi chrétienne, étant prise pour loi comme les autres, pourrait être ajoutée simplement aux règles éthiques. Ce ne serait qu’une loi de plus. Oui, mais quelle loi ! Il serait plus facile au géomètre d’atteindre les bouts de sa droite, qu’au saint homme d’entrevoir le souverain bien, extrémité de cette loi morale. Cette loi est inconnaissable dans sa plénitude ; elle est au-delà même de l’absolu. Nul ne peut prétendre respecter absolument cette loi chrétienne. La loi chrétienne est d’abord une loi morale. Le contenu de la partie de cette loi qui nous pousse à la perfection, sans limites, ne peut pas s’écrire. Mais, il y a une autre réponse : l’attente chrétienne est d’une autre nature que la seule tension de l’idée de morale du monde transcendantal. Il faut aussi un contenu des règles de la morale. Elles relèvent de ce que la séparation hégélienne conduira à appeler le cœur, en tant que moyen de perception de la révélation. Le théologien nous expliquera que la révélation parvient au cœur, et à l’esprit enfin, par les perceptions : c’est le mystère de l’homme. Comme les valeurs morales, le libre arbitre ne peut en aucune manière résulter des seules perceptions sensibles d’une nature enchaînée, ici, par une apparente nécessité, mais, là, déchaînée dans une apparente indétermination stochastique. Le libre arbitre ne peut pas davantage être autosuggéré par une raison retournée sur elle-même qui ferait surgir le principe de la Liberté d’une confrontation entre le bien et le mal, entre le déterminisme et le probabilisme, fondement même de la dialectique des contraires de Hegel. Il faut juger, choisir, c’est-à-dire avoir déjà cette Liberté ! C’est le paradoxe de l’homme. Hegel agite ses contraires comme des marionnettes. Il tire les ficelles, il choisit pour vous ! Comme les valeurs morales, le libre arbitre ne peut provenir que du monde mystique et se découvrir, par la révélation, au cœur de l’homme. C’est le mystère de l’homme.


 

 

Table des matières

 

 

                                                                                   page

Chapitre   1          Le monde expérimental                        

 

Chapitre   2                      L’apparence                                      

 

Chapitre   3                      Les noms                                            

 

Chapitre   4                      Les idées                                           

 

Chapitre   5                      Le monde transcendantal                   

 

Chapitre   6                      L'absolu                                            

 

Chapitre   7                      Les concepts                                     

 

Chapitre   8                      L’entendement                       

 

Chapitre   9                      Les énoncés                                      

 

Chapitre 10                      La logique                                         

 

Chapitre 11                      Le monde mystique