LE SUICIDE

DU

PROLETARIAT

 



 

Jean de Climont

 

 

 

LE SUICIDE

DU

PROLETARIAT

 

 

 

 

© Editions d'Assailly, 2004, 2011, 2017

ISBN  9782902425044

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

 

                                                                                             

Chapitre 1                  L'accumulation du capital                    

Chapitre 2                  Les classes de la société                      

Chapitre 3                  Les catégories                                     

Chapitre 4                  Les contraires                                     

Chapitre 5                  La fin                                                

Chapitre 6                  L'aliénation                                       

Chapitre 7                  Le matérialisme                                

Chapitre 8                  L'apocalypse                                     

 

Bibliographie                                                                       

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

Chapitre premier

 

L’accumulation du capital

 

 

 

 

Le processus d’accumulation du capital de Marx repose sur sa théorie de la plus-value. La plus-value serait le prix du surtravail non payé au prolétaire. Le salaire payé par le capitaliste correspondrait au strict renouvellement de la force de travail. Il ferait travailler le prolétaire largement au-delà de ce strict nécessaire. Le surtravail est ce temps de travail supplémentaire. Le capitaliste extorquerait au prolétaire le prix de ce temps de travail non payé. Le capitaliste empocherait la plus-value.

 

L’industrie met sans cesse sur le marché des marchandises nouvelles. Les progrès de conception et l’automatisation des usines réduisent la quantité de travail nécessaire à leur production. La valeur d’échange de ces marchandises nouvelles est relativement faible. Je comprends que cette marchandise s’impose en remplacement des marchandises anciennes de même usage. Le problème est que le fabricant de cette nouvelle marchandise peut jouer. Il peut fixer un prix assez élevé pour que le remplacement des marchandises anciennes ne soit pas rentable. Un tel fabricant ne vendra sa marchandise que dans la limite des besoins nouveaux. L’ancienne marchandise restera utilisée tant que le remplacement ne sera pas rendu nécessaire par la vétusté des moyens de production et d’utilisation. Le fabricant peut aussi baisser son prix pour accélérer le remplacement des anciennes marchandises. Il le fera dans la proportion qu’il désire donner à son propre développement.

 

Un jour ou l’autre, ce fabricant perdra sa position de monopole. La concurrence des autres capitalistes l’obligera à baisser son prix. Le nouveau produit s’imposera. On sera, alors, dans un nouvel état stationnaire où la valeur d’échange ne dépend que de la quantité de travail humain.

 

Le premier objectif du libéralisme est de contraindre les acteurs économiques à la libre concurrence et donc à la baisse des coûts et des marges. Le libéralisme n’est pas, comme on veut le faire croire, une liberté totale de faire n’importe quoi. Bien au contraire, c’est d’abord une lutte permanente contre les cartels, les monopoles, les ententes, qui viennent entraver la libre concurrence. Le libéralisme est, avant tout, une discipline. Le relativisme a envahi tous les aspects de la pensée, au moment où les régimes totalitaires communistes s’effondraient. La fin des dogmes socialistes a provoqué le retour en force du libéralisme, d’abord contre les monopoles d’État, et les privilèges qui en résultent. La coïncidence entre ces deux mouvements a conduit à associer au libéralisme une absence de toute règle. On agite le fantôme du capitalisme sauvage. Chacun ne songerait qu’à son intérêt personnel avec une violence en proportion du pouvoir que semble conférer la richesse. C’est un profond contresens.

 

L’action constante des États libéraux pour garantir partout la plus large concurrence serait incompréhensible. Le libéralisme est d’abord une contrainte économique. L’objectif du libéralisme est de protéger les hommes des abus du capitalisme. Trois quarts de siècle d’amalgame publicitaire marxiste ont conduit à une aberrante inversion de la signification et de la portée du mot même. Le libéralisme se trouve associé, dans la plupart des esprits, à un retour aux pratiques du capitalisme sauvage qui, justement, ne connaissait pas la contrainte libérale. Le libéralisme est, avant tout, une réaction contre le capitalisme sauvage.

 

Les faits montrent que le libéralisme a des limites. Ce sont les frontières entre les États et les ententes entre producteurs. Dans un pays, le gouvernement peut interdire les ententes, mais il est plus difficile de s’opposer aux ententes internationales. Le pétrole est singulièrement sensible. Il conditionne aujourd’hui le fonctionnement des économies. Or, sa valeur peut conserver fort longtemps un niveau sans aucun rapport avec le travail nécessaire à sa production. Par défaut d’autres produits utilisables pour les transports, cette valeur peut aussi être beaucoup plus élevée que celle des sources d’énergie concurrentes. Ce niveau de prix entraîne des profits monstrueux. Ces profits sont une source fondamentale du capital. La doctrine théorique de Marx serait juste si les économies étaient essentiellement stationnaires et ne traversaient qu’exceptionnellement des périodes de changement. En réalité, le changement est permanent. Il n’a pas toujours lieu dans le même domaine. Il y a en permanence des changements qui permettent, dans des secteurs entiers de l’économie, de fixer des prix sans rapport avec le travail nécessaire à la production. C’est le principe même de la théorie du profit d’Adam Smith entièrement contraire à la théorie marxiste.

 

Des ententes et des cartels peuvent faire perdurer des situations de quasi monopoles. Ainsi, par exemple, la valeur de la marchandise pétrole n’a strictement aucun rapport avec le travail nécessaire à son extraction et à son traitement. Son prix reste fixé par les plus gros États producteurs. On peut utiliser l’énergie nucléaire pour produire de l’électricité, mais on ne peut pas remplacer le pétrole pour faire tourner les réacteurs des avions et les moteurs des camions.

 

Dans ses analyses dialectiques, Marx distingue deux formes de la valeur, la valeur qualitative et la valeur quantitative. L’une est subjective et l’autre objective. Marx place la valeur de l’énergie disponible dans la Nature dans la partie subjective : la valeur d’usage. Il évacue, à deux reprises au moins, dans les deux premiers chapitres du Capital, la notion d’énergie disponible dans la Nature, sous forme de chute d’eau, par exemple. Il y a une énergie disponible de manière beaucoup plus frappante sous la forme de la lumière solaire indispensable à la photosynthèse, à la vie. Cette valeur étant subjective, il la nie, il l’écrase par la valeur objective, la valeur d’échange. Bien sûr, cette énergie est, en théorie, accessible à tout le monde. Bien plus que le pétrole. En réalité, seuls ceux qui les exploitent peuvent en tirer profit. Cette énergie remplace du travail humain. Les prix des produits qu’ils en tirent sont inférieurs à ceux qui résulteraient du travail humain exclusivement. Ceux qui peuvent les exploiter sont les propriétaires des terres ou des moyens de transformation. Ce serait le mécanisme honteux de la propriété bourgeoise des moyens de production.

 

Marx nous propose une analyse des mécanismes de la société capitaliste. Or, la société capitaliste repose sur le principe de la propriété privée, en particulier des moyens de production. On ne peut pas proposer une analyse de la société capitaliste en commençant par rejeter ses principes. Il faut considérer la société capitaliste dans le cadre de la propriété privée des moyens de production. Si, après analyse d’une telle société, on est conduit à prévoir des conséquences catastrophiques et un effondrement final inéluctable, on pourra alors remettre en cause ses principes mêmes. Il faudra proposer autre chose, si tant est que cela soit possible, puisque, aussi bien, la propriété est une notion passablement idéaliste. Un titre de propriété n’est qu’une convention. Les faits montrent que le comportement d’un directeur d’entreprise peut ne pas différer de celui d’un propriétaire. Si le propriétaire est l’État, le dirigeant n’en a, le plus souvent, que davantage de pouvoir. On peut imaginer le pire. Or, le pire est arrivé chez les Soviets communistes.

 

La valeur du pétrole est arbitraire et sans aucune signification. Je mets en cause l’analyse marxiste de l’accumulation du capital dans le système capitaliste. L’analyse marxiste est ici en défaut. Le propriétaire de champs de pétrole, État ou particulier selon les pays, tire des profits énormes de la seule possession des gisements. Ces profits ne viennent nullement d’une exploitation des prolétaires. Ils résultent du seul fait d’être propriétaire. La propriété est la source essentielle du profit. Les faits montrent que les concentrations de capital proviennent toutes, sans exception, des formes très variés de propriété.

 

Rockefeller devina l’importance que le pétrole allait prendre. Il commença sa fortune avec le pétrole lampant. C’était le temps des lampes à pétrole, plus pratiques que les chandelles et les bougies. Il tira profit de coûts de production et de distribution plus faibles que ceux des produits concurrents. Les produits concurrents ont fini par disparaître et le pétrole lampant s’est lui-même effacé devant l’électricité. Il a eu le temps d’accumuler des milliards de dollars. L’accumulation porte sur la partie du profit qui vient en excès du profit obtenu avec des capitaux placés dans des moyens de production des produits anciens. Une fois encore, dès que l’exploitation d’un nouveau produit se généralise, la concurrence vient réduire inévitablement les marges. Il n’en reste pas moins que la fortune de Rockefeller s’est édifiée, non pas sur l’exploitation du prolétariat, mais sur une initiative, une invention pourrait-on dire. Il a eu, le premier, l’intuition du développement de la consommation de pétrole. Il en a tiré un profit fabuleux. L’intuition est essentiellement une propriété individuelle.

 

Mon analyse est que la propriété de l’invention, au sens le plus général, a été, est et sera toujours la source, que j’ose qualifier d’exclusive, de l’accumulation du capital. Et là-dessus, je vais être intarissable. Je commence par l’idée la plus géniale. Elle revient à Jules César. Lors de son départ pour la Gaule, ses dettes étaient romaines, si l’on peut dire : quarante millions de sesterces. Que représente une telle somme ? Je ne connais pas l’équivalent en euros de cette monnaie. Le sesterce pesait environ 700 grammes d’argent. César et Pompée venaient de la créer, en lui donnant le nom d’une ancienne monnaie romaine, mais avec un poids d’argent inférieur de 15 %. César devait plus de 28 000 tonnes d’argent métal, mais j’ignore le pouvoir d’achat d’une telle somme. À titre de comparaison, la dette de Marc-Antoine, au moment de l’assassinat de César, s’élevait à huit millions de sesterces seulement ; quelques mois plus tard, sa fortune était évaluée à 135 millions de sesterces, tirés des caisses de l’Etat. Les quarante millions de dettes César ont longtemps été proverbiaux.

 

Pourtant, l’homme qui franchit le Rubicon à son retour des Gaules était le plus riche que l’on n’ait jamais vu sur Terre. Pourtant, il avait distribué tout l’or et l’argent des Gaulois à ses légionnaires, chacun ayant reçu, en outre, un esclave gaulois. Ils le lui rendirent non pas seulement par leur fidélité, mais par une véritable dévotion. C’était déjà beaucoup sur la voie du pouvoir et de la fortune. Point d’or ni d’argent. Non ! Il ne s’agissait pas de terres qu’il se serait appropriées. Point de palais non plus, ni même de villes. Non ! Il réalisa un coup de génie qui valut l’empire à cinq générations de la gens Julia, tant fut étendue la richesse dont ils héritèrent. À chaque succession, le Sénat se réunissait. L’or pleuvait ; un Julius régnait. Néron enfin hérita. Le Sénat se réunit à nouveau. Néron avait encore beaucoup d’or, énormément d’or ; il régna. Il est d’ailleurs probable qu’après être dramatiquement tombé devant l’afflux d’or gaulois, le pouvoir d’achat de l’or était remonté. La fortune de Néron était encore énorme. Il se fit construire l’extraordinaire Maison Dorée. Il dépensait sans compter. Cela ne pouvait suffire à épuiser l’immense trésor. Un jour, Rome brûla, une fois encore. Il fallut reconstruire. Néron exigea de larges rues, bordées d’arcades pour la circulation séparée des chars. Les Romains ne voulurent point payer : il paya ; ni réduire l’étendue de leurs maisons : il les indemnisa. Néron ne vit point l’achèvement de son œuvre ; on le trouva suicidé dans une remise de banlieue ; le trésor des Julii était vide.

 

Après sa campagne des Gaules, Jules César ramena à Rome un million d’esclaves. Il se réserva le produit de la vente. Ce fut l’origine de l’énorme fortune des Julii. En proportion du produit annuel de l’Occident d’alors, la fortune de Jules César reste certainement inégalée. Il faut ajouter à cela qu’en 49 avant Jésus-Christ, César mis ses propres esclaves à la garde du trésor de l’État où il piocha sans retenue. À sa mort, sa fortune personnelle fut évaluée à 4000 talents, soit plus de 100 tonnes d’or qu’il faut comparer aux 2000 tonnes au total qui auraient été extraits globalement dans le monde jusqu’à son époque. On peut préciser que 5 300 tonnes d’or ont été extraites au total avant l’an 1500, 4 700 tonnes entre 1500 et 1850, et le reste du stock actuel, 157 466 tonnes, entre 1850 et 2013.

 

Aussi loin que l’on remonte dans le temps, on ne trouve aucune confirmation des thèses de Marx sur le processus de l’accumulation initiale. Aujourd’hui, l’accumulation la plus honteuse provient du trafic de la drogue et de toutes les formes de contrebande. Les cartels boliviens, les trafiquants du triangle d’or, les mafieux mexicains, les Afghans, les Rifains, les Maliens font preuve d’une imagination sans cesse renouvelée pour fabriquer et acheminer leur production dans le monde entier. C’est la forme extrême de la contrebande. La vente de leur produit est interdite dans la plupart des pays. Les profits sont au-delà de l’imagination et en proportion des risques. Cette sinistre activité n’est pas nouvelle. La société Jardine-Matheson existe encore. Bien sûr, elle a quitté Hong Kong. Elle s’était spécialisée, au début du siècle dernier, dans le négoce de l’opium en Chine, un peu forcé par des interventions armées des Occidentaux. Toute tentative des États pour entraver ce commerce honteux provoque des soulèvements très violents. On a pu le mesurer en Île-de-france lors de l'interruption quasi totale du trafic des Rifains par Gibraltar, en 2005. On a compté 8 973 véhicules brûlés pendant les émeutes. Le même phénomène s’est produit en Suède en 2013 après l’intervention de l’Armée Française au Mali pour couper une autre source d’approvisionnement de la drogue. Plus de 200 véhicules ont été brûlés dans les banlieues de Stockholm par des Maliens, immigrants majoritaires dans le pays.

 

Aux Etats-Unis, la contrebande de l’alcool, pendant la prohibition, a été la source de fortunes considérables. Du côté des producteurs canadiens, qui agissaient en toute légalité, on trouvait, par exemple, les Bronfman, fondateurs de la société Seagram. Du côté des distributeurs américains, là franchement contre le droit, les Kennedy.

 

En France, on a oublié les énormes fortunes édifiées en quelques années par quelques très jeunes négociants de Strasbourg, au début du Premier Empire. L’un d’eux, Georges Humann, devint ministre des finances de Louis-Philippe. Il s’agissait de faire passer le Rhin à des denrées et produits coloniaux venant d’Angleterre par Amsterdam et Rotterdam. Le roi de Hollande, Louis Bonaparte, ferma les yeux pour favoriser ses sujets qui le lui rendirent. Il s’attira enfin les foudres de son frère Napoléon. De l’autre côté de la Manche, en Angleterre, cinq frères, les Rothschild, organisaient les livraisons. Les profits furent considérables. Ces produits n’étaient pas interdits. Ils étaient lourdement taxés. Curieusement, les anciennes maisons protestantes de Strasbourg répugnèrent longtemps à se mettre de la partie. Quand elles arrivèrent, les marges commençaient à baisser, puis furent laminées par la terrible crise financière de 1811. Malheur à ceux qui ne virent point à temps la fin du pactole. Il fallait faire l’avance des cargaisons.

 

Je n’ai pas fini avec les dizaines de milliards d’euros ou de dollars. Nous en sommes à ce niveau de fortunes. Je vous mets au défi de trouver une telle fortune établie sur la plus value telle qu’elle est définie par Marx. On constate exactement le contraire. Le laminage des marges conduit inexorablement les fortunes à la disparition, hâtée le plus souvent par les erreurs, les rêves, les partages, parfois du vivant même de l’auteur de la fortune. L’obstination des héritiers à rester aux commandes de leurs affaires est le moyen le plus sûr pour disparaître. C’est ce qui est arrivé aux légendaires Wendel en Lorraine et aux Dietrich en Alsace. Les Peugeot ont-ils compris enfin ? 

 

Les milliardaires suivants tirèrent leur fortune de la spéculation. À tout seigneur, tout honneur. Je commence par le Régent, l’oncle du très jeune Louis XV. Le système de Law, c’est lui. Le Régent a fait appel à Law, un banquier écossais véreux, certes, mais plein d’imagination. Avec l’aide de Law, le Régent a lancé l’expérience du papier-monnaie, un siècle trop tôt. Avait-il pressenti le profit ? Il fut énorme. Son fils put acheter d’immenses terrains en plein Paris et faire reconstruire le Palais-Royal, entre autres palais, des riens en comparaison. Derrière le Régent, ce fut une foule. En 1720, plus de la moitié des forges, des cristalleries, des papeteries et autres usines de France et de Navarre changèrent de mains. Des centaines de châteaux furent édifiés. Autant d’hôtels particuliers reconstruits dans toutes nos villes.

 

Ceux qui tentèrent la chance à contretemps furent ruinés. Le cours forcé des billets, à la fin de la Compagnie des Indes de Law, comme celui des assignats plus tard, ruina de nombreux prêteurs. Tous n’étaient pas des spéculateurs. Il fallait bien placer son argent pour vivre. Je trouve assez plaisante la sollicitude de Marx pour ces familles renvoyées à leur condition initiale. Les communistes, partout où ils ont pris le pouvoir, les ayant entièrement dépossédées, les ont éliminées comme potentiellement contre-révolutionnaires : « ei son Tiranni che dier nel sangue, e nell’aver di piglio » : ce sont des tyrans qui ont dépouillé leurs sujets de leurs biens et se sont baignés dans leur sang. L’enfer soviétique a peu à envier à l’enfer de Dante.

 

Après le Régent, passons à son petit-fils. Quelques mois après avoir voté la mort de son cousin Louis XVI, Philippe Egalité acheta dans l’enceinte des Fermiers Généraux, la limite de Paris de l’époque, un immense terrain. L’actuel parc Monceau n’en est que l’ultime lambeau, rescapé des spéculations ultérieures. Il fit construire un nouveau château en son centre. Le tout fut payé à terme en assignats, alors dévalués. Le cours était forcé. Quelques forges en Normandie et en Haute-Marne et quelques forêts complétèrent le tableau de chasse. Une misère, il est vrai, devant l’illustre ancêtre déjà évoqué. Ses descendants, les Orléans, sont restés les plus gros propriétaires fonciers de France jusqu’au fils adoptif du duc de Guise, Henri dit le Comte de Paris. Il s’est ruiné en entretenant, dès 1936, un quasi cabinet ministériel privé en vue de se faire appeler au pouvoir.

 

Je continue ma litanie des milliardaires. Des milliardaires en trente jours. C'est la durée de la traversée de l’Atlantique à la voile. Une cargaison d’esclaves : la fortune. Le père de Chateaubriand se retira des affaires à la quatrième traversée et acheta Combourg. C’était le XVIIIe siècle. Le siècle d’or tant regretté par nos pauvres marxistes ; c’était avant l’industrialisation, avant le profit capitaliste. Les fortunes d’alors avaient sans doute une pureté incréée ? Combien de ducs, combien de marquis, combien de comtes puis de barons ont ainsi mis la main à l’horreur ? Tous ne naviguaient pas, bien sûr ! Le financier qui assure la cargaison a sa part du profit ; elle est en proportion du risque, c’est-à-dire sans égal pour l’époque.

 

Depuis les édits de Louis XI, les assurances maritimes, dites à la grosse aventure, sont au même rang que les forges. Non seulement, elles sont autorisées à la noblesse, mais elles en sont aussi une source essentielle. Fortune faite, on acquiert une charge parlementaire ou un brevet de colonel. Dans la foulée, on se paye un titre. De quoi vivaient les Names des Lloyds ? De l’assurance maritime, tout le monde sait cela. Quelle est la plus lucrative ? La plus risquée bien sûr. On reste entre gens du beau monde, dans les salons dorés de Londres et de Paris, en écoutant religieusement Berkeley, Hobbes et Hume, Voltaire, Diderot et d’Alembert. Le quart des esclaves meurent dans les cales des négriers. Doit-on ici, avoir une pensée émue pour les faillis, victimes d’un naufrage, d’une mutinerie, d’une épidémie ? Les pauvres ! On vend l’hôtel à Paris, Rouen, Saint-Malo, Nantes, Bordeaux ou Bayonne et le château pour l’été. On vend les tableaux et les meubles. On perd le titre même ; l’horreur enfin !

 

Robert Heilbroner, un économiste marxiste américain célèbre, a écrit : « comment le XVIIIe siècle, si doux et si fin, a-t-il pu laisser la place à l’horreur industrielle ? ». Je ne trouve pas de mots pour qualifier un tel aveuglement.

 

Revenons aux milliards d’euros. Trente jours, étaient aussi le principal délai des positions en Bourse. Soros devient milliardaire en trente jours en jouant contre la livre sterling. Il perd un peu sur le yen. Il se refait sur le mark. Coup double ensuite sur le cuivre. Il est beaucoup moins bon, plus tard, en pariant contre l’euro !

 

Toutes ces fortunes ont-elles eu, à aucun moment, recours à l’exploitation du travail ? Mettre sa fortune dans les entreprises industrielles, voilà le moyen le plus sûr de la réduire à néant à plus ou moins long terme. Un Rothschild aurait dit : « il y a trois manières de se ruiner : le jeu, les femmes et les ingénieurs. La première est la plus rapide, la seconde la plus agréable, la troisième la plus sûre ».

 

En sept jours, ai-je dit aussi ? Il n’en fallait pas plus pour acheter un appartement de deux cents mètres carrés à Londres, Paris ou New York, puis pour signer la promesse de vente du même appartement avec une plus-value de dix, vingt, trente pour cent. Il y a cinquante-deux semaines par an. Sans trop se fatiguer, on peut ramasser dix millions par an. Ah ! si, dira le spéculateur, il faut visiter beaucoup d’appartements pour sélectionner les meilleures affaires. Soit ! En se fatiguant un peu. Mais, le compte n’y est pas ! Celui-là ne peut prétendre entrer dans le cercle des milliardaires. Il lui faudrait plus de cent ans. Cette durée n’est pas à l’échelle humaine, encore moins à l’échelle des bulles spéculatives. Il n’aura, au mieux, que cinq ou six ans et encore s’il s’y prend assez tôt. Il faut viser un autre marché : celui des bureaux de ces mêmes villes. Il faut ici une position déjà un peu établie pour mobiliser le crédit. Alors, tout est possible. Les frères Reichman, à la tête de leur société canadienne Olympia et York, atteignent, par une suite d’opérations rapides, un chiffre d’affaires égal au PIB de la Belgique. Toutes les banques se ruent pour mettre leur argent entre leurs doigts d’or. Le premier négoce a été rapidement doublé par une gigantesque entreprise de gestion du patrimoine soigneusement répertorié, entretenu, augmenté. On lance de fabuleux programmes de construction à Londres, à New York, partout. Las ! Le marché se retourne. Après quinze années de toute-puissance, l’empire se vide comme un lavabo, se dégonfle comme un soufflé, s’effondre comme un château de cartes.

 

La somme des richesses est-elle constante ? L’enrichissement de quelques-uns se fait-il au détriment des autres ? Plus personne n’y croit plus, hormis quelques trotskistes. Si le vieillissement des biens fait baisser leur valeur, ils sont sans cesse renouvelés. À ce renouvellement, s’ajoutent les biens acquis en supplément, qui correspondent à l’élévation du niveau de vie des hommes. Cette élévation est parfois faible ; il y a même régression par endroits ; dans l’ensemble, la masse des biens grossit sans arrêt depuis la fin des grandes épidémies, malgré les guerres et les drames monstrueux des siècles passés. L’allongement de la durée de vie est aussi un facteur d’accroissement de la quantité des biens. Cet allongement prolonge la possession. Il contraint les générations suivantes à acquérir des biens qui tardent davantage à venir par voie d’héritage. L’accroissement séculaire de la somme des biens est une évidence. Mais, il s’en faut cependant de beaucoup que cet accroissement se produise de manière régulière. Bien au contraire. Les hommes ont des accès de fièvre provoqués par de multiples variétés d’infections. Ils sont aussi saisis parfois de passions brutales, parfois collectives, qui déjouent toutes les analyses et tous les raisonnements. De même, l’économie des nations est affectée de troubles les plus variés, et subit le contrecoup des passions collectives. La médecine de l’économie reste essentiellement empirique. Des fièvres subites portent, tout à coup, la valeur de certains biens à des niveaux défiant l’imagination. Ils retombent ensuite plus bas que de raison. Les spéculateurs se glissent dans ces instants de folie, lorsqu’ils n’en sont pas eux-mêmes les auteurs ; jeu dangereux où plus d’un ont perdu jusqu’à leur chemise. Les frères Hunt de Dallas, pour ne citer qu’un exemple, échouèrent dans leur spéculation sur l’argent métal.

 

La fortune du spéculateur chanceux n’est nullement un prélèvement sur les biens des autres. C’est un prélèvement sur l’accroissement de la richesse générale. Ce prélèvement est inévitablement réparti en deux générations en moyenne par l’inflation, les partages, les erreurs de gestion. Les rares exemples de fortunes qui se sont transmises sur cinq ou six générations, ne font qu’équilibrer statistiquement celles qui disparaissent du vivant même de leur auteur. Le spéculateur qui se hasarde dans ces soubresauts, tente d’accumuler des profits qui existent réellement. Sans lui, ils se trouveraient répartis entre les multiples intervenants des marchés. Le bilan est toujours positif et favorable aux spéculateurs ; la hausse de la valeur totale des biens est permanente sur le moyen et a fortiori sur le long terme. Il s’agit d’un rééquilibrage permanent des valeurs, chaotique bien sûr. Personne n’a encore trouvé mieux. Par contre, l’application des dogmes marxistes a conduit à l’horreur absolue, aussi faut-il se montrer prudent devant les tentatives de rationalisation des marchés et des tentatives de moralisation.

 

Ceci étant, je ne cherche nullement à donner une quelconque valeur à ces fortunes. Je veux seulement montrer qu’elles ne résultent nullement du mode d’accumulation prévu par la théorie marxiste. La propriété, et en particulier la propriété de l’invention, est la cause exclusive de l’accumulation du capital. Je concède volontiers avoir mis une part de provocation en utilisant le mot propriété pour les cas que nous venons de survoler. Il s’agissait de profiter des circonstances. Je m’aperçois que, par ce même esprit de provocation, j’ai commencé par les modes de formation du capital les plus choquants, si ce n’est les plus honteux. Ainsi, sommes-nous partis du neuvième cercle de l’enfer des milliardaires, celui des trafiquants, pour passer au Malboge, le huitième, dédié à la contrebande, puis au septième cercle, à la spéculation. N’allez pas penser que je mette tous ces personnages réellement en enfer. Au début du siècle dernier, beaucoup se sont montrés d’une grande générosité. Au reste, je vois l’enfer davantage pour les pensées mauvaises que pour les actes intéressés. Pire, j’ai le sentiment que l’étendue des connaissances, richesse de l’esprit, y conduit plus sûrement que l’étendue des biens, richesse matérielle.

 

Remontons d’abord l’enfer des milliardaires jusqu’à ses portes. Espérons que nos malheureuses économies et notre bonne foi nous seront comptées par les Cerbères qui pourraient être surpris de nous voir sortir de l’enfer sans nous avoir vus entrer. La population des cercles de l’enfer s’accroît en raison inverse de leur élévation. C’est une application du principe d’un compatriote de Dante, le sociologue et économiste Pareto. Il y a encore quelques belles brochettes dans le sixième cercle. Là encore, l’invention n’est pas à prendre au sens propre. Dans ce cercle, les milliards ont pu pleuvoir tout à coup. Il fallait seulement être en place pour tirer profit d’une circonstance.

 

Historiquement, toutes les grandes catastrophes ont été autant de bonnes occasions. Les guerres viennent au premier rang. Alors que vos profits ont été laminés par la concurrence, des efforts constants vous ont permis de subsister. Vous avez grandi raisonnablement, réduisant toujours les coûts au strict minimum. Vous êtes même un patron honnête : vous avez réduit votre train de vie, pour montrer l’exemple, à moins que ce ne soit un peu par nécessité. Vous avez créé, parmi les premiers, des fonds de retraite et des caisses de protection sociale. Or, voilà que la guerre fait exploser la demande. Toutes vos forges sont débordées. En hâte, vous rallumez ce vieux haut fourneau, promis à la démolition ; vous lancez sans tarder la construction d’une nouvelle aciérie ; vous doublez la forge. Quelle chance ! Le front est loin. Deux ans, trois ans, quatre ans, vous voilà solidement installé dans le sixième cercle. Votre collègue de la chimie en tire davantage, plus vite encore. Votre banquier ne se plaint point. Des noms ? Vous voulez des noms ? De toutes les époques, de tous les pays, en voilà un infime extrait : Wilkinson, Dietrich, Carnegie, Krupp, Thyssen, Schneider, Pétin et Gaudet, Jackson, Wendel, Nobel, DuPont de Nemours. Jusqu’au XIXe siècle, les forges pouvaient être des sources de profits considérables dans les périodes de guerre. La Première Guerre mondiale a profité principalement à la chimie des explosifs. Il y avait là, en plus des circonstances, des produits récents encore protégés par des brevets. On rejoint le monopole, sans contrainte de prix. C’est le cinquième cercle où je vous emmènerai bientôt. Le sixième compte encore bien d’autres résidents. La Seconde Guerre mondiale a profité aux mêmes que la Première. Il faut y ajouter les industries nouvelles. L’aéronautique prit réellement son envol, si j’ose dire. Voilà une palanquée de nouveaux. Depuis lors, les conflits n’ont guère cessé. Nul doute que les bombardements massifs au Vietnam, en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan, et en Irak de nouveau, en Libye, en Syrie et en Irak encore, dont la puissance dépasse tout ce qui avait été subi lors de la Seconde Guerre mondiale, n’aient contribué à maintenir ou augmenter quelques fortunes. Cela n’est pas grand-chose devant le fantastique développement des armes électroniques et des systèmes d’armes informatisés.

 

Il faut remarquer, au passage, que ces nouvelles techniques sont nées dans les pays capitalistes. Les systèmes planifiés, les systèmes marxistes, s’opposent, par nature, à l’évolution, à l’innovation. Que faisaient les grands maîtres des complexes militaro-industriels soviétiques ? Ils pensaient avant tout à maintenir leur production, leur existence. Si quelqu’un, quelque part chez les soviets, avait inventé un moyen permettant de remplacer les lampes électroniques, qu’aurait fait le complexe concerné ? Il se serait opposé de toutes ses forces à l’innovation qui aurait rendu entièrement caduc son outil de production. La seule chance de l’innovateur était de convaincre un grand chef. Quelle ironie ! Dans un monde socialiste, devant ouvrir la voie à l’égalité absolue communiste, il n’y avait d’autre issue que de lécher les bottes des chefs. Vous ne pouviez pas vous installer dans un garage d’arrière-cour. Vous ne pouviez pas prendre d’initiatives. La moindre tentative individuelle était dénoncée, réprimée, goulaguisée.

 

Quel est le problème de la planification : c’est celui des ordinateurs ; ils ne savent que classer les données entrées. Ils peuvent prévoir des tendances qui n’étaient pas décelables dans la masse des informations. Ils ne peuvent, en aucun cas, prévoir l’émergence d’une technologie inconnue, encore moins d’une technologie en apparence contraire aux postulats considérés comme les mieux établis, même si déjà, dans un garage, s’assemblent les composants d’une nouvelle alchimie. Ainsi, l’électronique, l’informatique et l’Internet ont produit leurs lots de milliardaires. Ah ! il fallait une circonstance favorable ! Ce fut la Guerre Froide. Point d’affrontements directs des deux géants, mais une course effrénée aux armements avec, en point d’orgue, la guerre des étoiles, l’IDS du Département de la Défense des Etats-Unis.

 

Après les guerres, il faut reconstruire. Plus l’industrie progresse, plus les destructions s’étendent. Mais, il y a bien d’autres catastrophes que les guerres. L’incendie d’une ville, drame fréquent du temps où les maisons étaient en bois, offrait des perspectives intéressantes pour un début. De belles opportunités pour le bâtiment et les travaux publics. Des grandes fortunes ont là leur origine. Il fallait ensuite donner un peu d’ampleur au premier mouvement, en rachetant une forge par exemple, pour atteindre à notre enfer. La demande est si grande ! Mais, elle n’est pas intarissable. On ne se sépare pas d’une entreprise lentement édifiée. Le gros de la fortune n’est venu qu’en quelques mois, au pire quelques années. Elle est si liée à l’entreprise qu’il semble qu’elle doive disparaître avec elle. Aussi, on reste. On se ruine en voulant se maintenir.

 

Vanderbilt n’avait point de tels états d’âme. Ses caboteurs rapportent. La guerre de Sécession démultiplie l’activité. La cassette déborde, il les vend. En veut-il encore ? Il se lance dans les usines à fer, une magnifique affaire. Peut-être, mais il la revend bientôt. Le moment est opportun. L’affaire n’est plus seulement magnifique ; elle est mirifique. Vanderbilt reste un symbole de la fortune, à éclipser Crésus, plus de deux fois millénaire.

 

En voilà d’autres qui veulent refaire le coup de Rockefeller. Des Grecs ! Ils rêvent ! Non point. Avec deux Liberty ships hors d’état, on en fait un neuf deux fois plus long. On sillonne les mers de l’après-guerre. Que contiennent les soutes ? Du pétrole. Nous en avons, nous autres Américains, ils vont se casser le nez. Oui, mais voilà, en quelques années, chaque ménage américain a sa voiture. L’Amérique pompe par millions de barils le pétrole d’Arabie. Les poches d’Onassis et de Niarchos étaient comme le tonneau des Danaïdes ; jamais remplies. Leurs poches ne restaient pas vides pour autant. Elles eurent longtemps un fond. Il y a dans ce cercle une multitude accumulée au cours des millénaires de l’aventure humaine. Ils ont contribué au redressement. On les cherchait lorsque l’on était dans le besoin. L’abondance revenue, on s’étonne de leurs palais, de leurs jardins, de leurs collections. On les envie.

 

En voilà un autre, d’un genre un peu différent. Celui-là n’avait point de navires sur les mers. Il n’avait point de puits de pétrole sur les terres. Quelques pour cent dites-vous ? Gulbenkian ne tirait que cinq petits pour cent de la production des puits d’Iran, sur des monceaux de barils ; le voilà assis au centre du sixième cercle.

 

Le négociant n’a qu’un but apporter les produits et services à ceux qui pourraient en avoir besoin. Il est bien à l’origine de l’accumulation dont il est question ici. Elle ne conduit aux milliards que dans des situations exceptionnelles. Pourtant, à quelque niveau que l’on se place, toute cette activité ne comporte, à aucun moment, une quelconque accumulation de profits par exploitation du travail prolétaire ; ce type de profits ne constitue nullement l’objectif du négociant. Le négoce est d’ailleurs un employeur négligeable dans l’ensemble de l’économie. Voilà une activité qui se trouve entièrement en dehors de ce qu’il faut bien appeler les spéculations hasardeuses de Karl Marx ; il qualifie le négoce de faux frais comme le transport d’ailleurs.

 

Marx a établi que les négociants, comme les banquiers, ne font que prélever une part de la plus-value qui résulte exclusivement du surtravail. Le livre II du Capital expose en détail ce processus. Le capitaliste doit laisser une part de la plus-value sur le capital variable qu’il a investi, aux parasites qui prêtent à intérêt et aux négociants sans scrupule. Le négoce n’a aucun intérêt dans une société socialiste planifiée. Les besoins sont scientifiquement établis en sorte qu’il ne peut y avoir qu’adéquation entre la demande et la production.

 

La réalité ne semble guère vouloir se plier à des concepts aussi simplistes pour ne pas dire aussi stupides. Le besoin pour un produit nouveau n’est que dans la tête de son inventeur, besoin indétectable par défaut de moyen de mesure. À cela s’ajoute qu’un produit nouveau vient concurrencer les produits existants.

 

L’innovation n’est pas toujours bonne au moment où elle est pensée. On peut se ruiner à vouloir généraliser trop tôt une technique qui n’est pas encore au point. Les Anglais ont voulu refaire avec l’énergie nucléaire le coup de la révolution industrielle et du charbon. Ils ont fait le pari de l’énergie nucléaire dès les premières années qui ont suivi la guerre. Ils ont édifié des dizaines de centrales nucléaires, petites et coûteuses, qui n’ont jamais été rentables. Ils ont été sauvés d’une ruine complète par la découverte inattendue de pétrole en mer du Nord. Que signifie le mot « scientifique » alors qu’il faut parier toujours ? La France a fait le même pari vingt ans plus tard. Totalement ruinée par deux guerres terribles, elle s’est hissée à nouveau parmi les toutes premières puissances mondiales.

 

Marx analyse la société capitaliste à travers le filtre de sa doctrine et utilise son analyse à la fois comme base et comme justification a contrario de sa doctrine. C’est la banale pétition de principe. Et en plus, l’analyse n’est pas conforme à la réalité. Le capital ne tire nullement sa source de l’accumulation du profit tel que Marx le définit. La démonstration n’est d’ailleurs pas terminée.

 

Eloignons-nous du sixième cercle, jugé aujourd'hui si honteux. Notre époque a ses critères. Ils résultent du point de vue scientifique des marxistes. Prenez seulement garde que la valeur du mot scientifique, dont nous venons de voir une limite assez forte sur le plan pratique, ne se trouve rejetée par l’abus que le XXe siècle en a fait. Je vais vous faire bondir : je vois quelques apparences qui me font dire que le XXe siècle, à défaut d’autres dieux, a proprement adoré la science. Il ne fut pas moins religieux que les siècles précédents. Ce n’est qu’une affaire de mots. On refusera de prendre les choses comme je viens de les énoncer. L’intellectuel est aujourd’hui nominaliste et ne peut tolérer que les mots soient employés dans un autre sens que celui spécifié par les oracles.

 

L’État n’est pas entrepreneur. L’idée, essentiellement socialiste, que l’État serait plus à même de gérer les affaires que les citoyens, a longtemps régné sans partage. Il n’en a pas toujours été ainsi et il n’en était pas encore question à l’époque de Marx. Les exemples ne manquent pas. Le cas, de très loin le plus célèbre, est celui des Thurn und Taxis, détenteurs du monopole de la poste aux lettres dans le Saint-Empire depuis le seizième siècle. On n’atteignit à l’énormité qu’après plusieurs générations. La Prusse mit fin à cette situation lucrative après la guerre de 1870.

 

Les chemins de fer ont été développés dans cette perspective de monopole, au moins local. Gould et Vanderbilt aux Etats-Unis, Rothschild en Europe, sont les noms les plus célèbres devant une foule d’actionnaires. Peu auraient atteint le critère leur ouvrant les portes de notre enfer, s’ils n’avaient d’autres biens, d’autres sources. Voici l’immense foule des notaires, en tête de toutes les charges similaires, protégées par des règlements millénaires. Au fait de tous les événements de la vie privée, ils étaient aux premières loges pour profiter de toutes les occasions. Ils réglaient les conflits de famille, d’autant plus vifs que les sommes sont importantes, à leur avantage d’abord : ils partageaient les coquilles vides et mangeaient les huîtres. En quelques décennies, les voilà assez riches pour marier leur fille à quelque rejeton d’une ancienne famille et pour acheter à leur fils une belle charge au Parlement local ou un brevet de colonel. Les familles parlementaires parisiennes de l’Ancien Régime avaient toutes un notaire dans leur proche généalogie pour cacher un membre de la Grande Boucherie, moins cotée, mais bien davantage pourvue : elle a donné plus d’un prévôt des marchands et des princes donc, voire le premier roi capétien, si l’on en croit Taine qui se réfère à Dante. Il rapporte, dans la « Divina Commedia » (Dante, le Purgatoire Chant XX-52) en 1300, que Hugues Capet était : « Figliuol fiu d’un beccaio di Parigi », petit-fils du maître-chef  de la confrérie de la Grande Boucherie, la plus riche, de très loin, des corporations de Paris. Les Habsbourg ont commencé par le commerce des bœufs comme les grandes familles de la Grèce antique si l’on en croit Homère. Ils ont créé, par tradition, dans tous les États qui leur ont appartenu, une taxe sur la viande de bœuf.

 

Les notaires et autres officiers publics, détenteurs de monopoles, avaient une position sociale intermédiaire qui leur donnait une place très spéciale dans les sociétés occidentales. Ayant dépassé les moyens nécessaires à la satisfaction des besoins des hommes, ils n’atteignaient pas ce niveau où l’on peut affecter de paraître ne point s’occuper de ses moyens d’existence. Il faut là une fortune bien plus considérable. Ils n’avaient point seulement à espérer, mais encore à entreprendre. Aussi est-ce le niveau social où le besoin de promotion était de loin le plus fort. Pour monter encore, on poussait les enfants dans les études les plus perfectionnées. Quelques-uns ne comprenaient pas vraiment, ou faisaient mine de ne point comprendre, l’objectif social ; ils se fourvoyaient dans la science, la philosophie, la religion. On trouvait là de grands esprits : Pascal et Arnaud, Descartes , Diderot et Voltaire.

 

Le quatrième cercle ressemble au cinquième. Il est encore davantage peuplé. Là, les fortunes viennent d’une position dominante sur un produit. C’est bien sûr le cas des produits protégés par un brevet. Un cas dépasse en célébrité tous les autres, non pas tant en raison du produit lui-même, que de l’usage qui a été fait de l’énorme fortune qui en fut tirée. C’est Nobel avec la dynamite. Pourtant, l’inventeur est rarement le milliardaire. Bessemer ne fit point fortune. Son convertisseur permettait de transformer la fonte liquide en acier, par injection d’air par le fond de la cornue. Il ne put pas être utilisé à grande échelle en Grande-Bretagne. Il fallait des fontes très pures, or les fontes anglaises étaient élaborées dans des hauts fourneaux au coke. Elles contenaient des proportions excessives de soufre et de phosphore. Le convertisseur Bessemer fut mis au point en France, à Saint-Seurin sur l’Isle. Les fontes françaises étaient encore tirées de hauts fourneaux au charbon de bois. Elles étaient pratiquement exemptes d’impuretés. Il contribua à la fortune des actionnaires du Creusot, de Saint-Chamond et de Firminy. Moins de trente ans plus tard, une petite affaire de Lorraine, la forge de Wendel, fut propulsée au premier rang des forges françaises. La forge allemande du même nom, en Lorraine annexée, connaissait un sort voisin. L’invention de Thomas permettait de convertir en acier excellent les fontes phosphoreuses tirées de la minette lorraine. Les Wendel avait acquis le brevet Thomas et Gilchrist pour la France et l’Allemagne.

 

Dans un domaine entièrement différent, celui de la banque, l’utilisation du clearing, la compensation, à grande échelle, tant entre les comptes des particuliers, qu’entre les comptes des États, contribua à étendre la fortune des Rothschild. Ce système remplaça les transferts de fonds par des jeux d’écriture en balance. Au début du XIXe siècle, les frais de transport de fonds étaient extrêmement élevés en raison des risques. L’affaire du Courrier de Lyon, sous le Consulat, est restée célèbre. Les auteurs de l’attaque de la malle-poste transportant des fonds ont été arrêtés et guillotinés. Seule une infime partie des fonds a été retrouvée. Les commanditaires ont atteint le quota, il faut cependant les renvoyer au-delà du neuvième cercle de l’enfer ; les voleurs avaient les armes à la main ; ils s’en servirent sans retenue.

 

La plus-value intervenant dans l’accumulation du capital provient essentiellement de la possession de moyens réduisant temporairement la concurrence. Ces moyens ne peuvent résulter que de la réflexion ou de l’intuition, en un mot de l’intelligence. La plus-value ne peut s’accumuler, c’est-à-dire produire du capital, que si ces moyens sont protégés et échappent ainsi à la concurrence. Tout le monde connaît la carte à puce et admire l’ingéniosité de l’inventeur. On sait moins que les paquets en carton de liquides les plus variés, que nous consommons tous en plusieurs exemplaires par jour, sont protégés par des brevets et ont permis à une famille suédoise d’amasser une fortune considérable. Il n’y a aucun concurrent.

 

À défaut de détenir des brevets, on peut tenter de limiter, voire d’éliminer la concurrence. Nous entrons ici dans le troisième cercle. Commençons par Bill Gates. Il est le plus riche des citoyens américains. Microsoft s’est imposé sur les marchés très concurrentiels des petits systèmes d’exploitation et des logiciels de bureautique par des alliances judicieuses plus que par la qualité de ses produits. IBM s’est brûlé les doigts en tirant les marrons du feu ; Microsoft les a mangés. Pour les autres, les crises économiques aidant, on ne cherche qu’à accroître ses parts de marché sur les lignes de produits où l’on dépasse la taille critique. On se débarrasse au mieux des autres. On tente de maintenir des bénéfices. On survit à condition de développer des trésors d’imagination, aidé en cela par une nuée de consultants en organisation, qualité totale et autres potions supposées magiques pour doper des marges laminées par la concurrence. On survit disais-je, et on attend bien sûr. On peut dire, en gros, que tous les dix ans, depuis plusieurs siècles, il y a alternance de phases de crises et d’expansion. Chaque phase d’expansion est caractérisée par un ou plusieurs produits-bulles. On rêve d’être dans une de ces bulles. À défaut, on espère bien être entraîné dans son sillage. La crise passée, les survivants récoltent le pactole de la reprise.

 

Les crises du capitalisme n’ont rien à voir avec la baisse de la plus-value tirée exclusivement du surtravail non payé. Il n’existe aucune grande fortune qui proviendrait d’une accumulation de la plus-value tirée directement de la reproduction permanente supposée par Marx du cycle M-C-C’-M. L’accumulation du capital ne provient jamais de la répétition du cycle de production capitaliste tel que Marx l’a décrit. Le processus d’accumulation imaginé par Marx est contraire aux faits. Le problème est que Marx a voulu considérer un régime permanent, abrité de l’innovation et de toutes causes de changement. « Toutes choses égales par ailleurs », tel est le leitmotiv des trois livres du Capital. On a même droit à la version latine : « coeteris paribus », pour faire savant sans doute. Dans ce régime permanent, Marx tente de déduire de l’existence de la plus-value, le principe de son accumulation. Le problème, c’est qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais de régime permanent en économie.

 

Le capitalisme est un bouillon de culture où s’élaborent sans relâche de nouvelles inventions. Le capitalisme est une cornue monstrueuse d’où s’écoulent sans arrêt les produits du futur. Le capitalisme est une fournaise infernale d’où l’on tire sans cesse des matériaux inattendus. Pour le meilleur et pour le pire : le marxisme lui-même en fut aussi extrait. Les choses ne sont jamais toutes égales par ailleurs. Le changement et la nouveauté sont, au contraire, l’essence même du capitalisme. L’accumulation du capital n’est possible que dans cette instabilité permanente. C’est un effet marginal, non pas dans le sens de limité, bien au contraire, dans le sens premier d’effet de bord, d’effet de falaise. C’est la thèse d’Adam Smith.

 

Il arrive que les inventeurs fassent fortune. J’ai déjà mentionné la carte à puce ; la panoplie est sans limites : un parfum, une fibre textile artificielle, une boisson, un logiciel. Il y a aussi, dans ce cercle, l’invention d’un concept comme les villages vacances, le transport et les voyages organisés à prix réduits ou les réseaux sociaux. C’est un peu la même chose que la position dominante du quatrième cercle. Il faut bien qu’il y ait neuf cercles. Je vais essayer d’être meilleur pour le second cercle. Je mets là l’exploitation d’un monopole de fait. On ne peut pas construire deux réseaux ferrés ou routiers dans un pays afin de permettre la concurrence. Il n’y a qu’un seul réseau de distribution d’eau potable, un seul réseau de distribution électrique, un seul de gaz, un seul service de distribution du courrier dans chaque ville. L’exploitation peut bien être confiée à une entreprise après mise en concurrence, mais le marché attribué, il n’y a plus de concurrence dans l’exploitation.

 

Les principaux actionnaires d’Enron furent milliardaires. Ils sont tous ruinés. L’accumulation du capital n’est pas irréversible. Les choses ne sont jamais égales par ailleurs, surtout pour les milliardaires. Il se produit périodiquement des bulles de spéculation, résultat d’un excès de confiance. Si la confiance est le ressort fondamental de l’économie libérale, l’excès de confiance conduit à l’accroissement au-delà du raisonnable de la valeur de certains biens et d’actions. Le rêve et les passions l’emportent un temps sur la raison. L’accroissement inconsidéré de quelques valeurs provoque une augmentation générale de la capacité d’endettement et donc de l’investissement au-delà de ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins. Le besoin lui-même n’est pas connu à l’avance. Combien de produits, jugés d’abord superflus, sont ainsi devenus indispensables ? C’est pourquoi le pari, le risque, sont aussi des moteurs de l’économie libérale. Où doit s’arrêter le risque ? C’est ce qu’aucun économiste n’a pu dire à l’avance. Les bulles explosent, apportant la ruine de la confiance et la ruine tout court, pour quelques années. Comme en toutes choses, l’excès est préjudiciable à l’économie, mais le refus du risque est létal.

Dans le premier cercle, je mettrais les médias, les publicistes, les artistes, les acteurs de cinéma, les chanteurs. Ils n’atteignent pas souvent le milliard, il est vrai, à part Picasso. Au moins, le premier cercle ne serait pas ainsi complètement vide. Laissons complaisamment entrer les autres. Ils rêvent de la richesse et font rêver avec leurs palais de Beverley Hills. Ils sont à gauche, sans savoir qu’ils expriment la plus parfaite négation de la doctrine marxiste. Quelques journées de travail dans les studios d’Hollywood leur valent des millions. Où est leur surtravail ? Faut-il comprendre que les sommes énormes qu’ils empochent goulûment représentent juste le nécessaire pour assurer le renouvellement de leur force de travail ? Faut-il comprendre qu’en outre, ils travailleraient plus encore qu’ils ne sont payés ?

 

Marx a étudié le cas des artistes. Les artistes forment une infime partie de la population. Ils constitueraient une exception non significative au matérialisme dialectique. Si l’on ajoute aux acteurs et producteurs les sportifs payés à leur poids d’or, on doit en conclure que Marx n’aurait pas pu échafauder ses élucubrations embrumées un siècle plus tard !

 

Le nom d’un journal ou d’une chaîne de télévision est protégé. C’est une sorte de brevet. Un nom est une propriété, comme les droits d’auteur et d’éditeur. C’est ce droit de propriété qui permet aux auteurs de tirer profit de leurs œuvres littéraires, musicales, artistiques, informatiques.

 

Marx distingue le capital de la fortune. Il s’agirait de deux catégories entièrement différentes. La fortune résulte de l’accumulation fondée sur le travail personnel. Le capital, sur le travail d’autrui. « La propriété privée fondée sur le travail personnel est l’antithèse de la propriété fondée sur le travail d’autrui. Celle-ci croît sur la tombe de celle-là » (Le Capital VIIIe section Chapitre XXXIII). Pourtant, l’accumulation fondée sur la propriété et le travail personnel n’est toujours pas morte. Bien au contraire, comme nous avons vu dans les pages qui précèdent, elle persiste, elle s’étend, elle prospère. De son coté, l’accumulation fondée sur le travail d’autrui s’évanouit. Elle périclite, elle se raréfie, elle disparaît.

 

Pour Marx, il est absurde d’additionner des valeurs de catégories opposées. Les biens immobiliers et mobiliers ne sont pas utilisés pour produire de la plus-value en exploitant le surtravail du prolétariat. Ils n’auraient donc aucune valeur objective. Ils ne sont pas du capital. On ne peut pas mélanger les catégories. On ne peut mas mélanger la fortune et le capital, deux formes d’argent, l’une subjective l’autre objective. Marx prétendait, à partir du principe que tout est dialectique, que le mélange des formes de l’argent est l’erreur fondamentale des théories économiques antérieures à sa théorie de la plus-value. Elles n’apporteraient aucune réponse au problème fondamental de l’origine de la plus-value. Sa théorie serait la première et la seule réponse possible. On ne pourrait pas mélanger les catégories.

 

C’est là le fondement de l’approche dialectique. Le marxiste ne veut voir que des oppositions. Hegel avait la même approche. La différence avec Marx c’est que les catégories opposées de Hegel fusionnent pour donner l’Un. Alors que pour Marx, une des catégories doit disparaître pour laisser l’Un. Laquelle ? Marx lui, il sait ! La fortune supposée contraire au capital doit disparaître. Le bourgeois supposé contraire au prolétaire doit disparaître comme le noble a disparu devant le bourgeois. Nous allons voir ce qu’il en est. C’est en réalité le prolétaire qui est en train de disparaître !

 

L’analyse marxiste du phénomène d’accumulation du capital est entièrement fausse. Les fortunes ne se distinguent pas des capitaux, et ils n’ont qu’une source : la propriété privée au sens large. Et il n’y a strictement aucune différence de nature entre la fortune et capital. La démarche dialectique par opposition des catégories contraires est une vision naïve, une simplification arbitraire, une aberration mentale.

 

Adam Smith n’a pas procédé à cette subtile distinction. Il a même fait le contraire. Les faits, la praxis, lui donnent raison.

 

 


 

 

 

 

Chapitre 2

 

Les classes de la société

 

 

 

 

La doctrine de Marx consiste en quelques énoncés. La seule réalité de l’Histoire n’est pas « autre chose que des formes de la lutte des classes ». La lutte des classes est la seule source du changement du social. Les classes sont relatives à la position de ses membres par rapport aux moyens de production. Les moyens de production appartiennent à la bourgeoisie. Le prolétariat n’a que sa force de travail.

 

Cette différence de position crée une opposition, une contradiction qui relève de la dialectique matérialiste. Dans la dialectique marxiste, contrairement à la dialectique hégélienne, l’unité ne peut être trouvée que par l’élimination d’une des deux classes en lutte. Or, la classe prolétaire porte tous les malheurs du monde, elle a donc une valeur universelle. C’est elle qui doit triompher en se réappropriant les moyens de production. La société aboutira ainsi au communisme, une société sans classe. Sans classe plus d’Histoire. Ce sera la fin de l’Histoire. Sans le soulèvement des peuples contre ces absurdités, l’Humanité aurait bien pu connaître cette fin de l’Histoire, la disparition de l’Humanité toute entière emportée par la folie meurtrière des doctrinaires marxistes.

 

Le corollaire de la doctrine marxiste est qu’il ne peut se former aucune autre classe qui viendrait contester son pouvoir au prolétariat. La bourgeoisie doit être éliminée. Mais, le prolétariat ne peut pas se trouver divisé lui-même en classes. Bien plus, le prolétariat ne saurait laisser sourdre une classe inférieure qui pourrait entrer en lutte contre lui. Le lumpen-prolétariat doit être éliminé dès la source.

 

Aucune analyse basée sur les principes mêmes du marxisme ne peut mener à une différentiation au sein du prolétariat. L’apparition des nomenclatura dans les États marxistes est en contradiction totale avec le dogme marxiste. Il s’agirait d’une classe temporaire chargée de mener les affaires courantes en attendant l’avènement du communisme sans classes.

 

Dans le même temps, une différentiation s’est produite au sein même du prolétariat dans les pays développés, bien qu’elle soit contraire à la théorie marxiste. Elle résulte de l’automatisation des tâches industrielles et, principalement, de l’extraordinaire développement des moyens de communication. Le prolétaire de Marx, qui sue sang et eau, n’existe plus dans les pays développés. On peut encore en trouver un large échantillon, comme fossilisé, dans les États marxistes justement. Vous feriez rire tout le monde en affirmant que le sang et la chair du dessinateur, de la secrétaire, de l’informaticien, du commercial, passent physiquement dans les tâches qu’ils accomplissent et sont dilapidés par le grand capital. Ces professions sont considérées par Marx comme des faux-frais ; inutiles sans doute. La victoire du matérialisme dialectique les fera disparaître. Les vrais prolétaires, le marteau et la faucille en main, pourront enfin jouir de la totalité de la valeur de leur travail. Ils pourront enfin récupérer la plus-value honteusement extorquée par les ignobles capitalistes.

 

Quelle différence peut-on faire entre opposition et lutte ? L’opposition féroce entre les factions marxistes ne serait pas une lutte pour le pouvoir ? Cette lutte n’a-t-elle pas atteint son paroxysme dans l’ex-URSS, en Chine populaire et ailleurs encore ? Quelle forme de terreur a dépassé le Goulag en horreur ? Car le Goulag n’était pas du tout rempli d’affreux bourgeois, mais de prolétaires soviétiques mis à l’écart par la nomenclatura de la manière la plus arbitraire, sans jugement, sans motif , à seul fin de terroriser la population ! Staline appliquait cette méthode à la nomenclatura elle-même !

 

Les places des salariés dans la production sont aujourd’hui très diversifiées. Elles diffèrent entre elles davantage que la bourgeoisie ne diffère des salariés. Je ne vois pas comment la définition marxiste des classes peut s’appliquer aujourd’hui à la structure complexe de la société. J’en suis à me demander si les critères de l’analyse marxiste ont jamais existé. Qu’était-ce que la noblesse que la bourgeoisie aurait délogée du pouvoir en 1789 ? En quoi la noblesse se distinguait-elle de la bourgeoisie ? Les marxistes prétendent que la noblesse se distinguait par ses privilèges d’origine féodale.

 

La théorie marxiste des classes est purement symbolique. Elle ramène des structures sociales, aussi complexes que les découpages du cadastre, à des ensembles homogènes, à des monades. La noblesse, comme classe sociale, en lutte contre la bourgeoisie émergente, n’a jamais existé. La noblesse était essentiellement multiple. Ses composantes étaient plus distantes entre elles que ne l’a été la bourgeoisie par rapport au prolétariat. Les luttes pour la suprématie entre les composantes de la noblesse ont toujours été acharnées. Autant que les luttes entre les factions bourgeoises. L’Ancien Régime est bien davantage marqué par les luttes entre membres de la noblesse que par les luttes entre la bourgeoisie et la noblesse. La Révolution française est bien plus caractérisée par les luttes pour le pouvoir entre bourgeois, que par la lutte des bourgeois contre la noblesse. Il n’y a pas même eu affrontement. Les privilégiés, et donc les nobles, ont applaudi à l’abolition des privilèges la nuit du 4 Août 1789. Sans privilèges, que subsiste-t-il de la noblesse ? Après le 4 Août, il n’y a eu de lutte pour le pouvoir qu’entre factions bourgeoises. De même, la lutte pour le pouvoir est infiniment plus féroce entre communistes qu’elle ne l’a été alors entre les membres de la bourgeoisie. C’est ce qui s’est produit en URSS et en Chine.

 

Selon l’analyse marxiste, la noblesse en tant que classe sociale aurait une existence réelle, alors que les divisions internes à cette prétendue classe n’auraient pas de signification historique. Il en serait de même pour la bourgeoisie et pour le prolétariat !

 

La noblesse n’était qu’un état. Les connaissances sur le Moyen Âge et les époques qui l’ont précédé, ont fait d’immenses progrès depuis quelques dizaines d’années. C’était un « état » particulier, attribué à des hommes suffisamment riches, provenant de la bourgeoisie.

 

Les Grecs anciens appelaient aristocrates, les familles riches qui détenaient le pouvoir. Ils ne connaissaient qu’une seule forme de richesse : la richesse agricole, acquise et maintenue par le commerce maritime. Si la richesse des Macédoniens se mesurait en nombre de chevaux, celle des Grecs se mesurait en nombre de bœufs. Augias n'avait pas d’écuries, mais des étables pour ses 3000 bœufs. Platon appartenait lui-même à l’une de ces riches familles. Dans le Théétète, il raconte que ces familles allaient chantant leur généalogie. Les plus fiers pouvaient faire étalage de sept aïeux assez riches pour se qualifier de nobles. L’idée même d’une noblesse autre que la richesse leur était complètement étrangère. Des familles avaient réussi à glisser leur généalogie dans les contes des héros légendaires. L’Iliade et l’Odyssée en ont repris la plus grande partie. Mais, la Grèce fut envahie deux fois par des peuplades, d’origine inconnue, après l’époque Mycénienne. Toutes ces familles avaient disparu du temps de Platon.

 

Malgré une croyance très répandue, la noblesse est d’abord administrative et son accès procède, à une écrasante majorité, de l’exercice de charges administratives les officia . C’était un héritage direct de la lex romana. La noblesse romaine, les sénateurs, était de nature exclusivement administrative. Parmi ces charges, la plupart incluaient des responsabilités militaires, mais les sénateurs ne portaient que des armes d’apparat. Jules César, pas plus que Marc-Aurèle, Charlemagne, Charles Quint, François 1er ou Napoléon n’ont jamais combattu la lance ou le sabre à la main. Ce qui ne les empêchait pas de se faire représenter sur de fiers destriers, frappant l’ennemi. Le célèbre tableau de Charles Quint, la lance à la main, est même un peu ironique : on ne voit pas trace du moindre ennemi ! Les fils d’un sénateur, comme les fils des nobles par la suite, devaient obtenir un diplôme pour pouvoir prendre une charge administrative et ils allaient aux armées pour occuper leur jeunesse.

 

Les anciennes familles vénitiennes, enrichies dans le négoce du sel, sont, de très loin, les plus anciennes familles nobles d’Europe. Quelques-unes peuvent remonter jusqu’en l’an 700, mais pas en ligne directe évidemment. Historiquement, la transmission masculine ne dépasse pas, en moyenne, trois générations. Les hommes meurent en moyenne beaucoup plus jeunes que les femmes, sans compter les guerres, la plus noble des activités.

 

En France, il y avait plusieurs sortes de noblesses. Au moins trois, en dehors de la famille royale, les princes du sang. La première forme par le nombre était la noblesse graduelle héréditaire qui avait deux branches : les noblesses d’épée et de robe. Historiquement, la noblesse de robe, d’origine administrative, était beaucoup plus ancienne que la noblesse d’épée. La noblesse dite d’épée était une noblesse graduelle liée à une succession de titulaire de charges d’officier sur deux générations. Elle fut supprimée de 1634 à 1750. La distinction entre ces deux branches provient de l’intégration de coutumes franques dans le droit romain lors de la rédaction de la Loi Salique sous Clovis.

 

La noblesse de robe graduelle était attribuée aux titulaires de charges administratives définies, par succession sur trois générations. Cette noblesse n’était pas soumise à des « lettres » ni donc à l’enregistrement par les Parlements ou les cours fiscales selon les provinces. Mais des services notables pouvaient la rendre immédiate. Ce fut le cas du père de Vauvenargues. Des Graviers, l’un des bourgeois consuls d’Aix-en-Provence, a été anobli en reconnaissance de son courage pendant la peste de 1760. Des Graviers reçut un titre de marquis héréditaire attaché à sa terre de Vauvenargues.

 

La seconde forme, la noblesse « immédiate » héréditaire, était donnée aux titulaires de charges anoblissantes graduelles avant que la durée légale d’exercice n’ait été atteinte. La noblesse « immédiate » fut attribuée également en cas de faits d’armes, pendant cette période. La plus grande partie de la noblesse d’Empire devrait, à ce titre, relever de la noblesse d’épée. Elle fut attribuée, au premier chef, aux officiers de Napoléon. Seul Marmont avait hérité d’une bonne fortune. Les autres n’ont obtenu les honneurs qu’à la pointe de leur sabre.

 

Tant que l'anoblissement ne fut pas vénal, il s'agissait d'une forme de remerciement pour service rendu au roi. La noblesse immédiate par « lettres » fut la forme normale d'anoblissement par achat d'un titre à l'État dès le milieu du XIIIe siècle. Henri IV prohiba cette forme d’anoblissement en 1598, mais la rétablit dès 1608 pour soulager le budget de l’Etat. Louis XIV fit payer deux fois les personnes anoblies après 1689 pour contribuer au budget des guerres. Diderot raconte même que l’on pouvait acheter des lettres sans nom, « au porteur » en quelque sorte. Il y eut quelques cas de noblesse immédiate personnelle, c'est-à-dire non transmissible.

 

La troisième forme était la noblesse municipale, dite aussi noblesse de cloche, personnelle et non transmissible. C’était le cas des membres des équivalents de nos conseils municipaux et régionaux. Les fameux capitouls de Toulouse en sont un parfait exemple. À Aix-en-Provence, comme dans de nombreuses villes du Sud de la France, on les appelait consuls.

 

Nous avons vu que le principal privilège de la noblesse était une large exonération fiscale. Les fermiers généraux, chargés de récolter les impôts et les taxes, contestaient l’appartenance à la noblesse. Les plus anciennes familles de la noblesse graduelle, dépourvues de preuves écrites, étaient les premières visées. Elles devaient régulièrement se pourvoir en justice pour faire reconnaître leurs droits face à la fringale fiscale. Turgot, au début du règne de Louis XVI, tenta de mettre un terme aux privilèges fiscaux de la noblesse. Les attendus de ses arrêts insistaient sur l’équivalence générale entre la richesse et la noblesse. Tout riche bourgeois pouvait se faire anoblir sans la moindre difficulté. Ses réformes échouèrent devant les cabales de Marie-Antoinette, davantage poussée par la vengeance que par le rejet des réformes. Le sort fiscal des bourgeois anoblis lui était totalement indifférent. Turgot avait refusé, je ne sais plus quelle faveur à un Polignac.

 

En France, comme dans le Saint-Empire, la noblesse graduelle ou immédiate était normalement transmissible à tous les enfants y compris les bâtards. Depuis l’édit de 1370 de Charles VII, les femmes nobles de naissance perdaient la noblesse, et donc l’exonération fiscale, si elles épousaient un roturier. Ce n’était pas le cas dans le Saint-Empire, et d’ailleurs dans certaines provinces françaises, comme en Champagne, en Barrois et en Artois et, bien entendu, pour la noblesse locale des provinces rattachées à la France postérieurement à l’édit de 1370.  La noblesse se transmettait par les femmes comme par les hommes.

 

Cette transmission resta pratiquée dans le Saint-Empire jusqu’à sa dissolution par Napoléon Ier. En France, La noblesse héréditaire des bâtards fut supprimée par Henri IV en 1600, mais les bâtards royaux restaient nobles d’office.

 

La pratique s’est répandue, en France d’abord, à la fin du XVIIIe siècle, de conserver les noms des terres même revendues. C’est ainsi que l’on reconnaît les familles de noblesse récente au nombre de terres énumérées.

 

Les Français de noblesse étrangère étaient, de droit, assimilés à la noblesse française, mais la pratique de la vérification se généralisa progressivement transformant un droit en grâce. Cette grâce fut parfois refusée pour des raisons extravagantes. L’empereur Rodolphe II était désigné dans les lettres de noblesse du Saint-Empire sous le titre de duc de Bourgogne. Ce titre, jugé abusif par les fonctionnaires du fisc royal, entachait de nullité les actes d’anoblissement, les fameuses lettres de noblesse. La raison est assez mauvaise. Ce titre apparaît dans les traités signés par les Habsbourg. Ces traités n’ont jamais été invalidés ! L’objectif était en réalité de limiter l’extension de l’exonération fiscale.

 

Jusqu’au XVIIe siècle, le seul titre de noblesse du Saint-Empire était baron « Freiherr », traduit du latin liber baro, en français : homme libre.  Les titres de comte, « Graf », marquis, « Margrave » et naturellement duc et archiduc, « Herzog » et « Erzherzog », étaient réservés aux maisons régnantes comme les ducs d’Autriche, les Habsbourgs, les ducs de Bavière, les Wittelsbach, les marquis de Bade, les Zärhingen, et les comtes de Salm, les Salm. Ces dispositions ont évolué plus tard qu’en France.

 

Dès la fin du XVIIe, on a vu apparaître des comtes, puis des ducs et des princes à la fin du XVIIIe, en dehors des familles régnantes du Saint-Empire. On peut aussi préciser ici qu’en France, très peu de familles sont titrées par acte royal, les « lettres ». La plupart des anciennes familles existant encore sont de noblesse graduelle et donc sans titre à l’origine. L’usage était de donner un titre de comte ou de marquis lors de sa présentation au roi, avec la tenue correspondante qui se louait, avec l’épée, dans les annexes du château de Versailles. Le titre était fonction de l’importance de la contribution au don annuel de la noblesse au roi. Ces titres, dits de complaisance, n’ont pu être portés publiquement que lors de la Restauration pour pallier les vexations qui résultaient des nombreux titres achetés au XVIIIe par des bourgeois enrichis et des titres impériaux.

 

Nous avons examiné les problèmes de l’anoblissement et des titres, il convient de dire un mot des fiefs, des particules et des armes.

 

Dès le Xe siècle, les fiefs pouvaient être acquis sans réserve d’état. La plupart du temps, l’acquéreur n’était pas noble, mais suffisamment riche. L’acquisition faisait systématiquement l’objet d’un acte du seigneur dont relevait le fief acquis. Cet acte était indispensable pour justifier des privilèges féodaux attachés au fief.

 

Dans le Saint-Empire, quelques fiefs, les fiefs immédiats, dépendaient directement de l’empereur lui-même comme le plus ancien des fiefs, le Ban de la Roche en Alsace. Bien sûr, tous les États, comme le marquisat de Bade et le comté de Salm, étaient des fiefs impériaux, mais alloués à des princes régnants. Ces princes avaient acquis dès cette époque le droit de sous allouer, en quelque sorte, des fiefs de leur ressort.

 

Dès le Xe siècle également, les fiefs sont devenus héréditaires. C’était déjà la règle pour les États depuis les empereurs romains d’Orient de Constantinople. Auparavant  les empereurs étaient élus et ils le furent toujours dans le Saint-Empire romain germanique.

 

Les fiefs nobles, portant des droits féodaux, étaient répertoriés dans le Saint-Empire dans un document, appelé la matricule, le « nummer Lehen ».

 

Par contre, le détenteur d’un fief pouvait se faire désigner dans les lettres d’anoblissement sous son nom suivit du nom du fief. À la fin du XVIe siècle, on utilisait déjà le plus souvent la particule « von ». Une telle désignation s’accompagnait de la particule « zu » dans les actes des siècles précédents. À titre d’exemple, ce fut le cas d’une famille Hoffmann en Styrie, anoblie vers 1495 sous le nom de Hoffmann zu Grünbüchel und Strechau. Cette famille ne s’est jamais appelée « von ». Au XIXe siècle, l’usage du « von » s’étant établi, des familles ont ajouté « und zu » pour indiquer qu’elles étaient toujours en possession du lieu-dit figurant dans leur nom. En réalité, le zu était la forme de la particule dans les régions germaniques méridionales comme la Styrie.

 

La situation était semblable en France, et, là aussi, directement inspirée du monde latin. Il n’y avait pas de « matricule », mais des chartes définissant les droits féodaux attachés à chaque fief. Ces documents furent, pour la plupart, brûlés dès le début de la Révolution. La noblesse par possession de fiefs fut abrogée en 1579 par l’ordonnance de Blois. Cette ordonnance ne fut pas appliquée dans les territoires conquis par la France postérieurement à cette date. La « matricule » s’appliqua en Alsace jusqu’à la Révolution.

    

La particule n’était en aucune manière une marque de noblesse. À l’époque du haut Moyen-âge, il était d’usage de ne porter que des prénoms. Il était indispensable de préciser le lieu d’origine pour distinguer les personnes. Les exemples ne se comptent pas. Je citerai l’un des plus célèbres : saint Isidore de Séville, patron des informaticiens.

 

En l’an 1123, le pape Grégoire VII décréta l’obligation de porter un nom et imposa la transmission du nom du père à tous les enfants. À cette époque, la mode était de donner aux enfants des prénoms « troubadours » qui étaient en nombre limité. La situation était inextricable. Les généalogies qui peuvent remonter au-delà sont d’ailleurs extrêmement rares et sujet à caution. La pratique du nom existait déjà dans certaines régions de droit latin, comme Venise. Les archives conservées permettent à quelques familles vénitiennes de remonter jusqu’au VIIIe siècle. Le décret papal fut confirmé par le 1er concile de Latran. La mise en application devait prendre près d’un siècle. À Bâle, par exemple, il ne fut appliqué qu’à partir de 1168.

 

Pour la petite histoire, personne n’a osé demander aux rois de France de porter un nom. Capet n’était que le surnom d’Hugues « comes Parisii ». Le « comes », charge d’origine romaine, comte en français, était habituellement l’habitant le plus riche de la ville. Comme nous avons vu,  Dante rapporte dans l’« Inferno » en 1300, que le père de cet Hugues était le « maître chef » de la confrérie de la Grande Boucherie, la plus riche, de très loin, des corporations de Paris. Ses descendants sont, aujourd’hui encore, les seules personnes en Europe à ne pas avoir de nom. L’actuel comte de Paris portait auparavant sur sa carte d’identité « comte de Clermont », indépendamment du fait qu’il n’a pas une goutte de sang capétien dans les veines, si ce n’est par sa mère !

 

Au passage, on peut rappeler une curieuse coïncidence. Les Habsbourg sont originaires d’Argovie, un canton suisse. Ils ont fait fortune dans le commerce des bœufs, comme les grandes familles de la Grèce antique. Ayant acquis quelques fiefs, ils ont imaginé une taxe sur les bœufs du ban, taxe qu’ils ont introduite par la suite dans leurs Etats.

 

D’après le juriste Richard Schröder „Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte“, les titres de noblesse : „Somit hatte er das Recht, seine Eltern mit dem Adelsprädikat „von” zu benennen“, donne le droit de porter la particule de noblesse „von“. Cependant, il semble que cette règle soit très largement postérieure au XVIe siècle.

 

La transmission exclusive du nom du père est, en réalité, arbitraire. Elle n’existe pas en droit romain qui relevait de l’ordre « tribal » applicable aux « gentes », les grandes familles romaines descendant d’un ancêtre commun par voie féminine.

 

De cette règle, on a tiré au XIe siècle une notion totalement contraire au droit romain : le droit d’aînesse. Monsieur d'Espinay a écrit un essai très détaillé sur cette question. En droit Romain ancien, l’héritage se transmettait à la gens, la tribu pourrait-on dire, dont l’exemple la plus célèbre est la gens Julia, la tribu impériale. Les biens étaient donc communs aux membres de la gens. Le chef de la gens, le pater gentis, titulaire des biens, pouvait être un garçon adopté. Le droit romain évolua. Les biens de la gens, limitée à la famille, étaient divisés entre les membres, sauf en cas de testament. Mais il semble que les testaments, d’après les exemples qui ont pu être conservés, n’aient été utilisés que dans les cas de problème de succession, essentiellement en l’absence de descendance. De plus, la transmission du nom du père n’a aucun rapport avec la loi salique qui ne s’appliqua qu’au XIVe siècle et exclusivement à la succession royale. Même les Francs partageaient leurs biens à parts égales, mais uniquement entre les hommes. C’était des barbares ! D’ailleurs, la loi salique a été écrite sous Clovis, en latin, avec quelques passages en Franc. Elle reprend le droit romain et quelques usages francs de droit oral. Les rédacteurs étaient des fonctionnaires romains, des officii.

 

On voit apparaître le droit d’aînesse au XIe siècle. Il ne s’appliquait qu’à la possession des fiefs féodaux et était destinée à préserver leur intégralité à une époque où la natalité augmentait grâce à un climat particulièrement doux. Le problème ne se posait d’ailleurs que lorsqu’il fallait partager un seul fief, ce que le suzerain avait intérêt à refuser pour ne pas se trouver en présence de plusieurs détenteurs. Mais en réalité, tous les enfants avaient une part d’héritage. Car, lorsqu’il n’y avait qu’un seul fief, l’aîné était déclaré suzerain et les puînés ses sujets, touchant ainsi leur part des revenus. Le même concile de Latran décida que cette divisibilité s’arrêtait à la quatrième génération, la parenté canonique. Le problème ne se posa plus par la suite à cause de la grande peste de 1347 à 1352, au début de la guerre de Cent ans. La population de l’Europe avait été réduite d’un tiers. Ces règles devinrent à nouveau d’actualité à la Renaissance, vers 1500 en France.

 

Le droit d’aînesse n’était pas appliqué dans les régions de droit latin, l’ancienne Narbonnaise et l’Aquitaine : on partageait à la romaine. En Ile-de-France, l’ensemble des fiefs féodaux du patrimoine était soumis à ce droit, à l’exclusion des autres biens, partagés à la romaine. En Anjou et en Touraine, les fiefs étaient indivisibles, mais pouvaient être distribués entre les héritiers. Enfin en Bretagne, le fils d'Henri II Plantagenêt imposa un droit d’aînesse total : l’aîné prenait tout. Aujourd’hui, en Angleterre comme au Canada et aux Etats-Unis, le testateur peut tout donner à qui il veut, ou créer un trust, comme un certain Masson de Montréal qui n’autorisa le partage qu’à la troisième génération.

 

En Allemagne, l’« Anerbenrecht », le droit d’aînesse sur les fiefs, était soumis également à des écarts entre États, mais la règle du « Realerbteilungsrecht », le partage réel était la règle de base, sauf pour les terres agricoles. Les grandes familles allemandes peuvent éviter les partages grâce à la règle du majorat du code Napoléon, encore appliquée aujourd’hui. L’aîné reçoit une part privilégiée lui permettant de conserver les châteaux et richesses familiales.

 

Les Allemands, comme les Suisses et les Espagnols, étaient très portés sur les armes, un signe extérieur de notabilité, qu’il faisait peindre ou sculpter sur leur maison. Au pays Basque, en Espagne comme en France, toutes les anciennes fermes portent des armes sculptées. Elles datent de la fin du XVIe et du XVIIe en général. Pas plus que la particule, les armes ne sont un signe de noblesse. Depuis toujours, tout le monde peut se faire dessiner des armes.

 

On peut conclure ces précisions par les cas de perte de l’état noble, le retour de l’état « nobilis » à l’état « ignobilis ». Jusqu’au XIe siècle, les titres correspondaient à des charges administratives, « officii », ou très exceptionnellement militaires, le « comes militia palatii ». Elles étaient attribuées par décision impériale, royale ou princière et naturellement révocables. Devenus héréditaires, les fiefs furent plus difficilement révocables, en dehors des cas de trahison. En France, la révocation royale de l’état de noblesse fut précisée à la fin du XVIe. La révocation en justice pouvait avoir une des trois causes bien connues : la dérogeance, par l’exercice d’un métier incompatible avec l’état noble, la dégradation pour crime comme le lèse-majesté, et la déchéance par simple ordonnance royale ou par défaut d’acquittement des taxes de confirmation. Cette déchéance fiscale fut à l’origine d’innombrables procès lorsque Louis XIV généralisa la confirmation de l’anoblissement par acquittement d’une « finance », puis par un emprunt forcé. L’enjeu n’était pas tant de renflouer les caisses de l’État que de limiter l’évasion fiscale. Le principal privilège, pour ne pas dire le seul mobile de l’anoblissement, était une très large exonération fiscale.

 

Cette exonération existait aussi dans le Saint-Empire, mais elle était attachée aux fiefs, ce qui évitait la prolifération des ayants droits. Seuls les fiefs et leurs revenus étaient exonérés, en sorte qu’un noble, « edle » en allemand, payait des impôts sur tous les autres revenus et biens. Les fiefs nobles étaient en nombre limité et définis par la matricule. Une grande révision de la matricule a été réalisée en 1521. On peut préciser que des châteaux et des maisons de ville pouvaient être, par eux-mêmes, des fiefs. Bien plus, les nobles allemands étaient justiciables devant les mêmes instances que les roturiers, en raison des biens non inscrits à la matricule, la liste des fiefs. C’est ce qui explique que le sentiment d’inégalité était moins fort qu’en France. Il n’y a pas eu de Voltaire allemand.

 

Par contre, la règle de dérogeance était générale. Elle peut se résumer ainsi : un noble peut faire des affaires, mais seulement des grandes. La dérogeance touchait, d’une manière générale, les affaires commerciales. Pourtant, les profits ne peuvent provenir que du commerce, et d’abord du commerce international. Dès l’époque romaine, un noble, un sénateur donc, ne pouvait qu’exploiter ses terres. En réalité, ils avaient des prête-noms, des affranchis le plus souvent, pour s’occuper de commercialiser leur production. Or, tous produisaient des biens du grand commerce d’alors : de l’huile d’olive et du vin d’abord. Mais ils avaient aussi, sur leurs terres des briqueteries Le père de l’empereur Marc-Aurèle était le roi de la brique, des moulins, des fonderies de bronze et autres industries. Les sénateurs de Gaule avaient des forges.

 

Les plus grosses fortunes, et les plus éphémères, ont toujours résulté du commerce maritime. L’exemple le plus connu, mais certainement pas le plus sympathique, est celui du père de Chateaubriand qui a fait fortune dans la traite des esclaves sans perdre son état. Les assurances maritimes dites « à la grosse aventure », ont toujours été autorisées à la noblesse et même aux familles royales. Chateaubriand, lui, armait et commandait ses propres navires négriers. 

 

Encore sous Clovis, la structure de la société franque était la copie du système romain. La faiblesse de la royauté a permis, peu à peu, à de nombreux titulaires de charges de les rendre héréditaires. Par voie de conséquence, ils s’émancipèrent de l’autorité royale. La suite de l’Histoire intérieure de la France se résume dans la lutte des rois pour rétablir leur autorité, mission accomplie finalement par Louis XIV. Dans le Saint-Empire, cette évolution conduisit à la création d'une multitude d'États relativement indépendants, en tout cas restreignant durablement l'autorité de l'empereur. En Russie, beaucoup plus tardivement, au XVIe siècle, le tzar Ivan le Terrible élimina entièrement les seigneurs de guerre qui possédaient d’immenses territoires. Il créa une nouvelle noblesse, l’« opritchnina », sur la base des plus riches négociants comme les Romanov, qui succédèrent d’ailleurs rapidement à sa propre dynastie.

 

Dans la période troublée qui a succédé à l’Empire Romain, les envahisseurs ont eu des comportements variés. Au Sud de l’Europe, les Wisigoths se sont intégrés au système romain. Dans le nord de l’Italie, le Sud-Ouest de la France puis en Espagne, les chefs Wisigoths se firent sénateurs, c’est-à-dire nobles. Ils épousèrent les filles, voir les femmes des sénateurs romains, d’ailleurs Gaulois, pour la plupart, à l’époque des invasions. Les hauts dignitaires de l’Eglise, évêques et abbés, venaient d’ailleurs, essentiellement de ces familles. La mortalité naturelle et les luttes incessantes ne laissèrent certainement aucune chance à ces seigneurs de guerre de constituer la base des futures noblesses française et italienne. Il serait intéressant d’analyser les gènes de la famille de ce prince italien, auteur d’un mot célèbre. Interrogé sur l’ancienneté de sa famille et sur la possibilité qu’elle descende d’un sénateur romain, le prince répondit : « Le bruit court depuis près de deux mille ans ».

 

Au Nord, les Francs, évidemment peu nombreux par rapport à la population locale, ont pourtant conservé plus longtemps une structure clanique. Ils ont servi de modèle à l’idée de noblesse, une pure création du XIXe siècle. Les seigneurs de guerre, voilà ce à quoi Marx a voulu ramener la noblesse. Le plus simple est d’examiner la situation sociale de l’Afghanistan d’aujourd’hui. Ce pays a, socialement, une structure féodale. Et il montre, sans ambiguïté, ce qu’est la noblesse. Qui sont les seigneurs de guerre ? Des preux guerriers ne pensant qu’à se saisir de leur Kalachnikov, le sabre moderne, et aller transpercer leurs ennemis ? C’est du rêve. Les seigneurs de guerre sont ceux qui ont assez d’argent pour payer des hommes et des armes et assez d’intelligence pour les commander. Ces deux impératifs sont rarement simultanément héréditaires. Et en Afghanistan, d’où vient l’argent ? De la drogue. La position se transmet mieux si la richesse est suffisante pour payer aussi un capitaine. Ce n’est pas sans danger. Combien de capitaines sont passés dans le lit de leur seigneur de guerre ?

 

Les historiens troubadours du XIXe siècle ont inventé, non sans intention nationaliste et raciste, la légende des chevaliers. Il s’agirait d’une catégorie d’origine purement germanique dont serait issue la noblesse française dite d’épée. Des historiens de la fin du XXe et du XXIe siècle ont mis un terme à cette pure fiction. Les professeurs Baldwin et Werner, en particulier, ont prouvé que l’organisation administrative et militaire dans toute l’Europe, y compris à Constantinople, est restée ancrée dans le système romain. Tous les charges et grades portaient d’ailleurs des noms latins.

 

Les equii, ancêtres des mythiques chevaliers, étaient une catégorie de la société romaine qui n’a jamais cessé d’exister jusqu’à la fin du Saint-Empire. La possession et l’entretien de chevaux exigeaient une certaine fortune. Les seuls personnes riches de la société romaine capable d’accepter de dépenser des fortunes pour s’élever dans la société étaient les plébéiens, bientôt rejoints par les affranchis enrichis par leur fonction. Les equii étaient des plébéiens. Cette catégorie était un tremplin vers le sénatoriat, la noblesse romaine, par l’obtention de charges administratives subalternes comme les procurateurs dont un certain Ponce Pilate.

 

Les familles de la plèbe étaient seules autorisées à pratiquer le commerce. Des familles de la plèbe devinrent ainsi infiniment plus riches que les vieilles familles sénatoriales. C’était une situation de blocage totalement instable. L’apparence ne se maintint que par des artifices : des mariages, des adoptions et des assassinats. Le père de l’empereur Marc-Aurèle tenait sa richesse de ses briqueteries. On dirait aujourd’hui qu’il était le roi de la brique. La chevalerie et d’adroites alliances et adoptions portèrent son fils à la tête de l’Empire Romain.

 

Dans le Saint-Empire, les Chevaliers d'Empire, « Reichsritter », ont existé jusqu’à sa dissolution par Napoléon.  Héritiers directs des equii romains, ils n’étaient pas considérés comme nobles et n’étaient pas représentés à la diète. Ils étaient mobilisables uniquement pour le service de l’empereur. Bien entendu, ils étaient exclusivement enrôlés dans la cavalerie. En compensation, ils avaient quelques privilèges, dont une légère exonération fiscale. On estime qu’en 1540, 300 familles relevaient de cet ordre équestre, représentant quelque 200 000 hommes qui n’étaient évidemment pas tous en état de combattre. Ils se soulevèrent à plusieurs reprises pour obtenir les droits de la noblesse, en particulier de 1521 à 1526. Cette grave révolte fut noyée dans le sang, principalement en Alsace, en Styrie et en Souabe où les chevaliers n’avaient pas été assimilés à la noblesse. Comme ces chevaliers vivaient de leurs terres, la révolte fut appelée par dérision la Guerre des Paysans. Finalement, ceux qui pouvaient justifier d’une certaine fortune obtinrent d’être assimilés aux « Freiherrn », les barons du Saint-Empire, à la fin du XVIIe siècle.

 

En France, de la même manière, le chevalier « n'est pas issu de la noblesse », mais suffisamment fortuné pour payer les trois ou quatre chevaux nécessaires, l’armement et le personnel d’entretien. En compensation, il devait avoir des exonérations fiscales. Il dépendait du seigneur titulaire des fiefs dont il avait en quelque sorte l’usufruit.

 

Les seigneurs féodaux devaient l’ost, le service des armées, pour un nombre de chevaliers et de fantassins, les milites pedites, fixé par les chartes royales ou, à défaut, par la tradition. Les abbayes et les chapitres des évêchés équipaient également un nombre de chevaliers et de fantassins défini par les chartes royales ou seigneuriales. Les seigneurs féodaux devaient se présenter eux-mêmes aux convocations du ban et de l’arrière-ban. Le fait était très rare pour des raisons d’âge et de santé. En général, ils envoyaient un représentant, un mercenaire, avec les contingents requis d’hommes mobilisés dans leurs fiefs. On pouvait aussi payer des indemnités au lieu d’envoyer des combattants.

 

Les soldats payés par les seigneurs et le clergé pouvaient avoir la plus humble extraction. Mais, contrairement aux fantassins, la chevalerie était héréditaire. Il fallait de la force physique et du courage. Ces deux qualités jointes se transmettent rarement sur plus de deux ou trois générations. D’ailleurs, la mortalité était si effarante à l’époque qu’un renouvellement permanent par le bas était indispensable. Au demeurant, les cadets des familles seigneuriales, le plus souvent dépourvus de ressources, étaient volontaires pour cet emploi. C’était un moyen de s’enrichir, en cas de victoire, par les dépouilles des vaincus ou par les rançons des prisonniers. Ce fut aussi, comme à l’époque romaine, un moyen pour les enfants de la bourgeoisie de se rapprocher des seigneurs.

 

Depuis son origine, et jusqu’à la fin du XIIIe siècle, la notion de chevalier n’avait rien à voir avec la notion de noblesse. Le lien n’apparut que dans les élucubrations nostalgiques des poètes et historiens troubadours du XIXe siècle.

 

Dès Philippe Auguste, le rôle des chevaliers alla en diminuant, jusqu’à disparaître des champs de bataille après Azincourt et Crécy. Les chevaliers tombèrent alors dans la légende et dans le spectacle. On jouait encore au chevalier au XVIe siècle. François Ier en raffolait. Henri II en est mort. Pour son mariage avec Maria Salome von Starhemberg en 1584, Johann Friedrich Hoffmann der Ältere, freiherr zu Grünbüchel und Strechau, Comte de Steyr, organisa à Steyr des joutes restées légendaires à l’échelle de son immense fortune. Il possédait les mines de fer et d’argent de Styrie et de Moravie, des forges et d’innombrables domaines.

 

Par la suite, les rois de France eurent encore une Cavalerie, mais elle était équipée et formée dans le cadre général de l’Armée, comme l’Artillerie.

 

Les chevaliers n’ont, historiquement, aucun lien avec l’idée de noblesse. La noblesse a toujours été administrative. Dès la fin du XIIIe, Philippe le Bel entreprit de vendre les lettres d’anoblissement pour renflouer les caisses de l’Etat. Que restait-il dès lors du principe même de la noblesse ? La pratique de la vente des lettres de noblesse, d’abord limitée, se généralisa dès le XVIe. Charles IX imposa la création de douze familles nobles par baillage en janvier 1568 pour payer les dettes de l’État, grâce à la vente des « lettres » d’anoblissement.

 

En reconnaissant la noblesse des magistrats, Henri IV généralisa la notion romaine de noblesse administrative. Plus tard, Pierre le Grand adopta le même principe en Russie.

 

Mais ce n’est pas tout. L’émancipation des offices d’État, devenus héréditaires, s’étendit, dès le Xe siècle, aux alleux. La simple possession de fiefs nobles donnait la noblesse, en principe à la troisième génération. Mais par la suite, des familles furent alors anoblies par agrégation du seul fait de vivre « noblement » au bout de trois générations. Cette même règle des trois générations, la noblesse graduelle, par opposition à la noblesse immédiate ou du premier degré, s’appliquaient à la détention de nombreuses charges administratives comme nous avons vu.

 

Ceux qui détiennent la richesse détiennent le pouvoir. Voilà la réalité éternelle. Lorsqu’il fallait porter un titre pour exercer le pouvoir, le bourgeois ambitieux, suffisamment riche, parvenait toujours à s’en procurer un ou en procurer un à ses descendants. Les moyens dépendaient de l’époque. Le résultat a toujours été le même.

 

L’épopée des Croisades a joué le même rôle que les poèmes d’Homère pour les familles françaises. Le problème est différent de celui des Grecs. À l’époque des première croisades, les Français, comme tous les Européens, ne portaient que des prénoms. Les identifications postérieures par les noms de lieux, qui distinguaient les croisés, relèvent de la mythologie, à de rares exceptions près.

 

Il n’y a aucune famille en Europe qui puisse prétendre à l’ancienneté des familles vénitiennes. Aucune en Angleterre, en Espagne et en Allemagne ne peut montrer une ancienneté antérieure à l’an Mil. En France, quelques très rares familles, dont les Capétiens, peuvent prétendre remonter un peu avant l’an Mil. Comme nous avons vu, les noms de famille en Europe sont postérieur à l’an Mil. La création de noms de famille est due à Grégoire VII, pape de 1073 à 1085. Le concile du Latran, en 1123, confirma les décrets de Grégoire VII. À Cologne, il n’y avait pas de noms de famille avant 1106. Pas avant 1168 à Bâle. Les registres paroissiaux ne furent rendus obligatoires que par le concile de Trente, près d’un demi-millénaire plus tard. Les pays de langue d’Oc, de droit romain écrit, avaient déjà des registres. Il n’en reste aucune trace.

 

Quand bien même attribuerait-on au moins de dix très anciennes familles une origine ex nihilo, ne résultant pas d’un enrichissement préalable, cela ne ferait pas une classe sociale. Un nombre à peine supérieur peut prétendre avoir eu quelque pouvoir avant la guerre de Cent Ans. Ce n’est pas que cette guerre ait fait beaucoup de victimes. Mais, en l’an 1354, année de son déclenchement à Crécy-en-Ponthieu, une épouvantable épidémie de peste bubonique, la peste noire, réduisit de moitié la population de l’Europe. Toutes les couches sociales furent touchées. Les diverses couches sociales auraient dû conserver une proportion invariable, mais la disparition brutale de la main d’œuvre a ruiné les grands propriétaires, les maîtres de forges et autres grandes maisons. Leurs revenus se sont éteints. Les rois de France, déjà dépouillés d’une grande partie de leurs terres par les Anglais après Azincourt et Crécy, furent réduits aux expédients. Cet épouvantable désastre entraîna un renouvellement quasi total de l’aristocratie dirigeante.

 

Un événement antérieur montre la totale aberration de la théorie des classes de Marx. Les familles qui se sont élevées à l’état noble entre l’an mil et la fatidique guerre de Cent Ans ne sortaient pas de la cuisse de Jupiter. Or, leur origine est un double défi à la doctrine marxiste. Un défi à la notion marxiste de classes : elles sont d’origine bourgeoise, et à la notion marxiste de mode de production : elles sont d’origine industrielle et capitaliste. De quoi s’agit-il ?

 

On sait que l’Occident a été marqué après l’an mil par un développement économique et démographique sans précédent. Un climat favorable a permis d’exploiter des zones aussi peu accueillantes que les pentes des sommets du Massif Central. Elles ont été, par la suite, abandonnées et jamais exploitées à nouveau. Cette époque marque la seule colonisation du Groenland, littéralement « le pays vert » qui n’a plus jamais été vert par la suite ! Les historiens marxistes parlent de révolution verte. Or, on constate une évolution extraordinaire de l’outillage, de l’armement et de l’architecture. Le fer commença à remplacer le bois et le bronze jusqu’alors presque exclusivement utilisés. Ce fut une révolution industrielle. Il y a eu un changement du mode de production industriel du fer et nous allons voir de l’argent métal. Mais il n’y a pas eu de changement social. Voilà pourquoi les marxistes ne veulent voir dans ce bouleversement qu’une simple extension de l’agriculture par élévation de la température moyenne à cette époque. Un événement hors de l’Histoire écrite par les marxistes. Pas de luttes, pas d’Histoire.

 

On a moins remarqué que l’argent métal, épuisé à la fin de l’époque romaine, coulait à flot. Il fallut attendre le règne de Philippe le Bel pour qu’un nouveau tarissement se fasse sentir. Ce roi dut procéder à plusieurs réévaluations de la valeur faciale des pièces. Il réglementa d’ailleurs la production d’argent. L’édit de 1308 porte « interdiction d’affiner l’argent en fournaise en lieux privés et secrets pour fondre, affiner, et rechasser le billon, frauduleusement et malicieusement, nos monnaies noires et blanches, ni racheter d’argent en l’hostel de nos monnaies, porter d’argent hors du royaume. Mandons et commandons de faire abattre et dépecer les dites fournaises ». Vers l’an Mil, alors que la pénurie était quasi totale, des fosses de minerai d’argent furent tout à coup exploitées partout en Europe. Engels fait d’ailleurs lui-même état de l’exploitation des minerais d’argent du Harz au XIe siècle, alors qu’il n’y avait plus d’argent en circulation depuis des siècles.

 

Dans le même temps, l’abondance du fer, et la chute de son cours, permit son utilisation pour les outillages agricoles et l’architecture. La Sainte-Chapelle de Paris a un double chaînage en fer. Ces chaînages ont été insérés dans les pierres lors de la construction. Le même dispositif a été découvert à Beauvais lors de réparations. L’architecte des Monuments Historiques les avait attribués à une restauration du XVIIIe siècle. Les cathédrales gothiques sont toutes cerclées par des crampons de fer cachés dans les pierres. Des tirants en fer sont dissimulés dans les vitraux. La cathédrale de Bourges a même une imposante mécanique d’assemblage en fer, visible au-dessus des voûtes des nefs latérales. À la même époque, les casques et les armures des soldats Normands, encore en bronze au Xe siècle, sont en fer. On peut le constater sur la tapisserie de Bayeux de peu postérieure à la conquête de l’Angleterre en 1066. Auparavant les casques en fer étaient réservés aux seigneurs de guerre assez riches pour en acheter. On en trouve dans les tombes des plus grands chefs francs.

 

Cette abondance de fer ne peut résulter que de la mise au point d’un moyen nouveau de production. Les historiens marxistes ont placé l’invention de la roue hydraulique et du haut fourneau aussi près que possible de la Renaissance pour des raisons idéologiques. Il fallait, conjointement à ces innovations, un changement de la structure sociale. Ces gens-là écrivent l’Histoire en fonction de leur doctrine et non pas en fonction des faits. Or, la roue à aubes, source d’énergie, existait déjà à la fin de l’époque romaine de même que les pompes à eau, décrites par Vitruve. Le haut fourneau ne constitue en aucune manière une révolution industrielle. Le problème n’est pas l’élévation du fourneau, mais le produit qui en est tiré. La caractéristique du haut fourneau est la production de fonte de manière quasi continue par opposition au bas fourneau qui doit être détruit après solidification de l’éponge de fer. Or, on a trouvé, lors de la construction de l’autoroute de Troyes, des batteries de fourneaux datant des alentours de l’an mil et qui n’avaient pas dû être détruits pour récupérer leur production.

 

Il semble qu’il y avait alors deux problèmes. D’une part, la dégradation de la qualité des minerais de fer accessibles, d’autre part, l’obtention involontaire de fonte. La fonte est constituée de fer et de carbone à un taux de quelques pour cent. Quoi qu’il en soit, les maîtres de forges réussirent un jour à récupérer cette fonte cassante, jusque-là inutilisable, pour fabriquer du fer. Le procédé, dont le principe est toujours utilisé de nos jours, consiste à brûler le carbone en excès. La température maximale que l’on pouvait obtenir avec du charbon de bois, était alors aux alentours de 1200°C. On pouvait donc faire fondre la fonte. L’invention qui révolutionna la fabrication du fer s’appelle le soulèvement. Il consiste à prendre, avec une barre de fer, un peu de fonte dans le creuset où elle a été fondue et à la faire retomber, goutte-à-goutte, dans un fort courant d’air. Le carbone de la surface de la goutte brûle dans l’air. La goutte étant liquide, la concentration en carbone en surface se rétablit en permanence. La concentration dans la goutte reste pratiquement homogène. En brûlant à la surface, le carbone réchauffe la goutte et la maintient liquide bien que la baisse de la concentration en carbone augmente la température de fusion. En remontant plusieurs fois les gouttes dans le vent des soufflets, on finit par obtenir du fer pur. En même temps que le carbone, la silice, le phosphore, le soufre, brûlent aussi. On peut utiliser des minerais de plus mauvaise qualité que ceux utilisés antérieurement pour la réduction directe, d’ailleurs très délicate à opérer. L’époque de cette invention reste inconnue.

 

Le procédé de fabrication du charbon de bois, la distillation, a été découvert justement à cette époque. Or, le charbon de bois était exclusivement utilisé dans les hauts fourneaux. Le développement des forges pourrait être déduit de l’évolution de la quantité de charbon de bois fabriqué dans les forêts royales en particulier. Les comptes de Philippe Auguste ont été analysés récemment par le professeur américain John Baldwin. Ils font état des revenus des forêts royales et mentionnent le charbon de bois. Toutefois, aucun revenu fiscal ne semble avoir été tiré des forges elles-mêmes. La même constatation a été faite dans les archives des Echiquiers de Normandie et d’Angleterre. Rien n’apparaît non plus dans les comptes flamands.

 

L’abondance d’argent métal à partir des environs de l’an mil pourrait avoir la même explication. Les mines d’argent de l’époque romaine étaient épuisées depuis des siècles. Il ne restait que des lieux-dits, des cours d’eau, des villes ou villages comportant le radical latin argens. Il n’y avait plus de minerai d’argent exploitable. À tel point que, lors de la reconstruction d’Argentorate, entièrement rasée par les Alamans, on n’hésita pas à lui chercher un nouveau nom : Strasbourg. On changea aussi le nom de la rivière qui l’arrose, l’Argens, en Ill. Or, on savait qu’il y avait des minerais contenant de l’argent en de nombreux endroits d’Europe. Il était impossible d’en extraire le précieux métal. Il s’agissait de minerai au cobalt dont la température de fusion dépassait très largement les possibilités de l’époque. Ce minerai a donné son nom au cobalt qui signifie, en haut allemand, diabolique. La solution a dû être très proche de celle utilisée pour la fonte. On pouvait chauffer la poudre de minerai d’argent au cobalt à 1200°C. La poudre restait solide, mais lâchée dans le vent d’un soufflet, le cobalt brûlait à la surface des grains de minerai. L’argent, parfaitement inoxydable, restait métallique. La température des grains s’élevait grâce à cette combustion. Il suffit que la température atteinte permette la fusion pour que la combustion se poursuive, car la concentration en cobalt s’égalise dans la goutte de minerai liquide. Le cobalt migre alors vers la surface jusqu’à épuisement. Dans le même temps, la température de fusion baisse pour finir aux environs de 900°C, celle de l’argent. L’obtention de l’argent a dû focaliser tous les moyens à une époque où le besoin d’argent métal était crucial pour la poursuite du développement économique et où une main d’œuvre abondante était disponible pour tenter toutes les expériences possibles.

 

Or, il se trouve que l’un des fiefs les plus anciens et les plus fameux du Saint-Empire, le Ban de La Roche, en Alsace, comporte plusieurs lieux-dits comportant le mot Fosse. La base de données de l’Institut Géographique National, l’IGN, permet de connaître tous les lieux-dits comportant le mot fosse en France. La carte de répartition de ces lieux-dits est saisissante. La Normandie (488), l’Ile-de-France (479), la Champagne (429) et les Flandres (340) ont les plus hautes densités de ces lieux-dits. C’étaient les quatre plus puissants duchés de l’époque. Leurs luttes ont ensanglanté la région pendant deux siècles. Viennent ensuite la Touraine (324), la Lorraine (212), les environs de Chauvigny (110), ville fossile, surplombant la vallée de la Vienne près de Poitiers, puis les Vosges. Toutes ces zones sont aussi connues pour leur activité sidérurgique, sauf l’Ile-de-France et la Touraine qui ne comptaient pratiquement pas de forges au fil de l’eau. A contrario, le Berry n’a pratiquement pas de lieux-dits fosses. C’était pourtant la première province sidérurgique de France même avant l’époque romaine. Elle a toujours été sous la dépendance des rois de France, comme l’Ile-de-France et à la Touraine.

 

Les faibles fréquences dans le Sud de la France proviennent soit d’un problème de terminologie, il s’agit des terres de langue d’Oc, soit d’un problème administratif. Les pays de langue d’Oc étaient de droit écrit. Les noms de lieux sont restés figés depuis l’époque romaine. En pays de langue d’Oil, au Nord, les noms de lieux, comme les noms de personnes, se sont figés justement à partir de l’an Mil. Ceci étant, les zones d’origine éruptive n’ont pas de mines de fer, on parlait de minières, et probablement pas de mines d’argent au cobalt. C’est le cas des massifs hercyniens et des parties granitiques des Alpes et des Pyrénées et du Massif central.

 

Le mot fosse désignait une exploitation minière et a son équivalent en haut allemand dans le mot « stauf », « staufen » au pluriel, mot qui désignait aussi une coupe et était traduit en vieux français par hanap. Stauf désigne un creux. Il est associé à des monts dans Staufenberg, ou à une rivière, la Staufen, ou de multiples villes et villages, en Bavière, comme Staufen et Niederstaufen, et ne peut correspondre à la forme d’un mont. Dans tous les cas, il ne peut s’agir que de la proximité de trous, de carrières ou de mines.

 

La famille Beuren, originaire de Souabe, s’est fait appeler von Staufen dès 1050, puis Hohenstaufen pour faire plus grand. Elle accéda à l’Empire dès 1138. Curieusement, Frédéric II de Hohenstaufen, petit-fils de Frédéric Barberousse, construisit plusieurs « donjons » en Italie du Sud et en Sicile, singulièrement semblables aux « donjons » de Chauvigny, bien que plus vastes. Il avait hérité de sa mère ces Etats. Son règne, de 1212 à 1250, a connu un développement économique qui ne s’était jamais produit auparavant et qui ne s’est jamais plus reproduit !

 

Nota : la carte précise le découpage des régions avant la réforme de 2016. La trame correspond aux cartes IGN 1/25 000

 

Le plus extraordinaire dans cette carte est l’importance de l’Ile de France, de la Touraine, de la Normandie et des Flandres, lieux de batailles aux enjeux évidemment considérables. Les historiens, dont Werner, rapportent que, dés que Philippe Auguste eut battu Jean sans Terre à Bouvines, des chariots remplis d’argent métal circulaient de Normandie vers Paris. Les sites du Poitou n’ont été découverts qu’au XIVe siècle.


Il existe des chartes mentionnant des forges, en particulier des chartes conservées par des abbayes. Rien n’apparaît en ce qui concerne la métallurgie de l’argent. Il faut donc penser que l’exploitation des mines d’argent au cobalt fut antérieure aux premiers comptes conservés, antérieure à l’an 1100. Il est probable que la fringale d’argent fut telle que les mines furent exploitées et épuisées en quelques dizaines d’années au début du XIe siècle.

 

Le développement des nouvelles forges a inévitablement été l’origine de nouvelles fortunes. Il a pu en être été de même pour l’exploitation des fosses d’argent au cobalt. La transformation du fer et de l’argent métal en produit de consommation, le furent certainement tout autant. Pourtant, il ne s’agirait là que de compléments au développement parallèle des autres activités, comme l’industrie textile et l’agriculture, liées à l’extension de la population. Le développement de la métallurgie du fer et de l’argent ne peut être la cause de cette extension. Toutefois, la disponibilité d’importantes quantités d’argent métal ne pouvait que contribuer à la facilité des échanges et au développement.

 

Au passage, il faut noter que l’absence de séparation de l’Eglise et de l’État ne peut être une cause de blocage économique et social. Au XIe siècle, l’explosion économique a eu lieu dans cette situation. C’est à l’ensemble des activités qu’il faut attribuer l’émergence d’une nouvelle aristocratie, au sens de l’ensemble des familles riches, et non d’on ne sait quelle caste à la fortune incréée comme on a voulu le faire croire. Mazarin n’appartenait pas à la noblesse. Il s’est enrichi au pouvoir, il a fait ducs ses héritiers. Sa fortune n’était pas d’origine bourgeoise. On peut donc dire que Marx avait raison. La catégorie noblesse existait. Elle avait sept membres. Les maris des sept nièces de Mazarin !

 

L’an 1720 est une année charnière. Le système de la banque de Law ruina la plupart des anciennes familles. Des individus prirent le risque d’emprunter massivement. Ils n’eurent pratiquement rien à rembourser du fait du cours forcé des billets de Law. La totalité de ces individus obtinrent l’anoblissement dans les vingt ans qui suivirent. Devant les abus, l’Administration royale tenta de freiner le mouvement. Certains acquéreurs furent appelés à verser à nouveau quelques paquets de livres dans le trésor du roi pour se voir confirmer leur nouvel état. C’était le fait du prince. En 1750, la fin de la guerre de Succession d’Autriche, la guerre de la bataille de Fontenoy, marqua le début de l’ère coloniale. Elle fut marquée par un retour de la prospérité et par une énorme vague d’anoblissements.

 

En Angleterre, les choses se sont passées de tout autre manière. La distribution des biens de l’Eglise par Thomas Cromwell, le chancelier d’Henri VIII, arrière-grand-oncle du fameux Oliver Cromwell, est l’origine des plus anciennes fortunes anglaises titrées existant encore aujourd’hui.

 

Une classe est caractérisée, selon la doctrine marxiste, par l’antagonisme avec une autre classe. Dès lors que la noblesse n’était qu’un état dont rêvait la bourgeoisie, où était l’antagonisme? Philippe Egalité, prince du sang, Talleyrand, La Fayette, Condorcet et Mirabeau, le père, marquis, étaient inscrits aux états de la noblesse. Voilà des grands noms de la lutte contre les privilèges. Si l’on fait exception de quelques proches de la famille royale, tous les représentants de la noblesse ont voté, le 4 Août 1789, pour l’abolition des privilèges avec les représentants du Tiers état, la bourgeoisie. Ils ont tous applaudi à l’audacieuse et indispensable réforme. Un an avant, à Vizille, la noblesse du Dauphiné avait juré avec le Tiers état de lutter contre les privilèges.

 

En outre, le système marxiste laisse dans l’ombre les privilèges fiscaux de l’Eglise, qui furent également abolis. Un des premiers actes des représentants à la Constituante fut de rétablir l’équilibre financier de l’État en nationalisant les biens de l’Eglise. Les rois de France et d’Angleterre l’avaient déjà fait à plusieurs reprises depuis l’an mil. Le clergé était aussi un état. L’Eglise possédait le quart des biens fonciers de France en 1789, une paille ! Et ces biens ne se limitaient pas à des terres et des forêts. L’Eglise possédait des forges et nombre d’industries ! Or, les marxistes n’ont jamais considéré le clergé comme une classe. Certes, le haut clergé était tenu par la noblesse. Talleyrand était, de droit, évêque d’Autun. Richelieu, qui ne s’appelait encore que du Plessis, était, de droit, évêque de Luçon.

 

La possession de ces évêchés comme des abbayes d’ailleurs provient d’une particularité financière. Pour financer les agrandissements et les travaux de gros entretien, les évêchés et les abbayes empruntaient en aliénant les revenus de leurs terres et des villages et industries qui s’y trouvaient, en particulier des forges. Les évêchés et les abbayes ne pouvaient pas revendre les dons qui leur étaient faits. Les titres épiscopaux et abbatiaux, les commendes, qui portaient revenus, n’étaient en fait jamais remboursés contrairement aux emprunts princiers. Les titres s’échangeaient entre les acquéreurs successifs des commendes. C’étaient des emprunts perpétuels en quelque sorte. Montaigne touchait ainsi les revenus des terres d’une cure des Pyrénées avec un autre ayant droit qu’il ne connaissait d’ailleurs pas ! C’est ainsi que des évêchés et des abbayes appartenaient en quelque sorte à des familles. Ce système ne fut supprimé qu’à la Révolution lors de la nationalisant les biens de l’Eglise

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Pour Marx, les classes sont relatives à leurs antagonismes. Or, le haut clergé et la noblesse n’ont cessé de s’opposer au cours des siècles, parfois de manière sanglante, en Italie surtout. Le recensement des chartes depuis Philippe Auguste montre qu’une large part des décisions des cours prévôtales et royales portait sur des conflits entre l’Eglise et la noblesse. Le même constat a été fait par John Baldwin dans les chartes des échiquiers de Normandie et d’Angleterre. Et ces conflits ne concernaient pas la possession de quelques acres. Il s’agissait d’abord des droits d’exercice de la justice et de la perception des taxes. Du pouvoir, en un mot. Ces conflits n’ont pas cessé jusqu’à la Révolution. Qu’est-ce qu’un antagonisme, si ce n’est une lutte pour le pouvoir ? Un antagonisme d’intérêts de classe au plus pur sens marxiste ?

 

Les classes sociales seraient déterminées par leur rôle économique, par leur place dans la production matérielle. La noblesse ne vivrait que de rentes, la bourgeoisie des profits et le prolétariat des salaires. La lutte des classes comme loi naturelle immuable de la société humaine résulterait de l’opposition entre salaire et profit, profit et rente. C’était, en réalité, la théorie de Ricardo, citée par Marx lui-même. Je ne suis pas certain que ce soit vraiment la doctrine marxiste. Heureusement, si j’ose dire ; cette distinction conduirait à des difficultés insondables. En effet, une très large frange de la bourgeoisie vivait de rentes.

 

La bourgeoisie, au sens marxiste, correspond à la classe sociale vivant de l’exploitation du prolétariat. On se demande alors dans quelle catégorie entrait le bourgeois rentier. Dans le même temps, de nombreux nobles vivaient de salaires. En dehors des titulaires des charges qui avaient une sorte de rente, les officiers ministériels, des nobles, et les militaires étaient salariés. Il ne s’agissait nullement de rentes. Ces activités impliquaient des activités, parfois très prenantes, dans l’Administration, au sein des Parlements et aux armées. De plus, ces activités étaient souvent exercées par des membres de la bourgeoisie. La réaction des privilégiés, ruinés par la grave crise économique qui précéda la Révolution, ferma l’accès à la bourgeoisie d’un grand nombre de ces activités. Il n’en était plus ainsi depuis Louis XI et surtout depuis Henri III. Toutefois, la réaction ne put interdire à la bourgeoisie les places d’officiers des armes techniques comme l’Artillerie et le Génie ; la noblesse, peu poussée, par tradition, à l’effort intellectuel, aurait été incapable de les remplir. 

 

On se demande dans quelle catégorie entrait le noble salarié ? On se demande dans quelle catégorie entraient les forgeurs, responsables de plusieurs compagnons qu’ils rémunéraient eux-mêmes sur leur propre salaire, en appliquant naturellement le principe dénoncé par Marx du surtravail ? Le forgeur n’était pas un capitaliste, il n’avait que son salaire. Il exploitait lui-même ses compagnons en les payant le strict nécessaire à l’entretien de leur force de travail. Les parfaits capitalistes, tels que définis par Marx, agissaient ainsi. Dans quelle catégorie faut-il mettre le forgeur ?

 

Ces forgeurs seraient, comme le patronat, un artifice inventé par les capitalistes pour améliorer le rendement sans se compromettre. Si le patronat ou le forgeur poussait l’exploitation du prolétariat trop loin, le capitaliste ne s’en jugeait pas responsable.

 

Qui reste-t-il alors dans les fameuses classes de Marx ? Je crains qu’elles ne soient, après analyse détaillée, que des ensembles vides, comme disent les tenants de l’algèbre booléenne. Il n’y a jamais eu de luttes des classes, mais toujours et partout une lutte pour les places. Les faits ne sont analysés par les marxistes qu’à la lumière de leurs postulats. Marx a défini les catégories de la société, les classes sociales. Les marxistes ne peuvent s’écarter des définitions de ces catégories irréductibles, faute de quoi toute l’analyse dialectique s’effondrerait. La méthode dialectique commence par la recherche des catégories sur la base de définitions, de critères. Ces catégories sont ensuite opposées deux à deux, et considérées comme antagonistes, comme contraires. Sans catégories, plus de contraires, et sans contraires, plus de dialectique.

 

Qu’importent les faits en eux-mêmes, ils n’ont de sens pour les marxistes que vus à travers ce processus de pensée, inspiré de la dialectique hégélienne, transformée en réalité matérielle. Il n’y a plus à découvrir les victimes sans nombre du Goulag, les hécatombes monstrueuses du Dalstroï à la Kolyma, les massacres atroces des Khmers rouges. Les faits sont là et têtus. On avait cru comprendre que le marxisme reposait sur la praxis. Ces faits-là ne sont pas les bons faits sans doute : il y a encore des marxistes.

 

La doctrine marxiste ne saurait être arrêtée par ces détails. Que peuvent faire dix mille morts à un homme tel que moi, aurait dit Napoléon. On conçoit alors que des dizaines de millions de victimes importent peu aux marxistes. Laissez casser les œufs et faire l’omelette ! C’est le matérialisme dialectique qui poursuit sa marche triomphante.

 

Ma conviction est que les Nomenclatura que les marxistes ont créées, là où ils sont passés, constituent la seule classe qui ait existé au sens où ils l’entendent. Petit paradoxe que je qualifierais de dialectique. Partout, et toujours, la structure de la société est d’une extrême complexité et se caractérise par des flux permanents en tous sens. Par où, la vision dialectique par contraires est doublement fausse. Une multitude de couches sociales ne peuvent en aucun cas se résumer à deux niveaux contraires, et les flux entre couches ne se limitent nullement à deux mouvements contraires.

 

Il se forme sans cesse un afflux d’exclus, de déshérités, d’inadaptés, d’anarchistes. On voit sourdre une nouvelle possibilité d’opposition : le lumpen-prolétariat ! Ces malheureux pourraient former une catégorie susceptible de s’opposer au prolétariat. Ils l’ont fait à Kronstadt. Ils l’ont fait à Barcelone. On oublie, trop souvent, que l’unicité prolétarienne exige, également, l’élimination du lumpen-prolétariat. Il ne peut exister une classe sous-prolétaire qui pourrait revendiquer une place face à la classe prolétaire universelle et donc unique.

 

Les exclus, les refuzniks, les anarchistes doivent être éliminés. C’est la justification marxiste du massacre des révoltés de Kronstadt par Trotski. Des milliers de morts en quelques jours. La police tsariste n’a jamais agi avec une telle violence. Il faut éliminer. Le prolétariat est l’ultime catégorie, un universel. Le prolétariat ne peut pas supporter l’émergence d’une nouvelle catégorie. Après la victoire du prolétariat, les marxistes nient la négation de la négation, le heurt avec une autre classe. Il faut éliminer. La Tcheka, le sinistre Guépéou, puis le non moins sinistre KGB ramasseront inlassablement les exclus pour les envoyer au Goulag. Il faut éliminer. Le sort des anarchistes sera bien pire. Ils seront torturés avant d’être éliminés systématiquement. Il ne peut, en aucun cas, surgir d’autres catégories. Elles pourraient entrer en lutte dialectique contre le prolétariat. Il perdrait alors sa valeur universelle. La catégorie anarchiste ne doit pas exister. Il faut éliminer.

 

La dialectique marxiste consiste à déterminer des catégories dans la Nature. Ces catégories regroupent des objets du monde expérimental de même nature. Les catégories marxistes sont fermées. Il y a ainsi deux catégories de capitaux. Il est impossible, pour Marx, que la catégorie capital fixe puisse comporter une composante provenant du capital variable. Cette position est entièrement opposée à la vision d’Adam Smith. Elle devait conduire Marx à l’absurde paupérisation. Smith parvient à la conclusion inverse en laissant ses catégories du capital perméables aux échanges.

 

Voici d’autres faits qu’il faudrait ignorer. La société n’est plus le siège exclusif de la lutte salvatrice du prolétariat contre la bourgeoisie. Des luttes sociales sans merci s'auto-engendrent dans des États où la bourgeoisie a été éliminée. Ailleurs, des fractions de la société se heurtent avec la même violence, sans entrer dans l’exclusive dichotomie.

 

Pour expliquer ces deux paradoxes, le professeur Bourdieu a découvert une méthode d’analyse dynamique de la société. C’est son fameux espace social. La classification binaire de Marx et d’Engels n’était qu’une vision simpliste. L’idée même que tout pouvoir résulte du capital au sens marxiste, et restreint à la finance, avait d’ailleurs quelque chose de choquant. De Gaulle, combien de milliards ?

 

On respire mieux dans les grandes planches du professeur Bourdieu, où s’étalent les multiples aspects des sociétés. On croit voir le tableau de quelque grande bataille. Les « habitus » sont comme les bannières claquant au vent. Elles identifient, elles regroupent, les unités qui vont s’ébranler. On attend le fanion brandi qui va exprimer l’ordre du colonel général. Le trompette, dressé sur sa selle, retient son souffle. Le tambour, là, dans la troupe, lève déjà ses baguettes.

 

« L’ouvrier est marqué du cachet qui le consacre propriété du capital. Le cachet, dont parle Marx, n'est que le style de vie lui-même, à travers lequel les plus démunis se dénoncent immédiatement, jusque dans leur usage du temps libre se vouant ainsi à servir de repoussoir à toutes les entreprises de distinction et à contribuer, de manière toute négative, à la dialectique de la prétention et de la distinction qui est au principe des changements incessants du goût. Non contents de ne détenir à peu près aucune des connaissances ou des manières qui reçoivent valeur sur le marché des examens scolaires ou des conversations mondaines et de ne posséder que des savoir-faire dépourvus de valeur sur ces marchés, ils sont ceux qui ne savent pas vivre : ceux qui sacrifient le plus aux nourritures matérielles, et aux plus lourdes, aux plus grossières et aux plus grossissantes d'entre elles, pain, pommes de terre et corps gras, aux plus vulgaires aussi comme le vin, ceux qui consacrent le moins au vêtement et aux soins corporels, à la cosmétique et à l'esthétique, ceux qui ne savent pas se reposer, qui trouvent toujours quelque chose à faire, qui vont planter leur tente dans les campings surpeuplés, qui s'installent pour pique-niquer au bord des nationales, qui s’engagent avec leur Renault 5 ou leur Simca 1000 dans les embouteillages des départs en vacances, qui s’abandonnent aux loisirs préfabriqués conçus à leur intention par les ingénieurs de la production culturelle de grande série, ceux qui, par tous ces choix si mal inspirés, confirment le racisme de classe, s’il est besoin, dans la conviction qu’ils n'ont que ce qu’ils méritent. »

 

Ce long extrait de la Distinction du professeur Bourdieu le met d’abord dans la lignée marxiste. Il parle des dominants et des dominés, plutôt que des prolétaires et des bourgeois, mais l’objectif est bien le même : éliminé le bourgeois dominant.

 

La différence tient dans les critères qui caractérisent les dominants et les dominés. Ce n’est plus la faucille et le marteau qui distinguent, mais le comportement social. Et le comportement social est conditionné par le niveau social. Il ne s’agit pas tant d’activités culturelles différentes, mais de la manière de s’y livrer. C’est bien ce qu’explique l’extrait qui vient d’être cité. Les dominants s’efforcent de maintenir la distance avec les dominés en mettant un style, un goût particulier dans leurs activités relevant du capital culturel. Ils transmettent leur style et leur goût à leur descendance afin qu’elle se maintienne dans sa position dominante. Le professeur Bourdieu a aussi remarqué que les dominants savent faire évoluer leur goût en particulier en fonction des changements permanents qui marquent la société technique où nous vivons. Ses dominés ont des automobiles pour aller en vacances. Les dominants prennent donc l’avion et vont au bout du Monde pour rester entre eux. Le capital culturel entre donc dans la détermination des « classes ». C’est très intéressant.

 

Malheureusement, les statistiques mêmes utilisées par Pierre Bourdieu montre que moins de la moitié des dominants proviennent des dominants de la génération précédente. Sur deux ou trois générations, les dominants sont presque totalement renouvelés par des fils de dominés. Deux générations de polytechniciens, il y en a quelques-unes. Trois, c’est rarissime. Inversement, on ne compte pas les fils de famille refusant de se lancer dans de longues études ou incapables d’y parvenir, qui viennent grossir les rangs serrés des dominés.

 

Mais la faiblesse essentielle de l’analyse de Pierre Bourdieu vient de ses critères. Il n’y a pratiquement pas d’habitus spécifique à une classe. En France, le golf reste une activité des dominants ; ce n’est pas vraiment le cas au Royaume dit Uni et encore moins aux Etats-Unis, bien que ce sport ne s’étendent pas au plus bas des classes en raison de son coût. Il en va de même de la chasse en France qui est un sport très démocratique. On peut seulement faire l’exception de la chasse à courre, pratique extrêmement limitée. C’est un acquis de la Révolution. Pourtant, l’aristocratie n’a point cessé de pratiquer la chasse et exactement dans les mêmes conditions et selon les mêmes règles que les bourgeois et les paysans. Devant cette distinction des habitus la réponse de Pierre Bourdieu est que la manière de les pratiquer permet de faire la distinction sociale. L’enjeu reste toujours de maintenir la distinction en classe par l’écart entre les pratiques, l’écart entre les comportements dans des situations analogues, comme un dîner, un pique nique, comme dans les goûts.

 

Or c’est là ignorer une cause commune et générale à ces écarts. La tendance humaine indépendamment du niveau social est à envier les autres et à vouloir toujours se mettre au-dessus d'eux. Pour reprendre l’exemple des repas d’invités utilisés très souvent par Pierre Bourdieu, il faut remarquer que les convives se livrent systématiquement à des jugements sur leurs commensaux dès rentrés chez eux. Et ce comportement est absolument indépendant du milieu social. Chaque famille a ses habitudes considérées comme des règles de bienséance. Ainsi, l’ouvrier qui invite son collègue et son épouse à dîner ne manquera pas de le juger socialement inférieur par des écarts de comportement ou de conversation même infimes. Le voisin de table qui ne s’y conforme pas est un « plouc » ! C’est le jugement d’un dominant sur un dominé. Je pense même que cette attitude est encore plus marquée dans les milieux les plus simples. Ce n’est pas que les plus distingués des hôtes ne jugent pas, mais ils s’appliquent à étendre leur emprise sociale en conviant des hôtes dont ils savent qu’ils pourront manquer à des règles de base de la bonne société. Aussi n’ont-ils pas besoin de juger après car ils ont jugé avant.

 

La distinction existe à tous les niveaux. L’homme d’affaires, l’industriel, le grand bourgeois en un mot, aura strictement le même comportement au cours de leurs réceptions. Cette attitude est présente dès l’enfance. Elle est quasi générale. Mais il y a toujours au contraire des enfants puis des personnes qui n’ont pas cette attitude et qui se sentent irrémédiablement inférieures. Mais c’est une minorité comme les homosexuels naturels. Ce n’est pas la volonté de faire des distinctions qui caractérise la classe dominante. La volonté de maintenir l’écart n’est donc pas un facteur classant par lui-même.

 

Il faut ajouter à cela que la Société a été bouleversées par les progrès techniques et les crises économiques successives. Aujourd’hui, la distinction n’est plus tant entre les détenteurs du pouvoir économique, et donc culturel d’après Pierre Bourdieu, mais entre ceux qui ont des revenus astronomiques, les peoples, stars et les sportifs, suivi par quelques spéculateurs, et tous les autres. Ce changement a été rapide et les nouveaux dominants bourdieusiens n’ont aucune des bonnes manières de l’ancienne société. Les survivants de cette ancienne société se croient obligés d’adopter le us et coutumes de ces nouveaux sauvages en participant principalement à la déstructuration générale qui caractérise ce début de millénaire. Plus rien ne distingue les hommes entre eux dans tous les domaines depuis l’éclatement de la famille jusqu’à la déstructuration de l’habillement. Si quand même ! Les peoples ont des jets privés.

 

Le problème de la théorie marxiste de maître Bourdieu n’est pas là en réalité. Sur le champ de bataille, l’ennemi est désigné. Dans l’espace social de maître Bourdieu, les ennemis sont de rencontre. L’analyse place les groupes sociaux. Elle les identifie par leurs habitus. Et cette analyse se déploie dans les divers champs : champ du pouvoir, champ politique, comme autant de couches superposées.

 

Comment la seule analyse peut-elle déterminer les différenciations, les classements, les déclassements, les reclassements ? Comment la seule analyse peut-elle annoncer l’issue des luttes sociales ? Comment la seule analyse peut-elle prévoir l’apparition de groupes qui n’existent pas encore ? Le médecin ne procède pas systématiquement à toutes les analyses possibles. Il ordonne les analyses qui viendront confirmer son diagnostic. Son diagnostic, son hypothèse, est basé sur des symptômes qu’il pense avoir reconnus.

 

La méthode de maître Bourdieu est une analyse de la société. Cette analyse est conduite avec un objectif. C’est son hypothèse : dans chaque champ de l’espace social, les agents sociaux sont amenés à se regrouper. Ces regroupements, à surface variable, se forment sur la base des rapports d’opposition entre dominants et dominés. Ce n’est pas seulement le capital, l’argent, qu’il faut prendre à la bourgeoisie. Il y a d’autres champs sociaux qui lui assurent le pouvoir. Il faut aussi s’attaquer aux autres formes de pouvoir et d’abord au pouvoir culturel. Il faut enlever la richesse culturelle à ceux qui la détiennent : la culture est la source essentielle du pouvoir. Derrière une analyse infiniment plus réaliste que les naïvetés marxistes, on retrouve l’objectif de Marx : l’élimination des honteux bourgeois. On ne va pas lâcher ce bon morceau. Depuis un siècle toute l’intelligentsia nous fait « bouffer » du bourgeois, l’horrible capitaliste marchand de canon. Ce fut le leitmotiv des romans sociaux depuis François Mauriac, le progressiste doré, jusqu’à Maurice Druon et Jean d’Ormesson. Ces deux-là, les derniers grands, ont retourné leur veste, mesurant sans doute, dans un éclair tardif de clairvoyance, l’étendue de l’horreur des systèmes marxistes et ses dizaines de millions de victimes innocentes.

 

Il n’est nullement démontré que l’opposition entre dominants et dominés soit la seule forme de rapport social et que ce rapport doive être conflictuel, voire révolutionnaire. Max Weber, l’inventeur de cette terminologie, n’y voyait nullement une cause de conflit, mais, bien au contraire, un facteur d’émulation. L’analyse de maître Bourdieu est menée en vue de déterminer les risques, ou les chances selon le point de vue, de la formation de tels regroupements. L’analyse détermine, dans chaque champ, l’ampleur des regroupements possibles en fonction de l’objectif. Elle ne peut aboutir à un autre résultat que de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse.

 

Le « modèle universel » de maître Bourdieu se veut heuristique. Pourtant, son modèle ne peut, en tant qu’outil d’analyse de l’existant, déterminer a priori des regroupements de circonstance. Il faut un critère. Il n’est pas même voilé : « la structure de la distribution des différentes espèces de capital commande les représentations dans cet espace et les prises de position dans la lutte pour conserver ou transférer le pouvoir ». Le critère est la lutte pour le pouvoir. Ce critère permet à maître Bourdieu d’extraire de ses planches les regroupements probables.

 

Est-ce le seul critère ? Est-ce seulement un critère valable ? Enfin, on ne voit pas en vertu de quel postulat le dominé devrait l’emporter toujours.

 

L’espace social de Maître Bourdieu serait la « réalité première et dernière » qui permettrait de prévoir, puis de mobiliser et d’organiser les unités pour mener des luttes sociales sans cesse renouvelées.

 

Une analyse de l’espace social à la fin de l’Ancien Régime eût-elle permis de prévoir la Révolution ? L’affrontement répondait-il au critère de Maître Bourdieu ? Il n’y eut en aucune manière heurt de deux regroupements sociaux dont l’un devrait disparaître. Il n’y eut qu’un cri : halte à l’injustice. Dès le 4 Août 1789, les privilèges furent abolis sous les applaudissements des privilégiés eux-mêmes. L’état noble disparaît, dès ce jour, sans combats, sans victimes. La suite, toute la Révolution, relève d’une lutte pour le pouvoir entre membres d’une seule et même classe, la bourgeoisie. Où est alors passée la dialectique ? Pire, cela ne peut en aucune manière s’inscrire dans les superbes fresques de Maître Bourdieu.

 

La méthode de Maître Bourdieu ne permet pas davantage de prévoir l’apparition d’une catégorie nouvelle. Comment la Nomenclatura, ou son équivalent, a pu apparaître en URSS et dans tous les pays communistes ? Je n’ai pas de théorie, mais une image.

 

La solidité du béton des ouvrages d’art tient en grande partie à la granulométrie de l’agrégat utilisé. Si on retire une partie du spectre granulométrique, c’est-à-dire les graviers de dimensions comprises entre deux valeurs, le béton sera plus fragile. On peut aussi étendre le spectre vers le haut ou vers le bas, selon l’usage prévu. Pour les bétons de faible épaisseur, on peut ajouter des particules très fines tout à fait en bas du spectre pour accroître la résistance. On améliore aussi l’étanchéité par ce moyen.

 

Si on retire une couche de la structure sociale dans une nation, elle sera instable, ingérable. À un niveau de développement des techniques, et des moyens de communication essentiellement, correspond une structure sociale adaptée. La couche sociale éliminée se reforme d’elle-même par nécessité. Le béton est inerte. Il ne peut générer la partie manquante du spectre granulométrique ; il rompt. La doctrine sociale de Bourdieu est aussi contraire à la réalité que celle de Marx.

 

En éliminant brutalement et entièrement la bourgeoisie, les Lénine, les Trotski, les Mao et leurs émules sur toute la Terre ont déstabilisé totalement les trois quarts des nations. Et ils ont, à leur corps défendant, laisser se créer une classe de remplacement indispensable au fonctionnement des nations. Cette classe nouvelle, justifiée à ses propres yeux par une illusion théorique, s’est approprié des privilèges dont aucune classe sociale naturelle n’aurait osé rêver. À Moscou, la Nomenclatura avait même une ligne de métro privée.

 

Bourdieu-la-science, c’est super-Marx. Ses émules comprendront aussi vite que Trotski et Mao, que l’esprit bourgeois ne peut disparaître que par l’élimination physique. Les post-marxistes iront encore plus loin. Ils élimineront non pas seulement les riches en numéraire, mais les riches en culture. Ils calculent déjà le taux de change entre le capital numéraire et le capital culturel. Pour tester leurs calculs, ils créeront un impôt sur le niveau de culture. L’homme cultivé sera ainsi répertorié au passage. Il sera dès lors facile de l’éliminer le moment venu. 

 

La classe prolétaire de Marx a disparu depuis longtemps. Les prolétaires ne sont plus ces miséreux dont la sueur et le sang passerait dans le produit. Elle est représentée aujourd’hui par les dominés de Bourdieu-la-science. La lutte des classes est la lutte des dominés contre les dominants. Et cette lutte est menée par les partis et les syndicats marxistes, même si leur représentation est très minoritaire. Bourdieu-la-science n’a pas contesté la validité de cette lutte dialectique.

 

Toute agression provoque une réaction. Les syndicats luttent contre le patronat. Le patronat se défend. Il réagit aussi, et à un autre niveau. Ce n’était écrit dans aucun livre. Le matérialisme historique ne l’avait pas prévu. Quelle est sa réaction ? Au sens marxiste, le patron capitaliste est le contraire du prolétaire. Mais le prolétariat a un autre contraire : sa propre disparition ! Le prolétariat gêne le patron ? Que fait le patron ? Il cherche à se passer du prolétariat. Il mécanise, il automatise, il informatise, il numérise. Et le prolétariat se réduit comme peau de chagrin. La disparition du prolétariat est inéluctable, comme le fut la disparition de l’esclavage. On verra un jour un nouveau Victor Schoelcher, la main gauche sur le cœur et la main droite levée au ciel, réclamer l’abolition de la condition prolétaire.

 

À vrai dire, le prolétariat aura sans doute entièrement disparu bien avant. Le prolétariat se suicide. En s’accrochant désespérément aux postulats marxistes, les partis et syndicats marxistes mènent une lutte qui ne peut que hâter la disparition du prolétariat. Non seulement les grèves, sans autre justification que de préserver le dogme, finissent par soulever l’impatience des citoyens, mais chaque grève contribue à amplifier le mouvement d’automatisation, d’informatisation et de numérisation de l’industrie, puis des services.

 

Pour éviter une augmentation du chômage, Pompidou s’était opposé, à la fin des années 60, au plan d’automatisation de l’industrie française, essentiellement dans l’industrie automobile. Il a fallu faire venir une nombreuse main-d’œuvre d’Afrique du Nord. Cette vue à court terme a, aujourd’hui encore, des conséquences mal mesurées. Il faut dire, à décharge si j’ose dire, que ce plan d’automatisation était prématuré. L’automatisation menée quelques années plus tard a été en partie un échec pour des raisons techniques. Une amélioration des outillages et des processeurs, et la mise au point de méthodes de programmation plus élaborée étaient nécessaires. Ces progrès ont permis de réaliser l’objectif, vingt ans plus tard.

 

Les marxistes ont, en France, des positions de monopole dans deux domaines particuliers : le livre et les manutentions portuaires. Ils ont compris que l’automatisation des ports, rendue possible par la containérisation des charges, les éliminait des ports. Ils s’opposent à toute modernisation. Là encore la dialectique n’avait pas prévu que cette opposition n’allait pas faire disparaître les bourgeois au profit du prolétariat, mais faire disparaître des ports et donc des dockers ! Le port de Liverpool, premier port mondial pendant plus d’un siècle, ne figurait plus sur la liste des 40 premiers ports européens en 1970. Les trotskistes se sont emparés de la commune de Liverpool dans les années 60 et ont ruiné le port en luttant pour le monopole syndical et contre toute modernisation. Ils ont gagné. Les privilèges ont été préservés. Mais le port de Liverpool n’existait plus. Il n’y avait plus de dockers. Il n’y avait plus d’activité portuaire, donc plus de prolétariat. Le suicide. Depuis lors, l’Europe a contribué à redresser le port, aujourd’hui au vingtième rang.

 

Les ports du Havre et de Marseille-Fos subsistent grâce au pétrole. On ne peut concevoir un déchargement manuel des navires pétroliers et gaziers. Les syndicats n’ont rien pu faire. Par contre, l’automatisation des manutentions des containers a été bloquée pendant de nombreuses années. L’automatisation réduit le nombre des dockers. Refuser le progrès, c’est condamner ces ports, au profit des pays sans préjugés sociaux. L’obstination syndicale aurait pu conduire à la fermeture. Il n’y aurait plus eu besoin de dockers du tout, car il n’y aurait plus eu d’activités portuaires. Le suicide.

 

Il reste des dockers à Marseille, payés à ne rien faire en attendant la retraite. Les manutentions sont sous-traitées à des sociétés privées depuis la réforme des ports autonomes, rebaptisés « Grands Ports Maritimes », en 2008.

 

La situation est semblable pour le livre et donc la presse. Les syndicats n’agissent plus sur l’outil de production déjà automatique à tous les niveaux, mais sur la distribution. L’usage abusif de la grève conduit au renforcement de l’usage d’Internet et donc à la disparition de l’imprimé. On lit les livres, on regarde les journaux sur des écrans transportables. On imprime le journal ou le livre chez soi, du moins pour les parties que l’on souhaite conserver. Il n’y aura plus de prolétaires, car il n’y aura plus de distribution. Le suicide.

 

L’automatisation des transports des personnes est plus lente. Le problème est complexe en particulier pour des raisons de sécurité et de coût. Chaque grève augmente la volonté générale d’automatisation des moyens de transport. Il n’y aura bientôt plus besoin de conducteurs. Le suicide.

 

La chute vertigineuse du coût des transports maritimes entre les ports automatisés, comme Anvers et Rotterdam et les ports d’Asie, a permis une délocalisation généralisée des industries des pays développés vers le Tiers monde. Il faut donc penser que le prolétariat de ces pays s’est développé. Le suicide du prolétariat ne concernerait que les pays développés. L’évolution des pays d’Extrême-Orient, dénommés les dragons, montre que le prolétariat disparaît là-bas aussi, avec retard, certes, mais pour les mêmes raisons qu’en Occident. Il en est aujourd’hui de même pour les pays où les industries occidentales se sont délocalisées comme la Chine. Le suicide est général.

 

Les étudiants et les élèves ne peuvent disparaître. Ils se prennent pour le flambeau de la lutte des dominés contre les dominants, des prolétaires écrasés par le grand capital. Ils ne peuvent disparaître, c’est vrai. Ce qui va disparaître c’est un enseignement qui forme des légions d’étudiants politisés, sans réelles compétences en dehors de l’organisation des grèves. L’enseignement sera privatisé. Le suicide aussi donc, le suicide des marxistes.

 

Les prolétaires qui subsistent sont bardés de privilèges que des syndicats moribonds tentent de préserver contre toute logique. Le problème n’est plus le prolétariat en phase terminale.

 

Le problème social ressurgit effectivement aujourd’hui. Il n’a rien à voir avec la lutte des classes. Ce n’est pas un problème de classe. C’est un problème d’organisation. L’automatisation des tâches et l’Internet reporte toute la charge sur les cadres. L’information circule à une vitesse hallucinante. Les communications sont mondiales. Il faut rester connecté en permanence avec l’Amérique et l’Asie sous peine de manquer des affaires ou de voir échouer celles qui sont entreprises.

 

Le cadre est submergé, assommé, harassé.

 

Imaginer que l’informatique leur rendra une vie possible n’est qu’une utopie. Depuis ses débuts, l’informatique ne fait qu’aggraver la situation des cadres. Internet fait très largement déborder la coupe déjà rase.

 

A vrai dire, le problème du prolétariat était aussi un problème d’organisation, et financier il est vrai, que Bismarck a réglé en Allemagne, plus d’un siècle avant la France, avec l’assurance maladie et l’assurance vieillesse. Dans les périodes de crise, les cadres se taisent. Il faut dès à présent les faire parler et les écouter comme a fait Bismarck avec les socialistes de l’époque. Mais cette fois, ce n’est pas d’abord un problème financier, encore que si la solution aura inévitablement des conséquences financières.


 

 

 

 

Chapitre 3

 

 

 

Les catégories

 

La démarche dialectique repose sur les catégories. La détermination des catégories est le fondement la théorie dialectique de Hegel. La théorie de Marx repose sur la même base. Pour Marx, ces catégories expriment la réalité matérielle, alors que, chez Hegel, elles n’appartiennent qu’à l’esprit.

 

Le capital, la valeur, la plus-value, le prolétariat sont des catégories. Une somme d’argent n’est un capital, et n’a de réalité dialectique, que si elle est utilisée dans le procès de production capitaliste. C’est la définition marxiste de la catégorie « capital ».

 

Ce n’est pas la définition habituelle du capital. Le château que le capitaliste achète avec ses profits, est un bien, un capital au sens étymologique. Le capitaliste n’est nullement contraint de « jeter à nouveau la plus-value dans le procès de production ». Il peut renoncer à grandir et profiter de la vie en achetant un château. Si la fringale du profit le saisit à nouveau, il pourra hypothéquer son château pour remettre des fonds dans son entreprise. Je n’ai d’ailleurs pas compris ce que Marx veut dire lorsqu’il écrit : « Quand un homme mange tout son bien en contractant des dettes, la valeur de son bien ne représente plus que la somme de ses dettes ». Les dettes de ce capitaliste correspondent à l’argent qui lui a été prêté par les banques sur la base d’hypothèques. Rien ne se perd dans cette affaire, pas plus que dans la chimie de Lavoisier. Si la valeur des biens fonciers n’a pas varié entre temps, il pourra parfaitement investir le capital qu’il avait retiré de la circulation. Si tout va bien, il pourra rembourser les banques et obtenir la mainlevée de son hypothèque. Il conserve son château en ayant en même temps accru ses affaires. Il me paraît évident que Marx n’a pas voulu évoquer, dans ce passage, le cas du capitaliste qui vend son château, dépense tout, et, en outre, fait des dettes en pure perte, en jouant à la roulette par exemple. Dans ce cas évidemment, il ne lui reste que des dettes. La suite du texte ne laisse pas d’ambiguïté. Il s’agit bel et bien du capitaliste qui s’endette après s’être acheté des biens sans utilité pour la production capitaliste. Ces biens, le château et son parc, seraient sans valeur pour Marx. On pourrait actualiser le raisonnement en remplaçant le château par un appartement dans les beaux quartiers, ou une villa de la Riviera. Les châteaux représentent de grosses charges et ne valent plus grand-chose. Le résultat est le même. Ces biens n’entrent pas dans la catégorie capital de Marx. Ils sont sans valeur.

 

À quelle catégorie appartiennent les sommes accumulées, par la spéculation et par tous les moyens que j’ai exposés en les classant, en plaisantant, selon les neuf cercles de l’Enfer de Dante ? Ces sommes appartiennent à une catégorie idéaliste sans aucun usage dans le cadre du matérialisme dialectique. Les sommes ainsi accumulées peuvent aussi bien être utilisées à l’achat de biens qu’être « jetées » à nouveau, comme dit Marx, dans le procès de la production capitaliste. Or, elles ne relèvent nullement de l’accumulation initiale. Ce sont les mots qu’il emploie. Ces sommes sont rassemblées en marge, si l’on peut dire, des processus de production capitaliste et non à des époques antérieures. Elles ne pourraient pas se former s’il n’y avait pas de capitalisme. Cette situation n’a pas été envisagée par Marx, bien qu’elle soit inhérente au système capitaliste.

 

Marx ne l’a pas envisagée ; elle n’a aucun intérêt dans le cadre du matérialisme dialectique. L’accumulation initiale n’a pas non plus d’intérêt. Marx s’est expliqué sur ce point, sans doute pour répondre à des critiques. L’argent ne vient pas ex nihilo. Il a une histoire : celle du matérialisme historique. L’aspect essentiel est qu’à partir d’un certain niveau, d’une certaine quantité, les sommes d’argent initialement accumulées changent de nature, de qualité, et deviennent du capital ; elles entrent alors réellement dans la catégorie capital. Marx a dit : « On accumule en capitalisant la plus-value. Pour accumuler, il faut convertir une partie du produit net (hors remplacement, usure) en capital ».

 

Où Marx place-t-il les sommes rassemblées dans le cadre même du monde capitaliste, hors du processus de production. Les appartements, les villas, les avions, les yachts que se payent les milliardaires ne sont-ils que des idées sans aucune réalité matérielle ?

 

Marx a écrit au début du Capital : « Une chose peut être utile et produit du travail humain sans être une marchandise. Pour produire des marchandises, il faut produire des valeurs d’usage pour d’autres : des valeurs d’usage sociales », et un peu plus loin : « Enfin aucun objet ne peut être une valeur s’il n’est une chose utile. S’il est inutile, le travail qu’il renferme est dépensé inutilement et donc ne crée pas de valeur ». Les appartements, les villas, les avions, les yachts sont des objets matériels, mais ils ne jouent pas de rôle dans le procès de la production capitaliste dès lors qu’ils ont été fabriqués et vendus. Ils ne jouent pas non plus de rôle dans les échanges. Ce sont des objets socialement inutiles, donc sans valeur d’usage. Une fois leur valeur d’échange payée par le capitaliste pour son plaisir, ces biens sont consommés comme sont consommées les subsistances produites par les capitalistes dans leurs usines. Or, il est évident que ce qui est consommé n’a plus de valeur, n’existe plus en tant que valeur d’échange. Le travail et le surtravail nécessaires à leur production ont été payés au capitaliste qui a jeté à nouveau leur valeur d’échange dans le procès de production. Il ne reste plus de valeur, au sens du matérialisme dialectique.

 

La valeur d’échange est aussi une catégorie bien définie dans le cadre de la théorie marxiste. Toute valeur qui n’entre pas dans la définition de cette catégorie, c’est-à-dire qui ne résulte pas du procès de production, est un concept purement idéaliste. Et la valeur d’échange comporte, outre la part d’amortissement et de matière utilisée, l’équivalent du travail et du surtravail. Ce dernier correspondant au temps travaillé par le prolétaire au-delà de ce qu’il reçoit pour reproduire sa force de travail.

 

Ce qui n’entre pas dans les catégories marxistes ne sont que des notions idéalistes sans usage. Grâce à ses catégories, rigoureusement définies, Marx a cru découvrir la loi de la production capitaliste. Le capitaliste doit sans cesse accroître le capital constant qu’il jette dans son usine. Cet accroissement résulte de la mécanisation, dont le coût va toujours croissant. La part de capital variable se réduit progressivement. Il en résulte une baisse du taux de profit qui est, selon Marx, la loi fondamentale du capitalisme.

 

La mécanisation et l’automatisation ne sont pas des phénomènes instantanés. Il y a des domaines, la sidérurgie et le bâtiment, où la mécanisation est lente et s’étale sur des siècles. Le capitaliste ne peut en aucune manière augmenter ses investissements de manière indéfinie. Un haut fourneau a la même durée de vie que lui. Le maître de forges qui n’avait qu’un haut fourneau, situation encore très fréquente du temps de Marx, n’a qu’à l’exploiter et vivre d’autant plus confortablement qu’il saura mieux gérer son affaire.

 

J’ai dénombré dans le Capital près de 1000 citations de cette sentence « toutes choses égales par ailleurs ». Le lecteur a même droit à la version latine « coeteris paribus ». Or, rien n’est jamais égal par ailleurs. La quasi-totalité des grandes fortunes ont pu être accumulées justement parce que rien n’est égal par ailleurs. À chaque époque, les nouveaux riches ont profité de cours marginaux surévalués ou d’avantages concurrentiels, sur des durées souvent très limitées. Voilà la seule vraie condition de l’accumulation, la cause étant la propriété privée. Et la propriété privée ne concerne pas seulement les biens matériels. La première forme de la propriété est la propriété intellectuelle. L’invention est la forme la plus parfaite de la propriété. C’est l’invention qui permet le profit, car l’invention met à l’abri de la concurrence. L’invention apporte un avantage concurrentiel déterminant qui permet une marge largement supérieure à celle des produits ou procédés concurrents, s’ils existent d’ailleurs. C’est la source fondamentale de la plus-value, sachant que la valeur elle-même ne peut provenir que du travail comme l’a montré Adam Smith.

 

Il n’y aurait accumulation, au sens du matérialisme dialectique, que de la plus-value résultant du surtravail extorqué par le capitaliste qui ne paye que la reproduction de la force de travail et non le travail réel effectué. Ce dernier peut représenter une durée double de la durée nécessaire à la reproduction de la force de travail. On accumulerait en capitalisant la plus-value.

 

Les marxistes définissent les catégories de manière précise. À défaut, les oppositions qui régissent les relations entre catégories deviennent inextricables. Or, ces oppositions constitueraient la réalité matérielle. Les idéalistes seraient condamnés d’avance. Ils appliquent des définitions inadaptées à la détermination des catégories. Dès lors, les vrais rapports d’opposition leur échappent. Ils ne peuvent accéder en aucune manière à la réalité matérielle.

 

Malheureusement, le nombre des tâches qui n’entrent pas dans le procès de production a littéralement explosé. Or, dans la théorie de Marx, contrairement à la théorie d’Adam Smith, ces tâches ne sont que des faux-frais et ne créent aucune valeur. C’est le cas des transports, des services, de toutes les tâches liées à la commercialisation, telles que le marketing, la publicité, la distribution, de toutes les tâches de management et de contrôle. Tout ce qui aujourd’hui conditionne la valeur d’échange des produits. Un produit mal présenté, mal packagé comme on dit, se vendra mal. Il ne vaudra enfin pas même son seul coût de production.

 

Marx a dit : « Le profit commercial ne se présente pas seulement comme du vol et de l’escroquerie, mais c’est en grande partie là qu’il a trouvé son origine ». Ce profit correspond bien à tous ces faux-frais. Tous ces directeurs commerciaux et ces directeurs de marketing assis dans des bureaux luxueux, entourés d’une multitude de secrétaires et d’employés prêts à satisfaire toutes leurs demandes, si ce n’est leurs désirs, ne seraient que des sangsues sociales ; leurs salaires mirifiques viendraient seulement augmenter les coûts. Ils augmentent le surtravail exigé du prolétaire par les capitalistes.

 

Toutefois, Marx a évolué au long de son œuvre gigantesque. Il a admis que le transport peut comporter du travail et le surtravail afférent. Merci pour les forts des halles, les dockers, les déménageurs et autres manutentionnaires. Ils n’ont pas la chance de voir leur force passer physiquement dans les produits qu’ils colportent. Marx a donc fait évoluer sa définition de la catégorie « travail ». Il ne s’agit plus exclusivement du travail physique lié à la production des produits.

 

L’évolution nécessaire des définitions des catégories me semble démontrer qu’il y a un autre niveau d’évolution que celui du déroulement des relations contradictoires des catégories entre elles. Je ne vois pas comment le matérialisme dialectique permet d’intégrer l’évolution des définitions des catégories. Encore, si le processus d’évolution de ces définitions reposait lui-même sur des modalités dialectiques, l’apparence serait sauve. Il faudrait alors des catégories dans les catégories, dont les oppositions ou contradictions aboutiraient à ces catégories et à leur propre évolution.

 

En se limitant aux faits, les hordes de travailleurs salariés intervenant dans ce que Marx appelle les faux-frais, sont aujourd’hui assimilées par les marxistes à la classe prolétaire. Je ne vois pas comment cette extension de la classe des prolétaires pourrait être tirée de la définition marxiste de la catégorie prolétaire. Le plus troublant est que cette difficulté existe aussi pour toutes les autres catégories du marxisme. La catégorie des capitalistes, la bourgeoisie, contre laquelle lutte la catégorie des prolétaires, la classe prolétaire, est elle-même essentiellement évolutive. Les capitalistes peuvent n’être que de simples salariés cherchant à faire fructifier leurs économies, en vue de leur retraite par exemple. Dans le même temps, des salariés dirigent les entreprises au nom d’une multitude d’actionnaires. Or, ces patrons sont rangés au sein de la classe capitaliste. La définition de la classe capitaliste a subi une modification encore plus dramatique que la définition de la classe prolétaire.

 

Je voudrais savoir comment on a pu massacrer des prolétaires au nom de la classe prolétaire ? Car enfin, la bourgeoisie a été éliminée entièrement dès les premiers mois des révolutions russes et chinoises. On a donc, par la suite, exterminé des prolétaires. Il a bien fallu que quelqu’un décide du changement de la définition de la classe prolétaire, pour ensuite décider d’extraire du prolétariat les éléments considérés comme viciés. Le mouvement dialectique contiendrait, en lui-même, le processus du devenir qui lui est essentiel. J’ai lu, dans certains écrits marxistes, le mot auto-dynamisme. Le mouvement perpétuel en quelque sorte !

 

En réalité, ce sont les chefs des partis communistes qui décident. Ces partis forment une nouvelle catégorie. À ma connaissance, cette catégorie ne figure pas dans les ouvrages de Marx ni d’Engels. La conscience de classe devrait pousser tous les prolétaires à s’inscrire au parti communiste de leur pays. Il n’y aurait pas là une nouvelle catégorie. Pourtant, seuls quelques-uns observent, analysent, critiquent et décident des évolutions des définitions. Ce sont les dirigeants du parti. Ils forment eux-mêmes une catégorie. Pourtant, une hiérarchisation de la classe prolétaire me semble entièrement contraire aux principes mêmes du marxisme.

 

À supposer que la société communiste se trouve entièrement réalisée, il ne serait pas concevable que tout soit alors figé. Ce serait la mort même du matérialisme dialectique en tant que processus essentiel du devenir de toutes choses. Il faut que subsistent ces fonctions qui assurent l’évolution des définitions des catégories, base même de l’approche dialectique. Il faut que subsiste une catégorie sociale qui n’a pas été prévue par Marx.

 

Il faut une catégorie sociale, une classe, spécifique et pérenne, chargée de l’évolution des définitions des autres catégories et in fine de la catégorie prolétaire qui, par les principes même du marxisme, devrait subsister seule. L’observation, ne serait-ce que des processus sociaux et économiques, est loin d’être une activité simple et limitée. Elle n’exige pas seulement quelques spécialistes chargés de décider. Il faut une foule d’agents d’enregistrement et de transfert des informations qu’il faut recueillir partout et sans cesse. À défaut, les synthèses ne restent, on le sait bien, que de pures fictions intellectuelles. Il faut des armées de contrôleurs, de vérificateurs, d’enregistreurs, de rapporteurs et que sais-je encore. Ils forment véritablement une classe sociale à part entière. Elle est inévitable, même après l’avènement du communisme, par les principes mêmes du matérialisme dialectique, puisque aussi bien, les définitions des catégories ne sauraient rester figées. Mais, elle est aussi paradoxale. La classe prolétaire est considérée par les marxistes comme un universel. Un universel est unique et exclusif. Un universel est l’aboutissement de la démarche dialectique, l’étape ultime. Un universel ne peut pas se diviser. Cette classe purement administrative est impossible dans la démarche dialectique marxiste. Elle est absolument nécessaire pourtant. Elle est totalement paradoxale. La Nomenclatura soviétique constituait, pour une large part, cette classe sociale indispensable. Je me demande, d’ailleurs, comment cette catégorie peut elle-même évoluer ? La réalité montre qu’elle s’est, en réalité, cristallisée, réservant des privilèges exorbitants et héréditaires à des individus cooptés.

 

Il faudrait ainsi une infinité de catégories les unes au-dessus des autres pour définir les catégories subalternes et leur évolution. Imaginez qu’il n’en soit pas ainsi et qu’il y ait une catégorie suprême. La définition de la catégorie suprême serait ainsi figée. Ce qui est contraire à la dialectique en tant que devenir. Bien pire, cette catégorie suprême, définitivement installée dans ses fonctions, saura-t-elle perpétuellement renouveler les définitions des catégories subalternes, sans parler des erreurs inévitables qui conduiront à l’élimination de masses entières de manière arbitraire ? La belle théorie du dynamisme interne du marxisme serait transformée, peu à peu, en une réalité figée, à l’image des glaces qui immobilisent les eaux polaires à la venue de l’hiver. On reste confondu de lire sous la plume de Marx que le prolétariat sera l’ultime vainqueur de la lutte des classes. La société sera-t-elle dès lors figée ? Que devient le devenir ? Dans les réalités soviétique et chinoise, les marxistes se sont arrêtés à la création d’une seule catégorie au-dessus du prolétariat. Or, cette catégorie administrative et gouvernante, la Nomenclatura communiste, n’a pas envisagé de faire évoluer la définition de la catégorie prolétaire. Confortablement installée dans le luxe de ses prédécesseurs, la Nomenclatura s’est efforcée au contraire de figer le prolétariat dans son état. Et pour l’aider dans cette tâche conservatrice, pour préserver définitivement ses privilèges, la Nomenclatura a été jusqu’à créer de toutes pièces une catégorie supplémentaire : une police politique sous les noms successifs de Tcheka, GPU, NKVD puis KGB. J’ignore le nom de l’équivalent chinois, soupçonnant cependant que l’armée elle-même, catégorie ignorée de Marx, inutile sans doute, joue ce rôle en Chine populaire. L’évolution des définitions de la classe prolétaire et de la classe capitaliste n’a été possible que dans les pays libres. Là, les marxistes ont pu constater que le système capitaliste, pour autant que cette expression ait un sens, n’évolue en aucune manière selon les prévisions de Marx. De révision en révision, on est arrivé au parjure. Bourdieu aurait eu le mot de la fin, à l’en croire, avec ses habitus et son fameux espace social.

 

Quel est le devenir de la classe prolétaire, une fois seule, si cela est possible ? Vers quoi la porte son auto-mouvement ? Marx a prétendu prévoir l’avenir de la société et la victoire finale du prolétariat. Ensuite ? Quel est l’intérêt de la dialectique si elle ne permet pas d’appréhender le devenir ? Si l’on doit se contenter d’observer comment évolue la société, alors à quoi sert le dialecticien ? À quoi sert la dialectique ?

 

Ce qui est vrai pour les catégories sociales, de manière dramatique, l’est aussi pour toutes les catégories comme le capital, comme la valeur, comme la plus-value. Les conséquences sont tout aussi dramatiques, si ce n’est davantage encore ; toute l’économie peut être atteinte. Plus besoin de goulag en cas d’erreur sur ces catégories. Des productions entières peuvent être supprimées ou remplacées par erreur ; des peuples entiers conduits à la famine ; on peut imaginer le pire : il est arrivé en Ukraine, avec l’élimination des Koulaks, et en Chine, avec le Grand Bond en avant.

 

La catégorie de la plus-value me pose le plus grave problème. Marx prétend, au Chapitre XXIV du premier volume du Capital, page 414, que la plus-value n’est pas cumulative. Un capital ayant fourni sa plus-value, ne peut ensuite contribuer à nouveau à l’accumulation. Le capital initial, ayant déjà extorqué sa quote-part de sang du prolétaire, ne saurait procurer à nouveau de plus-value. C’est bien un problème de catégories. Le capital initial ne peut pas être à nouveau initial, dès lors qu’il a donné sa plus-value. Il n’y a pas de fonction « undo », refaire, dans le matérialisme dialectique. Marx a pris une position plus raisonnable dans la suite du Capital. Mais, il n’est pas revenu sur cette grossière erreur. Si la valeur du surtravail non payé par le capitaliste ne dépasse pas la valeur du travail effectivement payé, alors la série des plus-values est convergente. La plus-value de l’ensemble des capitaux employés dans le procès de production capitaliste serait limitée. La limite est très basse par rapport au capital engagé, ce qui est contraire à l’évidence. On peut penser que le surtravail non payé, source exclusive de plus-value d’après Marx, est, en fait, beaucoup plus élevée que le travail payé pour subvenir au renouvellement exclusif de la force de travail du prolétaire. Et cela serait cohérent avec la thèse marxiste des faux-frais. Le pauvre prolétaire se voit chargé d’assurer, par son surtravail, le coût de tous les faux-frais : la rémunération de tous les intermédiaires du capital, le banquier, le commerçant et toutes ces activités qui n’entrent pas par la sueur et le sang dans la marchandise livrée par le capitaliste. Marx n’a pas osé dépasser ce ratio d’un pour un, déjà monstrueux à justifier.

 

Même Engels, le compilateur du livre 3 du Capital, a des mots très durs pour Marx : « j’ai trouvé de grandes difficultés dans la rédaction de ce chapitre. Autant Marx était solide en algèbre, autant il se montrait maladroit dès qu’il s’agit de calcul numérique, et surtout commercial, et cela bien qu’il existe toute une liasse de cahiers où il a procédé lui-même à un grand nombre d’exemplaires à tous genres de calculs commerciaux. Dans ses calculs de rotation, Marx s’est embrouillé à tel point qu’à côté de parties inachevées, on rencontre finalement des inexactitudes et des contradictions. » Ce passage est au chapitre 15 du livre 2, page 249 du Capital.

 

Pardonnez-moi de me laisser aller à la polémique. Ce n’est pas là où je voulais en venir, et c’est d’ailleurs sans importance. J’ai cherché très longtemps à comprendre pourquoi Marx a pu tenir de tels raisonnements et commettre de telles erreurs. Ce n’est pas la seule. La plus célèbre est la diminution de la plus-value avec le temps, et ses deux conséquences fondamentales : l’accroissement de la masse des prolétaires et, surtout, sa paupérisation inéluctable.

 

Ma conviction a toujours été que de telles erreurs ne peuvent pas être de simples instants d’aveuglement. Elles doivent avoir une cause commune. Cette cause doit être inhérente au système dialectique. Elle est difficile à trouver à la seule lecture du Capital. Après avoir lu entièrement l’œuvre suprême, je suis remonté à Hegel. J’ai eu la confirmation du caractère très arbitraire de la définition de ses catégories, dites idéalistes par les marxistes. Je suis enfin remonté à Kant. À trois exceptions près, les catégories de Kant sont dégagées de l’impératif d’opposition, qui caractérise les catégories chez Hegel et chez Marx. Cette simplification m’a permis d’apercevoir le caractère essentiel de la définition des catégories. La détermination des catégories passe inévitablement par leur définition. La conclusion s’imposait dès lors. Marx, comme Hegel, se sont piégés eux-mêmes dans leurs catégories. Tout le problème des catégories est leur définition. Le dynamisme dialectique ne résulte nullement de l’évolution de ces définitions. Il vient uniquement des oppositions entre catégories. Ces oppositions donnent l’illusion d’une évolution. On pourrait comparer la dialectique à une usine avec ses moyens de production. Les matériaux qui servent aux fabrications sont sans cesse renouvelés. Ils disparaissent dans le processus de fabrication. Il sort de l’usine des produits fabriqués. Mais, les outils restent les mêmes. Le processus de fabrication ne peut pas changer, de lui-même, les moyens de production. Le changement des moyens de production est un autre processus. L’évolution des moyens de fabrication d’une usine ne relève que très rarement des processus utilisés dans cette usine. De la même manière, il faudrait un processus pour faire évoluer les définitions des catégories qui n’est pas, en règle générale, le processus dialectique. Une fois les définitions fixées, les catégories sont comme figées. Il y a des catégories, il est vrai, qui sont si simples que le problème de leur définition ne se pose pas. Ainsi, les catégories de temps et d’espace ne pose pas de problème. Pour les concepts complexes, comme les catégories sociales et économiques, les définitions sont complexes, les critères sont multiples. Ensuite, les catégories sont condamnées, par les trois lois de la dialectique, à s’interpénétrer, à lutter et, finalement, à laisser émerger une nouvelle catégorie, qui, curieusement, se trouve être chez Marx, l’une de celles qui étaient en opposition. L’autre doit donc disparaître. On le voit bien dans la lutte des classes. La lutte entre la bourgeoisie et la noblesse ne devait pas aboutir à une nouvelle classe, mais à la disparition de la noblesse. De même, la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie devrait aboutir, selon Marx, à la disparition de la bourgeoisie. Par un jeu de mot, Marx prétend que la lutte ultime entre le prolétariat et la bourgeoisie aboutira à la disparition de la bourgeoisie, à une société sans classes. La logique de ce raisonnement m’échappe quelque peu. Il reste le prolétariat. Or, le prolétariat est une catégorie, une classe. De plus, une telle monade est contraire à la dialectique.

 

Ultime ! Marx fait ainsi entrer l’absolu dans les choses perceptibles ! Ce qui est ultime est sans suite, définitif, complet, identique à soi-même, toujours. L’ultime catégorie est l’absolu même. Il faudra que l’on m’explique comment on peut concilier ces absolus, ces universels, avec l’affirmation que tout est devenir. Les catégories sont figées par leur définition, mais, pire, la catégorie ultime de la démarche dialectique, que les marxistes appèlent un universel, est non seulement figée par sa définition, mais elle ne lutte plus, puisqu’elle est l’aboutissement de la lutte. C’est la société qui est dès lors totalement figée, congelée, pétrifiée. C’est bien gênant pour une doctrine philosophique ayant la prétention d’expliquer le mouvement : le devenir de toutes choses. La dialectique intellectuelle de Hegel pose d’ailleurs le même problème.

 

Le drame pour les dialecticiens est que le changement des définitions bouleverse le contenu des catégories. Le devenir pourrait alors être modifié de manière radicale, voire de manière entièrement opposée. La paupérisation du prolétariat résulte d’une mauvaise définition. Ce fondement de la dialectique marxiste a été escamoté par des penseurs plus récents comme Bourdieu. La phase fondamentale de la détermination des catégories a été remplacée par la détermination de l’espace social sur la base d’enquêtes in situ et des habitus de chaque composante de la société. Cet espace social n’est pas considéré comme figé. Il est au contraire essentiellement évolutif. L’espace social doit tendre à se rapprocher, autant que faire se peut, du contexte social non seulement réel, mais local. L’analyse de Bourdieu n’a pas la prétention de donner un résultat universel. Si la méthode est considérée par son inventeur comme le « modèle universel, la réalité première et dernière », elle doit être appliquée localement, je veux dire dans chaque pays ; les habitus sont essentiellement locaux. La seconde phase de l’approche dialectique consiste à rechercher les catégories qui s’opposent deux à deux. La méthode de Bourdieu reprend la dialectique à cet étage. Sa méthode propose des regroupements, à surface variable, des composantes sociales. Il oppose dès lors les regroupements deux à deux, comme des classes. Or, inévitablement, Bourdieu a dû introduire des critères de regroupement. On retombe dans le schéma dialectique classique. On a seulement introduit de sages précautions préliminaires. Le système de Bourdieu rencontre la même difficulté que celui de Marx, au vocabulaire près. On parle de lutte des dominés contre les dominants au lieu de prolétaires contre bourgeois. Avec un léger avantage. Dans une société marxisée, la méthode Bourdieu s’applique encore. On explique ainsi la lutte du peuple, le dominé, contre la Nomenclatura, le dominant.

 

La connaissance de l’Histoire est essentiellement évolutive comme le sont les fameux habitus de Weber, repris par Bourdieu. Les définitions sont essentiellement évolutives. Marx s’est piégé dans les catégories capital, plus-value et valeur, au point d’être conduit à des affirmations contraires aux faits, contraires à l’évidence même. Les exemples sont multiples dans le Capital. La rigidité des catégories du capital est la source de toutes sortes de difficultés. Tout au long du livre 3 du Capital, on a l’impression que Marx cherche à se convaincre lui-même de ses propres errements. Il est conduit à des contorsions intellectuelles invraisemblables pour maintenir l’opposition entre la catégorie capital constant et la catégorie capital variable.

 

Adam Smith a, lui aussi, défini des catégories : les rentes, les salaires et les profits. Mais les catégories d’Adam Smith n’entrent pas dans une démarche dialectique. Les catégories ne sont pas figées. Il a bien deux catégories de capital : le capital fixe et le capital circulant. Mais, il n’y a pas de barrière infranchissable comme Marx en a mis entre ses catégories. Le capital fixe d’Adam Smith est composé de rentes, de salaires et de profits, de marges, comme on dit plutôt aujourd’hui. Pour Marx, il est impossible que la catégorie capital fixe puisse comporter une composante provenant du capital variable. Il y aurait passage de valeurs d’une catégorie à une autre, ce qui est impossible selon les règles du matérialisme dialectique.

 

Je vais raisonner en comptable, sans me soucier de la couleur, je veux dire de la catégorie des sommes qui mesurent les différentes composantes de la valeur d’une marchandise. Adam Smith a élaboré sa théorie de la valeur sur cette base. Voici un acheteur d’un produit manufacturé. Il paye le prix de vente qui comporte le prix d’achat du marchand au fabricant et la marge du marchand. Limitons-nous à ce cas simple. Les enfants savent cela. Le marchand lui-même a payé au fabricant la totalité des coûts de production plus sa propre marge. Parmi les coûts du fabricant, se trouvent les coûts salariaux et la quote-part des matières premières, y compris des éventuelles pertes de matière. Il faut ajouter à cela la quote-part d’usure des machines, dont le coût constitue le capital constant de Marx, et de toutes les dépenses de l’entreprise, tant en recherche, qu’en encadrement, qui, au passage, n’entrent pas dans les catégories de Marx : ce sont des faux frais. Enfin, la honte, il faut ajouter la quote-part de la trop fameuse rente foncière. Adam Smith décompose ensuite chacune de ces sommes de la même manière, jusqu’à n’avoir plus que la matière première, les salaires et les marges. En effet, la valeur des machines, qui entre dans la catégorie du capital constant, n’est pas autre chose que des salaires, de la matière première et des marges. En remontant progressivement dans les valeurs, on arrive inévitablement toujours à de la matière première, des salaires et des marges. Quant à la matière première, il faut la tirer de la mine. Il faut des hommes et des machines. Il faudrait, théoriquement, remonter indéfiniment. Les matières premières nécessaires pour fabriquer les engins d’extraction ont été tirées de la Terre parfois fort longtemps avant la matière utilisée pour fabriquer la marchandise de notre acheteur. De fil en aiguille, on arriverait ainsi à des époques où l’extraction était manuelle et où la valeur de la matière première se réduisait à des salaires et à des marges. Et à l’époque de Marx, il n’y avait pas à remonter beaucoup en arrière, encore moins du temps d’Adam Smith. Chaque étape de production vient ajouter un peu de matière première, à des salaires et à des marges. Il en va de même pour les bâtiments dont la construction coûte des matières premières, des salaires et des marges.

 

Reste les terrains. La location entraîne des faux-frais selon Marx : facturation du loyer par exemple, c’est-à-dire salaire et marge. Je reviendrai sur cette marge. Adam Smith, après cette laborieuse décomposition, ajoute tous les coûts intervenant successivement tout au long de la production. Il ne trouve enfin que des salaires et des marges.

 

Ce résultat est absurde pour Marx. Son système dialectique interdit d’ajouter les salaires et plus-values du fabricant final de la marchandise avec les salaires et les plus-values du fabricant des machines utilisées par le fabricant final. Pour le fabricant final, les machines sont du capital constant et les salaires du capital variable. Pour le fabricant des machines, ses propres machines sont du capital constant et les salaires du capital variable. Marx ne peut admettre que l’on ajoute les salaires du fabricant de machines à ceux du fabricant final. Dès que la machine est vendue au fabricant final, sa valeur passe dans le procès dialectique de production capitaliste, dans la catégorie du capital constant. On ne peut plus, dialectiquement parlant, remonter aux salaires payés pour fabriquer la machine. Le processus est clos. Les valeurs sont « débarrassées de leur vieille forme » qui a disparu. Il est dialectiquement impossible de revenir en arrière. Le processus dialectique est sans cesse renouvelé. Il ne revient pas sur lui-même, faute de quoi l’idée même de devenir serait absurde. Il serait alors impossible d’expliquer la plus-value. Je rappelle que Marx se base sur une égale proportion entre le travail et le surtravail, entre le salaire et la plus-value capitaliste. À mon avis, c’est extrêmement faible si l’on tient compte des faux-frais. Pour Marx, tout ce qui n’entre pas physiquement dans le produit relève des faux frais : un solide et bel emballage, à quoi cela sert ! L’État impute sur les faux-frais !

 

Il est vrai que les impôts sur les sociétés n’existaient pas du temps d’Adam Smith. Et les charges sociales étaient loin d’atteindre les montants de notre époque ! Dans la logique d’Adam Smith, les impôts et les charges sociales doivent correspondre à des salaires dès lors que la décomposition que nous venons de faire a été réalisée. Les impôts servent à payer les fonctionnaires et à renouveler les moyens qui leur sont nécessaires. Il faut payer les militaires et leur matériel : la décomposition est la même que pour les charges d’une entreprise. On ne trouve en fin de compte que des salaires.

 

Les catégories marxistes figées par les définitions de Marx n’ont plus aucun sens depuis longtemps. Les catégories valeurs de Marx n’ont aucun sens. Les catégories d’Adam Smith ne sont plus guère utilisables non plus ! Sa décomposition est certainement juste. En dehors de ruiner l’argumentaire marxiste a posteriori, je ne vois pas bien son intérêt. D’ailleurs, aucune analyse des coûts n’envisage plus le problème sous l’aspect catégories, mais dans le cadre d’une répartition par postes de dépense, bien plus utile pour orienter les recherches de priorité. Cette vision dynamique est bien plus utile que la dialectique marxiste.

 

L’aspect dynamique de l’opposition des catégories ne donne que l’illusion du mouvement. Le vrai mouvement, le seul qui compte pour l’économiste et le politique, c’est celui de la décomposition des coûts. On pourrait dire, si l’on tient à conserver l’idée de catégories, que la seule chose qui compte est de déterminer leur création, leur évolution, leur renouvellement, en fonction de l’évolution des moyens de production et de communication, ce qui est exactement la position inverse de celle de Marx. Les rapports entre catégories ne se limitent en aucune manière, d’ailleurs, à des oppositions. Les catégories sont complémentaires bien plus qu’opposées. La diversité est une règle essentielle de l’équilibre de l’existence. Cette idée que les catégories doivent s’opposer deux à deux et que les unes doivent triompher des autres et les réduire à néant, est une vision totalitaire visant à réduire toutes formes de singularité, de diversité, de différence, de distinction. C’était, au fond, la grande idée de Bourdieu, le fondement même de son système.

 

Il faut reconnaître qu’Adam Smith n’a pas justifié la marge prise à chaque niveau. Je n’ai pas de théorie de la marge. La décomposition d’Adam Smith est pleine de bon sens. Une fois encore, elle est impossible pour Marx ; elle conduit à ajouter, à chaque étape de l’élaboration des marchandises, des montants qui relèvent, pour le capitaliste de chaque niveau, de catégories différentes du capital : du capital constant et du capital variable. Or, d’après Marx, seul le capital variable peut produire une plus-value. Il est strictement interdit par le système dialectique, d’ajouter des montants qui ne sont pas de la même catégorie, pas plus que l’on ne peut additionner des carottes et des choux, sauf pour la ménagère qui veut faire de la soupe. Apparemment, les marxistes connaissent l’omelette : il faut bien casser des œufs et caetera. Au passage, je rappelle que ces œufs marxistes sont des vies humaines. Ils ne connaissent pas la soupe. On peut s’étonner qu’à la page 335 du livre 3 Marx accuse Adam Smith de mélanger les catégories. Adam Smith n’est pas dialecticien : « Voilà le crétinisme bourgeois dans sa béatitude ». En vertu de la même nécessité dialectique, Marx condamne Destutt de Tracy lorsque ce dernier affirme, avec ce qui nous paraît aujourd’hui un solide bon sens : « les profits des entrepreneurs d’industrie viennent de ce qu’ils vendent plus cher tout ce qu’ils produisent que cela ne leur a coûté à produire… ». L’objectif de la méthode dialectique de Marx est de démontrer que les profits des capitalistes viennent exclusivement du surtravail. Et la méthode dialectique lui impose de séparer, toujours, les catégories pour arriver à ce résultat. Un passage du Capital exprime, avec une parfaite clarté, l’aspect essentiel des catégories dans le système dialectique. Marx écrit au chapitre 33 du premier livre, page 560 : « Des moyens de production et de subsistance appartenant au producteur immédiat, au travailleur même, ne sont pas du capital. Ils ne deviennent du capital qu’en servant de moyens d’exploiter et de dominer le travail ».

 

Si Marx a tort, quelle est alors l’origine de la plus-value ? Je l’ignore, et je ne pense pas que ce soit une question essentielle. Les communistes ont appliqué les thèses de Marx dans de nombreux pays sans avoir calculé cette fameuse plus-value, comme le remarquait fort justement Raymond Aron. Voilà un comportement qui ne me semble pas très scientifique. Il y a dans l’économie des problèmes de valeurs susceptibles de calculs, mais il y a aussi des problèmes qui ne relèvent en aucune manière des mathématiques, ni même de la science. L’aspect essentiel du bon fonctionnement de l’économie est la confiance. Il s’agit là d’un facteur psychologique vraiment essentiel et pourtant totalement absent de l’œuvre de Marx. L’économie est également soumise à un certain nombre de conditions. Les principales conditions ne relèvent en aucune manière d’un traitement mathématique ou même scientifique au sens le plus large.

 

Pourquoi, alors, ne pas revenir aux physiocrates, à Quesnay ? La théorie de Quesnay a conduit Turgot à proposer des mesures qui auraient pu éviter à la France la Terreur révolutionnaire. Ces mesures ont été prises en 1789, c’était beaucoup trop tard. Tout n’était pas faux chez les physiocrates. La libre concurrence et le libre-échange, qui caractérisent le libéralisme, se retrouvent chez Adam Smith, et plus personne ne conteste aujourd’hui leur nécessité pour le développement des nations. De même, l’idée que l’accumulation d’or et d’argent métal ne constitue nullement une mesure de la richesse des États est une vérité si profonde que personne n’imagine que l’on puisse revenir à la convertibilité du papier-monnaie. Le plus curieux, d’ailleurs, est que Marx ait essentiellement envisagé les échanges sur la base de l’or et de l’argent métal. Cette vision était très rétrograde, déjà de son temps. À tout le moins, il n’a pas fait avancer la question monétaire, pourtant si essentielle en économie. On peut même dire qu’il n’a pas analysé correctement la situation réelle en se contentant de références bibliographiques dépassées.

 

Je pense que les thèses d’Adam Smith restent les seules valables. Quesnay déduit la libre concurrence et le libre-échange de son hypothèse de la valeur des marchandises. Sa logique m’échappe. Pour Quesnay, le produit de la terre est la principale source du revenu. Il proviendrait de la multiplication naturelle de la récolte par rapport aux semailles.

 

Ce n’était pas absurde. L’apport de la Nature pour l’agriculture, provient de l’énergie solaire essentiellement. Si vous généralisez cette idée à toutes les formes d’énergie, vous tombez sur cette idée que l’eau, le vent, le charbon, le pétrole, le nucléaire sont la condition de tous les revenus.

 

Il y a quelque chose de vrai dans le système des physiocrates, la théorie de Quesnay. Je crois que la disposition de l’énergie est une condition du développement économique. La position d’Adam Smith a l’énorme avantage d’être parfaitement logique, cartésienne si je puis dire. On peut y voir, d’ailleurs, une limite. Tout n’est pas logique dans l’économie réelle. En opposition à la thèse de Quesnay, la thèse d’Adam Smith est que le travail humain est la véritable source des revenus. Marx a repris cette thèse en la complétant par son hypothèse sur la plus-value. Le travail se calcule sur la base d’un temps passé par le salarié. Cette grandeur est mesurable. On peut calculer une valeur en s’inspirant des méthodes de la physique. Adam Smith ajoute le profit pour calculer la valeur, alors que Marx ajoute une part de surtravail qui correspondrait à la plus-value. Mais, rien ne va plus. Ce surtravail, et donc la plus-value, n’est pas calculable. Adam Smith pense que le profit s’établit en fonction de la concurrence. Il n’a pas à le calculer.

 

Habermas, dans sa critique du marxisme stalinien, a écrit que « le progrès scientifique et technique est devenu une source indépendante de plus-value » qui réduirait sans cesse la plus-value tirée de la force de travail telle que définie par Marx. Avant d’être une source de plus-value, il faudrait que ce progrès soit une source de valeur. Le progrès ne peut en aucune manière produire de la valeur par lui-même. Il est une des conditions d’obtention de valeur. Condition essentielle, certes, mais ce n’est pas une source. A fortiori, le progrès ne peut donc être une source de plus-value. La plus-value n’est possible que par la détention des moyens nouveaux plus efficaces qui résultent du progrès. La propriété des brevets, des droits d’auteur, pour les logiciels en particulier, constitue la seule source de plus-value.

 

Le progrès scientifique et technique comme la disposition des sources d’énergie sont des conditions d’obtention de valeur. Le droit de propriété est la source exclusive de plus-value. Sans ce droit, la libre concurrence lamine les marges sans délais. D’ailleurs, voilà une catégorie ignorée par les marxistes. Le libéralisme impose la libre concurrence. Qu’est-ce que le libéralisme ? Pourquoi les marxistes refusent-ils absolument que le libéralisme puisse constituer une catégorie ? Je crois comprendre. Si le libéralisme était une catégorie, ses adeptes viendraient s’interposer entre les capitalistes et les prolétaires. Les catégories « bourgeois » et « prolétaires » ne pourraient plus se heurter de plein fouet. Le libéralisme contrôle les échanges de valeurs par des règles de plus en plus strictes. Il impose le respect des libertés, non seulement d’échange, mais aussi de création sous toutes ses formes. Il impose le respect de la propriété de la création. Or, la création ne peut être la source de plus-value que si elle est protégée. Le libéralisme est avant tout un ensemble de règles. Il est l’instrument de régulation du capitalisme. Le libre-échange, que Marx voyait comme un accélérateur des contradictions internes du capitalisme, n’est qu’un aspect, une règle, du libéralisme. La catégorie « libéralisme » est absolument impossible dans le système dialectique de Marx. Elle s’interposerait entre deux catégories en lutte, comme les chevaliers blancs dans les fusions de sociétés. Au moment même de la lutte finale, on verrait ainsi une sorte de Mazarin, déboulant sur son cheval, blanc d’écume, entre les armées alignées en bataille, prêtes à faire feu. Mazarin, alors légat du pape, apportait le traité de paix signé quelques heures plus tôt et qui mettait fin à la lutte. Bien pire, la dialectique ne laisse point place à ce genre de confrontation à trois. L’un contre l’autre, telle est la règle de la néantisation dialectique de l’un, de l’autre ou des deux aussi bien.

 

Il n’en reste pas moins que l’énergie intervient dans la valeur autrement que par le travail humain que nécessite sa mise à disposition. L’énergie est une condition de l’exécution du travail humain. L’énergie est une condition de l’obtention du revenu. La théorie de Quesnay n’explique pas le revenu, la valeur. L’énergie est une condition de l’existence de la valeur et donc de la plus-value. La valeur elle-même résulte du travail humain comme l’a affirmé Adam Smith.

 

Marx aussi a affirmé que l’énergie disponible dans la Nature n’entre pas dans la valeur des marchandises, puisque la valeur ne peut venir que de l’exploitation du travail des prolétaires.

 

Marx ne voulait voir que les aspects qu’il supposait scientifiques. Il a voulu faire en économie ce que Newton a fait en astronomie. Or, la connaissance des conditions du développement économique est aussi importante que le calcul de la valeur. Je pense même que cette connaissance est primordiale. On trouvera toujours des comptables et des ordinateurs pour faire les calculs de valeur. Mais, la connaissance des conditions de la réussite économique repose sur des compétences autrement plus rares. Il n’y a pas que des mathématiques dans la vie, pas que de la physique et de la chimie. Il y a l’Histoire, le droit, la psychologie des individus et des groupes et enfin l’intuition, qui rend tout à coup évident ce qui était impensable l’instant d’avant. Allez calculer l’intuition !

 

La définition de la catégorie « capital » de la dialectique marxiste est en contradiction totale avec l’étymologie ; capital vient de cheptel, troupeau. La définition marxiste est en contradiction avec l’usage constant de ce mot. Les philosophes ont toujours eu l’art de définir les mots dans un sens qui leur est spécifique. Il leur faut bien définir de quoi ils parlent. Ils ont besoin de mots assez précis pour donner un minimum de rigueur à leurs discours. Il faut bien dire que les mots du langage courant ont souvent un contenu vague et changeant. Les plus avisés créent des mots nouveaux lorsque vraiment ils ont besoin d’un mot pour exprimer un concept très précis.

 

Le Capital de Marx reste totalement obscur si l’on ne sait pas que son vocabulaire est entièrement structuré en catégories. La difficulté est renforcée du fait que Marx n’a pas utilisé des mots nouveaux pour désigner ses catégories les plus importantes. Il a pris des mots du langage courant. Pourtant, toutes ses catégories répondent à des définitions qui les différencient totalement de l’usage courant. Ses déductions restent parfaitement incompréhensibles au non-initié. La difficulté est surmontable. L’insurmontable, l’insupportable, est de prétendre montrer le devenir de toutes choses en utilisant des définitions fixées, figées une fois pour toutes. Il n’y a pas, dans le système de Marx, de dialectique des définitions des catégories ; il n’y a pas de règles du devenir des définitions. C’est le dire de l’expert, le postulat de l’oracle. Les catégories de Marx ne sont pas seulement absolues, elles sont arbitraires. Aucun marxiste n’a remis en cause cette démarche nominaliste et totalitaire.

 

Garaudy écrivit encore en 1961 : « définir la valeur d’un produit par le temps de travail socialement nécessaire à sa production et non par la série de ses équivalents monétaires sur le marché, c’est dépasser les apparences pour découvrir l’essence ». Si la valeur est d’abord définie, comment peut-on en déduire quelque chose qui pourrait changer la définition ? Les définitions des catégories sont d’abord fixés par l’expert, par l’oracle : le marxiste. Que pourra produire la critique, l’analyse, la dialectique, ou quelque démarche que ce soit, qui ne soit pas conforme aux définitions ? Des conséquences erronées, sans doute, et il n’en manque pas. Mais, il est impossible d’en tirer une autre définition. Or, ce sont bien les conséquences des définitions des catégories que les marxistes recherchent par leur système dialectique. Leur but est de mettre les catégories en opposition les unes aux autres. Ils ne s’inquiètent nullement du caractère totalement arbitraire de la définition de leurs catégories.

 

Le drame est complet du fait que le choix des catégories qui doivent s’opposer est lui-même arbitraire. Ce second étage du processus dialectique place enfin le dialecticien sur l’orbite du devenir, selon les trois divines lois hégéliennes. Et le second étage est propulsé par les mêmes ergols que le premier. Là encore, on trouve le dire d’expert, la décision du sage, l’intuition du devin, l’oracle du mage. Le dialecticien postule. Il prétend s’appuyer sur la réalité, sur la praxis, mais la sienne, celle qu’il croit percevoir dans les apparences des choses. Au passage, on aura remarqué que la définition de la valeur du travail par la « série de ses équivalents monétaires », évoquée par Garaudy, est, comme par hasard, celle d’Adam Smith. L’aveuglement ne peut pas être absolu. Il y a quand même des évidences qu’il est difficile de nier, même pour un marxiste convaincu !

 

Or, la praxis, deux fois centenaire, donne raison à Adam Smith contre les prévisions catastrophiques de Marx. Les faits sont là et les faits sont têtus, pour parler comme l’affectionnent les marxistes. On agite les catégories en tout sens, comme des marionnettes. On donne l’illusion du mouvement, l’illusion du changement. On prétend en donner la cause : la dialectique. Mais l’artiste tient les fils et le mannequin. Il postule les définitions et les oppositions. Pourquoi pas, pourvu que cela marche, dira le scientifique. Or, rien ne marche. Pour contrer Zénon d’Elée et sa flèche qui vole et qui ne vole pas, Diogène prétendit montrer le mouvement en marchant. Diogène avait, aussi bien, un mouvement, couché dans son tonneau ; la Terre tourne. Toutes choses sont en mouvement, toujours. Marx montre le mouvement de ses catégories en luttes dialectiques. Mais, il est derrière avec ses définitions. Changez les définitions, vous renversez Guignol. On ne peut pas prétendre expliquer le changement, le mouvement, le devenir par le permanent, l’immobile, le figé.

 

L’application de sa méthode dialectique a conduit Marx à une erreur monstrueuse : la paupérisation. La mécanisation entraîne un accroissement de la proportion de « capital constant » par rapport au « capital variable », dans la valeur des marchandises. La mécanisation réduit le nombre d’emplois, donc la masse salariale des entreprises. On doit constater, qu’en moyenne, dans les entreprises capitalistes, la part de « capital variable » diminue. Or, comme ce « capital variable » est, selon Marx, la source exclusive de la plus-value, il en résulte une baisse générale du taux de profit. Le capitaliste va licencier des prolétaires pour rétablir son taux de profit. Globalement, ces prolétaires vont aller augmenter la masse du lumpen-prolétariat. C’est la trop célèbre paupérisation, exposée de manière, certes, un peu simplifiée.

 

Il faut près de 300 pages du Capital pour justifier cette conséquence épouvantable du capitalisme. Or, les machines ont elles-mêmes une valeur qui contient du travail et des marges, si l’on remonte jusqu’aux matières premières. Ce qui se perd chez l’utilisateur de machines revient au constructeur de machines. Ces machines peuvent être des logiciels. Les emplois perdus chez l’utilisateur, se retrouvent chez le constructeur de machines. Comme nous venons de le voir, le matérialisme dialectique interdit de remonter de la valeur de la machine aux salaires payés pour la fabriquer. Le verrouillage complet des catégories interdit absolument des transferts de valeur entre catégories. Ce qu’Adam Smith se permettait, le pauvre ! Evidemment, la thèse d’Adam Smith ne conduit nullement à la paupérisation du prolétariat. Bien au contraire, Adam Smith a prévu une amélioration générale et indéfinie du niveau de vie.

 

Adam Smith a, pourtant, lui aussi prévu une diminution du profit. La concurrence lamine les marges. Mais, il avait bien vu que ce laminage ne se produit que par genre de commerce, dans des conditions d’exercice comparable. Dès qu’une innovation donne un avantage à l’un des acteurs ou que des capitalistes se lancent dans un nouveau genre de commerce, alors les profits reprennent des taux attractifs et le processus se renouvelle sans cesse. On est fort loin du catastrophisme marxiste. On est loin d’une baisse générale et indéfinie des plus-values.

 

De la même manière, Marx a prétendu expliquer, par son système dialectique, l’augmentation de la masse des prolétaires constatée à son époque, surtout en Grande-Bretagne. Or, cette période correspondait à une explosion démographique sans précédent. Elle se poursuit de nos jours dans les pays en voie de développement. On sait depuis longtemps que la cause essentielle de ces explosions doit être recherchée dans l’amélioration de l’hygiène des villes, et accessoirement de la médecine. Au début du XIXe siècle, tous les voyageurs continentaux ont été frappés par la prolifération des enfants dans les rues de Londres. Dès la fin du XVIIIe siècle, les Anglais installèrent, dans toutes les villes, des égouts et des tuyauteries d’alimentation en eau potable. La démographie explosa. La surpopulation a entraîné une tension à la baisse sur les salaires. La nécessité de subvenir aux besoins de cet accroissement brutal de la population et le coût très faible de la main-d’œuvre ont été deux moteurs de la révolution industrielle au Royaume-Uni. Le développement économique n’a pris l’ampleur nécessaire à une inversion de la tendance qu’en 1860.

 

Au passage, il faut signaler une autre erreur historique de Marx, moins dramatique sans doute. Il offre une rémission aux prolétaires. Avant de tomber dans la misère, ils viendront grossir le nombre d’employés de maison que ces honteux capitalistes emploient pour leur confort et leur plaisir.

 

Voici ce qu’a écrit Marx : « Enfin, l’accroissement extraordinaire de la production dans les sphères de la grande industrie, accompagné comme il l’est d’une exploitation plus intense et plus extensive de la force de travail dans toutes les autres sphères de la production, permet d’employer progressivement une partie plus considérable de la classe ouvrière à des services improductifs et de reproduire notamment en proportion toujours plus grande, sous le nom de classe domestique, composée de laquais, cochers, cuisinières, bonnes, les anciens esclaves domestiques » (Vol 1 Chap XV p 317). Or, le fait est établi depuis longtemps : la domesticité n’a pas cessé de diminuer. Les progrès techniques ont permis, dès le XVIIe siècle, de réduire le nombre de domestiques. La distribution de l’eau est l’exemple le plus frappant. Toutes les tâches domestiques se sont trouvées simplifiées au fur et à mesure du développement industriel. À la fin du XVIIIe siècle, une grande maison de Paris pouvait compter plus de deux cents personnes ; vingt employés de maison était un nombre énorme un siècle plus tard. Aujourd’hui, les milliardaires en emploient trois ou quatre, sans compter, il est vrai, les gardes du corps.

 

Il y a une autre blague de ce genre dans le Capital. Elle ne résulte pas de la dialectique. Il s’agit seulement d’une méconnaissance de la réalité industrielle : page 228 du livre 1, Marx écrit : « Les hauts fourneaux et les bâtiments de fabrique qui se reposent la nuit et n’absorbent aucun travail vivant, sont perte pure (a mere loss). Voilà pourquoi les hauts fourneaux et les bâtiments de fabrique constituent un titre, un droit au travail de nuit des ouvriers » Et Marx y revient plusieurs fois. Ne pas arrêter les hauts fourneaux la nuit, quel scandale ! Ces capitalistes sont vraiment prêts à tout pour extorquer cette infâme plus-value.

 

Le point de départ de la rente foncière est la valeur des terrains. La référence, pour Marx est le terrain agricole. La plus-value que l’on peut tirer en exploitant un terrain agricole est la base de l’estimation du profit que le propriétaire exigera de la location de ses terres à des industriels capitalistes ; c’est également la base de son prix de vente. Marx précise : « si l’on calcule tout le travail investi dans le sol, qui, sans être payé, a été monnayé par les propriétaires fonciers et les capitalistes, tout le capital placé dans la terre a été remboursé maintes et maintes fois avec usure, donc il y a longtemps que la société a, maintes et maintes fois déjà, racheté la propriété foncière ». Selon Marx, la terre appartient de facto à l’Etat. Il faut souligner que la partie du capital constant correspondant au prix du terrain n’est jamais intégrée dans la valeur des marchandises produites ; ils conservent entièrement leur valeur dans le temps. C’est partiellement vrai aussi pour les bâtiments qui sont revendables. Il existe ainsi une autre catégorie du capital qui n’a pas été prévue par Marx.

 

Toute la question est de savoir si Marx a proposé une analyse scientifique du système capitaliste ou s’il a cherché des arguments moraux pour l’attaquer ! La rente foncière est une pratique sans doute aussi vieille que l’homme. Elle résulte du droit de propriété. Elle est intégrée au système capitaliste. On ne peut pas prétendre analyser un système, en montrer le devenir et prévoir sa disparition prochaine, sans tenir compte de l’ensemble des facteurs qui en conditionnent justement l’évolution. Or, l’économie actuelle est conditionnée par le coût du pétrole qui n’est, ni plus ni moins, qu’une rente foncière payée aux propriétaires des puits. Evacuer la question de la rente foncière, comme le fait Marx, ne paraît pas sérieux.

 

Mon but est de montrer que le système dialectique n’est nullement universel et qu’il est incapable d’expliquer les faits les plus notoires, pire qu’il est contraire aux faits, contraire à la réalité. Je ne vois pas de différence entre le profit que l’auteur d’un livre tire de sa diffusion, le profit que le propriétaire de terrains et de logements tire de leur location, le profit que le commerçant dans son magasin tire de ses ventes, le profit que l’inventeur tire de ses brevets, le profit que l’industriel tire de la propriété de ses capitaux. La théorie de la plus-value de Marx est arbitraire voire absurde.

 

Le capitaliste estime le prix qu’il faut tirer de la vente pour assurer son profit et non pas le surtravail qu’il faut tirer de l’ouvrier. L’estimation du surtravail est impossible ; le capitaliste ne connaît jamais le besoin minimal nécessaire à l’ouvrier pour l’entretien de sa force de travail. Dans les pays libéraux, dits capitalistes, l’ouvrier est toujours payé largement au-delà du minimum vital. Marx est très clair là-dessus. Le salaire du prolétaire, ce dont il a besoin pour entretenir sa force de travail, n’est en aucune manière le minimum vital. Le prolétaire a droit à des distractions, à un certain confort. Je ne rappelle pas cette position par ironie. C’est ma conviction profonde. C’est ce qui rend la plus-value marxiste incalculable. Elle est subjective.

 

En outre, la quasi-totalité de la valeur des biens, marchandises et services, relève aujourd’hui de ce que Marx appelait les faux-frais. J’en ai déjà mentionné plusieurs exemples. En voici un autre. Le prix de vente des automobiles et des avions est calculé pour amortir les frais de développement sur des séries estimées à l’avance. On est loin d’élucubrations basées sur la faucille et le marteau. On peut, si l’on y tient vraiment, attribuer une certaine valeur aux analyses de Marx : il a analysé les conditions de la fin de vie d’une ligne de produits, par la concurrence et le laminage des marges. Prétendre en déduire l’Histoire et l’avenir de l’humanité, voilà qui est aussi sage que de vouloir expliquer la pensée par le rêve, le conscient par l’inconscient, que de vouloir expliquer la vie par la mort, la nature par le néant !


 

 

 

 

Chapitre 4

 

Les contraires

 

 

 

 

On s’étonnera que je m’attaque à la doctrine du matérialisme dialectique en m’en prenant d’abord aux catégories et à leur définition. Les traités de dialectique reposent sur la Dialectique de la nature d’Engels. Il énonce les trois lois de la dialectique. Ce sont les lois du passage de la quantité à qualité, de l’interpénétration des contraires et de la négation de la négation. Ces trois lois avaient été énoncées par Hegel dans sa Logique. Pour Hegel, ces lois sont celles du développement de la pensée. Son autre œuvre majeure, La Phénoménologie de l’Esprit, en est l’application à l’Histoire de la pensée. Pour Marx et Engels, il s’agit là des lois de la Nature. Elles s’appliqueraient à tout ce qui est dans la Nature. Elles s’appliqueraient à la pensée, parce que le cerveau est dans la Nature. La pensée serait, exclusivement, un phénomène matériel. Ce sont les lois du matérialisme dialectique.

 

En réalité, la détermination des catégories constitue la base même de la démarche dialectique, tant chez Hegel que chez Marx. Les catégories sont postulées pour l’application des lois de la dialectique. Elles sont préalables à ces lois. La mise en catégorie des concepts de la pensée a été essentiellement l’œuvre de Kant. Elle apparaît déjà chez Spinoza et Leibniz, et l’on peut la faire remonter, bien au-delà, à Aristote. Cette continuité constitue la chronologie même de la phénoménologie de l’esprit. Elle semblait si naturelle à Hegel, et davantage encore à Engels et Marx, qu’ils n’ont jamais pensé nécessaire de critiquer, ni même de justifier, cette approche purement nominaliste de la philosophie. Le nominalisme consiste à croire que la chose nommée serait, par là seulement, connue. Ce n’est pas une démarche très nouvelle. Elle est déjà dans la Genèse : Dieu appela la lumière « jour » et les ténèbres « nuit ».

 

Socrate souleva une objection à la démarche nominaliste : le « petit » est « grand » par rapport à plus petit. Il n’y a pas de « petit » en soi. Il n’y a pas davantage de « grand » en soi. Tous les dialogues de Platon, à l’exception du Sophiste dont l’objectif n’est pas de même nature, montrent qu’aucune perception, aucun objet du monde expérimental, ne peut avoir une détermination absolue. La catégorie des « petits » ne contient que des grands rapportés au plus petit d’entre eux, et ce plus petit est-il absolument « petit » ? J’ai montré que les catégories pétrifiées de Marx n’ont aucune valeur, tant du point de vue de l’Histoire que du point de vue actuel. Toutes les conséquences que Marx a tirées de ses catégories et de leurs luttes sont finalement fausses, car les objets, les êtres et les phénomènes du monde expérimental ne peuvent, en aucune manière, être enfermés dans des définitions absolues, définitives, invariables. C’est bien ce qu’a dénoncé Bourdieu-la-science. Mais les lois de la dialectique peuvent-elles encore s’appliquer si les catégories ne sont que des ensembles à géométrie variable et a contenu évolutif ? Ces lois sont sensées apporter la connaissance de cette évolution. Mais si l’évolution est déjà dans les catégories, à quoi peut servir la dialectique ?

 

Les catégories définies, l’étape suivante de la démarche dialectique consiste à découvrir les contradictions entre catégories. Le postulat fondamental de la dialectique est que les catégories s’opposent toujours les unes aux autres. Chaque catégorie aurait une catégorie contraire. C’est une vision manichéenne généralisée.

 

Les trois lois de la dialectique de Hegel et de Engels sont les lois qui régissent les oppositions entre les catégories. J’ai montré que les catégories sont déterminées de manière arbitraire, par les experts dialecticiens. Je vais montrer que la recherche des contradictions entre catégories est encore plus arbitraire. On me pardonnera de ne point examiner, d’abord, si les trois célèbres lois qui régissent les oppositions des catégories entre elles sont vraiment justifiées. Ce sont les règles du jeu. Distribuez les catégories, mettez-vous par équipes et jouez tant qu’il vous plaira au matérialisme dialectique, selon les règles. C’est très amusant. Vous verrez d’abord des bourgeois assassinés de sang-froid, des généraux mendier, des popes gratter le sol de leur prison, espérant trouver leur nourriture. Puis, vous verrez Kronstadt, le péché originel du trotskisme : un soulèvement de prolétaires au chômage et de marins débarqués, écrasé dans le sang par les bolcheviques de Trotski. Vous verrez ensuite crever des hommes par dizaines de millions, exténués par des travaux forcés dans la rigueur arctique ou sous la canicule désertique.

 

Vous n’avez plus envie de jouer ? Je vous comprends. Ce jeu est un piège. Le joueur est la victime. J’ai vu le but du jeu : anéantir l’esprit. Ce ne sont pas les règles du jeu qui sont en cause, mais le jeu lui-même. Le jeu consiste à définir des catégories et à les opposer deux à deux. Or, les dés sont pipés. Les catégories ne sont que dires d’expert. Leurs contradictions des fantasmes haineux.

 

On aurait pu croire que la couleuvre avalée, il ne reste qu’à se laisser porter confortablement par la doctrine dialectique, si ce n’est vers des lendemains qui chantent. Plus personne n’y croit !

 

 Marx s’est, peut-être, seulement trompé dans les définitions de ses catégories. Fixons en d’autres. Dès lors, tout va s’arranger. Les mises en opposition des catégories deux à deux, deuxième phase de la méthode dialectique, vont enfin nous dévoiler le véritable devenir de l’humanité et de toutes choses. Ah ! la couleuvre passe mal ! Il est gênant de devoir prévoir l’avenir en se servant de définitions, nouvelles certes, mais qui ne sont pas moins figées et arbitraires que celles de Marx. Le moindre changement de nos définitions ne risque-t-il pas de nous obliger à changer toutes nos prévisions ?

 

Ce ne serait encore que peu de choses. Voilà qu’après avoir avalé une couleuvre, un boa se présente pour toute nourriture. Pour vous préparer à une épouvantable indigestion, laissez-moi vous proposer d’abord quelques amuse-gueule, ou un trou normand, si vous préférez. Voici pour commencer : la détermination des catégories qui doivent s’opposer ne repose sur aucun critère. Ecoutez l’oracle ! Ecoutez ignorants, c’est le marxiste qui parle. Qui a la science ? Le marxiste. D’où vient la science ? De la lecture des œuvres de Marx et d’Engels.

 

La dialectique repose sur la détermination des contradictions entre catégories. C’est la science des oppositions. Il n’y a d’ailleurs pas d’autres sciences puisque tout serait dialectique.

 

Après avoir structuré l’univers en catégories, le dialecticien matérialiste doit à présent apparier les catégories opposées. La tâche est simple pour l’algèbre, d’un côté les nombres négatifs, de l’autre les positifs. Où mettre zéro, qui n’est ni positif ni négatif ? Pas trop de problèmes non plus en physique. Tout est calqué sur l’algèbre, le travail est mâché. D’un côté les ions positifs, de l’autre les ions négatifs. D’un côté, les charges négatives, de l’autre, les charges positives. Décidément, le zéro nous poursuit. Que fait-on des neutrons ? Tout, si l’on en croit Engels, se résoudra dans les deux catégories contraires d’attraction et de répulsion. Dans la biologie, les choses sont déjà un peu plus complexes. Engels opposait l’hérédité à l’adaptation. Si l’adaptation peut se concevoir comme une lutte, dans le cadre du darwinisme, il n’en va pas de même pour l’hérédité. Lyssenko précipita le matérialisme dialectique dans un gouffre. Ce fameux agronome soviétique refusait d’admettre l’hérédité chromosomique, alors déjà reconnue dans le monde entier. Pour un marxiste, il fallait que l’hérédité résulte d’un processus dialectique, avec interpénétration de contraires et tutti quanti. En particulier, il fallait une accumulation quantitative pour justifier les sauts qualitatifs, en application de la fameuse loi dialectique du passage de la quantité à la qualité et réciproquement. Conclusion soviétique : l’hérédité chromosomique est un concept de classe, entendez capitaliste, une vision réactionnaire antisoviétique. On inventa des faux sauts qualitatifs pour convaincre. N’allez pas voir là une victoire d’un admirateur de Staline. Khrouchtchev, en bon dialecticien, ne pouvait que suivre Lyssenko. Il ne déstalinisa jamais la biologie soviétique. Enfin, comment la difficulté ne deviendrait-elle pas insurmontable pour les catégories économiques et surtout sociales dont personne ne viendra nier la complexité ? Pour le marxiste tout est simple. Tout se résume dans la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie et se terminera par la victoire du prolétariat et la société communisme sans classes. Point final.

 

Le premier problème est que la détermination des catégories, des classes en lutte, est parfaitement arbitraire. Un état social, à une époque donnée, ne peut jamais se ramener à l’opposition de deux classes seulement. Les marxistes appuient leurs prévisions sur l’étude de l’Histoire. Or, ce qu’ils retiennent de l’Histoire n’est pas conforme aux faits. L’idée que l’Ancien Régime était caractérisé par la lutte entre la bourgeoisie et la noblesse est une aberration mentale. Ces deux prétendues classes n’en faisaient qu’une sous la plupart des aspects, à la seule exception de l’exonération fiscale. Elles se partageaient le pouvoir, et, sans doute, en tenant les Parlements, la bourgeoisie avait-elle davantage de pouvoirs effectifs que la noblesse. En outre, ces deux prétendues classes étaient loin d’être homogènes. Les grands bourgeois de Paris et des grandes villes de France vivaient, souvent, sur un pied de loin supérieur à celui de la plupart des membres de la noblesse. Le pire pour la dialectique est qu’il y avait un troisième état dans toute l’Europe, sauf en Grande-Bretagne : le clergé. Marx n’en dit pas un mot.

 

Tout cela est très simple devant le système des castes de l’Inde. Que dit alors le marxiste ? Tout se ramène à des oppositions débiteurs contre créanciers. C’est ce que Marx a écrit. Pourquoi ? Parce que l’Histoire n’est que lutte des classes. Comme tout est dialectique, on ne retient que deux catégories. Le dialecticien ne connaît que les oppositions d’une catégorie avec son contraire.

 

Le débiteur est le contraire du créancier. Le marxiste n’a pas d’autres critères qu’économiques. Le matérialisme dialectique ramène tous les rapports entre les catégories sociales à des conflits d’intérêts de classe. C’est une démarche binaire. Le matérialisme dialectique ne peut envisager que la lutte d’une classe contre la classe contraire. Pour lui, les autres parties de la société n’existent pas objectivement. Mais, dites-moi, à présent, d’où viennent la bourgeoisie et le prolétariat ? Du point de vue du matérialisme dialectique, ces deux classes doivent elles-mêmes être issues de processus opposant des catégories sociales. Si l’Histoire n’est que luttes de classes, quelles sont les classes qui se sont opposées pour former, par saut qualitatif, la bourgeoisie et le prolétariat ? La bourgeoisie serait sortie victorieuse de sa lutte contre la noblesse. Le prolétariat proviendrait de la lutte entre les créanciers et les débiteurs. Les paysans et les artisans endettés ont été ruinés par leurs créanciers ; ils ont formé la base du prolétariat. D’où sortent ces nouvelles catégories, les créanciers et les débiteurs ? Y aurait-il eu quatre classes sous l’Ancien Régime : les nobles, les bourgeois, les créanciers et les débiteurs ?

 

Les créanciers seraient surtout des nobles, propriétaires terriens. Des bourgeois commerçants, aussi, qui ont ruiné les artisans. Les débiteurs seraient les paysans et les artisans écrasés par leurs dettes et par les multiples taxes perçues pour faire vivre les privilégiés. J’en perds ma dialectique. Comment opposer deux à deux les catégories, si les catégories se composent d’éléments qui peuvent appartenir à d’autres catégories qui s’opposent simultanément ? Marx a scrupuleusement séparé ses catégories. Voilà qu’à présent, on pourrait appartenir simultanément à deux catégories, elles-mêmes en lutte avec leurs contraires respectifs ! Les nobles et les bourgeois, appartenant à deux classes en lutte, se retrouvent la main dans la main dans la classe des créanciers ! Il y avait aussi des bourgeois et des nobles parmi les débiteurs. Ruinés que deviennent-ils ? Ils sont allés grossir les rangs du prolétariat, remplis de ressentiment pour les voraces créanciers.

 

Cela amène une autre question : les contraires sont-ils de même nature ou de natures différentes ? Les catégories ont en commun d’appartenir, toutes, à la réalité matérielle. Les catégories ont au moins un aspect par lequel elles ne s’opposent pas entre elles ; elles appartiennent toutes à la réalité matérielle. Or, elles ne peuvent pas s’opposer par ce qu’elles ont en commun, par ce qu’elles partagent. Elles ne peuvent s’opposer que sur ce qu’elles n’ont pas en commun. Par exemple, les bourgeois et les prolétaires sont des hommes. Ils ne s’opposent pas sur ce point d’être des hommes, mais sur d’autres aspects. Les deux catégories habitent sur Terre et l’on peut trouver ainsi de multiples aspects communs sur lesquels il ne peut y avoir d’opposition. L’opposition entre les catégories ne porte que sur ce qu’elles n’ont pas en commun, sur ce qu’elles ne partagent pas.

 

Le prolétaire s’oppose au capitaliste ; le capitaliste possède les moyens de production et exploite le prolétaire. Le prolétaire n’a que sa force de travail ; le bourgeois capitaliste détient les moyens de production qui lui permettent de s’engraisser et de dormir en faisant trimer le prolétaire.

 

Marx énumère plusieurs aspects sur lesquels les prolétaires s’opposent aux bourgeois. Je résume : la propriété des moyens de production, de la force de travail, l’exploitation de l’un par l’autre. Ainsi, les catégories ont de multiples aspects et elles s’opposent sur certains de ces aspects, non sur les autres.

 

Cette lutte ne peut pas porter sur ce que ces classes ont en commun. Elles ne peuvent lutter que pour ce qu’elles ont de différent entre elles. Or, comment la doctrine dialectique permet-il de déterminer les aspects sur lesquels les catégories doivent s’opposer ?

 

Les serfs étaient exploités par les nobles alors qu’ils possédaient leurs moyens de production, les outils. Les sujets étaient exploités par leur seigneur, alors qu’ils possédaient à la fois la terre, leur logis et les outils. Chez les soviets, la Nomenclatura exploitait le prolétariat, sans être propriétaire des moyens de production. L’exploitation d’hommes par d’autres hommes n’est liée à la propriété des moyens de production que dans l’œuvre de Marx. Dans la réalité, l’exploitation de l’homme par l’homme a toujours existé et a toujours été entièrement indépendante de la propriété effective des moyens de production. Cette propriété ne permet en aucune manière de définir des catégories qui devraient par là s’opposer. Bien plus, ces catégories n’ont finalement en opposition que cette prétendue propriété des moyens de production, bien loin de s’opposer, elles se complètent pour une multitude d’autres aspects comme d’appartenir à la Société.

 

La praxis ne peut en aucune manière opérer un tri entre les objets du monde expérimental ni entre leurs déterminations. C’est une activité essentiellement intellectuelle. Les objets et les faits du monde expérimental nous apparaissent tous mêlés les uns aux autres. La Nature n’a pas de filtres ni de cribles d’où sortiraient des catégories prêtes à l’usage. Elle ne désigne nullement les catégories en opposition. C’est l’homme qui réalise ces tris, par son esprit.

 

Les objets et les êtres que les marxistes font entrer dans leurs catégories sont des réalités. Les catégories sont des ensembles d’objets répondant à une définition. Les ensembles n’existent que dans l’esprit. Le nombre trois n’existe pas dans la Nature. On peut voir trois prolétaires et trois bourgeois, mais rien n’est trois en soi. C’est là un immense débat qui s’ouvre à nouveau aujourd’hui. Qu’est-ce que le matérialisme, et le réalisme aussi bien ?

 

Je ne vois pas encore comment s’opère le choix des catégories qui doivent s’opposer. La praxis montre une infinité de causes de luttes entre les hommes, pourquoi ne vouloir conserver que le seul critère de la possession des moyens de production ? Que faire des autres déterminations des objets de catégories opposées. Elles peuvent aussi bien se compléter que s’opposer de manière encore plus radicale que par la seule possession des moyens de production.

 

On s’aperçoit aujourd’hui que l’Islam porte en lui-même une source de luttes infiniment plus violentes que celles que nous connaissions.

 

Les marxistes affirment que les déterminations des objets des catégories qui ne s’opposent pas ou qui s’opposent pour d’autres raisons n’ont aucun intérêt dans la réalité du matérialisme dialectique. J’entrevois les prémisses d’une pétition de principe. Marx est un génie parce qu’il a énoncé le marxisme.

 

Ce qui me gêne aussi, est l’issue des luttes de classe. Marx nous apprend que « dans le monde antique, le mouvement de la lutte des classes a surtout la forme d’un combat toujours renouvelé entre créanciers et débiteurs et se termine à Rome par la défaite et la ruine du débiteur plébéien qui est remplacé par l’esclave ». (The Capital, Vol 1 Chap 3-B). C’est complètement faux. La plèbe s’est élevée au plus haut niveau. Le grand-père de Marc Aurèle appartenait à la plèbe ! D’après Marx, c’est le créancier, le sénateur noble, le dominant qui l’emporte. On ignore d’où vient cette théorie, contraire à l’Histoire, puisque aussi bien, les esclaves ont une origine infiniment plus ancienne que le monde antique. Quant aux plébéiens, les hommes libres, ils existaient encore à l’époque carolingienne alors que les esclaves avaient disparu depuis longtemps. À la même époque, on parlait encore des familles sénatoriales, la noblesse. L’esclavage a perduré en Afrique et dans le monde musulman, jusqu’à notre époque. Nous apprenons ensuite qu’au « Moyen Âge la lutte se termine par la ruine du débiteur féodal, celui-là perd la puissance politique dès que croule la base économique qui en faisait le soutien ». C’est le créancier qui l’emporte, mais il n’était pas le dominant. Cette fois, le dominé l’emporte. Dans le même temps, la féodalité est le siège de l’opposition nobles-serfs, dans le cadre d’une « économie naturelle prédominante ».

 

La Renaissance et la Réforme voient émerger la bourgeoisie. C’est le début de la lutte entre la bourgeoisie et la noblesse. Avec la Révolution française, la bourgeoisie l’aurait emporté, bien que la révolution Anglaise du XVIe siècle ait déjà abouti au même résultat. Ce n’était pas dans l’ordre des choses, l’ordre marxiste s’entend ; la bourgeoisie anglaise n’était pas capitaliste. Elle était essentiellement rurale.

 

Puis, devait venir la lutte finale entre le prolétariat et la bourgeoisie. Là encore, le dominé devrait l’emporter. Manque de chance, la bourgeoisie est aujourd’hui plus nombreuse, la bourgeoisie est plus riche, la bourgeoisie est plus puissante, j’allais dire aussi plus intelligente, que jamais. Où est le prolétariat ? La vision du matérialisme historique, la vision marxiste de l’Histoire de l’humanité, se heurte à deux difficultés. La première est une absence de cohérence entre les différentes phases, vice normalement rédhibitoire pour une théorie scientifique. On pourrait accepter globalement de voir des luttes entre dominés et dominants, entre oppresseurs et opprimés. Toutefois, la lutte entre la noblesse et la bourgeoisie n’est nullement de cette nature. La noblesse n’a pas opprimé la bourgeoisie. De tout temps, les conseillers des plus grands princes ont toujours été pris dans la bourgeoisie que ce soit par Philippe Auguste, Louis VII, Louis XI, Louis XIV. Il y a de rares exceptions avec Louis XIII qui s’appuya sur Armand du Plessis, futur duc de Richelieu et cardinal, issu de la petite noblesse provinciale. Mais, Richelieu s’entoura de bourgeois compétents. L’autre exception est Louis XVI, de très loin le plus incapable des rois de France. Après s’être appuyé sur Turgot, puis sur Necker, deux grands bourgeois, il s’appuya sur l’ancienne noblesse, pour sa perte.

 

La seconde incohérence de cette vision est relative à l’issue de la lutte. Tantôt, le dominant l’emporte, tantôt, c’est le dominé, sans que Marx ne fournisse la moindre justification. D’ailleurs, Engels a écrit dans la Dialectique de la nature que « les oppositions des contraires, par leur conflit constant et leur conversion finale l’un en l’autre ou en des formes supérieures » forment le mouvement même de la nature. Pourquoi tantôt l’un en l’autre et tantôt en des formes supérieures ? Pourquoi a-t-il aussi écrit : « les éléments qui sont engagés dans le procès dialectique ne sont pas seulement distingués, ils sont niés l’un par l’autre, liés dans le cadre d’un conflit. Le procès dialectique suppose que cette négation est une destruction ». S’ils sont liés l’un à l’autre, comment prétendre que le lien se dissout ? S’ils sont niés l’un par l’autre, comment prétendre que la négation disparaît au profit d’un seul de ces éléments ? Pourquoi encore, devraient-ils disparaître dans certains cas seulement ? Dans les autres cas, voilà qu’un élément nouveau doit émerger ? Qui distingue les cas ? L’astrologue ? Le numérologue ? Pire encore, si tout est matière au sens marxiste, incluant le devenir, comment ces éléments matériels, peuvent-ils se trouver détruits ? Comment peuvent-ils disparaître ? Ils se conservent dans l’esprit, dans la mémoire. Pour Marx et Engels, les idées ne sont que les images des choses. De quelles choses, ces idées seraient-elles les images ? Elles n’existent plus que dans l’esprit. Seraient-elles leur propre image ? Y a-t-il des yeux dans le cerveau pour voir ces choses ?

 

Pourquoi le prolétariat devrait-il l’emporter ? La praxis est-elle infaillible ? Si le marxiste se trompe sur la praxis, comment pourra-t-il revenir en arrière ? Il s’est trompé. Les faits sont là pour montrer que, finalement, la bourgeoisie l’emporte. Peut-il ressusciter les bourgeois assassinés ? Bien sûr, la bourgeoisie a changé de forme. Elle possède bien le capital, mais l’énormité des capitaux engagés dans l’industrie et le commerce sont tels que le capital est aujourd’hui très divisé. La bourgeoisie a le capital ; elle n’a pas le pouvoir, du moins le pouvoir est partagé. Il est exercé par un intermédiaire : le patronat.

 

Dans le même temps, le prolétariat, sous la forme marxiste, a pratiquement disparu des sociétés industrialisées. La structure sociale se présente actuellement sous la forme de quatre classes, une classe capitaliste, rémanence de l’ancienne bourgeoisie capitaliste, mais entièrement nouvelle par ses membres. Une classe dirigeante issue directement, par promotion, de la classe moyenne : le patronat et les cadres supérieurs des entreprises. Une classe moyenne de cadres et techniciens, que l’on pourrait d’ailleurs décomposer en deux classes ; les attentes et les moyens d’action ne sont pas les mêmes pour les cadres intermédiaires et pour les cadres subalternes. Enfin, une classe d’employés, incluant les rares prolétaires qui subsistent dans les tâches qui n’ont pu être mécanisées, essentiellement dans le bâtiment, le transport, l’hôtellerie et la restauration.

 

Cette structure complexe correspond, je pense, à l’évolution des moyens de communication. Mais, elle résulte aussi de l’explosion des coûts de conception des produits et services. Les produits sont de moins en moins matériels, de plus en plus intellectuels et même purement intellectuels comme les logiciels. Le travail n’est que rarement physique. Les coûts ne sont plus conditionnés par la main d’œuvre au sens propre, mais par les frais de développement des produits. On estime leur prix de vente en fonction d’une espérance de vente de séries estimées par des moyens variés tels que le marketing. Si les marxistes ont adapté leurs modèles à ces évolutions, l’idée même de lutte des classes n’a nullement été contestée. On a voulu faire évoluer la catégorie de classe, pas la finalité. Le dominé doit l’emporter toujours sur le dominant et entraîner l’humanité vers son destin final : une société sans classes, sans dominant.

 

On se demande d’ailleurs pourquoi sans classes. Ce n’est pas inscrit dans la suite historique des luttes précédentes. Pourquoi, à ce compte, les serfs ne l’ont-ils pas emporté ? Pourquoi la prétendue lutte de la bourgeoisie contre la noblesse ne s’est-elle pas terminée par la victoire finale et définitive de la bourgeoisie ? Pourquoi la bourgeoisie, somme toute victorieuse, ne règne-t-elle pas exclusivement et définitivement ? Pourquoi n’est-elle pas un universel ? Pourquoi s’est-elle divisée en au moins deux niveaux et pourquoi une nouvelle classe s’est-elle formée sous son pouvoir ? Autant de questions auxquelles le marxiste n’apporte pas de réponse. Il ne pose pas même les questions. Il croit encore à la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie. Remarquez que si ce n’était pas sa profonde conviction, sa foi, il ne serait plus marxiste. Pour les marxistes, l’Histoire finit toujours par accoucher de ce qu’elle porte en son sein, malgré les accidents, les imprévus, les hasards qui viennent modifier le cours des choses. L’Histoire porterait le marxisme en son sein !

 

Montez aux sources du Rhin et dites-nous comment vous pouvez déterminer, de là-haut, que le Rhin doit inévitablement aller vers la mer du Nord ? Le Rhin porte-t-il sa destinée en son sein ? Vous ne saurez où il va qu’en ayant examiné tous les accidents du relief pour comprendre qu’à Bâle, le Rhin ne peut pas aller vers la Méditerranée, bien que ce soit le cas de la Saône qui prend sa source bien plus au nord. Le Rhin est déjà en dessous du seuil de Belfort, pourtant peu élevé. Il s’agit là d’observations simples qui ne nécessitent que de voyager un peu. Allez voyager dans l’Histoire ! La matière est rare et contestable. Et on prétend nous montrer l’avenir de l’humanité jusqu’à la fin des temps ! L’Histoire ne porte rien en son sein. Elle n’a pas de composante téléologique qui nous permettrait de connaître la destinée terrestre de l’Humanité. Des pays, rayés de la carte économique et politique par des épidémies ou des guerres, renaissent aux premières places, contre toute attente et toute probabilité. Regardez la France ! Ruinée par deux guerres, debout encore !

 

L’arbitraire n’est pas seulement dans la détermination des catégories. Il régit le choix des catégories qui s’opposent. Il détermine le choix des aspects qui s’opposent au sein même de ces catégories opposées. Enfin, il préside à l’issue de la lutte entre ces catégories. Il y a pire : le boa. Je l’avais oublié celui-là. Si vous avez bien lu, il apparaît dans le texte d’Engels que j’ai cité. Lisez encore : « les oppositions des contraires, par leur conflit constant et leur conversion finale l’un en l’autre ou en des formes supérieures » forment « le mouvement même de la nature ». J’ai inversé la phrase d’Engels pour plus de clarté. Ce qu’il faut lire n’est pas affecté par ce changement. Cherchez le boa dans ces quelques mots.

 

Ce mot, c’est « finale ». Le boa est l’aspect absolu de l’achèvement du processus dialectique chez Hegel, repris par Marx pour justifier la victoire finale et définitive du prolétariat. Lorsque j’ai lu, dans je ne sais quel article de presse, que l’idée de fin de l’Histoire était de Hegel et non de Marx, il m’a bien fallu remonter, là encore, à Hegel pour comprendre. Diable ! On nous apprend que tout est oppositions, luttes, et voilà qu’un jour, il n’y a plus d’oppositions, plus de luttes, plus de classes. La lutte des classes, c’est l’Histoire. Cette lutte mènerait au communisme, une société sans classes, stade ultime de la société, qui, dès lors, n’aurait plus d’Histoire. C’est ce qui fut enseigné du plus haut des plus hautes chaires professorales. Heureusement, Maître Bourdieu est venu. Nous avons appris qu’il y avait une légère erreur dans le marxisme. Il y a une suite. Courte, certes, suite quand même. Oui, la fin de l’Histoire n’est pas celle prévue par Marx. Il y a un cycle supplémentaire à franchir : la lutte dominés contre dominants, dans tous les plans de l’espace social. Les dominés l’emporteront, et alors arrivera la vraie fin de l’Histoire : une société sans luttes, sans dominants, ni dominés. C’est scientifique. L’espace social de Maître Bourdieu est la « réalité première et dernière » qui permettrait de prévoir, puis de mobiliser et d’organiser les unités pour mener des luttes sociales renouvelées jusqu’à la victoire finale des dominés, sous tous leurs aspects, politiques, économiques, sociaux, culturels. Nous voilà promis à des cycles répétés d’éliminations de dominants.

 

Nous pouvons ici respirer profondément. Non, l’Histoire n’est pas encore finie, ce que quelques esprits cultivés, faux assurément, persistaient à penser. La perspective n’en est pas moins peu réjouissante. Le spectacle qui nous est offert n’est guère plus attrayant. Cette répétition perpétuelle du semblable a quelque chose de mécanique, de minéral même. Le lecteur de Platon, de Descartes et d’Alain, aussi bien, n’aura point de peine à montrer que la répétition perpétuelle du semblable est le contraire du changement. Et qu’ainsi, Maître Bourdieu a remplacé la fin de l’Histoire par une absence d’Histoire. Le progrès est immense.

 

Il vous faut avaler le boa après la couleuvre.


 

 

 

 

Chapitre 5

 

La fin

 

 

 

 

Les faits ne semblent pas les mêmes pour tous. Il semble qu’il y ait des vrais faits et des faux faits, comme Engels distinguait les bonnes catégories des mauvaises. Le « simple » et le « composé », par exemple, sont, selon Engels, des catégories inadaptées. Elles ne peuvent être opposées entre elles et n’ont pas droit au processus dialectique. Je crois comprendre que le « composé » est, en lui-même, un saut qualitatif qui fait suite à l’accumulation de choses « simples ». Or, c’est là une des lois de la dialectique. Si j’ai bien compris, en opposant la catégorie « simple » à la catégorie « composé », on ferait disparaître cette loi de la dialectique. La négation de la négation, autre loi fondamentale, ne laisserait subsister qu’une des deux catégories, le « simple » ou le « composé », ou en formerait une nouvelle. Il n’y aurait plus de passage de quantité à qualité, puisqu’il n’y aurait plus de simples à ajouter entre eux pour former une quantité, ni de composé qui en résulterait.

 

J’ignore, par contre, ce qui permet au marxiste de distinguer les vrais faits des faux faits. Vous me direz, sans doute, que c’est évident. Les vrais faits sont ceux qui sont conformes aux prévisions marxistes, puisque aussi bien, cette théorie constituerait le stade ultime de la pensée et de la connaissance humaines.

 

Maître Bourdieu affirma ensuite avoir trouvé une connaissance supérieure et cette fois vraiment définitive. Hegel écrivait la même chose déjà avant Marx et Engels. La fin semble bien difficile à écrire, pour que s’installe ainsi une fin sans fin.

 

Ayant pitié de vous, je vais vous faire avaler le boa par morceaux. Chaque fin aura son tour. En contrepartie de cet allégement de votre peine présente, elle risque de se prolonger sans fin !

 

On ne lit pas Hegel, réputé illisible. Quel dommage. Alain l’a fait. Il traite la dialectique hégélienne de nominalisme. Cela aurait suffi pour m’en détourner. Mais, je n’ai pas compris, je l’avoue, à la lecture d’Alain, en quoi justement la démarche de Hegel était nominaliste. Alors, j’y suis entré. Je n’ai pas tout lu, tant s’en faut. Hegel examine tout : la pensée, la Culture, l’histoire, la politique, l’art, la religion. Il examine tout avec sa fameuse dialectique. J’ai d’abord cherché à comprendre.

 

Je suis surpris de devoir admettre que le point de départ n’est pas si complexe et se trouve très proche du paradoxe de Zénon d’Elée. Comme Zénon, Hegel ne part pas d’une pure abstraction, mais de faits. Les deux exemples qui suivent sont tirés de la Phénoménologie de l’esprit. Je les ai adaptés un peu.

 

Je regarde ma montre. Il est vingt-trois heures, il fait nuit. Le maintenant de cette observation est la nuit. À mon réveil, il fait déjà jour. Le maintenant de cette nouvelle observation est le jour. La vérité de la veille : « le maintenant est nuit » est éventée, comme l’écrit Hegel. Pourtant, les deux maintenant se conservent comme également et réellement perçus en leur temps. Bien plus, et c’est le fondement de la dialectique hégélienne, la fusion du jour et de la nuit, par leur négation réciproque, maintiennent le « maintenant » comme universel. L’existence de cet universel est indépendante du jour et du non-jour, la nuit, et d’une manière générale, des êtres et des non-êtres qui peuvent lui être affectés. Il a fallu la perception du maintenant nuit et du maintenant jour pour que le « maintenant » universel, indépendant, absolu même, puisse émerger dans l’esprit. La rencontre de ces contraires est le temps, ou, plus exactement, l’instant.

 

Le second exemple est plus difficile. Au lieu de prendre le cas classique de la flèche de Zénon, Hegel a recours à un mouvement de l’observateur. Il propose de regarder un arbre ici. Puis, il se retourne, et l’ici devient une maison. Il veut dire à la même place par rapport à lui que l’arbre. Pourquoi cette complication qui introduit le mouvement de l’observateur dans le raisonnement et rend sa démarche en apparence plus complexe ? Je pense que le choix de Hegel est volontaire. Prendre l’exemple d’un oiseau qui se déplace et qui conduit à deux déterminations opposées de l’ici, fixé par rapport à l’observateur, nécessitait d’abord de rejeter l’espace de Descartes en tant qu’existence en soi. C’est ce qu’il a fait dans sa Logique. Hegel ne pouvait pas commencer sa Phénoménologie en s’appuyant sur ce qui en résulte. On peut aussi penser que le mouvement de l’observateur que Hegel s’impose, permet un meilleur rapprochement avec les deux maintenant de l’exemple précédent ; l’observateur n’est pas resté stupidement immobile pendant les heures qui séparent les deux observations.

 

N’ayant point d’astreinte, je prendrai l’exemple plus classique de l’oiseau qui vole. Il est ici. Si je conserve mon regard dans la même direction, il n’est plus ici l’instant d’après. La perception de l’ici, affecté de la présence de l’oiseau, puis de son absence, de l’être, puis du non-être, permet à l’esprit de conceptualiser un universel. Cet universel est l’espace, ou plus précisément le lieu.

 

La démarche, illustrée par ces deux exemples, forme l’accès de l’esprit à l’absolu à partir de la perception sensible. Hegel l’appelle la dialectique de la certitude sensible. Ce n’est qu’un premier pas, d’ailleurs facile.

 

La perception établit un rapport entre la chose et l’esprit. Ce rapport n’a d’intérêt que pour la pensée, et la pensée consciente. Je doute de pouvoir jamais comprendre l’étape suivante de Hegel. Il applique sa fameuse dialectique de la perception des choses à la perception interne de la conscience. Les idées devraient s’opposer comme les perceptions successives. Je trouve étrangement artificielle la vision de l’opposition temporelle des perceptions. A fortiori, l’opposition des catégories de l’esprit, des idées pour parler comme Platon, relève du fantasme. Le temps est l’une de ces catégories. Comment les catégories peuvent-elles se succéder si le temps est comme figé dans sa propre catégorie ? Voilà ce que je ne puis comprendre. Je suis d’autant plus réticent que la plupart des conséquences que Hegel en tire dans le domaine scientifique, et principalement en ce qui concerne la lumière et la gravitation, sont fausses. Les théories de Hegel sont aussi fausses que celles d’Aristote. Une erreur peut être de circonstance. Plusieurs défaillances impliquent le mode commun, la cause commune.

 

Un des problèmes d’Aristote, si ce n’est une des causes d’erreur, provient de l’aspect arbitraire des catégories mises en opposition. C’est aussi la faiblesse du système de Hegel. On lit avec un certain plaisir cette idée de nuit, négation du jour. Et le crépuscule, et l’aube ? Qu’est-ce que la nuit ? Le Coran est le seul texte connu qui statue. Il fait nuit lorsque l’on ne peut plus distinguer un fil blanc d’un fil noir. Mais l’instant dépend de la vue de l’observateur. Aussi une mosquée au Caire a la responsabilité de définir l’heure du passage du jour à la nuit.

 

Où mettre la pénombre dans l’opposition nuit-jour ?

 

Toutes les autres perceptions qui peuvent accompagner le maintenant et l’ici doivent subir le même sort dialectique. Par exemple, maintenant il fait chaud, maintenant il fait froid. La difficulté devient grave. Par une froide nuit d’hiver, je rentre chez moi pour retrouver la douce chaleur du foyer. Imaginez que j’ai un sauna. Un moment de détente, j’en sors. On gèle ici. Où est le froid ? Où est le chaud ? Comment opposer le maintenant où il fait chaud au maintenant où il fait froid, puisque ce chaud est plus froid que ce froid ? Il est aussi bien froid. L’approche de Hegel se confond sur ce point avec celle d’Aristote. C’est vraiment un pur nominalisme. Alain a dénoncé cet aspect de la philosophie de Hegel. Il y a pire encore.

 

Dans l’ici où était l’oiseau, l’air n’est plus le même que dans l’ici où la présence de l’oiseau est niée. Comment l’air pourrait-il être sa propre négation ? L’air ne peut convenir à la dialectique de la perception de l’espace.

 

Enfin, la Terre se déplace dans le système solaire, lui-même en mouvement dans la Galaxie, qui n’est pas immobile. Il y a une multitude de déterminations. Or, les champs de gravitation et électromagnétique, qui étaient ici, sont ici encore. Les valeurs ont assurément changé en proportion des mouvements de l’ici. Où sont les négations ?

 

Dans ces cas, comme dans celui de l’air, la dialectique de la certitude sensible est relative au mouvement et non aux universels espace et temps.

 

Lorsqu’il observe ainsi Hegel procédant à la détermination des catégories opposées qui fondent sa dialectique, un Français ne peut manquer de sourire de le voir éliminer les rapprochements entre catégories opposées qui ne lui semblent pas convenables, au profit de ceux qui lui conviennent. Le Français pousse la raison à l’absolu et pose un regard doucement ironique sur ce comportement de circonstance. Il ne conçoit pas la philosophie comme dires d’expert, ni comme postulats d’oracle.

 

Les deux exemples de Hegel sont relativement simples. Les choses se compliquent dès lors que l’objet de la perception se présente sous plusieurs aspects, eux-mêmes caractérisés par de multiples déterminations. C’est le cas de la conscience que Hegel aborde sans transition après l’espace et le temps.

 

Les universels de Hegel constituent le terme de l’acquisition dialectique des idées. Ils résultent d’une démarche d’opposition dénommée par Hegel négation de la négation. La catégorie hégélienne, issue du processus dialectique, est ultime dans les idées simples. Hegel n’a pas cherché à opposer l’instant à un non-instant pour trouver autre chose que le temps. Le temps est une catégorie ultime que Hegel appelle un universel. Il en est de même pour l’espace. Le résultat me paraît acceptable ; la raison obscure. Sans doute, ces universaux, ces catégories ultimes, ces idées autrement dit, ne sont pas des objets perçus. Pour Hegel, ce ne sont pas non plus de simples idées au sens de Platon ; les universaux de Hegel ne peuvent être détachés du processus dialectique qui les génère. Mais, ils ne sont pas, ils ne peuvent pas être eux-mêmes objets de perception, soumis à la dialectique de la certitude sensible. Il faut noter, au passage, que la dialectique de la perception ne supprime nullement les perceptions dépassées pour former l’idée, l’universel. Bien au contraire, le processus hégélien postule la conservation des perçus pour former le concept universel, qui n’existe que comme totalité des déterminations des perçus et du concept qui en résulte.

 

Il n’en va pas de même dans les cas plus complexes. Il faut procéder par itérations. Le maître vous aidera ; il a traité tous les aspects essentiels de la pensée. Vous n’avez pas à vous inquiéter. Toujours, vous aurez, enfin, le terme final réalisant l’identité de l’absolu avec lui-même. Cette itération concerne les diverses perceptions relatives à un seul et même universel. Lors de chaque itération, les déterminations opposées des perceptions sont toutes les deux dépassées dans le processus de négation de la négation. Elles ne peuvent pas être des déterminations de l’itération dialectique suivante. Chaque universel résulte d’une démarche dialectique itérative. Mais, en aucun cas, les universels ne s’enchaînent eux-mêmes entre eux. Un universel est, par définition, ultime.

 

Vous aurez alors atteint l’idée même. Absolue en tant que pensée et non pas en tant que perception de l’objet, ni, encore moins, en tant qu’objet de la perception. Cette distinction entre l’objet et la perception, puis entre la perception et l’idée, si profondément décrite dans la Phénoménologie de l’esprit n’est pas vraiment nouvelle. Hegel l’a exposée de manière si détaillée, si précise aussi, que l’on pouvait penser que la question ne se poserait plus. Je pense qu’Alain, pourtant fort peu attiré par le nominalisme, admirait cette position de Hegel. On trouve dans plus d’un Propos cet avertissement répété : l’apparence existe assurément, c’est l’expérience aussi bien ; mais, prenez garde, l’apparence n’est rien si elle n’est pas jugée. L’apparence n’est que ce que la pensée a d’abord voulu. En d’autres termes, on ne voit, le plus souvent, que ce que l’on veut voir. On ne mène pas l’investigation, l’expérience, au hasard. Pour prononcer leur diagnostic, le médecin et l’expert procèdent à des examens successifs selon un ordre établi.

 

Enfin, la dialectique hégélienne n’est pas universelle. Pour Hegel, tout n’est pas dialectique. Il y a trois limites au domaine d’application de la dialectique hégélienne.

 

L’universel, l’idée, ne peut en aucun cas être l’un des éléments de la dialectique, l’une des composantes de la dialectique de la certitude sensible. C’est la première limite. Les universels eux-mêmes sont exclus du champ d’application de la démarche dialectique, en d’autres termes la démarche est limitée à la détermination des universels.

 

Une des difficultés est de décider si le niveau ultime, l’universel, a bien été atteint. Où faut-il arrêter la démarche ? Sur quel critère repose l’exclusion de Hegel ? Il ne dévoile point le filet. C’est la seconde limite de la dialectique hégélienne.

 

Pour Hegel, les vérités mathématiques ne sont pas dialectiques ; elles sont « extrinsèques, appréhendés du point de vue de l’extériorité ». Plus simplement, elles sont déjà universelles. Hegel confirme sa position au début de sa Philosophie de la nature : « On n’a pas à exiger de la géométrie qu’elle déduise la nécessité pour l’espace d’avoir trois dimensions, dans la mesure où la géométrie n’est pas une science philosophique... elle présuppose l’espace avec ses déterminations universelles ».

 

Enfin, le processus dialectique de Hegel n’est pas un universel en lui-même. C’est la modalité des rapports entre le monde perçu et la pensée et aussi entre les catégories de la pensée elles-mêmes. La dialectique hégélienne n’est pas elle-même dialectique. Un informaticien dirait que la dialectique n’est pas récursive. C’est la troisième limite.

 

Il faut retenir ces limitations du champ de la dialectique hégélienne. Ce sont des caractéristiques essentielles sur le plan logique. Bien sûr, ces limites sont quelque peu délicates et la dernière, en particulier, peut paraître artificielle. Tant que le maître fut là, tout alla bien. Les choses se sont un peu embrouillées par la suite.

 

Pourquoi ces limitations ? Hegel était trop imprégné des dialogues de Platon, pour tomber dans le piège du sophiste. Tout ne peut pas être dialectique.

 

Il suffit, pour s’en convaincre, d’utiliser le raisonnement que Socrate applique au fameux panta rhei, tout s’écoule, d’Héraclite. Si tout s’écoule, alors cette affirmation devrait elle-même s’écouler, c’est-à-dire changer et conduire ainsi à affirmer que certaines choses ne s’écoulent pas, pour aboutir enfin à l’idée, aussi absurde, que rien ne s’écoule.

 

De la même manière, il est absurde de prétendre que tout est dialectique. Il faudrait que la dialectique soit elle-même dialectique. Il faudrait que quelque chose existe qui ne soit pas dialectique, pour s’opposer, puis fusionner avec la dialectique et aboutir à un niveau supérieur qui devrait également être dialectique. On affirme par-là qu’il y a au moins une chose qui n’est pas dialectique. Il faut ensuite recommencer le même raisonnement pour le niveau supérieur. Absurdité sans fin ni issue. Il est impossible de dire que tout est dialectique.

 

La dialectique, elle-même, ne peut pas être de nature dialectique. Voilà au moins une chose qui n’est pas dialectique

 

Marx et Engels ont commencé par supprimer la distinction, fondamentale pour Hegel, entre l’objet et la perception. Pour eux, la pensée, les catégories, les universaux, tout appartient au monde matériel. Il faut citer le passage fameux de Marx (Le Capital Liv 1 Introduction) :

 

« Ma méthode dialectique non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est même l’exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée qu’il personnifie sous le nom d’idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel transporté et transposé dans le cerveau de l’homme. Chez lui la dialectique marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds.... .Pour Hegel, le procès de la pensée, dont il va jusqu’à faire, sous le nom d’idée, un sujet autonome, est le démiurge du réel qui n’en constitue que la manifestation extérieure. Chez moi, au contraire, l’idée n’est rien d’autre que le matériel transposé et traduit dans la tête de l’homme ».

 

Dès lors, le monde matériel s’approprie la démarche dialectique. L’univers devient une lutte fantasmagorique de contraires, d’opposés, d’ennemis. Les contraires de Marx et Engels s’opposent, se nient, s’interpénètrent avec cette même frénésie qui fait s’accoupler les hommes et les animaux dans La Terre de Zola. Le bourgeois tue le noble, le prolétaire tue le bourgeois. Du sang ! Du sang ! Du sang ! Non, n’allez pas mal interpréter ce que j’ai écrit. Le sang n’est pas la catégorie ultime qui submerge tant d’horreurs. Je voulais simplement dire qu’il faut de la bagarre, de la lutte.

 

C’est bien la détermination des catégories ultimes, des universels, qui a tant préoccupé Marx et Engels. Puisque la démarche hégélienne conduit à des universels exclusifs, définitifs, dans le seul domaine de la pensée, cette démarche, étendue à la matière, doit aussi conduire à des universels exclusifs, définitifs, dans l’univers physique. Ces universels sont des absolus. Mais, les catégories de Marx et d’Engels ont une nature absolue avant même d’être entraînées dans le processus infernal du matérialisme dialectique. Leurs définitions sont figées à tout jamais par les diktats de nos deux maîtres penseurs. Ce qui est ainsi pétrifié n’est-il pas l’absolu en lui-même ? L’opposition des catégories deux à deux ne peut engendrer que l’absolu. Les universels, que Marx et Engels recherchaient au terme de ces luttes, étaient déjà au sein même de leurs catégories opposées. Celle des deux qui émerge, victorieuse, deviendrait absolue. Quoi de plus naturel ? Elle l’était déjà. Mais, l’autre disparaît au tréfonds de l’enfer marxiste, dans les concepts idéalistes. Elle existait physiquement, elle disparaît du monde expérimental. Elle passe dans le monde idéaliste. Elle a donc une forme d’existence. Or Marx et Engels nient l’existence du monde des idées ! Allez comprendre.

 

La catégorie éliminée était absolue, figée, pétrifiée, fossilisée par sa propre définition. Marx et Engels suppriment l’absolu !

 

Des hautes cimes de l’Olympe, Zeus, fils de Cronos, s’exclame : « Ah! misère ! Ecoutez les humains mettre en cause les dieux ». Les hommes veulent anéantir l’absolu. Hermès, rayonnant porteur des messages divins, d’Hadès ramène-nous Socrate ! Et toi, Athéna, double fille de l’esprit, récite-nous encore le Protagoras ! Le lecteur me pardonnera ces artifices : ni les dieux ni les morts ne sont connectés à l’Internet !

 

Marx et Engels ont matérialisé le processus hégélien. Ils ont aussi introduit des modifications majeures dans son système.

 

D’abord, bien sûr, l’itération dialectique de fusion des déterminations ne porte plus sur des perceptions. Elle concerne les choses elles-mêmes, comme les classes, le capital, la plus-value. Mais s’agit-il vraiment de choses ? De choses existant physiquement comme le vent ou le torrent ?

 

De plus, une catégorie utilisée à un étage de l’itération dialectique peut être utilisée à l’étage suivant. Les catégories peuvent changer de niveau. Ainsi, la bourgeoisie, catégorie opposée à la noblesse, se retrouve, au niveau suivant, opposée au prolétariat. Au contraire, la noblesse disparaît définitivement au premier niveau. La dialectique marxiste élimine physiquement les catégories qui ne passent pas au niveau suivant. Elles ne font plus partie de la réalité matérielle. Enfin, et surtout, Marx et Engels ont étendu la dialectique matérialiste à tous les domaines de l’univers.

 

Les catégories de Hegel, objets de la certitude sensible, n’existent pas en tant qu’objets physiques bien sûr. Elles subsistent, en tant que perceptions, à l’issue du processus dialectique pour former inséparablement, avec leur négation, l’universel, l’idée. La dialectique hégélienne est une démarche, un mouvement de l’esprit entre les perceptions et les universels, les idées. Elle conduit à voir l’histoire de la pensée elle-même sous un aspect évolutif.

 

Le matérialisme dialectique de Marx généralise la dialectique hégélienne. Or, une propriété essentielle de la matière est le mouvement. Nul ne le conteste. La doctrine de Marx et d’Engels, considère que tout mouvement est dialectique. Tout est dialectique. Il n’y a pas d’exclusion. Donc pas d’échappatoire à l’absurde ; si tout est mouvement, évolution, la dialectique doit aussi évoluer, changer, et elle ne peut changer en se conservant ce qu’elle est. Elle doit devenir ce qu’elle n’est pas. Si l’on soutient qu’elle est tout, elle doit devenir le contraire du tout. Or le contraire du tout est le néant. Si elle s’applique à tout, elle doit s’appliquer à elle-même, et donc se nier elle-même. Alors, elle est ce qui ne s’applique à rien. Socrate avait l’art de développer ce type d’arguments. Ils sont restés sans réponse depuis près de 2500 ans. En renonçant aux limitations de Hegel, le matérialisme dialectique tombe dans l’incohérence, l’absurde.

 

La dialectique devient, pour Marx et Engels, le mode exclusif des rapports entre tout ce qui existe dans l’univers matériel. La pensée, portée par le cerveau appartient à cette réalité matérielle. La dialectique n’est plus uniquement le processus d’appropriation des déterminations de la perception sensible. En tant que processus général, elle perd d’emblée toute notion de niveaux. Les choses s’opposent entre elles ; les perceptions s’opposent entre elles ; les catégories s’opposent entre elles. Dès lors, leurs multiples déterminations s’opposent entre elles. Les universels de Hegel s’opposent également entre eux. Le renversement exposé par Marx est un passage de la pensée à la matière. Il est aussi relatif, à l’autre extrémité, aux idées elles-mêmes qui se trouvent de facto impliquées dans le processus dialectique de négation de la négation. En cela, le marxisme n’est pas seulement une extension renversante de la philosophie hégélienne. Le marxisme est aussi bien sa complète destruction. Les marxistes se réjouissent de ce processus dialectique :

 

« La dialectique de Marx est le contraire direct de Hegel ; Marx récuse la conception précédente de la dialectique, mais, en même temps, il l’accomplit parce qu’il ne fait que lui ajouter une détermination supplémentaire. Si l’on pense le rapport de Marx à Hegel en termes de contradiction, de renversement, et de dépassement, on arrive au paradoxe suivant : Marx prouve Hegel contre lui-même. Il est la vérité de l’hégélianisme. »

 

Le marxisme s’est ainsi autoproclamé philosophie finale.

 

En résumé, Marx et Engels ont généralisé la dialectique hégélienne. Ils l’ont matérialisé. Ils ont conservé de Hegel la recherche des catégories et leur mise en opposition. C’est la raison d’être de la démarche dialectique. Ils ont conservé le concept d’universel, issue finale de la démarche itérative d’opposition. Ils ont supprimé la séparation des niveaux des catégories : une des catégories passe au niveau suivant de l’itération, la catégorie opposée est définitivement éliminée dans le processus dialectique.

 

La mise en catégories est la cause fondamentale de la faillite de leur critique de l’économie capitaliste. Les critères des catégories marxistes sont figés.

 

L’absence de séparation des niveaux des catégories est l’origine immédiate de la ruine de leur théorie du communisme, société sans classes. Les catégories marxistes peuvent changer de niveau.

 

Le mode de sélection de la catégorie qui doit passer au niveau suivant, puis enfin au niveau des universels et la disparition de la catégorie opposée, est la raison essentielle de l’échec de leurs prévisions sociales. La sélection est le fait du maître ès dialectique. Le dire de l’oracle.

 

C’est ainsi que le prolétariat fut promu seule classe de la société sans classes.

 

Il reste ici deux questions que j’ai laissées en suspend. Comment est déterminée la classe victorieuse ? Pourquoi s’arrêter à tel niveau de la lutte plutôt qu’à un autre ?

 

Autrement dit, comment savoir si l’issue d’une lutte déterminée est bien un universel ? Cet universel est-il universel, puisque aussi bien, tout doit être dialectique ? L’universel devrait être dialectisé. Il devrait être entraîné lui-même dans l’horreur de la négation. Devra-t-il disparaître dans le désastre de la négation de la négation ?

 

Le problème pratique de Marx et d’Engels était la victoire du prolétariat. C’était leur préoccupation exclusive. La victoire du prolétariat ne faisait pas de doute dans leur esprit. Il fallait convaincre les prolétaires eux-mêmes. Quoi de plus naturel que de promettre le paradis et le paradis sur terre : plus de classes, vous serez les maîtres, vos propres maîtres, et à chacun selon ses besoins, mais si, vous verrez ! Leur doctrine dialectique devait conduire à l’universel. Il ne doit subsister qu’une seule classe universelle, stade ultime du processus dialectique. La fin de l’Histoire.

 

Si le prolétariat n’était pas l’universel attendu, leur doctrine du matérialisme historique aurait dû les conduire à penser que la classe ouvrière se trouverait, un jour, opposée au lumpen-prolétariat, comme elle-même s’est trouvée en lutte contre la bourgeoisie, à son tour dialectiquement victorieuse de la noblesse. Il aurait fallu assurer la victoire du prolétariat, avant que le lumpen-prolétariat ne puisse prétendre à la lutte dialectique contre le prolétariat. Mais, les marxistes ont rejeté cette éventualité. Le lumpen-prolétariat ne participe pas aux processus économiques, il ne produit pas de plus-value : il n’a aucun rôle économique. Il est donc exclu du système marxiste. Le prolétariat est vraiment l’universel. Il n’y a plus de lutte des classes après la victoire prolétarienne. Il n’y a plus d’aliénation. Il faut donc rejeter le lumpen-prolétariat. Il faut donc éliminer le lumpen-prolétariat. Il n’y a pas de place pour les pauvres dans le matérialisme historique. Chaque jour, des véhicules du KGB ramassaient les pauvres, les mendiants, les sans-domicile qui erraient dans les villes soviétiques. C’était la charité soviétique. Ces malheureux finissaient au Goulag.

 

Les élites intellectuelles de l’humanité entière ont admiré l’immense sollicitude des marxistes pour la dureté de la vie prolétarienne. Elles n’ont pas voulu voir que cette sollicitude avait pour corollaire l’élimination physique des pauvres, du lumpen-prolétariat. La société soviétique à charité limitée n’élimine pas seulement les bourgeois. Elle élimine d’abord les pauvres. Les élites intellectuelles occidentales se réjouissaient de voir les riches, les koulaks, tous les bourgeois, réduits à la famine et à la mort. Elles n’ont pas voulu voir l’atroce élimination des pauvres. On ne savait pas : c’est le leitmotiv des endoctrinés !

 

Trotski lança les soldats bolcheviques contre les ouvriers et les marins de Kronstadt. Ces ouvriers travaillaient auparavant dans les arsenaux de la Marine. Ils étaient sans travail. Les marins étaient inoccupés. Des pauvres, des lumpen-prolétaires, assurément. Le chemin était tracé dès l’origine. Il ne s’agissait pas seulement d’éliminer la bourgeoisie. Il fallait aussi faire disparaître les pauvres. À vrai dire, Trotski n’était pas homme à s’embarrasser de justifications théoriques. Son œuvre politique est davantage inspirée des règles inquisitoriales que des œuvres de Marx : Article 13 : la délation est obligatoire, Article 14 : il y a toujours un communiste derrière toi. Les numéros sont fantaisistes, les règles trop réelles. Trotski n’a pas inventé la prévôté. Il en a fait une armée derrière l’armée. Le soldat bolchevique de l’armée rouge mourait sous les balles des Blancs ou sous les balles de la Guépéou, au choix. C’était le libre arbitre revu par les Soviétiques.

 

Marx a justifié à l’avance l’élimination du lumpen-prolétariat : « Le prolétariat est une catégorie sociale de portée universelle parce que chargée de souffrances universelles et qui n’aspire pas à une justice particulière parce qu’elle est victime d’une injustice générale, une classe de la société qui ne peut se libérer qu’en libérant les autres » (Annales 1844).

 

Le prolétariat serait ainsi l’universel qui marque la fin du processus dialectique itératif. C’est l’ultime classe. C’est la vraie fin de l’histoire.

 

Pourquoi les esclaves ne furent-ils pas la classe universelle qui aurait marqué la fin du processus dialectique ? Pourquoi l’esclavage a-t-il été aboli ? Victor Schoelcher fit voter l’abolition de l’esclavage dans les territoires d’Outre-mer et les colonies françaises après un vibrant discours. Pourquoi ne pas faire voter l’abolition de la condition prolétaire ? Voilà ce qui serait justice ! Au reste, il serait trop tard. Il y a des touristes qui visitent les marchés de Paris, comme des curiosités. Des voyagistes organiseront un jour des visites de sites capitalistes avec prolétaires, soigneusement conservés, faucille et marteau en main !

 

Que la condition prolétaire ait été dure, nul n’en doute. Quelles étaient les conditions de vie antérieurement à l’émergence de l’industrie ? La France a connu un développement industriel relativement tardif par rapport à l’Angleterre qui a servi de cadre aux analyses sociales de Marx et d’Engels. Laissez-moi un instant vous entraîner dans une sorte de fresque de l’état social de la France en 1810. Depuis la fin du règne des marxistes sur la littérature, des ouvrages de plus en plus nombreux laissent entrevoir une réalité totalement différente des récits marxistes.

 

Au printemps 1810, vous quittez Strasbourg. Ce n’est pas par hasard que je me place dans cette ville de province ; c’était la plus riche de France à cette époque, grâce à la contrebande. Des groupes d’hommes vont à pied, la troisième classe de l’époque. Ils avaient passé l’hiver à Strasbourg, vendant leurs bras pour les travaux les plus variés : maçons, menuisiers, porteurs. Le printemps les rappelait dans leur village aux travaux des champs. C’était un infime échantillon d’une population complète : plusieurs millions de migrants sillonnaient ainsi à pied les routes de France. Ces pauvres bougres en haillons, sales et toujours affamés, ces plaies millénaires de l’Occident, n’entrent point dans les analyses sociales. Il y a, au Grand Palais, un tableau représentant des migrants. Il est intitulé « les émigrants ». Le conservateur qui a composé la légende ignorait la situation sociale préindustrielle.

 

C’est dans cette catégorie sociale que l’industrie en développement a puisé d’abord sa main d’œuvre. Comme la température dans un récipient d’eau en ébullition, le nombre des migrants s’est maintenu malgré la ponction de l’industrie. Les travaux des champs nécessitaient une nombreuse main d’œuvre. Sa mécanisation ne sera qu’une conséquence tardive de l’industrialisation. Dans le même temps, l’amélioration de l’hygiène provoqua un accroissement massif de la population. Au milieu du XIXe siècle, on atteignit, dans les campagnes, des densités difficiles à imaginer aujourd’hui. Il serait absurde de croire que ces migrants auraient accepté de se fixer dans les banlieues industrielles, si leurs conditions de vie n’y avaient trouvé une amélioration. Ceux qui ont été effarés par les conditions de vie dans les banlieues des villes industrielles, et qui en ont rendu responsable l’industrialisation, n’ont pas eu la curiosité d’examiner comment vivaient ces hommes avant l’industrie. Si les migrants quittaient les zones rurales où résidait leur famille, c’est qu’ils ne pouvaient pas y vivre. La Savoie, qui envoyait ses ramoneurs, est une charmante région. Ses vallées étroites ne pouvaient en aucun cas nourrir tous ses habitants. Aussi les migrants, étaient-ils des privilégiés. Leur santé leur permettant de partir chercher du travail, ils pouvaient au moins vivre.

 

En ville, les domestiques, près de 15 % de la population au début de la Restauration, semblent constituer aussi un groupe privilégié. La plupart des domestiques vivent dans la maison de leur maître. En outre, ils sont plus proches que les autres des miettes qui tombent de la table des riches. Pour rien au monde, ils ne changeraient leur place pour une forge ou une ferme. Les avantages apparents leur cachaient leur condition qui ne différait guère de celle des esclaves. Ils étaient nourris et logés, mais ne recevaient aucun salaire, sauf s’ils étaient cuisiniers ou cochers.

 

Plus la « maison » était grande, plus ils étaient nombreux, plusieurs centaines parfois. L’été, la plupart suivaient les maîtres à la campagne, autre privilège inestimable. Le problème était le logement. Entassées dans les combles, sans chauffage, les familles vivaient dans une atroce promiscuité. Le jour, les enfants traînaient dans la rue ou dans les champs pour ne pas perturber la maison. La mortalité infantile était inouïe. Certaines catégories étaient particulièrement mal pourvues. Les palefreniers couchaient évidemment dans la paille avec les chevaux. Dès qu’ils étaient assez grands, les enfants aidaient à toutes les tâches, même les plus insalubres. Entièrement dépourvus d’économies, les vieux, trop faibles pour aider, n’avaient qu’une seule issue : grossir les rangs des miséreux sans-abri que nous retrouverons bientôt.

 

Le sort des apprentis de tous les domaines est du même ordre. Dans les vallées des Vosges, non loin de là, les goujats des forges couchent dans les halles à charbon, dans les étables ou les écuries. Les charbonniers, qui ont subsisté jusqu’au milieu du XXe siècle dans le Massif Central, pouvaient donner une petite idée des conditions de vie de cette profession, si on retire cependant toutes les formes d’hygiène introduites par le développement industriel. Ces charbonniers étaient les derniers représentants d’une activité largement répandue dans toute la France, avant l’utilisation du coke. Il en était de même dans toutes les industries de l’époque. Ces forges, ces cristalleries, ces papeteries existaient bien avant la révolution industrielle. Tous ces établissements appartenaient depuis des siècles à la haute aristocratie, voire à la famille royale. Le comte d’Artois, futur Charles X, était, avant la Révolution, un des plus gros maîtres de forges de France. Il est plus connu pour ses aventures galantes.

 

Il y a, en ville, une multitude de petits métiers qui exigeaient une nombreuse main d’œuvre. La fabrication du papier peint, malgré la beauté du résultat, est une industrie particulièrement polluante. On y manipule une quantité de colorants plus ou moins toxiques et odorants. L’activité la plus dangereuse était alors la vidange des fosses d’aisances, d’usage général dans les villes. Le risque majeur, hors le désagrément de l’odeur, était l’asphyxie. Il fallait descendre dans la fosse pour remplir les seaux ; l’accès, le plus souvent exigu, ne permettait pas d’installer des appareils de manutention et il n’existait pas encore de pompes adaptées à cet usage. Cette tâche répugnante était réalisée par des enfants presque inévitablement méphitiques. Combien sont morts asphyxiés ?

 

Que veut-on démontrer en voulant nous faire croire que l’époque préindustrielle était une sorte de paradis ? Comment Heilbroner a-t-il pu écrire des contrevérités aussi dramatiquement contraires à l’évidence historique ?

 

Voici bien pire encore. Plus bas dans l’échelle sociale, on couche dehors toute l’année et par tous les temps. On mange un peu lorsqu’il y a des restes. Bien entendu, on va nu-pieds, été comme hiver. Il faut ici descendre une grande marche dans l’horreur. Maintenant, il n’y a plus de nourriture pour les bouches inutiles. Les vieux ont fait de même dans leur jeunesse, aussi ils se résignent à leur sort. On ne meurt pas de vieillesse ni de maladie. Dans cette catégorie sociale, on meurt de faim à la première difficulté climatique. Sans doute y a-t-il eu des cas fréquents de malnutritions d’enfants. C’était par manque de ressources et non pas un phénomène de société comme pour les vieux. Dans les régions dépourvues d’industries, comme le Massif Central, la disette était endémique. Dès le début du XIXe siècle, la Bretagne était surpeuplée. L’indigence atteignit son comble vers 1850, on y comptait près de 100 000 indigents et vagabonds.

 

Ces conditions de vie peuvent paraître assez semblables à celles que connaissent actuellement les habitants du tiers-monde. Sont-elles pour autant moins atroces ? Sont-elles acceptables ? En réalité, la situation de cette catégorie était bien pire que celle que connaissent les plus déshérités du tiers-monde. L’aide internationale parvient, tant bien que mal, à limiter les catastrophes. Avant le développement des moyens de transport, avant le développement industriel, il n’y avait pas d’espoir.

 

Les membres de cette catégorie sont les premières victimes des épidémies qui ont ravagé l’Europe au cours des siècles. La dernière grande épidémie de peste en France remonte à 1720, elle frappa tout le Sud-Est. Marseille et les grandes villes perdirent la moitié de leur population. Les campagnes ne furent point épargnées. Les épidémies de choléra se sont succédé jusqu’à la fin du XIXe siècle, en perdant progressivement leur force au fur et à mesure des progrès de l’hygiène. Les insectes et les animaux pullulaient. Il n’y avait pas d’insecticides. Aucun assainissement n’avait été entrepris. Dès les premières chaleurs, les moustiques envahissaient les villes et les campagnes. Dans les campagnes, la situation était supportable ; les cours d’eau et marais n’étaient pas aussi pollués que dans les villes. Il n’existait pas de pesticides contre les rats et autres animaux envahissants. Il y avait encore des millions de loups en France. Le danger n’était réel que lors des hivers un peu froids et prolongés. Les loups vivent normalement éloignés des hommes. Lorsque leur nourriture était gelée et dure comme la pierre, les loups attaquaient les animaux domestiques jusque dans les fermes.

 

La vie de berger, dont a rêvé la génération de normaliens et autres intellectuels de haut vol qui ont précédé 1968, n’avait de poésie que dans l’enceinte du château de Versailles. Je ne dis point que le berger responsable de son troupeau n’était pas un homme heureux. Ce bonheur n’était-il pas seulement l’inconscience ? En quoi se distinguait la vie du berger de celle des animaux de son troupeau ? Dès qu’il a pu marcher, l’enfant-berger vit déjà avec son troupeau. Totalement illettré, inculte, sa vie, commencée avec les bêtes, finissait avec elles. Il y a bien une différence entre le berger et la brebis. Malheureusement pour le noble propriétaire du troupeau, le berger ne peut pas se nourrir d’herbe. Tant qu’il peut garder le troupeau, le berger reçoit une maigre pitance, son seul salaire. Dès qu’il ne peut plus suivre, il ne lui reste qu’à mourir de faim.

 

Il n’y a pas que les troupeaux de moutons. Il fallait aussi garder les vaches, les oies, les cochons. Il n’y avait pas de clôtures. Le fer était bien trop cher pour en faire des barbelés. Pour ces animaux lents et faciles, on employait les enfants. Une gardienne d’oies, cela fait une charmante gravure. Regardez bien ! Elle va nu-pieds, et vêtue de haillons. Et là-haut, à droite de la gravure, des cumulo-nimbus : il pleuvra avant la nuit. Serait-elle couverte de plumes comme ses oies, elle n’aurait pas de problèmes. Mais, elle rentrera trempée le soir. Y aura-t-il une place près du foyer des maîtres ? J’en doute fort. Quelle était son espérance de vie ?

 

Au passage, on aura remarqué qu’avec un peu de provocation, j’ai attribué le troupeau à un aristocrate. C’est aussi cela que je veux montrer. L’opposition, introduite principalement par les marxistes, entre le gentil seigneur agriculteur du XVIIIe siècle, et le méchant bourgeois industriel du XIXe siècle, constitue une des plus énormes tromperies historiques. D’abord, les industries du XVIIIe siècle appartenaient principalement à la noblesse et cette industrie était beaucoup plus importante qu’on veut le faire croire. Seulement, elle était répartie sur tout le territoire, au lieu que l’industrie textile, qui caractérise le début de l’industrialisation, s’était installée dans les villes. Les bourgeois gauchistes, les Marx, les Engels, lui-même capitaine d’industrie, qui ont développé des théories économiques, n’avaient que cette industrie urbaine sous les yeux. Ils n’ont point analysé l’état ni l’évolution de la sidérurgie, de la cristallerie ni de la papeterie.

 

Ensuite les conditions de vie des serviteurs, domestiques, fermiers, journaliers et métayers de l’aristocratie, dépourvus de toute forme de liberté, étaient bien pires que celles des ouvriers de l’industrie. Et encore, sans parler des esclaves employés dans les grandes exploitations aristocratiques des colonies. Ni du commerce de ces esclaves, organisé et financé sur une grande échelle par les grandes familles des ports et de la capitale du royaume de France.

 

Même dans les périodes fastes, un minimum de 10 % de la population n’avait aucun emploi, aucune ressource. La proportion était près du double en Bretagne sous la Restauration. La situation devenait dramatique à la première rise agricole.

 

Si l’on doit prendre le prototype d’une civilisation, d’une époque, d’une nation, parmi le groupe le plus important, seule la civilisation industrielle libérale, seules les nations industrielles libérales, peuvent présenter un prototype de leurs habitants, qui ne soit pas un indigent. C’est la première civilisation de toute l’Histoire humaine qui puisse en faire état !

 

On dira qu’à cette aune, le représentant de cette civilisation, dans les périodes de crise, pourrait être un chômeur. Certainement, mais un chômeur indemnisé et non pas un indigent. On dira aussi que cette civilisation a mondialisé l’économie. Si elle n’a pas d’indigents, c’est qu’elle exploite le tiers-monde. Certainement, mais les indigents des pays en développement existaient bien avant la mondialisation, avant l’industrialisation même, et ils ont à présent l’espoir de se trouver intégrés à un développement économique auparavant inexistant.

 

En Occident, les indigents n’ont commencé à se rapprocher des villes que lorsque l’assainissement et l’hygiène eurent rendu les conditions de vie acceptables. Avant 1820 en France, les indigents n’avaient aucune chance de survivre dans les villes. L’été, le paludisme, le choléra, le typhus et une multitude d’autres maladies, généralement mortelles, se répandaient dans les villes. Les habitants buvaient directement l’eau des cours d’eau où étaient jetés tous les effluents. À Paris, on buvait directement l’eau de la Seine, sans aucun traitement évidemment. Les pompes de la Samaritaine qui alimentaient les fontaines du Marais, étaient situées en aval de grands hôpitaux.

 

Ce ne sont pas d’imaginaires capitalistes qui auraient consciemment décidé de remplir les banlieues des villes d’indigents qu’ils auraient ensuite employés à bas prix. Bien au contraire, ayant sous les yeux les progrès inouïs de l’hygiène, qui résultaient des moyens techniques que leurs industries développaient, les industriels et les capitalistes même avaient la profonde conviction de tirer l’humanité de l’enfer. Ce n’est qu’après 1850 que les nouveaux industriels, n’ayant plus sous les yeux l’ancienne condition humaine, se sont penchés sur le sort des ouvriers et qu’ils ont constaté leur misère, réellement difficile dans les périodes de crise. Et pourtant, l’espérance de vie avait déjà fait un nouveau bond pour atteindre 45 ans au lieu de 30 ans un siècle plus tôt.

 

On pensera que j’ai noirci à dessein le tableau. C’est le contraire. Je n’ai mentionné que ce qui est attesté par les documents de l’époque, étudiés à grande échelle depuis un peu plus de deux décennies. Il faudra de nombreuses années encore pour que la condition humaine, avant la révolution industrielle, soit connue dans toute son atrocité.

 

Qui porte la misère du monde ? Le prolétariat n’est-il pas privilégié par rapport aux indigents, ce lumpen-prolétariat, ce sous-prolétariat, si méprisé par Marx et Engels ? Où est la justice ? D’ailleurs qu’est-ce que la justice ? À chacun selon ses besoins répond le marxiste. Qui connaîtra le besoin de chacun, et procédera à la distribution finale en ce bas monde ? Ce qui plaît à l’un fait horreur à l’autre. Qui peut donner la liberté ? D’ailleurs qu’est ce que la liberté ? Si je veux, quand je veux, répond le gauchiste. Il lui faut bien manger le pain du boulanger et boire le vin du vigneron ; entendez qu’il doit aller à l’école pour apprendre et lire pour connaître. C’est lui le maître ? C’est lui l’auteur ? Qui parle d’égalité ? D’ailleurs qu’est-ce que l’égalité ? Malgré ses efforts, en voici un qui ne retient rien, et là, un autre qui retient tout, ayant à peine lu. Sont-ils égaux ? Celui-là est né aveugle, cet autre finira ses jours dans sa chaise roulante après un accident dont il n’est, d’ailleurs, nullement responsable. Où est l’égalité ?

 

Qu’est-ce que la Justice ? Qu’est-ce que la Liberté ? Qu’est-ce que l’Egalité ? Ce sont des concepts absolus, des idées, et des grandes assurément, de très grandes idées. La vie en ce monde n’est faite que de concertations, de concessions, de compromis. Que nous sommes loin de ces belles idées ! Vouloir imposer une Justice absolue, une Liberté absolue, une Egalité absolue mène à la Terreur de Robespierre et Saint-Just, au bagne des îles Solovki de Lénine et Trotski, au Goulag de Staline, aux gardes rouges de Mao Zedong, à l’hécatombe des Khmers rouges. On y reviendra encore.

 

Cet exposé nous a éloignés de la dialectique. Il est dans la foulée des mises en cause des postulats de Marx. Sur le plan social d’abord, la doctrine marxiste s’est révélé être une énorme erreur. Je ne ferais qu’enfoncer une porte ouverte si je n’avais pris la question que par l’état social actuel. Je ne dénonce pas seulement l’analyse historique, censée justifier le marxisme. Je dénonce le matérialisme dialectique. La doctrine est fausse. Elle a aveuglé ses inventeurs et leurs adeptes. Ils ont analysé l’Histoire à travers les filtres de leur doctrine. Ce qu’ils ont vu est sans rapport avec la réalité. Ce qu’ils en ont déduit est contraire aux faits, aujourd’hui les plus évidents. Ce ne sont pas des imperfections humaines qui auraient entraîné des erreurs de jugement dont les conséquences ont été si dramatiques. La doctrine même est fausse. Aussi, les doctrinaires qui ont suivi, ont-ils tenté de remédier aux erreurs. Ils ont refait les analyses sur de nouvelles bases. Ils veulent conserver la doctrine dialectique. Les conséquences de leurs analyses, qu’ils tirent par la dialectique, ne peuvent qu’être erronées. Faudra-t-il encore amasser des cadavres, et par centaines de millions, avant que l’on prenne enfin conscience qu’eux aussi se trompent ? Quand voudra-t-on enfin ouvrir les yeux et constater que ce n’est point la perspicacité des princes ès Facultés qui est en cause ? La cause est leur système de pensée : la doctrine dialectique.

 

Pour être précis, il faut dire que le matérialisme lui-même a du plomb dans l’aile. Aussi, on prétend être au-dessus du débat idéalisme-matérialisme. Maître Bourdieu, dit « La-science », fut le représentant de cette nouvelle école. Avant lui, les Marcuse, les Weber, les Habermas avaient remis en cause l’analyse de la valeur et le mode d’obtention de la plus-value de Marx. Mais, ils conservaient la démarche dialectique de lutte des classes. La lutte serait seulement rendue soft. Les capitalistes utiliseraient le progrès scientifique et technique, universellement accepté, comme des moyens au service de leur idéologie. Il permettrait aussi de distribuer des excédents propres à calmer les clameurs contre l’exercice exclusif du pouvoir par une technocratie à leur service. Panem et circences en quelque sorte ! La thèse d’Habermas est vraiment nouvelle !

 

Les soi-disant intellectuels restent aussi désespérément attachés à la dialectique que les pendus à leur corde.

 

J’ai laissé de côté les trois fameuses lois de la dialectique : le passage de la quantité à la qualité et réciproquement, l’interpénétration des contraires et la négation de la négation. Dans le système marxiste, généralisant la dialectique, ces trois lois conduisent à un phénomène curieux.

 

Les éléments qui répondent à un, deux ou trois de ces lois forment trois ensembles. Ces éléments se composent de deux prédicats contraires. Ces deux prédicats évoluent parallèlement jusqu’à leur disparition simultanée au sein de la nouvelle réalité ainsi formée. Les éléments ne sont que potentiellement dialectiques. Ils ne sont dialectiques que par l’achèvement du processus dialectique. Ils sont alors perdus pour la dialectique. Cet achèvement s’accomplit dans l’unité. Il leur faut aussitôt entrer à nouveau dans le processus. Ils ne peuvent rester dialectiques qu’à la condition de s’apparier à leur contraire. Encore ne seront-ils que virtuellement dialectiques, dans l’attente d’avoir traversé les trois fatales épreuves. Fatales d’abord pour la dialectique.

 

Les ensembles ne sont eux-mêmes nullement dialectiques. Ils ne répondent à aucun des critères de la dialectique. Ils ne peuvent s’opposer deux à deux. Ils ne sont, en aucune manière, contraires les uns des autres. Ils sont formés d’éléments qui, même pris par couples, ne pourraient répondre aux trois lois de la dialectique que par accident.

 

Ces éléments constituent des monades, si l’on me permet ici d’abuser un peu du mot de Leibniz. Ils sont simples par l’absence d’opposition et ils appartiennent exclusivement au virtuel, n’étant toujours qu’en puissance de réalité dialectique.

 

Hegel n’a jamais prétendu que tout est dialectique. Aussi, ces petites difficultés de logique pure ne posent aucun problème pour son système philosophique. Il n’en va pas de même pour la doctrine marxiste. Il ne s’agit alors plus seulement de difficultés, mais de paradoxes insurmontables. L’application à « tout » de la dialectique marxiste conduit, par ces petits raisonnements, un peu triviaux, excusez-moi, à l’absurde le plus total. On trouve enfin que rien n’est dialectique. La réponse du marxiste est connue. Ces états transitoires des catégories au cours de l’élaboration du processus dialectique sont peut-être virtuels, mais ils résident dans le cerveau. Le cerveau est dans la nature. Ils n’en sont pas moins matériels. Dans le cas présent, le problème n’est pas là. Le résultat essentiel n’est pas leur caractère virtuel par rapport à la matière. Ces catégories se trouvent dans des états qui ne sont pas dialectiques. Voilà seulement ce que je veux dire. Il y a contradiction avec le postulat marxiste : tout est dialectique. Ces états, qui participent au tout, ne sont pas dialectiques et ne peuvent pas l’être en tant que parties de la dialectique elle-même. Pardonnez-moi de plagier Platon, avec d’aussi misérables exemples.

 

J’ai évoqué la loi du passage de la quantité à la qualité à propos de l’affaire Lyssenko. Cette loi a un rôle essentiel dans le matérialisme historique. Elle implique que tout changement de forme, de qualité, survient à un stade déterminé d’accumulation d’une détermination. Engels a tenté d’appliquer cette loi à la physique. Un désastre. La pression d’un gaz résulterait de l’accumulation de molécules. Or, il n’y a pas de quantité définie assurant le passage de l’action individuelle des molécules à la pression. À défaut de critère, ce concept est sans aucun intérêt. Les marxistes n’ont pu donner de critères quantifiés dans aucun domaine. C’est le dire d’expert, là aussi.

 

On a fabriqué une multitude de sortes de roues, des plus petites aux plus grandes. Celle-ci équipe les roues-pelles des excavatrices de mines à ciel ouvert. Elle est plus haute qu’un immeuble de six étages. Celle-là est gravée dans le silicium par un procédé photochimique. On ne peut la voir qu’avec un puissant microscope. Des plus rapides aux plus lentes. Celle-ci est la dernière de l’horloge, elle fait passer les années. Celle-là entraîne les TGV à plus de cinq cents kilomètres à l’heure. Il y a plus rapide encore, dans la turbopompe à hydrogène des fusées spatiales. C’est sans doute la plus chère. La roue en plastique d’un jouet est assurément la plus économique. On pourrait les classer à la manière des biologistes, par grandes catégories, et remonter chacune à son origine. Ainsi, la turbopompe à hydrogène remonte à la pompe centrifuge, elle-même fille du rouet des moulins qui se perdent dans la nuit des temps. Pour la roue du TGV, on remontera sans peine jusqu’aux roues des chars de pharaon. Au-delà, faut-il penser que la première roue fut un tronc d’arbre scié ou taillé ? L’archéologie peut encore nous apporter des surprises.

 

Multiple ainsi est la roue. Mais le cercle ? A-t-il connu le moindre progrès depuis qu’il s’éveilla pour la première fois dans l’esprit de l’homme ? A-t-il subi la moindre altération ? Le cercle a-t-il vieilli ? Est-il mieux connu après les progrès de la science actuelle ? Faut-il penser le cercle autrement ? Il n’existe bien que dans l’esprit. Qui pourra trouver dans la nature, percevoir, un ensemble de points d’un plan exactement équidistants d’un autre point appelé centre ? C’est bien là un modèle mathématique de la roue. Il ne peut lui correspondre aucune réalité perceptible.

 

La définition du cercle comporte une notion de mesure de longueur. Or, les enfants conçoivent fort bien l’idée de rond, de cercle, sans le moindre recours à une mesure. Cette mesure n’est d’ailleurs pas réalisable d’une manière absolue. Le problème est le même que pour la droite. Il n’existe aucun moyen de s’assurer que la distance est vraiment exacte. Les multiples formes de roues éveillent à notre esprit l’idée de cercle. Comme toutes les idées, elle existe, avant l’expérience, dans le monde transcendantal. Le fait est que le cercle parfait ne peut exister physiquement. Même s’il existait, nous ne pourrions en aucun cas avoir la certitude que ce que nous observons est un cercle. Nous n’avons pas accès à la précision infinie où se trouverait la preuve. D’ailleurs, la nature perceptible est essentiellement quantifiée, c’est-à-dire constituée d’éléments séparés. Cette séparation est une condition de la perception. Le continu n’est pas perceptible. La réalité ne peut contenir que des images grossières du cercle. Ce n’est qu’à l’infini que le cercle pourrait correspondre à l’idée. À prétendre raisonner à ce niveau, on retombe dans des paradoxes insondables. Les points qui constituent le cercle sont infiniment petits. Ils n’ont point de grandeur. Le néant.

 

L’idée de cercle n’a pas d’histoire. L’histoire de ses représentations est, au contraire, une passionnante aventure qui va de l’histoire de la roue à l’histoire de l’astronomie. De même, le point de vue des hommes sur les idées a donné lieu à de multiples hypothèses depuis la plus haute Antiquité.

 

Il faut penser qu’une large partie des activités de l’esprit, une large partie de la pensée, relève du cerveau et donc d’un fonctionnement intégré à l’univers physique. Mais, l’esprit utilise pour penser des idées qui ne peuvent pas appartenir à cet univers. Elles ont un caractère absolu et infini, comme la droite, le cercle, l’être, le néant. Il conçoit aussi la Vérité, la Justice, la Liberté, l’Égalité. Que la pensée utilise le cerveau, le fait n’est pas contestable. Le cerveau n’est pas suffisant. Il utilise aussi ces idées que nous concevons tout aussi certainement.

 

Il n’y a pas que la géométrie dans le monde transcendantal. De quoi le temps serait-il la limite ? Je veux dire le temps tel que nous le concevons : vide, avec un passé et un futur, infini et continu. Les idées absolues de Justice, de Vérité, de Liberté, d’Egalité sont là aussi dans la pensée. Des transcendantaux. De quelles réalités matérielles seraient-elles les limites ? Il faudrait non seulement un univers physique infini, il faudrait aussi une partie qui contienne ces idées absolues, comme autant de dimensions supplémentaires.

 

Le monde transcendantal serait alors la limite du monde physique. Par exemple, le néant serait l’infiniment petit. Cette vision vient sans cesse cogner aux parois limitées de mon être, comme une mouche à la vitre. Je n’ai pas ouvert cette fenêtre. Kant a exprimé, à sa manière, le même refus dans sa Critique de la Raison Pratique : « J’écarte l’obstacle du droit de remonter à l’infini du conditionné à la condition, en maintenant ouverte à la raison spéculative la place qui reste vide pour elle, l’intelligible, pour y transporter l’inconditionné.» (Kant, Critique de la raison pratique PUF 1943 p. 49). L’inconditionné de Kant, c’est le monde transcendantal. Il contient l’idée de causalité, mais ne lui est point soumis.

 

Dans toutes ces dimensions, il faudrait que la pensée puisse atteindre l’infini, l’absolu. Cela me semble impossible. Aristote a prétendu pouvoir mettre l’absolu, l’infini, dans les choses. Il est tombé dans les approximations des pragmatiques. Les choses parviennent à l’esprit par l’intermédiaire des perceptions. Or, les perceptions reposent sur des moyens physiques essentiellement limités. L’infini et l’absolu sont ainsi laminés, éliminés. Pourtant, l’infini et l’absolu sont là dans ma pensée.

 

On pourrait penser que ces moyens physiques ne sont que la partie émergente, si l’on peut dire, du système de l’univers. Il faudrait que les sens aient une partie transcendantale synchronisée à la partie physique. On tomberait alors dans un univers, d’apparence cohérente, mais encore plus complexe que le dualisme absolu du Sophiste de Platon. Il faudrait une double duplication. D’une part, une duplication des choses par des idées. D’autre part, une duplication des fonctions de transfert vers le cerveau des données sensibles par des fonctions de transfert transcendantales. Il faudra un jour que je fasse boucher cette fenêtre ! Au reste, le monde transcendantal pose, lui aussi, d’étranges problèmes comme je vous l’ai montré.

 

Les idées sont absolues. On ne peut pas dire qu’elles existent. On ne peut pas dire non plus qu’elles n’existent pas.

 

Il n’y a pas de devenir du cercle ni de la droite. L’idée de droite est un ensemble de déterminations : infiniment fine, infiniment longue, infiniment continue, parfaitement droite d’abord. Vous pourriez me demander ce que signifie « droit ». Je n’ai pas de réponse. Le géomètre prétend le savoir : la droite est la plus courte distance entre deux points. Comment peut-il savoir qu’il a bien la plus courte distance ? Par la mesure. Avec quoi ? Avec un étalon de longueur. Qu’est-ce qu’un étalon ? Un segment de droite. Qu’est-ce qu’un segment de droite ? La plus courte distance entre les extrémités. Sa définition contient sa définition. C’est le syndrome du dictionnaire. On tourne en rond. On est renvoyé d’un mot à un autre. Il faut bien un début. Il faut bien admettre un certain nombre de mots indéfinissables pour définir les autres. De la même manière, l’absolu est insaisissable, les idées sont indéfinissables. Ce sont les prémisses de la pensée.

 

L’Histoire de la philosophie, comme l’Histoire de la science, est un perpétuel devenir. Mais, tout n’est pas devenir. Les idées n’ont pas de devenir. Il n’y a pas de devenir de 2+2=4.

 

On connaît cette blague d’arithmétique. Les dirigeants d’une grande société veulent justement s’assurer que deux et deux font encore quatre. Ils appellent un ingénieur de leur bureau d’études ; il leur répond sans hésitation que le résultat est bien quatre et leur fait même part de sa stupéfaction que l’on puisse se poser une telle question. Les dirigeants ne sont pas cependant pleinement satisfaits par tant d’assurance et appellent alors leur chef comptable. Ce dernier demande s’il s’agit bien de la même monnaie dans les deux cas et, dans l’affirmative, s’il s’agit de coûts évalués à la même date que le résultat. Le résultat serait bien alors de quatre. Si les dates diffèrent, il faut corriger les chiffres en tenant compte de l’inflation ; le total peut donner plus de quatre. Une vision aussi pragmatique réconforte nos dirigeants et ils se félicitent d’avoir vérifié ce point. Toutefois, l’un d’eux a encore un doute et propose de consulter le spécialiste de l’évaluation des risques, poste créé depuis quelques mois. On le joint au téléphone. On lui demande, à lui aussi, combien font deux et deux. Ce spécialiste de la statistique demande de patienter un instant et déclare alors : voilà, la porte est fermée. Combien souhaitez-vous que cela fasse, monsieur le directeur ?

 

Les idées n’ont pas d’histoire, pas de devenir. S’il était vrai que tout a une histoire, cette idée même aurait une histoire ; cette idée devrait changer. Il pourrait alors se faire qu’il y ait des choses qui n’aient pas d’histoire. C’est la réponse de Socrate au « tout s’écoule ». Par contre, tous les phénomènes ont une histoire, un devenir. Et ce devenir n’est guère plus prévisible que le temps qu’il fera. Le passé, d’ailleurs, est lui-même mal connu. Ce sont les deux immenses illusions du matérialisme historique : avoir la connaissance assurée du passé et en déduire la connaissance certaine du futur.

 

De la même manière, les marxistes prétendent que l’analyse du passé permettait de prédire l’avenir. Or, on ne peut prédire un événement que si l’on a découvert que, dans des circonstances données, les phénomènes se reproduisent, au moins à peu près, de la même manière. Les météorologues procèdent ainsi. Ils ne sont pas assurés du résultat ; les circonstances ne sont jamais toutes identiques et l’on ignore d’ailleurs bien des choses.

 

En affirmant un devenir défini, on pose que les conditions se reproduisent identiques ; on affirme que ces conditions n’ont pas de devenir, puisqu’elles restent semblables à elles-mêmes. L’incohérence est à deux étages. D’une part, on affirme la nécessité du devenir, et cette affirmation n’a pas de devenir. D’autre part, on affirme l’identité des conditions qui assurent le devenir, et ces conditions n’ont pas de devenir. Toutes les élucubrations du Capital reposent sur l’affirmation sans cesse répétée : « toutes choses égales par ailleurs ». C’est justement là tout le problème des prévisions. Les choses ne sont jamais égales par ailleurs ; elles sont elles-mêmes en devenir. Et ce devenir n’a pas de fin prévisible !

 

Aucun domaine n’a échappé à la sagacité des marxistes. Ils ont cherché des fins partout. Le matérialisme historique a même reçu une application dans les Arts. Dans le domaine musical, le résultat est parmi les plus remarquables. Il tient dans une courte anecdote.

 

Un de mes amis mariait son fils à une charmante et intelligente jeune fille qui venait d’obtenir son diplôme. Sa thèse de doctorat portait sur l’Histoire de la musique. Dans son allocution, mon ami se réjouit d’avoir l’occasion d’accroître ses connaissances musicales pour le moins limitées. Il pensait que la musique s’était arrêtée avec l’Art de la Fugue. Je ne pus me retenir de faire part de mes connaissances, nettement plus étendues. « Après Bach, voyons, tout le monde sait cela. Après Bach, il y a le Pink Floyd ».

 

C’était un sacrilège. L’absurde doctrine du matérialisme dialectique fait la loi. Après Bach, c’est Mozart puis Beethoven. La prolifération chaotique des dissonances dans la composition musicale représente l’aspect quantitatif. Le point critique de l’accumulation quantitative est atteint dans le treizième quatuor de Beethoven. Pourquoi pas dans la Grande Fugue ? La fugue se prête d’ailleurs bien mieux aux expérimentations. J’ai écouté ces deux morceaux des centaines de fois. Je ne comprends toujours pas. Allez savoir la motivation de l’expert marxiste ! Il sait, lui, sans même avoir à écouter, peut-être ! Il a décidé. Il se produit dans le treizième quatuor un changement dialectique de qualité : un saut qualitatif, caractéristique de toute révolution. La quantité reprend ensuite son accumulation dans la musique dodécaphonique, puis dans la musique sérielle, enfin dans la musique stochastique, autant d’autres bonds en avant qualitatifs. Ecoutez le sublime maître. Il atteint à l’ultime musique. Non point absolument, il est vrai. Son dernier chef-d’œuvre pouvait encore être entendu par sept personnes. Je ne doute pas, qu’après un ultime bond, le divin maître ne parvienne à se libérer de cette dernière entrave. Seul dans son œuvre, il accomplira enfin la prophétie hégélienne. La musique absolue sera la fin de la musique, la catégorie ultime, un universel.

 

Le lecteur me pardonnera de me complaire dans une ironie trop facile. Il sait bien, lui, que la musique n’est pas morte. Non seulement, l’ancienne survit encore, mais il entend aussi ce fabuleux renouvellement des thèmes et des instruments, qui accapare les ondes sur la Planète entière. Cette musique nouvelle n’est pas dans l’ordre dialectique ; quel immense malheur ! Du moins, est-elle dans l’ordre du cœur. Et j’écoute Jarre et le Pink Floyd, aussi bien.

 

Les critiques contre l’art contemporain sont le fait d’ignorants qui ne veulent pas se donner la peine d’en comprendre la richesse d’expression, l’ampleur des concepts, la profondeur du génie. C’est le leitmotiv de la presse spécialisée et des maisons de vente qui en tire le plus clair de leur profit. Nous devons donc nous extasier devant des humanoïdes aux formes angulaires, des perspectives renversantes, des entrechocs de couleurs éclatantes.

 

Dans le “Chef d’œuvre inconnu”, le plus philosophique de ses essais, Balzac met à nu le rapport de l’esprit à l’absolu. De quelques coups de pinceau, le génie donne le relief à un paysage, la vie à un visage. Mais, sa quête de la perfection, de l’absolu, le mène à l’absurde. C’est à peine si, dans un amas informe, on découvre un pied. C’était l’œuvre parfaite, absolue, que tous attendaient de découvrir enfin !

 

Balzac, dépassé ? Allons ! Regardez ! Ce n’est plus du roman. Le génie était plus grand encore que Vélasquez et Goya rassemblés. On n’apprécie pas son talent ? Mais c’est bien sûr ! Il faut entrer dans l’ordre nouveau. Il faut accumuler pour produire le saut qualitatif. Le musicien accumule les dissonances : accumulons les horreurs ! Des visages carrés, des yeux décalés, des mains destructurées, accumulons, accumulons les horreurs. Viendra le saut qualitatif, la peinture absolue, universelle, prolétaire évidemment. Vous voyez quelque chose ?

 

Le messager de l’absolu est aussi bien celui du néant.

 

Dans le domaine littéraire, le roman fait suite à la poésie qui n’est plus goûtée. Le roman devrait donc laisser un jour la place à une nouvelle forme de littérature. L’expression doit évoluer. On s’inquiète de savoir comment on écrira, si ce n’est plus en vers ni en prose ? Barthes a trouvé : « La recherche d’un non-style, ou d’un style oral, d’un degré zéro ou d’un degré parlé de l’écriture, c’est en somme l’anticipation d’un état absolument homogène de la société ». Ce sont les ordres stridents des gardiens du Goulag et la plainte poignante de leurs innombrables victimes. Les trotskistes et les maoïstes, eux, ont trouvé, depuis longtemps, l’ultime moyen d’expression : le crépitement des kalachnikovs ! L’accumulation a débouché sur un saut qualitatif : la mort.

 

Un génie de la futurologie a voulu appliquer ce même principe d’évolution aux moyens d’expression. Il a considéré que l’écrit, après 6000 ans, était arrivé à son terme. Pour convaincre de sa fabuleuse découverte, le génie a écrit plus de 1000 pages insipides, en application des conceptions les plus classiques de l’écrit. On ne sait toujours pas, après ces mille pages, en quoi consistera le nouveau moyen d’expression, appelé à succéder à l’usage de la parole, puis de l’écrit. La réalité n’est pas la disparition du langage oral et parlé, mais le changement des moyens de communication. L’Internet et les tablettes remplacent l’imprimerie de Gutenberg. Les imprimés avaient remplacé les manuscrits. Ce sont toujours des mots, toujours des énoncés, toujours la raison derrière qui s’exprime.

 

Il n'y a pas homme de l’art du XXe siècle, qui n'ait tenté de nous faire passer à cet inévitable état scientifique, fin de l’Histoire. Le chef de cuisine a vidé les assiettes pour y placer, avec recherche, quelques traces de poisson cru et de rares et minuscules légumes mal cuits. Le premier mouvement de snobisme passé, l'estomac s'est fort prosaïquement rebellé contre cet accomplissement de l'art culinaire. La perspective, peut-être, de devoir admirer une assiette vide, à un prix spécialement étudié, a aussi provoqué une certaine réticence, bassement bourgeoise et, oh ! combien, intéressée, qui a mis un terme rapide à ces audaces. Nos chefs faisaient fausse route. Ils ignorent la dialectique. L'accomplissement de l'art culinaire avait déjà été découvert par Lénine et Trotski. Ils avaient nié entièrement les anciens principes bourgeois. On avait atteint, dans les camps bolcheviques, l’ultime étape. On servait un brouet sans consistance, froid le plus souvent, dans des récipients que les zeks devaient se procurer.

 

L’homme, dans la jeunesse principalement, ne peut vivre sans passions. Or, il n’y a pas de passions dans la raison. Ni de raison dans les passions. La raison est en acte, comme disent les philosophes. Les passions en gestes, si l’on peut dire. Comme par dérision pour la raison humaine, ce sont les gestes qui font toute l’apparence. Ce sont les passions qui font l’Histoire.

 


 

 

 

 

Chapitre 6

 

L’aliénation

 

 

 

 

Marx n’a pas évoqué, dans le Capital, le problème de l’aliénation de l’homme. Il a utilisé dans six passages le mot aliénation. Cinq citations concernent l’aliénation du capital et une seule l’aliénation de l’ouvrier.

 

Le fait est que le problème de l’aliénation de l’homme est pratiquement absent du Capital pour une raison assez simple, parfaitement analysée par Raymond Aron. Les aliénations de l’homme résultent de l’aliénation économique. Le Capital avait pour objectif de réduire à néant cette aliénation et d’éliminer, par réaction en chaîne, toutes les formes sous-jacentes d’aliénation. Marx n’a pas jugé utile de s’attaquer au problème de l’aliénation de l’homme, qui était, ainsi, pour lui, un problème réglé. Il faut examiner les œuvres antérieures de Marx et en particulier les œuvres de jeunesse. Je me suis basé sur le gros livre du Révérend Père Calvez qui a fait une analyse détaillée de l’évolution de la pensée de Marx. Il contient de larges citations de Marx et d’Engels. Le Marxisme de Marx de Raymond Aron est moins intéressant sur ce sujet. Il s’est d’abord intéressé aux aspects économiques. On trouve les œuvres de jeunesse de Marx sur l’Internet. Il n’y a que des écarts de traduction.

 

La première aliénation est la religion : « L’homme est aliéné par une double existence. L’existence de sa religion privée est séparée de son existence politique. Du fait de l’existence de sa religion privée, il a deux vies irréconciliables ». D’ailleurs, « L’homme se donne une religion pour échapper à la contradiction du public et du privé, de son être individuel et de son être générique, par projection dans un au-delà de l’être générique. Conciliation idéaliste abstraite, car elle n’a pas lieu dans le réel ».

 

La seconde est politique : «  L’existence politique de l’homme est caractérisée par une scission entre la vie de citoyen, des relations civiles, et la vie de l’homme engagé dans le monde des besoins, du travail ».

 

La troisième sociale : « L’opposition non résolue entre l’apparence d’une société universelle et la division radicale en classes ».

 

Enfin, la cause réelle de toutes ces aliénations est économique : « dans le capitalisme, le travailleur est aliéné par rapport à son produit, par rapport à la nature, par rapport à son travail, par rapport à l’autre homme (à la société). Le non-travailleur est aliéné par absence de contact avec l’acte de production qui seul humanise ». En effet : « l’aliénation économique est l’aliénation fondamentale. Le champ entier de l’expérience humaine est couvert par l’économie et du même coup par l’aliénation propre à ce champ. Plus l’ouvrier produit d’objets, moins il peut posséder et plus il tombe sous la domination de son produit : le capital. L’ouvrier n’est aliéné dans le produit que parce qu’il est aliéné dans l’activité du travail elle-même ». Le Père Calvez résume ainsi la situation de l’aliénation économique : « le travailleur est dessaisi, privé au profit d’un autre, de la possession et de la jouissance d’une partie de son ouvrage et le travailleur est ainsi lésé dans cette part de responsabilité qui a été engagée dans l’activité de production. On peut dire qu’il n’est plus lui-même, mais qu’il est devenu autre, deux sens donc description objective d’une situation d’exploitation (être dessaisi par et pour un autre) et prise de conscience de cette condition (devenir autre) ».

 

L’homme générique est un universel, aboutissement du processus dialectique. Tant que l’homme conserve deux vies, il n’est qu’une catégorie historique. Le cercle de la dialectique n’est pas achevé. Il faut prendre conscience de ces deux existences. Elles ne peuvent être que contradictoires pour Marx. Il faut nier la mauvaise et nier cette négation pour aboutir à l’universel, l’homme générique qui est le travailleur manuel, le prolétaire bien évidemment. Dans la société communiste, l’homme, prolétaire, aura atteint son statut d’homme générique.

 

On retrouve pour l’aliénation de l’homme tout le système de Marx et d’Engels. L’idée d’homme, cet homme générique devrait exister physiquement. Bien sûr, c’est un absolu accessible comme le sont toutes les idées pour les marxistes. Le système de Marx est nominaliste et surtout approximatif. L’absolu est seulement l’indéfini. De plus, la réalité est dialectique. Il faut que les catégories, à la fois pensées et réalités, soient intégrées dans un processus dialectique par négation : recherche de la contradiction, et négation de la négation. La négation de la négation est l’affirmation de la réalité à partir des deux éléments en opposition. Cette réalité peut être, pour Marx et Engels, l’un des éléments en opposition, l’autre devant proprement disparaître.

 

Ainsi, la religion doit disparaître. L’homme citoyen doit seul subsister. Pourquoi pas l’inverse ? C’est la praxis qui le montre. « Aucune vérité n’a le droit d’être maintenue si elle n’est l’objet d’une vérification par la praxis humaine. Seule la compréhension de cette praxis et du mouvement de l’histoire est vérité ». L’homme ne peut pas vivre en dehors de la société. Même l’ermite ne peut vivre sans un minimum de recours à la société, ne serait-ce que sur le plan médical. La praxis montre que l’on peut se passer de la religion. La religion doit donc disparaître. Les faits font preuve. La praxis l’emporte en tout. Ce postulat est le fondement même du matérialisme dialectique scientifique. L’homme citoyen n’est pas encore l’homme générique, l’universel ; Marx lui découvre un contraire : l’homme « engagé dans le monde des besoins, du travail ». Exit le citoyen, en vertu du principe que le marxiste peut choisir l’élément de la contradiction qui convient à sa doctrine, au détriment de l’autre. C’est de la dialectique, camarades, c’est scientifique. On exclut l’un ou l’autre, pour conserver l’autre ou l’un, et on peut même en tirer tout autre, selon le besoin. Ce n’est pas fini. Le résultat est aussi bien le prolétaire que le bourgeois, tous deux impliqués dans le monde du travail, dans des conditions opposées. On approche du but. Le dernier pas doit être vraiment révolutionnaire. Inutile d’envisager de transformer le bourgeois en prolétaire en lui prenant l’outil de travail, le capital. Il faut un saut qualitatif. Eliminons ! Il faut éliminer le bourgeois. Les Iles Solovki ? Il s’en sortirait. Non, on a fait la liste et Lénine a porté une croix en marge. Une balle dans la nuque. Même chose pour les ecclésiastiques ; toute aliénation doit disparaître et il faut frapper un grand coup. Pas de simples réformes, une rupture qualitative, une révolution.

 

Dans un tel doctrine, le jardin intérieur que Montaigne cultivait si soigneusement dans la solitude de sa fameuse tour, ne peut subsister. Comment puis-je seulement faire état d’une telle aliénation ? L’utilisation de la notion d’universel de Hegel conduit Marx et Engels à refuser tout écart à la norme. Vous devez n’avoir qu’une seule nature, qu’une seule pensée, qu’un seul état, et c’est la nature travailleuse, la pensée marxiste, l’état prolétaire. Tout écart est nécessairement une contradiction dialectique qui doit être éliminée et dépassée par la seule détermination correcte : la détermination marxiste.

 

Marx va plus loin : « l’aliénation est le type général des situations du sujet absolutisé qui s’est donné un monde à lui, un monde formel, en refusant de là le véritable concret et ses exigences ». On tombe là dans le plus pur des totalitarismes ; vous ne pouvez pas même, étant d’une pièce, avoir une pensée qui diffère de celle de la vérité marxiste, le seul véritable concret. Même si vous êtes parfaitement cohérent avec vous-même, Marx vous interdit d’être. On comprend la logique de l’approche dialectique : si vous avez deux visions du monde, vous vivez dans une contradiction qu’il faut dépasser. Pour Marx, vous ne pouvez croire en Dieu et être citoyen. Vous n’avez d’ailleurs pas le choix : « La religion est la forme même de l’aliénation. Elle est misère et division, elle doit disparaître… C’est l’opium des peuples ». Vous êtes « aliéné au profit d’une figure de Dieu conçu comme un autre qui prive l’homme de son humanité, et le fait autre que soi ». Renoncez donc à croire.

 

C’est le premier pas. On vous en demandera d’autres encore. Vous ne pouvez pas être simplement citoyen. Vous vous donneriez alors un monde formel. Le marxiste vous montre que vous participez au monde du travail. Rejoignez le parti communiste pour mettre votre citoyenneté en accord avec votre condition de travailleur. Attendez ensuite que les communistes aient rendu la vie politique inutile, l’État sans objet. Alors, vous serez un et définitivement libéré de toutes les formes d’aliénations. Ne seriez-vous pas alors seulement le rouage inerte d’une machine sans âme ?

 

L’aliénation, au sens de Marx, résulte ainsi d’une manipulation dialectique des catégories. Il faudrait toujours et partout atteindre à l’universel ; cet universel est scientifiquement déterminé par la méthode dialectique. Que signifie scientifiquement pour un marxiste ? C’est le dire de l’expert marxiste, puisque la dialectique marxiste permet toutes les combines dans le dépassement des contradictions. Toutes les difficultés sont ici cumulées : le choix de l’universel émergent de la contradiction est arbitraire ; la nécessité d’aller à l’unique, à l’universel, est arbitraire ; la réalité de la contradiction elle-même est arbitraire.

 

À quoi peut correspondre la première loi de la dialectique, l’interpénétration des contraires ? N’est-ce pas justement cette idée que l’on peut concilier deux existences ? Combien d’hommes ont ainsi une activité salariée, parfois même plusieurs, tout en consacrant leurs loisirs à des activités culturelles, sportives ou caritatives ? Pourquoi cela devrait-il être impossible ? Sont-ils aliénés ? Les canards peuvent aussi bien marcher que nager à l’aide de leurs pattes. Dira-t-on qu’ils sont des êtres aliénés ? Leur faudra-t-il découvrir une contradiction dans ce double usage et se décider à nier l’un ou l’autre, ou les deux, aussi bien, pour dépasser la contradiction et passer leur vie à voler ?

 

Or, cette interpénétration des contraires est justement la condition aliénée des marxistes. Il leur faut partir en chasse contre les contraires, armés de la négation, puis nier la négation par l’affirmation d’une condition unique. C’est le résultat de la projection dans la réalité matérielle de la contradiction des déterminations des perceptions chez Hegel. Les déterminations contraires de Hegel ne sont nullement des réalités inhérentes aux perceptions et encore moins aux choses perçues. Chaque chose est ce qu’elle est. La montagne n’est nullement le contraire de la vallée. Cela n’a aucun sens. Il n’y a, dans les choses, que certains de leurs aspects qui peuvent différer ! Pour le reste, elles sont identiques. La vallée n’est pas faite d’une roche différente de la montagne. Bien plus, la différence n’est nullement opposition.

 

Les lois de la dialectique matérialiste imposent, en tout, la recherche de l’universel, par opposition des contraires et dépassement de la contradiction. D’où viennent ces lois ? De quelle praxis qui devrait faire preuve ? De quel dépassement dialectique ? Pire, la dialectique, avec ses trois étapes, n’a-t-elle pas ainsi une triple vie ? Pourquoi échappe-t-elle à l’aliénation ? Il y a trois lois, c’est une de trop pour une vision dialectique. Et quand bien même n’y aurait-il que deux lois, niez ces lois, camarades ! Puis nier la négation ! Quelle que soit la loi qui subsistera, ou celle qui les dépassera, cette loi de la dialectique ne peut plus être équivalente aux lois que vous aviez d’abord postulées. La démarche dialectique présente l’inconvénient de ne pas être dialectique en elle-même. Elle n’est pas issue elle-même d’une démarche dialectique. Elle n’est pas récursive comme disent les informaticiens !

 

Enfin, si l’homme n’a nulle dimension au-delà de la matière, il est bien difficile de comprendre pourquoi il serait si nécessaire de le libérer de ces prétendues aliénations.

 

Les galets des torrents, les fleurs des champs, les poissons des océans, ont-ils aussi leur accomplissement dialectique, terme de quelle aliénation ?

 

Dans la Phénoménologie de l’esprit, Hegel s’en prend à l’aliénation, exclusivement comme résultat d’un manque d’unité avec soi-même. L’absence de connaissances, de culture, qui est, vous l’avez deviné bien sûr, méconnaissance du mécanisme dialectique d’acquisition des universels qu’il a développé, constitue la base même de l’aliénation. À défaut d’avoir cherché les universels en appliquant la dialectique hégélienne, la conscience conserve deux ensembles séparés de déterminations. La perception du monde réel conduit, en tout, à des déterminations opposées deux à deux, par le seul fait, par exemple, de l’écoulement du temps qui rend perpétuellement l’existant inexistant. L’aliénation hégélienne ne concerne que la conscience et en aucune manière les conditions de l’existence. 

 

Contrairement à Marx, Hegel vous laisse le droit d’exister avec plusieurs cordes à votre arc. Pourtant, Montaigne est ici encore chassé de son jardin intérieur. Il n’était pas du tout dialecticien. En tout, vous devez dépasser les contradictions des déterminations que vous apporte la perception sensible. Le plus dur est réservé aux scientifiques. La « science contient en elle-même cette nécessité d’aliéner de soi la forme du pur concept ». Vous pourriez penser que la connaissance scientifique est l’universel qui vous ouvre la voie de la certitude, puisque aussi bien, l’aliénation aurait déjà été dépassée dans le concept même de la science. Hegel a vu à temps le gouffre qui s’ouvrait à ses pieds. Si la science est un universel, l’erreur devient impossible. Hegel est à quelques encablures au-delà d’une telle pensée. Aussi a-t-il imaginé l’aliénation de l’aliénation. « L’Histoire s’actualise », nous enseigne-t-il. L’Histoire doit être historisée. L’erreur est dialectisée. Le drame du système de Hegel ne peut être mieux exposé que par cet exemple. Marx n’a pas su saisir au vol ce remarquable tour de force intellectuel. Il aurait évité, déjà au bord du gouffre, de faire un grand pas en avant et d’écrire avec son copain Engels : « ce qui est extraordinaire avec notre système, c’est que nous ne pouvons pas nous tromper ». Le gouffre était sans fond : Sic transit gloria mundi.


 

 

 

 

Chapitre 7

 

Le matérialisme

 

 

 

 

La nuit grossit les dangers. Lorsque l’étrave s’abat sur la vague en secouant assez la coque pour que l’on entende quelque craquement, on est bien loin, dans ces instants, de penser que l’air du vent, l’eau de la mer et le bois du voilier n’ont pas une existence qui nous soit aussi accessible qu’il paraît. Le bois vous protège, l’eau vous porte, l’air vous pousse. Bien plus, voudrait-on penser que ce bois, cette eau et cet air ne sont que des illusions que nous nous créons, nous n’en serions pas moins aspergés par ces paquets de mer qui balaient le pont et achèvent leur glissade dans nos pieds ou par ces embruns qui bondissent par-dessus les filoirs et achèvent de nous réveiller.

 

Pourtant, qu’est devenue l’eau lorsqu’il ne reste qu’une légère traînée de sel sur notre visage ? Le vent l’a évaporée, direz-vous ! La vapeur d’eau peut elle-même être décomposée en hydrogène et oxygène et ces atomes brisés. Leurs morceaux, des particules, sont réduits en corpuscules par des chocs d’autres particules accélérées. Où s’arrête la division ? Quelles sont les parties des parties ?

 

L’exemple du voilier montre aussi que la matière que nous percevons est toujours en mouvement. Aussi, le mot « matérialistes » est-il peu approprié pour désigner les philosophes qui veulent limiter l’existence à la matière ; il n’exprime nullement le mouvement qui l’affecte.

 

Marx et Engels ont connu dans leur jeunesse la fin de la bataille du phlogistique. C’était la théorie de la chaleur du fameux docteur Stahl. Cette théorie régna pendant près d’un siècle. Stahl a été considéré par ses contemporains comme le plus grand savant de tous les temps. Le rêve fut brisé par Lavoisier. Par de simples pesées des corps oxydés, il démontra, sans recours, l’erreur de Stahl. Un autre savant, Newton, avait, dans le même temps, renversé les fameux tourbillons de Descartes. Il inventa l’attraction entre masses et il en détermina la loi. Roberval donna à cette théorie le nom qui est resté : la gravitation universelle. Pour les matérialistes, l’existence comprend la matière proprement dite et les champs de gravitation. Il faut aujourd’hui ajouter l’énergie et les autres champs de force. Tout cela existe, nul n’en doute.

 

Aussi, nos deux penseurs ont-ils été très prudents sur la nature du matérialisme. Le matérialisme marxiste n’est ainsi nullement un atomisme ramenant tout ce qui existe à des corps élémentaires insécables et à leurs mouvements, selon le modèle de Leucippe ou de Démocrite.

 

Le matérialisme marxiste n’est pas davantage un aristotélisme. Le modèle ionien d’Aristote est basé sur l’existence de cinq principes : l’éther, le feu, l’air, l’eau et la terre. Chaque principe est affecté d’un mouvement supposé simple, et d’une sensation dédiée. La vue est relative à l’éther, l’odorat au feu, l’ouïe à l’air, le goût à l’eau et le toucher à la terre. Ce modèle n’a jamais été tenable. Aristote lui-même a été confronté à une incohérence fatale. La lumière est liée à la vue, sensation correspondant à l’éther. Or, elle se propage en ligne droite, contrairement à l’éther d’Aristote, dont le mouvement est circulaire. Aristote a été contraint d’imaginer le diaphane, une affectation commune à ses cinq principes. Il y eut, par la suite, plusieurs écoles. L’éther fut plutôt considéré comme un constituant commun des quatre éléments aristotéliciens. Il perdit sa place de constituant de l’espace intersidéral. Les étoiles étaient du feu. La logique des mouvements d’Aristote perdit son sens.

 

Engels rattache son matérialisme à une notion étendue de la matière : « la catégorie philosophique de matière est un principe simple immuable, et a une valeur absolue qui ne se confond pas avec les concepts de la matière que produit l’histoire des sciences de la nature et dont la validité est toujours relative à un état des connaissances. C’est pourquoi une telle catégorie est inséparable des transformations de la connaissance de la nature, et de l’histoire, car elle permet de représenter ce que cette connaissance a d’absolu : l’objectivité qui se manifeste dans ses étapes successives, relatives ».

 

Le matérialisme marxiste consiste ainsi à assimiler l’existence à tout ce qui est dans la nature, dans l’univers physique. Le cerveau est fait de cellules, de molécules, d’atomes, de corpuscules et de leurs parties. Le cerveau est dans la nature. Personne ne le conteste. Pour Marx et Engels, le cerveau porte physiquement tous les processus de la pensée. Les catégories de la pensée, les idées, ne seraient que des images, dans le cerveau, des choses perçues dans la nature. C’est l’inverse du système de Platon qui voyait dans les choses perçues des images imparfaites des idées.

 

On pourrait aujourd’hui dire que le cerveau serait une sorte d’ordinateur recevant des données extérieures qu’il enregistrerait et conserverait. Les modalités restent cependant inconnues. Dans le système marxiste, ces données seraient conservées sous forme d’images de la réalité. Le cerveau effectuerait, sur ces images, de multiples opérations qui relèveraient exclusivement de fonctions résultant de connections physiques entre ses composants.

 

Le matérialisme doit être complété par la réponse à une question fondamentale. Quelle est l’origine de la matière et du mouvement ? La question inclut tous les aspects évoqués comme les champs de gravitation, les champs électromagnétiques et les différentes formes de forces supplémentaires nécessaires pour expliquer la cohésion de la matière. Certains matérialistes considèrent que l’univers a toujours existé. Il n’y a pas besoin de création. D’autres, s’appuyant sur les dernières nouvelles de la physique, pensent que la création s’est faite toute seule, à partir de rien. Une sorte d’autocréation par génération de contraires. C’est dans la grande perspective de la dialectique marxiste et des formes variées de manichéisme. Engels pensait, lui, que l’évolution de l’univers est cyclique et qu’il se renouvelle périodiquement.

 

La caractéristique essentielle du matérialisme marxiste est sa nature dialectique. La dialectique a été considérée, le plus souvent, comme un mode de restitution de la pensée ; on dirait aujourd’hui un moyen de la communication. La dialectique fut traitée avec plus ou moins d’ironie par Platon et Descartes. Ils en faisaient un procédé d’affabulation des sophistes et des scolastiques. Aristote fait exception. Il prétendit l’élever au rang de processus de la nature dans le domaine du vivant et pour certains mouvements de la physique. Les fleurs poussent sur le fumier. La graine meurt. La vie viendrait de la pourriture, de la mort. Mais avec Hegel, tout changea. Il en fit le mode exclusif d’acquisition des idées par l’esprit.

 

Marx et Engels généralisèrent la vision hégélienne de la dialectique et en firent l’essence même de la nature. Le matérialisme dialectique, la doctrine marxiste, considère que la dialectique de la nature est la cause du mouvement, du devenir. La lutte des contraires serait la cause du mouvement. Or, dès l’instant où la dialectique est posée comme seule position possible et comme position finale, quant à la nature de l’existence et du mouvement, elle-même n’a plus de contraire ; elle ne peut lutter contre rien. Cette position est incohérente, donc absurde. Il n’y a pas d’antidialectique de la nature qui pourrait fusionner avec la dialectique de la nature, dans une négation de la négation, dont il résulterait la dialectique de la nature. Le marxiste serait transformé, si ce n’est antimarxiste, du moins en Sisyphe. Il lui faudrait indéfiniment rechercher une antidialectique de la nature.

 

Cette position est d’ailleurs doublement incohérente. Si tout est en mouvement dialectique et se transforme selon les trois fameuses lois de la dialectique, il faudrait pouvoir appliquer ces lois à la dialectique elle-même et qu’elle se transforme ainsi. Or, la dialectique ne se transforme pas. Elle ne change pas. Le marxiste ne veut pas voir autre chose que des luttes, encore des luttes et toujours de luttes. Il ne veut pas changer ce point de vue. Il n’a pas de devenir. Il ne peut pas ainsi être conforme à ses propres règles. C’est aussi ce que montre la seule référence qu’il admette : la praxis, les faits. Il n’a jamais changé. Il ne peut pas changer. Il faut constater, dès l’origine, l’immobilisme marxiste qui frappe tant aujourd’hui les observateurs un peu objectifs. Le texte d’Engels, qui vient d’être cité, comporte deux mots tous deux entièrement contraires à la notion de devenir, supposé inhérent à la dialectique : « immuable » et « absolu ». On retrouve ici le problème de la société sans classes, sans devenir. La dialectique marxiste conduit à mettre l’absolu dans la Nature. Engels met l’absolu dès le départ, dans la catégorie de matière, universel, terme de la science.

 

Les marxistes n’ont cessé de répéter que le matérialisme est le contraire de l’idéalisme. Cette dichotomie est l’application directe de la nécessité dialectique de tout ranger dans des catégories séparées. Il y aurait, d’un côté, les philosophes matérialistes, de l’autre côté, les idéalistes. Les idéalistes seraient les mauvais philosophes, bien sûr. Ils nieraient l’univers physique, puisqu’ils ne seraient pas matérialistes. Ils auraient cru que l’univers physique ne serait qu’une illusion créée par l’esprit. Cette croyance est stupide. On rejette les philosophes idéalistes au nom du bon sens. Or, de tels philosophes n’ont jamais existé. Même si Berkeley affirmait que la seule connaissance que nous avons est celle des perceptions, il reconnaissait une réalité extérieure à l’entendement : la réalité des lois de la Nature. Malebranche n’a pas davantage nié la réalité matérielle. La philosophie dialectique de Hegel, qualifiée d’idéalisme par Marx et Engels, serait le contraire direct du matérialisme dialectique. On pense que Hegel aurait nié l’existence matérielle. C’est entièrement faux. Il n’y a aucune contradiction entre sa conception de la matière et celle des matérialistes. Il adopta les positions scientifiques de son temps, et parfois même des positions déjà un peu dépassées, comme ce fut le cas pour la lumière. Pour Hegel, l’existence ne comprend pas exclusivement le monde physique, même pris au sens large. La pensée a des aspects qui ne peuvent pas relever de ce monde physique. Hegel est un dualiste. Il admettait un monde de l’esprit, le monde des idées à côté du monde matériel. De plus, sa dialectique est seulement un aspect du fonctionnement de la pensée. Elle concerne le mode de prise de conscience des perceptions sensibles. Pour Marx et Engels, la dialectique est le mode général du mouvement de la nature. La pensée ne serait pour eux qu’un cas particulier du mouvement de la nature.

 

Les systèmes de Hegel et de Marx ne sont ni opposés ni contraires. Ils sont différents. Marx généralise la pensée de Hegel. Je ne reviendrai pas sur les absurdités qui résultent de cette généralisation marxiste. Marx et Engels décident que les deux approches sont contraires. Mais, elles ne diffèrent que par une seule de leurs déterminations. C’est un autre exemple, un peu plus complexe que ceux que j’ai mentionnés, du caractère arbitraire, totalitaire, des systèmes dialectiques. Il faut un maître pour distinguer, à chaque pas, ce qui est dans la ligne dialectique de ce qui ne l’est pas.

 

Hegel est classé par Marx et Engels parmi ceux qu’ils appellent idéalistes ; sa dialectique est limitée à l’esprit. On en vient à oublier qu’il croyait évidemment à l’existence de la matière et du mouvement. Ce n’est pas mon interprétation. Il l’a écrit. Il n’y a là aucune ambiguïté. En plus, il croyait en Dieu, un peu sur le mode thomiste. Il fallait l’éliminer. On insinue, on affirme, on élimine. C’est la base de la méthode communiste. L’amalgame en est une variante.

 

Hegel est un dualiste comme Platon, comme Descartes, comme l’immense cortège des philosophes. Un dualiste qui a essayé, à mon avis en vain, d’éviter les pièges du Sophiste de Platon. Hegel a tenté de limiter le nombre des perceptions éligibles au monde des idées.

 

Pour le fameux « étranger » du Sophiste qui soutient la thèse de Platon, l’univers physique est l’image d’un monde transcendantal. Les idées sont apportées à l’esprit par le monde transcendantal. Chaque idée du monde transcendantal aurait son image dans le monde réel. Platon a critiqué lui-même son propre système dans son Protagoras. Il reprend les arguments de Diogène. Ce dédoublement total de l’univers est improbable. Il ne résout aucun des problèmes qui se posent à l’esprit. L’exemple le plus fameux est celui du grand et du petit. S’il y a une image du petit dans la nature, à quelle image sera associée la perception du grand pour une chose qui paraît grande par rapport à des choses plus petites, et qui pourra être, en même temps, petite par rapport à d’autres plus grandes ? Les choses ne sont ni grandes ni petites en elles-mêmes. Une chose est, dans un cas, l’image du grand et, dans un autre, l’image du petit. Nous apportons un jugement lors de la perception. La pensée juge par comparaison lors de la perception, sur la base des idées.

 

Pour les philosophes dualistes, l’esprit assure le lien entre le monde des choses perçues et le monde des idées. Il n’y a pas identité comptable entre les deux mondes. Il n’y a pas correspondance absolue entre les idées et les perceptions des choses. Il n’y a pas davantage correspondance absolue entre les perceptions des choses et les idées.

 

Il est impossible de nier l’existence de la Nature, autrement que par jeu. Aucun philosophe n’a été purement idéaliste. Tous les philosophes admettent l’existence du monde physique, matériel au sens large. Ils admettent simultanément l’existence d’un monde transcendantal. Les marxistes les appellent « idéalistes », par dérision, pour les discréditer. Ce sont en réalité des dualistes. Il n’y a qu’une seule catégorie de philosophes qui ne soient pas dualistes. Ce sont les matérialistes dialecticiens, les marxistes. Même Locke et les philosophes de l’école anglo-écossaise, même Voltaire, et les sceptiques français des Lumières sont des dualistes. On les appelle parfois matérialistes. Ce n’est pas qu’ils aient rejeté le monde des idées, le monde transcendantal. Il ne rejetait pas même Dieu, le Géomètre, l’Etre Suprême. Il rejetait la religion chrétienne. Seuls les marxistes rejettent tout à la fois Dieu, la religion et le monde transcendantal.

 

Dans sa Dialectique de la nature, Engels a écrit des phrases surprenantes : « C’est toujours la vieille histoire. D’abord, on fait des abstractions des choses sensibles, et ensuite, on veut les connaître par la voie sensible,... ce sont des abstractions, des notions vides, qui n’existent que dans nos cerveaux ». J’ai coupé les passages où Engels introduit le temps et l’espace, pour ne pas compliquer les choses. De quelle chose sensible, la droite de la géométrie est-elle l’abstraction ? L’infini est-il l’abstraction du fini ? En quoi les signaux qui sont conservés dans la mémoire sont-ils des abstractions ? Personne n’aurait l’idée de dire que les données binaires stockées dans la mémoire d’un ordinateur sont des abstractions. Ce sont des signaux physiques dont l’existence relève de l’univers physique. Que l’on affecte de tels signaux à la désignation de la droite, n’en fera nullement cet être droit d’abord, continu, infiniment long et infiniment fin que nous appelons la droite et que nous identifions parfaitement par la pensée. L’utilisation du mot abstraction montre à lui seul le problème de la position du matérialisme dialectique. Qu’est-ce qu’une abstraction ? Engels appelle aussi ces abstractions des notions vides. Qu’est-ce qu’une notion vide ? Bien plus, en les pensant, il les fait entrer dans son cerveau et donne ainsi aux abstractions, aux notions vides, une existence matérielle, en vertu de ses propres principes. Aucun philosophe n’avait pensé, avant lui, qu’une abstraction pourrait avoir une existence objective. Les poètes ne s’en privent pas. Un flot de sang s’écoule des flancs des héros légendaires de l’Iliade, manipulés par des dieux vindicatifs. Le Capital n’est pas un poème. Le flot de sang qu’il a provoqué est réel ; le sang d’innocents.

 

Tout ce qui est dans le cerveau est essentiellement limité et discontinu. Il en est de même du monde physique, ou plus précisément dans ce que nous sommes en mesure de percevoir. Le continu n’a pas d’action. Il ne peut être ni perçu, ni constaté. L’infiniment long ne peut pas davantage être perçu ni constaté. Il faudrait un temps infini pour constater l’existence de l’infini autant que du continu. On se contente d’observations infiniment limitées par rapport à l’infiniment grand et l’infiniment petit.

 

Engels tente de nous convaincre que le rapport entre les dimensions d’une chose minuscule, comme un atome, et d’une chose énorme, comme une planète, est infiniment grand. Mais, cet infiniment grand est lui-même infime si on le compare au rapport entre les dimensions d’une planète et de l’amas galactique qui contient notre Galaxie. Les rapports inverses sont extrêmement petits. Ce ne sont pas davantage des infiniment petits. Bien sûr, d’un point de vue pratique, on néglige les infiniment petits vis-à-vis des rapports d’ordre supérieur. Du point de vue mathématique, du point de vue de la pensée, l’infiniment petit n’est pas seulement le fait d’avoir un ordre de grandeur inférieur. Les ordres les plus petits peuvent être négligés pratiquement par rapport aux plus grands, et le résultat parfaitement suffisant pour la technique. Mais c’est toujours dans ces ordres de grandeur négligés que surviennent les difficultés et les remises en question des théories. De plus, cela n’élimine nullement la connaissance de l’infiniment petit d’un ordre de grandeur non pas seulement inférieur à un autre ordre, mais inférieur d’un ordre infini. Que cela soit sans usage dans la pratique, on ne peut guère en douter. Mais, peut-on douter que la pensée est en mesure de concevoir cet infiniment petit ? C’est ce que je viens de faire avec des phrases intelligibles.

 

On pensera que si la philosophie consiste à s’occuper de concepts qui ne servent à rien, on peut bien s’en passer. Peut-être. La doctrine de Marx et d’Engels a eu la prétention de ne s’occuper que de ce qui est utile à l’homme, comme de tracer son devenir. On peut déjà dire que cette doctrine n’est plus très utile aux quelques dizaines de millions de victimes des marxistes. Je laisse les survivants libres d’en penser ce qu’ils voudront. La philosophie me permet de comprendre pourquoi la doctrine marxisme est une absurdité sur le plan philosophique, une aberration sur le plan scientifique, une stupidité sur le plan économique, une horreur sur le plan social, une honte sur le plan humain. Les marxistes pensent que « la pratique est supérieure à la connaissance, car elle a la dignité du réel immédiat ». Kronstadt, le chef d’œuvre de Trotski, les bagnes bolcheviques des îles Solovki, les camps soviétiques du Dalstroï, à la Kolyma, et ceux du Goulag, sont-ils éligibles à la « dignité du réel immédiat » ?

 

Je pense que la connaissance est supérieure à la pratique, car elle a la dignité humaine.

 

Il est probable que les idées sont aussi représentées par des signaux dans le cerveau. Bien plus, je penserais volontiers que les signaux correspondants aux perceptions des choses, sont classés dans le cerveau en liaison avec les signaux de ces idées qui constituent en quelque sorte des dossiers. Il n’en reste pas moins que ces idées ne peuvent être l’image d’aucune chose du monde physique où elles ne peuvent exister en aucune manière ; sauf à retourner au morceau de cire d’abeille de Descartes. On ne voudra point ramener l’univers physique à des abstractions, à des notions vides. 

 

Les idées sont des éléments du monde transcendantal. Ce monde transcendantal ne peut en aucune manière être un monde intérieur au monde physique. Les éléments qui s’y trouvent ne peuvent être supportés par aucun corps physique. Les idées existent, hors du monde physique, hors de l’univers et leur existence ne peut être du même ordre que l’existence des choses et des perceptions. Ce sont ces abstractions, ces notions vides d’Engels. Son matérialisme absolu ne résiste pas un instant devant sa propre pensée. Il se contredit lui-même. Si cette contradiction était d’ordre dialectique, on applaudirait à la prouesse intellectuelle. Ce n’est pas le cas. Ces notions vides, ces abstractions ne s’opposent ni entre elles, ni à rien. Elles ne résultent d’aucune opposition entre déterminations d’autres entités réelles. Elles n’ont rien de dialectique. Elles sont même au-delà de la dialectique hégélienne puisqu’elles en sont le résultat définitif, invariable, absolu enfin.

 

Qui d’autre qu’Aristote a pu encore croire que le mouvement soit dans les choses, inhérent aux choses ? Les marxistes. Vous ne me croyez pas ? Lisez alors ce passage d’Engels : « Parmi les propriétés inhérentes à la matière ; le mouvement est la première et la meilleure, non seulement en tant que mouvement mécanique et mathématique, mais plus encore comme instinct, esprit vital, tendance, tourment (pour employer l’expression de Jacob Bœhme) de la matière. Les formes primitives de la matière sont des forces naturelles vivantes, individualisantes, inhérentes, et ce sont elles qui produisent les différences spécifiques ».

 

Cette inhérence marxiste du mouvement est plus subtile que celle d’Aristote. Chez Aristote, le mouvement circulaire est indissolublement lié à l’éther, l’un de ses principes. Il en est de même des autres mouvements. Dans le matérialisme dialectique de Marx, le mouvement résulte de l’opposition, de la contradiction entre les choses. Le mouvement peut sembler, ainsi, être un mode de relation entre les choses comme l’opposition. Il semble contenu dans les choses dans leur ensemble et non dans chaque chose individuellement comme chez Aristote. Le marin pourrait accepter cette position. Il sait bien que le mouvement n’est pas en lui. Il est exactement dans la position qui lui  fait rejeter entièrement la doctrine d’Aristote. Son bateau a plusieurs mouvements. A un instant donné, il n’a pas le même mouvement par rapport à l’air, à l’eau et à la terre.

 

Les deux approches ne sont pas au même niveau. Le résultat est le même. Le mouvement des marxistes est lié aux deux choses en opposition, prises globalement. Il est totalement indépendant des autres mouvements qui affectent les autres choses dialectiquement groupées par paires opposées. Il y a là un progrès certain. A contrario, le mouvement d’Aristote se conserve, du moins en ce qui concerne le mouvement circulaire de l’éther. Au lieu que le mouvement des contraires est annihilé par la négation de la négation. Un seul terme subsiste à l’issue de la tragédie dialectique. Il faut créer dès lors une autre opposition, un nouveau mouvement, pour que le corps retrouve le mouvement. Il n’a plus de mouvement si le maître l’a choisi comme terme ultime, extrême, absolu de la lutte, comme universel. C’est un énorme pas en arrière par rapport à Aristote.

 

La question qui se pose en arrière plan n’a pas échappé aux marxistes. Garaudy, par exemple, écrit : « la première objection consiste à nier l’existence de la contradiction ou du néant dans la nature des choses ». Laissez-moi encore un peu reculer devant le néant. Les maîtres-penseurs marxistes nous disent quelles sont les choses et leurs déterminations qu’il faut opposer deux à deux. Or, les choses ont de multiples aspects selon l’angle sous lequel on les observe ou le point de vue selon lequel on les pense. Quels sont les critères marxistes de sélection des oppositions, des contraires dans les choses et dans les perceptions que nous en avons ? La question n’est pas très différente de celle que pose le mouvement. Nous connaissons tous l’anticyclone des Açores qui nous apporte le Soleil l’été en repoussant les dépressions de l’Atlantique Nord. Voilà la cause d’énormes déplacements de masses d’air, qui importent au plus haut point à notre civilisation de loisirs. Où sont les contraires ? La pression n’est que différente dans les dépressions et dans l’anticyclone. La différence est-elle une opposition ? Et il n’y a qu’un anticyclone, pour un ballet perpétuel de dépressions successives. L’anticyclone est-il une sorte de Siegfried triomphant successivement des multiples têtes de l’hydre dépressionnaire ? Encore que l’image puisse être mauvaise. Je soupçonne fort Siegfried d’avoir attendu, non sans intelligence, à une distance respectable, que les têtes commencent à se battre entre elles et s’entre-tuent. C’est inévitable lorsque plusieurs ont pouvoir de décision sur une même entité. Le dialecticien marxiste a-t-il autorisé cette lutte des semblables ? En fin de compte, Siegfried n’a coupé qu’une tête, la dernière survivante, déjà horriblement meurtrie. De la même manière, des dépressions peuvent s’avaler l’une l’autre. Sont-elles des contraires pour entreprendre cette sorte de lutte ? Si elles ne sont pas contraires, d’où viennent leurs mouvements relatifs ? D’une dialectique des semblables ? L’anticyclone des Açores s’attaque courageusement aux dépressions au fur et à mesure qu’elles se présentent. Et elles n’en finissent pas de se présenter. En sorte que l’ultime lutte de l’un contre l’autre n’a jamais lieu. Le marxiste ne voudra pas discuter sur cet exemple. La mécanique des fluides est, peut-être, une lumpen-science comme le pensait Albert Einstein, le plus grand génie de tous les temps.

 

Aristote avait tenté aussi de ramener la vie à des contraires. La graine doit pourrir pour que vive la plante. Il ne reste rien de son immense fresque. Vais-je encore vous raconter ce qui reste du marxisme ? Vous le savez bien.

 

D’une manière générale, ce qu’Engels et Marx présentent comme des contradictions, ne consiste qu’en écarts, en différences. Les exemples qu’Engels prend dans la Physique sont faux, principalement ceux qui correspondent aux forces de répulsion et d’attraction. Dans tous les cas, les contraires résultent de postulats qui sont des interprétations de la réalité. Parfois, les deux contraires sont associés à un neutre. C’est le cas des charges électriques. Le cas du magnétisme est encore plus singulier. Le moment magnétique des électrons, cause exclusive du magnétisme, n’a pas de contraire. Comme toutes les grandeurs vectorielles, la même entité a une orientation qui différencie son action en fonction de l’orientation des autres entités vectorielles de même nature. Il est purement artificiel d’appeler cette différenciation une opposition.

 

Il y a des catégories qui ne s’opposent en rien, et d’autres qui ne s’opposent que sous certains aspects. Il y a des oppositions complexes à trois termes et même davantage, qui ne peuvent en aucune manière se ramener à des luttes dialectiques de l’un contre l’autre.

 

La lutte ne prend son véritable sens que dans le monde animal et chez l’homme. C’est d’abord une lutte du semblable contre le semblable. La lutte pour le territoire n’oppose que des animaux de la même espèce entre eux ; ils ont le même instinct de possession. Semblables, ils s’opposent pour le même bien. Les conséquences peuvent être dramatiques. Est-ce suffisant pour voir dans cette opposition l’essence même de la nature animale et de la nature de l’homme ? Est-ce suffisant pour en faire un système général du monde physique ?

 

Il y a pire. La fusion nominaliste du monde physique avec le transcendantal met l’absolu dans les choses. Les oppositions, les luttes sont devenues, pour Marx et Engels, l’unique et absolu fondement de la réalité matérielle. Bien plus, ces oppositions s’achèvent, comme les universels de Hegel, dans l’unité. Or, l’unité des universels de Hegel se comprend. Ce sont des idées du monde transcendantal. Mais, lorsque ce monde transcendantal a fusionné avec le monde physique, alors ces universels deviennent choses perceptibles. Le prolétariat devient un universel à l’issue de sa lutte contre son contraire postulé, la bourgeoisie. Il reste unique classe de la société supposée sans classes. Il est la classe universelle, absolue. Or, on avait applaudi à cette idée marxiste que rien ne saurait être absolu. Le marxiste se vautre dans l’incohérence, elle-même promue au rang de réalité, sa réalité.

 

La fusion nominaliste du monde physique, le monde expérimental, avec le transcendantal a une conséquence inverse. Les idées, concepts ou universels, comme vous voudrez, mêlés aux choses perçues, en prennent les déterminations limitées, imparfaites, relatives qui caractérisent les choses perçues. Le sujet est davantage passionnel. Cette confusion permet toutes les justifications. Le bien est devenu relatif : allons-y ! On ne va pas bien loin. Le beau est devenu relatif : on ne doit plus juger ! On ne voit rien de très nouveau.

 

Socrate, dans tout cela, est rangé parmi les gêneurs. Marc-Aurèle ? Pascal ? Montaigne ? La Rochefoucauld ? Vauvenargues aussi bien ? Alain d’abord, peut-être ? Quelles drôles de questions ? On fait de nos jours bien mieux que la ciguë : on renvoie tous ces moralisateurs dans l’Histoire. Ce ne sont pas vraiment les oubliettes. Que peuvent nous apprendre ces penseurs d’un passé que l’on s’efforce de rendre révolu ? On regarde l’étiquette appendue à chacun : elle porte la mention « à consommer avant ». Les dates font foi ; elles sont toutes dépassées. Qui a mis les dates de péremption ? Qui a mis ces étiquettes ? On le devine aisément en constatant que personne n’a pris soin de mettre d’étiquettes à Marx et à Engels.

 

Le marxiste historise le néant. La contradiction, la lutte donc. Lénine confirme : « au sens propre, la dialectique est l’étude de la contradiction dans l’essence même des choses ». Mao Zedong en rajoute « la contradiction est universelle, absolue ; elle existe dans tous les processus de développement des choses et des phénomènes et pénètre tous les processus du début à la fin ».

 

Devant d’aussi pressantes injonctions, voici l’être et le néant qui s’élancent l’un contre l’autre, dans un combat sans merci. L’être frappe dans le vide, on s’y attendait, mais il est pourfendu de toutes parts. Il laisse de la place au néant. Le néant se « répand dans les fissures de l’être ». De l’être ou du néant, lequel va enfin l’emporter ? Quel est le sens de l’Histoire ? Que dit le matérialisme historique ? Curieusement, il n’a pas de réponse. On répugne à envisager que le néant soit une réalité prolétaire et l’être une réalité bourgeoise. C’est ce que l’on aurait dû penser. L’être implique l’appartenance, notion bourgeoise s’il en est. On dit avoir l’être ; on ne peut dire avoir le néant. Or, « toute la justesse des thèses marxistes tient dans leur objectif qui est de rendre possible une prise de position, une démarcation, entre les points de vue des deux grandes classes antagonistes ».

 

Personne ne voudra prendre position sur l’issue de ce combat de l’être et du néant historisés, matérialisés. Ce combat ne pourrait être qu’éternel, absolu. Or, l’éternel, l’absolu, ne sont pas des déterminations des perceptions et ne peuvent se trouver dans le monde expérimental. Ce sont des abstractions. Des abstractions de la pensée seulement. Elles ne peuvent en aucune manière participer du réel perçu. Ce sont des idées, des concepts, des universels accessibles seulement par l’esprit. Ce qu’ils sont se résume en un mot : des idées. En d’autres termes, des objets de la pensée, des outils de l’esprit, des éléments transcendantaux. La lutte de l’être et du néant ne peut pas exister.

 

Dans une ultime tentative pour ne pas désespérer le marxiste, on pourrait proposer que l’idée de néant n’existe pas. Mais, nous pensons le néant ; il faut donc un concept de remplacement. On pourrait penser le néant en pensant à l’idée d’être associée à l’idée de contradiction. Ce détour va dans le sens de l’économie, puisque aussi, bien l’idée de contradiction pourrait remplacer tous les contraires du monde transcendantal. Remarquez que l’on aurait pu supprimer l’être et conserver le néant. Cela ne ferait pas net. L’idée d’être associée à l’idée de contraire, voilà le néant.

 

Cette bouée est crevée ; pire, c’est du plomb ; elle coule à pic. L’idée d’être n’est pas le contraire de l’idée de contraire. Où sont, dès lors, les contraires si essentiels à l’univers marxiste ? Que devient la lutte ? Il faut avoir recours à la sémantique et à quelques contorsions intellectuelles qu’à vrai dire le marxiste ne semble pas craindre. L’être s’oppose à l’association de l’être et de la contradiction, une sorte de groupement d’intérêt économique. Le marxiste fera le greffier ; il enregistrera l’acte d’association. La dialectique peut alors se mettre en branle. La lutte commence entre l’être et ce néant associatif. Mais, il y a manifestement conflit d’intérêt antérieur à l’acte. L’être est dans le groupement ; il est dans le néant issu de l’acte. Ce néant associatif voudra s’introduire dans les fissures de l’être. C’est l’être lui-même qui reviendrait en possession de ses biens, avec, peut-être, un pourcentage pour la contradiction, au titre des peines et soins. Encore que, d’après le marxiste, la contradiction soit déjà inhérente aux choses. Aussi, il devra juger cette rétribution aussi abusive, aussi honteuse même, que la plus-value du capitaliste.

 

Les matérialistes veulent être des gens pragmatiques. Les incohérences marxistes qui viennent d’être énoncées, peuvent se justifier de ce point de vue. L’absolu et l’universel qui émaillent leurs textes n’ont probablement pas, dans leur esprit, la détermination d’absolu total, d’universel exclusif. Pour emprunter un procédé courant en physique, on pourrait dire que les matérialistes acceptent une certaine approximation. Ce pragmatisme pratique correspond d’ailleurs à leur attitude dans la vie courante. Dans le domaine social, la société sans classes, le communisme, est comme un idéal futur. Les marxistes pensent lutter aujourd’hui dans la perspective de cet avènement. Il leur faut composer avec la réalité. Ce fut essentiellement l’attitude de Lénine sur le plan économique. Ce pragmatisme à l’égard du futur se comprend. Les marxistes reportent l’analyse des difficultés théoriques aux temps futurs. La bourgeoisie ayant disparu, la pensée matérialisme pourra se reconstruire sur la base d’une pensée unique, expression de la classe prolétaire. En attendant, ils doivent comprendre la pensée bourgeoise pour mieux lutter contre elle. Cette nécessité altère quelque peu la pureté de leurs arguments doctrinaires.

 

Il est plus difficile d’admettre que ces approximations affectent aussi leur analyse de la société capitaliste. Raymond Aron soulève fort justement le problème, essentiel dans la doctrine marxiste, de la plus-value. Elle n’a jamais été calculée ; les déterminations choisies par Marx étaient et restent toujours purement qualitatives. Le passage au quantitatif est irréalisable. Ces déterminations sont en effet contingentes. Elles ne dépendent pas seulement de l’époque et du lieu, mais aussi de la psychologie. Je n’ai, du reste, rien à ajouter aux critiques de Raymond Aron. Je ne suis pas économiste et je ne fais que résumer ici un de ses arguments économiques contre le marxisme.

 

Les marxistes semblent admettre un néant approximatif. Le physicien l’appelle le vide. Un vide un peu plus poussé que celui de l’espace qui contient encore un peu de gaz, divers atomes. Ce qui laisse encore beaucoup de choses. Si l’on peut éliminer, par une enceinte en béton doublé d’acier, une assez large bande des ondes électromagnétiques, il en passe quand même. Il reste inévitablement des particules, comme les neutrinos qui traversent toute la Terre sans difficulté. Cela donne toutefois un vide raisonnable. Les champs électromagnétiques pourront être, par les mêmes moyens, réduits à des valeurs inaccessibles à la mesure. Reste le champ de gravitation. Si ce n’est que de la courbure d’espace, c’est du vide. Après un tel effort, on pourra penser que le matérialiste est bien près du vide absolu, du néant. Il a bien raison finalement de ne pas se compliquer la vie et de s’en tenir là.

 

Cela n’est écrit nulle part dans la littérature marxiste. Engels tient le même raisonnement pour l’infiniment petit et l’infiniment grand. Il sera bien difficile aux marxistes de contester cette excuse que je leur tends. L’approximation pragmatique est comme une bouée qui leur maintien la tête au-dessus de l’incohérence, fatale dans les sciences. Car, ne l’oublions pas, « le matérialisme dialectique n’est rien d’autre que l’explication scientifique de l’univers ».

 

Par malheur, le néant que nous concevons, bourgeoisement peut-être, est infiniment plus vide encore. Comme l’infiniment petit est infiniment plus petit que les plus infimes des corpuscules qui nous entourent, et nous constituent peut-être. L’infiniment grand, infiniment plus grand que les plus grands amas galactiques. Infiniment plus grand même que l’univers que nous pouvons observer. Le néant n’est absolument rien ; l’infini est absolument sans limites. Ces idées ne sont pas des approximations. Chacun peut les concevoir. L’esprit conçoit les deux parallèles qui ne se coupent jamais, ce qui va infiniment au-delà de la figure du maître au tableau, même répétée un très grand nombre de fois. Aussi grand que soit ce nombre, cette représentation de la droite reste encore infiniment courte devant l’infini de l’idée de droite. Je dis bien infiniment courte. Notre pensée de l’infini est toujours infinie devant le limité, aussi grand qu’il soit.

 

Que les idées d’infini, de néant, n’aient pas d’usage pratique, certainement. La philosophie n’est pas dépendante d’un usage pratique. C’est une réflexion sur le mode de fonctionnement de la pensée, de l’esprit. Nier la nature singulière des idées conduit à des incohérences. Ce par quoi, la philosophie n’est pas sans conséquences pratiques. On l’oublie toujours. Elle ne fait que dénoncer l’erreur. Elle ne construit rien. On veut oublier l’erreur. On enterre en même temps le philosophe. Il ne sert plus. D’où le mépris du matérialiste, du réaliste, du pragmatique pour Socrate et pour Platon. D’où le mépris du marxiste pour Alain.

 

On peut dire, par image, que l’être existe, que le néant existe. Que l’être ait l’être, voilà une chose qui semble facile à admettre. Que le néant existe, voilà ce qui trouble. Pourtant, la difficulté est la même. En disant que l’être a l’être, on parle pour ne rien dire. En disant que le néant a l’être, on parle pour provoquer. Dans les deux cas, l’esprit est désarmé. Il est désarmé depuis des millénaires ; Socrate posait déjà la question de l’être et du néant, et d’autres avant lui. Les idées n’ont pas d’Histoire. Ce qui ne gêne pas Engels qui affirme : « les idées se modifient parce que les choses se modifient ». Il fait allusion aux idées « historisées », matérialisées des marxistes, à des approximations.

 

Au passage, il faut bien comprendre la difficulté de cette vision. J’ai écrit « existence des idées ». Voilà une chose impossible à écrire. L’existence est une de ces idées. Avons-nous accès à la connaissance de l’existence ? Que signifie ce mot exister ? Qu’est-ce que l’être, si proche du néant qui y participe ? Que veut dire Sartre, dans ce raccourci hallucinant : « le néant porte l’être en son cœur » ? Il mêle l’idée, la chose et le sentiment. C’est aussi mêler trois idées, et la difficulté n’est pas moindre.

 

Peut-être, pourrait-on mieux parler de la conscience des idées plutôt que l’existence des idées. Un peu d’exercice dans les dialogues de Platon, c’est-à-dire dans la pensée de Socrate, montrera sans peine que la difficulté n’en est que plus grande. Descartes avec son fameux « Cogito, ergo sum », je pense, donc je suis, fait allusion à l’acte de penser, et à la conscience de penser. Sans doute, mais la conscience de penser est-elle connue autrement que comme idée ? L’existence aussi, d’ailleurs. L’existence n’est connue que comme élément du monde transcendantal. Que signifie alors le « je suis » ? Comment définir une idée ? Descartes a pu le dire : il avait d’abord identifié l’existence à l’espace dans une vision indéfinie, et non point absolue de l’espace. L’espace est ce qui reste du morceau de cire, évaporé à la chaleur des doigts. Cet espace indéfini est d’abord expérimental. Aussi, sa très célèbre affirmation n’est pas paradoxale, de son point de vue.

 

Le marxisme a voulu faire du matérialisme dialectique la réalité. Il s’écroule enfin, comme épuisé d’avoir écrasé tant d’innocence, ruiné tant d’existences, trompé tant d’espérance.


 

 

 

 

Chapitre 8

 

L’apocalypse

 

 

 

 

Un fameux progressiste archiépiscopal, cardinal de surplus,  écrivait : « Faut-il redouter que les contradictions [du monde économique et financier] de ce début de millénaire aboutissent à une crise dramatique ? Puisse alors le tsunami social qu’elle risque de produire être celui de la solidarité ».

 

C’est espérer la guerre pour voir fleurir le courage des héros !

 

C’est attendre l’apocalypse pour voir proliférer les saints !

 

Mais ce n’est pas là l’essentiel de cette invocation. Que se passe-t-il plus d’un siècle après la mort de Marx ? La mondialisation de l’économie a pris une telle extension qu’elle occupe les esprits. Quelques nostalgiques du matérialisme historique et de la fin de l’histoire ont retrouvé dans le « Capital » une idée qui leur a semblé proche.

 

Le concept marxiste de « marché mondial » est en réalité aux antipodes de la mondialisation actuelle. Le concept marxiste concerne l’extension de la concurrence au monde entier. Marx « vote pour le libre échange ». La concurrence mondiale ne peut que hâter la concentration industrielle et donc accélérer la contradiction fondamentale du capitalisme tel que Marx l’analyse. La concentration vise le monopole qui élimine la concurrence, base du capitalisme. Le « marché mondial » de Marx ne concerne que les pays développés ayant des industries de niveaux équivalents. Ce n’est, en aucune manière, le problème de la mondialisation présente. Le « Capital » ne laisse pas la moindre équivoque. Les deux passages suivants sont particulièrement clairs :

 

« Le capitaliste industriel a toujours présent à l’esprit le marché mondial » (Le Capital tome 3 p. 317) et « dans la concurrence entre capitalistes individuels, comme dans celle qui règne sur le marché mondial… » (p. 788) (voir aussi tome 3 p 800 nota 9  sur le chapitre 6 et p. 819 nota 11 sur le chapitre 30, écrits par Engels).

 

La contradiction du capitalisme est exposée à plusieurs reprises. On peut retenir le passage suivant :

 

« La concurrence a donc été remplacée par le monopole (par la concentration capitalistique nécessité par la baisse des profits)…. C’est la suppression du mode de production capitaliste à l’intérieur même du mode de production capitaliste lui-même, donc une contradiction qui se détruit elle-même et qui, de toute évidence, se présente comme une simple phase transitoire vers une nouvelle forme de production…. C’est là de la production privée sans le contrôle de la propriété privée. » (Le Capital tome 3 p. 410)

 

On peut citer aussi le passage suivant, remarquable par l’emploi de superlatifs impressionnants et d’affirmations dépourvues de toute justification quantifiée, menant inexorablement à l’apocalypse du capitalisme. 

 

« Trois faits principaux de la production capitaliste :

1.        concentration des moyens de production en peu de mains ;

2.        organisation du travail lui-même comme travail social par la coopération, la division du travail et la liaison du travail et des sciences de la nature. Abolition de la propriété privée et du travail privé sous des formes contradictoires ;

3.        constitution du marché mondial.

L’énorme force productive qui se développe dans le cadre du mode de production capitaliste, et l’accroissement des valeurs-capital, qui augmentent bien plus vite que la population, entrent en contradiction avec la base au profit de laquelle s’exerce cette énorme force productive et qui, relativement à l’accroissement de richesse, s’amenuise de plus en plus, et avec les conditions de mise en valeur de ce capital qui s’enfle sans cesse. D’où les crises. » (Le Capital tome 3, p. 258)

 

Marx n’a pu apporter aucune justification quantifiée. Dès le départ, comme s’en indignait Aron, il n’a pas chiffré la plus value et aucun de ses émules n’a pu le faire même avec les puissants moyens de calcul dont nous disposons aujourd’hui.

 

Marx évoque un autre problème, qui aurait dû être aggravé par l’extension du marché mondial. Ce problème est indépendant de l’étendue du marché mondial. Le développement des empires coloniaux ne résultait en aucune manière des contraintes du marché mondial, mais des besoins des marchés nationaux, tant en matière d’approvisionnement que de débouchés commerciaux. On peut retenir le passage suivant :

 

« En ruinant par la concurrence leur main-d’œuvre indigène, l’industrie mécanique transforme les marchés étrangers (les colonies) en champs de production de matière première » (Le Capital tome 1 p. 321). Il s’agit de la main-d’œuvre et de l’industrie mécanique des pays développés. Le mot indigène peut aujourd’hui, en Europe surtout, prêter à confusion. Marx emploie le mot au sens premier : propre au pays. Il faut noter au passage que cette traduction n’a guère de rapport avec l’original en anglais.

 

C’est ce problème, devenu indépendant de toute idée coloniale proprement dite, qui pourrait être rattaché à ce qui est aujourd’hui appelé mondialisation. La réalité n’a pourtant aucun rapport avec les prophéties de Marx.

 

La main-d’œuvre des pays en voie de développement n’est pas ruinée par le capitalisme car elle n’a rien, pas même de travail, depuis des siècles. Au contraire, les industries délocalisées dans ces pays leur apportent du travail et un salaire. Après avoir permis le développement des pays surnommés les dragons d’extrême orient, les délocalisations industrielles se sont reportées dans les pays où les coûts de la main-d’œuvre sont encore faibles. Le processus aura une fin. Mais, ce n’est pas le problème ici. Il s’agit de savoir si la situation est bien celle prévue par Marx. La réponse est absolument négative.

 

Le second point de l’affirmation de Marx concerne les matières premières. Il y a eu longtemps une part de vérité. Elle est devenue infime. Pourquoi ? L’énergie constitue le fondement même du développement de l’industrie. La disposition de sources d’énergie est la condition fondamentale de l’existence de l’industrie. Une affirmation qui ne reposerait pas sur cette énorme évidence ne peut être que nulle et non avenue. Il en va ainsi de l’affirmation de Marx.

 

La première source d’énergie est le pétrole. Le plus grand producteur mondial de pétrole est un pays désertique. La main-d’œuvre qui est employée dans l’exploitation pétrolière a longtemps été essentiellement occidentale. Elle est aujourd’hui largement indigène, mais de très loin parmi la mieux payée de la planète. L’Arabie Saoudite a bien une main-d’œuvre misérable, mais elle n’est pas indigène. Ce sont des immigrés Libyens, Egyptiens et Asiatiques. Ils sont employés à des travaux financés par la manne pétrolière. Marx a tout faux sur l’essentiel, sur le pétrole.

 

Les inconditionnels se retrancheront vers telle matière première, de telle industrie, dans tel pays. Ils pourront dire que l’exception confirme la règle, mais c’est ici l’inverse car la règle marxiste est l’exception, valable, peut-être, dans des cas particuliers. La mondialisation était l’ultime aspect de la doctrine de Marx qui aurait pu avoir une part de réalité.

 

La praxis marxiste a conduit une multitude de pays à la misère la plus atroce. À défaut de voir apparaître l’aube rougeoyante de jours nouveaux, la Terre s’est couverte des fleuves de sang des victimes innocentes des totalitarismes socialistes. La doctrine même est fausse. Les catégories sociales, économiques et financières définies par Marx sont devenues sans contenus, sans objet. Les contradictions qui leur étaient attribuées n’ont jamais existé. Au lieu des oppositions dialectiques qui devaient conduire à l’élimination systématique d’une des catégories, en application de la doctrine du matérialisme dialectique scientifique, on a assisté, en réalité, une multiplication de « groupes de plus en plus nuancés », à des pratiques commerciales de plus en plus diversifiées, à des mécanismes de crédit et de couverture de plus en plus complexes.

 

Les universels hégéliens, matérialisés par Marx, se sont mutés en un univers d’apparence uniformisée, mais reposant en réalité sur un foisonnement de techniques, de moyens et de produits. Bien loin de représenter l’unicité, la diffusion des cultures dans le monde entier est un facteur de diversité, d’enrichissement mutuel, de connaissance mutuelle, facteurs bien plus certains de paix entre les hommes que l’application universelle d’une doctrine obscure et sans fondement ni justifications.

 

Bien loin de redonner tout sons sens à la doctrine marxiste, la mondialisation d’aujourd’hui n’entre nullement dans le cadre de la résolution des prétendues contradictions de l’économie actuelle. La mondialisation décrite par Marx n’a, une fois encore, aucun rapport avec le phénomène actuel.

 

Le principe du marxisme est la lutte. Lutte dialectique des contraires. Lutte d’élimination. Le principe du marxisme est la haine. Il a commencé par des poings levés dans les hurlements de son premier cri « mort aux bourgeois ». Il s’est poursuivi dans les crimes les plus atroces. Peut-être pense-t-on qu’enfin débarrassé de sa gangue doctrinaire, il en reste l’essence : l’annonce de l’apocalypse qui n’était pourtant que la conséquence postulée de la doctrine même !

 

Il faut être aveugle pour voir en Marx le prophète de l’apocalypse. Bien pire, le cadre même de sa doctrine, le matérialisme dialectique, étant caduc, comment en tirer la nature du futur ?

 

Cette apocalypse n’était pas future. C’était l’application de la doctrine marxiste. Celle-là s’achève dans la disparition du marxisme.

 

D’autres perspectives s’ouvrent avec un nouveau siècle et un nouveau millénaire.

 

Horreur ! C’est l’apocalypse encore ! La haine inhérente à l’Islam pousse des intégristes fanatiques à répandre la terreur encore. Et cette terreur commence par des suicides.

 


Bibliographie générale

 

Auteur

 

 

Dates

Domaines principaux

Position philosophique

(le cas échéant)

 

Titres des ouvrages consultés

 

Allais    

 

1911-2010

Economie

 

Economie et intérêt

Althusser

1918-1990

Sociologie

Marxiste

Ecrits philosophiques et politiques T1

Intervention à l’Institut cité par Monod.

 

Aron (R.)

1905-1983

Histoire

Anti-marxiste

Philosophie de l'Histoire ;

Le marxisme de Marx.

 

Baumier

 

 

Histoire

 

La fin des maîtres de forges

Bourdieu

1930-2003

Sociologie

 

Contre-feux 2 ;  Raisons pratiques ; La distinction.

Calvez

-

Sociologie

La pensée de Marx.

 

Comte

1798-1857

Sociologie

Matérialiste

Œuvres complètes.

 

Delfaud 

 

 

Economie

 

Keynes

Engels

1820-1895

Sociologie

 

Dialectique de la Nature ;  L'anti-Dürhing ;

Socialisme utopique et scientifique.

 

Hegel

1770-1831

Acquisition

Dialecticien

Encyclopédie des sciences abrégés ;

Leçons sur l’histoire de la philosophie ;

La petite logique (trad. Véra) ; La phénoménologie de l'esprit.

 

Heilbroner

1919-2005

Economie

 

Le capitalisme : nature et logique. Les grands économistes

Keynes

1883-1946

Economie

Interventionniste

Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie.

 

Lénine

1870-1924

Politique

Matérialisme et empiriocritique (Ed Sociales)

 

Malthus

 

1766-1834

Economie

 

Principes d'économies politiques

Marx

1818-1883

Sociologue

Le capital ; Travail salaire capital ; Economie politique et philosophie 1844.

 

Michelet

1798-1874

Histoire

La Révolution Française (Laffond)

 

 

Sauvy

 

 

La fin des riches

 

Smith (Adam)

1723-1790

Economie

Recherches sur la nature et la cause de la richesse des nations.

 

 

Weber

1864-1920

Sociologie

Le savant et le politique ; Economie et société ; L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

 

 

           

           

 

Bibliographie spécifique

 

 

Attali

Karl Marx

Bailly

Mazarin

Baldwin

Philippe auguste

Braunstein

Venise 1500

Calmette

Charles V

Calmette

Louis XI

Carré

Sully

César

Commentaires sur la guerre des gaules

Cooper

Talleyrand

Corti

La maison Rothschild

Dallin

Le travail forcé en URSS

Daumas

Archéologie industrielle

De  Man

Jacques Cœur

Delayer

Le courrier de Lyon

Deutscher

Staline

Dubled

Service technique de l'armement Les frères Bureau

Duby

Histoire de la france rurale

Dufournier

Energie d'autrefois

Duhart

Révolution de 1848 à Givors

Erlanger

Charles VII

Erlanger

Richelieu

Faure

La banqueroute de Law

Faure

La disgrâce de Turgot

Fowler

César

Gauvert

La France au Moyen Age

Gaxotte

La révolution Française

Gignoux

Turgot

Görlitz

Marc-Aurèle

Hackett

François I

Hackett

Henri VIII

Hazard

La crise de conscience européenne

Legendre

Nouvelle histoire d'espagne

Leuillot

L'alsace au milieu du XIX

Levis Mirepoix (de)

Henri IV

Michaud et Poujoulat

Mémoires relatifs à l'histoire de France

Michelet

La révolution française

Pagès

La Guerre de 30 ans

Piganiol

Histoire de Rome

Pinnov

Histoire de l'Allemagne

Pirenne

Histoire de l'Europe

Ponteil

Humann

Powell

Histoire d'Angleterre

R Marx

La révolution industrielle en Grande Bretagne

Rasky

La révolution une affaire de famille

Roquefeuil (de)

Anoblissement et révocation

Savelli

Histoire d'Italie

Schoeflin

Histoire d'Alsace

Scolombe

Henri IV

Soboul

Les paysans de 1789 à 1848

Sully

Mémoires

Taylor

Cromwell

Toffler

Les Nouveaux Pouvoirs

Vallotton

Pierre le grand

Veynes

L'empire gréco-romain

Vidalenc

Le peuple des campagnes

Weigal

Néron

Welter

Histoire de la Russie

Werner

Naissance de la noblesse

Zunthor

Guillaume le conquérant

 

 

Table des matières

 

                                                                                             

Chapitre 1                  L'accumulation du capital                    

Chapitre 2                  Les classes de la société                      

Chapitre 3                  Les catégories                                     

Chapitre 4                  Les contraires                                     

Chapitre 5                  La fin                                                

Chapitre 6                  L'aliénation                                       

Chapitre 7                  Le matérialisme                                

Chapitre 8                  L'apocalypse                                     

 

Bibliographie