LES MYSTERES

DU  

LINCEUL

 



 

Gaspard de Uffhofen

 

 

 

 

 

 

 

LES MYSTERES

DU

LINCEUL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Plans, schémas de pliage, traitement d’images et aquarelles de l’auteur)

 

 

 

 

Editions d’Assailly

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Gaspard de Uffhofen, Oberwill, 2012, 2017

 

ISBN 978-2-9024-2513-6

© Editions d’Assailly, Paris, 2013, 201è

 

 

Ce livre ne peut être commercialisé, sous quelque forme que ce soit.

 

 


 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

 

 

Le Linceul de Turin est un linge mortuaire. On l’appelle aussi le Saint Suaire. Mais, un suaire était une sorte de serviette utilisée dans l’Antiquité pour s’essuyer le visage. Un suaire pouvait aussi être utilisé pour couvrir le visage d’un mort lors de son décès. Un linceul est un linge mortuaire entourant le corps.

 

La datation au carbone 14 réalisée en 1988 semblait avoir mis un terme aux débats sur l’authenticité du Linceul de Turin. Pourtant, un nombre impressionnant d’autres critères, tout aussi techniques d’ailleurs, font de ce tissu et des informations qu’il contient, une relique de l’époque de Jésus de Nazareth.

 

Le tissu du Linceul est présenté dans la première partie. Les résultats de la datation au carbone 14 sont confrontés aux éléments de datation que permet le tissu.

 

La deuxième partie est relative aux informations pictographiques délivrées par le Linceul, et en particulier celles qui permettent une datation. C’est dans cette partie que se trouvent détaillées les étapes de la crucifixion telles qu’elles apparaissent sur le Linceul. Les textes qui nous sont parvenus sont présentés ensuite pour permettre la comparaison avec la Passion de Jésus de Nazareth.

 

La troisième partie est consacrée à l’histoire du Linceul. Plusieurs hypothèses ont été proposées sur son itinéraire avant son arrivée à Constantinople. La suite est mieux établie. Les éléments en faveur d’une datation ancienne sont particulièrement développés.

 

La quatrième partie retrace l’iconographie inspirée par le Linceul en rapport avec sa datation.

 

La cinquième partie présente quelques-unes des tentatives d’explication de la pictographie du Linceul par des artefacts.

 

La sixième partie place les messages des Mystères du Linceul dans le contexte intellectuel qui domine aujourd’hui. Indépendamment de sa nature, le Linceul comporte une vision de Jésus de Nazareth, bien au-delà de la seule apparence et de ses interprétations.

 

 


 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

 

Le tissu du Linceul

 

 

 

Le Linceul

 

Le Linceul est un tissu de lin de forme rectangulaire, de 4,41 mètres de long sur 1,13 mètre de largeur. Il mesure donc 8 coudées sur 2 coudées. La coudée était la mesure de longueur gréco-romaine utilisée dans le bassin méditerranéen.

 

Le fil de lin

 

Le lin était connu avant la plus haute Antiquité. Les traces de fibres de lin, trouvés en 2008 en Géorgie, dateraient de 36 000 ans. Elles pourraient reporter l’époque de la première utilisation de textiles par l’homme, mais il s’agit de fibres et non de tissus. Des morceaux de tissus ont laissé leur empreinte sur des objets en argile datant de 28 000 ans. Ils ont été découverts à Dolni Vestonice, en République Tchèque. On a retrouvé des restes de lin dans les vestiges des cités lacustres suisses datant de 10 000 ans. En Égypte, des bandelettes de momies en lin tissé datent de près de 8 000 ans.

 

D’après Virgile, le tissage du lin serait une invention gauloise. Pline l’Ancien lui consacre une large place dans son Histoire Naturelle, au livre XIX. Il signale sa solidité qui le faisait utiliser pour les voiles des navires, les filets de chasse et les toiles qui couvraient les théâtres, parfois teintées en bleu ciel et parsemées d’étoiles comme celles que Néron fit mettre sur son amphithéâtre. Pline rapporte que les habitants de Cahors en faisaient des matelas dont le confort s’imposa dans tout l’Occident. Il faut ajouter à ces précisions de Pline que les toiles de tente des Romains étaient également en lin, comme elles l’étaient encore au Moyen Age. Saint Paul utilisait de tels tissus pour fabriquer des tentes. Il avait probablement hérité cette industrie de son père, citoyen Romain d’ailleurs. Mais, dans tous ces exemples, les fils étaient naturellement beaucoup plus gros que ceux du tissu du Linceul.

 

La culture du lin n’est pas particulièrement délicate, mais elle exige une terre fine, sablonneuse, et elle appauvrit la terre, car il faut arracher les racines. Pline l’Ancien s’insurgeait contre les dégâts que cause cette culture. Actuellement, le lin est encore cultivé essentiellement en France dans le pays de Caux qui exporte toute sa production vers la Chine.

Une fois les tiges de lin arrachées, elles étaient mises à tremper dans l’eau jusqu’à ce que les fibrilles se détachent les unes des autres. Cette opération s’appelle le rouissage. Le trempage étant polluant, il est aujourd’hui interdit. Le rouissage s’effectue sur place, à l’eau de pluie, après l’arrachage des plans. On passe ensuite au teillage, du nom de l’outil utilisé autrefois en bois de tilleul. Les fibrilles sont libérées de leur écorce, démêlées, puis peignées pour leur donner une même direction. Elles sont ensuite séchées.

 

Ces fibrilles peuvent alors être filées. Les fibres de lin sont plus longues que la plupart des autres fibres végétales ou animales. Elles nécessitent des moyens de filage spécifiques. Elles sont enroulées sur elles-mêmes sur un fuseau. Les fibrilles de lin se tordent spontanément en S lors du séchage. Il est donc naturel d’enrouler les fibrilles sur elles-mêmes dans le même sens. On obtient des fibres de lin. L’aspect de la torsion des fibres de lin est donc en S. On remarque, cependant, que le fil utilisé pour le Linceul a un aspect en forme de Z. Cette torsion résulte d’un filage en deux temps, comme il est encore pratiqué aujourd’hui. Les fibrilles sont filées en fibres de torsion en S, puis les fibres assemblées et filées à nouveau avec une torsion inverse en Z pour obtenir le fil.

 

Le double filage avec deux torsions en S, plus économique, est encore réalisé pour les fils de lin de moins bonne qualité. C’est le cas des fils de lin utilisés en reliure d’art.

 

Les fils du Linceul ont, en moyenne, 0,2 mm de diamètre et contiennent 10 à 15 fibres torsadées. Chaque fibre est composée d’une petite dizaine de fibrilles. Les fils ont donc, en moyenne, une centaine de fibrilles. Les fibrilles ont un diamètre compris entre 20 et 40 microns. Leur longueur moyenne est de 22 mm. Le diamètre n’a pas changé, mais la longueur des fibrilles du lin du Linceul est assez faible par rapport aux lins cultivés par la suite. La longueur moyenne est aujourd’hui près de 40 mm. Les fils utilisés pour le tissu du Linceul devaient avoir un niveau de qualité correspondant à la haute qualité du tissu comme nous allons voir. Seules les fibrilles les plus longues ont dû être retenues. La longueur moyenne du lin récolté à l’époque de Jésus de Nazareth devait donc être globalement encore plus faible. Il faut voir là, très probablement, une meilleure sélection ultérieure des plans.

 

Il faut ajouter à cela que des mesures de résistance à la traction de fibres de lin du Linceul ont été réalisées en 2012 à l’Université de Padoue. La comparaison avec des fibres datant de 3000 ans avant J.-C. jusqu’à 2000 ans après J.-C. montre que les fibres du Linceul datent de l’époque du Christ.


Les Egyptiens avaient, 1000 ans avant, des tissus extrêmement fins, souvent qualifiés de lin. Il s’agit sans doute, en réalité, de tissus en fils de ramie, une espèce d’ortie, la Boehmaria nivea (L.), Urticaceae, ou ortie de Chine. Les fibrilles de la ramie sont les plus longues des fibres végétales, de 50 à 250 mm. Elles ont à peu près le même diamètre que celles du lin, de 20 à 50 microns, mais elles sont beaucoup plus résistantes. On peut en faire des fils très fins. C’est une plante subtropicale qui exige deux mois à 25°C et une pluviométrie moyenne. Les Egyptiens cultivaient cette ortie depuis la plus haute Antiquité, dans des champs irrigués. Ils en faisaient, en particulier, des linceuls très appréciés par leur extrême finesse et leur solidité, mais leur coût était très élevé par les difficultés tant de la culture que de l’extraction des fibrilles.

 

Il faut préciser que le diamètre des fils de lin du tissu du Linceul est très irrégulier, comme on peut le voir sur la vue au microscope.

 

Ces éléments, la longueur des fibrilles et l’irrégularité du diamètre des fils de lin, sont deux critères d’ancienneté qui rendent improbable que le lin du Linceul ait été récolté et filé au Moyen Age.

 

Le tissage du lin

 

Le tissu comporte environ 38 fils au centimètre pour la chaîne et 26 fils de battues de trame par centimètre de longueur. Ces chiffres sont des moyennes. À l’époque, tout était fait à la main. La variation de diamètre des fils est bien visible. Le nombre de 38 fils au centimètre implique que le diamètre moyen des fils de chaîne est d’environ 0,14 mm. Les fils de trame ont environ 0,26 mm de diamètre. Les fils de chaîne sont toujours plus fins que les fils de trame. Cette disposition antique, toujours en vigueur, est nécessitée par la résistance du tissu fini et non par le tissage lui-même. Les fils de trame sont beaucoup moins rectilignes que ceux de chaîne. Ils s’allongent donc plus facilement sous l’effet d’une traction. Ce problème est particulièrement gênant pour les voiles de navire. On compense ce phénomène en prenant des fils de trame plus gros. Il a fallu attendre la fin du XVIIIe siècle pour réussir à déterminer le rapport optimal des diamètres des fils par le calcul, rapport auparavant entièrement empirique.

 

Le poids moyen du tissu est de 20 à 23 mg/cm2. À titre de comparaison, une serviette de toilette actuelle en lin fait 19 mg/cm2 et un mouchoir 7 mg/cm2. Les tissus en laine étaient, en général, plus lourds, de 30 à 50 mg/cm2, avant la mise au point récente du drap en super 100 qui peut descendre en dessous de 25 mg/cm2.

 

Les plus anciens dessins de métiers verticaux figurent sur des papyrus et des bas-reliefs égyptiens. Un portique, composé de deux montants verticaux et d’une traverse, constitue le cadre du métier ; au-dessous de la traverse est fixée une barre horizontale, l’ensouple, à laquelle sont suspendus les fils de la chaîne, tendus à leur extrémité inférieure par des poids, d’où le nom latin de tela pendula. L’ensouple pouvait aussi servir à enrouler le tissu au fur et à mesure de sa confection et donc à augmenter la longueur du tissu. Des poids de tissage exhumés à Guézer montrent que ces métiers verticaux devaient être utilisés, à l’origine, pour confectionner les vêtements de fin lin des prêtres comme prescrit par l’Exode (28-5) : « Ils emploieront de l’or, des étoffes teintes en bleu, en pourpre, en cramoisi, et de lin fin ».

 

La Mishna liste trente-neuf travaux interdits le Chabbath dont : (Mishna Chabbath  7, 2 : 18) « Ossé chenei batei nirin », installer un métier à tisser.

 

Un type de métier à tisser vertical, courant dans l’Antiquité romaine, permettait de tisser des toiles de 4 coudées de large, destinées à la confection de tuniques très prisées. La tunica inconsutilis était réalisée, comme son nom l’indique, sans couture dans une seule pièce de 8 coudées de longueur. Le tissu terminé pouvait être coupé en deux dans le sens de la longueur pour faire deux linceuls de deux coudées de large.

 

On peut remarquer que la tunique de Jésus de Nazareth était une tunica inconsutilis de grande qualité, que les soldats romains ont tirée au sort. Saint Jean (19-23 et 24) donne le plus de précisions : « Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements, et ils en firent quatre parts, une part pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. Et ils dirent entre eux : ne la déchirons pas, mais tirons au sort à qui elle sera. Cela arriva afin que s’accomplît cette parole de l’Écriture : Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique. Voilà ce que firent les soldats ».

 

Pour une raison mystérieuse, on représente les métiers verticaux de l’époque romaine à l’image des métiers inclinés du Néolithique, en bois tordu mal équarri. Les Romains avaient des outils en fer gaulois. Ils construisaient des balistes parfaitement assemblées. Les métiers à tisser de l’époque ne devaient pas être plus frustres, surtout pour fabriquer des tissus de haute qualité. Les montants devaient être parfaitement lisses pour éviter d’endommager les fils. Les Egyptiens et les Grecs avaient déjà des métiers verticaux, comme celui de la légende d’Arachnée ou celui de Pénélope que l’on retrouve sur des poteries. Toutefois, les montants étaient souvent fichés en terre pour assurer une parfaite stabilité. Cette pratique existait encore à l’époque carolingienne.

 

Il existait également, depuis la plus haute Antiquité, des métiers à tisser horizontaux, placés à même le sol. La position horizontale permet une plus grande rapidité d’exécution. À l’époque, ce type de petits métiers, très courants, ne permettait pas d’obtenir des tissus d’aussi bonne qualité et aussi large que les métiers verticaux.

 

Avant de commencer le tissage, il fallait attacher les fils de lin sur l’ensouple, une poutre ronde fixée en haut des montants verticaux. Les fils verticaux parallèles constituent la chaîne. Les fils étaient tendus par des pesons. Les fils de chaîne étaient groupés par dizaines et attachés aux pesons qu’il fallait faire glisser le long des fils et refixer à chaque tour de l’ensouple jusqu’à l’obtention de la longueur de tissu désirée.

 

Le Linceul comporte environ 4000 fils de chaîne, nombre qu’il faut doubler puisque les métiers étaient conçus pour les tuniques. Ensuite, le tissage proprement dit consistait à passer horizontalement un fil, le fil de trame, entre les fils de chaîne.

 

Sur 8000 fils, il y avait inévitablement des erreurs de passage de fils, erreurs que l’on retrouve tout au long du tissu. Ce type de métier ne permettait pas d’obtenir un tramage régulier comme au Moyen-Age. Les toiles fabriquées après l’an mil, comme la tapisserie de Bayeux, en laine sur des pièces de lin, sont déjà de bien meilleure qualité que le Linceul. Cette tapisserie a été confectionnée entre 1066 et 1082. Ces pièces de lin contiennent beaucoup moins de fautes de tissage et d’ailleurs, le diamètre des fils est beaucoup moins irrégulier.

Le Linceul a été tissé en armure sergé 3 lie 1, c’est-à-dire que le fil de trame du tissu ne reprend qu’un fil de chaîne sur quatre. Mais en outre, il est à chevrons, motif obtenu en inversant le sens des fils de chaîne liés aux harnais à espacements réguliers. Les chevrons ne sont pas une nécessité du sergé, mais une disposition particulière adoptée pour les tissus de haute qualité. Ils augmenteraient la souplesse du tissu. C’est du moins, aujourd’hui, l’argument de vente des tissus sergé twill à chevrons. On peut penser qu’en introduisant une rupture de symétrie, les chevrons permettent de limiter la déformation transversale du tissu et la formation de poches aux endroits les plus sollicités comme les coudes et les genoux pour les tuniques.


Ce type de tissage était pratiqué dans tout l’empire romain. C’était, en particulier, le cas de la région de Tyr et Sidon, au Liban actuel, à l’époque de Jésus de Nazareth. Il s’agit d’une technique longue et très coûteuse. La confection du Linceul a dû demander plusieurs semaines.

 

L’armure sergé a été aussi utilisée pour des tissus découverts à Damas, Palmyre et Pompéi datant du début de l’ère chrétienne. Elle nécessitait un métier à tisser vertical à quatre harnais comme nous avons vu. Les Egyptiens tissaient le lin en armure drap et non en sergé.

 

Le métier de l’aquarelle, courant à l’époque gallo-romaine, a été dessiné avec ces quatre harnais. Les harnais permettent de changer la position des fils de chaîne les uns par rapport aux autres. Dans un métier vertical, le rappel des fils en arrière résulte de l’action des poids. Les harnais permettent de ramener une partie des fils vers l’avant afin de laisser un espace entre les fils pour passer le fil de trame. Dans un métier horizontal, les harnais sont des rectangles verticaux en bois, munis de fils à boucle tirant alternativement les fils de chaînes vers le haut puis vers le bas.

 

L’avantage du tissage en sergé est sa souplesse. Mais, il a un inconvénient par rapport au tissage dans les deux autres armures, le drap et le satin, comme nous le verrons.

 


Le fait qu’il y ait 1 fil dessus et 3 fils dessous, donne un aspect différent à chaque côté du tissu : l’un aura une prédominance de fils de chaîne, l’endroit, l’autre de fils de trame, l’envers. La différence d’aspect est renforcée, dans le cas du Linceul, par les chevrons. C’est donc l’endroit qui a reçu l’image. Les détails sont de meilleure qualité que si l’image s’était formée sur l’envers.

 

La finition du Linceul

 

En coupant ce tissu de grand prix en deux, dans le sens de la longueur, on en faisait deux linceuls. Le problème est que, d’un côté, le fil de chaîne en lisière est bloqué par le retour du fil de trame, mais du côté coupé, le tissu s’effiloche facilement. C’est le problème des sergés. Pour y remédier, une bande était cousue sur ce côté en reprenant les fils de trame.

 

Le même problème existe aux deux extrémités du tissu. Le Linceul doit nécessairement avoir une reprise remontant les fils de chaînes, à défaut d’un ourlet.

 

La couture de la bande latérale est très spécifique. Il est, en effet, peu rationnel de couper une toile de cette qualité. On peut penser que cette pratique n’était justifiée que pour confectionner des linceuls pour les plus riches habitants de Judée et de Galilée. Les Hébreux ont adopté certains rites funéraires des Egyptiens. Les Egyptiens plaçaient les corps momifiés dans des linges qu’ils enserraient ensuite dans des bandelettes. À l’époque, les Romains pratiquaient l’incinération.

 

La finition du tissu ainsi que le type de couture et de piquage ressemble à ce qui peut être observé sur des restes de textiles antiques, datés de 40 avant J.-C. à 73 après J.-C., découverts dans la forteresse de Massada en Judée, où les derniers combattants juifs résistèrent à l’occupant romain en 73 après J.-C.. Cette place forte, qui comportait aussi un palais d’Hérode le Grand, ne fut plus occupée par la suite.

 

Flavius Josèphe rapporte que la tunique du grand-prêtre, elle aussi d’un seul tenant, comportait également une couture aux échancrures du dos et de la poitrine pour ne pas laisser une coupure peu convenable. Ce type de finition était inconnu en Europe au Moyen-Age. On ne pratiquait que l’ourlet simple qui réduit la largeur du tissu.

 

Nous verrons que les images visibles sur le Linceul sont dans l’axe du linge complet, c’est-à-dire avec sa bande latérale. Ce ne serait pas le cas si cette bande avait été ajoutée postérieurement. Elle fait partie intégrante du Linceul tel qu’il a été livré. La qualité d’exécution de la couture est en rapport avec la grande qualité du tissu du Linceul. La bande latérale a, de plus, un poids spécifique plus élevé que le tissu lui-même.

 

L’examen aux rayons X des fils de part et d’autre de la couture aurait montré que la bande rapportée a été cousue avec les extrémités des fils de trame. On se demande bien pourquoi il a fallu des rayons X pour voir ce qui ne nécessite qu’un compte-fils ? Un grossissement de 10 est largement suffisant. De plus, dans le sens de la longueur, il y a, en gros, 11 500 fils coupés. Il aurait fallu, non seulement les faufiler, mais aussi les retourner pour bloquer la bande. Techniquement, c’est peu envisageable à cause de la faible longueur de fil disponible, sans insister sur les mois de travail nécessaires.

 

Bien que les informations ne soient pas très cohérentes, on peut penser qu’il s’agit de deux coutures parallèles des replis du tissu et de la bande, imbriqués l’un dans l’autre. C’est le mode le plus courant de raboutage, toujours utilisé. On ne voit pas bien ce qu’il y aurait d’exceptionnel ? Mais, ce raboutage qui permettait d’accroître un peu la largeur du tissu tout en évitant l’effilochage est peut-être particulier. Le point de couture utilisé est peut-être lui-même spécial ?

 

La bande elle-même a nécessairement le côté extérieur bloqué par son fil de trame. Reste à savoir s’il en est de même du côté du Linceul ? C'est-à-dire, a-t-elle été tissée seule ou provient-elle de la bordure d’un tissu ?

 

On peut remarquer que la tunique de Trèves présente également une bande à sa partie inférieure. Le tissu n’a pas été coupé comme pour un linceul, mais les extrémités du tissu présentent le même problème. Il faut impérativement un ourlet ou une bande de fixation des fils. Pour une tunique, il s’agit surtout de renforcer le bas contre l’usure.

 

Rappelons que les images visibles sur le Linceul sont dans l’axe du linge complet, c’est-à-dire avec sa bande latérale. Ce ne serait pas le cas si cette bande avait été ajoutée postérieurement.

 

Le blanchiment du tissu

Le tissu a été blanchi après tissage, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. Le blanchiment se faisait, jusqu’à une époque récente, par une exposition à l’air du tissu étendu sur le sol et arrosage périodique à l’eau. Cette technique peut prendre des semaines. Le blanchiment résulte de l’action de l’ozone de l’air et de l’eau, mais aussi de la lumière solaire. Le blanchiment par voie uniquement liquide date du XVIIIe siècle. On a d’abord utilisé l’acide lactique puis le chlore. Depuis quelques années, on utilise l’hypochlorite de calcium.

 

Pline ne donne aucune précision sur la méthode de blanchiment. Des auteurs rapportent que la partie des fils du Linceul recouverte par un autre fil aux croisements, où ils n’ont donc pas été exposés à la lumière, est restée un peu brune. Cette information est assez douteuse. D’une part, le Linceul tout entier a jauni avec le temps. D’autre part, un tel phénomène n’existe pas pour les tissus blanchis à l’air et à l’eau que l’on peut encore trouver sur le marché.

 

Cette méthode a une autre conséquence. Les pollens apportés par le vent s’incrustent entre les fils sous l’action de l’eau. De tels tissus peuvent contenir beaucoup plus de pollens que les tissus de fils blanchis par voie liquide, surtout s’ils ont été blanchis pendant la période de floraison. On peut préciser que ces arrosages successifs entraînent des dépôts d’évaporation. Les pollens et les fils sont donc recouverts de calcite, le principal dépôt dans les régions calcaires. Dans ce cas, les derniers pollens arrivés ont moins reçu que les premiers. Les pollens du Linceul sont effectivement couverts de quantités très variables de calcite. Seule l’analyse isotopique pourra déterminer l’origine géographique de l’eau utilisée. La composition isotopique de certains composants rares, comme le strontium, est en effet très caractéristique d’une région déterminée. On sait déjà qu’il y a du calcium et du strontium dans le Linceul.

 

L’absence de laine dans le tissu

 

On ne trouve pas de trace de laine, ce qui est pourtant courant dans les tissus de cette époque. Ce lin a donc été filé et tissé dans un atelier n’utilisant pas la laine. Une telle situation n’a existé que pour les tissus réalisés pour des Juifs. La loi hébraïque interdisait de mêler dans un même tissu la laine et le lin. Le Deutéronome (22-11) stipule : « Tu ne porteras point un vêtement tissé de diverses espèces de fils, de laine et de lin réunis ensemble », texte plus souple que le Lévitique, (19-19) : « Tu ne porteras pas un vêtement tissé de deux espèces de fils ».

 

C’est seulement le tissage qui était soumis à la règle de non-mélange des fils de laine et de lin. Les Juifs pouvaient porter des vêtements en laine sur des sous-vêtements en lin ou en coton.

 

Toutefois, un linceul était un vêtement pour les morts ; il n'était pas soumis à la loi relative au mélange des fils. Mais, le tissu dont a été tiré le Linceul aurait dû, normalement, servir à faire une tunique. Les tuniques étaient fabriquées en grande quantité. Il n’y avait certainement pas d’ateliers spécifiques pour les linceuls.

 

Les tissus fabriqués dans d’autres régions comportent toujours des traces de laine. Les matériels nécessaires, les métiers en particulier, étaient coûteux et étaient utilisés ailleurs indifféremment pour toutes les sortes de fils.

 

La présence de coton dans le tissu

 

La présence de coton a été mise en évidence à l’état de traces, essentiellement en surface. Ces traces de coton peuvent avoir été apportées lors des réparations. Toutefois, la présence de coton dans les tissus était courante à l’époque, car les opérations de tissage étaient réalisées dans les mêmes ateliers et avec les mêmes matériels pour tous les types de fils. Mais évidemment, il n’y a aucune raison pour que du coton se trouve mêlé aux fibres même de lin. Les fils de lin et de coton avaient très peu de chance d’être fabriqués au même endroit. Ce n’est que dans les parties réparées que l’on a pu constater un mélange de fils de lin et de coton, et non pas seulement de traces.

 

Il faut noter que la bande latérale ne comporterait aucune trace de coton. Elle ne proviendrait donc pas du même métier, ni même, sans doute, du même atelier.

 

Le coton est plus récent que le lin. Il est cultivé en Inde depuis plus de 3 000 ans et le Rig-Veda, écrit en 1 500 avant J.-C., le mentionne. Mille ans plus tard, le Grec Hérodote mentionne le coton indien : « Là-bas il y a des arbres qui poussent à l’état sauvage, dont le fruit est une laine bien plus belle et douce que celle des moutons. Les Indiens en font des vêtements ». Strabon découvre du coton, quelques années avant notre ère, à l’entrée du Golfe Persique. Pline l’Ancien reprend ces informations dans sa fameuse Histoire Naturelle (VI-XXI) et précise que le coton du Golfe Persique est de bien meilleure qualité que celui de l’Inde. On peut rappeler, au passage, que Pline est mort en 79 après J.-C., asphyxié avec tout l’équipage de son navire. Son insatiable curiosité l’avait poussé à armer un navire de la Flotte pour aller voir de plus près l’éruption du Vésuve. Ils avaient débarqué près de Pompéi et furent pris dans un nuage de gaz toxiques.

 

Le fait est que les juifs tissaient le coton à l’époque du Christ. L’examen des traces de coton du Linceul a permis de déterminer l’espèce de coton : Gossypium Herbaceum, espèce caractéristique des régions chaudes et ensoleillées. Cette espèce est caractérisée par sa torsion. Toutefois, il est possible que ce coton soit postérieur à la fabrication du Linceul. Il faudrait en trouver dans les pictographies pour s’assurer de son origine, s’il a été, lui aussi, teinté en ocre.

 

L’absence de soie dans le tissu

 

On n’a pas trouvé de traces de soie pour une raison très simple et générale. Des tissus de soie ont été découverts dans la Vallée des Rois avec une momie égyptienne datée de 1070 avant J.-C.. Pline l’Ancien, toujours dans son Histoire Naturelle, attribue la soie aux bombyx du mûrier : « Ces insectes forment, comme les araignées, des toiles, dont on fait, pour l'habillement et la toilette des femmes, une étoffe nommée bombycine. L'art de les dévider et d'en faire un tissu a été inventé dans l'île de Céos ». Ce serait la minuscule île de Kéa dans l’archipel des Cyclades. Cette localisation est tellement improbable que Pline mentionne avec une profonde ironie la gloire de cette île. Il ajoute que l’on trouverait des bombyx dans l’île grecque de Cos. Il y a de nombreux insectes appelés bombyx, mais seule la chenille du bombyx mori produit la soie. Il s’agit certainement d’une confusion.

 

Il est question de la soie dans la Bible (Ezéchiel 16, 10) et on peut penser que la cour d’Hérode en faisait usage. S’ils avaient su que la soie est produite par un invertébré, les Juifs l’auraient peut-être interdite. Peu après la conquête de l’Égypte, en 30 avant J.-C., se mit en place un commerce régulier entre les Romains et l’Extrême-Orient. Les tissus de soie leur étaient vendus par les Parthes. Le sénat romain tenta, en vain, de prohiber le port de la soie, autant pour des raisons économiques que morales.

 

La soie était importée de Chine exclusivement sous forme de tissus. Il n’y avait donc pas de métier à tisser la soie au Moyen-Orient ni en Europe à l’époque de Jésus de Nazareth. Les premiers vers à soie furent importés en Occident sous Justinien 1er en 552-553 après J.-C.. Malgré tout, le tissage de la soie est resté assez spécifique. Il est peu probable que l’on trouve des traces de soie sur des lins du Moyen Age.

 

La présence d’autres éléments dans le tissu

 

On a trouvé dans le Linceul des traces de pigments utilisés en peinture. Nous verrons que ces pigments ne peuvent, en aucune manière, être à l’origine des pictographies que nous examinerons dans la seconde partie, à l’exception des écritures découvertes récemment autour du visage. Ils pourraient provenir de l’atelier de fabrication qui devait aussi procéder à la teinture, ou se trouver à proximité d’un atelier de teinture possédant de tels pigments emportés par le vent ou par simple contact. Le Linceul a aussi été examiné par des peintres qui ont pu déposer des pigments involontairement en le manipulant.

 

On a également trouvé des traces de quelques aromates, sans rapport avec la quantité qui aurait dû être versée pour un embaumement.

 

La présence de pollens dans le tissu

 

Nous avons vu que le blanchiment du tissu après tissage apportait des pollens incorporés entre les fils. Par la suite, d’autres pollens ont pu se déposer, mais contrairement à une tunique, un Linceul n’a aucune raison d’être exposé à l’air avant d’être déplié pour recevoir un mort. Par la suite, il est resté plié pendant pratiquement tout son séjour au Moyen-Orient. La quasi-totalité des pollens proviennent de l’opération de blanchiment.

 

Sur les 58 espèces de pollens retrouvés sur le Linceul, 44 proviendraient du bassin méditerranéen voire de Palestine notamment, et 28 d’entre elles ont été identifiées comme provenant d’espèces florissant entre Jérusalem et Jéricho, toutefois il n’y a pas, semble-t-il, de pollens de chêne ni d’olivier. Les spécialistes des pollens pensent qu’il est très difficile de déterminer une espèce végétale à partir de son pollen. Souvent, l’étude ne permet que la détermination du genre, voire de la famille. Quoi qu’il en soit deux espèces ont pu être identifiées : Cistus Creticus, bien connue des Egyptiens qui utilisaient ses vertus stimulantes, et Gundelia Tournefortii, arbuste épineux que l’on trouve au Moyen-Orient.

 

L’examen des pollens prélevés montre que les grains sont couverts de calcite. Certaines graines, pourtant semblables aux autres, n’ont pas de calcite. La calcite peut difficilement provenir de l’aspersion, très brève et limitée, lors de l’incendie de la Sainte-Chapelle de Chambéry. Ce dépôt minéral provient, très probablement, du blanchiment.

 

Sur la tunique d’Argenteuil, une autre relique qui serait un vêtement porté par Jésus de Nazareth avant d’être mis en croix, on a retrouvé en surface, parmi dix-huit pollens, deux espèces particulières de tamarin et de pistachier qui ne se rencontreraient qu’en Palestine, espèces que l’on a aussi retrouvées sur le Linceul et sur le suaire d’Oviedo.

 

La présence de poussières minérales sur le tissu

 


On a retrouvé à l’emplacement du nez, des genoux et des pieds, des poussières d’aragonite, une forme du carbonate de calcium. L’aragonite provient du travertin. L’aragonite se recristallise en calcite avec le temps, mais la plupart des carrières de travertin, en particulier les célèbres et antiques carrières de Tivoli, en contiennent encore. Il y a du travertin à Jérusalem, en particulier près de la porte de Damas. Là encore, l’analyse isotopique pourrait apporter d’intéressantes informations sur le lieu d’origine de ces poussières. Des exégètes situent le Golgotha sur la route de Damas, alors très fréquentée, mais plutôt à la porte d’Hérode qui est à côté.

 

Le Carbone dans le Lin

 

Le lin se compose de 64 à 74% de cellulose, de 11 à 17% d’hémicellulose, de 1.8% de pectine, de 2 à 3% de lignine de 1.5% de cire et de 8 à 10% d’eau.

 

Les cellules fibreuses du lin sont entourées des différentes couches formant les parois. Les parois qui assurent l’essentiel des propriétés mécaniques des fibres sont composées de microfibrilles de cellulose unidirectionnelles, entourées de polysaccharides matriciels [Cx(H2O)y)]n, tels que les pectines ou les hémicelluloses. La formule de la cellulose pourrait s’écrire : (C6 H10 O5)n

 

cellulose

 

Les pectines, les hémicelluloses, la lignine et la cire, essentiellement de la paraffine, sont exclusivement composées de carbone, d’oxygène et d’hydrogène.

 

L’essentiel ici est de voir que la totalité du carbone du lin est intégrée à des structures macromoléculaires. Il n’existe aucun procédé chimique qui permettrait de remplacer les atomes de carbone par d’autres atomes, ni même un isotope du carbone par un autre, sans détruire la structure. Ils sont liés à la structure. Même la fabrication de la nitrocellulose ne comporte aucun remplacement du carbone, mais une addition d’azote dans les chaînes cellulosiques. Il y a, par contre, des procédés physiques qui permettent, non de remplacer, mais de transformer les atomes de carbone.

 

Les fibres de lin ne contiennent pratiquement pas d’azote lors de leur récolte. Ce n’est pas le cas des graines de lin. Ce sont les graines qui requièrent un léger apport azoté lors de la culture, mais non les fibres pour lesquelles l’azote peut, au contraire, provoquer une croissance désordonnée.

 

La présence de carbone et d’azote dans un tissu en lin, en dehors des chaînes moléculaires, ne peut donc résulter que de l’incorporation entre les fibres de lin de produits étrangers à ces fibres.

 

Ces produits peuvent avoir de multiples origines : des fibres incorporées lors du tissage sur un métier polyvalent, des dépôts provenant de l’eau de nettoyage et de blanchiment du tissu, des pollens apportés par le vent et un peu de gaz interstitiels : du dioxyde de carbone et de l’azote de l’air. Mais, l’apport principal vient des réparations.

 

Seules les réparations avec apport de fils peuvent représenter une part notable du poids de carbone d’un tissu. Les autres apports en carbone ne peuvent constituer qu’une fraction infime du poids du tissu. Le carbone (masse atomique 12) représente 40% de la masse du tissu de lin, l’oxygène (m. a. 16) 53% et l’hydrogène (m. a. 1) 7%. Les apports extérieurs ne peuvent, en aucune manière, dépasser une fraction de % du poids total du tissu. Quant à l’air, il ne saurait se fixer dans la structure du tissu. L’azote et le dioxyde de carbone de l’air, emprisonnés entre les fibres, sont en quantité infime.

 

Bien que le Linceul ne contienne pas de laine, on peut préciser que la laine se compose essentiellement de kératine et donc d’acides aminés. Très grossièrement, on peut dire que la structure de base des acides aminés comporte des atomes d’azote à la place des atomes de carbone de la cellulose du lin. La laine comporte d’autres composants carbonés, contenant donc du carbone 14, qui permettent de déterminer son âge. C’est ce qui a permis de dater la Tunique en laine d’Argenteuil.

 

150px-L-Citrullin2

 

Le carbone 14 dans l’atmosphère

 

Le carbone se présente sous forme de quatre isotopes : les carbones 11, 12, 13 et 14.

 

Le carbone 11 est instable. Il a une période de 20 minutes. Il se décompose donc rapidement et il n’existe pas à l’état naturel sur Terre.

 

Le carbone 12 est stable et constitue la quasi-totalité du carbone terrestre que ce soit dans le sol, dans l’eau ou dans l’air. Sa stabilité est telle que le graphite, du carbone quasi pur, est utilisé comme modérateur dans certains modèles de centrales nucléaires. On peut, en général, transformer la nature d’un atome par bombardement neutronique. Mais, il est impossible de transformer ainsi un atome de carbone 12 qui constitue la majeure partie du carbone terrestre et donc du Linceul. On ne peut transformer que le carbone 13 et l’azote 14 en carbone 14.

 

Le carbone 13 constitue 1.1% du carbone terrestre. Il est stable, mais peut se transmuter en carbone 14, comme l’azote ; sous l’effet d’un bombardement de neutrons.

 

 

Le carbone 14 est instable. Le carbone 14, ou radiocarbone, est un isotope radioactif du carbone. L’unique mode de désintégration du carbone 14 produit, en simplifiant un peu, un électron et se transmute en azote 14.

 

 

Il en résulte que les atomes de carbone 14 des chaînes moléculaires sont remplacés, peu à peu, par de l’azote. Les tissus de lin anciens contiennent donc, dans les chaînes moléculaires, une proportion d’azote égale à la proportion de carbone 14 qui s’est transmutée avec le temps. Cette proportion est extrêmement faible.

 

La période radioactive du carbone 14 est de 5734 ± 40 ans selon des calculs relevant de la physique des particules datant de 1961. Cependant, pour les datations on continue par convention d’employer la valeur évaluée en 1951, de 5568 ± 30 ans. Cette période correspond au temps mis par la moitié d’une quantité donnée de carbone 14 pour se transformer en azote 14. On parle de demi-vie.

 

Avec une période radioactive de 5734 ans, le carbone 14 aurait depuis longtemps disparu de l’atmosphère s’il n’était produit en permanence.

 

Dans la haute atmosphère, des réactions nucléaires initiées par le rayonnement cosmique, essentiellement des protons, pratiquement de l’hydrogène, produisent un flux de neutrons libres. Après avoir été ralentis par collision avec les molécules de l’air, les neutrons, dans une certaine gamme d’énergie cinétique, réagissent avec l’azote pour former du carbone 14 :

 

 

L’azote constitue 78,11 % de l’atmosphère de la Terre. La probabilité de cette transformation est donc assez élevée. Elle se produit entre 15 000 mètres et 18 000 mètres, à des latitudes géomagnétiques élevées.

 

Le flux de rayons cosmiques est relativement constant sur une longue période de temps. Le taux de production du carbone 14 dans la haute atmosphère est donc globalement constant. Or, il se trouve que cette production compense assez bien la désintégration du carbone 14 par radioactivité naturelle. Finalement, la proportion de carbone 14 par rapport au carbone 12 est stable. Sa valeur est de 1,2x10-10 %.

 

Cette proportion est assez uniforme dans l’atmosphère et la biosphère en raison des échanges permanents entre les organismes vivants et leur milieu. Les atomes de carbone 14 réagissent rapidement avec l’oxygène pour former du dioxyde de carbone. Ce gaz circule dans toute l’atmosphère et les océans. Le dioxyde de carbone réagit également avec la biosphère. Les plantes assimilent du carbone 14 de l’atmosphère par photosynthèse. Il se répand ainsi dans tout le cycle vivant.

 

Cependant, les variations du champ magnétique terrestre font varier le taux de production du carbone 14 au cours du temps. Les changements climatiques ainsi que le rejet massif de carbone fossile dans l’atmosphère par l’industrie et les transports depuis le XIXe siècle, ont également modifié la teneur de carbone 14. De plus, durant les années 1950 et 1960, les essais nucléaires ont presque doublé la quantité de carbone 14 dans l’atmosphère.

 

Des chercheurs Japonais ont découvert en 2012, dans les cernes de deux arbres, correspondant aux années 774 et 775, une forte et rapide hausse du taux de carbone 14, d’environ 1,2 %. Une telle augmentation est 20 fois supérieure aux variations attribuées aux changements de l’activité du Soleil. On l’attribue à l’explosion d’une supernova ou une tempête de protons solaires. Les variations de concentration de carbone observées viennent modifier l’âge mesuré des cernes des arbres concernés, mais seulement celles-là. Cette hausse contribue à attribuer un âge plus récent aux cernes concernés de 150 ans environ par rapport aux cernes voisins. Ce type d’excursion de radiation a pu se produire plusieurs fois dans le passé. Mais, il ne s’agit pas d’une correction générale applicable à toutes les mesures. Elle concerne seulement les fibres végétales ou animales vivant au moment de l’excursion.

 

Ces variations ne peuvent en aucun cas conduire à attribuer un âge erroné à des fibres de lin si ces fibres annuelles n’ont pas été exposées, lors de leur croissance, à de telles variations. Une fois récoltées, les variations de la proportion de carbone 14 dans l’atmosphère n’a plus aucune influence.


La datation au carbone 14

 

Un organisme vivant assimile le carbone avec une proportion de carbone 14 globalement invariable. À la mort d’un organisme, tout échange avec le milieu extérieur cesse, mais le carbone 14 reste piégé et sa quantité se met à décroître exponentiellement par désintégration radioactive. On peut ainsi déterminer depuis combien de temps l’organisme est mort.

 

Le carbone 14 est couramment utilisé pour la datation d’objets archéologiques jusqu’à 50 000 ans. Les corrections ne sont sensibles que pour les périodes largement antérieures au premier siècle de notre ère : 1000 ans avant J.-C. devient 1200, 2000 devient 2500, 3000 devient 3650 et 4000 devient 4800. Ces corrections sont prises en compte systématiquement depuis les années 1970 dans toutes les estimations.

Une courbe de calibration a été établie pour permettre la correction nécessaire.

 

Une autre correction résulte du fractionnement isotopique lors de la photosynthèse de la plante. Les plantes désavantagent les isotopes les plus lourds du carbone en absorbant proportionnellement moins de carbone 13 et de carbone 14. En outre, le contenu en carbone 13 et 14 des végétaux dépend du cycle de la photosynthèse de la plante. La quasi-totalité des plantes continentales des pays tempérés emploient le cycle C3, et privilégient le carbone 13. Il n’en va pas de même dans les pays tropicaux et désertiques où les plantes privilégient le carbone 14. Ces phénomènes, qui correspondent finalement à une très faible réduction du taux initial de carbone 14, vont dans le sens d’une attribution de dates très légèrement plus anciennes que la réalité.

 

La mesure elle-même est très fiable et ne peut être mise en cause. Mais, la correspondance avec une époque précise peut être faussée par la présence, dans les échantillons, de corps d’époques différentes. C’est pourquoi la datation est plus exacte pour les végétaux compacts comme le bois. Les tissus et les papiers peuvent avoir été pollués par des fibres et des particules solides étrangères qui peuvent perturber, non pas la proportion mesurée de carbone 14, mais la correspondance avec la date réelle de l’élaboration des fibres végétales.

 

La correspondance avec la date réelle peut être faussée par bombardement par des neutrons. Les neutrons peuvent transformer l’azote 14 déjà produit par la désintégration radioactive du carbone 14, mais surtout le carbone 13, en carbone 14. La proportion de carbone 13 devrait donc être très faiblement anormale après le bombardement. Elle est aussi mesurable au spectromètre de masse. En effet, la mesure au spectromètre de masse ne résulte pas de la radioactivité, mais de la masse des atomes, comme son nom l’indique. Les variations dues à la photosynthèse pourraient suffire à masquer cet écart.

 

Des tissus de lin et de coton anciens, irradiés dans des réacteurs nucléaires, ont donné des taux de carbone 14 plus élevés que leur âge ne pouvait l’indiquer. La présence de carbone 13 permet d’obtenir des dates dans le futur pour un tissu, même récent, ne contenant pas encore d’azote 14. C’est encore plus facile avec la laine qui contient beaucoup d’azote 14 dès l’origine.

 

L’inconvénient de la méthode de datation au carbone 14 est d’entraîner la destruction des échantillons. De très grands progrès ont été réalisés. La nouvelle méthode dite SMA, pour spectrométrie de masse avec accélérateur, utilisée pour le Linceul en 1988, est elle-même en pleine évolution. Elle permet aujourd’hui d’analyser des échantillons contenant moins d’un milligramme de carbone au lieu de plusieurs grammes et en moins d’une heure au lieu de plusieurs jours à plusieurs semaines. Il suffit donc de quelques milligrammes de tissu au lieu des 50 mg il y a 20 ans et, naturellement, beaucoup moins qu’auparavant. La simple spectrométrie de masse nécessitait plusieurs grammes. Les premières mesures réalisées dans les années 1940 au compteur Geiger nécessitaient des dizaines de grammes.

 

On peut noter qu’une nouvelle méthode de datation au carbone 14 par émission de dioxyde de carbone par le tissu, et donc sans destruction de l’échantillon, a été mise au point en 2010. Sans destruction ne signifie, cependant, pas sans altérations. L’émission de dioxyde de carbone doit altérer partiellement la structure des fibres elles-mêmes.

 

Les anomalies de datation au carbone 14

 

La méthode au carbone 14 a connu quelques défaillances : des escargots vivants datés de 24 000 ans avant J.-C., un cor viking, fabriqué en 500 environ, daté par le carbone 14 de 2006 après J.-C., un écart de 1 000 ans entre une momie égyptienne et ses bandelettes.

 

Certaines anomalies ont pu être expliquées. Ainsi, un sarcophage égyptien qui avait séjourné dans la cour d’un laboratoire de Chicago, a été daté du XXe siècle. Cette erreur de datation de plusieurs millénaires avait été provoquée par un nuage de résidus radioactifs qui avait survolé Chicago à la suite d’une expérience atomique dans le désert du Nevada.

 

La datation au carbone 14 de l’homme de Lindow a permis de situer la date de sa mort entre -2 et 119 de notre ère. Il n’y a aucun problème à ce sujet. Les mesures de Jarno sur les sites de la civilisation mégalithique de Bretagne ont donné 3000 avant J.-C., avec des vestiges datés au carbone 14. Ces dates ne sont pas contestées.

 

Les problèmes de cette méthode concernent les compositions isotopiques anormales résultant d’effets nucléaires inconnus :

 

- os d’un squelette de momie égyptienne : 2 000 et 4 000 ans,

- carotte du détroit de Béring : 6 mesures de 4 000 à 16 000 ans,

- carcasse de bœuf musqué : 17 000 et 24 000 ans,

- peintures pariétales préhistoriques : 14 000 et 28 000 ans, 15 000 et 30 000 ans,

- des peintures spatialement proches dans la grotte et identiques en termes de motif, de style et d’exécution par l’artiste, présentent parfois des écarts dépassant 10 000 ans.

- les peintures et les autres objets datables (mobilier, restes d’animaux, charbons de bois, …) de la grotte présentent parfois des écarts dépassant 10 000 ans.

- des peintures identiques en termes de motif, de style et d’exécution par l’artiste, présentent parfois des écarts dépassant 10 000 ans d’une grotte à l’autre.

 

Or, la précision de la mesure se situe à plusieurs ordres de grandeur en dessous de telles erreurs. L’anomalie est donc certaine. Les 3 hypothèses retenues pour expliquer les écarts des peintures pariétales sont :

 

- la pollution par du carbone plus récent,

- l’utilisation par l’artiste de charbons de bois plus ou moins vieux,

- la retouche ultérieure de l’œuvre par un autre artiste.

 

Toutefois, ces exemples sont nettement plus anciens que le Linceul.

 

La datation du Linceul au carbone 14

 

En 1988, le Vatican autorisa le prélèvement d’un échantillon du Linceul en vue de sa datation au carbone 14.

 

Cet échantillon fut coupé en quatre morceaux donnés à 3 laboratoires, au lieu des 7 prévus initialement, le Radiocarbon Accelerator Unit de l’Université d’Oxford, l’Université d’Arizona et l’Institut Fédéral de Technologie de Zurich. Les autres laboratoires prévus utilisaient une méthode de comptage ancienne nécessitant une importante quantité de tissu comme nous avons vu.

 

Les prélèvements furent réalisés près de la bande latérale dont nous avons parlé, à l’extrémité du Linceul portant l’image vue de face. En haut à gauche sur la photographie.

 

Cette partie de la bande latérale était, d’ailleurs, manquante comme celle, également très visible, située à l’autre extrémité. Elle a été complétée probablement en même temps que les réparations des brûlures de l’incendie de 1532.

 

Les laboratoires reçurent 3 échantillons de contrôle d’origines différentes :

 

- un tissu de lin provenant de Nubie et daté par des méthodes historiques du XIe -XIIe siècle après J.-C. ;

- un tissu de lin associé à une momie égyptienne estimée du premier siècle après J.-C.;

- des fils provenant de la cape de Saint Louis d’Anjou, datée historiquement de 1290-1310 après J.-C.

 

Les trois laboratoires subdivisèrent les échantillons et les soumirent à plusieurs procédures différentes de nettoyage mécanique et chimique.

 

Tous les laboratoires ont examiné les échantillons de textile au microscope pour identifier et enlever les matériaux étrangers. Le groupe d’Oxford nettoya les échantillons à l’aide d’une pipette à vide, puis dans un éther de pétrole pour enlever les graisses et la cire de bougie par exemple. Ces méthodes de nettoyage utilisèrent aussi successivement des solutions acides et alcalines. Zurich utilisa un bain d’ultrasons pour ce prétraitement. Après ces procédures initiales de nettoyage, chaque laboratoire coupa les échantillons en morceaux.

 

Chaque morceau d’échantillon a été converti en graphite sur lequel furent effectuées les mesures. Chacun des laboratoires a mis en œuvre de 3 à 5 mesures indépendantes pour chaque morceau d’échantillon sur une période d’environ un mois. Les résultats ont fait l’objet d’une analyse statistique par l’université d’Oxford qui a publié le tableau qui suit. Les chiffres sont des nombres d’années avant 1950, année conventionnelle pour ce type de datation.

 

Les résultats donnent une date médiévale située entre 1260 et 1390. Il est impossible que les marges d’erreur rapportées expliquent la dispersion globale.

 

Le niveau de significativité est anormalement faible. La dispersion des résultats ne vient pas des installations de mesures. Les autres résultats sont cohérents. La courbe de corrélation avec l’âge des échantillons est elle-même vérifiée sur un tel nombre d’exemples qu’elle ne peut être mise en cause.

 

Il y donc un problème avec les échantillons. Il est inconcevable, d’un point de vue scientifique, d’avoir présenté ces résultats comme une preuve de création du tissu au Moyen Age. Non seulement la dispersion anormale des dates aurait dû inciter à la prudence la plus élémentaire, même si, finalement, comme nous le verrons, la datation au carbone 14 obtenue ne doit pas être éloignée de la date réellement mesurable, mais on ne peut jamais isoler un critère parmi d’autres. On doit, à tout le moins, reconnaître le problème que pose le Linceul. Aucune conviction, de quelque domaine qu’elle soit, ne devrait permettre de se départir d’un minimum d’objectivité. Pourtant, les passions humaines l’emportent le plus souvent. La faculté de raisonner est comme embrumée par les idées toutes faites, par l’opinion dominante, mais surtout, de nos jours, par une volonté morbide de choquer pour se mettre en avant.

 

ECHANTILLONS

1

2

3

4

 

LINCEUL

ECHANTILLONS DE CONTRÔLE

Arizona

646±31

927±32

1 995±46

722±43

 

Oxford

750±30

940±30

1 980±35

755±30

 

Zurich

676±24

941±23

1 940±30

685±34

 

Moyenne non pondérée

691±31

936±5

1 972±16

721±20

Moyenne pondérée

689±16

937±16

1964±20

724±20

Valeur du Khi2

(2 degrés de liberté)

6.4

0.1

1.3

2.4

Niveau de significativité

5%

90%

50%

30%

 


 


echantillons

 

Cependant, il n’y a pas besoin d’être expert en quoi que ce soit pour remarquer des différences notables de tissage entre les parties les plus proches de la bande latérale et les plus éloignées. Pour ces dernières, l’armure 3 lie 1 du sergé est très nettement visible. Dans ces parties, on remarque parfaitement le décalage des chaînes liées qui contribue à donner au tissu du Linceul son aspect très particulier, dit en chevrons. Il n’en va nullement de même pour les parties supérieures.

 

Les photographies des morceaux découpés dans l’échantillon de Zurich montrent très clairement qu’une partie du prélèvement est en armure de drap. Bien plus, on voit assez nettement des différences dans le diamètre des fils. Les apports seraient de 60% de l’ensemble en tenant compte de l’étendue des différentes armures de tissu et de la dimension des fils.

 

 

Un des morceaux des échantillons du laboratoire d’Arizona, qui a été conservé, a été très récemment photographié au microscope. Il montre très clairement l’armure 3 lie 1 du sergé du Linceul. Mais, les autres morceaux, qui devaient être conservés également, semblent avoir disparu sans grand espoir de les retrouver.

 

Une partie du Linceul a été adroitement réparée en continuité avec le tissu original, mais très certainement en utilisant, au moins en partie, les fils qui subsistaient. Aussi l’apport de 60% pourrait être un peu surestimé. On suppose que ces réparations datent du XVIe siècle. Il existait à l’époque deux procédés de réparation des tapisseries. Le French Weave était utilisé pour des réparations de petite taille. Des fils de mêmes couleurs étaient utilisés pour repriser les manques. L’Inweaving était utilisé pour des réparations de plus grande taille. Elle consistait à prendre un morceau de tapisserie réalisé à cet effet et à le fixer dans la tapisserie à réparer en mêlant étroitement les fibres effilochées sur le pourtour de ce morceau. Les réparations de qualité sont presque invisibles à l’œil nu.

 

En outre, la comparaison de la position des prélèvements et des dates obtenues montre qu’elles sont de plus en plus tardives en s’éloignant de la bordure du Linceul. Ce qui semble, d’ailleurs, correspondre à la proportion de tissu en sergé 3 lie 1 par rapport à la totalité des coupons. Il y a une indéniable corrélation entre la proportion réparée et la date obtenue. Enfin, le poids spécifique moyen des échantillons est plus élevé que le poids spécifique moyen du Linceul.

 

Les causes d’une datation erronée

 

Les causes de datation erronée ne peuvent provenir que de la nature des échantillons eux-mêmes. Les mesures réalisées au carbone 14 ne sont pas contestables. De même, la correspondance de la proportion de carbone 14 dans les échantillons avec les dates est elle-même indiscutable.

 

La décroissance de la quantité de carbone 14 est exponentielle. Donc, si au bout de 5734 ans, il ne reste que 50% du carbone 14 d’origine, après 2000 ans, il en reste 87.5% et 96% 450 ans après, pour un matériau datant donc de 1550. La quantité de carbone 14 est elle-même proportionnelle au poids des échantillons.

 

Pour obtenir une date du début du 1er siècle des parties en lin d’origine, à partir de la date moyenne de 1300 obtenue au carbone 14, il faudrait que les apports dans les années 1550 représentent 87% du poids total des échantillons. Cette valeur correspond à plus de 8 fois le poids du lin d’origine avant réparation.

 

L’apparence des tissus des échantillons laisserait penser au maximum à une proportion de 50% de fils des années 1550. La date des parties d’origine ne serait repoussée que vers l’an mil compte tenu de la loi exponentielle de décroissance. Si les apports dataient uniquement de la seconde réparation de 1694, on ne pourrait remonter que vers le IXe siècle. Malgré les problèmes qui l’entourent, on peut donc penser que la datation au carbone 14 du seul tissu sergé d’origine, incontestablement contenu, au moins en partie, dans les échantillons, ne pourra pas remonter beaucoup en deçà du début du second millénaire, avant l’an mil.

 

Les éléments qui permettent d’attribuer une date beaucoup plus ancienne au Linceul ont donc amené à formuler des hypothèses pour expliquer une telle datation.

 

La plus connue est l’irradiation du tissu par un flux de protons et de neutrons.

 

Le fait que les parties éloignées du corps, ce qui est le cas des échantillons, aient pu être irradiées sans avoir été, elles aussi, brunies, pose un problème. Le brunissement ne concerne que les parties superficielles des fibres de lin, proches du corps. Pour modifier le taux de carbone 14 de manière sensible, c’est toute la masse des fils de lin qui aurait dû être irradiée. Le carbone 13 nécessaire à cette modification est, en effet, réparti à l’intérieur même de toutes les fibres des fils.

 

Il faudrait imaginer que les protons auraient produit le brunissement. Les neutrons auraient transformé le carbone 13 des fibres de lin en carbone 14. Puisque le tissu était neuf ou très récent, pratiquement aucun atome d’azote n’a eu le temps de se produire par décomposition du carbone 14. Le changement de date ne peut provenir que du carbone 13. Mais, ce qui est difficile à comprendre dans cette thèse, c’est la différence fondamentale entre les deux rayonnements. Les protons auraient été essentiellement émis dans des directions bien définies, alors que les neutrons auraient diffusé partout pour atteindre même les parties du tissu les plus éloignées du corps.

 

La formation de l’image brune par irradiation protonique se heurte à une autre difficulté. L’examen microphotographique des fibrilles de lins du Linceul ne met en évidence aucune différence entre les fibrilles brunies et les autres. La traversée des fibrilles par des particules génère des défauts. Il y a en permanence de telles particules émises, en particulier par le radon abondant dans les régions de roches éruptives. Les fibrilles de lin du Linceul présentent de nombreux défauts de cette nature. Ils sont beaucoup plus nombreux que dans les fils de la doublure ce qui, au demeurant, est un critère d’ancienneté, malheureusement difficile à dater. Mais le nombre de défauts n’est pas plus élevé dans les fibrilles brunies que dans les autres. L’hypothèse du brunissement par rayonnement protonique est donc exclue. Il y a cependant une raison encore plus grave qui est aussi applicable à une autre théorie de formation de l’image brune.

 

Il faudrait donc ignorer les protons et les remplacer par un éclair de lumière intense. En effet, un brunissement a pu être obtenu avec des lasers. Les piécettes de monnaie déposées sur les yeux de Jésus de Nazareth ont porté une trace sur le Linceul. Comment est-ce possible ? Si le rayonnement qui a formé l’image brune provenait du corps, comme on le suppose, comment a-t-il pu traverser ces piécettes, alors qu’il n’a pas traversé les taches de sang ? Les piécettes ont-elles aussi émis un rayonnement ? Comment ce rayonnement a-t-il pu former les contours des piécettes, la houlette et des lettres sur le Linceul ? Il n’y a aucune réponse à ces questions.

 

Il convient donc, très probablement, de séparer le changement de date par irradiation et la formation de l’image sur le Linceul. Une irradiation neutronique a pu produire le rajeunissement. Mais, la formation de l’image reste inexpliquée.

 

Le nettoyage très poussé effectué avant datation limite beaucoup la portée des autres hypothèses basées sur d’autres types d’apports. Le carbonate de calcium qui aurait pu se déposer sur les fils lors de l’incendie de Chambéry a été éliminé par les traitements acides et lavages à l’eau avant datation. D’ailleurs, le Linceul n’a été que très légèrement humidifié près des zones brûlées, un peu d’eau s’étant infiltrée dans le trou de la châsse provoqué par la fusion très partielle de l’argent, à un seul endroit. Il n’y a que des taches et non des traces d’une immersion complète.

 

Quoi qu’il en soit, le carbonate de calcium de l’eau est principalement d’origine minérale et ne contient donc pas de carbone 14, mais uniquement du carbone 12. Le calcaire s’est formé il y a des centaines de millions d’années et ne comporte plus une trace de carbone 14. La présence de carbonate de calcium devrait ainsi vieillir le tissu, en quelque sorte. Il y aurait moins de carbone 14 par unité de poids de carbone total.

 

Quant aux manipulations lors des expositions, on peut imaginer que les cardinaux avaient les mains très propres pour manipuler ce linge !

 

Une autre hypothèse plus scientifique a été proposée. Un excès de monoxyde de carbone lors de l’incendie de Chambéry en 1532 aurait provoqué une carboxylation de la cellulose, c’est-à-dire la fixation de cet oxyde dans les chaînes moléculaires du tissu. Il en résulterait un rajeunissement puisque le carbone ainsi ajouté contient plus de carbone 14 que le Linceul n’en contenait à ce moment-là. Le problème que pose cette hypothèse est l’origine de ce monoxyde de carbone puisque le Linceul était enfermé dans une chasse en argent, ouverte seulement en un point par la fusion de l’argent. Le monoxyde de carbone ne pourrait donc provenir que de la combustion du tissu du Linceul lors de la chute des gouttes d’argent fondu. Or, les surfaces concernées sont de quelques pour cent. Il s’agit là d’une masse très faible par rapport à la masse totale du Linceul. On se heurte encore au fameux 87% de cette masse en apport nécessaire pour rajeunir le tissu quand bien même la totalité de ce monoxyde de carbone aurait été fixé par le tissu, ce qui est déjà inconcevable.

 

Le test de la vanilline

 

La vanilline est une des molécules présente dans la lignine que l´on peut observer sous forme de dépôts sombres au niveau des nœuds de croissance des fibres. Elle disparaît avec le temps et sous l’effet de la température. Pour détecter la présence de cette molécule, on réalise un test binaire à l´aide d´un indicateur coloré. Ce test est négatif pour les fibres prélevées sur l´ensemble de la surface du Linceul en 1978. Mais, il est positif pour les fibres issues de l´échantillon découpé par Raes en 1973 et à côté duquel ont été découpés les échantillons de 1988. Ce test est aussi positif pour la toile de doublure du Linceul qui a remplacé en 1868 celle des Clarisses de Chambéry.

 

Ce test ne permet pas la datation du Linceul qui a été soumis à des températures très élevées lors de l’incendie de 1532. Il pourrait seulement confirmer que les échantillons utilisés pour la datation au carbone 14 contiennent des fibres récentes.

 


 

 


 

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

 

La pictographie du Linceul

 

 

 

Le Linceul comporte de nombreuses zones colorées, tâches, inscriptions et brûlures regroupées sous le nom de pictographie qui peut se définir comme une forme d’imagerie permettant de garder en mémoire certains faits. La pictographie se distingue de l’iconographie qui concerne les représentations postérieures aux faits.

 

Contrairement à l’exposé du tissu, qui a commencé par le fil de lin, ce sont d’abord les caractères généraux qui vont être présentés avant une revue de tous les détails qui apparaissent sur le Linceul.

 

Les traces de brûlure de 1532

 

Les traces les plus visibles sont des marques de brûlures. Elles résultent de l’incendie de la Sainte-Chapelle du château des ducs de Savoie à Chambéry dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532.

 

Le Linceul était plié en 16, mais pour tenir dans la châsse, un côté a été replié d’une trentaine de centimètres en sorte que, sur une partie de la longueur, il y avait 32 épaisseurs.

Zone de Texte:   
Les plis dans la châsse de Turin

Lors de cet incendie, il fut traversé en un endroit par des gouttes de métal fondu de la châsse en argent dans laquelle il se trouvait. Les gouttes traversèrent les parties repliées du Linceul et les 16 épaisseurs. Ce repli est la cause des brûlures dans la partie médiane et aux extrémités du Linceul. Ces dernières n’ont évidemment pas la même symétrie que les autres, le repli n’étant pas symétrique. L’épaisseur du tissu fait, d’ailleurs, que la partie médiane était en retrait par rapport aux extrémités et les brûlures sont très légères.

 

Il y a donc 4 petits trous dans la partie médiane, 8 trous aux extrémités et 16 trous plus grands dans le reste du tissu. En 1534, les Clarisses cousirent des pièces triangulaires pour combler tous ces trous. Ces pièces apparaissaient en blanc sur les tirages photographiques comme sur le Linceul, mais en noir sur les négatifs, évidemment. Elles ont été retirées en 2002.

 

Les trous en L seront examinés plus loin. Ils présentent une symétrie résultant d’un pliage en quatre.


 

Les taches d’humidité

 

Les principales taches d’eau résultent de l’incendie de 1532. Ces taches correspondent au pliage du Linceul à cette époque et donc aux symétries des brûlures avec, en plus, les taches qui résultent du repli dont nous avons parlé. Il n’est pas possible de distinguer d’éventuelles taches d’eau antérieures. Là encore, on peut penser que l’analyse isotopique pourrait apporter des indications utiles.

 

Les éléments essentiels

 

Un avocat italien turinois, Secondo Pia, réussit le 28 mai 1898 la première photographie du Linceul.

 

Après plusieurs tentatives, un temps de pose de quatorze minutes lui permit d’obtenir sur la plaque de verre le négatif de la prise de vue, mais ce négatif photographique représentait une vue en positif d’un homme allongé vu de face et de dos. C’est donc que le Linceul lui-même était un négatif.

 

Un tirage contrasté sur papier inversé permit de reproduire ce négatif. Il faut remarquer que les taches de sang apparaissent blanches sur le négatif photographique. Elles n’ont donc pas été formées selon le même processus. Il s’agit de sang comme nous allons le voir.

 

Le Linceul comporte les images vues de face et de dos d’un homme nu, avec ses mains croisées. Le corps avait été déposé dans l’axe longitudinal du linge, avec le sommet de la tête juste sous l’axe horizontal, en sorte qu’en enveloppant la tête, le linge recouvrit le visage nettement en dessous de l’axe horizontal.

 

Le fait que le visage soit nettement sous l’axe horizontal a pour conséquence qu’en pliant le Linceul en 8 dans le sens de la largeur, le visage se trouve entièrement contenu entre deux plis et il est évidemment possible de plier le tissu en sorte que le visage apparaisse au-dessus.

 

Les parties latérales du corps n’apparaissent pas. Il ne leur correspond pas non plus, d’ailleurs, de traces de sang. Le Linceul n’avait donc pas été fixé autour du corps par des bandelettes comme il aurait dû l’être, ni même par des fibules.

 

Ces deux images ont deux caractéristiques essentielles. D’une part, elles ne sont portées que par les fibrilles superficielles des fils de lin sur une profondeur de 20 à 40 microns. Cette coloration résulte d’une déshydratation oxydante de la structure des fibrilles du lin. D’autre part, la coloration dépend de la distance de la toile au corps lors de la sépulture. C’est la présence plus ou moins importante de fibrilles altérées qui donne l’aspect plus ou moins foncé de l’image du corps. Cette coloration variable permet d’en faire une représentation en 3 dimensions.

 

Aucune des images obtenues par les différents artefacts envisagés dont nous reparlerons, ne permet d’obtenir une telle image en relief. Même une photographie ne permet, en aucune manière, de restituer les reliefs. Il s’agit là de l’aspect le plus troublant de la pictographie du Linceul.

 

Par leur nature même, ces colorations ne peuvent pas apparaître sur l’envers du tissu. Il a pu être photographié récemment lors du remplacement de la toile de protection fixée au dos du Linceul en 1868 par la princesse Clotilde de Savoie. On voit les taches sombres correspondant aux coulées sanguines sur l’endroit du tissu. Le renforcement des tons montre qu’il n’y a pas de correspondance avec les zones claires et foncées de l’endroit. En regardant attentivement, on peut apercevoir deux traits correspondant aux traits sombres de l’endroit.

 

Ce corps n’est pas celui d’un homme riche comme la qualité et donc le prix très élevé du Linceul permettraient de le penser. Les traces de sang ne résultent pas d’un accident. Bien plus, nous verrons que des phases de l’inhumation selon les rites hébraïques de l’époque de Jésus de Nazareth n’ont pas été respectées.

 

La peine de mort en droit romain

 

Cet homme a été condamné à mort par crucifiement selon les règles applicables en droit romain. Mais, il a d’abord été flagellé. Il s’agissait là d’une double peine. Elle ne pouvait résulter que de deux crimes qui auraient dû être jugés séparément. Lors du procès de Verrès, Cicéron énuméra les principales peines connues des Romains « Enchaîner un citoyen romain est un forfait ; le flageller est un crime ; le mettre à mort est presque un parricide ; que dirais-je de la mise en croix ? Il est impossible de désigner par un terme qui en soit digne, une telle abomination ». Tacite mentionne (Histoire Romaine XXXIV, 27) la mise à mort par flagellation : « on les battit de verges et on les fit périr sous les coups », mais nullement une double peine.

 

La règle « non bis in idem » ou « ne bis in idem » est un principe classique de la procédure pénale du droit romain : nul ne peut être poursuivi ou puni pénalement à raison des mêmes faits.

 

À Rome, durant la période classique, le crime de perduellio, la haute trahison, désigne les actes commis contre le peuple romain ou contre sa sécurité. Par la suite, les juristes réprimèrent également les crimes contre les magistrats et contre l’empereur et sa famille les crimen maiestatis, comme les dégradations volontaires aux statues du prince.

 

Le « crimen maiestatis » était normalement puni de mort par décapitation pour les citoyens romains comme saint Paul, mais les autres, les esclaves en particulier, étaient, en général, crucifiés.

 

Attenter à la maiestas de l’empereur n’était pas seulement commettre un crime d’État au sens laïque du terme. C’est en même temps s’en prendre à un protégé des dieux, porteur de l’attribut divin qu’est la maiestas. Aussi, la responsabilité du crimen maiestatis dépasse-t-elle la responsabilité de droit commun. L’instance pouvait débuter post mortem. La damnatio memoriae permettait la confiscation, dite publicatio, des biens au bénéfice du fisc. L’instance introduite après la mort entraînait la nullité des aliénations effectuées du vivant du condamné.

 

Le crucifiement était une pratique très ancienne, bien antérieure aux Romains qui l’ont empruntée, semble-t-il, aux Phéniciens. Il était réalisé en plusieurs étapes. Le condamné était cloué et, très probablement, attaché provisoirement avec une corde, sur le patibulum encore au sol. Il s’agit de la barre transversale de suspension de la croix et non d’une croix entière qu’un homme, même en parfaite condition physique, aurait été incapable de traîner. Le poteau, le stipes crucis, demeurait planté sur les lieux d’exécution. La fixation d’un poteau vertical dans un sol rocailleux est particulièrement longue. Il est impensable qu’elle ait été effectuée à chaque crucifiement. De la même manière, le sinistre gibet de Montfaucon, près de Paris, restait toujours prêt à accueillir les condamnés. Le condamné pouvait être astreint à porter le patibulum vers le lieu du supplice.

 

Il est de plus très douteux que les Romains aient eu un engin de levage pour placer le patibulum sur le poteau vertical. L’opération était très certainement effectuée à bout de bras, c’est-à-dire que le poteau devait avoir moins de deux mètres de haut compte tenu de la largeur du patibulum. Les pieds du condamné étaient alors cloués au poteau. Les pieds ne devaient pas être à plus de vingt centimètres du sol. Enfin, la corde fixant le condamné au patibulum était retirée. Les bras étaient dès lors en extension et les jambes légèrement fléchies.

 

Il y avait deux modes de fixation du patibulum. Pour la crux commissa en forme de T, le patibulum avait une mortaise ou creux dans sa partie médiane pour pouvoir s’emmancher dans le poteau qui avait un tenon ou une section réduite à la partie supérieure. Pour la crux immissa, le poteau avait une échancrure ou un encorbellement à la partie supérieure et le patibulum une fois placé dans cette échancrure ou sur l’encorbellement était fixé par une corde. Dans les deux cas, la tête du supplicié descendait au-dessous du patibulum, laissant assez d’espace pour fixer le panneau donnant le motif de la condamnation, le titulus.

 

Il existait des variantes tout aussi terribles les unes que les autres. Le condamné pouvait être cloué sur un simple poteau, le simplex sans patibulum, ou sur une croix en X. Il pouvait être cloué la tête en bas, ce qui réduisait considérablement la survie.

 

Il est vraisemblable que des moyens plus expéditifs ont été utilisés, comme de clouer les condamnés aux arbres. Ce fut le cas lors du crucifiement des 6000 condamnés de la révolte de Spartacus, en 71 avant J.-C.. Flavius Josèphe rapporte la difficulté de trouver des poteaux lorsque que Florus, gouverneur de Judée l'an 66 de notre ère, mata cruellement une rébellion en faisant crucifier des centaines d’hommes, et massacrer devant eux femmes et enfants. De même, en 70, Titus fit crucifier les assiégés de Jérusalem qui tentaient de s’enfuir. Flavius Josèphe en a dénombré jusqu’à 500 en une journée.

 

Le visage incliné du crucifié devait être pratiquement à hauteur d’homme. Cette hauteur n’est pas incompatible avec la longueur du pilum qui fut utilisée pour vérifier le décès de Jésus de Nazareth. La lance romaine ne dépassait pas 1.50 m et perfora le thorax avec un angle très faible pour atteindre le cœur. Le fait de frapper sur le côté droit faisait partie des pratiques enseignées aux soldats romains pour éviter le bouclier de l’ennemi, tenu du bras gauche.

Le supplice pouvait durer des heures. Pour allonger la survie, une planche, la sedecula, pouvait être fixée au poteau. Le supplicié pouvait s’y asseoir, très inconfortablement, sans doute, mais il pouvait ainsi soulager la douleur des mains. Ce ne fut certainement pas le cas pour Jésus de Nazareth, car le Linceul ne montre pas de trace d’une telle planche sur les blessures de la flagellation. Cependant, Irénée et Justin le Martyr décrivent tous deux la croix de Jésus de Nazareth avec cinq extrémités au lieu de quatre. La cinquième aurait pu être la sedecula, mais, dans ce cas, il y aurait six extrémités, comme dans les croix russes qui ont, en plus, le titulum.

 

Pour prolonger le supplice, un support pouvait être fixé au poteau sous les pieds, le suppedaneum.

 

On a découvert à Giv’at Ha-Mivtar, près de Jérusalem, 15 sarcophages remplis de squelettes humains dont un avait subi le supplice du crucifiement au Ier siècle après J.-C.. Ce squelette est celui d’un homme crucifié à l’âge de 24 à 28 ans. Il s’appelait Yehohanân, Jean, fils de Shaggol. Il avait encore un clou fixé dans les talons. Des morceaux de bois sont restés attachés au clou. L’un, en olivier, provient du poteau, l’autre, en acacia, de la plaque de bois qui évitait que les pieds ne puissent sortir du clou. Cette plaque aplatissait la plante des pieds sur le poteau et il est probable que cette pratique fut utilisée pour Jésus de Nazareth. C’est, d’ailleurs, peut-être, cette plaque qui est représentée par les croix russes plutôt que la sedecula ou le suppedaneum.

 

La nature du bois du poteau pourrait surprendre. Mais en réalité, les oliviers sont, normalement, de grands arbres qui peuvent atteindre quinze à vingt mètres. Ils sont souvent taillés pour faciliter la récolte des olives.

 

Une blessure du radius montre que ce condamné a eu les bras cloués à cet endroit, un peu plus haut que le poignet. Il faut noter que le poignet a toujours été considéré comme une partie de la main. On a toujours dit que l’on pousse avec les mains, alors que l’on pousse, le plus souvent, en réalité, avec les poignets, beaucoup plus résistants. En latin, carpi manus est, le poignet est une partie de la main. Mais, on peut aussi employer le mot manu pour désigner le poignet. Le grec peut distinguer le poignet καρπούς de la main χέρια, mais le poignet peut aussi se dire χειρός ou en grec ancien χεῖράς qui est le mot employé par saint Jean (Jn 20, 27).

 

Les Anglais ont des problèmes de vocabulaire. La montre se porte chez eux au poignet, wrist. En France, on porte la montre au bras, gauche en général. Il semble, pourtant, que ce ne soit pas très loin de l’endroit où les Anglais la porte.

 

Un texte de Tertullien, mal traduit, a conduit à représenter, depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle, les larrons encordés à leur croix, alors qu’ils ont été très certainement cloués.

 

Les Romains utilisaient des cordes lors du crucifiement. Les cordes pouvaient maintenir le supplicié sur le patibulum avant de l’y clouer et rendre impossible tout décrochage accidentel du corps au cours des manutentions. Mais, les suppliciés des Romains étaient cloués, contrairement aux pratiques des Egyptiens qui les attachaient seulement avec des cordes comme le rapporte Xénophon (IIe siècle après J.-C.).

 

Pour hâter la mort, les Romains brisaient les tibias et les péronés des condamnés à mort avec une barre, le crurifragium. Ce nouveau choc entraînait une mort rapide.

 

Après sa mort, le condamné était descendu avec le patibulum après avoir libéré les pieds.

 

Ce supplice a été interdit par Constantin (272-337). La peine de mort infligée aux condamnés non Romains se limita, si l’on ose dire, à la flagellation. Il n’existe pratiquement pas de documentation de l’époque sur ce supplice considéré comme infamant par les Romains.

 

Les juifs ne procédèrent jamais au crucifiement. Il pratiquait plutôt la lapidation, comme les musulmans continuent de le faire, surtout pour les femmes, en cas d’adultère, selon les prescriptions des Hadith (Ibn Ishaq 970), bien que le Coran de Mahomet n’ait pas précisé les modalités de la mise à mort.

 

Jésus de Nazareth répondit aux scribes : « Que celui de vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre » (Jean 8,7). Cela se passait dans le Temple de Jérusalem, en Judée donc. Cette femme n’aurait certainement pas été lapidée dans le Temple. Les scribes posaient une question. De plus, si la peine de mort relevait du procurateur romain à cette époque en Judée, l’adultère était une des rares exceptions et les Juifs n’avaient pas à en référer avant d’agir.

 

La pendaison aussi était courante. Mais, dans la tradition juive : « Si un homme, coupable d'un crime capital, a été mis à mort et que tu l'aies pendu à un arbre, son cadavre ne pourra être laissé la nuit sur l'arbre ; tu l'enterreras le jour même, car un pendu est une malédiction de Dieu, et tu ne rendras pas impur le sol que Yahvé te donne en héritage » (Deutéronome 21,23). On peut assimiler le crucifiement à une pendaison, aussi saint Paul reprendra ce thème en disant que le Christ est devenu malédiction pour nous, puisqu'il est écrit : « Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, étant devenu malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit est quiconque est pendu au bois » (Galates 3,13).

 

Les pratiques d’inhumation des Juifs

 

Les pratiques juives dataient d’avant l’Exode et rappellent les inhumations égyptiennes. Elles existent encore en partie.

 

Lors du décès, après la bénédiction, Barou’h ata Hachem, Elokénou méle’h haolam dayan haèmèt, « Béni sois-Tu Eternel, notre Dieu, Roi de l’univers, juge de vérité, » les premiers gestes consistent à fermer les yeux et la bouche du défunt, de cacher le visage et d’étendre les bras le long du corps, les mains ouvertes. Ces premiers gestes sont encore pratiqués. Ils diffèrent en cela des rites égyptiens qui, au contraire, pratiquaient une cérémonie d’ouverture de la bouche et des yeux, remplacés par des pierres plus ou moins précieuses, voire par des oignons peints.

 

Le corps est ensuite aspergé d'eau tiède et nettoyé. C’est la toilette de purification, Tahara. Le mort est enfin revêtu d'un vêtement mortuaire, un linceul de toile blanche le takhrikhim.

 

Du temps de Jésus de Nazareth, les morts étaient embaumés, puis enveloppés dans des toiles plus ou moins fines selon la richesse du décédé. Cet embaumement n’est, en aucune manière, une momification, contraire à la loi hébraïque.

 

Les cheveux étaient entourés d’un linge, le pathil, pour être tenus assemblés. Le pathil était fermé sous le menton pour empêcher que la bouche ne s’ouvre. Le corps était ensuite allongé sur un grand linge, le sindon, ou linceul, replié ensuite, en entourant la tête, pour couvrir le corps entier. Cette pratique est confirmée par la découverte, très récente, des restes du linceul d’un homme atteint de la lèpre. La tombe est située dans la partie basse de la Vallée de Hinnom, juste à côté de la tombe de Hanne, beau-père de Caïphe, à Jérusalem. Le lépreux était isolé dans une chambre scellée qui n’avait jamais été rouverte. Le tissu de ce linceul est de bonne qualité, mais sans comparaison avec celle du Linceul, vraiment exceptionnelle.

 

Le sindon était sans doute fixé autour du corps par des bandelettes, bien qu’aucun texte hébraïque ne donne de précisions à ce sujet. On peut le penser à partir des coutumes égyptiennes, mais aussi du fait que le corps était préparé avant la mise au tombeau, souvent très exigu. Il était nécessaire de fixer le linceul pour le transport. Par la suite, les Juifs remplacèrent le simple tissu par des vêtements blancs, en lin également. Toutefois, Rabban Gamliel II, le fils d’un des chefs de la révolte de 66 après J.-C., dernier chef du Sanhédrin, imposa un linge blanc non noué aux extrémités.

 

Les Hébreux plaçaient-ils un portrait du mort sur le visage comme les Egyptiens du Fayoum, mais également à Antinoé, comme ce portrait très connu, dit de l’Européenne ? Le site d’Antinoé, en Egypte, comporte une nécropole chrétienne du IIe siècle où des portraits de morts ont été découverts au début du XXe siècle.

 

Cet autre portrait d’une chrétienne comporte un chrisme doré, inspiré du signe égyptien de l’éternité. Elle porte dans sa main la première et la dernière lettres du nom de Jésus, ΙC, difficilement visibles sur cette vieille photographie. Il date de la même époque que l’autre portrait. Les tombes des catacombes de Rome ont parfois un portrait du mort, or les rites mortuaires des premiers Chrétiens, pour beaucoup des Juifs convertis, sont ceux des Juifs. Les chrétiens de Syrie brandissent encore un portrait des jeunes défunts derrière le cercueil. Les Grecs et les Romains ornaient souvent leurs tombes d’un portrait du mort entouré des signes du zodiaque.

 

Cette pratique permettrait d’expliquer la présence, parmi les reliques, d’une tablette portant l’image du visage de Jésus de Nazareth, signalée à plusieurs reprises. Celle de Constantinople était en bois couvert d’une couche d’argile très finement gravée. Elle figurait dans les reliques de la Sainte-Chapelle de Paris. En tout état de cause, elle ne pouvait pas être dans la tombe de Jésus de Nazareth. Elle n’aurait pu être faite qu’après sa mort.

 

Dans le cas du Linceul, le corps a été simplement posé sur le tissu, sans avoir été lavé et avant d’être embaumé. Mais, il y avait là une difficulté. Les dernières gouttes de sang versées à la suite d’un acte de violence ou d’une blessure grave, sont liées aux derniers instants et, en quelque sorte, cause de la mort. Elles font partie du corps, et doivent, selon les rites hébraïques, être ensevelies elles aussi. On ne retirait pas les vêtements ensanglantés dans ce cas. Jésus de Nazareth ne portait pas de vêtements en dehors du sudarium qui couvrait son visage. Mais, pouvait-on retirer le sang dont son corps était couvert ?

 

Le Linceul aurait ensuite été rabattu pour le couvrir entièrement, mais il aurait été simplement étalé. Avant cela, il semble que le pathil, après avoir été posé, ait été retiré et plié sur le côté. Il aurait été difficile de le retirer plus tard pour embaumer le visage à cause de la solidification des caillots de sang. Cette disposition montre une inhumation hâtive et provisoire, accompagnée seulement de quelques aromates, en attente d’embaumement et de fixation du pathil et du sindon, le Linceul.

 

Le linge, le sudarium, qui avait couvert le visage de Jésus de Nazareth à la descente de la croix devait être mis dans le tombeau, selon les règles, mais il avait été, lui aussi, retiré du visage, probablement pour la même raison que le pathil. L’image du visage ne se serait pas formée sur le Linceul si un linge avait été interposé. Il est vrai que le Linceul lui-même a été rabattu sur le corps. Il aurait pu, lui aussi, se fixer aux caillots de sang ! On voit que rien n’est vraiment simple et qu’une bonne raison peut toujours se trouver en défaut.

 

Après décomposition complète, les ossements étaient rassemblés dans une urne, pratique appelée aujourd’hui la réduction. Les linceuls et autres tissus utilisés lors de l’inhumation pourrissaient totalement. Il est donc vraiment exceptionnel d’avoir trouvé le linceul d’un lépreux dont la tombe était restée scellée.

 

Les caractéristiques des images du corps

 

Il s’agit d’un homme dont la taille est assez difficile à mesurer à cause des déformations du tissu. Les mesures effectuées varient entre 162 à 187 centimètres.

 

L’absence de blessure au dos, sur deux parties du corps, indique très certainement deux plis du tissu. Les jambes seraient donc plus courtes qu’elles apparaissent et plus équilibrées avec la taille du corps. Le corps aurait environ 175 cm. C’était un homme plutôt grand pour l’époque. Il a de longues mains. Les cheveux sont longs comme chez les Galiléens par opposition aux Judéens. Ce qui, au passage, éclaire la remarque : « un autre insistait : c’est sûr : celui-là était avec lui, et d’ailleurs, il est Galiléen ».

 

Il porte une moustache et une barbe taillée en deux pointes, que les spécialistes appellent bifide.

 

L’image du pied droit est étalée. Il était posé, pratiquement à plat, sur le Linceul et donc en extension par rapport à la jambe, une position assez particulière qui résulte de la position de la plante du pied appliquée au bois de la croix. Cette position s’est trouvée figée par la raideur dite cadavérique.

 

Les caractéristiques anthropométriques de l’homme du Linceul le rapprochent plus des populations sémites que de tout autre groupe humain.

 

En appliquant un traitement à trois dimensions sur l’image numérique de la face dorsale, on obtient une vue en relief. L’image dorsale est un peu déformée au niveau du dos à cause des nombreuses traces de flagellation qui perturbent la conversion. Cependant, on voit bien l’épaisseur de la chevelure qui descend jusqu’au milieu du dos.

 

Les détails des images du Linceul

 

Les taches de sang seront examinées séparément. Elles apportent des éléments très différents des taches de roussissement.

 

Les détails visibles directement ou reconstitués par les procédés d’imagerie permis aujourd’hui par l’informatique, vont être détaillés en commençant par le haut et par la face avant.

 

La première constatation frappante est que la chevelure semble horizontale, alors qu’elle aurait dû retomber vers l’arrière. Elle a donc été maintenue d’une manière ou d’une autre. Il est possible que les cheveux aient été entourés du pathil comme cela se pratiquait à l’époque. Cependant, ce linge aurait reçu l’image qui n’aurait donc pas été produite sur le Linceul lui-même. En effet, les traces de sang ont empêché l’image de se former sur le tissu, a fortiori un autre tissu, intercalé entre les cheveux et le Linceul, aurait eu un effet identique. Le pathil n’était donc pas en place. La sudation et les coulées de sang, mêlées à la poussière ont pu rigidifier la chevelure.

 

On observe des tuméfactions des arcades sourcilières et de la joue gauche, ainsi qu’à la base du nez ce qui suppose une fracture du cartilage. La paupière droite porte une déchirure.

 

La pommette droite est enflée et on peut voir une blessure en forme de triangle sous l’œil droit. Ces blessures donnent une apparence dissymétrique au visage.

 

Une bande sombre, sous le visage, a donné lieu à diverses interprétations comme la présence d’un sudarium. Des techniques de traitement de l’image montrent qu’en fait, l’image est bien présente dans cette bande sombre. Il n’y avait donc pas de linge entre le visage et le Linceul. Aucune explication n’a été trouvée.

 

Il semble manquer l’extrémité droite de la moustache ainsi qu’une partie de la barbe, également à droite.

 

Les bras sont ramenés vers l’avant, mais ils ne sont fixés par aucun lien. Ils n’auraient pas dû pouvoir se maintenir dans cette position. S’ils ne sont pas retombés sur les côtés, c’est vraisemblablement en raison de la raideur cadavérique dont nous allons reparler. Ils ont dû être placés dans cette position dès la descente de la croix.

 

Les deux mains sont croisées, mais on ne voit que quatre de leurs doigts. Les pouces sont recroquevillés et cachés par les mains.

 

Plus bas, sur un genou, on distingue des écorchures semblables à celle d’une chute.

 

Les genoux sont légèrement fléchis, les pieds en extension. Cette position résulterait très logiquement de la rigidité cadavérique due à une mort violente, raideur qui est susceptible d’apparaître rapidement, voire en quelques minutes. Si c’est le cas, le cadavre a été placé sur le Linceul dans la position qu’il avait au moment de sa mort sauf au niveau des bras qui ont été ramenés dans la position que nous voyons.

 

Les jambes ne furent pas brisées.

 

Les deux pieds, orientés vers l’intérieur, se croisent, le gauche devant le droit.

 

Les vues en 3D rendent sans objets les débats sur la position du corps. La tête et le tronc étaient légèrement surélevés et inclinés en avant, raidis par la rigidité cadavérique, comme les genoux et les pieds.

 

La rigidité cadavérique est tout à fait visible sur l’image de face où on ne voit pas d’espace entre le torse et la tête. Le cou est pratiquement invisible. Alors que sur la face dorsale la nuque est comme allongée, ce qui indique que la mort est survenue alors que l’homme avait la tête en avant et les épaules plus hautes que la base du cou.

 

Les deux zones sans traces de flagellation, qui ont été mentionnées, semblent correspondre à l’emplacement des quatre «L» symétriques formés de 4 trous en équerre.

 

Il n’y a pas de trace de putréfaction sur le Linceul. Si le corps a été déposé dans le Linceul à peu près 2 heures après la mort, le cadavre n’est pas resté plus de 48 heures dans ce linge.

 

Des traits sombres apparaissent un peu partout de manière plus ou moins marquée et sans aucune symétrie. Le roussissement est présent dans le trait qui barre le bas du visage. Ces traces sont donc postérieures à sa formation. Elles ne semblent pas avoir reçu d’explication.

 

Les traces rouge foncé

 

Des taches rouge foncé figurent sur le tissu. Elles correspondent à diverses blessures. Ce sont des taches de sang qui résultent du contact du tissu avec les plaies et les traînées sanguines. On ne retrouve pas, sous ces traces hématiques, la coloration rousse que nous venons d’examiner et qui caractérise l’image du corps. Le sang s’est déposé sur le tissu au moment où l’on a placé le corps dans le Linceul. L’image du corps ne s’est formée que postérieurement puisqu’elle n’existe pas au-dessous des taches de sang.

 

L’examen des coulées et taches sanguines montre que le sang était coagulé sur le corps avant la mise en Linceul : il n’a pas imbibé les fibres du Linceul et n’a pas diffusé transversalement le long des fibres en formant une tache arrondie autour du point de contact comme l’aurait fait du sang encore fluide.

 

La vaste majorité de ces taches ne sont pas composées de sang complet qui aurait encore été à l’état liquide au moment de leur formation, mais elles proviennent d’exsudats de caillots sanguins. Ceux-ci étaient assez humides pour laisser une image sur le linge, en compagnie d’un anneau de sérum clair autour de chacun d’entre eux. Les anneaux de sérum se voient nettement en éclairage ultraviolet.

 

Il y a des signes évidents d’abrasion au niveau des surfaces les plus exposées. Le Linceul a été souvent manipulé.

 

De manière générale, les cheminements du sang sur l’ensemble du Linceul suivent les rides, s’accumulent sur les obstacles naturels comme les arcades sourcilières, s’élargissent, s’épaississent.

 

Il n’y a rien de semblable pour les traces rousses du corps. Celles-ci n’apparaissent pas au revers du tissu, puisqu’elles n’affectent que les fibrilles superficielles de fils de lin. Par contre, l’envers du Linceul a pu être photographié, comme nous l’avons vu, après l’enlèvement de la toile de protection cousue au XIXe siècle. Or, l’envers du tissu montre une image respectant les formes générales de l’autre face, mais seulement grâce à des taches foncées. Ces taches correspondent à celles des endroits du tissu, que nous allons examiner. Les exsudats sanguins se sont infiltrés transversalement parmi les fibres du tissu.

 

Nous commencerons également par la tête.

 

Des ruissellements de sang sur le haut de la face et des traces de sang au-dessus de la nuque ont une forme générale évoquant les blessures d’une couronne d’épines. Mais, cette couronne était plus large qu’un simple anneau de branches épineuses qui aurait été fixé par un bandeau de joncs tressés.

 

Le symbole de l’imperium était la couronne de laurier. On ne voit pas quelle raison aurait poussé les bourreaux à faire autre chose qu’une couronne de branches épineuses. Il est, cependant, possible que cette fabrication rapide ait laissé des branches vers l’intérieur ce qui expliquerait des traces de sang au sommet du cuir chevelu. Le Sudarium d’Oviedo, qui aurait recouvert la tête du crucifié après sa mort, selon la coutume juive, montre, d’ailleurs, qu’il s’agit bien d’une couronne. Les épines pourraient provenir d’un arbuste, le rhamnus, aujourd’hui appelé zizyphus spina Christi ou, en langage vernaculaire, le jujubier. L’épine de Pise appartient à cette espèce de buisson.

 

Sur le haut du visage, à la naissance du cuir chevelu, on observe un gros caillot qui descend vers l’arcade sourcilière marquant les lignes du front et formant ainsi une sorte de 3 inversé. Cette blessure provient d’une veine frontale et le sang semble s’être écoulé lentement.

 

Cette coulée médiane a pris la forme des plis du front, accentués par les contractions musculaires provoquées par la douleur.

 

Sur la gauche du visage, et donc à droite sur le Linceul, un écoulement qui part en deux coulées, a des caractéristiques différentes et proviendrait d’une artère frontale superficielle, provoquant de petits jets de sang. On distingue donc très clairement des coulées d’origines artérielle et veineuse d’apparences très différentes.

 

Sur l’arrière de la tête, on observe un plus grand nombre d’autres coulées, provenant de perforations des petits vaisseaux sanguins du cuir chevelu, zone très vascularisée.

 

Le poignet gauche présente une tache de forme circulaire. Le poignet droit est caché par la main gauche. Cette tache provient d’un trou bien visible d’environ 8 mm de diamètre. Cette tache est à l’emplacement du clou de fixation au patibulum. Nous ne voyons que l’endroit par où est sortie la pointe du clou. Les clous n’étaient donc pas fichés dans la paume. Des essais effectués sur des cadavres ont montré que cette disposition ne permettrait, en aucune manière, de supporter le poids du corps. Il suffit de regarder une radiographie de la main pour voir que les os des doigts se prolongent jusqu’au poignet. Il n’y a pratiquement rien entre eux qui puisse tenir à la traction. La paume de la main ne saurait retenir le corps d’un homme crucifié, car les clous déchireraient les petits muscles et les ligaments, et la victime tomberait de la croix.

 

Il y a un espace assez solide pour soutenir le corps d’une personne sans casser un seul os : l’espace de Destot. Cependant, cet espace est du côté de l’auriculaire, alors que le trou visible sur le Linceul est centré sur le poignet. D’ailleurs, le nerf médian qui aurait provoqué la rétractation du pouce passe du côté de la main opposé à l’espace de Destot.

 

La quasi-totalité de l’iconographie place les clous dans la paume des mains. On a donc, assez naturellement, envisagé que les clous auraient été plantés inclinés dans la paume des mains en sorte que la sortie du clou corresponde à la trace du Linceul et traverse une zone assez résistante du poignet pour soutenir le poids du corps. Pour ce faire, les clous des mains auraient dû être très inclinés. Enfoncer des clous dans ces conditions paraît assez difficile, à moins, peut-être, d’avoir préparé un trou adéquat pour le clou dans le patibulum. Toutes ces précautions n’avaient certainement pas été prises lors du crucifiement des 6000 condamnés de la révolte de Spartacus. C’est donc qu’il y a une possibilité de suspendre le corps d’un homme par des clous plantés droits. D’ailleurs, ce point est confirmé par la découverte des ossements du crucifié de l’époque de Jésus de Nazareth, mais dans ce cas les clous furent plantés plus loin de la main, entre le radius et le cubitus, zone encore plus résistante. On peut donc penser que les clous du crucifié du Linceul ont été plantés droits dans les poignets, à l’emplacement visible sur le Linceul. Les clous ont nécessairement écarté des os du poignet, mais sans nécessairement les casser. L’espace de Destot lui-même est, d’ailleurs, beaucoup plus petit que les clous et les os auraient aussi été écartés. La résistance du poignet ne vient pas des os, mais de la musculature et des tendons qui sont là beaucoup plus solides que dans les paumes. La position exacte dans toute cette zone ne doit donc pas avoir d’importance.

 

La rétractation des pouces est effective et ne peut résulter de la distance des pouces au tissu du Linceul. On voit, en effet, le corps autour des mains, or les pouces seraient bien moins éloignés du tissu. Il est donc probable que le nerf médian a été touché.

 

L’avant-bras droit semble présenter deux directions d’écoulements sanguins qui correspondraient à deux positions du supplicié sur la croix. Les avant-bras étaient orientés vers le haut. Les angles des écoulements par rapport à la verticale sont estimés de 55° et de 75°. Logiquement, on en a déduit que les avant-bras, et donc le corps entier, oscillaient entre 2 positions, une haute et une basse.

 

La position des bras en extension vers le haut ne bloque, ni même ne gêne, la respiration. Elle se produit essentiellement par déplacement du diaphragme. L’exercice de la barre fixe en est la preuve. Ces changements de positions ne peuvent donc pas résulter d’un effort pour respirer. La mort par asphyxie est très improbable. D’ailleurs, le blocage de la respiration, et surtout de l’expiration, n’aurait pas permis à Jésus de Nazareth de s’exprimer jusqu’à son dernier souffle : « Jésus s’écria d’une voix forte : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira » (Luc 23.46).

 

Pour expliquer ces écoulements, on peut penser que le supplicié se redressait sur les jambes pour soulager la douleur dans les bras en s’appuyant sur le clou fixant les pieds, puis s’affaissait en se laissant supporter par les bras. Mais, le soulèvement en appui sur les pieds est repris en priorité par la flexion des bras sous leur propre poids et non par une rotation des poignets. Les angles d’écoulements au niveau du poignet pourraient plutôt provenir de la section simultanée d’une veine et d’une artère qui n’ont pas la même tension. Ils sont antérieurs au coup de lance dans le cœur qui arrêta tout écoulement ultérieur du sang ailleurs que dans la blessure de la lance. Ils formèrent des caillots avant la descente de la Croix.


Il est plus difficile de l’expliquer pour les avants bras. Les outils de traitement d’image permettent facilement d’isoler les bras et de les mettre dans une position telle que le sang du poignet gauche s’écoule verticalement. La vue est inversée bien sûr. De plus, on voit le dos des mains, plaqué sur le patibulum. On s’aperçoit alors que le sang de l’avant-bras ne semble pas provenir de la blessure visible du poignet. A-t-il été retenu sur l’angle du bas du patibulum par capillarité, pour s’écouler ensuite à différents endroits sur l’arrière des bras ? C’est ce que l’on observe avec la pluie sur une planche horizontale placée de chant. Il est, cependant, bien difficile de conclure.

 

Les Romains brisaient les jambes des crucifiés au bout de plusieurs heures. On pense que ce nouveau choc, occasionnant aussi de nouvelles pertes de sang internes, suffisait alors pour provoquer une mort rapide. Le supplicié du Linceul n’a pas eu les jambes brisées, mais il avait été soumis à une terrible flagellation avant d’être crucifié. Ces tortures pouvaient provoquer une mort rapide à elles seules. D’ailleurs, la seule flagellation pouvait être mortelle.

 

Sur le flanc droit, à côté d’une réparation, on observe une blessure ovale de 48 mm sur 15 mm, entre la cinquième et la sixième côte. Ces dimensions correspondent au fer du pilum romain. Le fer a frappé d’un mouvement légèrement ascendant et oblique en direction du cœur. Il a transpercé le diaphragme pour atteindre la cage thoracique et y perforer les poumons et le cœur. Le soldat frappa pratiquement à hauteur d’homme. Si la croix avait été beaucoup plus haute, comme elle est toujours représentée, le fer serait passé largement au-dessus du cœur. On peut voir là, comme, d’ailleurs, pour le positionnement des clous dans la paume des mains, un résultat de l’oubli des conditions réelles de ce supplice, disparu depuis des siècles lorsque les premières crucifixions ont pu être dessinées ou sculptées.

 

Ce coup de lance fut infligé post mortem, sinon la blessure se serait refermée. Mais, moins d’une heure après le décès, car c’est dans ces conditions que, de cette blessure, pouvait couler du sang rouge et un sérum clair que l’on observe sur le Linceul.

 

Sous la plaie, se trouve, en effet, une grande coulée de sang, mêlé à une matière séreuse. Elle coule vers le bas du corps, ce qui prouve que la blessure a été faite alors que le corps était à la verticale. Cette même coulée semble se prolonger sur le dos de l’homme du Linceul au niveau de ses reins, preuve que la blessure béante continuait à saigner alors que l’homme était cette fois-ci à l’horizontale dans son Linceul. Cette blessure indique sans ambiguïté que l’homme du Linceul était mort au moment où la lance a pénétré son côté.

 

Le dos est caractérisé par un grand nombre de marques, compris entre 100 et 120, qui ont pour la plupart une forme d’haltère d’environ 3 cm. Ces petites plaies parallèles d’environ 1 cm de diamètres et séparées de 1,3 cm sont groupées généralement par 2 et disposées en éventail sur l’ensemble du dos, des épaules à la région lombaire et aux membres inférieurs, ce qui indique que l’homme était nu au moment où ces marques ont été faites.

 

La loi juive prévoit « quarante coups de fouets moins un ». De plus, les coups devaient être répartis également entre les épaules droite et gauche et le bas du cou. Cette loi était encore appliquée au XVIIe siècle. Uriel Acosta, mais surtout le fameux philosophe Baruch Spinoza furent punis ainsi de leurs propos jugés hérétiques, tous deux à Amsterdam d’ailleurs.

 

Le supplicié du Linceul a été soumis à une flagellation romaine, infiniment plus terrible en durée, en intensité et nombre de coups, portés du haut du dos jusqu’aux jambes. Il n’était pas rare que le supplicié décède lors de la flagellation ou peu après.

 

Ces marques sont caractéristiques des coups de fouet romain, le flagrum, petit fouet à lanières en cuir. Les lanières se terminaient par des paires de billes de plomb ou d’osselets. Les coups ont été distribués sur le dos de manière égale et symétrique depuis les épaules jusqu’aux jambes par deux bourreaux placés de chaque côté du supplicié. D’après l’angle des lanières au niveau des épaules, l’un des bourreaux devait être plus grand que l’autre. Une autre possibilité aurait été qu’un seul bourreau ait frappé par des coups directs et des coups de revers. Mais, c’est peu probable. Il y a une indéniable symétrie, malgré la différence d’inclinaison, ce que le revers ne permet pas, à moins que le bourreau ne se soit déplacé entre chaque coup. On peut noter que les flagra comportaient d’ordinaire deux ou trois lanières. Le nombre de coups portés fut donc compris entre 30 et 60.

 

On remarque sur le dos des blessures particulières. Sur l’omoplate droite, une sorte de plaque se prolonge sur l’épaule droite et sa clavicule. Sur l’omoplate gauche, on retrouve ce même type de marque, mais sur une surface moindre.

 

Ces blessures ressemblent à des excoriations. Un grossissement permet de constater que des parties de peau ont été arrachées à la suite de frottements et d’écrasement, sur les plaies déjà existantes dues à la flagellation. L’ensemble des meurtrissures correspond à une poutre portée en travers en haut du dos.

 

La vue de dos montre les plantes des pieds appliqués sur le Linceul. Sur le pied droit, ici à gauche, on distingue nettement 2 traces de sang, l’une au talon l’autre plus bas, vers la plante du pied. Le talon du pied gauche est plus haut que celui du droit, il possède aussi une tache qui part vers l’extérieur. Un gros clou a transpercé les deux pieds en même temps. Sur le pied droit, on voit nettement une tache ronde au niveau du talon, une autre plus au milieu de la plante du pied entre les deuxième et troisième métatarsiens et une traînée qui relie les deux, enfin une coulée de sang qui part vers l’extérieur.

 

Toutes ces coulées sanguines sont conformes aux connaissances relatives à la circulation sanguine, largement postérieures aux dates obtenues au carbone 14. Les premières découvertes datent de 1551, année de la publication par João Rodrigues de Castelo Branco de sa description de la circulation du sang. Il l’attribua aux valvules des veines qui auraient renvoyé le sang vers le cœur. Le rôle du cœur ne fut découvert que par Andrea Cesalpino (1519-1603). Finalement, William Harvey (1578-1657) découvrit que la circulation affecte la totalité du sang et non une petite partie comme on le pensait. Il put ainsi donner une description complète de la circulation sanguine.

 

Il faut préciser enfin que l’on ne constate aucune trace d’arrachement de tissu humain à l’endroit des caillots, ni, réciproquement, aucun arrachement de fils du Linceul.

 

Les analyses du sang et du sérum et de l’ADN

 

L’analyse des taches sanguines a permis de trouver les principaux constituants des globules rouges : porphyrine, hémoglobine, albumine, bilirubine et de l’oxyde de fer. On a même noté un excès de bilirubine, responsable de la couleur rougeâtre qu’a conservée le sang : cet excès résulte des grandes souffrances endurées par le supplicié. Normalement, la bilirubine, une protéine, est présente en faible quantité dans le sang humain, mais son taux augmente considérablement dans certaines conditions comme de violents traumatismes répétés avant la mort. Le jaune-orange de la bilirubine a donc éclairci le sang séché.

 

Selon les contrôles immunologiques de 1981, le sang est d’origine humaine, du groupe sanguin AB qui est l’un des plus rares au monde avec à peine 3% de la population mondiale.

 

Enfin, les études d’ADN ont montré que le sang était d’un individu de sexe masculin, on y reconnaît le chromosome Y caractéristique d’une origine ethnique juive orientale.

 

Les pièces sur les yeux

 

Les procédés d’imagerie informatique ont permis d’améliorer la qualité d’image. Ils ont permis de déceler une pièce sur chacun des yeux. Ces pièces étaient parfois utilisées dans l’Antiquité pour empêcher les yeux de se rouvrir.

 

Lorsque l’on extrait l’information tridimensionnelle, les lettres présentes sur les pièces deviennent visibles. Il s’agirait d’un dilepton lituus émis par Ponce Pilate dans la XVIe année du règne de Tibère, correspondant à l’année 29 après J.-C.. La houlette d’astrologue était l’emblème d’Hérode. Ce type de pièce en cuivre est assimilable aux quatrains romains et a été désigné par l’équivalent grec, deux leptes, dans la version grecque des Septantes, ce que la Vulgate a traduit par duo minuta.

Pièce de Ponce Pilate avec la houlette surmontée des lettres « CAICAPOC ».

Un des leptons présente un C au lieu d’un K à KAICAPOC, en grec caisaros ou caesar en latin. Mais, on a trouvé une pièce avec la même faute d’orthographe, frappée également sous le même Hérode.

 

Ce type de pièces est mentionné par la Bible dans l’Evangile selon saint Marc (12, 42) : « Survint une pauvre veuve, qui y mit (dans le trésor du temple) deux piécettes, soit un quart d’as » et dans l’Evangile selon saint Luc (21.2-4) « Il vit aussi une pauvre veuve, qui y mettait deux piécettes. « Et il dit: vraiment, je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus qu’eux tous. Car tous ceux-là ont mis de leur superflu dans les offrandes, mais elle, de son indigence, a mis tout ce qu'elle avait pour vivre ». Ces piécettes étaient des leptons. Deux leptons ! Ceux-là même ?

 

Le mode de production des images de ces pièces est inexplicable comme nous avons vu.

 

Les inscriptions autour du visage

 

lettres antiques autour du visageEn 1979, des lettres en hébreu, latin et grec autour du visage de l’homme du Linceul ont été mises en évidence. Ces traces, non visibles à l’œil nu, et extrêmement ténues sont confirmées par traitement d’images. On trouve notamment :

- sur la gauche du visage, les mots latins IN NECEM, sous le menton un N dédoublé qui rappelle les deux N de IN NECEM signifiant tu iras à la mort.

- sur la droite du visage le mot grec ΡΕΖΩ, accomplir un sacrifice, ainsi que les lettres grecques Ψ, Σ, K I A qui pourrait signifier ombre de visage ou visage à peine visible.

- sur la gauche du visage les lettres latines SB Signum Baldinii qui sont supposées être le sceau de Baudoin, roi de Jérusalem.

- un ensemble de lettres pour le mot grec ΝΑΖΑΡΕΝΟΣ, le nazaréen, mais, encore une fois, les lettres sont peu visibles et la traduction est contestée.

- Des lettres grecques Α∆Αµ évoquent le mot ADAM, sous le menton les lettres ΗΣΟΥ seraient un ensemble composé du mot Jésus.

- sur le front les 2 lettres IC comme sur les icônes byzantines qui sont la première et la dernière lettre de IHEOYC Jésus.

 

Les lettres autour du visage de l’homme du Linceul ont été découvertes en utilisant des méthodes différentes. Les mots retrouvés sont parfois datés de quelques siècles après J.-C., mais leur interprétation est délicate. Ils sont écrits en grec, latin et araméen ou hébreux. On ne connaît ni leur date d’inscription et on ignore comment ils ont été inscrits.

 

On a émis l’hypothèse qu’un certificat de décès sur papyrus aurait été placé selon l’usage d’alors, sur le Linceul ou sur le corps à fin d’identification et de restitution après une année. Il aurait été écrit en latin, grec et hébreux. La quantité d’information de ce certificat et sa forme, nécessairement condensée, ne sont guère compatibles avec les morceaux de mots qui viennent d’être évoqués et qui sont placés un peu dans tous les sens sur une surface étendue qui ne laisse pas penser qu’ils puissent appartenir à un même document.

 


 

Les trous de brûlures

 

Il y a aussi des trous et traces de brûlures répartis de manière symétriques en L. Ces petites traces ne peuvent pas avoir été provoquées par l’incendie de 1532, car elles n’apparaissent pas avec les mêmes symétries. Leur symétrie permet de penser que le Linceul aurait été plié en deux dans le sens de la longueur, puis en deux dans le sens de la largeur. Il y a également, juste à côté, mais sur la partie dos du Linceul seulement, des petites traces également symétriques. C’est à l’occasion d’un tel pliage que ces brûlures auraient été faites.

 

Il est improbable que ces trous proviennent d’une fixation des plis du Linceul par une attache comme une fibule, car les trous sont exactement répartis et presque symétriquement. Le léger défaut de symétrie peut venir de plis ou d’un pliage imparfait. Il est réellement impossible d’avoir fixé des fibules de manière aussi identique.

 

D’ailleurs, le cas le plus courant de fibules de linceul n’a que deux crochets. Les fibules ordinaires sont des grosses épingles anglaises. On ne voit pas bien comment elles pourraient faire quatre trous en L ?

 

En outre, une seule des traces en L du côté gauche en haut est trouée. Deux autres ne le sont pas et la quatrième est pratiquement invisible. D’ailleurs, de simples trous ne donnent pas un aspect de brûlures.

 

Enfin, il n’est pas possible qu’elles résultent de la fixation des deux parties du Linceul replié sur le corps. Elles sont trop près du corps qui n’aurait pas pu tenir.

 

La répartition régulière de ces traces semble exclure qu’elles puissent résulter de la chute de grains d’encens. Cette répartition implique une action coordonnée si ce n’est volontaire.

 

Nous reparlerons de ces trous au sujet de l’iconographie inspirée par le Linceul.

 

L’éclaircissement du Linceul au droit du visage

 

La zone du Linceul entourant la face du crucifié apparaît légèrement plus claire. Le renforcement du contraste de la photographie du Linceul, montre très nettement une zone circulaire autour du visage de Jésus de Nazareth plus claire que le reste du Linceul. Le Linceul a donc été placé derrière un cadre présentant une ouverture circulaire et exposé ainsi à la lumière. Il semble qu’il ait été plié en 8, puis les deux côtés, autour du visage, rabattus symétriquement sur l’arrière, pour être placé dans un cadre carré. Ce pliage correspond au texte des Actes de Thaddée, apocryphe du VIe siècle, qui parle de tetradiplon qui signifie doublé en quatre.

 

On pourrait imaginer que ce disque clair aurait pu donner l’idée de mettre une auréole au Christ puis aux saints. En réalité, l’éclaircissement du Linceul lui-même est à peine visible. De plus, il ne comporte pas de contour foncé qui apparaît dans toutes les auréoles. Enfin, les nimbes circulaires de Jésus de Nazareth sont apparus au début du IIe siècle, très probablement avant même que cet éclaircissement n’ait pu se produire.

 

Il faut donc penser que c’est l’ouverture du cadre elle-même qui a été représentée. Ce cadre était certainement carré et l’ouverture circulaire, correspondant à l’éclaircissement. Mais, pourquoi avoir pratiqué une ouverture circulaire ?

 

L’apparence de la bordure des auréoles a pu être influencée par les grènetis. Dans l'art des médailles, le grènetis désigne les petits grains en relief situés au bord des monnaies, des médailles et des jetons. L’exemple choisit est une drachme de 350 avant J.-C.. Le grènetis aurait été destiné à protéger de l'usure les bords des pièces.

 

Cette théorie est assez douteuse. En effet, le grènetis de ce tétradrachme de 150 avant J.-C., représentant Artémis, n’est pas vraiment en bordure de la pièce. De telles décorations apparaissent sur des pièces largement antérieures au IVe siècle avant J.-C..

 

Elles sont dédiées aux dieux. Dans la cosmologie de Pythagore (-570, -480), l’orbe des étoiles est entouré par le feu suprême, le véritable Olympe, siège des Dieux. Il est évidemment difficile de mettre les divinités autour du cercle étoilé. Car c’est bien le ciel étoilé vu de la Terre que représente le grènetis. Les divinités sont théoriquement au-delà des étoiles. Les artistes les ont placées au milieu du cercle pointillé, mais il faut les imaginer au-delà. Les orbes ont été repris par Aristote sans le feu suprême, mais il était déjà naturel de représenter les dieux dans un cercle symbolisant l’au-delà du cercle des étoiles.

C’est le Soleil qui est représenté sur ce bas-relief représentant Apollon (60-40 avant J.-C.). On le retrouve dans la fameuse triade palmyrénienne du Louvre qui est daté de 32 après J.-C.. Le nimbe circulaire, qui apparaît dans ces deux cas, se réfère, sans aucun doute, à la nature divine des personnages représentés.

La pièce de Constance 1er montrant le dieu égyptien phénix avec un nimbe rayonnant date du IVe siècle. Il s’agit d’un ajout byzantin que les Egyptiens n’ont jamais utilisé. Ce nimbe est tiré de la légende de cet oiseau mythique qui serait né du Soleil.

 

L’ouverture circulaire du cadre d’exposition du Linceul résulte donc, assez probablement, de l’utilisation du symbole de Pythagore, la véritable Olympe, le milieu divin, émergeant du cercle en pointillés, le ciel étoilé. La bordure foncée des auréoles, souvent en pointillés, serait ainsi un grènetis directement inspiré du ciel étoilé.

 

Le cercle dans un carré est un autre symbole qui a perdu aujourd’hui toute signification. Or, dans les premiers siècles de notre ère, régnait pleinement, et pour longtemps encore, la cosmologie d’Aristote. La vision d’Aristote est, en elle-même, profondément matérialiste, mais elle a très tôt été interprétée dans un autre sens.

 

Le carré constitue les quatre éléments du monde sublunaire, le nôtre. Le ciel étoilé en mouvement de rotation perpétuel, sur les fameux orbes d’Aristote, était symbolisé par un cercle. La vision chrétienne attribua donc au carré le sens de monde terrestre et au cercle le sens de monde divin qui, par le Christ, se trouve descendu sur Terre, dans le carré. Il était donc parfaitement cohérent de représenter Jésus de Nazareth, Dieu descendu sur Terre, dans un nimbe circulaire au milieu d’un carré. Ce thème a été repris par la rosace circulaire du vitrail du tympan de la cathédrale Notre-Dame de Paris, enserrée dans une structure carrée en pierre. Mais, près d’un millénaire auparavant, les absides circulaires des églises étaient entourées d’une structure de section carrée en pierre, comme nous le verrons.

 

Le mot auréole est tiré de l’expression latine « aureola corona » couronne d’or. Le plus curieux est que l’idée de couronne, ce qui aurait pourtant été logique, n’a pas été retenue, mais l’idée d’or qui est un peu la couleur du Linceul. Les traces d’eau rayonnant du visage n’ont pas pu inspirer certaines représentations des auréoles. Elles ont les symétries des brûlures de Chambéry. Il est donc improbable qu’elles soient antérieures.

 

La plus ancienne auréole connue de Jésus de Nazareth figure sur des gemmes, supposées être d’origine gnostique. L’une des deux gemmes est datée du IIe siècle.

 

L’attribution d’une auréole à un saint est nécessairement plus récente qu’au Christ. Si Jésus de Nazareth a été représenté plus tardivement avec les cheveux longs et une barbe, selon la coutume galiléenne de son temps, le nimbe circulaire est déjà présent dans les plus anciennes représentations.

Le calice du sanctuaire Saint-Serge de Rosafa en Syrie, daté des années 380, porte un Christ auréolé d’un nimbe crucifère, mais sans barbe.

 

Ce fut aussi le cas de la fresque la plus connue : le Christ de la catacombe de Commodilla, de la fin IVe. De la même époque, la catacombe des Saints-Pierre-et-Marcellin montre le Christ entre saint Pierre et saint Paul, tous avec une barbe. Seul le Christ a une auréole.

 

 

 

 


Les empereurs romains Constantin 1er de la fin du IIIe siècle, Théodose 1er de la fin du IVe siècle, et Justinien 1er qui vivait au VIe siècle, entre autres, portent des auréoles. Mais, ces fresques ou mosaïques sont postérieures à leur mort. Les pièces frappées de leur temps ne comportent jamais d’auréole, déjà réservée aux saints.

 

Cependant, Justinien 1er apparaît sur des mosaïques de la Basilique San-Vitale de Ravenne avec une auréole et il semble que cette mosaïque ait été réalisée avant la consécration de l’église en 547 et donc se son vivant.

 

Une représentation hellénistique du Bouddha auréolé se trouve sur une pièce en or de Kanishka 1er (127-147). Cette pièce provient de la région du Gandhâra en Inde. Les statues de Bodhisattva du Gandhâra, datées des IIIe ‑ Ve siècles après J.-C., portent également une auréole. Celle du Musée Guimet à Paris provient de Shahbaz-Garhi, un monastère de ce site. Le bouddhisme du Gandhâra et des régions avoisinantes est un mélange d'influences indienne, perse et hellénistique. Les statues sont nettement d’influence grecque.

 

Les Mille Cavernes de Bouddha de Kumtura, dans la région autonome du Xinjiang, en Chine, sur la Route de la Soie, comportent de nombreuses fresques de Bouddhas auréolés. Ces fresques datent du Ve au XIe siècle et donc postérieures au site du Gandhâra.

 

La statue de Maitreya, provenant de Sarnath en Uttar Pradesh, date aussi du Ve siècle après J.-C.. Ce futur Bouddha porte une auréole qui n’a pas pu influencer les œuvres antérieures du Gandhâra. On peut même penser l’inverse.

 

Le Soleil qui surplombe des dieux égyptiens, Horus principalement, Dieu solaire, mais aussi, beaucoup plus tardivement, Anubis dans cette fresque du Fayoum du Ier siècle par exemple, peut difficilement être pris pour une auréole. Le Soleil se caractérise avant tout par sa position au-dessus de la tête et par sa nature astrale. Les auréoles n’ont aucune référence solaire. La seule influence artistique est elle-même assez douteuse.

Les nimbes carrés sont un cas particulier. Il s’agissait à l’origine du cadre du portrait. Les Egyptiens prirent l’habitude, très tardivement, vers le IVe siècle après J.-C., de dessiner ce cadre lui-même sur des panneaux.

 

Dans l’interprétation chrétienne du symbole d’Aristote, le carré est le monde terrestre, le monde des vivants. Pourtant, les nimbes carrés n’étaient pas exclusivement destinés aux vivants, car on en retrouve sur des fresques, alors que les saints représentés étaient morts depuis longtemps. C’était le cas des anciennes fresques du Latran remplacées sous Benoit XV.

 

Les utilisations musulmanes de l’auréole, postérieures au VIIe, siècle sont évidemment beaucoup plus tardives.

 

 


 

Les informations données par les textes bibliques

 

Les textes des Evangiles utilisés sont tirés de la Bible protestante de Segond, qui est du domaine public. La seule modification apportée concerne le mot « sacrificateur » remplacé par « prêtre ». Les versets sont référencés en sorte qu’il est facile de se référer à la Bible de Jérusalem pour avoir la traduction reconnue par l’Eglise catholique. Pour faciliter la comparaison, les quatre Evangiles ont été découpés et rassemblés par sujet.

 

Les prêtres et les anciens et Jésus de Nazareth

(Matthieu 27.1) Dès que le matin fut venu, tous les principaux prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus, pour le faire mourir.

(Marc 14.53) Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre, où s’assemblèrent tous les principaux prêtres, les anciens et les scribes. (Marc 14.63) Alors le grand prêtre déchira ses vêtements, et dit : Qu’avons-nous encore besoin de témoins ? (Marc 14.64) Vous avez entendu le blasphème. Que vous en semble ? Tous le condamnèrent comme méritant la mort. (Marc 14.65) Et quelques-uns se mirent à cracher sur lui, à lui voiler le visage et à le frapper à coups de poing.

(Luc 22.54) Après avoir saisi Jésus, ils l’emmenèrent, et le conduisirent dans la maison du grand prêtre.

 

Hérode et Jésus de Nazareth

(Luc 23.11) Hérode, avec ses gardes, le traita avec mépris ; et, après s’être moqué de lui et l’avoir revêtu d’un habit éclatant, il le renvoya à Pilate.

 

Ponce Pilate et Jésus de Nazareth

(Matthieu 27.24) Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit : Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde. (Matthieu 27.25) Et tout le peuple répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! (Matthieu 27.26) Alors Pilate … après avoir fait battre de verges Jésus, il le livra pour être crucifié. (Matthieu 27.27) Les soldats du gouverneur conduisirent Jésus dans le prétoire, et ils assemblèrent autour de lui toute la cohorte. (Matthieu 27.28) Ils lui ôtèrent ses vêtements, et le couvrirent d’un manteau écarlate. (Matthieu 27.29) Ils tressèrent une couronne d’épines, qu’ils posèrent sur sa tête, et ils lui mirent un roseau dans la main droite ; puis, s’agenouillant devant lui, ils le raillaient, en disant : Salut, roi des Juifs! (Matthieu 27.30) Et ils crachaient contre lui, prenaient le roseau, et frappaient sur sa tête.  (Matthieu 27.31) Après s’être ainsi moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier.

(Marc 15.12) Pilate, reprenant la parole, leur dit : Que voulez-vous donc que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs ? (Marc 15.13) Ils crièrent de nouveau : Crucifie-le! (Marc 15.16) Les soldats conduisirent Jésus dans l’intérieur de la cour, c’est-à-dire, dans le prétoire, et ils assemblèrent toute la cohorte. (Marc 15.17) Ils le revêtirent de pourpre, et posèrent sur sa tête une couronne d’épines, qu’ils avaient tressée. (Marc 15.18) Puis ils se mirent à le saluer : Salut, roi des Juifs ! (Marc 15.19) Et ils lui frappaient la tête avec un roseau, crachaient sur lui, et, fléchissant les genoux, ils se prosternaient devant lui. (Marc 15.20) Après s’être ainsi moqués de lui, ils lui ôtèrent la pourpre, lui remirent ses vêtements, et l’emmenèrent pour le crucifier.

(Luc 23.12) Pilate leur dit pour la troisième fois : Quel mal a-t-il fait ? Je n’ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Je le relâcherai donc, après l’avoir fait battre de verges. (Luc 23 23) Mais ils insistèrent à grands cris, demandant qu’il fût crucifié. Et leurs cris l’emportèrent : (Luc 23.24) Pilate prononça que ce qu’ils demandaient serait fait.

(Jean 18.38) Après avoir dit cela, il sortit de nouveau pour aller vers les Juifs, et il leur dit : Je ne trouve aucun crime en lui. (Jean 19.1) Alors Pilate prit Jésus, et le fit battre de verges. (Jean 19.2) Les soldats tressèrent une couronne d’épines qu’ils posèrent sur sa tête, et ils le revêtirent d’un manteau de pourpre ; puis, s’approchant de lui, (Jean 19.3) ils disaient : Salut, roi des Juifs ! Et ils lui donnaient des soufflets. (Jean 19.4) Pilate sortit de nouveau, et dit aux Juifs : Voici, je vous l’amène dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime. (Jean 19.5) Jésus sortit donc, portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. Et Pilate leur dit : Voici l’homme. (Jean 19.6) Lorsque les principaux prêtres et les huissiers le virent, ils s’écrièrent : Crucifie ! Crucifie ! Pilate leur dit : Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le ; car moi, je ne trouve point de crime en lui. (Jean 19.7) Les Juifs lui répondirent : Nous avons une loi ; et, selon notre loi, il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu (Jean 19.16) Alors il le leur livra pour être crucifié. Ils prirent donc Jésus, et l’emmenèrent.

 

Jésus de Nazareth vers le Golgotha

 (Matthieu 27.32) Lorsqu’ils sortirent, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, appelé Simon, et ils le forcèrent à porter la croix de Jésus.

(Marc 15.21)Ils forcèrent à porter la croix de Jésus un passant qui revenait des champs, Simon de Cyrène, père d’Alexandre et de Rufus ; (Marc 15.22) et ils conduisirent Jésus au lieu nommé Golgotha, ce qui signifie lieu du crâne.

(Luc 23.26) Comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix, pour qu’il la porte derrière Jésus. (Luc 23.32) On conduisait en même temps deux malfaiteurs, qui devaient être mis à mort avec Jésus. (Luc 23.33) Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne, ils le crucifièrent là, ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche.

(Jean 19.17) Jésus, portant sa croix, arriva au lieu du crâne, qui se nomme en hébreu Golgotha. (Jean 19.18) C’est là qu’il fut crucifié, et deux autres avec lui, un de chaque côté, et Jésus au milieu.

 

 

Jésus de Nazareth crucifié

 (Matthieu 27.35) Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort, afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète : Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique.  (Matthieu 27.46) Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éli, Éli, lama sabachthani ? c’est-à-dire: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Matthieu 27.50) Jésus poussa de nouveau un grand cri, et rendit l’esprit.

(Marc 15.23) Ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de myrrhe, mais il ne le prit pas. (Marc 15.24) Ils le crucifièrent, et se partagèrent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir ce que chacun aurait.

 (Jean 19.23) Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements, et ils en firent quatre parts, une part pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. Et ils dirent entre eux : (Jean 19.24) Ne la déchirons pas, mais tirons au sort à qui elle sera. Cela arriva afin que s’accomplît cette parole de l’Écriture : Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique. Voilà ce que firent les soldats.

 

(Matthieu 27.57) Le soir étant venu, arriva un homme riche d’Arimathie, nommé Joseph, lequel était aussi disciple de Jésus. (Matthieu 27.58) Il se rendit vers Pilate, et demanda le corps de Jésus. Et Pilate ordonna de le remettre.

(Marc 15.33) La sixième heure étant venue, il y eut des ténèbres sur toute la Terre, jusqu’à la neuvième heure. (Marc 15.34) Et à la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éloï, Éloï, lama sabachthani ? ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Marc 15.37) Mais Jésus, ayant poussé un grand cri, expira.

(Luc 23.44) Il était déjà environ la sixième heure, et il y eut des ténèbres sur toute la Terre, jusqu’à la neuvième heure. (Luc 23.45) Le soleil s’obscurcit, et le voile du temple se déchira par le milieu. (Luc 23.46) Jésus s’écria d’une voix forte : Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et, en disant ces paroles, il expira.

 (Jean 19.28) Après cela, Jésus, qui savait que tout était déjà consommé, dit, afin que l’Écriture fût accomplie : J’ai soif. (Jean 19.29) Il y avait là un vase plein de vinaigre. Les soldats en remplirent une éponge, et, l’ayant fixée à une branche d’hysope, ils l’approchèrent de sa bouche. (Jean 19.30) Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l’esprit.

 

Jésus de Nazareth mis au tombeau

 (Matthieu 27.59) Joseph prit le corps, l’enveloppa d’un Linceul blanc, (Matthieu 27.60) et le déposa dans un sépulcre neuf, qu’il s’était fait tailler dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l’entrée du sépulcre, et il s’en alla. (Matthieu 27.61) Marie de Magdala et l’autre Marie étaient là, assises vis-à-vis du sépulcre.

(Marc 15.42) Le soir étant venu, comme c’était la préparation, c’est-à-dire, la veille du sabbat, (Marc 15.43) arriva Joseph d’Arimathie, conseiller de distinction, qui lui-même attendait aussi le royaume de Dieu. Il osa se rendre vers Pilate, pour demander le corps de Jésus. (Marc 15.44) Pilate s’étonna qu’il fût mort si tôt; il fit venir le centenier et lui demanda s’il était mort depuis longtemps. (Marc 15.45) S’en étant assuré par le centenier, il donna le corps à Joseph. (Marc 15.46) Et Joseph, ayant acheté un Linceul, descendit Jésus de la croix, l’enveloppa du Linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc. Puis il roula une pierre à l’entrée du sépulcre. (Marc 15.47) Marie de Magdala, et Marie, mère de Joses, regardaient où on le mettait.

(Luc 23.50) Il y avait un conseiller, nommé Joseph, homme bon et juste, (Luc 23.51) qui n’avait point participé à la décision et aux actes des autres ; il était d’Arimathie, ville des Juifs, et il attendait le royaume de Dieu. (Luc 23.52) Cet homme se rendit vers Pilate, et demanda le corps de Jésus. (Luc 23.53) Il le descendit de la croix, l’enveloppa d’un Linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc, où personne n’avait encore été mis. (Luc 23.54) C’était le jour de la préparation, et le sabbat allait commencer. (Luc 23.55) Les femmes qui étaient venues de la Galilée avec Jésus accompagnèrent Joseph, virent le sépulcre et la manière dont le corps de Jésus y fut déposé.

(Jean 19.31) Dans la crainte que les corps ne restassent sur la croix pendant le sabbat, car c’était la préparation, et ce jour de sabbat était un grand jour, -les Juifs demandèrent à Pilate qu’on rompît les jambes aux crucifiés, et qu’on les enlevât. (Jean 19.32) Les soldats vinrent donc, et ils rompirent les jambes au premier, puis à l’autre qui avait été crucifié avec lui. (Jean 19.33) S’étant approchés de Jésus, et le voyant déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ; (Jean 19.34) mais un des soldats lui perça le côté avec une lance, et aussitôt il sortit du sang et de l’eau. (Jean 19.35) Celui qui l’a vu en a rendu témoignage, et son témoignage est vrai ; et il sait qu’il dit vrai, afin que vous croyiez aussi. (Jean 19.36) Ces choses sont arrivées, afin que l’Écriture fût accomplie : Aucun de ses os ne sera brisé. (Jean 19.37) Et ailleurs l’Écriture dit encore : Ils verront celui qu’ils ont percé. (Jean 19.38) Après cela, Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par crainte des Juifs, demanda à Pilate la permission de prendre le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Il vint donc, et prit le corps de Jésus. (Jean 19.39) Nicodème, qui auparavant était allé de nuit vers Jésus, vint aussi, apportant un mélange d’environ cent livres de myrrhe et d’aloès. (Jean 19.40) Ils prirent donc le corps de Jésus, et l’enveloppèrent de bandes, avec les aromates, comme c’est la coutume d’ensevelir chez les Juifs. (Jean 19.41) Or, il y avait un jardin dans le lieu où Jésus avait été crucifié, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne encore n’avait été mis. (Jean 19.42) Ce fut là qu’ils déposèrent Jésus, à cause de la préparation des Juifs, parce que le sépulcre était proche.

 

Jésus de Nazareth ressuscité

(Matthieu 28.1) Après le sabbat, à l’aube du premier jour de la semaine, Marie de Magdala et l’autre Marie allèrent voir le sépulcre. (Matthieu 28.2)

(Marc 16.1) Lorsque le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques, et Salomé, achetèrent des aromates, afin d’aller embaumer Jésus. (Marc 16.2) Le premier jour de la semaine, elles se rendirent au sépulcre, de grand matin, comme le soleil venait de se lever. (Marc 16.3)

(Luc 23.56) et, s’en étant retournées, elles préparèrent des aromates et des parfums. Puis elles se reposèrent le jour du sabbat, selon la loi. (Luc 24.1) Le premier jour de la semaine, elles se rendirent au sépulcre de grand matin, portant les aromates qu’elles avaient préparés. (Luc 24.2).

(Jean 20.1) Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala se rendit au sépulcre dès le matin, comme il faisait encore obscur ; et elle vit que la pierre était ôtée du sépulcre. (Jean 20.2) Elle courut vers Simon Pierre et vers l’autre disciple que Jésus aimait, et leur dit : Ils ont enlevé du sépulcre le Seigneur, et nous ne savons où ils l’ont mis. (Jean 20.3) Pierre et l’autre disciple sortirent, et allèrent au sépulcre. (Jean 20.4) Ils couraient tous deux ensembles. Mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre, et arriva le premier au sépulcre ; (Jean 20.5) s’étant baissé, il vit les bandes qui étaient à terre, cependant il n’entra pas. (Jean 20.6) Simon Pierre, qui le suivait, arriva et entra dans le sépulcre ; il vit les bandes qui étaient à terre, (Jean 20.7) et le linge qu’on avait mis sur la tête de Jésus, non pas avec les bandes, mais plié dans un lieu à part.

 

Les informations données par les autres textes

 

Il n’existe aucun texte durant les quatre premiers siècles de l’ère chrétienne, qui évoque une éventuelle conservation des linges mortuaires de Jésus de Nazareth. Par la suite, certains textes exploitent le thème littéraire des linges mortuaires vides. Cyrille de Jérusalem (387-397) y voyait une preuve de la résurrection : Pierre et Jean « coururent au tombeau et n’y trouvèrent plus que les suaires ou linceuls… ces dépouilles de la mort » (catéchèse XIV, 22). Mais, il n’apporte aucune précision à ce sujet, contrairement au bois de la croix.

 

Saint Jérôme, dans son De viris illustribus (393 après J.-C.), fait état d’un Evangile « selon les Hébreux » dont il ne reste pas de trace. Il cite un passage : « Quand le Seigneur eut donné le Linceul au serviteur du prêtre, il alla vers Jacques et lui apparut ».

 

L’Evangile de Nicodème, aussi appelé Actes de Pilate, est un texte apocryphe du IVe siècle. Il donne, dans les premiers chapitres, une version très détaillée du jugement de Jésus de Nazareth par Pilate. Jésus n’est pas amené prisonnier des Juifs, mais convoqué par Pilate par un messager. Les enseignes des gardes Romains s’inclinèrent irrésistiblement devant Jésus. Cette version, retenue par les Coptes, s’efforce de justifier Pilate qui se serait converti, d’ailleurs, après avoir subi le martyre, comme son épouse considérée comme une sainte. Jésus de Nazareth aurait reçu les 39 coups de fouets de la loi juive, ce qui n’est pas conforme à la réalité.

 

Joseph d’Arimathie recueillit le corps du Christ et le plaça « dans un linceul bien net, et il le déposa dans un tombeau tout neuf qu’il avait fait construire pour lui-même. » (chapitre XI). Puis, Joseph d’Arimathie, emprisonné par les juifs a été libéré par Jésus et emporté justement dans le tombeau vide, « et Il m’a montré le linceul et le drap dans lequel j’avais enveloppé sa tête. » (chapitre XV).

 

L’Evangile copte des douze Apôtres mentionne les linges mortuaires en liaison avec leur culte de Pilate. Ce texte serait du début du IIe siècle. Il est mentionné par Origène dès le IIIe siècle. Ponce Pilate déclara : « Ô hommes ! qui détestez votre propre vie, si on avait pris le corps, (on aurait pris) les bandelettes aussi. Eux, ils lui dirent : Tu ne vois pas que ce ne sont pas les siennes, mais d'autres étrangères ? Pilate se souvint de la parole de Jésus : Il faut que de grands miracles aient lieu dans mon tombeau. Pilate se hâta donc d'entrer dans le tombeau. Il prit les linceuls de Jésus. Il les serra contre son sein. Il pleura sur eux. Il les baisa de joie comme si Jésus en était entouré. » 

 

L’Evangile éthiopien, dit de Gamaliel, daterait de la seconde moitié du Ve. Il serait d’origine copte. De fait, il reprend les thèmes relatifs à Pilate des Evangiles apocryphes des douze apôtres et de Nicodème.

 

Les problèmes de vocabulaire

 

Il n’entre, en aucune manière, ni dans mes capacités, ni dans mes intentions, de commenter ces textes. Je voudrais seulement retranscrire ce que j’ai pu lire sur quelques problèmes de vocabulaire.

 

Du point de vue des heures, les Romains divisaient la journée et la nuit en douze heures entre les levés et couchers du soleil. La durée de l’heure romaine était donc variable selon la saison. Jésus de Nazareth est mort sur la croix un vendredi à la neuvième heure, c’est-à-dire vers trois heures de l’après-midi, deux ou trois heures plus tard, le soir, Josèphe d’Arimathie vient chercher son corps, le met dans le tombeau, enveloppé dans le Linceul. Le samedi est un jour de repos chez les Juifs, le sabbat. Ce n’est donc qu’à l’aube du dimanche matin que des femmes se rendent au tombeau. Du vendredi soir où Jésus de Nazareth est mort au dimanche qui est le jour de sa résurrection, on compte moins de 36 heures actuelles, d’ailleurs peu différentes des heures romaines au moment de l’équinoxe de printemps.

 

Le Linceul lui-même est qualifié de différentes manières. Les mots latins : sindon, linteum et linteamen, et grecs : sindôn et othonia, désignent tous une toile de lin. Sindon et sindôn s’appliquent plutôt à des toiles fines, comme le grec othonê d’où vient othonia, un diminutif qui inspire l’idée de taille réduite ou de légèreté. On peut dire que tous ces mots s’appliquent dans les Evangiles au Linceul de Jésus de Nazareth.

 

Othonia a été traduit par bandelettes. C’est certainement possible. Ou bien saint Jean ne mentionne que les bandelettes qui servaient à fixer le Linceul autour du corps ou bien il a pris le terme utilisé par les Egyptiens, sans autre intention que de parler des tissus d’inhumation. D’ailleurs, saint Jean précise que le corps de Jésus fut enveloppé selon la coutume des Juifs. Enfin, les Egyptiens mettaient aussi des linges autour du corps avant les bandelettes.

 

À côté de ces mots, saint Jean mentionne le soudarion, en français : suaire. Une mauvaise interprétation du texte lui a donné le sens de Linceul. Les apôtres l’auraient vu, dans le tombeau vide, roulé à part à côté des linges et bandelettes gisant à terre.

 

En réalité, le soudarion grec, comme le sudarium latin, dont le nom vient de sudor, était un grand mouchoir servant à essuyer la transpiration du visage. Ce même mot soudarion se retrouve dans les Actes des Apôtres (19.12) où il signifie mouchoir et, surtout, chez saint Jean qui l’emploie une première fois (11.14) pour désigner la mentonnière qui entourait le visage de Lazare enseveli. Or, dans le cas de Jésus de Nazareth, le sudarium, le véritable suaire, est un linge utilisé pour voiler le visage du mort avant la mise au tombeau. Il est possible qu’il ait été provisoirement utilisé pour bloquer le menton du Christ et maintenir la bouche fermée, et il aurait donc ainsi été retrouvé entre les plis du Linceul. Pourtant, l’image de roussissement ne souffre pas de discontinuité sous le menton. Le sudarium aurait empêché l’image de se former à cet endroit.

 

Les rites d’inhumation hébraïque comportaient deux éléments : le sindon ou linceul, et le pathil. Le pathil enveloppait les cheveux en laissant la face découverte et comportait une mentonnière. Si le pathil avait été posé autour de la tête du Christ, le tissu du Linceul n’aurait pas reçu l’image des cheveux puisque des traces de sang ont pu empêcher cette impression. Il était donc plié à côté en attendant l’embaumement, mais comme nous avons vu, il avait peut-être été mis en place puis retiré. Dans le cas de Jésus de Nazareth, il devait y avoir aussi, dans la tombe, le sudarium qui voilait son visage à la descente de la croix. Par contre, les bandelettes, peut-être mentionnées par saint Jean, restent une question. Ces bandes ne pouvaient pas avoir été utilisées, car le corps n’était pas enserré dans le Linceul, mais il semble qu’elles n’aient même jamais été apportées au tombeau. On peut penser qu’elles n’étaient pas nécessaires puisque tous les gestes de l’inhumation ont été pratiqués dans le tombeau. Or, les bandelettes étaient surtout nécessaires pour fixer le Linceul autour du corps en vue du transport. Il n’en sera jamais question par la suite.

 

Lorsque, pour procéder à l’embaumement après le sabbat, les saintes femmes se rendirent au tombeau, elles le trouvèrent vide. Saint Pierre, alerté, n’y vit plus que les linges gisant à terre, nous dit saint Luc.

 

Saint Jean est plus explicite et son texte revêt une grande importance que d’imparfaites traductions avaient masquée jusqu’à notre époque. Une série de travaux lui restitue son véritable sens qui est à peu près celui-ci : « Pierre... voit les linges, le Linceul, gisant et le suaire qui était sur la tête, non pas gisant avec les linges, mais distinctement enroulé à la même place ».

 

En clair, Pierre et Jean virent le Linceul affaissé à plat. Est-ce vraiment le suaire, ou le pathil qui était resté enroulé à sa place ? L’important est que le corps avait disparu sans déranger les linges, il n’avait donc pas été enlevé !

 

Ainsi, on comprend mieux l’effet de la vision qu’ont eu les Apôtres des linges restés à leur place.

 

On peut enfin ajouter une petite précision. L’expression « s’en laver les mains » est tellement coutumière qu’elle est exclusivement attribuée à Ponce Pilate. Il est bien évident que ce procurateur romain ne procédait nullement à une ablution en vue de quelque repas, comme on peut le lire parfois. Les Romains avaient un sens profond de la grandeur. Il n’aurait jamais eu cette faiblesse dans un moment dramatique pour lui aussi. Le verbe laver a conservé en français un sens figuré qu’il avait déjà en latin. Ainsi, Cicéron fut tué par le centurion Herennius qu’il avait autrefois « lavé d'une accusation de parricide ». Mais, l’origine de l’expression est beaucoup plus ancienne. Pour être initié au culte mystérieux d'Eleusis, il fallait « avoir les mains pures et être exempt de crimes… ».

 

On trouve dans une plaidoirie du même Cicéron les mots : ab ista suspicione religionis tam vacua atque pura. Le mot pura, employé ici dans le sens d’absence renforçant le mot vacua, signifie aussi propre, comme en français d’ailleurs. Les Romains devaient donc assez naturellement signifier par le geste de se laver les doigts qu’ils n’avaient aucun soupçon. Mais, dans le cas de Ponce Pilate, il s’agissait, avant tout, de dégager sa responsabilité devant la nécessité d’appliquer une double peine pour la même cause. Il avait espéré que la flagellation contenterait la foule. Les Romains étaient très sourcilleux sur la stricte application d’un droit brutal, certes, mais précis. Ponce Pilate ne pouvait pas ignorer que des personnages assez puissants étaient dans l’entourage de Jésus de Nazareth, comme « Jeanne, femme de Chuza, intendant d'Hérode, et plusieurs autres, qui l'assistaient de leurs biens » (Luc 8.3). Il pouvait craindre un recours post mortem. D’ailleurs, par la suite, la violence et les provocations de Ponce Pilate l’ont fait rappeler à Rome en 36 ou 37. Il semble qu’il ait échappé à un procès par la mort de Tibère.


 


 

 

 

TROISIEME PARTIE

 

 

L’histoire du Linceul

 

 

 

Le premier document qui atteste l’existence du Linceul, date de 1353. Il s’agit de la donation du Linceul aux chanoines de Lirey, près de Troyes, par Geoffroy de Charny.

 

Mais, il y a plusieurs témoignages bien plus anciens de l’existence de linges mortuaires de Jésus de Nazareth et également des miniatures qui constituent, naturellement, des preuves du même ordre que les documents écrits. La multiplicité de ces linges a pu conduire à des confusions. Il est parfois difficile de comprendre quel linge évoque les écrits et même les miniatures.

 

La tunique de Trèves

 

Le plus ancien témoignage date de 326. Hélène, mère de l’empereur Constantin, (265 - 327) se rendit en Palestine pour y vénérer les reliques de Jésus de Nazareth. Elle aurait découvert la croix du Christ. Elle fit don à la ville de Trèves d’une tunique. Cette tunique existe, d’ailleurs, encore. Elle est également d’une seule pièce sans couture, mais ne porte aucune trace. Il s’agit sans doute d’une tunique que Jésus de Nazareth aurait portée, mais sans rapport avec sa passion.

 

 

 

 

La tunique d’Argenteuil

J’ai évoqué une autre tunique, maculée de sang, de manière assez semblable au Linceul. Elle ne porte pas d’image du corps. La superposition de la tunique d’Argenteuil au Linceul est identique au niveau des marques à 97 %. Elle aurait été offerte par l’impératrice Irène à Charlemagne au IXe siècle. Ce dernier l’aurait remise au monastère d’Argenteuil dont la prieure était sa fille Théodrade. Cachée lors des invasions normandes, elle fut redécouverte en 1156. Elle fut enterrée deux ans pendant la Révolution. Cette tunique est en laine, à manche courte. Ce genre de vêtement se portait à l’époque romaine sous la tunique en lin, vêtement de dessus, comme celui conservé à Trêves. 

Zone de Texte: La tunique d’Argenteuil dans la basilique Saint Denys lors de l’ostension de 2016

Le groupe sanguin AB est le même que celui du Linceul. L’ADN est celui d’un homme d’origine juive orientale. Les pollens sont également de même nature. La poussière qui a été trouvée est caractéristique des zones désertiques.

 

Deux datations au Carbone 14 ont été réalisées. La laine daterait d’une période allant de 530 à 880 après Jésus- christ. Cette imprécision pourrait résulter d’apports et de pollutions. Comme nous avons vu, la laine est une fibre animale et donc à base de kératine. Elle contient très peu de carbone, ce qui rend la datation délicate.

 

Le Suaire d’Oviedo

 

Zone de Texte: Le suaire d’Oviedo../LINCEUL-DE-TURIN%20histoire_fichiers/reliques1oviedo.jpgUn autre linge ayant reçu l’empreinte du visage de Jésus de Nazareth est souvent évoqué par les textes. Il s’agit d’un sudarium qui aurait été utilisé lors de la descente de la croix pour voiler le visage du crucifié mort, selon un usage juif. Ce linge est de dimension réduite et ne pouvait recevoir que l’image du visage ensanglanté. Il a été plié en deux dès l’origine, ce qui explique la symétrie des taches de sang. Le sang du suaire d’Oviedo est aussi du groupe AB.


La sainte Coiffe de la cathédrale de Cahors

 

La cathédrale Saint-Etienne de Cahors conserve une relique attribuée au Christ par une tradition très ancienne. Il a la forme et les dimensions d’un bonnet laissant le visage à découvert et muni de deux pans destinés à le fermer sous le menton.

 

La Coiffe est constituée de huit linges superposés et cousus ensemble, bordés d’un ourlet. Des taches de sang, situées sur les côtés intérieurs de la coiffe complètent celles qui sont visibles sur le front et la nuque de l’homme du Linceul et dessinent ainsi le tracé complet d’une couronne de blessures provoquées par des épines. La coiffe présente les caractéristiques d’un bonnet que les juifs appelaient pathil, qui en réalité signifie fil ou corde, mais qui pourrait se rapprocher de pethila, cheveux. Ils avaient coutume d’en recouvrir la tête de leurs morts.

 

La Véronica 

 

Il existe plusieurs voiles dits de Véronique. Le plus connu, la Véronica, est conservé à la basilique Saint-Pierre de Rome. Montaigne était à Rome lors d’une présentation à la basilique du Latran. Ce n’est pas un linge mortuaire. Il a fait l’objet de nombreux tableaux depuis le XVe siècle, mais il ne semble pas avoir fait l’objet d’examens.

 

La Sainte Face de Manoppello

 

Un visage est imprimé sur le voile de la Sainte Face (17x24 cm) conservé à Manoppello en Italie. Les examens réalisés jusqu’à présent confirment l’absence de pigments de peinture. L’image du Linceul se superpose parfaitement à la Sainte Face de Manoppello, mais il ne s’agit pas non plus d’un linge mortuaire.


 

Le Mandylion

 

Le mot Mandylion serait dérivé de l’arabe mandîl, qui lui-même vient du bas-grec et du latin mantile qui signifie nappe ou serviette. Certains y ont vu le Voile de Véronique, tradition qui n’est, d’ailleurs, rapportée que dans la version latine de l’évangile apocryphe dit des actes de Pilate.

 

Constantin VII Porphyrogénète (905-959), empereur particulièrement cultivé et peintre de talent, semble être lui-même l’auteur de l’Histoire de l’Image d’Edesse. Il raconte l’achat de cette relique en 944. L’empereur Romain 1er Lécapène, son beau-père et co-empereur, accepta de renoncer, contre rançon, à des campagnes militaires contre plusieurs villes de l’Est de l’empire, dont Edesse, occupées par les Arabes et alors assiégée par le général Byzantin Kourkouas. Après plusieurs mois de tractation, il demanda aux Arabes de lui donner l’image « acheiropoïete », c’est-à-dire « non faite de main d’homme », conservée dans la basilique Sainte-Sophie d’Edesse. Mais, les Arabes exigèrent alors la restitution de deux cents prisonniers, douze mille couronnes or et une promesse d’immunité. Un tel prix ne pouvait s’expliquer que s’il s’agissait d’un objet tout à fait exceptionnel : l’image d’Edesse.

 

Une preuve de l’identification de l’image d’Edesse avec le Linceul, se trouve dans l’homélie de Grégoire le Référendaire, prononcée le 16 août 944 dans l’église du nouveau palais impérial des Blachernes, le lendemain de l’arrivée triomphale de la relique à Constantinople. En effet, aux paragraphes 25 et 26 de son homélie, Grégoire le Référendaire décrit la totalité de l’image d’Edesse, en montrant bien qu’il ne s’agit pas d’une peinture, et en distinguant l’image corporelle (obtenue selon lui par les sueurs de l’épreuve de Gethsémani) et l’image sanguine (due ensuite à la mort sur la croix) : « Car ce ne sont pas les moyens grâce auxquels la peinture forme les images…qui ont aussi dessiné le resplendissement…Le resplendissement… a été empreint par les seules sueurs d’agonie du visage du Prince de la vie, qui ont coulé comme des caillots de sang… Ce sont elles les ornements qui ont coloré la réelle empreinte du Christ, car l’empreinte, depuis qu’elles ont coulé, a été embellie par les gouttes de sang de son propre côté. Les deux choses sont pleines d’enseignements : sang et eau là, ici sueur et image…Elles proviennent d’un seul et même être ».

 

Nicolas Mésaritès évoqua les linges d’inhumation dans un discours qu’il prononça en 1201 pour détourner la foule de son intention de mettre à sac le palais impérial et sa chapelle : « Dans cette chapelle, le Christ ressuscite (ou se relève), avec les linges funéraires en est la preuve évidente...Le sindon funéraire du Christ : celui-ci est en lin, toujours dégageant une odeur de myrrhe, défiant le délabrement, parce qu'il a enveloppé le corps mort, nu, mystérieux, après la Passion… ». Il s’agit bien d’un linge enveloppant le corps et non pas d’un linge portant seulement l’image du visage.

 

Des textes découverts récemment dans le monastère d’Iveron, de la République monastique du Mont Athos, confirme ces informations. L’image d’Edesse n’était pas seulement un visage, mais un corps entier.

 

Une cause de confusion peut venir du fait que le patriarche iconoclaste Jean VII le Grammairien a fait supprimer les effigies du Christ à Constantinople au IXe siècle. Une miniature le montre effaçant l’image d’Edesse, qui ornait l’église Sainte-Marie-Chalkoprateia. En réalité, il s’agissait d’une fresque copiant l’image d’Edesse, comme il en existait beaucoup d’autres. C’est, d’ailleurs, exactement ce que montre la miniature du psautier de Chludov, qu’il est quand même difficile d’interpréter autrement. Cette miniature est reproduite plus loin, dans la partie iconographique.

 

On peut donc identifier, sans grand risque d’erreur, le Linceul actuellement à Turin avec la relique, appelée Mandylion, détenue à Constantinople de 944 à 1204. Nous allons reprendre les faits depuis le début.

 

 

Les faits relatifs au Linceul jusqu’à la 4e Croisade


 

 

Jérusalem a été pratiquement rasée par Titus en 70. Les reliques ont donc été cachées, sans doute un peu comme les manuscrits de la Mer Morte à Qumram. L’interdiction de séjour des Juifs à Jérusalem et dans les environs, jusqu’à Antonin le Pieux vers 160, puis les persécutions des chrétiens, contribuèrent certainement à maintenir les reliques en lieu sûr.

 

L’absence de références documentées jusqu’au IVe siècle pourrait résulter aussi de la nature même du Linceul. Les juifs ne représentaient pas Dieu, mais les chrétiens eux-mêmes auraient pu éviter de montrer des objets couverts de sang.

 

Il y a de nombreux textes, à partir du IVe siècle, qui mentionnent un Linceul. Nous allons voir que tous convergent vers une assimilation de ce tissu funéraire au Linceul conservé actuellement à Turin, malgré de nombreuses inconnues.

 

Hélène, mère de l’empereur Constantin 1er, née à Trèves en 265 et morte à Nicomédie en 327, aurait découvert la croix du Christ. Saint Cyrille de Jérusalem (mort en 386) relate cette découverte dans une lettre à Constant, fils de Constantin-le-Grand. Peu après, en 348, ce même Cyrille affirme dans une homélie : « tout ce que le Seigneur a souffert dans sa Passion, nous pouvons le voir sur ses linges mortuaires que nous conservons dans cette église du Saint-Sépulcre ». Il ne s’agit donc pas seulement du sudarium, mais bien du Linceul.

 

Une autre attestation d’une croyance en la conservation des vêtements mortuaires de Jésus de Nazareth se trouve dans les « Consultationes Zacchaei christiani et Apollonii philosophi », traité apologétique daté probablement de 408-410, dans lequel les doctrines du christianisme sont expliquées à un païen. « Voici que les vêtements de son bienheureux sépulcre contiennent encore les indices de la croix et de la mort du Seigneur ». Il ne s’agit pas seulement du visage.

 

À la même époque, Jérôme de Stridon cite le passage de l’Évangile des Hébreux qui a déjà été évoqué. Il est question d’un linge funéraire, mais non de sa conservation.

 

Le siècle suivant n’a laissé aucune trace. C’était l’époque des hérésies nestorienne et monophysite. Les querelles n’étaient pas seulement de mots, mais engendrèrent des heurts violents. Il est probable que les reliques de Jésus de Nazareth furent mises à l’abri. Les mêmes précautions seront prises au VIIIe siècle lorsque, en 730, l’empereur Léon III l’Isaurien interdit l’usage d’icônes du Christ, de la Vierge Marie et des saints, et ordonna leur destruction.

 

Le Linceul aurait été retrouvé par hasard en 544 à Edesse, aujourd’hui Urfa en Turquie, dans la tour d’une des portes de la ville. On pense que ce fut au cours des travaux de reconstruction.

Les Chroniques d’Edesse font état, en effet, d’une grande crue en 525, qui détruisit aussi la cathédrale Sainte-Sophie. Elle fut reconstruite par Amidonius, 38e évêque d’Edesse. La décoration consistait en un revêtement de marbre blanc, « lumineux comme la Sainte Face d’Edesse ». Cette précision est donnée par un hymne syriaque qui célèbre cette cathédrale, écrit après sa reconstruction sous le règne de Justinien 1er, sans doute peu après le siège de 544. La présence du Linceul à Edesse à cette époque est donc bien établie.

 

Un pèlerin de Plaisance, vers 560-570, rapporte une légende selon laquelle le Linge ayant recouvert le visage de Jésus était gardé par sept vierges dans une grotte à l’embouchure du Jourdain. S’il l’avait vu, comment aurait-il pu s’empêcher de le dire ?

 

Evagre le Scolastique fait mention, dans son Histoire ecclésiastique au chapitre XXVII, de l’image d’Edesse au cours du siège de la ville en 544 :  « Ne sachant plus que faire, ils prirent l'image qui n'a point été faite par la main des hommes, (θεότευκτον εἰκό ἣν ἀνθρώπωννα) mais qui fut autrefois envoyée à Agbare par le Sauveur, et l'ayant portée dans la mine, ils versèrent de l'eau dessus, puis jetèrent de la même eau sur le bois, et sur le feu, et à l'heure-même, Dieu récompensant la confiance qu'ils avaient eue en lui fit que la flamme gagna les arbres, et qu'elle envoya une noire fumée jusques au haut. » La ville ne fut point prise.

 

Jérusalem a été attaquée et prise en 614 par Chosroes II, roi de Perse. Selon l’Histoire de Pelagius, évêque d’Oviedo au XIIe siècle, le sudarium, encore à Jérusalem, aurait été transporté à Alexandrie. Puis en 616, avant la prise d’Alexandrie par ce même roi, le sudarium serait passé en Afrique du Nord, puis à Carthagène en Espagne, à Ecija, dans la province de Séville, à Séville, et à Tolède.

 

Saint Braulion, évêque de Saragosse en 631 et ami du fameux saint Isidore de Séville, a écrit : « Bien des choses ont eut lieu qui n’ont pas été consignées par écrit, ainsi en est-il du linceul et du suaire dont le corps du Seigneur a été enveloppé ; on dit dans l’Écriture que le Linceul fut trouvé, on ne dit pas qu’il fut conservé ... Je ne pense pas, cependant, que les apôtres aient négligé de garder ces pièces comme reliques pour les temps à venir ». Il justifie ainsi l’existence de ces reliques, mais sans indiquer où elles se trouvent. Saint Braulion n’est jamais allé à Jérusalem, mais il cite clairement, dans sa lettre 42, à la fois le « linteaminibus, et sudario quo corpus Domini est involutae », le linceul et le sudarium dont le corps du Seigneur fut enveloppé, avant d’évoquer la dispersion du bois de la Croix de par le monde.

 

La date clé dans l'histoire de sudarium est le 14 mars 1075, lorsque la châsse a été officiellement ouverte en présence du roi Alphonse VI, de sa sœur Doña Urraca, et de Rodrigo Díaz de Vivar, plus connu sous le nom d’El Cid. Une liste a été faite des reliques qui se trouvaient dans la châsse, et qui comprenaient le sudarium. En l'an 1113, la châsse était couverte de placage d'argent, sur lequel fut porté une inscription invitant tous les chrétiens à vénérer cette relique qui contient le sang sacré. Depuis, le sudarium a toujours été conservé dans la cathédrale d'Oviedo.

 

En 622, une immense armée composée d'Avars et de Slaves, sous le commandement du khan des Avars, assiégea Constantinople, au moment même où une armée perse, commandée par le général Schahr-Barâz, occupait la rive asiatique du Bosphore. Le patriarche Sergios promena l'icône de la Mère de Dieu, Théotokos, de l'église Sainte-Marie des Blachernes sur les murailles et dans les rues de la ville. La piété attribua ensuite le salut de la ville à cette image de la Théotokos brandie devant l'ennemi par le patriarche. L’Histoire ne fait pas de référence à l’image d’Edesse. Le Linceul était encore à Edesse. Un cas aussi notoire aurait inévitablement été rapporté par les contemporains. Il est bien possible pourtant que d’autres icônes aient été utilisées ce jour-là, dont peut-être une copie de l’image d’Edesse.

 

Edesse a été prise par les Arabes en 639. Mais, les Chrétiens ont pu rester et conserver la cathédrale Sainte-Sophie qui n’a été rasée par les Turcs qu’après la prise de la ville et le massacre des Chrétiens en 1144.

 

Adomnan d'Iona rapporte dans son « De locis sanctis » du VIIe siècle (livre 1 chapitre XI) que saint Arculfe, lui a dit avoir vu, lors d’un pèlerinage à Jérusalem, en 670, une relique de la Sainte Lance et un tissu, rouge d’un côté vert de l’autre, tissée par la Vierge Marie, représentant le Christ et ses douze apôtres. Mais, il déclare avoir aussi vu le linge ayant recouvert la tête de Jésus de Nazareth. Il en raconte toute l’histoire jusqu’à Mavias, roi des Sarrazins, qui l’aurait jeté dans un grand feu sans qu’il ne brûle. Il l’aurait alors restitué aux Chrétiens de Jérusalem.

 

Arculfe aurait embrassé ce linge. Il mesurait huit pieds de long selon la traduction anglaise. C’est un peu grand pour un linge qui n’aurait recouvert que le visage. Cette relique était placée dans une châsse dans l’église du Saint-Sépulcre. Il était sorti périodiquement pour être présenté à la foule. Mais, sa taille devait être réduite, car Arculfe compare ce linge à la broderie du Christ et des apôtres qu’il a trouvée plus grande. À aucun moment, il ne fait allusion au visage du Christ, ce qui aurait été inévitable si le cas s’était présenté. Il ne s’agit donc certainement pas du Linceul qui avait quitté Jérusalem depuis longtemps. Ce pourrait fort bien être le sudarium. L’histoire de son trajet jusqu’à Oviedo n’est vraiment assurée qu’à partir de 1075. Le sudarium aurait pu quitter Jérusalem beaucoup plus tard que ne le rapporte Pelagius au XIIe siècle.

 

Des commentaires manuscrits du XVe siècle sur un manuscrit du « De locis sanctis » de Bède le Vénérable, qui résume l’œuvre du même nom d’Adomnan d'Iona, identifient ce linge au suaire de Cadouin qui a été emporté par l’évêque du Puy lors de la première croisade. Sa présence à Cadouin est attestée depuis 1214 par un acte de Simon de Montfort. Mais, ce linge a été reconnu en 1934 pour être une étoffe musulmane des environs de l'an 1100.

 

Une première monnaie d’or portant la tête de Jésus de Nazareth a été frappée à Constantinople par Justinien II entre 685 et 695. Nous verrons que la ressemblance avec le Linceul est frappante. D’ailleurs, en 692, le concile de Constantinople ordonne de présenter le Christ comme un homme et non plus comme l’agneau symbolique.

 

Peu après, Léon, lecteur de l’église de Constantinople, témoigne au second concile de Nicée, avoir vu à Édesse l’image dont le pape Étienne III avait déjà parlé en 769 lors d’un synode au Latran. Il s’agit donc, probablement, de la partie visible au milieu de son cadre d’or.

 

Une de ces anciennes mentions du Linceul se trouve dans le Codex Vossianus du Xe siècle de la Bibliothèque Vaticane. Ce texte présente la citation d'un homme du nom de Smera, vivant à Constantinople au VIIIe siècle :  (non tantum) faciei figuram sed totius corporis figuram cernere poteris, « un tissu sur lequel on pouvait voir non seulement un visage, mais le corps tout entier ». Il a vu ce tissu dans une église d'Edesse. Il s’agit donc bien du Linceul.

 

L’impératrice de Constantinople, Irène, fait don à Charlemagne en 800 de la tunique du Christ ; celui-ci la confia à sa fille, Théodrade, religieuse de l’abbaye d’Argenteuil ; elle sera cachée et redécouverte en 1156.

 

En 944, comme nous avons vu, l’empereur Romain 1er Lécapène acquit l’image d’Edesse « acheiropoïete », c’est-à-dire « non faite de main d’homme », jusqu’alors conservée dans la basilique Sainte-Sophie d’Edesse.

 

Parmi les récits des fastueuses festivités qui accompagnèrent l’arrivée de l’image d’Edesse, le Mandylion, dans la capitale byzantine, l’un d’eux, dû au Pseudo-Siméon, souligne le caractère flou et indistinct de la fameuse image.

 

Dans ce texte du Xe siècle, le Pseudo-Siméon, explique qu’à l’arrivée de l’image d’Edesse à Constantinople, les enfants de Romain Lécapène ont eu beaucoup de mal à voir un visage, tandis que Constantin Porphyrogénète en distinguait les yeux.

 

Une homélie de Grégoire le Référendaire, conservée au Vatican, parle de « l’empreinte amenée d’Édesse » dont il dit qu’elle a été « embellie par les gouttes de sang jaillies de son flanc ». Il avait donc vu la plaie du côté et, d’après lui, « le sang et l’eau » qui en avaient coulé. Cette plaie n’était pas normalement visible sur le Mandylion qu’évoque ainsi Grégoire : on avait donc enlevé le tissu de son cadre en or et on l’avait déplié. Il suggère une nouvelle explication de l’image due « à une sécrétion liquide, sans couleurs ni art de peinture ».

 

Constantin VII annonça à ses armées en 958 l’envoi d’une eau consacrée par le contact de plusieurs reliques, dont « le Linceul qui a porté Dieu ».

 

En 944, le Linceul fut placé dans la chapelle impériale à Constantinople.

 

Les chapelles impériales de Constantinople

 

De quelle chapelle impériale s’agit-il ?

 

La première remarque qui s’impose est que Constantinople fut l’objet de nombreux tremblements de terre. Ils détruisirent en partie la ville et ses églises. Les plus graves eurent lieu en 446, 478, 554, 740. Celui de 869 détruisit l’église Notre-Dame-du-Phare, et en 990, ce fut le tour de Sainte-Sophie, ébranlée à nouveau en 1063. Ce tremblement de terre provoqua aussi la ruine du palais impérial du Boucoléon.

 

La basilique Saint-Sophie était le siège patriarcal et n’a jamais été une église impériale.

 

Le bâtiment appelé basilique impériale de la citerne, situé aux pieds des remparts de l’ancienne Byzance, est en fait une citerne qui a été construite par Justinien 1er sous l’emplacement d’une ancienne basilique détruite lors de la sédition Nika. Il ne s’agissait donc plus d’une église. Cette citerne existe encore.

 

Sous le règne de Constantin, au début du IVe siècle, l’église des Saints-Apôtres, dans le centre de la ville, était une église impériale et devint, d’ailleurs, la nécropole impériale à sa mort.

 

Une des plus grandes églises de Constantinople était Sainte-Marie-Chalkoprateia. Le quartier des anciens palais impériaux, avant 532, s’appelait aussi la Chalcé, nom tiré de l’artisanat du cuivre pratiqué dans la vieille ville. Sainte-Marie Chalkoprateia était situé dans l’angle nord-est de l’enceinte de l’ancien palais impérial. Elle fut construite vers 450 par Pulchéria sœur de Théodose II ou, une vingtaine d’années plus tard, par Vérina, épouse de Léon 1er. Elle devint temporairement la cathédrale patriarcale, en 532, après la destruction de la première basilique Sainte-Sophie qui était à proximité. Le concile de 536 qui condamna le Monophysisme se tint dans cette église.

 

C’est à Sainte-Marie-Chalkoprateia que figurait la fresque du Mandylion qui a été effacée lors de la crise iconoclaste sous l’empereur Léon III (717-741). À la fin de cette crise, le patriarche Pothios prononça deux célèbres homélies relatives aux représentations de la Sainte Vierge. La première à Sainte-Sophie. La seconde, très probablement, à Sainte-Marie-Chalkoprateia. Ses portes en or furent réquisitionnées vers 1100 par l’empereur Alexis 1er pour financer ses armées devant la menace des Francs.

 

Lors de la sédition de Nika en 532, opposant, au départ, les Bleus, les riches marchands et armateurs, aux Verts, les tenants du petit commerce, plusieurs bâtiments de Constantinople furent pillés, incendiés et détruits, en particulier aux alentours de l’hippodrome où l’insurrection avait commencé. Ce fut le cas de l’ancienne basilique romaine, de la basilique Sainte-Sophie et du Boucoléon, le palais de Justinien 1er, empereur à cette époque. Le fameux général Bélisaire encercla l’hippodrome et fit exécuter plusieurs dizaines de milliers de rebelles, mettant ainsi fin à la révolte. On dit qu’un malheur n’arrive jamais seul. Dix ans plus tard, une dramatique épidémie de peste réduisit la population de près de la moitié : deux cent mille morts ! Venue d’Egypte, elle s’étendit à tout l’Occident. Elle fut aussi dramatique que celle de 180 qui coûta la vie à Marc-Aurèle lui-même, ou que la seule que nous ayons en mémoire, la Grande Peste de 1347, juste au début de la guerre de Cent Ans.

 

Justinien voulait mettre son palais à l’abri des soulèvements populaires. Il se fit construire un nouveau palais dans le quartier des Blachernes, près des murs de Théodose, qui avaient été édifiés deux siècles auparavant. La chapelle Sainte-Marie-Mère-de-Dieu, Theotokos, dite aussi Sainte-Marie des Blachernes, s’est trouvée dans la proximité immédiate du nouveau palais impérial. Elle a donc servi de chapelle impériale. Il faut noter que le palais impérial des Blachernes fut occupé jusqu’au XIVe siècle et servit, en particulier, de résidence aux empereurs latins après 1204. L’ancien palais du Boucoléon restauré resta, cependant, utilisé par la famille impériale, en particulier par Constantin Porphyrogénète. Son fameux Livre des Cérémonies est une source essentielle pour la connaissance de Constantinople de son temps.

 

Sainte-Marie des Blachernes ne contenait au départ que des reliques de la Sainte Vierge. L'empereur Léon III avait ramené ces précieuses reliques à Constantinople et fit construire cette chapelle en 473. Il y déposa le coffret contenant la sainte Robe et le Maphorion, le Voile, de la Mère de Dieu. Une autre relique de la Sainte Vierge, la ceinture, était conservée dans l’église Sainte-Marie-Chalkoprateia. Elle fut transportée à Sainte-Marie des Blachernes par Justinien 1er. Ce transfert de reliques fait, d’ailleurs, l’objet de débats entre spécialistes.

 

La chapelle Sainte-Marie des Blachernes fut agrandie par Justinien 1er et probablement une autre fois avant la fin du IXe siècle, marqué par un immense mouvement de renouveau architectural qui se répercutera jusqu’aux fins fonds de l’Occident avec l’Art Roman. Cette chapelle fut détruite par un incendie accidentel en 1434.

 

Le plan de Constantinople de Buondelmonte de 1422, le plus ancien connu, montre à gauche le palais de Blachernes, plus précisément le palais dit du Porphyrogénète qui n’en était, au départ, qu’une annexe. Le dôme de la chapelle des Blachernes apparaît derrière le palais.

 

Au milieu, figure la nécropole impériale, la basilique des Saints-Apôtres.

 

À l’autre extrémité de la ville, on voit Sainte-Sophie et l’hippodrome. Dans ce quartier, il y a plusieurs autres églises et monastères comme Saint-Démétrios, Saint-Georges de Mangana et Saint-Lazare. L’espace des anciens palais, devant l’hippodrome, est pratiquement vide. Il n’y a plus aucun palais, mais, au sud de Saint-Lazare, une seule église qui ne peut être que la Néa, puisqu’elle n’a été détruite qu’en 1490.

 

La Néa était réputée pour ses cinq coupoles dorées. Edifiée en 880 par Basile 1er, place du Sigma, elle a été souvent utilisée pour des cérémonies impériales en raison de sa taille, jusqu’à la chute de Constantinople aux mains des Turcs en 1453.

 

Néa n’est pas un patronyme. Néa signifie simplement nouvelle. Cette église est, en réalité, la nouvelle église Notre-Dame-du-Phare, située place du Sigma, au même endroit que la précédente détruite lors du tremblement de terre du 9 janvier 869. Tous les fidèles, rassemblés pour la fête de saint Polyeucte, furent tués sauf douze. Ce tremblement de terre fut suivi, en octobre 870, d’une réplique qui détruisit plusieurs parties des anciens palais et, en particulier, le Boucoléon.

 

Cet état des lieux ne changea guère. Benjamin de Tudela passa à Constantinople à la fin du XIIe siècle. Il ne mentionne qu’un seul palais impérial, celui des Blachernes.

 

L’ancienne église Notre-Dame-du-Phare était qualifiée de naos. Le naos était la partie la plus sacrée des temples grecs. Il s’agissait d’un sanctuaire du VIIIe siècle. Tous les textes font état d’une petite chapelle. La Néa, la nouvelle Notre-Dame-du-Phare, fut construite en plus grand, quatre-vingts ans avant l’arrivée du Linceul à Constantinople en 944. De nombreuses reliques y furent transférées et elle prit, dès lors, le nom de Sainte-Chapelle. Mais, elle fut encore désignée sous le nom de chapelle impériale. Il est parfois difficile de savoir, dans ce cas, de quelle chapelle parlent les chroniqueurs.

 

La Lyca, le seul cours d’eau, se jette dans le port de Théodose. Les deux grandes églises qui se trouvent, sur la carte de Buondelmonte, entre ce port et le port de Julien, sont Saint-Serge-et-Bacchus et Saint-Démétrius. Cette église n’est pas la même que celle du Bosphore. Il s’agit de Saint-Démétrius-du-Palais-impérial. Construite par l’empereur Léon-le-Sage vers 900, elle fut détruite probablement après la prise de Constantinople par les Turcs. Le patriarche Jean Calécas y prononça une célèbre homélie en 1341, bien après le passage des Francs. Saint-Serge-et-Bacchus, construite une première fois en 520, existe encore.

 

Il existait, près du quartier des anciens palais impériaux et de Sainte-Sophie, un monastère : Notre-Dame-Hodegetria. Ce nom signifie littéralement Notre-Dame-qui-montre-le-chemin. Une très ancienne église orthodoxe du Kosovo, rasée par les musulmans en 1999, portait le même nom. On le traduisait par Notre-Dame-Protectrice. De nombreuses églises russes portent ce nom.

 

 

Les commentateurs de la quatrième croisade ne parlent que de la chapelle impériale, sans autres précisions. Les troubles sociaux étaient récurrents et se poursuivirent sous la domination turque d’ailleurs. Une grande partie des trésors des empereurs était à l’abri aux Blachernes. Ils pouvaient facilement être évacués hors de la ville en cas de crise grave. Toutefois, Villehardouin rapporte, dans sa chronique sur la prise de Constantinople, qu’il restait des trésors considérables au Boucoléon.

 

L’empereur Baudouin 1er, élu en décembre 1204 par les croisés, s’est installé au palais des Blachernes. Les croisés trouvèrent un trésor considérable dans les palais des Blachernes et du Boucoléon. Les trésors furent partagés entre les Francs, les Vénitiens et l’empereur Baudouin.

 

C’est, d’ailleurs, dans la chapelle impériale des Blachernes qu’avait été déposé le Linceul en 944. Mais, il aurait été transféré, par la suite, à la nouvelle Notre-Dame-du-Phare, la Néa. Le but du transfert aurait été de pouvoir l’exposer aux fidèles. Cette information est douteuse, car Robert de Clary, dont nous reparlerons, rapporte que le Linceul était aux Blachernes en 1204, lors de la prise de Constantinople par les Croisés. Le Linceul n’a très probablement jamais quitté l’église Sainte-Marie des Blachernes.

 

 


Comment se présentaient ces églises et chapelles ? La basilique de Mushabbak en Syrie a été construite par l’empereur byzantin Zeno vers 475. Elle est caractérisée par son appareil typiquement romain. Les portes en plein-cintre étaient courantes à la fin de l’empire romain. Les deux nefs latérales sont une innovation de l’époque. Auparavant, les églises étaient rectangulaires comme les temples romains, d’ailleurs souvent utilisés comme églises. L’église de la ville morte de Kfeir près de Qalb Lozeh en Syrie, construite au IVe siècle, est d’ailleurs rectangulaire, mais elle présente une autre innovation que l’on retrouve à Mushabbak.

 

L’abside est semi hémisphérique dans un assemblage rectangulaire. Le plus curieux est que la construction rectangulaire ne participe, en aucune manière, à la tenue de l’abside. Elle est partiellement effondrée alors que l’abside n’a pas bougé. Il s’agit donc bien d’un élément purement décoratif dont la section carrée entoure la section circulaire de l’abside. On retrouve le symbole du ciel dans le monde terrestre, le symbole d’Aristote christianisé. L’église de Seit Aroum, non loin de là, a malheureusement perdu l’abside suite aux nombreux tremblements de terre dans cette région.

 

 

 


Le symbole d’Aristote a été oublié par la suite et l’extérieur de l’abside est devenu, lui aussi, circulaire. Un autre symbole s’est, d’ailleurs, imposé dans les siècles suivants avec une force justifiée : la Croix. Les églises en forme de croix entraînèrent une autre innovation qui allait caractériser l’architecture byzantine : la coupole. Elle permettait de couvrir le croisement de la nef principale et du transept. L’église arménienne de la Sainte-Croix dans l’île de Van en Turquie ne date que du Xe siècle. Aix-la-Chapelle, de la fin du VIIIe siècle, a été tellement restaurée que l’on peine à reconnaître une des applications les plus anciennes de l’art byzantin en Occident. Les coupoles furent ensuite utilisées pour couvrir toute la nef principale. Ce fut le cas, en Orient, de la Néa et, en Occident, de la cathédrale Saint-Front de Périgueux avec leurs cinq coupoles.

 

Les architectes occidentaux améliorèrent l’économie de l’ensemble et la rapidité d’exécution en remplaçant les coupoles de la nef par une voûte en berceau d’un seul tenant, mais en conservant la coupole centrale. La nef voûtée caractérise le style roman. C’est le cas de Saint-Benoît-sur-Loire. Une toiture sur fermes en bois était alors nécessaire au-dessus de la nef, mais elle risquait moins de prendre feu. Le feu était un gros problème à cette époque où l’éclairage nécessitait des flambeaux. Puis, la coupole centrale fut remplacée par une croisée de berceaux, souvent sous le clocher, comme à la basilique Saint-Sernin de Toulouse, qui conserve une nef et un transept en berceaux épaulés d'arcs en plein-cintre. Les nefs latérales sont à croisées de berceau. Ces dispositions furent appliquées aux arcs brisés de forme ogivale, arc-boutés par des nefs latérales en demi-berceau.

 

L’ultime évolution conduisit à utiliser la croisée d’ogive pour l’ensemble des nefs. Les charges étaient dès lors reportées sur les piliers et de larges ouvertures pouvaient être aménagées dans les murs. Cette architecture, curieusement appelée gothique, n’a été rendue possible que par le chaînage horizontal des pierres par des crampons en fer sur deux niveaux. Ce dispositif s’est révélé particulièrement efficace puisque, depuis le XIIIe siècle, aucune cathédrale gothique n’a été affectée par les tremblements de terre, il est vrai relativement faibles en Europe occidentale. Pourtant, si l’intérieur des églises gothiques atteint à une remarquable luminosité, ce qui n’est pas nécessairement un avantage en la circonstance, l’extérieur se trouve chargé d’une prolifération d’arcs-boutants d’une esthétique que l’on peut juger douteuse.

 

Le symbole de la croix fut lui-même délaissé par l’art baroque au profit d’une décoration intérieure souvent luxuriante.

 


La chapelle impériale des Blachernes construite par Justinien 1er devait être du même modèle que la basilique de Mushabbak puisqu’elle est de la même époque. Il est assez probable que cette chapelle fut reconstruite vers le VIIIe siècle avec plusieurs coupoles comme celle de l’église de Van en Turquie, mais très probablement en plus grand.

 

Les faits relatifs au Linceul jusqu’à la 4e Croisade (suite)

 

Ces précisions sur le symbole du cercle dans un carré nous ramènent aux témoignages relatifs au Linceul.

 

Dans une lettre, à Robert de Flandre, Alexis Ier Commène (1081-1118) mentionne les « linteamina post resurrectionem », linges de lin, terme usuel pour désigner le Linceul, trouvés après la Résurrection dans le sépulcre. Cette lettre est considérée aujourd’hui comme un faux de l’époque, destiné à encourager les volontaires à se lancer dans la première croisade. Cependant, l’époque n’étant pas douteuse, elle donne une preuve de la présence de ces reliques à Constantinople.

 

En 1147, au cours de la deuxième croisade, prêchée par saint Bernard, le roi Louis VII de France vénère les reliques des chapelles de Constantinople. Le chroniqueur de cette croisade, Odon de Deuil, est assez précis. Il distingue le palais de Constantin du somptueux palais des Blachernes : « Ibi palatium, quod dicitur Blacherna…Exterior ejus pulchritudo fere incomparabilis est, interior vero quidquid de illa dixero superabi » « dont la beauté dépasse tout ce que je peux en dire ». Il précise que de nombreuses reliques sont dans la chapelle du palais de Constantin. Il s’agit bien de Notre-Dame-du-Phare, qui doit être identifiée à la Néa. Mais, il ne parle pas du Linceul. Quant au fameux chroniqueur Othonis bischoff zu Freising, il évoque surtout les événements militaires dramatiques de cette croisade.

 

À sa suite, en 1151, Nicolas Soemundarson, abbé du monastère bénédictin de Thingeyrar, en Islande, contempla à Constantinople les bandes et le suaire de sang du Christ. C’est la première et dernière mention de bandes, probablement une traduction hasardeuse.

 

Nous avons parlé de la description donnée par Nicolas Mésaritès, lors des manifestations populaires de 1201. Mésaritès parle plus loin d’une serviette et d’une argile portant l’image du « Législateur ». Il s’agit d’une icône « gravée avec art » et d’un linge, dont parle Robert de Clary comme nous allons voir. Lors de sa mort, dans l’oraison funèbre, son frère reprend la même énumération : le linge et la tablette d’argile reproduisant le visage du Linceul. Il ne mentionne pas d’autres linges. Il faut noter également que Mésaritès parlait de l’église proche du palais impérial. Il s’agit là, très probablement, de Notre-Dame-du-Phare.

 

Dobrynia Jadrejkovic, futur Antoine, archevêque de Novgorod, alors qu’il n’était pas encore moine, fit un voyage à Constantinople entre 1204 et 1209. Il revint en Russie en 1211 après avoir visité toutes les reliques des églises de la ville. Il ne mentionne pas de linges mortuaires, mais la planche sur laquelle on déposa le Christ descendu de la croix. La somme, tout à fait remarquable, des détails des reliques qu’il a vues, ne peut laisser croire qu’il ait oublié le Linceul. Il n’était donc plus à Constantinople.

 

Nicolas d’Otrante arriva à Constantinople en 1205 avec le légat du pape, le cardinal Benoît de Sainte-Suzanne. Dès son arrivée, il évoqua, dans une lettre du 1er août 1205, le pillage des reliques de 1204. Il déclare avoir vu les linges de Constantinople à Athènes.

 


 

La disparition du Linceul pendant la 4e Croisade

 

Les croisés prirent Constantinople en 1204. Parmi eux se trouvait un chevalier picard, Robert de Clary, chroniqueur de la IVe croisade.


Dans un premier temps, il décrit l’apparence fastueuse de la Sainte-Chapelle du Boucoléon et énumère les reliques qui s’y trouvent : outre des morceaux de la Sainte Croix et la couronne d’épines, deux riches reliquaires dont l’un contenait une tuile, l’icône dont nous venons de parler, et l’autre une toile portant une forme qui, selon ce que rapporte Clary, aurait porté une empreinte sur la tuile.

 

Mais, plus loin dans sa chronique, il décrit la chapelle des Blachernes où était le sydoines ou Linceul où Notre Sire fut enveloppé. Il précise que le Linceul était exposé chaque vendredi.

 


L’ambiguïté du texte réside dans la présence, dans la Sainte-Chapelle du Boucoléon, d’un vêtement de la Vierge qui ne semble pourtant pas avoir quitté les Blachernes.

 

En 1204, Constantinople est pillée par les croisés. Le Linceul disparaît. Mais peu après, au moins deux lettres de l’époque attestent de sa présence à Athènes. Bien plus, les nombreux textes décrivant les reliques de la Sainte-Chapelle de Paris ne font jamais état du Linceul. Ces textes se réfèrent sans ambiguïté aux reliques du Boucoléon décrites par Robert de Clary et à une partie du Linceul qui entoura le corps de Jésus de Nazareth. Le fait est que Geoffroy de Charny, un célèbre capitaine au service du roi de France, était en possession du Linceul vers 1340. Ce capitaine n’était nullement un chevalier comme on le lit souvent, mais le membre d’une famille de la vieille noblesse bourguignonne. Contrairement à l’idée reçue, les chevaliers n’ont été assimilés à la noblesse que très tardivement.

 

Il semble que Geoffroy de Charny ait reçu, de Philippe VI, une relique prélevée sur le trésor de la Sainte-Chapelle. Mais ce ne peut être en aucun cas le Linceul qui n’y était pas.

 

Les Reliques de la Sainte-Chapelle de Paris

 

L’empereur latin désargenté, Baudouin II de Courtenay (1217-1273), céda à son cousin Louis IX (1214-1270) vingt-deux reliques. Elles avaient été engagées, comme caution de prêts importants, entre autres à un marchand vénitien, Nicolas Quirino. Le roi de France dédommagea les prêteurs et acquit ainsi les reliques qui, d’ailleurs, étaient encore à Constantinople où fut procédé à la vérification de l’authenticité. La couronne d’épines et les reliques de la Passion partirent donc par mer pour Venise, puis pour Paris, en traversant les terres du Saint Empire avec un sauf-conduit de l’empereur Frédéric II. La couronne d’épines fut reçue à Paris avec une grande solennité en 1239. La Chronique de Matthieu de Paris rapporte que le roi vint en personne accueillir ces restes saints aux portes de la ville. Par son prestige, la couronne d’épines éclipsait toutes les autres reliques.

 

Les autres reliques arrivèrent fin 1241. Le cardinal Eudes de Châteauroux a dressé peu après, dans un sermon, la liste des reliques de la chapelle Saint-Nicolas du Palais-Royal, détruite par la suite pour construire la Sainte-Chapelle : « De numero horum testimoniorum sunt hee sacre reliquie : sancta corona, crux, clavi, sudarium, sepulchrum, spongia, ferrum lancee et alia ». Qu’entend-il par sudarium ? Un récit de la même époque, attribué à Gérard de Saint-Quentin, apporte une information précieuse sur une des reliques : la « tabula quedam quam, cum deponeretur Dominus de cruce, ejus facies tetigit » c’est-à-dire : une planche que toucha le visage du Seigneur, quand on le déposa de la croix. La trace visible est attribuée à la planche ou « tuile » comme dans la description de Robert de Clary. Dans une hymne célébrant, sans omission, les reliques vénérées dans la Sainte-Chapelle, on nomme la tabula et non la toilla.

 

Dans la confirmation de la donation, de janvier 1247, Baudouin II atteste la présence de la « sanctam toellam tabulae insertam » et précise qu’une partie du suaire qui a enveloppé le corps de Jésus de Nazareth se trouve également parmi les reliques : « partem sudarii quo involutum fuit corpus ejus in sepulchro ». Il s’agit d’un morceau du « suaire » ayant enveloppé le corps de Jésus de Nazareth et donc d’un morceau du Linceul.

 

Le roi Charles V avait fait exécuter un petit reliquaire en or, contenant divers fragments, pour en faire don à son frère Louis, duc d’Anjou. À l’intérieur se trouvait une liste des reliques, correspondant à l’énumération de la liste de Baudouin pour le don à saint Louis. Un dessin représente également les objets : lance, fouets, etc. On peut lire : tablel.

 

Un inventaire de la sainte châsse en 1534 ne parle pas du morceau du Linceul, mais uniquement de « la sainte trelle insérée à la table ». « Après plusieurs difficultés a esté finallement trouvée en un grand reliquaire et tableau garny d’argent surdoré, où il y a apparence d’une effigie, ladite trelle comme consommée contre ledit tableau, autour, environ et dans ladite effigie ».

 

Dans la description des reliques de la Sainte-Chapelle de Paris publiée en 1790, un peu avant la disparition des reliques, l’abbé Sauveur-Jérôme Morand, Chanoine de ladite Eglise, ne mentionne qu’un seul reliquaire « du St Suaire » (rep.17 de la gravure jointe à son livre). S’agit-il de la « sanctam toellam tabulae insertam » ou de la « partem sudarii quo involutum fuit corpus ejus in sepulchro » ? Ce reliquaire ne mesurait pas plus d’une vingtaine de centimètres de côté sur quelques centimètres d’épaisseur et ne saurait donc contenir le Linceul.

 

Quoi qu’il en soit, l’un des deux aurait été prélevé par le roi Philippe VI de Valois qui l’aurait donné vers 1350 à Geoffroy de Charny, seigneur de Lirey, de Savoisy et de Montfort.

 

Cette relique aurait été prélevée des siècles avant que le trésor de la Sainte-Chapelle ne soit détruit ou volé pendant la Révolution, en même temps que furent détruites les tombes royales de Saint-Denis. Une conséquence glorieuse de l’époque des Lumières, sans doute.

 

On peut raisonnablement penser que Baudouin II a écrit la réalité. La relique de la Sainte-Chapelle de Paris n’était pas le Linceul, mais un morceau du Linceul et très probablement une des parties de la bande latérale manquante. Ces parties auraient été prélevées par un empereur au Xe siècle pour en faire un scapulaire. Elles auraient donc été conservées par la suite. La tuile et le linge associé étaient une autre relique correspondant à la description de Robert de Clary de la chapelle du Phare au Boucoléon.

Le vol du Linceul

 

Les croisés ne partirent jamais pour l’Égypte. Après avoir conquis Constantinople, ils y fondèrent un empire latin qui devait survivre péniblement pendant cinquante-sept ans, de 1204 à 1261. Certains de leurs chefs profitèrent de l’effondrement de l’Empire byzantin pour s’y tailler des principautés. L’un d’eux, Othon de la Roche, confisqua à son profit l’Attique et la Béotie qu’il se fit donner en fief, à l’automne de 1205, par Boniface de Montferrat.

 

La famille de La Roche est originaire de La-Roche-sur-L’Ognon en Franche-Comté.

 

Othon de La Roche, devenu Baron de Ray par son épouse Isabelle de Ray, premier duc d’Athènes, s’est croisé en 1201 à l’abbaye de Cîteaux. Il participa à cette IVe croisade. Il devient le premier duc d’Athènes entre la fin de 1204 et le début de 1205. Il transféra probablement dans sa capitale le Linceul qu’il s’était approprié lors du sac de Constantinople.

 

Il faisait partie des croisés Bourguignons qui suivent Henri de Flandres dans le palais impérial où se trouve l’église dans laquelle Robert de Clary dit avoir vu le Linceul en 1204.

 

Le 1er août 1205, Théodore Ange Comnène, neveu de l’empereur détrôné Isaac II, écrivit au pape Innocent III, de la part de son frère Michel, despote d’Épire, une lettre découverte ces dernières années et où il se plaignait du pillage de la capitale byzantine. Il précisait : « Les Vénitiens ont pris, dans le partage du butin, les trésors en objets d’or, d’argent, d’ivoire, les Français les reliques des saints et, parmi elles, objet sacré entre tous, le saint Linceul dans lequel, après sa mort et avant sa résurrection, Notre Seigneur Jésus-Christ fut enveloppé. Nous savons que ces objets sacrés sont recelés à Venise, en France et en tous autres lieux d’où venaient les pillards et que le saint Linceul est à Athènes » en latin : « Sacrum Linteum in Athenis ».

 

Un autre document permet d’affirmer que le Linceul volé à Constantinople est à Athènes. C’est une lettre attribuée à l’empereur Alexius V Mourtzouphlus qui se plaint au pape Innocent III qu’après la prise de Constantinople en 1204, il ait été détrôné par les croisées puis exilé et que les trésors de son empire ont été volés dont son Saint Linceul qui se trouve désormais à Athènes.

 

Une charte, établie au château de Nauplie, le 19 avril 1251, indique que les possessions d’Othon 1er de La Roche avaient été partagées auparavant entre ses deux fils : Guy reçoit la seigneurie d’Athènes comprenant Thèbes et Livadia, et Othon II la seigneurie d’Argos et de Nauplie.

 

Cette charte fait état de la vente des territoires du Péloponnèse d’Othon II de la Roche à son frère Guy. Mais, également cet acte indique qu’Othon II de la Roche prend possession, entre autres, du château de Ray-sur-Saône.

 

C’est une charte originale sur parchemin, munie encore de deux des trois sceaux qui l’authentifiaient, en particulier celui de Villehardouin dont c’est le seul exemple. Par cet acte Othon de la Roche, seigneur de Ray, notifie que, avec le consentement de sa femme Marguerite et de sa fille Guillermette, il a vendu à Guy de la Roche, seigneur d’Athènes, son frère, les châteaux d’Argos et de Nauplie avec leurs dépendances et qu’il a reçu de Guy pour cette terre quinze mille perpres de bon or, une monnaie byzantine dérivant du fameux solidus.

 

Othon de la Roche est mort en 1234. Il a été enterré en France dans l’église de Saint-Laurent à Seveux, un petit village situé près de Ray-sur-Saône. Son fils Othon II (?-1254), affirme dans un document de l’abbaye de Charlieu que son père est mort en France. Un autre document, retrouvé dans les archives du diocèse de Langres où la famille de Ray avait des propriétés, prouve qu’Othon et sa femme ont passé les dernières années de leur vie en France. Il est donc possible qu’Othon de la Roche rapporta lui-même le Linceul en France.

 

Mais, dans une des tours le château de Ray-sur-Saône, subsiste une reproduction de la pierre tombale d’Othon 1er de la Roche. Le plus intéressant est la présence d’un petit coffre en bois de 46 x 27 x 32 cm. Un panneau descriptif sur ce coffre indique que ce dernier a contenu le Linceul de Jésus, rapporté de Constantinople lors de la IVe croisade par Othon de Ray en 1206. Ce serait un envoi d’Othon à son père pour en faire don à la cathédrale de Besançon. Là encore, un doute est possible. Dans le château se trouve aussi un tissu où est peinte l’image d’un homme ressemblant au Linceul, d’apparence très proche du Linceul de Besançon. Le père d’Othon se garda sans doute d’en parler.


L’interdiction faite d’exposer des reliques sans l’autorisation de l’Eglise, et uniquement dans un reliquaire, par le concile de Latran 11 novembre 1215 et les sanctions du Pape Innocent III, que risquaient les voleurs de reliques durant la prise de Constantinople de 1204, expliqueraient certainement l’absence de documentation de l’époque et a fortiori de toute exposition de ce Linceul par la famille la Roche de Ray.

 

Othon II de La Roche, baron de Ray, mourut en 1254 laissant 2 filles, Guillermette et Isabelle, et un fils Jean de La Roche, baron de Ray (?-1262). Isabelle épousa Henry 1er de Vergy (1205-1263).

 

Le château de Ray resta aux mains de Jean de Ray et à sa descendance. Il fut presque entièrement rasé en 1640 par Richelieu pendant la guerre de Trente Ans, et reconstruit à la fin du XVIIe siècle en ne conservant que deux des anciennes tours et celle de la poterne.

 

Le dernier descendant de Jean de La Roche, baron de Ray, Claude-François de Ray, décéda sans postérité en 1623. Cependant, deux autres unions eurent lieu entre les Ray et les Vergy. Jean IV de Ray, mort en 1465, fils de Bernard de Ray et de Marguerite de Neufchâtel, épousa Louise de Vergy et leur fils Guillaume de Ray épousa sa cousine Catherine de Vergy. Ces dates tardives par rapport aux premières expositions du Linceul, plus d’un siècle avant, ne peuvent expliquer le changement de détenteur.

 

Le Linceul aurait donc quitté le château de Ray vers 1250 avec la sœur de Jean de La Roche de Ray, Isabelle de La Roche, pour être caché dans le château de son mari, à Lirey en Franche-Comté également.

 

Les difficultés des La Roche à Athènes ont pu pousser cette famille à vendre le Linceul au mari d’Isabelle de La Roche, Henry de Vergy, pour financer la défense de leurs territoires helléniques. Les Vergy exercèrent de hautes charges : sénéchal de Bourgogne et gouverneur du Dauphiné, charges dont l’acquisition exigeait une très grosse fortune. Il n’en reste pas moins que les conditions de passage du Linceul des La Roche aux Vergy et donc aux Charny restent obscures.

 

Isabelle de La Roche et Henry 1er de Vergy eurent un fils Jean (1249-1310) qui se maria à Marguerite de Noyers. De cette union, naquit Henri II de Vergy, Sénéchal de Bourgogne (1275-1335). Ce dernier épousa Mahaut de Dammartin et ils eurent un fils, Guillaume III de Vergy, seigneur de Mirebeau, gouverneur du Dauphiné (1290-1360). Marié avec Agnès de Durnay, il n’eut qu’une fille, Jeanne de Vergy et un fils, d’un second mariage, qui ne laissa pas de descendance.

 

Jeanne de Vergy se maria en 1340 à Geoffroy I de Charny (1300-1356). C’est elle qui fit connaître le Linceul et l’exposa à Lirey.

 

Bien évidemment, il n’y a pas d’actes établissant le passage du Linceul de la famille de la Roche à la famille de Vergy. Les héritages ne sont pas toujours notariés, surtout lorsqu’ils comportent des éléments d’origine délicate.

 

Le Linceul de Lirey

 

Finalement le Linceul se trouve entre les mains de Geoffroy de Charny à Lirey au début de la guerre de Cent Ans.

 

Lors d’une première captivité en 1342 à la suite de la bataille de Morlaix contre les Anglais, Geoffroy de Charny fit le vœu de construire une église dédiée à la Sainte-Trinité s’il était délivré. Ce qui fut fait peu de temps après. Le roi Philippe de Valois rencontra Geoffroy de Charny et lui concéda les rentes d’un domaine afin de construire cette église avec quelques chanoines à son service.

 

Le 16 avril 1349, Geoffroy adresse au pape une demande d’indulgence de 100 jours pour les pèlerins qui visiteraient son église. Entre temps, Geoffroy participe à plusieurs batailles et le roi Philippe VI lui offre plusieurs reliques, mais dans aucun document contemporain, il n’est question de Linceul. En janvier 1350, il est à nouveau prisonnier des Anglais, puis libéré en juin 1351 après rançon versée par le nouveau roi de France Jean le Bon. C’est alors qu’en janvier 1354, il demande de nouveau au pape des indulgences plus grandes et un nombre de chanoines plus importants.

 

Il n’a laissé aucun document expliquant pourquoi il demandait plus d’indulgences et plus de chanoines. Il n’a rien écrit sur le Linceul.

 

Geoffroy de Charny a écrit au pape Clément VI, en avril 1349, pour l’informer de la construction de l’église Notre-Dame de Lirey, en remerciement à la Sainte-Trinité, à laquelle il attribuait la réussite de son évasion des geôles anglaises, mais la liste des reliques ne mentionne pas le Linceul. L’église collégiale est achevée en 1353, le Linceul y sera déposé en 1357.  Geoffroy de Charny est mort à la bataille de Poitiers 16 septembre 1356. Jeanne de Vergy, sa veuve, commença les ostensions en 1357.

 

Seules deux sources parlent de ces ostensions et surtout de leur arrêt :

 

- une médaille du Linceul avec l’image du Christ de dos et de face, porte les armoiries de Geoffroy de Charny et de sa femme Jeanne de Vergy. Mais, aucune date n’est mentionnée.

- le mémorandum de l’évêque Pierre d’Arcis. Pierre d’Arcis l’écrit en 1389 demandant l’arrêt des ostensions du Linceul dans l’église de Lirey en évoquant un faux « habilement peint « dont l’artiste a été démasqué par son prédécesseur de l’époque, Henri de Poitiers « vers 1355 « dixit Pierre d’Arcis. Cependant, il n’y a aucune trace d’un document où Henri de Poitiers se plaint des ostensions du Linceul. Au contraire, un document de l’époque (28 mai 1356) parle de l’approbation de l’évêque Henri de Poitiers du culte divin dans l’église de Lirey sans toutefois mentionner le Linceul.

 

Les ostensions du Linceul durent jusqu’en 1360. À cette date, l’évêque de Troyes, Henri de Poitiers, interdit les ostensions, considérant que le Linceul doit être faux, les Évangiles n’en faisant pas mention. Jeanne de Vergy prend peur et met alors l’objet en sécurité dans son château fortifié de Montfort en 1360 ; il y restera 28 ans jusqu’à son décès en 1388.

 

Jeanne de Vergy avait épousé en secondes noces Aymon de Genève, oncle de l’antipape Clément VII. Ce dernier autorisa sa tante par alliance à reprendre les ostensions à Lirey en 1389, alors qu’elle venait de mourir. Ce sont les chanoines de l’église de Lirey qui s’occupèrent des ostensions et se virent confier le Linceul par Geoffroy II de Charny.

 

Les bulles successives du pape Clément VII, dont celle du 28 juillet 1389, autorisent Geoffroy II de Charny à exposer le Linceul. Ostensions confirmées par la bulle du 1er juin 1390 concluant l’affaire de Lirey où le Pape accorde des indulgences aux pèlerins de l’église de Lirey qui viennent voir « l’image ou représentation du Linceul du Seigneur, conservée avec vénération ». Dans ces bulles, les arguments de Pierre d’Arcis sont rejetés, mais l’Eglise ne confirme pas que ce Linceul est celui du Christ. Elle en autorise néanmoins les ostensions.

 

La fille de Geoffroy II de Charny, Marguerite de Charny, épousa en 1400 Jean de Beaufremont, tué à Azincourt en 1415. En 1418, Marguerite de Charny épouse en secondes noces Humbert de Villersexel, seigneur de Saint-Hippolyte sur le Doubs. En 1418, Humbert de Villersexel plaça à nouveau le Linceul dans le château de Montfort pour le protéger des bandes de pillards et de la guerre de Cent Ans. Il le déplaça ensuite à Saint-Hippolyte, un de ses fiefs. À sa mort en 1438, les chanoines de Lirey se pourvurent en justice pour forcer son épouse à restituer la relique, mais le parlement de Dole, en mai 1443, et la cour de Besançon, en juillet 1447, donnèrent raison à celle-ci. Elle voyagea à cette époque avec le Linceul, notamment à Liège, Genève, Annecy, Paris, Bourg-en-Bresse, Nice.

 

Les chanoines n’en resteront pas là et demanderont l’excommunication de Marguerite de Charny, à laquelle ils renonceront moyennant compensation financière.

 

Le Linceul de Chambéry

 

Le 13 septembre 1452, Marguerite de Charny échange la relique avec Anne de Lusignan, épouse du duc Louis 1er de Savoie, contre le château de Varambon où elle mourut en 1464. Le Linceul est dès lors conservé dans une nouvelle église, la Sainte-Chapelle de Chambéry, élevée à la dignité de collégiale par le pape Paul II.

 

En 1464, le duc accepte de verser une rente aux chanoines de Lirey contre l’abandon des poursuites. Après 1471, le Linceul est fréquemment déplacé, à Verceil, Turin, Ivrée, Suse, Chambéry, Avigliano, Rivoli et Pignerol. Mais, revient régulièrement à Chambéry.


Sa présence est attestée par le chantre et le chapelain de la Sainte-Chapelle de Chambéry, en leur qualité de gardiens et administrateurs du mobilier en dépendant, dans l’inventaire du 6 juin 1483 dressé sur les ordres de Charles 1er de Savoie. La châsse le contenant : « ... étoit en bois recouvert de velours cramoisi, ornée de clous en vermeil «. Elle était fermée par une serrure en argent avec sa clé de même métal. Le Linceul était enveloppé dans un drap de soie rouge.

 

En 1502, Amédée IX de Savoie et son épouse Yolande, installent les Clarisses qui s’occuperont du Linceul dans la Sainte-Chapelle à Chambéry. Il sera exposé au gré des déplacements de la famille de Savoie durant plusieurs années.

 

En 1506, le Pape Jules II autorise l’ostension de l’insigne Linceul « dans lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ fut enveloppé au tombeau ». À partir de ce moment, il y a une ostension annuelle. D’ailleurs, une des raisons de la rupture de Luther avec Rome en 1520, fut, avec la thèse, très obscure, de la prédestination, une dévotion aux reliques, jugée excessive.

 

Marguerite d’Autriche fit don au Linceul d’un nouveau reliquaire en argent en 1509. Quelques années plus tard François Ier vint à pied de Lyon à Chambéry avec 2000 de ses soldats le 15 mai 1516 pour vénérer le Linceul après la victoire de Marignan selon le vœu qu’il avait fait avant sa bataille contre les Suisses de l’empereur Maximilien Ier.

 

Peu après, le saint Linceul fut endommagé par l’incendie de la Sainte-Chapelle de Chambéry dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532. Le reliquaire d’argent chauffa au rouge : une goutte d’argent fondu traversa les épaisseurs du tissu plié. Les clarisses poseront des pièces deux ans plus tard pour réparer les trous.

 

En 1536, se produit la première invasion française de la Savoie au cours de la guerre entre François 1er et Charles Quint. Le duc prend la précaution de retirer le Linceul de Chambéry et le transporte à Nice où il est exposé jusqu’en 1543. Emporté à Vercelli au Piémont, il est sauvé par un chanoine qui le cache dans sa maison lors du sac de la ville par les Français en 1553.

 

Le Linceul de Turin

 

Le 14 septembre 1578, le Linceul est définitivement installé à Turin d’où il fera l’objet de nombreuses ostensions publiques ou privées, tous les 30 ans environ.

 

En 1694, après les renforcements réalisés par le bienheureux Sébastien Valfré, prêtre de l'Oratoire, le Linceul est placé dans le sanctuaire conçu spécialement par Guarino Guarini, où il se trouve toujours. Il est fixé sur une doublure noire neuve par ce même prêtre.

 

En 1868, la princesse Clotilde de Savoie a cousu une nouvelle doublure de soie rouge à l’envers du Linceul.

 

En 1939, à la veille de la guerre, le Linceul est mis en sûreté à Montevergine, à l’est de Naples. Il est rapporté à Turin en 1946.


 


 

Le Linceul donné au Vatican

 

Le dernier roi d’Italie, Humbert II, descendant agnatique des ducs de Savoie, en fit don au Pape en 1983. Mais, le Linceul resta à Turin.

 

Dans la nuit du 11 avril 1997, un incendie ravage la chapelle de Guarini, dans la cathédrale de Turin, et une aile du Palais Royal. Le Linceul est sauvé in extremis par le pompier Mario Trematore.

 

 

 

 


 

 

 

QUATRIEME PARTIE

 

 

L’iconographie du Linceul

 

 

 

Les représentations de Jésus de Nazareth au début de la chrétienté

 

Jésus de Nazareth n’a pas, semble-t-il, été représenté avant le IIe siècle. Sur les premières fresques, il porte les cheveux courts, sans moustache ni barbe, comme on peut le voir sur cette fresque du Bon Pasteur du IIe siècle, trouvée dans les catacombes de Priscilla à Rome. Mais, on trouve aussi, à la même époque, Jésus de Nazareth avec barbe, mais les cheveux courts comme dans cette autre fresque des catacombes. Les fresques de cette époque ne comportent pas d’auréoles, mais on notera que, dans les deux cas, Le Bon Pasteur se trouve au centre de cercles.

 

 


 



Un sarcophage de 390 dans les Catacombes de Praetexta montre le même sujet traité de manière semblable, mais sans cercle.

Ce n’est qu’au début du IVe siècle que le Linceul pu être enfin dévoilé en toute sûreté. Hélène se rendit en Palestine en 326 pour contempler les reliques de Jésus de Nazareth. La fresque de Jésus de Nazareth dans les catacombes de Commodille à Rome date de la fin du IVe siècle. Il porte à la fois les cheveux longs et la barbe, avec une auréole.

 


Le vitrail de Wissembourg, daté de 1060, a été retenu, bien que récent, car il présente la particularité de reproduire très nettement la dissymétrie apparente des arcades sourcilières et des yeux du Linceul. Cette dissymétrie apparaît mieux en modifiant les courbes des couleurs. Elle résulte des blessures du visage en particulier de l’arcade et de la pommette du Christ. On la retrouve, légèrement esquissée, sur la fameuse icône du Sinaï, datée du VIe siècle. L’autre intérêt du Christ de Wissembourg est de montrer des bandelettes dans la chevelure. L’origine de cette évocation unique est inconnue. Le Christ de la Bible de Garima en Ethiopie serait la plus ancienne miniature connue.

 

Pourtant, dans aucun cas, les blessures du visage du Linceul n’ont été dessinées. En particulier, on ne voit jamais les coulées de sang. La tradition du voile de Véronique place l’impression durant la montée au calvaire. Les blessures du visage existaient donc déjà. On ne peut trouver là une raison pour dissocier le Linceul du Mandylion, ou supposer l’existence d’un autre tissu qui serait le voile de Véronique et aurait servi de modèle, mais aurait disparu. Le voile de Véronique devait porter les blessures du visage. Ce n’est pas le cas des icônes, fresques ou sculptures.

 


Le Christ en croix (avant le XIIIe siècle)

 

Une des plus anciennes croix de Jésus de Nazareth a été découverte à Herculanum en Italie et date donc d’avant 79 après J.-C..

 

Le fameux carré magique chrétien a été trouvé en plusieurs endroits à Pompéi. Celui présenté ici est incomplet, mais montre la croix, normalement non apparente, formée par le mot TENET tracé verticalement et horizontalement. Il est évidemment antérieur à 79. Le réarrangement des lettres permet de reconnaître le Pater Noster entouré de A et O, alpha et oméga.

 

Le Concile d’Illibéris, aujourd’hui Grenade, en Espagne, en 306, interdit de placer des tableaux dans les églises et de peindre sur les murailles ce qui est vénéré.

 

On a proposé de ce texte nombre d'explications dont la plupart ont le tort de s'écarter du sens naturel des paroles du concile. Les Pères réunis à Illiberis reprochent aux images d'être elles-mêmes des objets de dévotion et d'adoration. En conséquence, ils les proscrivent purement et simplement. Leurs motivations étaient moins radicales que celles de certains Chrétiens orientaux, les Docètes. Ils soutenaient que Jésus n'a pas de corps physique et ne pouvaient accepter que l’on montre le Christ sur la Croix. Ils affirmaient qu'une splendeur était venue cacher le Christ et que personne ne l'avait vu sur la Croix.

 


Cependant, les gnostiques carpocratiens avaient des représentations du Crucifié, notamment une gemme de Syrie, datant du IIe siècle, où se trouve gravé le Crucifié avec un nimbe crucifère, entouré de Marie et de Jean. La croix elle-même n’est représentée que par le symbole crucifère du nimbe, contrairement à un sceau du IIIe siècle.


Il y avait donc auparavant de telles représentations. Ce canon ne dut pas être appliqué longtemps, car entre la paix de l'Église avec Constantin et le sac de Rome (313-410), se place une période artistique productive et originale dont le siège fut à Rome.

 

Ce n'est qu'à partir du Ve siècle que l'image du Christ en croix apparaît plus systématiquement. Mais, des fresques en Egypte, datant du Ve siècle et en Italie du début du VIe siècle ne montrent encore que la croix elle-même.

 

Le Christ en croix apparaît à partir du Ve siècle avec les cheveux longs et une auréole. La barbe, le plus souvent bifide et la moustache, ne sont pas systématiques au départ. Cette représentation est très précisément semblable à celle du Linceul.

 

La blessure de la lance est toujours du côté droit comme sur le Linceul. Par contre, les clous sont placés de manière systématique dans la paume des mains. On ignorait jusqu’à notre époque que les paumes ne pouvaient résister au poids du corps. On peut comprendre qu’il ait paru impossible de planter un clou dans le poignet qui ne semblait présenter que des os. La rétractation des pouces n’est pas toujours présente.

 

Les représentations comportent indifféremment un clou pour chaque pied, ou un seul clou fixant les deux pieds ensembles à la croix.

 

Une des représentations les plus connues de Jésus de Nazareth crucifié est celle de la porte de l’église Sainte-Sabine à Rome. Elle date du début du Ve siècle. Il ne reste qu’une partie des panneaux d’origine, mais celui-là est assurément contemporain de la construction de l’église. On remarque que les deux larrons sont aussi cloués en croix. Le visage du Christ, sans auréole, est tout à fait conforme à l’image d’Edesse. Ce n’est pas entièrement le cas de l’exemple suivant.



Une effigie, sur un coffret en ivoire, de la crucifixion de Jésus de Nazareth est conservée au British Museum à Londres. Elle est datée de 420-430. Les pouces de l’ivoire sont cassés, mais ils n’étaient pas rétractés. On remarque les cheveux longs et les doigts allongés. Curieusement, les clous des pieds ne sont pas représentés. Le Christ ne porte ni barbe ni moustache. Une auréole entoure son visage. On peut voir sur la gauche, Judas pendu au-dessus de son sac de pièces.


Comme dans l’immense majorité des crucifix, les bras du Christ sont horizontaux. C’est une impossibilité comme nous l’avons vu, non seulement parce que les angles de coulée du sang sur les bras montrent clairement que les bras étaient à 60° environ de l’axe du corps. Mais, c’est aussi une impossibilité physique, car les mains auraient à supporter un effort considérable si les bras tiraient à l’horizontal. C’est un problème de triangle des forces. Pour supporter une charge verticale avec des tirants horizontaux, il faut une force théoriquement infinie. En réalité, la traction allonge les tirants qui présentent toujours une certaine élasticité ; ils ne restent donc pas horizontaux.

 

 

En dehors des coulées de sang, le Linceul ne donne aucune indication sur la position des bras. Finalement, il se trouve que les crucifix les plus conformes sur ce point sont ceux des Jansénistes de Port-Royal, mais les jambes ne sont pas repliées comme elles le devraient dans cette position.

 

La Bible de Rabbula, un manuscrit syrien de 586, comporte une miniature de la crucifixion avec les deux larrons également cloués en croix. Le visage est très proche de celui du Linceul. Jésus de Nazareth porte définitivement les cheveux longs et une barbe. Cependant, les pouces du Christ sont dessinés vers le haut. Seuls le Christ, l’ange et la Sainte Vierge portent une auréole. C’est une des rares crucifixions anciennes montrant des traces de sang. On peut voir les soldats tirant au sort sa tunique. La partie basse relate la résurrection avec le terrassement des gardes.

 

Ce changement de représentation ne peut venir que d’une meilleure connaissance de la réalité de l’époque de Jésus de Nazareth. Une source possible est justement le Linceul.

 


 

Les pièces d’or de Justinien II qui régna de 668 à 695 sont très connues des numismates. Elles montrent l’empereur sur une face et, sur l’autre, le buste du Christ de face vêtu du pallium et du colobium, tenant de la main gauche les Evangiles et la main droite dressée en signe de bénédiction. Le Christ ne porte pas d’auréole, mais on voit nettement le grènetis, le ciel étoilé.

 


Si la barbe n’est pas bifide, la ressemblance avec le Linceul est réellement frappante. On remarque en particulier l’hématome de la pommette droite. Mais, le plus troublant est la précision de la gravure comparée aux traits assez grossiers de l’empereur sur l’autre face.

 

L’église Santa Maria Antiqua située sur le forum à Rome contient une fresque de 741-752 qui reprend certains aspects de la miniature de la Bible de Rabbuna de 586, en particulier la tunique couvrant tout le corps et les pouces vers l’extérieur des mains. Or, on attribue la décoration de cette chapelle au fils d’un curateur byzantin du palais impérial, qui aurait donc pu approcher le Linceul.

 

Un ivoire carolingien, des années 870, présente l’intérêt de montrer sans ambiguïté la rétractation des deux pouces exactement conforme au Linceul. On voit, sur la droite, deux femmes dressant des sortes de serviettes.

 

Les représentations du tombeau seront examinées plus loin, mais on n’observe ici aucun linge mortuaire dans le tombeau que l’on peut voir en bas.

 

Le site monastique de Göreme en Turquie comporte plusieurs églises couvertes de fresques. Celles du Christ en croix sont semblables aux précédentes. Ces fresques datent des Xe et XIe siècles.

 

La nef centrale contient une fresque du IXe siècle de style provincial. Trois absides révèlent des fresques du XIe siècle de style métropolitain. Ces fresques représentent les apôtres, des saints et de très nombreuses scènes de la vie de Jésus (963-969 et XIe siècle respectivement). On remarque que les larrons sont aussi cloués sur leur croix. On voit aussi sur la droite, les soldats qui se partagent les vêtements du Christ. Les scènes du bas portent sur la descente de la croix et la résurrection, mais elles sont très endommagées.

 

La Karanlık Kilise (L’église sombre) des XIe-XIIe siècles reprend uniquement le thème de la mort du Christ en croix. Les pouces ne sont pas rétractés.

 


 

 


 

La plaque d’ivoire d’Amalfi en Italie, datée des années 1100, présente les pouces très nettement rétractés. Cet ivoire est exposé au Metropolitan Museum of Art de New York.

 

Une autre plaque en ivoire de l’atelier de Salerne est datée de la fin du XIe siècle. Elle a pris la couleur du bois. Elle a donc été conservée longtemps à l’abri de la lumière. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, pour conserver sa couleur beige d’origine, l’ivoire doit être conservé à la lumière. Le Christ en croix est très voisin du précédent avec les pouces rétractés.

 


Le Christ en croix (après le XIIIe siècle)

 

Le tableau suivant est dû à Francesco di Giotto (1266-1337). Il montre la continuité dans la représentation du Christ en croix. On notera que la croix est une crux commissa en forme de T, fait particulièrement rare. Les pouces du Christ sont nettement rétractés.


 

 

 

 

 

 

Le Christ dans la Tombe

 

Le British Museum conserve une ampoule en étain souvenir d’un pèlerinage en Terre Sainte du VIe ou VIIe siècle avec la crucifixion sur une face et la résurrection sur l’autre, qui figure ici.

 

Cette fresque de la mise au tombeau dans l’église d’Asinou, dans l’île de Chypre, date du tout début du IXe siècle. Les pouces sont très clairement rétractés. On remarque la nature assez singulière du Linceul qui pourrait faire penser à un talith ashkénaze.

 

 

 

 


 

 

 

 

Cette sculpture du monastère de La Peña, près de Jaca en Espagne, fondé en l’an 920, montre le Linceul du Christ enserré de bandelettes selon la coutume hébraïque de l’époque du Christ. Le Christ ressuscité apparaît à droite de la sculpture.

 

 

 

 

 


 

Une plaque du reliquaire de la pierre du sépulcre du Christ du trésor de la Sainte-Chapelle de Paris est conservée au Louvre. Ce reliquaire a été fabriqué sous la dynastie des Comnènes (1081-1185). Cette plaque montre l’ange et les saintes femmes après la Résurrection. On peut remarquer le pathil vide, comme le linceul enserré dans des bandelettes.

 

La partie inférieure de la plaque d’ivoire d’Amalfi en Italie, datée des années 1100, présente un intérêt particulier. Elle représente la mise au tombeau par Joseph d’Arimathie.


La tête du Christ est tout à fait semblable au Linceul, mais elle est également soulevée par une sorte de coussin. Ceci correspond aussi à la position observée sur le Linceul. L’autre aspect curieux est le Linceul. Il enserre le corps. Le sculpteur a certainement voulu représenter des bandelettes.

 

La partie basse de l’autre plaque en ivoire de l’atelier de Salerne est très semblable. La différence porte essentiellement sur la présence d’un pathil autour du visage du Christ au moment de la mise au tombeau. Le tissu du Linceul présente également des sortes de chevrons qui correspondent à des bandelettes plutôt qu’au tissu du Linceul.

 

Les artistes connaissaient-ils la fresque des catacombes de Kom el-Shugafa en Egypte qui date du 1er ou IIe siècle après J.-C. ? Elle concerne la sépulture d’un dignitaire selon le rite de l’ancienne religion égyptienne. Les motifs sont exactement les mêmes.

 

lazareLe pathil et le linceul de bandelettes se retrouvent sur la plupart des fresques de la même époque. Il s’agit ici de la résurrection de Lazare dans la chapelle Palatine à Palerme. Cette fresque date de 1130-40.

 

Il semble que la représentation du Christ au tombeau ait connu un changement important au début du XIIe siècle, car par la suite, les bandelettes qui enserraient le Linceul, à la manière juive, n’apparaissent plus. On peut penser qu’une meilleure connaissance des rites funéraires des Hébreux amena à modifier l’iconographie.

 

La fresque suivante, une Piéta, se trouve dans l’église Saint-Pantelejmon, dans le monastère de Nerezi. Elle date de 1164. Le monastère est à Gorno Nerezi, à quelques kilomètres de Skopje en Macédoine. Elle a été construite par Alexis Comnène dans le style byzantin. Cette fresque ne doit pas être beaucoup plus récente. Cette fois, le peintre a voulu imiter les chevrons caractéristiques du Linceul. On notera également que les pouces sont nettement rétractés. Cette fresque a fait l’objet de restaurations à la suite du tremblement de terre de 1963.

 


Il se trouve qu’une autre représentation de cette scène, datant de moins d’un siècle plus tard, apporte, sans contestation possible, des précisions sur le tissu du Linceul et sur les traces qui s’y trouvent. C’est le Codex de Pray.

 


 

 

Le Codex de Pray est conservé à Budapest. Il porte le nom du père jésuite qui le découvrit au XVIIIe siècle. Il s’agit d’un manuscrit en haut hongrois daté de 1192-1195.

 

Il comporte une miniature qui présente beaucoup d’analogies avec le Linceul. Le Christ ressemble à tous les exemples cités, à cette grande différence que, cas unique, il est nu comme sur le Linceul. Les doigts sont longs et les pouces rétractés.

 

La partie haute de la miniature montre les plis du Linceul qui ne sont pas visibles aujourd’hui.

 

Mais, les données les plus intéressantes apparaissent dans la partie basse de la miniature du Codex. On peut voir les saintes femmes arrivant au tombeau avec les aromates.

 

La miniature est couverte de taches grises. Cependant, on peut voir une tache de couleur un peu brune en bas d’un linge. Cette tache pourrait correspondre aux taches de sang du Linceul.

 

Le tissu du linge mortuaire présente très précisément, sur l’endroit que l’on voit sur la gauche, l’apparence en chevrons du Linceul. Bien plus, on voit indubitablement les 4 quatre trous en L qui ont été évoqués plus haut. Sur la droite, l’envers du tissu montre la texture caractéristique de l’envers des sergés. Un second ensemble de quatre trous en L est également visible.

 

La forme enroulée du linge de droite fait penser au pathil. Il y a un troisième linge sous la main droite de l’ange de gauche qui serait donc le sudarium, le suaire.

 

Une autre miniature du Codex présente les blessures de la passion, conformes aux Evangiles évidemment et au Linceul.

 

Il convient de rappeler que tous les cas que nous venons de voir, y compris le Codex de Pray, sont antérieurs à la datation la plus ancienne du Linceul réalisée au carbone 14 (1260-1390).

 


 

On peut enfin signaler l’existence d’icônes brodées représentant le Christ mort allongé sur une toile richement décorée, depuis le début du XIIIe siècle. La plus ancienne est à Venise. On les appelle des Epitaphios. Elles reprennent les principales caractéristiques du Linceul, en dehors des pouces non rétractés. Celle qui est présentée ici date du XIVe siècle. Un premier regard porte nécessairement sur le Linceul. Son caractère remarquable résulte du tissu que l’on aperçoit à plusieurs endroits. L’artiste aurait-il vraiment tenté de broder l’apparence d’un tissu sergé ? En fait, en regardant plus en détail la broderie, on s’aperçoit que ces motifs apparaissent à d’autres endroits. Des motifs du même genre apparaissent sur l’Epitaphios de Stavronikita qui ne serait, cependant, que du XVe siècle.


 


Cette piéta est l’œuvre de Theophanis Strelitzas. Elle se trouve dans un des monastères du mont Athos et date ses années 1530-40. Le Linceul est visiblement inspiré du même modèle que la fresque de l’église d’Asinou, mais les pouces de Christ ne sont pas rétractés.

 

La peinture sur toile de Gianbattista delle Rovere (1560-1627), conservée à la Galerie Sabauda, présente l’intérêt de montrer comment le Linceul fut posé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

L’iconographie du Linceul et du Mandylion

 

Dès le IIIe siècle, une tradition rapportée par Eusèbe (265-339), dans son Histoire Ecclésiastique, raconte la demande d’Abgar (177-212), roi de l’Osrhoënne, plus connue sous le nom d’Edesse. Il était lépreux. Il entendit parler des miracles du Christ et lui envoya son archiviste Hannan avec une lettre, dans laquelle il demandait au Christ de venir à Edesse pour le guérir. Le Seigneur, ne pouvant quitter la Terre Sainte, prit un linge et l’appliqua sur son visage qui s’y imprima. L’image du Christ, portée par les émissaires, guérit le roi dès qu’il l’appliqua sur sa chair. Une très belle icône du Mont Sinaï du Xe siècle représente le roi Abgar, assis sur son trône, défiguré par la lèpre, portant le linge sur lequel est imprimée la face du Christ.

 

La célèbre mosaïque de la Basilique de Saint-Apollinaire-in-Classe à Ravenne en, Italie, du VIe siècle, serait la plus ancienne copie encore existante de l’image d’Edesse avec le grènetis, l’orbe circulaire pythagoricien du ciel étoilé.

 

Cette image apparaît aussi dans une icône du musée de Kiev en Ukraine, du VIIe siècle, entre les saints Serge et Bacchus, et dans le Psautier Chludov conservé à Moscou et qui date du milieu du IXe siècle. Une miniature de ce dernier montre Jean VII le Grammairien, patriarche iconoclaste de Constantinople, qui tente d’effacer l’image du Christ au centre du cercle du ciel étoilé.


 

Une miniature du manuscrit de la chronique de Jean Skylitzès, concernant l’arrivée du Linceul à Constantinople en 944, montre l’effigie du Christ. Ce manuscrit est conservé à la Bibliothèque Nationale de Madrid.

 

Il relate la vie quotidienne à Constantinople entre le IXe siècle et le milieu du XIe siècle et comporte plus de deux cents feuilles de parchemin avec de multiples illustrations.

 

Ce même manuscrit énumère les reliques transportées à Constantinople : la Sainte Croix, la toile avec l’image de Jésus-Christ, la lettre autographe de celui-ci pour Abgar, et l’image de la Mère de Dieu. Il ne mentionne qu’une seule image que l’on appela à Constantinople le Mandylion.

 

Le Linceul était alors plié en sorte que seul apparaissait la figure du Christ : l’Image d’Edesse. Des représentations anciennes montrent qu’il consistait en un carré couvert d’un treillage d’or au milieu duquel une ouverture ronde laissait voir la partie du Linceul où l’on distingue le visage du Christ.

 

Le Mandylion présente des franges dans sa partie inférieure. On les voit très nettement sur l’icône serbe de la Sainte Face, conservée à Laon, datée du XIIe ou XIIIe siècle. Elles apparaissent aussi sur la copie de 1310-1330 du triptyque de sainte Claire au Civico Museo Sartorio de Trieste en Italie. Par contre, les franges sont en haut dans la chronique de Jean Skylitzès.


Les similitudes entre ces reproductions et le visage du Linceul et son auréole sont réellement frappantes. Le tissu blanc portant le visage du Christ auréolé, placé dans une sorte de cadre avec des franges, serait donc bien le Linceul lui-même. La nature des franges reste inexpliquée. Les franges n’apparaissent que pour les taliths de prière ; elles étaient coupées avant de le mettre dans la tombe des hommes importants. La très célèbre icône de Novgorod du XIe siècle, conservée à la Galerie Tretyakov de Moscou, ne présente pas de franges.

 

Réalisé vers 1357, un plomb de pèlerinage, conservé au Musée de Cluny à Paris, montre le Linceul complètement déplié, avec le corps du supplicié vu de face et de dos, tel qu’il était présenté aux pèlerins alors qu’il était exposé à Lirey en Champagne.

 

Ceci permet de penser que la sculpture de Sainte-Marie du Menez-Hom est antérieure à ce pèlerinage et donc à 1357, puisqu’il représente uniquement la tête, le reste du corps étant caché par le pliage en huit derrière le cadre. De nombreux chrétiens faisaient le pèlerinage de la Terre Sainte et passaient par Constantinople où ils pouvaient voir le Mandylion. Ce genre de sculpture n’a donc rien de surprenant, si ce n’est ici la date.

 

Il existe aussi de copies du Linceul, postérieures à sa présentation à Lirey. Elles n’apportent évidemment pas d’éléments dans la datation du Linceul.

 



 

 

 

CINQUIEME PARTIE

 

 

Hypothèses de l’artefact

 

 

 

Le Linceul serait une peinture

 

L’idée que le Linceul serait un faux n’est pas récente. Dès 1389, l’évêque Pierre d’Arcis écrivait au pape Clément VII, résidant à Avignon, qu’il s’agit d’un « pannus [...] artificiose depictus », une sorte de « panneau habilement peint sur lequel, par une adroite prestidigitation, était là représentée la double image d’un homme, c’est-à-dire le dos et le devant ».

 

On a fait appel récemment au pinceau illustre de Léonard de Vinci. Il aurait combiné les techniques du bas-relief et de la photographie, utilisant son propre visage qui présenterait certaines caractéristiques comparables. Ce serait une œuvre assez précoce. Il n’était âgé que d’un an lorsque le Linceul, déjà porteur de l’image, arriva à Turin !

 

Plus sérieusement, des scientifiques arrivèrent à la conclusion qu’il s’agit d’une peinture constituée de pigments d’ocre rouge et de vermillon et que les taches de sang sont composées des mêmes substances enrobées dans un composé à base de collagène.

 

Une technique en deux temps a été imaginée. On peut réaliser une empreinte négative sur toile sans laisser apparaître de traces de pinceaux, en utilisant un bas-relief enduit d’un colorant. Un simple recouvrement du modèle par un linge humide suivi d’un tamponnement permet alors de constituer une empreinte en négatif sur le tissu.

 

Un transfert de poudre a été proposé par la suite. Le mode opératoire aurait pu être utilisé au Moyen Âge. Le résultat obtenu s’approche de celui du Linceul. La méthode utilise de l’hématite et du collagène. Le résultat ressemble vraiment à l’image du Linceul, et l’inversion chromatique est surprenante de fidélité au Linceul, y compris pour l’aspect tridimensionnel.

 

 

Le Linceul serait une sorte de photographie

 

Cette hypothèse a été émise en 1995. Elle nécessite l’usage d’une chambre noire de grande dimension dans laquelle il faut tendre un drap de lin imprégné de sulfate d’argent sur lequel on projette l’image d’un corps ou d’une statue. Cette hypothèse comporte de nombreux obstacles concernant la lumière nécessaire pour créer une image similaire à celle présente sur le Linceul, et le résultat de l’expérience n’offre pas la finesse tridimensionnelle du Linceul. De plus, la photosensibilité du sulfate d’argent était inconnue au Moyen Âge.

 

Le Linceul serait une production biologique

 

L’aloès, répandu sur un corps embaumé, aurait été bruni par les vapeurs ammoniacales émanant d’un cadavre en décomposition. Le cadavre aurait été adroitement retiré avant que le tissu ne pourrisse. Une variante serait le brunissement de la myrrhe et de l’aloès, répandus avec soin, par les rayons solaires.

 

Les mêmes arguments ont été proposés en remplaçant les aromates par la simple transpiration.

 

Enfin, si j’ose dire dans cette affaire sans fin, on a utilisé récemment la réaction de chimique de Maillard. Lorsque des acides aminés, donc d’origine humaine, en présence de sucres, sont exposés à une température élevée, ils brunissent en créant un composé semblable à l’humus et de composition très voisine. Le jaunissement de l’image serait dû à cette réaction chimique entre des vapeurs d’ammoniaque et quelques impuretés présentes superficiellement sur le lin à cause de son procédé de fabrication.

 

Il y a aussi des hypothèses très partielles en ce sens qu’elles expliquent la formation de taches de roussissement, mais n’apportent aucun élément sur les circonstances dans lesquels les phénomènes évoqués auraient pu se produire.

 

On a évoqué l’effet corona. Il s’agit d’une décharge électrique entraînée par l’ionisation du milieu entourant un conducteur. Elle se produit lorsque le potentiel électrique dépasse une valeur critique, mais que les conditions ne permettent pas la formation d’un arc. C’est le principe des lampes à plasma.

 

L’autre hypothèse la plus connue est le bombardement par des rayons α. Le supplicié aurait été une source naturelle de rayonnement pour une raison qui ne s’est jamais rencontrée et dont aucun mécanisme physique connu ne peut rendre compte.

Les difficultés de ces hypothèses

 

Toutes les tentatives font abstraction de la nature même du support. Or, il faut d’abord un tissu pour faire un linceul, vrai ou faux. Et le tissu du Linceul n’est rien moins que banal comme nous avons pu le voir dans le détail même, jusqu’aux fibres de lin qui le constituent.

 

Sachant sa nature, on peut à présent faire un tissu identique en collectant tous ses composants et les assembler avec des outils semblables reconstitués.

 

Sans aller jusqu’à faire un faux tissu, on peut toujours supposer qu’un linceul de l’époque de Jésus de Nazareth, mystérieusement conservé, aurait été découvert et utilisé pour faire un faux Linceul. Bien plus l’aspect mystérieux sera pris pour assuré, si l’on en croit le fameux passage de l’Eloge de la Folie d’Erasme: « plus le fait est mystérieux, plus on s’empresse d’y croire ».

 

Les examens du Linceul n’ont pas permis de découvrir, dans les traces, les pigments qui auraient été nécessaires à la peinture. Il n’y a pas de pigments d’origine minérale, végétale ou animale en quantité suffisante pour former l’image observée. Ces produits ne sont qu’en quantité infime. Ce problème reste fondamentalement celui de l’hypothèse du transfert de poudre, même si la qualité de l’image est assez remarquable.

 

L’image du Linceul est floue. Elle n’a pas de contour précis. Elle se perd dans le tissu. Le microscope ne révèle aucune trace d’instrument ni de trace d’absorption par capillarité par les fibres du tissu, ce qui est inévitable avec la peinture, qui, dans ce cas, ne pouvait, d’ailleurs, être épaisse.

 

Que l’on utilise un pinceau ou les doigts, la peinture se travaille nécessairement dans une ou plusieurs directions. Or, l’imagerie assistée par ordinateur ne permet de déceler aucune direction.

 

Ce serait sous-estimer la capacité de l’imagination humaine que de penser qu’il n’y aura pas d’autres hypothèses. Maintenant que l’on est assuré qu’il s’agit de traces de brûlures très superficielles et de taches de sang, les tentatives reprennent.

 

Bien qu’aucun cas connu n’existe de corps humain ayant dégagé un rayonnement α, l’irradiation α a produit des roussissements comparables à ceux du Linceul. Cette hypothèse implique une réaction nucléaire de fission dans le corps, mais aussi dans les pièces de monnaies posées sur les yeux. Cette dernière contrainte paraît insurmontable. Nous avons vu deux autres raisons qui rendent cette hypothèse impossible.

Il est d’autre part impossible d’obtenir de telles traces par simple chauffage. Les expériences réalisées montrent qu’il faut un contact pour obtenir une coloration proche de celle du Linceul. La coloration concernerait les fibres de la partie supérieure des fils. La coloration des fibres par diffusion diminue rapidement en fonction de leur éloignement. Enfin pour obtenir cette coloration pour l’ensemble des traces, les reliefs importants, comme le nez, auraient provoqué des brûlures. Ce sont autant de résultats qui ne correspondent pas aux traces du Linceul.

 

Des apparences semblables aux traces ont été obtenues avec des lasers. On aura auparavant protégé les zones devant recevoir le sang d’un individu complaisant présentant les mêmes caractéristiques que celui du Linceul. Le sang coagulé aura été ensuite déposé avec les inclinaisons nécessaires du tissu, puis très délicatement retiré, avec l’aide d’un puissant microscope, pour ne pas laisser de trace d’arrachement des fibres de lin, mais seulement des taches sombres.

 

Enfin, parmi une multitude d’autres précautions, il faudra exposer à la lumière la partie du Linceul portant le visage, placée dans une ouverture circulaire, pour reproduire l’éclaircissement perceptible à cet endroit qui n’est vraiment accessible que par un traitement simple sans doute, mais approprié, de l’image.

 

On pourrait parfaitement faire un faux aujourd’hui. On sait ce qu’il faut faire. Il y a même, semble-t-il, plusieurs solutions.

 

L’homme du XIIIe ou du XIVe siècle savait-il tout ce qu’il fallait faire, quand bien même il aurait eu les moyens de le faire ?

 

Mais, l’ultime recours existe déjà. Des sites Internet à succès ont déjà investi l’hypothèse extraterrestre. Les représentations, parfois surprenantes, de la Lune et du Soleil dans les peintures, fresques, gravures et bas-reliefs de la crucifixion font l’objet des développements les plus hardis, confortés par les motifs parfois symboliques, mais souvent ambigus, que les auteurs de ces œuvres ont ajouté dans les décors. Or, pour les extraterrestres, des surhommes à ce qu’il paraît, rien n’est vraiment impossible.

 

La démarche extraterrestre est dans le vent. Alors qu’il y a une infinité de choses à découvrir dans les minéraux de la planète Mars, la seule chose qui passionne les scientifiques est la présence éventuelle de molécules caractéristiques des êtres vivants.

 

L’affirmation de l’existence de la vie, et de vie humaine, extraterrestre restera, tant qu’il y aura des hommes sur Terre, le moyen le plus utilisé pour nier la nature, non pas seulement particulière, mais réellement singulière, de l’homme. C’était déjà le rôle des dieux de l’Antiquité pour les épicuriens et les stoïciens.

 

Au-delà de ces tentatives, il y a quelques savants qui ne mettent plus en cause la datation du Linceul, devant les innombrables éléments qui viennent contredire la datation au Carbone 14. Mais, vous allez voir jusqu’où peut conduire l’imagination humaine lorsqu’il s’agit de se donner des raisons de nier des faits, ou aussi bien, d’ailleurs, de prouver la « réalité » de pures imaginations.

 

Oui, le Linceul est un vrai linceul du début de l’ère chrétienne. Mais, Jésus de Nazareth n’aurait jamais été crucifié. A-t-il seulement existé ? Ils ne le croient en aucune manière. Ce linceul aurait été utilisé pour inhumer un homme auquel on aurait honteusement fait subir tous les supplices décrits dans les Evangiles, pour faire croire à la réalité des événements qu’ils rapportent.

 

Ces actes, réellement atroces, auraient naturellement été le fait de quelques chrétiens poussant le prosélytisme à l’absurde. Est-il possible d’imaginer plus contraire au message de charité de Jésus de Nazareth ?

 

Mais, comment ce crucifié aurait pu laisser les traces de brunissement du Linceul, qui plus est variables avec la distance du corps au tissu ? Et comment a pu se former l’image des piécettes ? Et comment a-t-il pu être retiré sans arracher des fibres du tissu ? On répondra, peut-être, que rien n’était plus simple : ils l’ont ressuscité !

 

Cette hypothèse n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été imaginée par des partisans du docétisme, niant la nature humaine de Jésus de Nazareth, au cours des premiers siècles de notre ère, mais avec une motivation entièrement opposée. Il s’agissait bien au contraire d’affirmer la nature vraiment divine du Christ en rejetant la possibilité qu’il ait pu être crucifié.

 

Le Coran de Mahomet reprend la thèse docétiste du remplacement de Jésus par un autre homme, non pas en raison de sa nature divine, mais du fait qu’il aurait été simplement un prophète élevé à Dieu : « Ils disent : Nous avons mis à mort le Messie, Jésus fils de Marie, l'Apôtre de Dieu. Non, ils ne l'ont point tué, ils ne l'ont point crucifié ; un autre individu qui lui ressemblait lui fut substitué, et ceux qui disputaient à son sujet ont été eux-mêmes dans le doute. Ils n'en avaient pas de connaissance précise, ce n'était qu'une supposition. Ils ne l'ont point tué réellement. Dieu l'a élevé à lui, et Dieu est puissant et sage » (sourate IV, 26).

 

Une des interprétations islamiques est que des anges sauvèrent Jésus par une lucarne et l’emmenèrent au ciel : « et Dieu jeta la ressemblance de Jésus sur un de ses disciples du nom de Serges. Ce dernier avait, semble-t-il à la demande de Jésus qui lui avait promis une place à ses côtés au Paradis, accepté de prendre sa ressemblance et de se sacrifier pour lui. On captura donc Serges, croyant que c’était Jésus. Certains disent que c’est Judas qui fut capturé et crucifié, Allah sait mieux ».

 

Au chapitre 216, un texte anonyme, dit de Barnabé, explique comment Judas remplaça Jésus : « Judas fit irruption le premier dans la pièce d’où Jésus avait été enlevé et où dormaient les onze. Alors, l’admirable Dieu agit admirablement : Judas devint si semblable à Jésus par son langage et dans son visage que nous crûmes que c’était Jésus….Les soldats s’emparèrent de Judas et le ligotèrent non sans dérision, car il niait la vérité qu’il était Jésus ». Ce texte, probablement du XIe siècle, est d’origine musulmane et, d’ailleurs, il cite nommément Mahomet.

 

Le rejet du Christ en croix n’est pas une nouveauté. On a trouvé un graffiti sur un mur de la Domus Gelotiana du mont Palatin, montrant le Christ crucifié avec un visage d’animal. Au-dessous, une légende a été aussi gravée : « Alexamenos rend un culte à son Dieu ». Sur la gauche, Alexamenos lève les bras en signe de louange. Les chrétiens seraient fous de croire au Christ crucifié. Ce dessin date des années 150 après J.-C.. Ce serait ainsi, assez paradoxalement, la plus ancienne représentation connue de Jésus de Nazareth en croix. Au passage, on peut signaler qu’il s’agit d’une crux immissa.

 

Ce rejet n’est pas le simple fait d’un individu sceptique. Tous les grands esprits de l’époque ont rejeté le Christ. Bien sûr, c’est d’abord le cas de tous les empereurs jusqu’à Constantin.

 

Il ne subsiste aucune trace d’un décret de Néron, de l’an 64, Non licet vos esse , il ne vous est pas permis d'exister, qui aurait interdit la religion chrétienne comme contraire au culte de l’empereur. Ce décret est évoqué par Tertullien, à la fin du IIe siècle ou au début du IIIe siècle. Il n’en reste pas moins que les chrétiens ont été martyrisés par tous les empereurs dès l’origine et jusqu’à Constantin 1er. Ce fut le cas même de l’empereur Marc-Aurèle, petit-fils d’un richissime industriel espagnol, roi de la tuile comme on dirait aujourd’hui, pourtant connu pour ses écrits de philosophie morale.

 

Mais, tous les scientifiques et les historiens de l’époque condamnèrent également la religion chrétienne, comme le firent les doctes de l’aréopage d’Athènes devant saint Paul.

 

Tacite (58-120) a écrit (Annales, livre XV, paragraphe 44.) Auctor nominis ejus Christus…, « ce nom de chrétiens leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée sur le moment, cette exécrable superstition perçait de nouveau, non seulement dans la Judée, berceau du mal, mais à Rome même ».

 

Pline Le Jeune (61-114), dans sa lettre 98 à Trajan, apporte des précisions : « à un jour marqué, ils s'assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des vers à la louange de Christ, comme s'il eût été dieu ; qu'ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne point commettre de vol, ni d'adultère ; à ne point manquer à leur promesse ; à ne point nier un dépôt ; qu'après cela ils avaient coutume de se séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en commun des mets innocents ; qu'ils avaient cessé de le faire depuis mon édit, par lequel, selon vos ordres, j'avais défendu toutes sortes d'assemblées. Cela m'a fait juger d'autant plus nécessaire d'arracher la vérité par la force des tourments à deux filles esclaves qu'ils (les dénonciateurs) disaient être dans le ministère de leur culte ; mais je n'y ai découvert qu'une mauvaise superstition portée à l'excès ». La réponse de Trajan approuve Pline dans ses actes : « d’ailleurs, dans nul genre de crime l'on ne doit recevoir des dénonciations qui ne soient souscrites de personne ; car cela est d'un pernicieux exemple, et très éloigné de nos maximes ».

 

Suétone (69-122) de son côté précise : Afflicti suppliciis Christiani, genus hominum superstitionis novae ac maledicae, les Chrétiens, espèce de gens d’une superstition nouvelle et mêlée de maléfices, furent condamnés à des supplices.

 

Les philosophes sont aujourd’hui plus sages que les scientifiques. Ils ont dépassé l’attente du tsunami social des progressistes marxistes. Ils acceptent tout ce que les chrétiens voudront. Oui ! Les chrétiens avaient raison. Mais, leur message de solidarité est maintenant intégré aux Droits de l’Homme, et mis en œuvre presque partout dans le monde. On n’a donc plus besoin des chrétiens. Le message du Christ serait, en quelque sorte, épuisé.

 

S’agit-il seulement de solidarité ? Cette solidarité que l’on espérait, il y peu encore, dans le tsunami social qui n’en finit pas de ne pas venir ? La solidarité est inscrite dans les gènes de l’homme. Elle est aussi vieille que l’homme, malgré bien des manquements. Les plus terribles sortent des doctrines honteuses dont le XXe siècle fut la victime.

 

« Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien ».

 

S’agit-il donc seulement de solidarité ?



 

 

 

SIXIEME PARTIE

 

 

Les Mystères du Linceul

 

 

 

Les visions expérimentale et mystique

 

La synthèse des informations délivrées par le Linceul ne laisse guère de doutes qu’il est le Linceul de Jésus de Nazareth. Pourtant, il reste de nombreuses inconnues et des aspects surprenants. Le principal problème est l’absence de documentation sur son itinéraire depuis Jérusalem. Deux autres sont celui de sa datation et celui de la formation de l’image du Christ. On peut penser que les moyens expérimentaux de datation entièrement différents se développeront dans le futur. On appellera ces problèmes des paradoxes si l’on se limite à la vision expérimentale du monde. Les paradoxes sont de nature à disparaître par une meilleure connaissance des choses. C’est peut-être là, d’ailleurs, le problème. Nos savants sont convaincus d’être sur le point de découvrir l’origine de l’Univers. Ils ont déjà calculé son âge. L’avenir pourrait bien apporter quelques déconvenues à ces prétentions. La complexité des équations mathématiques ne me semble pas vraiment un gage de vérité. Les innombrables paradoxes que la science pure traîne depuis l’expérience de Sagnac en 1918 plus spécialement, pourraient bien pousser la science, déjà au bord du gouffre, à faire un grand pas en avant, pour reprendre une blague connue de l’époque soviétique.

 

On pourrait voir plutôt une impossibilité à jamais dater le Linceul du début de notre ère. C’est voir là un mystère, et les mystères relèvent du mystique. L’explication par irradiation de neutrons permet d’expliquer la datation décalée d’au moins un millénaire au carbone 14. Mais, la source de cette irradiation reste totalement inexpliquée physiquement. Il faut rappeler ici qu’une irradiation ne peut, en aucune manière, expliquer la formation des images sur le Linceul, en particulier, en raison de la présence des piécettes sur les yeux.

 

Un autre aspect paradoxal, ou mystérieux selon le point de vue, est l’absence de tout arrachement de fibres de lin dans les traces de sang coagulé.

 

Le danger de rattacher ces problèmes aux mystères, et donc au domaine du mystique, est d’être démenti ultérieurement par de nouvelles constatations expérimentales. Ce n’est pourtant pas la raison essentielle de la prudence de l’Eglise catholique au sujet du Linceul.

 

Lors l’ostension de 2010, Benoît XVI a évoqué : « ce visage, ces mains et ces pieds, ce côté, tout ce corps parle, il est lui-même une parole que nous pouvons écouter dans le silence. Que nous dit le Saint-Linceul ? Il parle avec le sang, et le sang est la vie ! Le Saint-Linceul est une Icône écrite avec le sang ; le sang d'un homme flagellé, couronné d'épines, crucifié et transpercé au côté droit. L'image imprimée sur le Saint-Linceul est celle d'un mort, mais le sang parle de sa vie. Chaque trace de sang parle d'amour et de vie. En particulier cette tache abondante à proximité du flanc, faite de sang et d'eau ayant coulé avec abondance par une large blessure procurée par un coup de lance romaine, ce sang et cette eau parlent de vie. C'est comme une source qui murmure dans le silence, et nous, nous pouvons l'entendre, nous pouvons l'écouter, dans le silence du Samedi Saint ».

 

Les calvaires peints ou sculptés, plus ou moins vivement colorés, peuvent nous faire réfléchir. Mais, le Linceul, dans l’extrême simplicité de la coloration, dans l’austère esquisse des traits, dans la surprenante surabondance des détails, entraîne irrésistiblement l’esprit au plus profond de la Passion.

 

Parcourir ces traces et ces taches est assurément le plus beau chemin de croix que l’on puisse faire.

 

Il faut comprendre la nature de l’image et respecter la prudence et la sagesse de l’Église. L’Église a toujours gardé une extrême réserve pour reconnaître l’authenticité des reliques en général et, en ce qui concerne le Linceul, elle n’a cessé de mettre en garde les fidèles contre l’idolâtrie qui s’attache au culte des objets. Le Concile œcuménique de Nicée II a rappelé que l’image utilisée dans la prière doit correspondre à des critères bien précis. En particulier, elle ne doit pas faire écran entre Dieu et celui qui le prie.

 

Sur ce point, la Tradition respecte ce qui a été institué par Jésus de Nazareth, les sacrements qui constituent le trésor de l’Église et la source de la sainteté. Le Chrétien, désireux de faire fructifier la grâce baptismale, dispose du sacrement de l’eucharistie. La Tradition l’invite à participer à l’office liturgique dont la lecture de l’Écriture Sainte constitue l’essentiel.

 

Les dévotions, dont les images font partie, sont au service de la liturgie et de la célébration des sacrements, comme l’attestent les témoignages de Pères et des Docteurs de saint Grégoire le Grand à saint Jean de la Croix. L’acte de dévotion ne saurait être confondu avec une action liturgique.

 

Mais, à l’opposé des regrets de ne point voir cette relique établie au niveau des multiples reliques de saints, qui restent vénérées, il y a une autre attitude.

 

Les passions suscitées par le Linceul

 

Un peu avant la réalisation de la datation au Carbone 14, un célèbre professeur d’Université et prix Nobel, a déclaré : « surtout, n’allez pas trouver une date de l’époque du Christ ».

 

Il est toujours très surprenant de rencontrer des scientifiques qui se mettent à l’avance en travers des résultats expérimentaux. Un autre a déclaré lors des mesures de vitesses de neutrinos plus élevées que celle de la lumière : « je n’y crois pas un seul instant ». Plus raisonnablement, un savant a demandé à attendre confirmation. On nous a appris, non sans une certaine condescendance, que les vitesses erronées résultent d’une anomalie tellurique d’une montagne située dans les parages du Gran Sasso.

 

C’est donc qu’il y a eu des mesures de vitesses supra lumineuses, qualifiées d’erronées et quand bien même elles devraient être rectifiées. Vous êtes invités à ne pas vous inquiéter de la fameuse anomalie tellurique.

 

Une attitude, aussi troublante, a suivi l’annonce des résultats des analyses statistiques du professeur Maurice Allais sur les mesures de Miller. Il s’agissait des mesures que ce dernier a réalisées avec le fameux interféromètre de Michelson. Ces calculs, aussi mathématiques que ceux des relativistes, mettent en évidence une anomalie systématique qu’Allais a appelée l’anisotropie de l’Espace. Le rejet a été immédiat et général. Ces résultats, pourtant mathématiques, sont impossibles au regard des fondements de la science pure. Ces résultats mathématiques ne peuvent donc pas exister. Il ne leur est pas permis d’exister, pour reprendre un mot attribué à Néron :

 

« Non licet esse ».

 

Ce qui est pathétique dans ces réactions, c’est le refus a priori de données expérimentales contraires à des convictions qui ont dérivé en certitude. Or, il n’y a rien de plus contraire à l’esprit scientifique que les certitudes.

 

Quelles sont les certitudes de celui qui rejette a priori la véracité du Linceul ? Ce sont d’abord celles de tous les scientifiques. La résurrection d’un mort est une impossibilité pour la biologie, une impossibilité pour la chimie, une impossibilité pour la physique. Pire, elle implique la disparition d’une part d’existence du monde expérimental. Que cette part d’existence soit sous forme d’atomes, de particules ou d’énergie, quelle ait ou non une existence probabiliste, comment peut-elle être retranchée du monde physique ? Scientifiquement, c’est une absurdité !

 

Or, la résurrection de Jésus de Nazareth est justement un fondement de la foi chrétienne. Cette foi ne résulte, en aucune manière, de données expérimentales. Pire, elle est aussi contraire aux données de l’expérience qu’à la conception humaine de la justice.

 

L’homme du Linceul a été flagellé et crucifié, or il n’était coupable d’aucun crime. Ponce Pilate lui-même l’a affirmé.

 

Voilà ce que Linceul lui-même ne pourra jamais dire. Voilà pourquoi il importe peu, pour un chrétien, que ce soit ou non le Linceul de Jésus de Nazareth. Sa foi ne repose pas d’abord sur des faits expérimentaux ou même historiques, d’ailleurs tout aussi assurés que les faits expérimentaux comme l’a si bien montré Vico, en réaction à un cartésianisme poussé à l’absurde.

 

« Aimez-vous les uns les autres » : ce message a été exprimé dans un cadre historique qui n’est pas plus contestable que l’existence d’Alexandre, César ou Charles-Quint. Mais, pour un catholique, il s’exprime d’abord au cœur de chacun par l’effet de la grâce divine, bien au-delà d’un cadre expérimental ou historique.

 

Bien sûr, nous avons besoin de représentations, et d’abord des mots qui les décrivent, pour croire. Il nous faut des signes. Mais, il faut aussi accepter de les voir, de les entendre. C’est justement ce qui caractérise les grands esprits que j’ai évoqués. Ils rejettent a priori les textes et les signes de la foi. Mais, ils sont fort loin d’être les seuls.

 

Les progrès de la science ?

 

L’idée des progrès de la science, la vision positiviste généralisée par les marxistes, n’est plus porteuse.

 

tonnelatAprès plus d’un siècle de règne sans partage, le positivisme ne subsiste que dans l’esprit de quelques progressistes attardés et de quelques humanistes athées, égarés dans les méandres de la pensée matérialiste. Ils mêlent encore l’imminence de la fin de l’Histoire, le Tsunami social, à l’attente de la fin de la science, la découverte de l’ultime composant de la matière et de l’origine de l’Univers.

 

Cette confusion suicidaire n’était nullement une exception. Le Professeur Tonnelat, une des plus célèbres relativistes, écrivait, dans son Histoire du principe de Relativité : « La relativité est une notion démocratique qui suppose équivalence, égalité des observateurs » et plus loin : « Notion démocratique, la relativité suppose une équivalence et s'exprime par une Invariance ». Elle rattache l’évolution des idées en physique au mythe du grand Soir. On ne peut sous-estimer le lien entre le matérialisme dialectique et le développement de la science au XXe siècle. Ce siècle a-t-il vu un seul savant qui n’ait adhéré à la doctrine marxiste ? Einstein lui-même était profondément marxiste, sans insister sur l’influence de sa première épouse, une égérie communiste. Mais, la prétention scientifique du marxisme s’est dissoute dans des fleuves de sang des victimes des communistes.

 

La science pure est éclaboussée !

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On a cru pendant deux siècles que la science allait apporter le bonheur à l’humanité, remédiant aux défauts d’une Création qui aurait été défaillante. Cette époque est révolue. La bombe atomique et les trois grands accidents de centrales nucléaires ont renversé l’idole. Les pollutions pétrolières et les dégradations de la Nature ont anéanti l’idée de progrès attachée à la science.

 

La science pure est ébranlée !

 

 

Sans%20titre-1Sans%20titre-1Louis de Broglie a appelé « science pure » la physique mathématique, initiée par Isaac Newton et théorisée par Auguste Comte. Le but de la science pure serait de rendre compte de l’expérience par des équations mathématiques. Einstein qualifiait de lumpen-science la mécanique des fluides. Cette technique, tout au plus, ne se soumet pas aux seules équations de la mathématique. Je ne suis qu’un pauvre lumpen-ingénieur.

 

C’est une vision obsolète de la science. Depuis longtemps déjà, les biologistes simulent les phénomènes directement avec leurs ordinateurs. On envisage de simuler des fluides par des milliards de modules programmés interagissant virtuellement. Plus d’équations mathématiques. On négative le positivisme. La mathématique n’est plus la seule forme d’expression dans les sciences.

 

La science pure est dépassée !

 

L’avance technologique

 

L’idée positiviste de progrès de la science a été suivie d’une surprenante confusion. En réalité, ce qui change le plus le cadre de notre vie, ce n’est nullement la science, mais la technologie.

 

Sans titre-1Les scientifiques veulent faire croire que le transistor, la base la plus fondamentale de tous les ordinateurs, des téléphones mobiles, de toute l’électronique, a été inventé par des spécialistes de la mécanique quantique. En réalité, c’est l’invention de techniciens de Bell, dans le cadre d’énormes et audacieux investissements décidés par les dirigeants de cette société américaine. La théorie des transistors a été élaborée après coup. La mécanique quantique n’a fait que proposer, 30 ans après, une théorie mathématique du phénomène.

 

De la même manière, la découverte de la radioactivité, source d’énergie pour des centaines d’années, a été faite par un pur hasard par Henri Becquerel (1852-1908), lors de ses travaux sur la phosphorescence. Les théories mathématiques de l’atome sont venues longtemps après.

 

Aussi faut-il distinguer l’indéniable avance de la technologie, des progrès de la science. Quand je parle de science, je veux parler des théories scientifiques. Or, l’histoire montre que toutes les théories, comme toutes les constructions humaines, sont éphémères contrairement aux innovations technologiques. Le simple balai est une invention technologique qui remonte à la nuit des temps. Il est toujours là. Ma conviction profonde est que la découverte de la cuisson du pain restera la plus extraordinaire innovation technologique. On continue, des millénaires après. On pensera au feu, aussi bien, mais la Nature a beaucoup aidé.

 

Les théories scientifiques sont, au contraire, bouleversées au gré des expériences qui finissent par les renverser inexorablement. On refuse l’évidence. On s’accroche à des postulats plus fermement que les pendus de Montfaucon à leur corde. On voudrait que plus rien ne soit comme avant. La science nouvelle, créée de toutes pièces à partir de 1905, serait le seul chemin de la connaissance véritable, irréversible, inaltérable. C’est le triomphe de l’immense vision hégélienne vers l’universel. Après l’échec de la doctrine sociale qui en fut tirée, est-il bien difficile d’annoncer un autre effondrement ? C’est l’évidence.

 

 

Le culte de la science

 

La science pure, mathématique par nature, est confrontée depuis plus de 60 ans à une multitude de paradoxes, plus insondables les uns que les autres, et qui s’accroissent d’année en année. Peut-être les scientifiques espèrent-ils que l’accumulation quantitative des paradoxes de la science conduise au saut qualitatif, à la solution universelle, dans la grande mouvance de la vision hégélienne.

 

La science continue, malgré cela, à bénéficier d’une sorte d’aura, pour ne pas dire de culte dans le public. On recherche en tout l’appui de la science. Elle ferait preuve. On respecte infiniment plus la science que toutes les religions n’ont jamais été respectées ! « Parfois, quelques vérités incontestables (en physique : des faits, des dates, des formules) ne souffrent pas la discussion, car une expérience sans cesse possible à répéter atteste leur validité et les certifient en tous lieux et en tous temps, mais en dehors de ce petit capital de vérités irréfutables, il n’existe que du changement ».

 

A-t-il jamais existé des vérités irréfutables en physique, en biologie, en chimie, en histoire ? La science ne serait pas soumise au changement qui affecte toutes choses en ce monde ? En réalité, des connaissances nouvelles viennent sans cesse bouleverser les anciennes certitudes.

 

Les nouveaux athées se déclarent humanistes. Leur objectif est de faire régner dans toute l’humanité les normes de la science et la raison. Ils veulent éliminer les croyances et les dogmes qu’ils jugent irrationnels. Ils veulent éradiquer les religions.

 

La science s’est longtemps prétendue rationnelle. Malheureusement, les derniers paradoxes de la mécanique quantique ont conduit à penser que la physique pourrait ne pas être rationnelle. La raison ne serait plus le support essentiel de la science. La science admet donc aujourd’hui des croyances irrationnelles ! Mais, ce n’est pas seulement dans les ultimes développements de la mécanique quantique. Les fondements mêmes de la science actuelle sont irrationnels. Il est irrationnel de mettre l’absolu au rang des réalités du monde physique. Les invariants de la physique de Poincaré et d’Einstein sont des absolus. Ils sont absolument constants de toute éternité. Ce sont autant de croyances totalement irrationnelles. Il n’y aura jamais d’absolu dans le monde expérimental. Il n’y aura jamais de choses invariantes de toute éternité dans le monde expérimental. Le monde expérimental est un monde de relations et de mouvements : penta rhei , tout s’écoule dans le monde physique. L’absolu, lui, ne change pas. L’absolu ne peut pas exister dans la physique. L’existence physique de l’absolu est une croyance irrationnelle. Penser que la science puisse avoir une valeur incontestable : c’est lui attribuer une nature transcendantale. Les bases les plus élémentaires de la linguistique rendent absurde cette vision naïve.

 

Le problème linguistique

 

Le premier problème est celui des mots. Où est le problème ? Il y a des dictionnaires et tout le monde peut vérifier le sens des mots. Le sens de tous les mots ? Comment serait-ce possible ? Dans un dictionnaire, on ne fait que tourner en rond comme l’écureuil dans sa cage. Il faut de toute nécessité des mots donnés au départ. Il y a nécessairement des mots qui ne peuvent pas être définis.

 

C’étaient les idées de Platon ; les idées simples de Descartes. Kant a appelé ces mots des concepts, plus précisément des concepts transcendantaux. Hegel a imaginé une théorie de leur formation dans l’esprit. Il les qualifia d’universels. Ils résulteraient d’un affrontement pathétique de contraires : la fusion dialectique. Mais, peu importe le nom qui leur est donné. Ces mots n’ont pas de définition. Ils ne sont pas relatifs à d’autres mots.

 

L’exemple le plus élémentaire est celui du mot « droit » de la géométrie. On nous dit que ce qui est droit est le plus court chemin entre deux points. Parfait, mais comment s’en assurer ? En mesurant évidemment. Et on mesure avec quoi ? Enfin ! Avec un étalon ? Mais, qu’est-ce qu’un étalon ? Je vais vous le dire : c’est la plus courte distance entre deux points définis. C’est très intéressant ! La définition contient la définition. Le « droit » est ainsi indéfinissable, comme l’infini et le continu qui caractérisent la droite. Si l’infiniment grand est un nombre aussi grand que l’on veut alors il est, aussi bien, infiniment petit puisqu’il reste toujours l’infini au-delà du nombre le plus grand que l’on pourra envisager.

 

Il y a bien sûr bien d’autres mots indéfinissables comme ces exemples simplissimes. Ces mots sont dits transcendantaux. Ils sont absolus, comme l’absolu lui-même, d’ailleurs, tout aussi indéfinissable.

 

Le relativisme est donc une impossibilité totale en matière de langage. Le langage a nécessairement des repères : les mots transcendantaux qui permettent de ne pas tourner sans fin en rond dans les dictionnaires.

 

Le référentiel linguistique est constitué, d’une part, des concepts absolus du monde transcendantal et, d’autre part, des concepts relatifs acquis par mémorisation des déterminations des perceptions accumulées.

 

Personne ne met en doute la partie du référentiel acquise par mémorisation. Mais, l’idée même de liberté se rebelle contre la vision autoritaire, d’apparence arbitraire, de la transcendance. Arbitraire ! C’est la définition même du relativisme intellectuel.

 

Le problème est aggravé par l’usage, quasi exclusif, de la langue anglaise dans les milieux scientifiques. La langue anglaise, comme la langue arabe, souffre d’une carence de concepts. Les écrivains Arabes s’en sortaient en commençant par préciser le sens qu’ils donnaient aux mots dont ils disposent. Leurs livres, du temps où ils avaient encore des philosophes, commençaient par des précisions que leurs contemporains occidentaux ont appelé des commentaires.

 

On ne mesure pas encore entièrement l’influence désastreuse de l’intrusion de l’absolu dans le monde expérimental que Hume a provoquée, sans le vouloir peut-être. Il a pourtant bien écrit : « Toutes nos idées sont des copies des perceptions », rejoignant par-là la table rase initiale d’Aristote. Lorsqu’elle est exclusive de toute autre source de la pensée, cette vision, alors purement matérialiste, conduit à mettre le temps au rang des réalités du monde expérimental et donc à lui attribuer un mouvement, un écoulement. Hume l’a fait. Ce n’est pas une erreur, c’est une stupidité. Le temps mesure les écoulements, comment serait-il lui-même écoulement ? Il se mesurerait lui-même ? Cette sombre pensée est la généralisation absurde d’une phrase célèbre : « Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu », rien n'est dans l'esprit qui ne fut d'abord dans les sens. Mais, saint Thomas d’Aquin, l’auteur de cette phrase, ne limitait pas le monde perceptible à son aspect expérimental, puisque, d’abord, il croyait en Dieu qui ne relève pas seulement d’une approche sensitive. Mais bien plus, il donnait à l’esprit accès à la transcendance par sa capacité d’abstraction, c’est donc que l’esprit a une dimension transcendantale du fait même de cette capacité d’abstraction.

 

La vision de Hume fut, essentiellement, l’origine de la crise positiviste dont la science n’est pas encore sortie. Elle est toujours en quête d’invariants, d’absolus dans la perspective d’une mathématisation à outrance, non pas tant comme expression des phénomènes que par assimilation de la formule mathématique, comme la courbure d’espace, à la réalité intime des phénomènes de la Nature.

 

La négation de la transcendance

 

La transcendance est certainement de nature autoritaire. Elle n’est nullement arbitraire. Elle ne contient pas seulement une vision sans limites : l’absolu et l’infini que les perceptions sensibles ne trouveront jamais dans le monde expérimental. Elle transporte essentiellement l’esprit vers son accomplissement. Cet accomplissement est comme un horizon qui reste toujours à découvrir. On peut, à l’inverse, désespérer d’une perfection jamais accédée. C’est désespérer de vivre pour mourir un jour. C’est la condition humaine. Nier la transcendance, c’est la condition minérale, végétale et animale. La pierre devrait désespérer de rouler. Le torrent de s’écouler. La graine devrait désespérer de germer. L’animal de naître.

 

La science pure a apporté une énorme confusion dans les esprits. On répète à satiété que tout est relatif. On ajoute : comme disait Einstein. Rien n’est plus contraire à la réalité. Les théories d’Einstein reposent, bien au contraire, sur le postulat qu’il y aurait une multitude d’invariants dans la Nature, fixés une fois pour toutes. La vitesse de la lumière, considérée comme un absolu indépassable, ce qui fait rire les étudiants aujourd’hui, n’est qu’un cas particulier de ces invariants.

 

La situation est étrangement paradoxale. D’un côté, la science pure, mathématique, la physique contemporaine, place dans le monde expérimental une multitude d’invariants, des absolus donc. Ce serait là les repères, les référentiels définitifs et inaltérables de toute connaissance du monde expérimental avec ses prétendues lois immuables. Dans le même temps, le relativisme a envahi l’esprit.

 

Le relativisme

 

On refuse tous les repères dans tous les domaines. Sauf dans la science ! C’est bien étrange. C’est incohérent. On ne voit pas en quoi l’esprit devrait s’affranchir de tous repères dans toutes ses activités, y compris dans l’art et la philosophie, et accepter totalement et passivement les repères immuables des élucubrations des théories de la physique ? Ces derniers sont-ils vraiment dans le monde expérimental plutôt que dans l’imagination de quelques hauts esprits, interprétant les résultats expérimentaux en fonction de leurs postulats ?

 

Le relativisme et, par une étrange incohérence, l’obstination dans la pérennité du relativisme, est une incohérence, car le relativisme s’oppose à toute forme d’imposition externe. Mais, il veut s’imposer comme seule forme de la pensée.

 

L’adepte du relativisme n’a qu’une seule pensée : montrer que toute pensée contraire est absurde et ne repose sur rien. C’est une vision totalitaire, exclusive, qui se nie elle-même.

 

On ne peut échapper à la logique socratique. Les dialogues de Platon restent d’une brûlante actualité. Les visions unitaires se contredisent elles-mêmes. Il est impossible de dire que tout s’écoule. C’est là un énoncé qui entre dans le tout. Il devrait s’écouler, changer, et devenir donc l’énoncé contraire : il y a des énoncés qui ne changent pas. Si tout était relatif, cet énoncé même ne devrait être que relatif. C’est la porte ouverte à l’énoncé contraire : il y a des absolus. Affirmer que l’on ne peut avoir qu’une vision relative des choses, et que chacun peut déterminer sa vérité, c’est énoncer, du même coup, que cette vision exclusive doit être relativisée. Il doit donc exister des visions s’appuyant sur des absolus, ou, au moins, sur des autorités.

 

Chacun n’a pas la liberté de penser ce qu’il désire de toutes choses. Il faut admettre l’autorité. Admettre l’autorité ne veut pas dire tout accepter aveuglément. Mais, refuser toute autorité et adopter, en tout, le relativisme, est incohérent. Si le relativisme était la seule position acceptable, elle aurait, de ce fait, autorité pour s’imposer. Il faudrait aussi refuser cette autorité et rejeter le relativisme. Il n’y a pas symétrie des contraires.

 

En refusant toute autorité, on se contredit soi-même. On accepte l’autorité exclusive du refus. Accepter l’autorité n’interdit pas d’accepter aussi le doute, parfois même le refus, comme possibilité, voire comme nécessité dans les cas extrêmes.

 

L’absolu appartient au monde transcendantal. C’est le seul domaine de la pensée où des objets puissent exister indépendamment les uns des autres, comme le montre la linguistique la plus élémentaire. Le mot absolu est aussi utilisé dans le monde mystique dont les énoncés ne peuvent utiliser que des mots qui existent dans le langage.

 

L’absolu est donc une affaire de pensée, qu’elle soit philosophique ou théologique.

 

L’absolu n’a rien à faire dans la physique, dans la science.

 

Poincaré et Einstein ont mis des invariants, des absolus dans la Nature. Ils ont mis au contraire le temps au rang des réalités matérielles mesurables. Qu’est ce que le temps ? « Le temps est le nombre du mouvement » disait Aristote. Le temps serait seulement un nombre ?

 

Plotin écrivait : « nous avons de nous-mêmes une impression claire du temps, mais quand nous tentons d’en faire un examen attentif, nous sommes embarrassés par nos réflexions ». C’est un peu ce qu’en dira aussi saint Augustin.

 

Le temps ne peut nullement exister physiquement, car il est composé de passé et de futur qui ne peuvent exister physiquement dans le monde matériel. Seul existe l’instant présent. Et son existence est elle-même assez mystérieuse, car elle s’évanouit dans l’infiniment petit. Bien pire, comment le temps pourrait-il avoir un écoulement ? C’est le temps qui mesure les écoulements.

 

On fera des gorges chaudes de la science pure du XXe siècle pendant des millénaires.

 

Le relativisme est totalement contraire aux notions les plus fondamentales de la linguistique.

 

La pensée existe essentiellement pour être communiquée. Mais, elle doit d’abord être exprimée.

 

La pensée s’exprime avec des mots. Or, le langage repose d’abord sur un certain nombre de mots indéfinissables et donc de nature transcendantale et qui échappent ainsi à toute forme de relativisme. Mais, pour s’exprimer, il faut assembler les mots en énoncés.

 

Le problème herméneutique

 

Le problème suivant est celui des énoncés. C’est ce que l’on appelle la question herméneutique. Il s’agit de comprendre. La compréhension de chaque membre de l’énoncé est une nécessité irréductible. C’est le premier pas. Il s’en faut de beaucoup qu’il soit suffisant. L’histoire des sciences de la Nature regorge d’exemples d’énoncés rejetés, bien qu’ils ne soient exprimés que par des mots parfaitement compréhensibles et acceptables.

 

L’herméneutique considère ces énoncés comme des ensembles. La décomposition de l’énoncé en mots est la première étape de la compréhension. Cette décomposition est effectuée non seulement par les mots, mais, pour chaque mot, en ses déterminations. L’entendement juge chaque détermination par rapport aux concepts du monde transcendantal. Mais, cette analyse n’apporte pas la compréhension de l’énoncé.

 

L’énoncé est un tout qui ne dépend pas uniquement de la reconnaissance de ses membres. L’énoncé a un sens qui lui est propre.

 

Quel est, à présent, le référentiel des énoncés ? Les énoncés sont une relation entre mots, ils ne peuvent être absolus. Ils échappent autant au système d’Aristote qu’à celui de Platon. Aucun système philosophique ne propose de critères de jugement des énoncés. Il n’y a pas de référentiel. Les énoncés ne peuvent donc qu’être acceptés. Ils sont acceptés en fonction de leur autorité.

 

Allais, après tant d’autres, affirmait le caractère référent de l’expérience : « une totale soumission aux données de l'expérience est la règle d'or qui domine toute discipline, toute activité valable ». Ce dogme est encore le fondement de la pensée scientifique et sa justification. Or, l’expérience est inévitablement exprimée par des énoncés. Le résultat brut est, en lui-même, sans signification. Un tableau de chiffres ne représente rien par lui-même. Il ne prend un sens qu’exprimé par des phrases intelligibles, des énoncés. Malheureusement, ces énoncés ne peuvent, en aucune manière, faire abstraction du cadre intellectuel dans lequel ils ont justement une signification. Il est impossible que les énoncés ne soient pas conditionnés par des hypothèses qui ne sont nullement assurées. Ces hypothèses peuvent être aussi bien celles qui sont acceptées par une immense majorité que celles d’un dissident. Lui-même s’exprime dans son cadre, et son opposition au dogme présent ne justifie en rien sa propre position. Maurice Allais est un peu un cas particulier. Il voulait d’abord trouver des appuis expérimentaux aux théories, alors incontestées, de la science pure. Il s’est trouvé amené par l’expérience, à mettre entièrement en cause les dogmes de la physique relativiste. Mais, il n’a fait, lui-même, aucune proposition nouvelle, si ce n’est proposer une liste des solutions qu’il pouvait envisager. Pourtant, il s’exprimait en termes d’espace et de temps conformes à la vision de Poincaré et donc de Hume, un espace et un temps appartenant au monde expérimental et donc susceptibles d’avoir une anisotropie. Cette vision faisait et fait, malheureusement, encore autorité.

 

Il faut bien comprendre que l’acceptation de l’évidence ne rendra pas les énoncés davantage porteurs de vérité par eux-mêmes. L’espace et le temps sont des concepts de l’esprit qui nous permettent d’exprimer ce qu’est le mouvement. Ceci admis, les énoncés de la science n’auront pas davantage de valeur que les énoncés du Droit ou de l’Histoire. Il y a une multitude d’autres idées préconçues dont nous n’avons pas conscience, qui orientent notre discours dans tous les domaines. L’objectivité de la connaissance scientifique expérimentale est un mythe létal pour l’esprit.

 

La transcendance

 

La transcendance caractérise des données utilisées par l’esprit, qu’il détient par nature.

 

Le meilleur exemple est la logique. Elle n’est nullement une acquisition de la pensée par quelques esprits supérieurs. La logique correspond à la structure même de notre cerveau. Elle nous est donnée. Bien sûr, il nous faut explorer notre propre pensée pour en exprimer les règles. Aristote reste le maître de la logique comme Euclide est le maître de la géométrie.

 

La logique est le fondement de toute pensée raisonnable. La pensée s’exprime par des énoncés enchaînés par la logique. Ces énoncés se composent de mots. Et ces mots reposent sur un certain nombre de concepts transcendantaux comme nous avons vu. Il faut, au départ, de telles idées pour porter la raison vers la connaissance.

 

Il faut bien reconnaître que c’était un peu la vision des théoriciens de la démarche axiomatique. Il faut bien des points d’appui, des données initiales, des bases de départ. Mais, la démarche axiomatique relativise les bases. Le choix le plus judicieux résulterait de l’expérience. Cette approche repose sur le mythe de la vérité expérimentale. Elle fait totalement abstraction du fait que l’expérience s’exprime en énoncés. Ces énoncés n’ont, en aucune manière, une valeur supérieure aux autres. L’expérience est nécessairement interprétée par sa formulation en énoncés. La méthode axiomatique n’a sa place véritable que dans les mathématiques qui sont des manipulations de concepts absolus, sans aucune existence matérielle dans le monde expérimental. On peut s’en servir dans les sciences à condition de garder à l’esprit que les axiomes de la science sont relatifs au monde expérimental et ne sauraient nullement établir des vérités irréfragables.

 

Malheureusement, on oublie toujours la nature éphémère des postulats et hypothèses des théories scientifiques. On refuse le changement, mais ce n’est pas sans espoir, si l’on en croit Max Planck « Une nouvelle vérité scientifique ne triomphe pas en convainquant ses opposants, mais plutôt parce que ses opposants finissent par mourir, et qu’une nouvelle génération grandit qui s’est familiarisé avec les idées nouvelles ».

 

La logique utilise des concepts transcendantaux qui ne correspondent à aucune réalité du monde expérimental. Le premier exemple est le temps. Le temps avec son passé qui n’existe plus, son présent si évanescent et son futur qui n’existe pas encore, est une donnée transcendantale. C’est le moyen qui nous a été donné avec notre esprit pour comprendre le mouvement.

 

L’espace, je veux dire l’espace géométrique, est, avec le temps, l’autre concept qui est attaché, non seulement au mouvement, mais aussi à l’existence. L’espace ne peut se confondre avec l’existence, comme le pensait Descartes, car ce qui existe ne peut être que discontinu alors que l’espace géométrique est parfaitement continu. Il n’a pas de petits trous qu’il faudrait comme enjamber pour passer d’un point à un autre. C’est ce que veulent imaginer quelques esprits audacieux. Mais, ils se réfèrent à un espace qui existerait physiquement. Je parle de l’espace géométrique. S’il a des trous, alors les droites pourraient se croiser sans se couper. On peut l’imaginer bien sûr. Cela ne coûte guère. Pourra-t-on éliminer la pensée de la continuité ?

 

Les philosophes ont écrit des monceaux de livres sur d’autres concepts transcendantaux qui ne relèvent pas du monde expérimental : le bien, le bon et le beau par exemple. Allez donc définir ces grandes idées !

 

Ces concepts sont le domaine préféré de tous les tenants du relativisme. Ils nient toutes formes de critères. Libres à vous de prendre pour beau ce que vous voulez. Encore faudrait-il être libre. Quelle est la liberté de ceux qui plient leur choix à des théories, à des modes, à des a priori ?

 

Une théorie inspirée de Hegel règne encore dans certains milieux artistiques dits avancés. L’accumulation quantitative de certains éléments devrait conduire à un saut qualitatif. Le compositeur de musique accumule les dissonances en espérant le saut qualitatif vers la musique universelle. Il reste aujourd’hui bien seul. Une autre musique a pris un autre chemin et les chansons qu’elle accompagne ont envahi la Planète.

 

Les peintres s’y sont mis sans attendre : accumulons les horreurs ! Des visages carrés, des yeux décalés, des mains destructurées. Accumulons, accumulons les horreurs ! Viendra le saut qualitatif, la peinture Universelle, la peinture absolue.

 

Le beau est-il vraiment relatif ? Le bien est-il vraiment relatif ? Le bon est-il vraiment relatif ?

 

Et pourtant nous sommes bien incapables de définir ce qui est beau, ce qui est bien, ce qui est bon. Nous trouvons toujours des exceptions aux définitions que nous voudrions imaginer.

 

Il y a des choses bonnes pour pratiquement tous, sauf pour quelques-uns. Ce qui est bien pour une personne peut même paraître mauvais à la même personne dans d’autres circonstances.

 

Ces idées de beau, de bien et de beau ne correspondent à aucune réalité. Dès que nous entreprenons de les appliquer dans notre monde de perceptions, elles se révèlent paradoxales. Elles sont aussi indéfinissables que la droite des géomètres. Il ne leur correspond aucune réalité objective du monde qui nous entoure.

 

Ce sont des idées transcendantales que des théories scientifiques non seulement fausses, mais dénuées de toute signification, ont eu la prétention d’éliminer. Une foule d’esprits, souvent très profonds, se sont précipités dans la brèche. Ils ont tenté d’éradiquer les idées transcendantales, ces idées qui ne peuvent pas se définir autrement que par elles-mêmes, comme l’expliquait pourtant si bien Hegel.

 

Comme de bien entendu, la première des idées transcendantale qu’il fallait éliminer est l’idée de Dieu. C’était facile à justifier. Les dieux des anciens étaient des idées naïves. L’idée de Dieu a chassé les dieux. Il ne reste ensuite qu’un pas à franchir pour se libérer de l’idée de Dieu. Mais, la logique n’est pas très assurée. Les dieux des anciens étaient liés à la réalité matérielle. Ils ne pouvaient correspondre à une idée transcendantale. C’est ce que Platon a exprimé le premier.

 

Au tréfonds de leur anticléricalisme forcené, les Lumières n’ont pas nié Dieu. Ils croyaient à l’Être Suprême, au Grand Géomètre. Leurs héritiers positivistes les plus directs, les francs-maçons, croient encore, pour la plupart, au Grand Architecte. C’est un problème de mot. Ils ne veulent pas du mot Dieu. Leur Grand Architecte, créateur de l’Univers, est-il soumis à la nécessité du monde qu’il a créé ? Ce serait un énoncé absurde. Il est donc de nature transcendantale ! C’est alors un synonyme du mot Dieu.

 

Mais, là n’est pas, au fond, le problème le plus grave.

 

La science a vocation à expliquer la nature. Une chose possible scientifiquement est donc d’office considérée comme naturelle et acceptable.

 

Ce raisonnement comporte une monstrueuse pétition de principe. Les choses considérées possibles par la science et réalisables par la technologie ne sont pas nécessairement naturelles et encore moins nécessairement acceptables.

 

À la limite, les mathématiques n’ont rien de naturel. Une chose possible avec les mathématiques n’est certainement pas, de ce seul fait, possible dans la Nature. On ne trouvera jamais dans la Nature des droites parallèles, pour la raison, assez élémentaire, qu’il n’y a pas de droites dans la Nature. Une chose possible avec la science n’est certainement pas de facto possible dans la Nature. Il faudrait d’abord que les postulats et hypothèses de la science soient exacts. Qui pourra le prouver ? La coïncidence avec l’expérience ? C’est une condition nécessaire, mais elle ne sera jamais suffisante. Heureusement d’ailleurs : l’expérience de Galilée est venue contredire un jour les postulats d’Aristote, malgré tous les faits conformes qu’il avait énoncés.

 

Mais, il y a, derrière le mot naturel, un autre sens que la réalisation possible dans la Nature. La bombe atomique a été réalisée et utilisée dans la Nature. On peut même dire qu’elle est naturelle, car il y a, dans des mines d’uranium d’Afrique, des indices assez probables de la réalisation d’une explosion nucléaire des milliards d’années avant même que l’homme ne réussisse à fabriquer une bombe.

 

Le mot naturel comporte un sens plus profond. C’est la conformité à l’ordre des choses. Mais, en ce sens aussi, la bombe atomique est naturelle, non seulement parce qu’elle a existé, semble-t-il, dans la Nature, mais aussi parce qu’elle est intimement liée à l’énergie nucléaire indispensable à l’humanité. Bien plus, rien ne dit qu’un jour, la bombe ne pourra pas être indispensable pour réduire en fragments sans danger une comète ou un astéroïde qui menacerait la Terre.

 

Nous sentons bien, pourtant, qu’il y a une nuance plus profonde dans le mot naturel. Il n’y a pas, humainement, que le possible ou l’impossible. Pas non plus que l’utile ou l’inutile. Il y a l’idée d’acceptable.

 

C’est que nous sommes ou, pour mieux dire, nous avons infiniment plus que quelques molécules astucieusement organisées. Notre esprit a accès à la transcendance. Et d’abord à l’idée de Dieu.

 

En écrivant cela, je pense d’abord à l’esprit. La religion est autre chose. Je ne suis pas théologien.

 

À vrai dire, la négation de l’idée de Dieu est une démarche d’intellectuels. Il y a une attitude infiniment plus répandue. Elle a été exprimée, de la manière la plus dramatique, par Ingmar Bergman qui fait dire à un personnage d’un de ses films : « si Dieu existait, je le haïrais ». On reconnaît, évidemment, derrière ces mots, l’influence de la haine marxiste des metteurs en scène Français de l’époque. Ce cri de haine est d’abord, il est vrai, le reflet des difficultés de la vie. Comment puis-je être si malheureuse ? Beaucoup plus généralement, si Dieu existait, il n’aurait pas permis qu’il y ait tant de drames sur la Terre, depuis les cyclones jusqu’aux tremblements de terre et aux tsunamis dévastateurs.

 

La première réaction reste purement rationnelle. Plus la connaissance de l’univers se précise, plus il apparaît que rien n’est dû au hasard, que tout s’enchaîne dans une profonde nécessité. La science, la vraie, la seule, c’est la recherche de la causalité. Elle est sans fin, bien sûr. Les tsunamis résultent inévitablement de certains tremblements de terre. Et les tremblements de terre eux-mêmes sont la conséquence directe du phénomène de la gravitation. L’Univers est tel qu’il est, ni bon, ni mauvais. Il existe seulement. Il nous entraîne dans son écoulement irréversible. Il ne peut pas être différent de ce qu’il est. Tous les événements qui s’y déroulent sont liés les uns aux autres. Un seul serait autre, rien ne serait. Mais, la causalité qui en découle est inconnaissable, car elle est sans limites.

 

Ainsi, il est absurde de haïr l’univers. C’est la condition de notre existence.

 

Mais justement, on peut haïr cette existence au point d’y mettre un terme. C’est donc que la réponse rationnelle seule ne peut satisfaire l’esprit. La raison seule ne répondra jamais à la question de la finalité de l’homme.

 

Si cette finalité était de l’ordre de la science, elle relèverait de la causalité. Mais, la recherche de la causalité est sans fin. Quelle serait la cause de la cause première ? On sourit des prétentions de quelques scientifiques à détenir la clé de l’univers ! C’est tellement nouveau ! La finalité humaine, comme celle de l’univers est hors de portée de la science.

 

L’idée même de mettre fin à sa vie ne vient pas à l’homme seulement d’une contrainte physique. Certains animaux peuvent être amenés à se laisser périr dans des circonstances qui restent parfois mal comprises aujourd’hui. Pour l’homme c’est, le plus souvent, le désespoir. Le désespoir est un regard sur le néant, sur la causalité brutale de la matière. C’est l’absence de toute raison de vivre, de toute finalité dans le microcosme où nous pouvons nous enfermer.

 

Dieu : homme ?

 

Dès lors que les hommes rejettent le monde transcendantal, et d’abord l’idée même de Dieu, comment pourraient-ils seulement envisager qu’un homme, qui plus est un homme défiguré, un homme flagellé, un homme crucifié, un homme transpercé, puisse être Dieu venu sur Terre apporter justement le sens de la vie ?

 

Mort et ressuscité ?

 

Dès lors que les hommes prennent pour des vérités irréfragables les positions de la science, comment pourraient-ils accepter la disparition d’une part d’existence du monde expérimental ?

 

Dieu : Père, Fils et Esprit ?

 

Dès lors que les hommes ne veulent admettre que le rationalisme, comment pourraient-ils accepter l’idée d’un Dieu absolu qui ne serait pas unique, selon la pensée de Socrate et de Platon, mais multiple ?

 

Ce sont les Mystères qui entourent le Linceul, au-delà d’un chemin de croix tracé par le sang de Jésus de Nazareth.


 

SOURCES

 

 

 

Toutes les informations et images de ce livre, en dehors de quelques développements et additions de l’auteur, ont été exclusivement trouvées dans l’Internet.

 

L’auteur s’est efforcé de retrouver dans l’Internet les textes d’origine relatifs au Linceul, ou leur traduction aussi intégrale que possible. Il y a quelques rares cas où il a bien fallu se contenter de reprendre ce qui a été déjà écrit, mais ils se limitent à des extraits de documents plus difficiles à trouver, pour autant, d’ailleurs, qu’ils existent sur Internet.

 

Les auteurs des pages consultées peuvent être facilement retrouvés avec les divers moteurs de recherche disponibles, en français, en anglais et en allemand.

 

L’absence d’autres références ne résulte pas tant d’une sorte de provocation à l’encontre de la prétention de sérieux scientifique, qui serait en proportion du nombre de références citées, que de la méthode utilisée. L’auteur n’a consulté aucun livre sous forme imprimée dans le cadre de la rédaction de ce livre. Il s’agit exclusivement d’une compilation Internet et uniquement avec le moteur de recherche le plus utilisé. Cette approche explique que des parties de phrases ont pu rester entièrement identiques à celles des auteurs d’origine, lorsque le style général de cet ouvrage le permettait. Les recherches ultérieures s’en trouvent par-là facilitées.

 

Il s’agit ici de logique d’abord et d’Histoire principalement. On pourrait évoquer en cela les grandes thèses de Vico. Les thèses présentées ont été jugées les plus logiques, ce qui ne veut pas dire qu’elles soient justes. Les recherches se poursuivent dans les multiples domaines concernés. De nouvelles découvertes sont inévitables qui remettront en cause certainement les conclusions actuelles.

 

Enfin, on comprendra aisément que la dernière partie est la seule qui porte à la fois l’intérêt et la pensée de l’auteur. Il fallait une occasion pour l’exprimer.

 

Sources des illustrations :

Si une partie des illustrations choisies est du domaine public, par ancienneté ou absence de droits, certaines ont été trouvées sur l’Internet et peuvent faire l’objet de copyrights. Ce livre n’est pas un objet commercial, cependant, les détenteurs des droits peuvent demander leur retrait.

 

Les plans, schémas de pliage et aquarelles de l’auteur, de même que le texte d’ailleurs, peuvent être utilisés sans réserve à l’exclusion de toute application commerciale ou sur des supports comportant des publicités.

 


 

 

 

 

Table des matières

 

 

 

 

page

Introduction

 

 

   7

Première partie

 

Le tissu du Linceul   

   9

Deuxième partie

 

La pictographie du Linceul

  39

Troisième partie

 

L’histoire du Linceul

  77

Quatrième partie

 

L’iconographie du Linceul

109

Cinquième partie

 

Hypothèses de l’artefact

135

Sixième partie

 

Les Mystères du Linceul

143

Sources

 

 

161