Christian Sütterlin

 

 

STRASBOURG,

1815

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

 

 

Editions d’Assailly

 

 

 

 

STRASBOURG,

1815

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

 

 

ISBN 9782902425150

 

© Editions d’Assailly, Paris, 2013

 

 

 

 

Ce livre est consultable sur :

http://editionsassailly.com/

 

 

 

 

 

 

 

 


Bruchwiller, samedi 2 septembre 1815

 

 

 

 

CHAPITRE 1

 

 

L'AFFAIRE DALOUZI

 

 

 

   Secouant leur tête redressée, les deux chevaux s'étaient arrêtés quelques pas en avant du perron. Derrière la grille, la grande place reprenait vie. On avait reconnu la berline de François Wecksheim. L'inquiétude le cédait à la curiosité ; il ne se passait pas de semaines, que les Autrichiens ne viennent pour quelque réquisition.

   Les oreilles résonnant encore du roulement des bandages et du martèlement des fers sur les pavés, les habitants de Bruchwiller sortaient un à un de leur habitation. Ils observaient le mouvement provoqué par cette arrivée imprévue.

   Le valet de pied avait sauté à terre et s'était hissé sur le col-de-cygne de la suspension pour ouvrir la portière de la berline. Le cocher, fidèle à la tradition, avait déjà trouvé trois occasions de jurer depuis que l'équipage avait passé la grille. C'était maintenant l'immobilité du garçon d'écurie qui provoquait sa colère. Oui, il y avait de l'ouvrage ! On était allé à grandes brides. Était-ce sa faute à lui, cocher, si son maître était toujours pressé ? Les affaires, à l'en croire, ne souffrent point de délais. Ce jour-là, il est vrai, le maître n'avait rien dit. Il n'était guère bavard depuis que l'invasion avait arrêté les affaires. Aussi, était-ce de sa propre initiative qu'il avait poussé un peu l'allure, malgré le règlement. Le grand trot était alors réservé à la malle-poste. Mais la vitesse est un tel plaisir sur une route en bon état ! Celle qui reliait la manufacture à la route de Colmar avait été construite sous le Directoire, et elle était parfaitement entretenue.

   Un domestique descendait du perron. Il savait qu'il y aurait besoin d'aide pour extraire François Wecksheim de sa voiture. Extraire est le mot qui convient. Le puissant maître de forges avait pris un confortable embonpoint depuis que le développement de ses affaires l'avait éloigné des hauts fourneaux.

   La porte de l'entrée, restée ouverte, laissa entrevoir l'agitation qui régnait dans la maison. L'Empire avait rétabli quelques fastes, mais le propriétaire des lieux s'obstinait à refuser d'appeler autrement cette demeure qui était proprement un château. Ce fut, jusqu'à la Révolution, une des résidences de chasse du dernier cardinal de Rohan, celui de la célèbre affaire du collier.

   Le corps du logis a deux étages percés de hautes fenêtres. Il est flanqué de deux ailes d'égale hauteur. Chaque aile se termine par deux tours élégantes : l'une octogonale, du côté de la cour ainsi formée, l'autre carrée, plus grande, vers l'extérieur. Une grille, en arc de cercle, sépare cette cour de la grande place. Quoique de dimensions respectables, cette grille en fer forgé est fort simple. Seules quelques arabesques entourent l'ovale qui contenait, avant la Révolution, les armes du cardinal.

   Le visiteur arrivait en plein déménagement. Des malles et des caisses avaient été réparties dans toutes les pièces. Le personnel de la maison, aidé par quelques ouvriers de la manufacture, emballait linge et vaisselle et chargeait les charrettes dételées, alignées en face des écuries.

   La manufacture exigeait de nombreuses visites en hiver, aussi seuls les meubles et les objets de valeur étaient emportés à Strasbourg. Il ne fallait pas moins de quatre charrettes.

   On redescendit quelques fauteuils, et un salon fut improvisé dans la bibliothèque.

   Les Chennecy avaient décidé de quitter Bruchwiller pour se réfugier dans leur hôtel de Strasbourg, malgré la chaleur qui régnait encore en ce début de septembre. Deux invasions successives venaient de porter un rude coup aux affaires de Jean-Nicolas et Mathias Chennecy. Dès l'approche des alliés, en 1814, les roues, les martinets et les plus gros outillages avaient été démontés et transportés au-delà des Vosges. Le reste avait été rendu inutilisable. A cela s'ajoutaient les perquisitions des alliés, malgré les conventions d'armistice. La population était, depuis un an au moins, en état permanent de sous-alimentation. Comment envisager les moindres travaux dans ces conditions ?

   Il était trop clair que l'hiver allait être terrible. Le souvenir de la Terreur était encore présent. La décision de rentrer à Strasbourg, avant la fin de l'été, fut prise sans beaucoup d'hésitations.

   Alors que leur ami mettait enfin pied à terre, les  deux frères Chennecy apparurent sur le perron. François Wecksheim releva la tête et ne put réprimer une hésitation en portant la main à son petit haut-de-forme gris, un peu démodé avec ses bords relevés. Il avait espéré ne trouver là que Jean-Nicolas. Cette hésitation avait donné une apparence de lenteur à son geste et la gravité de son expression s'en trouva renforcée. Du même coup, les deux frères perdirent le sourire qu'ils s'étaient efforcés de montrer pour l'accueillir. Mathias s'inquiéta même :

   - Les nouvelles sont donc si mauvaises ? Quel nouveau drame allez-vous nous annoncer ?

   - La garnison de Strasbourg s'est soulevée. Les Autrichiens ont rétabli le blocus de la ville.

   - Que s'est-il passé ?

   François Wecksheim ne répondit pas. Il avait gravi les cinq marches du perron et s'était immobilisé pour reprendre son souffle. Son haut-de-forme sous le bras, il salua à nouveau ses amis par une légère inclination. Mais son silence se prolongeait. Il réservait les détails pour un lieu plus discret. Il avait aussi remarqué la profonde inquiétude qui s'était dessinée sur le visage de Mathias ; il cherchait comment présenter l'affaire. Les trois hommes entrèrent et se dirigèrent vers la bibliothèque.

   Marie Chennecy, l'épouse de Jean-Nicolas, descendait des appartements, situés au premier étage, au moment où ils passaient devant le grand escalier de pierre.

   - Nous sommes désolés de vous recevoir au milieu d'un tel chambardement, nous partons demain pour Strasbourg. Etes-vous aussi de retour ?

   - Mes hommages, ma chère Marie. Non, au contraire ! je reviens de Strasbourg et j'allais raconter à votre époux et à Mathias ce qui s'y passe.

   - Comment cela ?

   François Wecksheim, déjà voûté et gêné par son embonpoint, avait cependant réussi une assez élégante courbette, en baisant la main de Marie. C'est à cet instant qu'elle remarqua le visage retourné de son beau-frère. François Wecksheim, un instant souriant, avait lui aussi retrouvé toute sa gravité, alors que Mathias répondait à sa belle-sœur :

   - François vient de nous annoncer que la garnison de Strasbourg s'est soulevée.

   - Mon Dieu ! Les malheureux ! Que peuvent-ils espérer contre les Autrichiens ? Avez-vous des nouvelles de Louis-Eugène et d'Antoine ?

   - Je n'ai rien pu savoir. Je suis sorti de la ville à l'insu des insurgés.

   - François arrive à l'instant ; allons nous asseoir !

   La bibliothèque du cardinal était au premier étage. Les Chennecy avaient fait démonter les boiseries et les étagères pour les faire restaurer, puis ils avaient préféré les faire remonter dans une pièce du rez-de-chaussée pour récupérer une chambre au premier. C'était vers cette pièce que Jean-Ignace avait légèrement levé le bras, en invitation à entrer.

   La pièce leur servait de bureau. Avec le temps, on l'avait appelé la bibliothèque. Elle en avait l'apparence, mais, en fait de livres, on n'y trouvait que des livres de comptes et quelques ouvrages techniques. Un exemplaire original de la célèbre théorie du phlogistique du très fameux docteur Stahl voisinait avec une édition récente du Traité Elémentaire de Chimie où Lavoisier montre toute l'étendue des erreurs de Stahl.

   Les fauteuils qui avaient été apportés, étaient de style Louis XVI, comme tout le mobilier de la maison ; ils étaient recouverts d'une admirable soierie de Lyon, encore fraîche. Le vase du dossier reprenait, en réduction, le motif du siège sur fond cramoisi. Jean-Nicolas les avait achetés vers la fin du Directoire à un antiquaire de Strasbourg. Des biens d'émigrés, très certainement.

   Les visiteurs parisiens jugeaient cet intérieur un peu démodé. Les préfets de l'Empire y avaient d'abord vu la preuve d'un attachement suspect à l'Ancien Régime. Mais tous avaient dû vite convenir que l'on ne s'intéressait ici qu'aux affaires et à la famille.

   La pièce était éclairée par trois portes vitrées qui donnaient sur une terrasse bordée par la Bruche. Quelques changements avaient été apportés au château par les Chennecy lorsqu'ils l'acquirent. Ils s'en servirent d'abord comme atelier, avant de l'occuper pour eux-mêmes. Cependant l'architecture n'avait pas été modifiée. Chaque année, on songeait bien à boucher quelques baies vitrées, lors de l'acquittement de l'impôt sur les portes et fenêtres. Mais à chaque fois, des investissements plus urgents avaient fait différer la décision.

   Le domestique qui avait aidé François Wecksheim à son arrivée, entra avec trois petites timbales en argent et la framboise préférée du visiteur. À vrai dire, Sébastien Hauser était beaucoup plus qu'un domestique. Entré au service des frères Chennecy dès leur installation en 1795, il avait fait preuve de réelles capacités. Il parlait le français aussi aisément que l'alsacien. Si l'administration de la manufacture se réglait en patois, par contre, tous les marchés de l'Etat et les commandes aux maîtres de forges et autres fournisseurs étaient établis en français. Il aidait les deux frères dans les tâches administratives. Il les suivait l'hiver à Strasbourg et participait aussi à la gestion de la banque créée par Jean-Nicolas Chennecy après la crise financière de 1805. Aussi le régisseur de la manufacture en était-il férocement envieux. Il s'efforçait par tous les moyens d'empêcher que Sébastien fût informé des techniques de la fabrication des aciers et des armes. En réalité, il n'avait guère à craindre. Sébastien n'était pas ambitieux. On s'étonne de voir les esturgeons conserver en aquarium leur taille d'alevin. On s'étonne de voir des hommes capables végéter. C'est que les capacités intellectuelles ne font pas nécessairement un bon chef. Avec son caractère effacé, Sébastien aurait-il pu diriger les quinze cents ouvriers que comptait la manufacture au plus fort des campagnes de l'Empire ? Mais Sébastien était aussi gêné par une autre qualité. Il avait le souci de la perfection poussé à l'extrême. Il avait participé à toutes les grandes décisions qui assirent la puissance des Chennecy. À chaque fois, il avait bien rassemblé tous les éléments qui pouvaient convaincre l'Administration, ou les fournisseurs, d'accepter les conditions que les Chennecy voulaient imposer. Mais il avait un trop grand souci de la perfection pour laisser place à l'intuition. Or c'est souvent l'intuition qui permet de trouver l'argument décisif. Pour peu que l'on veuille se charger d'affaires, il faut parfois s'asseoir sur ses scrupules. Il faut surtout accepter des impasses, des risques, ce qu'il ne pouvait concevoir.

   L'alcool était le seul service qu'il assurait, avec les cigares dont la mode était encore peu répandue, si ce n'est en Alsace. C'est dans cette région que toutes les denrées coloniales avaient transité pendant le Blocus Continental et qu'étaient apparus les premiers cigares.

   Après avoir généreusement rempli la timbale de François Wecksheim et des deux frères Chennecy, Sébastien se retira. Ce n'était point par discrétion ; il venait d'être informé des événements de Strasbourg par un déserteur, arrivé le matin même, et il comptait obtenir des détails par le cocher.

   A la bibliothèque, François Wecksheim exposait la situation :

   - La solde des régiments consignés dans Strasbourg n'a pas été payée depuis juin dernier. Avant-hier, soixante officiers ont déposé une réclamation devant le général Rapp. Aussitôt, cinq cents sous-officiers ont fait de même et ils ont entraîné le corps de troupe dans une rébellion. Les officiers supérieurs ont été consignés à leur domicile par les insurgés aux ordres d'un sous-officier, un certain Dalouzi. Les promesses de Rapp n'ont pu les ramener à la raison.

   - Les Autrichiens ont-ils l'intention d'intervenir ?

   - Au moment où je quittais la place, leurs émissaires venaient d'être reconduits aux portes de la ville. Les insurgés ont affirmé qu'ils se défendraient jusqu'au dernier si les Autrichiens rompaient l'armistice et tentaient d'entrer dans la ville.

   - Et on peut penser que notre bon roi ne doit guère montrer d'empressement à payer les soldats de l'empereur !

   - Il y a bien pire. Le nouveau préfet est un ultra de la plus sombre espèce. C'est un ancien chouan émigré. De Haguenau, où il est encore bloqué, il veut écraser la rébellion dont il rend tous les Alsaciens responsables. Il voit partout des partisans de l'Autre.

   On sentait que François Wecksheim n'était pas trop attaché aux Bourbons. Pourtant il avait eu assez de bon sens pour s'opposer, autant qu'il put, aux décisions de Napoléon à son retour de l'Ile d'Elbe. Il faut dire qu'il avait encore des agents dans tous les pays envahis par l'empereur et il était au courant de l'état de l'armement des alliés, tant en ce qui concerne l'artillerie que les armes à feu. Les fers anglais avaient déferlé sur l'Europe. Les forges des Ardennes, de Lorraine et d'Alsace, les plus proches des champs de bataille, ne pouvaient, en aucun cas, être remises en route assez rapidement pour contrer l'énorme effort d'armement des Anglais. La situation était désespérée.

   - En attendant, les Autrichiens encouragent les déserteurs. On dit dans Strasbourg qu'ils donnent quinze francs à chacun. Mais, de toute façon, c'est une solution limitée et ils ne peuvent espérer obtenir ainsi la défection des sous-officiers et des officiers.

   Mathias ne disait mot, mais il se montrait de plus en plus inquiet. Son fils aîné, Louis-Eugène, était lieutenant au régiment de Strasbourg du Corps Royal d'artillerie à pied. Entraîné par son exposé, François Wecksheim avait oublié sa résolution. Il se justifia intérieurement en pensant qu'il aurait été bien difficile de présenter les choses sans inquiéter son ami.

   - Quelle somme représente l'ensemble de la solde réclamée ?

   - C'est là où je voulais en venir. Le conseil municipal siège sans discontinuer. Plusieurs très grosses fortunes de Strasbourg sont disposées à prendre le risque d'un mauvais remboursement plutôt que de voir la ville mise à sac. Il faut rassembler près de huit cent mille francs.

   Pour avoir une idée de ce que cette somme représente, on peut la multiplier par un facteur cinquante pour obtenir des francs 1998. Il faut remarquer que, par une coïncidence inattendue, la brusque montée de l'or, dans la fin des années 1970, avait porté la pièce de vingt francs or, le napoléon, à six cents francs. Le facteur trente qui en résulte, correspond au niveau d'équivalence proposé pour l'année 1985. Depuis, l'or a considérablement baissé.

   - Ce n'est pas rien, mais pas impensable.

   - Le conseil municipal envisage de procéder à un emprunt. Le taux était encore en discussion lorsque je suis parti ; il ne sera pas très élevé. Sans attendre la décision, des banquiers et des négociants ont fait des propositions. On raconte en ville que les maisons protestantes auraient déjà rassemblé cent mille francs. Nous ne pouvons pas faire moins. J'ai demandé à mon régisseur de faire le maximum pour rassembler au moins cinq mille francs. Nous n'avons pas le choix. Il faut à tout prix que cette affaire soit réglée avant que le préfet n'y mette son nez.

   - Nous devrions parvenir à proposer chacun une somme du même ordre, quitte à emprunter sur les mémoires que l'Administration ne nous a pas encore réglés. Nos stocks ont été vidés avant Waterloo, et rien n'est encore payé.

   - J'oubliais de vous dire que les insurgés ont fixé le dernier délai à lundi, le 4 septembre. Nous sommes bien le 2 ?

   Mathias ne répondit pas vraiment à la question de François Wecksheim :

   - Nous n'avons guère de temps à perdre.

   Jean-Nicolas, qui était resté silencieux jusqu'alors, avait mûri sa décision.

   -  Marie, il faut remettre notre retour à Strasbourg. Voulez-vous demander à Sébastien de faire rentrer tout ce qu'il faut pour passer encore quelques jours ici. Mathias, voudrais-tu rester ici avec ta famille et avec Marie. Je renverrai Sébastien vous chercher dès que les esprits seront calmés. Je crois qu'il faudrait que nous partions dès à présent.

   Il s'adressait à présent à François Wecksheim qui n'eut pas le temps de répondre. Marie prit les devants.

   - Vous ne parviendrez jamais à Strasbourg avant la nuit ; il est déjà au moins trois heures. Vous ne pouvez pas imposer un nouveau voyage à François. Je fais ajouter un couvert et préparer votre chambre.

   Cette intervention de Marie Chennecy ne fut point discutée. Au fond, Jean-Nicolas n'était pas mécontent de ces dispositions pleines de bon sens. Avec les années, il avait perdu un peu de l'énergie qui l'avait lancé sur toutes les routes d'Europe à la recherche d'occasions d'augmenter ses affaires. Strasbourg n'est qu'à une quarantaine de kilomètres de Bruchwiller, mais on ne pouvait guère espérer mettre moins de cinq heures, sans tenir compte des attentes probables aux relais et des retards inévitables, occasionnés par les circonstances ; il fallait traverser les lignes autrichiennes.

   - Il est vrai que nous ne pourrions rien faire à Strasbourg avant demain. A la réflexion, il sera difficile d'y trouver de l'argent. Ici même, il n'est pas certain que nous puissions rassembler cette somme avant ce soir.

   - Strasbourg est fort riche. Les crises de 1805 et de 1811 n'ont ruiné que quelques inconscients qui voulaient risquer toujours plus. Ils attribuaient leurs gains passés à leur adresse d'abord. En réalité, nous nous trouvions surtout dans une situation exceptionnelle. Que voulais-je dire ?

   Jean-Nicolas Chennecy vint à l'aide de son ami. C'était la première fois qu'il voyait François Wecksheim perdre le fil de sa pensée : l'âge ou la fatigue ?

   - Nous parlions de la difficulté de trouver de l'argent à Strasbourg.

   - Ah, oui ! Eh bien ! je pense qu'il n'en manque pas, mais, dans la situation actuelle, les taux d'intérêt seront certainement plus bas ici ou à Colmar.

   - Je crains que nous ne placions les mémoires de l'Etat dans de trop mauvaises conditions. Même avec un taux un peu élevé, nous pourrions avoir intérêt à recourir à un usurier.

   Mathias Chennecy dirigeait la manufacture alors que son frère, Jean-Nicolas, s'occupait des marchés et des approvisionnements. Aussi Mathias connaissait-il mieux les ressources locales. Il avait eu l'occasion de recourir à un usurier de Bruchwiller quelques années auparavant. Il n'en avait jamais parlé à son frère, qui en eût été furieux. Si l'on fait exception des courtes périodes de crise, les fonds n'avaient jamais manqué sous l'Empire, surtout en Alsace. Les taux des usuriers étaient au moins le double des taux courants. Ils prêtaient à court terme et souvent avec des risques certains.

   Six mois avant la bataille de Wagram, la manufacture avait reçu une très importante commande de sabres. Elle coïncidait avec la réparation de plusieurs dizaines de milliers de fusils endommagés lors des campagnes de Prusse et de Pologne en 1806 et 1807. Il avait fallu faire rentrer, en quelques semaines, dix tonnes de fer et d'acier. Or, comme toujours, l'Etat était en retard dans ses paiements. La manufacture manquait de liquidités. Mathias emprunta à l'usure. Jean-Nicolas Chennecy, qui aurait dû régler cette question, était alors à Solingen où des ébauches étaient sous-traitées en contrepartie du transfert de forgeurs à Bruchwiller. Mathias et Sébastien arrangèrent si bien les choses qu'il n'en sut jamais rien.

   A la surprise de Mathias, Jean-Nicolas ne montra aucune surprise devant sa suggestion.

   Il faut dire qu'à la suite des deux invasions, l'Etat lui-même avait eu recours aux usuriers. L'argent était plus rare. Jean-Nicolas Chennecy avait aussi beaucoup à perdre dans une mise à sac de Strasbourg. Il avait acheté en 1810 un splendide hôtel particulier place du Broglie, à deux pas de l'hôtel des Dietrich où Rouget de Lisle avait présenté son chant patriotique.

   Mais au fond, comme la plupart des hommes partis de peu, il n'était pas aussi attaché à l'argent que des héritiers soucieux d'abord de le conserver. Lui-même n'était pas vraiment parti de rien. S'il disposait à présent d'une très grosse fortune, il n'avait jamais hésité à prendre des risques qui auraient pu tout compromettre. Il y pensait à nouveau depuis les récents événements. L 'Alsace perdait la position privilégiée qu'elle avait eue pendant tout le règne de Napoléon. Elle était maintenant isolée du marché européen par les tarifs douaniers. Les années passant, il commençait cependant à être préoccupé par sa succession.

   Bien sûr, il n'avait pas ménagé sa peine pour faire une place à son fils Jean-Ignace. Il n'avait aucune illusion sur ses capacités à diriger une entreprise. Pour l'instant, il était à Paris. Jean-Nicolas Chennecy l'avait fait entrer au ministère des Affaires étrangères. Son charme naturel et son goût pour les mondanités pouvaient lui ouvrir une carrière honorable. Jean-Ignace la voyait même brillante. Il le savait soutenu par une Parisienne bien en Cour. Ses succès inquiétaient ses cousins qui y voyaient un moyen de s'assurer la maîtrise de toutes les affaires des Chennecy. Tous étaient convaincus que Jean-Ignace Chennecy aurait une large majorité. Mais les frères Chennecy étaient très discrets sur leurs parts respectives de leur manufacture. Il subsistait une part d'inconnue.

   Mathias Chennecy se leva. Il n'y avait guère de temps à perdre si l'on voulait les fonds avant le soir même.

   - Tâche d'obtenir des conditions raisonnables ! Nous pouvons apporter des garanties. L'affaire est sans risques ; nous aurons un reçu de la municipalité.

   - Il ne devrait pas y avoir de problèmes. Je vais demander entre quatre et cinq mille francs, tu trouveras le reste à Strasbourg.

   Mathias fit appeler le régisseur et se dirigea, sans attendre, vers les écuries. Le quartier juif n'était pas à dix minutes à pied, mais il comptait faire un tour jusqu'aux prises d'eau de la manufacture. Leur reconstruction était indispensable avant de songer à redémarrer les ateliers. Tous étaient équipés de roues hydrauliques à la capucine. De nouvelles roues avaient déjà été commandées à Strasbourg. On tentait de réparer les moins endommagées à la menuiserie de la manufacture.

   Dans la bibliothèque du château, François Wecksheim et Jean-Nicolas Chennecy échangeaient leurs impressions sur la situation créée par l'invasion. Marie Chennecy les écoutait.

   - As-tu l'intention de remettre en route tes manufactures de sabres et d'armes à feu ?

   - Ce sont deux problèmes très différents. Pour les fusils, nous n'effectuons que des réparations qui ne nécessitent pas de gros équipements. Quelques petits martinets à roue y suffisent. Pour les sabres, il en faut de plus gros, à peine moins que ceux des grandes forges, et il ne reste rien là-haut. En outre, le marché n'est pas le même. Nous aurons sûrement des commandes pour la réparation des fusils nécessaires à l'armement minimal des troupes, mais il ne faut pas espérer de commandes de matériels neufs avant plusieurs années.

   - Il est vrai que les finances publiques doivent être en piteux état. Mais il y a beaucoup plus inquiétant. Des bruits courent. La Prusse ou le pays de Bade pourraient demander l'annexion de l'Alsace.

   François Wecksheim était lui-même préoccupé par l'avenir de ses forges. Il souhaitait avoir l'avis de son ami sur les dispositions qu'il envisageait pour Oberwill. Il ne voulait pas donner l'impression ne point s'intéresser à la manufacture des Chennecy en changeant de sujet à brûle-pourpoint. Jean-Nicolas, de son côté, comptait bien exposer l'ensemble de la situation et recueillir l'avis de François Wecksheim.

   - Ce sont les Prussiens qui font courir ces bruits. En fait, je peux t'assurer que les Russes et les Anglais sont opposés à la séparation de l'Alsace de la France. Par contre, le cas de la Savoie est considéré comme réglé par les milieux diplomatiques. Les deux départements du Mont-Blanc et du Léman retourneraient à la couronne de Savoie, sauf le canton de Genève qui resterait à la Confédération Helvétique.

   - Tu es toujours aussi bien renseigné. Tu sais cela par ton fils ?

   François Wecksheim venait de se rappeler que le fils de Jean-Nicolas Chennecy était en poste aux Affaires étrangères. Marie intervint pour la première fois dans la discussion :

   - Non ! il n'écrit jamais. Nous ne savons pas même comment se passe le changement de pouvoir à son niveau. Les Affaires étrangères sont, il est vrai, le ministère le plus secret, mais aussi le plus constant à travers les changements de régime.

   Mathias compléta la réponse de son épouse :

   - Je conserve des relations dans plusieurs pays. Le courrier circule de nouveau librement outre-Rhin. Le monopole des Thurn und Taxis est intouchable.

   - Ces messieurs n'ont pas perdu de temps à remettre leurs affaires en train. Il paraît qu'ils ont même le courrier impérial. Nous sommes dans une situation opposée. Les forges, comme ta manufacture, dépendent essentiellement des marchés de l'Etat. Les commandes des particuliers comptent pour fort peu.

   Jean-Nicolas Chennecy profita de l'évocation de la manufacture pour revenir à ses préoccupations :

   - Pendant quelque temps, j'ai envisagé de chercher un site plus éloigné des frontières. Mais le problème vient de la main-d’œuvre. Tu sais que nous devons souvent nous rendre à Solingen pour débaucher des forgeurs. La proximité facilite les négociations. Le monopole que nous avons depuis la création de la manufacture d'armes blanches, a cet inconvénient que nous sommes les seuls en France à disposer d'une main d'oeuvre qualifiée. Le pire serait que les forgeurs nous quittent. Ils ont reçu leur paie pour les commandes livrées. Nous avons fait l'avance sur les paiements de l'Administration. Mais la prospérité passée ne les a pas incités à économiser. Les plus démunis vont être conduits à la misère. Ils seront prêts à accepter la première offre.

   - Méfie-toi des agents du maréchal Soult ! J'ai reçu, à Oberwill, un officier de son état-major. Le bordeaux aidant, j'ai appris que Soult s'intéresse, depuis quelque temps, aux forges et surtout à la partie qui concerne l'armée. Il a fait examiner diverses solutions pour placer les capitaux qu'il a tirés de l'Empire et de ses campagnes ; les seconds étant, à ce qu'on dit, considérables, sans compter les oeuvres d'art. Il est probable qu'il a dû faire regarder du côté des armes blanches et des armes à feu. Si ce gaillard-là dispose un jour de quelque pouvoir politique, il faudra prendre vraiment garde, mais le risque semble bien éloigné.

   - La proximité des frontières pourra être un motif de fermeture. Mais le transfert de la manufacture pose un autre problème que celui des ouvriers. Le monopole dont nous disposons pour les sabres, provient d'un privilège de l'Ancien Régime. Il n'est valable que pour Bruchwiller et ses environs. Nous avons eu toutes les peines à en faire reconnaître la validité par les régimes successifs. Un changement de lieu est impensable.

   François Wecksheim trouva enfin un moyen suffisamment diplomatique de passer à ses forges.

   - Ma situation n'est guère plus enviable. Il ne fait aucun doute que les frontières vont être fermées. Du moins, le tarif douanier interdira les marchés d'Allemagne. Pour ce qui est du marché intérieur, je suis beaucoup trop éloigné des grands centres de consommation. Que veux-tu que je fasse contre la Haute-Marne et contre la Normandie ? Ces forges fournissent d'excellentes fontes et des fers réputés à mi-distance de Paris. En outre, il n'y a pas assez de forges en Alsace et dans les Vosges pour transformer toute ma fonte en fer. Ma plus grande crainte vient, en réalité, des Anglais. Ils fabriquent du fer de qualité parfois douteuse, mais en quantité massive. Malgré les droits, ils pourraient bien submerger le pays. Et la fin des hostilités a mis les forges anglaises en surproduction, ce qui aggrave encore la situation.

   - L'avenir n'est pas rose. Il faut essayer de nous en sortir. Nous n'avons guère eu besoin, jusqu'ici, de nous poser des questions, mais est-il normal que nous n'ayons jamais essayé d'utiliser ton fer.

   - J'ai arrêté la production de fer. Les forêts d'Oberwill s'épuisent. Même le Ban de la Roche a été exploité au-delà du raisonnable ces dernières années. À vrai dire, la fonte est beaucoup plus rentable. Les armées en font une grande consommation.

   Jean-Nicolas Chennecy proposa une autre solution. Il y avait pensé pour la sécurité de ses approvisionnements, mais François Wecksheim pourrait y trouver un débouché pour ses fontes :

   - Il faudrait chercher une forge dans les environs. Je pense à la vallée de la Zintzel. Il y a là-bas plusieurs forges pour la consommation locale. Je les ai visitées il y a plusieurs années. Elles utilisaient une méchante fonte lorraine. Peut-être pourrions-nous en tirer quelque chose avec la fonte d'Oberwill. Mais, dis-moi, tu n'as tout de même pas rasé le Ban de la Roche ?

   - Non, tranquillise-toi ! Les coupes ont été moins espacées, mais il reste de très belles futaies. Les loups y reviennent encore tous les hivers. Dès que des jours meilleurs seront revenus, il faudra reprendre nos chasses. Tu n'as pas encore vu mes nouveaux lévriers ! J'ai racheté le chenil du marquis de Brémenil. J'enrage de ne plus pouvoir monter à cheval, mais il y a des endroits où l'on peut suivre en voiture.

   Cette discussion et ces projets avaient entraîné les deux amis à un certain optimisme. Ils auraient aussi bien pu envisager tous les deux de se retirer des affaires, fortune faite. L'esprit d'entreprises était si ancré en eux, et leurs affaires étaient tellement leur raison de vivre, qu'il semblait que la mort seule puisse les en détourner; certainement pas une difficulté nouvelle, ni même le risque de perdre ce qu'ils avaient acquis en une quinzaine d'années.

   Pour être exact, il faut préciser que la fortune de François Wecksheim était antérieure à l'Empire. Il avait commencé dans le rachat de biens nationaux et profité de la chute des assignats, en payant à long terme. Il bénéficia du cours forcé de cette monnaie, alors qu'elle était déjà largement dépréciée. C'est ainsi que la forge d'Oberwill et la splendide forêt du Ban de la Roche étaient tombées dans son patrimoine. Le régime de Napoléon devait lui permettre de porter sa richesse au-delà de ce qui s'était vu en Alsace jusqu'alors, si l'on fait exception des héritiers de Mazarin. Il fut dépassé, après 1805, par les commanditaires de la contrebande, pendant le Blocus Continental. On imagine ce que ces grands capitalistes pensaient de la royauté revenue. Tous persévérèrent dans l'opposition jusqu'à la chute de la branche aînée des Bourbons. Ils n'étaient pas bonapartistes pour autant. Aucun n'avait apprécié l'autorité absolue de l'empereur. Bien plus, la plupart avaient critiqué le retour de l'Ile d'Elbe. Les destructions, causées par la première invasion, permirent à François Wecksheim, tout comme à Jean-Nicolas Chennecy, de ne pas avoir à se compromettre. Leur sympathie allait au fils aîné de Philippe-Egalité, le duc d'Orléans, malgré la conduite ignoble de son père, qui n'en fut pas moins guillotiné. Le duc d'Orléans était un collègue, en quelque sorte. Dès son retour en France, il avait récupéré ses biens et en particulier ses forges. Feu son père comptait parmi les grands maîtres de forges du royaume, largement devant son cousin, le duc d'Artois, futur Charles X, plus connu par ses aventures galantes que par ses entreprises industrielles. Il s'agissait parfois d'aventures, dans un autre sens. L'Aciérie d'Amboise laissa un beau trou dans sa fortune personnelle.

   Un peu après cinq heures, Mathias revint et annonça qu'il avait trouvé des fonds, mais pas à moins de 12%, c'est-à-dire à trois fois le taux des rentes de l'Etat. Jean-Nicolas ne dit mot. Il pensa qu'il faudrait se hâter de rembourser. C'est alors que Marie s'aperçut que leur ami Wecksheim était encore en tenue de voyage, couvert de poussière. La chaleur l'avait contraint à voyager la fenêtre ouverte; la poussière de la route desséchée s'était déposée sur sa redingote d'alpaga en une fine couche beige.

   - Tous ces événements m'ont bouleversée ! Je ne sais plus où j'en suis. Venez donc ! Je vous fais préparer un bain. Nous n'avons toujours pas l'eau dans la maison, on raconte que cela existe en Angleterre.

   - Je suis désolé d'ajouter à vos soucis.

   - Bien au contraire. Que serions-nous devenus bloqués sur la route par les Autrichiens ? L'essentiel est maintenant que cette affaire de rébellion soit réglée le plus vite possible. Ce nouveau préfet est mauvais comme une teigne.

   Marie et Jean-Nicolas Chennecy conduisirent leur hôte à sa chambre. Une pièce avait été aménagée au rez-de-chaussée depuis que François Wecksheim, qui venait de temps à autre à Bruchwiller, éprouvait des difficultés à monter les escaliers.

   François Wecksheim maudissait cette mode de placer les appartements à l'étage, ridicule à la campagne où la place ne manque pas. A Bruchwiller, cette disposition était rendue nécessaire par les débordements fréquents de la Bruche. L'eau montait parfois assez pour inonder le rez-de-chaussée.

   À l’origine, il n'y avait qu'une exception ; le cardinal de Rohan avait fait installer, en bas, une grande salle à manger, contiguë aux cuisines. Cette disposition était justifiée par les grands dîners de chasse qu'il donnait. La cheminée était assez vaste pour contenir un sanglier ou un chevreuil. Deux portes à double battant, faisant face à deux portes-fenêtres, s'ouvraient sur le hall d'entrée.

   L'escalier de pierre prenait son envol du côté opposé du hall. Sa courbe élégante était soulignée par une délicate rampe en fer forgé, une invention du XVIIème siècle, qui remplaçait les épaisses rampes de pierre.

   Bien que le déménagement fût assez avancé, on avait dressé dix couverts sur une grande nappe blanche aux armes de la manufacture, redevenue royale, mais les couronnes étaient encore celles de l'Empire. Les cristaux provenaient de Baccarat, juste de l'autre côté du col du Hantz. Ils étaient gravés au même emblème. La vaisselle de Hannong resplendissait de ses bouquets bien classiques. Elle était seule dispensée des sabres entrecroisés et des couronnes que l'on retrouvait sur les manches des couverts en argent. Avec une bonne vue, on pouvait distinguer la marque de Kirstein, de Strasbourg également.

   Dépourvue des inévitables dorures des services de l'Administration ou des grandes maisons parisiennes, la table n'en avait que plus d'élégance.

   Le samedi était le jour des contrôleurs. Le dîner, ce jour-là, était une grande affaire. Les Chennecy en profitaient pour recevoir les officiers en garnison ou présents dans les environs et parfois quelques membres de la haute Administration. Mais seul un jeune sous-lieutenant célibataire était revenu après l'armistice. Alexandre de La Brélière avait reçu pour mission de tenir le ministère de la Guerre informé des réquisitions des alliés et des éventuelles fabrications. Il avait annoncé qu'il reprenait son poste à la manufacture. Il constata, dès son arrivée, que toute fabrication serait impossible pendant de longs mois encore.

   Jean-Nicolas et Mathias Chennecy s'étaient convaincus qu'il avait une mission plus politique. Sans lui poser la moindre question, ils lui facilitèrent, autant qu'ils pouvaient, ses déplacements. Alexandre de La Brélière avait passé un an à Bruchwiller, avant le premier retour des Bourbons. Il avait appris le patois. Il s'était beaucoup intéressé aux problèmes techniques. Il avait même donné de très judicieux conseils sur l'entretien des feux et sur l'agencement des martinets. Si cette mission politique était réelle, elle ne suffisait pas à expliquer son retour. Mathias Chennecy avait des filles à marier et il était d'autant plus aimable avec lui, que ce jeune polytechnicien, sorti d'une des toutes premières promotions, ne manquait pas d'avenir.

   - Sébastien m'a annoncé le soulèvement de la garnison. Est-il possible que des officiers se soient conduits de la sorte ?

   - Mes hommages, ma chère Julie ! Rassurez-vous, il n'y a pas d'officiers parmi les insurgés, bien que leur réclamation ait été à l'origine du soulèvement.

   François Wecksheim venait de rejoindre ses hôtes qui l'attendaient dans la bibliothèque avant de passer à table. Il réédita pour Julie, l'épouse de Mathias Chennecy, la gracieuse courbette qui faisait oublier son embonpoint. Après quelques mots de politesse au régisseur de la manufacture et à son épouse, il salua de loin l'abbé Jeanteau, le précepteur d'Augustin, le dernier fils de Mathias Chennecy. Il se mêla ensuite à la conversation que Mathias poursuivait avec l'officier d'Artillerie. Alexandre de La Brélière arrivait de Paris. Il était partout harcelé de questions. L'expédition des journaux était suspendue. Les lettres de Paris recommençaient tout juste à parvenir en Alsace. En traversant le hall pour se rendre à la salle à manger, il dut, pour la vingtième fois, exposer la situation dans la capitale. Marie Chennecy et sa belle-sœur Julie auraient pu tout raconter à sa place ; tous les visiteurs de la manufacture avaient déjà posé les mêmes questions. Cependant, l'élocution claire et les détails nouveaux qu'il s'efforçait d'introduire, pour plaire à ses hôtes, leur donnèrent la patience d'écouter et même de s'intéresser à ses réponses. Quant aux deux filles de Julie et Mathias Chennecy, placées chacune à une extrémité de la table, elles étaient d'autant plus sous le charme qu'il ne manquait pas d'allure dans son austère tenue noire, ornée de deux rangées de boutons dorés et des insignes de son arme. Alexandre n'était pas vraiment beau, mais les traits réguliers de son visage au sourire facile, avaient conquis les Chennecy.

   Les officiers affectés à la manufacture étaient rarement aussi jeunes. S'il ne manquait pas de partis brillants à Strasbourg, un bel avenir valait, dans l'esprit de Mathias Chennecy, autant si ce n'est plus qu'une belle fortune.

   Julie s'était renseignée sur sa famille lors de son dernier séjour à Paris. Elle n'en avait rien dit à son mari. Elle n'avait plus guère d'illusions. Elle avait appris que le père du jeune homme était d'autant plus fier de son titre de comte qu'il était récent. Il est bien connu que les plus ardents défenseurs des privilèges de la noblesse, la nuit du 4 Août 1789, étaient les plus fraîchement anoblis.

   Fortune faite dans le commerce maritime, entendez ici dans la traite des noirs, Blaise Dolet acheta, à son fils, une charge au parlement de Rennes. C'est ainsi que le grand-père d'Alexandre put se faire anoblir et obtenir le titre de comte sur sa terre de La Brélière. Son grand âge et sa générosité lui valurent de n'être pas inquiété pendant la Révolution. Son fils, le père d'Alexandre, émigra en Autriche. Il ne revint qu'après le traité de Presbourg, sans le sou.

    Depuis les réformes introduites par l'empereur Joseph II, bien avant la Révolution, la noblesse autrichienne avait perdu ses privilèges, d'origine prétendument féodale. Même si ces privilèges étaient, pour beaucoup, théoriques, du moins la très large exonération fiscale était une réalité palpable. Antoine Dolet de La Brélière en revint encore plus haineux à l'égard de la bourgeoisie et des premiers industriels qu'il avait été contraint de fréquenter à Vienne.

   Que dirait notre comte s'il apprenait que l'on faisait aussi dans la banque ! Les maîtres de forges avaient droit à quelques égards. Sous l'Ancien Régime, la noblesse pouvait posséder des forges, voire même les exploiter, sans déroger, tout comme pratiquer le commerce maritime, y compris les assurances. Ce qui a fait dire qu'elle pouvait participer aux affaires, mais seulement aux grandes. Mais la banque !

   Julie Chennecy fut tirée de sa rêverie par son mari qui s'inquiétait de la voir préoccupée. Le finkenwein, vin blanc de Molsheim très apprécié à l'époque, eut vite fait de ramener un peu de gaieté, malgré les circonstances. Plusieurs conversations se déroulaient à présent en même temps. Seul l'abbé Jeanteau restait silencieux. La perspective de rentrer à Strasbourg si tôt en saison, l'avait mis de méchante humeur. Non point qu'il se plaise tant à Bruchwiller, mais sa santé, encore fragile, lui faisait redouter la pestilence qui régnait dans les villes en été ; il n'y avait pas d'égouts, et l'évacuation des ordures et des fosses était effectuée avec des chariots à ciel ouvert ; les rues étaient couvertes de crottin de cheval et autres immondices. Autant de sources d'agréables émanations que semblent regretter quelques nostalgiques d'un passé encore récent.

   Ne buvant pas et mangeant à peine, il passa le repas à observer ces austères Alsaciens. Il avait été prévenu, avant de quitter Paris, des particularités de cette région, mais il n'avait pas imaginé que l'opposition entre Catholiques et Protestants pût entraîner une telle ardeur religieuse, chacun voulant convaincre l'autre de la supériorité de son église. 

   Les premières pluies et la fraîcheur revenues, il se plaisait alors bien davantage à Strasbourg que dans cette minuscule ville manufacturière. Strasbourg avait été, sous l'Empire, une ville à la mode dans toute l'Europe. La colonie étrangère était encore très importante. L'université attirait les rejetons des grandes familles de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie d'outre-Rhin.

   Au moment de l'arrivée des viandes, Alexandre de La Brélière profita de l'instant d'effervescence, provoqué par le service, pour glisser une remarque insidieuse sur le nouveau régime. Le propos se perdit dans le bruit des couverts, mais aussi par la volonté des Chennecy d'éviter toute polémique. L'abbé avait bien entendu. Il sourit ; il savait à quoi s'en tenir sur les intentions d'Alexandre. Il avait connu son frère cadet au collège de Nantes.

   Moitié par réaction contre la position ultra de son père, moitié par l'influence de l'école Polytechnique, Alexandre de La Brélière avait des idées assez républicaines. Entraîné par l'enthousiasme facile de la jeunesse, il avait beaucoup de peine à se retenir d'en faire état. Il avait aussi aperçu l'avenir de l'industrie. Cette famille était un moyen d'y prendre pied. L'abbé Jeanteau s'amusait à le voir faire sa cour à Mathilde Chennecy, tout en admirant son courage à encourir les foudres paternelles.

   La fille aînée de Julie et Mathias Chennecy n'avait pas hérité de la grâce de sa mère, mais de ce visage allongé qui donnait si fière allure à son père. Ann-Catherine, la cadette, tenait de son grand-père maternel de grands yeux bleus et des cheveux blonds, à l'image que l'on se fait des Alsaciennes, alors qu'en réalité, la plupart sont brunes. Enfin, elle était ce que l'on appelle jolie, au lieu que sa sœur n'était point laide. Cependant, il était clair que l'ordre qui régnait dans cette maison cossue, s'étendait jusqu'aux mariages. La cadette ne se marierait qu'après l'aînée. D'ailleurs, elle n'avait que dix-sept ans.

   Cette rigueur n'était pas pour déplaire à Alexandre. Il faut dire aussi qu'il était disposé à accepter bien des choses, comme tous les hommes qui se sont fixé un but. Il faut aussi penser que les circonstances ne peuvent être toujours contre la nature. Aussi, les mariages d'affaires, les mariages d'argent, les mariages arrangés ne sont-ils tous mauvais que pour les aigris et les envieux.

   Le visage empourpré du régisseur faisait un contraste saisissant avec la pâleur de l'abbé, son voisin. Il s'était signalé pendant le repas par quelques questions pertinentes au lieutenant parisien sur le montant des droits et sur les fers anglais, mais aussi par de fréquents signes au jeune valet qui faisait office d'échanson. Son verre se trouvait en permanence rempli de ce délicieux finkenwein. Au dessert, il ne fut plus en état de soutenir une conversation suivie.

   Le repas avait été un peu plus agité qu'à l'ordinaire, bien que les convives fussent moins nombreux. Les événements des dernières semaines avaient amené une certaine tension, et ce fut un moment de détente d'autant plus apprécié. Lorsque la conversation s'orientait vers la politique ou vers la technique, qui n'étaient pas trop du goût de ces dames, Mathias Chennecy s'efforçait de la ramener à la littérature ou au théâtre. Parfois, un écrivain ou une actrice, de passage en Alsace, était invité. Les officiers en poste à la manufacture étaient, pour la plupart, très cultivés et appréciaient l'ambiance un peu parisienne de ces dîners. Ils rêvaient de retrouver ou de connaître ceux de Paris, dont on parlait tant. Les lettres latines étaient les plus appréciées. C'est un exercice qui semblerait aujourd'hui bien fade. La culture est de ces choses qui ne s'apprécient que par la connaissance.

   - O peri thn usterofhmian eptohmenos ou fantazetai...

   L'abbé Jeanteau n'avait ouvert la bouche qu'à la fin du repas. Alexandre avait parlé de Napoléon. En écho, notre abbé avait cité ce passage de Marc-Aurèle sur la vaine gloire, mais son intervention se perdit dans le bruit des chaises glissant sur le carrelage.

 


Strasbourg, dimanche 3 septembre 1815

 

 

 

 

CHAPITRE 2

 

 

LES NOTABLES

 

 

 

   La cour de l'hôtel de ville était en pleine effervescence. Le conseil municipal avait décidé, dès huit heures, le lancement d'une souscription. Les Strasbourgeois se pressaient autour des tables dressées dans la cour et dans le hall, pour remettre leur contribution. Ils agissaient autant par devoir civique que par intérêt, pour les plus riches au moins. Les pessimistes imaginaient déjà la ville mise à sac et bombardée par les Autrichiens.

   Les employés avaient été réquisitionnés. Aidés par les fonctionnaires de la préfecture et des douanes, ils enregistraient les prêts et remettaient les reçus. Un secrétaire de la préfecture, qui surveillait les opérations dans le grand hall, reconnu Jean-Nicolas Chennecy. Se doutant bien qu'il ne s'agissait pas de quelques francs, il l'invita à monter dans la salle du conseil où les sommes étaient rassemblées au fur et à mesure des versements.

   L'escalier était encombré de groupes discutant avec animation. Les officiers des gardes nationaux avaient davantage tendance à se mêler aux conversations qu'à faire circuler les déposants. Tous appartenaient à la bonne bourgeoisie de la place et étaient aussi intéressés par les événements que leurs électeurs.

   Au moment où Jean-Nicolas Chennecy, suivi de l'inévitable Sébastien Hauser, se présenta à la mairie, les craintes de la veille s'étaient un peu dissipées. On était loin du montant nécessaire, mais il ne paraissait plus inaccessible. Il restait encore près de vingt-quatre heures, puisque l'échéance avait été fixée par les insurgés à lundi midi.

   Saluant au passage quelques connaissances d'affaires, Jean-Nicolas Chennecy gravit l'escalier et entra dans la salle du conseil. Si son intégrité lui valait le respect, son caractère hautain, que certains prenaient pour du mépris, ne lui attirait pas les sympathies. Deux circonstances creusaient davantage l'écart. D'abord, le bruit s'était répandu qu'il avait décidé de replier sa manufacture à l'intérieur du pays. La présence de son fils à Paris donnait un fond de certitude à ce soupçon. Les plus mauvaises langues le traitaient de lâche, alors que le sort de l'Alsace était encore en suspens. C'était les mêmes, il est vrai, qui faisaient courir les bruits les plus absurdes sur les intentions des Prussiens et des Badois. Les mêmes aussi qui avaient réalisé leurs capitaux lors de la dernière crise, celle de 1811, ce qui fut une sage précaution, et qui placèrent la plus grande partie de leur fortune sur les places de Paris et de Lyon. Mais c'était un passé déjà lointain. Qui se rappelait ? Ils avaient bien garde de faire la moindre allusion à leurs affaires. Au reste, ils s'étaient forgé de multiples justifications de leur comportement et s'en trouvaient fort bien. On mesure mal combien l'homme est enclin à se voiler la réalité pour ne point mettre en cause son honnêteté ou son jugement.

   La seconde circonstance n'était pas encore connue, mais le visage expressif de Jean-Nicolas Chennecy ne pouvait cacher qu'un événement grave le préoccupait. Ceux qui le connaissaient eurent la conviction que les seuls troubles présents ne pouvaient expliquer son air lugubre.

   Il croisa Georges Wittmann qui sortait à cet instant. Ils se rencontraient fréquemment à la Chambre de Commerce, où ils se montraient également actifs. Il était difficile d'éviter Wittmann dans les affaires. Il était mêlé à tout. Il figurait en première place dans le rôle des impôts du département, et il était aussi imposé dans le Jura où il possédait une forge.

   Jean-Nicolas Chennecy avait bien conscience que la fortune s'acquiert par la volonté, par le goût du risque et par la chance aussi. Mais il faut également ne pas avoir trop de scrupules, ni de sensibilité, qui émoussent toujours la volonté. Il savait aussi, par expérience, que bien des transactions se font en dépit des lois, ou du moins de leur interprétation officielle. Il jugeait normal que l'Administration se montre compréhensive lorsqu'elle trouve, non point son avantage, ce qui n'est pas son but, mais le moyen d'accomplir sa mission. Or, les bornes avaient été passées.

   Pendant le Blocus Continental, tous les ports français étaient fermés. Grâce à la protection de Louis Bonaparte, roi de Hollande, Amsterdam et Rotterdam approvisionnaient l'Europe en denrées coloniales et en indiennes anglaises. Très lourdement taxés, les produits parvenaient cependant en quantité, et à des prix abordables, dans les boutiques parisiennes et dans les grandes villes de France. La cour était le premier client. Le miracle avait un nom : Strasbourg ! Remontant le Rhin, les contrebandiers trouvaient un point de passage aisé par les innombrables îles qui jonchaient son cours au nord de l'Alsace. Mais ils bénéficiaient aussi de la complaisance de l'Administration des Douanes.

   La fortune des directeurs des Douanes des deux départements d'Alsace ne faisait pas trop pâle figure devant celle des grands commanditaires de la contrebande. On en a déduit qu'ils y participaient, plus ou moins directement. Tous les postes principaux étaient dans les mains d'une seule famille, et, à vrai dire, cette famille était dans une position délicate. La cour de Napoléon était le principal consommateur de produits de luxe, importés du Levant, d'Angleterre ou d'Amérique. Une trop grande rigueur à Strasbourg aurait eu des conséquences immédiates à Paris et à la cour. Des fonctionnaires trop zélés auraient été mutés sur-le-champ par les influences les plus puissantes. En quatre ans, la durée du règne de Louis Bonaparte, quelques jeunes négociants strasbourgeois amassèrent d'énormes fortunes. La plupart eurent la prudence de se retirer de ces affaires avant la crise de 1811, sur le conseil de Wittmann qui en était. Ils devinrent propriétaires terriens, maîtres de forges et rentiers à moins de trente-cinq ans. Tous étaient catholiques. Les anciennes maisons protestantes de Strasbourg hésitèrent trop longtemps avant de se lancer dans cette aventure. On peut douter que la contrebande soit un moyen honnête de s'enrichir, si tant est qu'il y ait un moyen absolument honnête d'y parvenir. C'est d'abord l'occasion qui fait le larron. La pluie vient ici contribuer à la splendeur d'un lac enchâssé entre des sommets enneigés. Là-bas, elle croupira dans une mare boueuse où prolifère la vermine. On ne trouve, à aucune époque, qu'une religion ait réussi à détourner les hommes de rechercher l'argent ; ou, au contraire, les ait incités à s'enrichir.

   Jean-Nicolas Chennecy ne cherchait pas à rencontrer cet important personnage strasbourgeois en dehors des affaires. Pourtant, il se sentait attiré par l'étendue de sa culture, fait si rare dans le négoce, devenu grand par les circonstances. Ce matin-là, c'est à peine s'il le salua d'une inclination du buste, presque imperceptible.

   Le gros banquier Vögelgrund, d'une ancienne maison de Strasbourg, n'eut pas droit à davantage d'égards. Jean-Nicolas Chennecy entretenait pourtant d'excellents rapports avec lui. Il s'était tenu à l'écart de la contrebande.

   Le banquier, surpris par cette froideur, s'inquiéta pour la suite des événements et se promit de trouver une occasion de lui parler seul à seul. Il savait que Jean-Nicolas Chennecy était toujours très bien renseigné.

   L'humeur de Jean-Nicolas Chennecy se cristallisa enfin sur le nouveau maire, Kentzinger, d'une ancienne famille strasbourgeoise dévouée aux Bourbons. Il était arrivé de Gand une semaine auparavant, après vingt-trois ans d'émigration. Jean-Nicolas Chennecy ne l'avait encore jamais rencontré, mais les égards dont il était l'objet, au milieu du groupe le plus important, ne pouvaient laisser aucun doute. Son habit noir de drap fin, doré à souhait, et enrubanné, correspondait à la description que François Wecksheim lui avait faite du personnage.

   D'une humeur plus massacrante encore, il s'approcha de la table où étaient enregistrées les souscriptions. Il s'inscrivit pour huit mille francs pour lui et son frère. Il n'attendit pas que Sébastien eût réglé les détails du versement pour se retirer. Dans le hall, il croisa François Wecksheim qui le salua d'un air entendu.

   De la rue Brûlée, Jean-Nicolas se dirigea à grandes enjambées vers son domicile, place du Broglie. Déjà plus éprouvé par la situation qu'il ne voulait l'admettre, la nouvelle qu'il avait reçue le matin même, en arrivant de Bruchwiller, l'avait mis hors de lui.

   Jean-Nicolas Chennecy et François Wecksheim avaient quitté Bruchwiller à sept heures du matin dans la grosse berline aux armes de la manufacture. Ils pensaient ainsi pouvoir passer plus aisément les lignes autrichiennes. A chaque poste, ils durent répéter leurs intentions. Ils n'avaient pas de laissez-passer officiels. Ils craignaient de tomber sur des soldats peu scrupuleux qui auraient pu les arrêter et les défaire de la somme qu'ils convoyaient, sans qu'ils puissent avoir le moindre recours. Mais tout se passa bien, hormis le temps perdu en palabres. Ils n'arrivèrent au bout de la rue Brûlée, devant l'hôtel des Wecksheim, qu'à une heure de l'après-midi. La berline tourna difficilement dans la rue du Dôme pour rejoindre le Broglie. À peine descendu de voiture, Thomas, le valet de chambre de son fils Jean-Ignace, s'était précipité vers lui. Il n'attendit pas que Jean-Nicolas lui eût demandé la raison de sa présence à Strasbourg.

   - Monsieur Jean-Ignace est blessé.

   - Que dis-tu ?

   - Monsieur votre fils est blessé au bras ; il a eu un duel. Il m'a envoyé vous prévenir qu'il a remis sa démission du ministère.

   - Et l'autre ? Qui est-ce ?

   - Il est indemne, Monsieur ; j'ignore son nom.

   - Les tristes imbéciles ! N'ont-ils rien d'autre à faire qu'à jouer les noblaillons désœuvrés ! Pourquoi se sont-ils battus ?

   - Je l'ignore, Monsieur. Monsieur Jean-Ignace ne m'a rien dit. Il est rentré rue de Bourgogne le bras ensanglanté. J'ai fait venir un chirurgien qui n'a pas semblé inquiet.

   - Depuis quand es-tu là ? Quand cela est-il arrivé ?

   - C'était lundi dernier, Monsieur. Je suis ici depuis vendredi soir. Je pensais vous trouver à Strasbourg en raison de l'invasion. Je n'ai pas pu ressortir à cause du blocus.

   - Que tiens-tu donc ?

   - Ah, j'oubliais, Monsieur ! C'est une lettre de Monsieur votre fils.

   - Donne ! Nous verrons cela plus tard. Il faut d'abord régler le problème de la souscription.

   En rentrant de la mairie, Jean-Nicolas se rendit dans son bureau. À peine assis, dans l'intention de lire la lettre de son fils, il fut dérangé par le concierge.

   - Qu'y a-t-il encore ?

   - Je vous ai fait préparer à dîner, monsieur. Sébastien m'a dit que vous n'aviez rien pris depuis ce matin.

  Jean-Nicolas fut sur le point d'exploser et allait rendre ce malheureux concierge responsable de tous ses maux. Mais il se ressaisit.

   - Je dînerai ici. Fais tout poser sur le trictrac et arrange-toi pour que personne ne me dérange jusqu'à demain matin.

   Il put enfin décacheter la lettre de son fils. Il n'en attendait qu'un surcroît de colère. Jean-Ignace avait écrit ce qu'il avait dit à Thomas, sans évoquer le duel, par crainte de la censure. Il annonçait son arrivée dans les prochains jours.

   Le solide dîner que lui avait monté la femme du concierge, ne suffit pas à calmer sa colère. Aussitôt rassasié, il se plongea dans les comptes de la maison de banque.

   Il fut réveillé par de bruyantes manifestations sur le Broglie. Il s'était endormi tout habillé sur le canapé de son bureau. Sur le moment, il fut incapable de se rappeler l'heure à laquelle il s'était allongé. Il était tout aussi incapable d'estimer l'heure. Il pleuvait et le ciel était sombre, en sorte qu'il aurait pu aussi bien n'avoir dormi qu'une heure ou deux. Ayant jeté un coup d'œil à l'horloge, il était sept heures moins cinq, il tira la cordelette qui descendait le long du miroir de la cheminée. La cordelette était reliée à l'office, situé au rez-de-chaussée, et actionnait une cloche. Chaque pièce principale avait sa cordelette. Chaque cloche avait sa tonalité. Le concierge ou Sébastien aurait pu se trouver à l'office. Mais à sa surprise, Thomas se présenta quelques instants plus tard. Il l'avait oublié celui-là. Dès lors, tous les événements de la veille se succédèrent dans son esprit.

   - Bonjour, Monsieur ! Que monsieur me pardonne, mais Monsieur Wecksheim et messieurs Antoine et Louis-Eugène vous attendent au salon, Monsieur.

   Il ajouta après quelques instants :

   - Tout est réglé, Monsieur, le blocus est levé.

   - Trouve Sébastien et envoie-le-moi ! Toi, file à Bruchwiller avec la berline et ramène tout le monde sans tarder. Il faut surtout que Mathias rentre, j'ai besoin de lui ici. Demande au concierge de venir me raser.

   Mais à la surprise de Jean-Nicolas, Thomas restait planté devant la porte.

   - Eh bien ! parle que diable !

   - Monsieur votre fils est en haut, Monsieur. Monsieur Jean-Ignace est arrivé en Alsace hier, mais il n'a pu rentrer à Strasbourg que ce matin.

   Thomas parlait sans s'arrêter, cherchant à retarder l'explosion. Il fut surpris de constater que le père de son maître restait calme.

   - File à Bruchwiller, trancha Jean-Nicolas.

   Il se changea en attendant le concierge.

   La pensée de son fils le ramena quelques heures plus tôt. Il se rappela dès lors s'être endormi en pensant à son avenir. Au fond, il n'était pas mécontent de le voir échapper au service de l'inévitable réaction. Il n'avait pas oublié le premier élan de la Révolution. Même la meilleure noblesse, non pas celle des hauts privilèges et des immenses pensions, mais celle du ban et de l'arrière-ban, celle de toutes les guerres, n'avait pas oublié. Sans doute, l'enthousiasme des Alsaciens n'avait pas été aussi précoce que celui des Dauphinois. Un an avant la prise de la Bastille, même les plus anciennes familles avaient répondu à l'appel de Périer, le plus riche bourgeois de Grenoble, et se réunissaient dans son château de Vizille.

   En Alsace, l'organisation sociale conservait alors des traces bien plus larges du féodalisme, héritées du Saint Empire. Mais les détenteurs des privilèges locaux étaient de souche récente. La guerre de Trente Ans avait presque entièrement éliminé l'ancienne noblesse. Aussi l'extension des privilèges était masquée par une apparente ouverture sociale. Malgré ses origines, le père de Jean-Nicolas, Jean-Antoine Chennecy, n'avait pas balancé longtemps entre l'aventure industrielle et l'illusion des privilèges. Lorsqu'il fit son choix, la faiblesse de ses revenus rendait négligeables les exonérations fiscales. En se lançant dans la banque, Jean-Nicolas pensait avoir rompu les ponts. Le temps et l'expérience lui avaient appris que la réalité est bien loin des principes. La volonté de maintenir leur rang, avait poussé plus d'un de ces privilégiés d'alors à se lancer dans des spéculations guère compatibles avec leur état. Les plus grands n'étaient pas les derniers. Il y avait pour cela des sociétés occultes, que l'on appelait anonymes, appellation qui fut utilisée par la suite dans un sens très différent.

   Il n'avait pas changé d'avis sur l'incapacité de son fils à diriger la manufacture, mais il voulait donner une nouvelle extension à la Banque. Il était convaincu que les affaires, bloquées depuis la crise financière de 1811, ne manqueraient pas de reprendre dès la fin de l'occupation. Pendant quatre ans, Jean-Ignace s'était fait de bonnes relations et sa connaissance de la société parisienne allait servir. C'était à Paris que tout se décidait.

   - Alors on joue les bretteurs ! Au moins vous êtes-vous battus au sabre ?

   Jean-Ignace ne fut pas surpris de voir son père entrer dans sa chambre ; il avait reconnu son pas décidé dans l'escalier. Il s'était levé et se tenait accoudé à l'appui d'une des fenêtres, pensant ainsi éliminer toute prise à l'ironie de son père. Mais il fut complètement désappointé par la question posée sur un ton affable. Aucune des phrases qu'il avait préparées ne lui revenait à l'esprit.

   - Je n'avais pas le choix des armes.

   - Qui donc avez-vous insulté ?

   - C'est cette comtesse dont je vous avais parlé qui a tout manigancé. Elle voulait se débarrasser de moi. Je sentais bien que je gênais ses ambitions.

   - Son petit comte ne lui suffit plus ?

   - Il ne sert plus. Il a la légion d'honneur.

   - C'est vrai, je me rappelle. C'est votre oncle Louis Wecksheim qui la lui a fait donner, mais je ne me souviens plus pourquoi. On n'a jamais vu Montagney aux armées.

   - Une fois a suffi. Il était à Ulm, rappelez-vous ; on reprochait à ses essieux de prolonge de casser au moindre choc. Il s'en est tiré en accusant les fers lorrains et en promettant de changer de forge. Ce qui a réussi d'ailleurs.

   - Pour se faire remarquer, il faut avoir des problèmes. Je n'aurai jamais la légion d'honneur. Mais je ne vois pas en quoi vous seriez si compromettant. Votre famille aurait-elle quelque tare cachée ?

   - C'est oncle Louis, justement. Un oncle général d'Empire, même tué à Eylau, c'est trop par les temps qui courent.

   En finissant sa réponse, Jean-Ignace Chennecy surprit un changement dans le visage de son père. Le sourire avait disparu. Etait-ce l'annonce d'une explosion, mais pourquoi ?

   Son père venait de mieux mesurer l'ampleur du problème social posé par les changements qui venaient de se produire. Il se reprochait d'avoir cédé à un optimisme prématuré. Il apercevait qu'il faudrait bien des années pour effacer tant de rancœur.

   - Qui est votre remplaçant, si j'ose dire ?

   Jean-Nicolas Chennecy avait posé cette question en s'efforçant de reprendre son sourire.

   - Un émigré. Un certain Villefontaine.

   Jean-Ignace s'embrouilla en voulant répéter le nom complet de son heureux rival. Il ne comprenait pas ce qui avait provoqué le changement soudain de son père, et encore moins pourquoi il se forçait à présent à sourire. Il imagina que Thomas avait aggravé son état aux yeux de son père, pour l'amadouer.

   - Cette blessure n'est rien. C'est plutôt la rancune. Je ne dors plus depuis ce duel.

   - Ne vous inquiétez pas. On va vous trouver de l'occupation pour vous faire oublier tout cela. Descendez si vous le pouvez ; votre oncle François et vos cousins sont au salon. Je vous rejoindrai pour déjeuner.

   Comme dans les grandes maisons, les Chennecy dînaient vers cinq heures de l'après-midi. Mais comme tous les hommes d'affaires, ils se levaient tôt. Vers dix heures du matin, un bon déjeuner était apprécié, avant que, progressivement, il ne se décale vers midi, suivant la mode anglaise.

   - Le vent a tourné. L'Alsace a eu son heure de prospérité. Il faut voir les choses en face. Nous ne retrouverons pas de sitôt les conditions qui ont tant accru la richesse de nos maisons.

   - Mais c'est toute la France qui perd les marchés que l'Empire nous réservait. Pire, l'absence de conflits, pendant de nombreuses années, va réduire les besoins en armes. La plupart des forges vont devoir fermer.

   - Les armes ne sont plus l'avenir des forges. L'avenir, c'est le développement industriel. Le développement industriel multiplie le besoin en fer.

   - C'est sans doute pour cela que les forges anglaises ne parviennent pas à écouler leur production !

   - Tu mélanges une circonstance, une crise temporaire, liée à la fin du conflit, avec l'évolution générale qui est inéluctable.

   - C'est du rêve. Les armées ont toujours été les plus gros utilisateurs de fonte, de fer et d'acier. Ce débouché fermé, il ne reste qu'à fermer les établissements créés et agrandis dans l'euphorie. Les premiers touchés seront les hauts fourneaux au coke. On pouvait, faute de mieux, se contenter de fonte de qualité médiocre. Avec la surproduction actuelle, seules les fontes de qualité vont pouvoir s'écouler. Il faut en rester à la fonte au charbon de bois. Il paraît que Marmont veut convertir ses forges de Sainte-Colombe à la houille. Il sera ruiné avant dix ans, tout duc qu'il est.

   - S'il se ruine, ce ne sera pas pour avoir modernisé ses usines, mais parce qu'il n'y a pas de houille en Haute-Marne. Il se ruinera en transport.

   - Tu connais un endroit en France où l'on trouve à la fois du minerai de fer et de la houille ?

   - De toute façon, l'investissement est énorme. Ces nouvelles forges à l'anglaise sont monstrueuses. Elles posent, en plus, un problème de main-d’œuvre. Nous n'avons pas de forgeurs capables de maîtriser un four à puddler.

   Cette remarque d'Antoine, le fils aîné du frère de François Wecksheim, le général de l'Empire Louis Wecksheim, et d'Ann-Françoise Chennecy, calma la vigoureuse altercation qui s'était élevée entre Louis-Eugène Chennecy, le fils aîné de Mathias, et son cousin, Jean-Ignace Chennecy. Ce dernier était de ces esprits conservateurs toujours effrayés par le changement.

   Louis-Eugène Chennecy, qui venait d'avoir vingt et un ans, sortait tout juste de l'Ecole Polytechnique. Il se passionnait pour les progrès de la sidérurgie au Royaume-Uni. Il avait été affecté au régiment d'artillerie de Strasbourg sur l'intervention de son père, peu désireux de le voir engagé dans ce qui fut appelé les Cents-Jours.

   Antoine Wecksheim, quant à lui, avait près de trente ans. Il devait hériter, avec sa sœur Madeleine, des forges d'Oberwill. Il s'occupait depuis quelques années de l'exploitation des hauts fourneaux. Il avait repris du service au début des Cent-Jours, malgré l'avis de son oncle François Wecksheim. Antoine Wecksheim aurait cru trahir la mémoire de son glorieux père en restant à l'écart lors du retour de l'empereur. Moins doué que son cousin, il avait une intelligence plus pratique. Au cours de ses missions dans les forges de France, il avait acquis une excellente connaissance des diverses méthodes utilisées en France. Au ministère de la Guerre, où il avait été affecté quelques années, il avait rencontré des savants et des inventeurs qui lui avaient ouvert l'esprit sur les bouleversements théoriques qu'avaient apportés les expériences de Lavoisier. Mais il avait, dans le même temps, pu mesurer les expédients intellectuels dont les hommes sont capables pour ne pas mettre en cause leurs croyances.

   Antoine était alors capitaine au 7e régiment d'infanterie légère, en garnison à Strasbourg. Son avancement, plutôt lent pour l'époque, s'expliquait par l'intérêt quasi exclusif qu'il portait à la qualité des armes au détriment des responsabilités humaines des officiers.

   François Wecksheim n'était guère inquiet pour son neveu et sa nièce. Ils devaient hériter d'une fortune diversifiée. Mais il était bien conscient des difficultés qu'allaient rencontrer les activités sidérurgiques.

   Il n'était pas intervenu dans la dispute. Il aurait été bien gêné de prendre position pour l'une ou l'autre des positions. La vivacité de l'altercation l'avait surpris. Il n'aimait pas Jean-Ignace Chennecy. Comme tout le monde, il avait été sous le charme de l'enfant d'une rare beauté et à l'esprit agile, mais, par la suite, il avait aperçu son impossibilité à se fixer à une tâche ou à un métier. Il devait convenir qu'il n'était pas si sot, et que ses arguments ne manquaient pas de réalisme. Il faut dire qu'avec l'âge, les hommes deviennent plus conservateurs et davantage prudents.

   Antoine Wecksheim n'était pas intervenu pour prendre position, mais pour calmer le débat. Il ne se serait pas aventuré à prendre parti devant son oncle sans précautions. Le coût des forges à l'anglaise, une certitude, n'engageait à rien. Il attribua la satisfaction qu'il lut sur le visage de son oncle autant à la justesse de sa remarque qu'à son à-propos. C'est la faiblesse humaine, et principalement dans la jeunesse, d'interpréter les apparences par rapport à soi-même. Sont-elles positives, on se comble de louanges. Sont-elles négatives, on s'accable de reproches. Le changement dans les traits de François Wecksheim aurait pu aussi bien se produire à la vue de son ami Jean-Nicolas Chennecy qui entrait dans le salon. Mais, en l'occurrence, Antoine ne se trompait pas. S'il avait pu lire dans les pensées de son oncle, il n'aurait plus éprouvé la moindre inquiétude. Même s'il avait dit une bêtise, ou pris part à la querelle, son oncle l'aurait approuvé. Il avait fait un choix mûrement réfléchi. François Wecksheim considérait son neveu comme un fils et lui pardonnait donc tout.

   Le sourire de François Wecksheim se communiqua aux autres. Jean-Nicolas Chennecy ne pouvait deviner, sous les sourires, ni l'ironie de son fils, ni la vraie joie d'Antoine ; il attribua cette gaieté au dénouement du drame, et accueillit ses invités avec la plus parfaite affabilité, s'excusant de son retard.

   Pendant le déjeuner, les deux officiers durent raconter par le détail ce qu'ils savaient des événements des derniers jours. Puis, profitant du relâchement du blocus, on fit seller les chevaux, pendant que François Wecksheim allait chercher son landau. Tous se retrouvèrent peu après à la Robertsau, une des promenades à la mode, aménagée au nord de la citadelle à la fin du XVIIème siècle. Les Contades, sur la rive gauche de l'Ill, étaient moins éloignées. On y allait à pied. C'était auparavant le champ de tir de la ville. Les artilleurs de Strasbourg, parmi les plus réputés du Saint Empire, s'y retrouvaient pour leurs exercices. Chaque année, leur concours attirait les foules. Mais les Contades, devenues une promenade, étaient interdites aux chevaux.

   A leur grande déception, ils ne purent se livrer aux joies de la vitesse. Tous les Strasbourgeois semblaient avoir eu la même idée au même moment. Ils étaient venus se détendre après l'inquiétude qui avait rempli la ville. Bien plus, des officiers autrichiens, trop heureux d'avoir évité de nouveaux combats, étaient arrivés dans leurs plus beaux uniformes pour se faire admirer par la bonne société. Peu de grandes villes, et même de capitales, comptaient autant de coupés, de landaus, et, de manière générale, de voitures aussi élégantes que Strasbourg. Il est vrai que les chevaux n'étaient pas tous fringants. On pouvait même, par comparaison avec les belles montures des Autrichiens, mesurer l'ampleur des réquisitions.

   Un nouveau venu aurait été surpris. Il n'aurait pu imaginer que, quelques mois plus tôt, toute cette jeunesse appartenait à deux armées ennemies. Les vainqueurs côtoyaient, avec courtoisie, les vaincus. Les visées de la Prusse et du pays de Bade avaient amené le commandement autrichien à ordonner la plus grande prudence aux officiers. Il faut aussi reconnaître que, si Napoléon était honni, les idées libérales de la Révolution ne laissaient pas indifférente la jeunesse d'Europe. On allait le voir peu de temps après en Espagne puis en Russie.

   La Russie conservait une structure sociale moyenâgeuse : une aristocratie militaire et terrienne extrêmement riche, face à une masse paysanne inculte et misérable. L'Espagne était dans une situation sociale guère plus avancée. Ces deux pays vivaient sur eux-mêmes d'une production principalement agricole. Ce fut là que Napoléon échoua.

   La révolution industrielle allait amener un immense bouleversement social, mais il ne faut pas négliger les premiers progrès qui marquèrent le XVIIIème siècle. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert en constitue une remarquable synthèse. La structure de la société, déjà complexe, vit se développer la classe ouvrière, et naître une classe nouvelle, entre la bourgeoisie et les ouvriers justement : les cadres de l'industrie et du commerce. Une analyse par contraires, qui caractérise les méthodes aristotéliciennes, aussi appelées dialectiques, appliquée exclusivement, conduisit à occulter ce phénomène, devenu majeur avec le temps.

   Si l'on peut suspecter les généraux autrichiens, comme Mack, d'avoir manqué de convictions face aux armées consulaires, puis impériales, il n'en fut jamais de même des officiers ni des troupes russes et espagnols.

   Malgré les réformes, judicieusement organisées dans le Saint Empire par le frère de Marie-Antoinette, on était loin de la démocratie. A l'opposé, le lecteur aura déjà conclu que Napoléon devait rencontrer un troisième ennemi aussi irréductible, car insensible aux charmes des idéaux révolutionnaires. L'Angleterre était déjà one step forward et quel pas ! Six cent mille tonnes de fer par an, trois fois la production de la France, et une solide démocratie censitaire.

   Au début de l'après-midi, nos promeneurs décidèrent de se rendre à l'hôpital militaire où plusieurs amis d'Antoine Wecksheim et de Louis-Eugène Chennecy étaient soignés des suites de leurs blessures. L'hôpital militaire se trouvait au pied de la citadelle, le long du canal du Rhin, qui empruntait l'actuelle rue de Zurich. Il était entouré d'eau. Une partie du débit était déviée dans une galerie qui passait dans les sous-sols. On évacuait, par-là, tous les déchets de l'hôpital. Cette grande bâtisse à trois étages formait une sorte de A majuscule. Elle datait du milieu du siècle précédent et ne manquait pas d'allure, sans avoir la magnificence du Val-de-Grâce, son équivalent parisien depuis 1793, ni, a fortiori, de l'hôtel des Invalides.

   Ils rentrèrent par la Porte des Pêcheurs. En passant sur le pont de bois qui traversait le canal, ils aperçurent Hans Hauser, le fils aîné de Sébastien. C'était un solide gaillard que son père avait fait entrer à Oberwill, la principale forge de François Wecksheim. Les hauts fourneaux étaient arrêtés depuis plusieurs mois et il n'avait pas pu échapper aux levées qui précédèrent Waterloo. Il serait passé inaperçu au milieu des invalides qui devisaient ou jouaient aux dames sur le quai, mais il se leva dès qu'il reconnut les cavaliers. Il se dirigea vers la rue de l'Abreuvoir. Jean-Ignace Chennecy se dressa sur ses étriers, montrant par là un intérêt pour Hans Hauser que rien ne semblait justifier. Ce mouvement n'échappa point à François Wecksheim qui en fut étonné.

   Le Quai des Fleurs était encombré par des convalescents, allongés à l'ombre. Le ciel s'était dégagé. Le Soleil avait ramené la chaleur rendue lourde par le fœhn.

   N'ayant au fond rien de précis à faire ici, les occupants du landau décidèrent de rentrer rue Brûlée.

   Les cousins confièrent leurs montures aux palefreniers de l'hôpital, moins impressionnés par les deux uniformes que par quelques belles pièces qui allaient valoir des soins attentifs aux pauvres rossinantes.

   Leur générosité se remarqua. Malgré toute la bonne volonté dont ils firent preuve, les gardes, qui s'étaient empressés auprès des visiteurs, ne purent donner aucune réponse précise au sujet des blessés qu'ils cherchaient. Sans bien comprendre l'origine de l'agitation, un médecin-major, qui sortait de l'hôpital, s'approcha. Il put indiquer la salle des officiers. Le lieutenant de Kertzfeld s'y trouvait certainement encore. Il affirma qu'il était tout à fait hors de danger. Les regardant traverser la grande cour vers l'aile nord qu'il leur avait montrée, il creusa en vain sa mémoire pour retrouver qui pouvaient bien être ces jeunes gens. Il ne daigna pas poser la question aux gardes ni aux palefreniers. Il enfourcha son cheval avec humeur et l'emmena sur une demi-volte, exactement mesurée, mais sans grâce par trop d'attention. La jambe droite un peu trop tournée, celle de gauche, retenant la fuite des hanches, trop en arrière. La main droite était montée à la bonne hauteur, mais dans un mouvement sans élégance. Un œil connaisseur aurait souri. Le major était trop admiré pour ses prouesses chirurgicales pour que l'on eût ici l'idée de se moquer de ses travers.

   Frédéric de Kertzfeld était encore couché. Très amaigri, il accueillit ses amis avec une joie évidente. Il ne les avait pas revus depuis près de deux ans. Blessé lors de la contre-offensive de Montmirail, en février de l'année précédente, il avait été hospitalisé à son retour à Strasbourg quelques semaines plus tôt. Une de ses blessures s'était rouverte. Tout juste âgé de vingt ans, il connaissait les Chennecy depuis son enfance. Il apprit avec plaisir que Charles, le frère de Louis-Eugène, en garnison à Lyon, devait revenir à Strasbourg dès qu'il pourrait obtenir une permission. Mais il attendait d'autres nouvelles. Tous ses rêves de gloire militaire s'étaient évanouis dans les hôpitaux qu'il n'avait guère quittés depuis son départ. Un autre rêve s'était installé dans sa tête : se marier, avoir une famille. Il connaissait de nombreuses jeunes filles à Strasbourg et à Haguenau où son père exerçait ses activités de banque. Son rêve se fixa sur Ann-Catherine Chennecy, au point que l'idée même qu'une autre pourrait aussi être une bonne mère de famille, lui eût paru absurde. Bientôt, il avait construit sa nouvelle vie. Chaque soir, tout était changé, mais c'était toujours elle. Ses amis ne pouvaient pas imaginer les sentiments qui le tourmentaient, mais ils savaient bien eux-mêmes ce dont on se préoccupe d'abord à leur âge. Ils jouaient, sans s'être concertés, à ne point évoquer ces demoiselles. L'affaire dont on sortait fut un prétexte pour faire patienter le blessé. Ils eurent vite honte de rester sur un sujet qui l'ennuyait.

   - Thomas est parti ce matin à Bruchwiller. Il doit ramener toute la famille.

   - La Brélière est-il revenu ?

   Frédéric connaissait à peine le jeune contrôleur, mais il avait vite compris les visées de l'ambitieux. Il n'avait jamais envisagé cette difficulté dans ses rêves.

   - Oui, il est rentré au début d'août.

   - Il paraît qu'oncle Mathias lui met Mathilde dans les bras, mais je serais surpris que le papa La Brélière laisse faire le mariage.

   Un troisième changement se produisit sur le visage de Frédéric de Kertzfeld qui venait de passer par plusieurs phases d'espoir et de crainte. N'ayant guère d'autres sujets de pensée, la lecture le fatiguait vite, tout son esprit était uniquement préoccupé de la réalisation de son rêve, comme un récipient, d'abord vidé, se trouve presque aussitôt rempli entièrement par le peu de gaz que l'on y aura introduit. Les traits tirés de son visage accusaient l'expression de ses sentiments. Une crainte devenait le plus profond désespoir ; une lueur d'espoir non seulement illuminait ses yeux, mais rendait leur couleur à ses joues terreuses.

   - C'est d'autant moins probable que le comte de La Brélière a des visées pour son fils. Il veut le faire marquis.

   - Comment sais-tu cela ?

   - C'est impossible voyons. Il faut une ordonnance sur un motif valable !

   Frédéric de Kertzfeld était satisfait d'avoir contrarié Jean-Ignace Chennecy.

   - Il a même trouvé deux moyens. Le second ne peut se faire, il est vrai, sans l'accord d'Alexandre, puisqu'il s'agirait de le marier à la fille unique d'un vieux marquis bourguignon ; là l'ordonnance est possible : le motif existe. Mais, le renard a tout prévu depuis longtemps. Le parrain d'Alexandre est un authentique marquis italien qui n'a pas de descendance. Alexandre lui-même m'a raconté en souriant qu'il avait été convenu, à Vienne, que la succession lui serait assurée. Le marquis est mort, il y a au moins deux ans maintenant, mais tout ne serait pas aussi simple. Je sais que le père La Brélière va souvent à Parme. J'imagine qu'il a des procès.

   - Et comment s'appellera La Brélière ?

   - Dans la solution de secours, notre vicomte Alexandre Dolet de La Brélière serait comte d'Uxeloup, par avance d'hoirie, avant d'être marquis à la mort du beau-père. Mais il faut lui souhaiter d'être plus poétiquement marquese della Serralonga d'Alba.

   - Je ne connais pas beaucoup Alexandre, mais je n'ai pas l'impression que ce genre de combines doive l'intéresser.

   - Non, il trouve cela ridicule ! Il garde, de son séjour en Angleterre, un culte pour l'industrie. Son ambition va beaucoup plus loin en fait que celle de son père. Je suis prêt à parier que les forges ne l'intéressent que parce qu'il y voit un moyen plus sûr d'être un jour ministre que par un titre de marquis, ou même de duc si le papa en avait rêvé.

   - Et nous, nous n'avons pas même de rêves ! Il ne nous reste que des souvenirs. Mais je ne les échangerais pas contre leurs magouilles.

   La conversation des trois cousins avec leur ami avait concentré l'attention des officiers allongés sur les lits voisins. L'un d'eux venait d'exprimer le fond de son cœur.

   - La France n'est pas l'Angleterre. À la place de votre futur marquis, je prendrais le titre et le magot ; il doit bien y avoir un magot avec ? Ce n'est pas demain que l'industrie sera assez forte ici pour donner le pouvoir !

   - Elle est déjà plus forte que vous ne pensez. Et vous ne savez pas ce qui se passe en Angleterre. L'industrie multiplie les fortunes sur une échelle jamais vue. Nous n'en sommes qu'au premier pas.

   - Vous croyez que tous ces princes et ces ducs qui nous reviennent y comprennent quelque chose ?

   - Je ne suis pas encore bien vieux, mon cher Monsieur, mais j'ai déjà compris que, lorsqu'il y a de l'or à gagner, les plus titrés ne sont pas les derniers à la tâche.

   Après s'être étendue encore d'un cercle de lits, la conversation se répandit et se divisa dans la salle entière, sautant d'un côté à l'autre, évitant un blessé assoupi, revenant sur elle-même. Les voix montaient peu à peu, mêlées aux rires soulevés par d'inévitables plaisanteries. S'inquiétant de ce début d'agitation, des infirmiers apparurent aux portes. Mais ils furent, eux aussi, entraînés dans le tourbillon des souvenirs où reviennent toujours les anciens combattants de tous les âges. Ce n'était pas dans les consignes de laisser discuter les blessés, mais ces discussions-là leur faisaient tant de bien.

   - Tes parents sont encore à Ober-Nay ?

   - Non, mon père est passé à l'hôpital ce matin. La tension est très vive dans la campagne. J'aurais bien aimé aller m'y reposer, mais il semble que ce soit impossible en ce moment.

   - Ne t'inquiète pas ; nous allons nous occuper de toi.

   Louis-Eugène Chennecy avait fait allusion au spacieux château que possédaient les Kertzfeld aux-environs de la petite ville que l'on orthographie aujourd'hui Obernai. Il avait été acheté sous l'Empire à une ancienne famille ruinée par les événements. L'argent de l'acquisition n'avait pas, lui-même, une origine bien claire. La banque marchait bien, mais le père de Frédéric avait toujours refusé de se mêler à la contrebande des denrées coloniales, qui avait enrichi tant de familles strasbourgeoises. Son attitude lui valait le respect général et l'amitié des Chennecy. Si la richesse de la ville profita à ses affaires, ce château d'Obernai était une grosse charge. Des bruits couraient. On parlait de biens nationaux dans la Meurthe et dans la Moselle, deux départements voisins. Nul doute cependant, qu'il avait su faire fructifier, dans cette période troublée, l'héritage de sa femme, la fille unique d'un notaire royal de Haguenau. Mais cette fortune, jugée alors considérable, était grevée de charges et avait été largement entamée par la faillite d'Hoffmann le Bailli lors de la crise financière de 1781. Il en était l'un des créanciers, avec toutes les grandes familles de la région et quelques hauts fonctionnaires en poste à Strasbourg.

   Frédéric de Kertzfeld était le seul survivant de six enfants ; les autres étaient tous morts à la naissance ou peu après, dans des conditions analogues. Les médecins, intrigués, ne trouvèrent pas d'explication. Ils furent encore plus surpris de voir survivre Frédéric, le dernier, né à Metz tout au début du Directoire.

   - Mais toi, que fais-tu à Strasbourg ? Tu n'es pas encore ambassadeur ?

   Frédéric de Kertzfeld venait de se rappeler que Jean-Ignace Chennecy avait quitté Strasbourg depuis plusieurs années et que son père l'avait fait entrer dans la diplomatie. Il ne s'aperçut qu'à cet instant que Jean-Ignace était blessé au bras.

   - J'ai démissionné.

   - Mais ton ministre n'a pas changé ! Tu n'es quand même pas devenu inconditionnel de l'empereur au point d'avoir quelque répugnance ?

   Jean-Ignace Chennecy montra son bandage :

   - Non, j'ai eu un duel.

   - Pour tes idées ?

   - Tu es bête. Pour une femme évidemment ! Mais il est vrai quand même que je n'ai pas du tout les mêmes idées que cet ultra.

   - Tu l'as embroché, j'espère !

   - Même pas. C'est lui qui m'a blessé au bras. Ce n'est rien. Je suis seulement un peu gêné pour monter à cheval.

   - Tu pourras quand même chasser cet hiver ?

   Antoine Wecksheim regretta aussitôt cette question assez maladroite devant Frédéric qui était sans doute immobilisé pour plus d'un an encore.

   - Je doute que le gros François invite cette année. Il faudrait inviter les Autrichiens.

   - S'il ne les invite pas, ils chasseront seuls. Personne ne pourra les en empêcher.

   - Moi, de toute façon, je ne pourrai pas y aller. Il me faudra plusieurs mois avant de pouvoir marcher.

   - Mais on peut suivre en calèche.

   - Tu es gentil Antoine, mais je n'ai pas trop d'illusions. Mais qu'est-ce que vous allez faire maintenant. On ne pourra pas garder tous les officiers et l'avancement va être bloqué.

   - Charles nous a écrit qu'il comptait rester dans l'armée. Moi, je trouve qu'il a tort. L'aventure maintenant, c'est l'industrie et surtout la forge. J'en ai parlé avec des émigrés qui étaient en Angleterre. Là-bas, le développement a été rapide et considérable. Il faut d'énormes capitaux. Il n'en manque pas en France et ici surtout.

   - L'argent ne suffit pas. Il faut aussi des ouvriers capables de puddler. Nous n'en avons pas ici. De plus, il semble que les fortunes anglaises ne sont pas aussi solides qu'elles sont étendues. Depuis déjà plusieurs mois, l'énorme effort de guerre pour lutter contre nous a été interrompu. On annonce des faillites et la fermeture de nombreuses forges.

   Jean-Ignace Chennecy en restait à son scepticisme. La suite des événements devait lui donner raison à moyen terme. Mais ceux qui n'investirent pas dans cette période difficile ne furent pas en position de profiter du changement de la conjoncture qui se produisit ensuite. L'excès de prudence et le conservatisme ne mènent pas loin. On peut même douter qu'ils conservent.

   Frédéric de Kertzfeld était surpris par la vivacité de l'échange. Il découvrait un monde dont il n'avait vu jusque-là que l'apparence figée, immuable. L'inactivité, et un reste de fièvre, ayant accru son imagination, il posait déjà les bases d'une nouvelle version de son rêve. A son âge, on n'écoute que la voix de l'aventure. Il était captivé par l'élan de Louis-Eugène et se voyait associé à son futur beau-frère ; bien sûr, cela n'avait pas changé. Il imaginait une immense forge sur le modèle de celle de François Wecksheim, la seule qu'il eût visitée. Il ne pouvait se faire la moindre idée de l'aspect d'une forge anglaise. Il se trouve qu'il n'avait pas tout à fait tort. Bien qu'allant au coke, les hauts fourneaux n'ont pas changé d'allure générale. Les dimensions se sont accrues. Mais ce qui caractérise la forge anglaise, c'est le puddlage. Il se trompait aussi ; un four à puddler ne ressemblait en rien à un foyer de forge wallonne, comtoise ou bergamasque.

   Certaines techniques ne changent pas, parfois pendant des siècles, d'autres sont transformées en quelques années, d'autres enfin sont nouvelles. Aussi faut-il considérer que les futurologues se trompent toujours. Ce qui caractérise une époque est justement le changement qui n'était ni prévu, ni prévisible.

   - Ecoute Jean-Ignace ! tu as tort. Il s'agit d'une surproduction passagère. Les besoins sont énormes. On parle de faire des chemins de fer, mais ne serait-ce que pour remplacer le bois et la pierre dans les ouvrages d'art, il faut déjà une énorme quantité de fer.

   - Je ne dis pas non, mais ce fer puddlé ne vaut rien. Je ne donnerais pas une tonne de nos fers au charbon de bois contre dix de leur saleté.

   - Mais cette saleté, comme tu dis, est quatre fois moins chère. D'ailleurs la qualité du fer puddlé ne dépend que de la qualité de la fonte. Avec de bons minerais, les impuretés, apportées par le coke dans le haut fourneau, peuvent s'éliminer au puddlage ; les Anglais obtiennent ainsi des fers acceptables. Ils suffisent à beaucoup d'ouvrages. Ce fer peut remplacer les poutres en bois avec tous les avantages de la solidité et de la durée.

   - En tout cas, on ne peut pas compter en tirer de l'acier.

   Jean-Ignace en restait à la fabrication des sabres et des fusils.

   - Qui te parle d'acier ? Ah ! tu penses aux armes. Il faut voir plus loin. La France n'aura plus besoin de sabres et fusils avant longtemps. Pour conserver et développer une position industrielle aujourd'hui, il faut passer à la production du fer en grand.

   - Saluons le Bonaparte du fer !

   L'ironie de Jean-Ignace Chennecy blessa son cousin Louis-Eugène. Les blessés les plus proches du lit de Frédéric de Kertzfeld, entendirent les derniers mots de Jean-Ignace ; ils crurent que l'on se moquait de leur idole ; ils s'en offensèrent et manifestèrent bruyamment leur désapprobation.

   Cette fois les infirmiers durent intervenir pour calmer les esprits. Sans trop de ménagement, ils prièrent les visiteurs de sortir. Ils ne voulurent pas répondre à leurs questions au sujet du lieutenant Venderlin. Frédéric put juste leur dire qu'il ne l'avait pas vu.

 

 

 

 


 

Strasbourg, samedi 4 novembre 1815

 

 

 

 

CHAPITRE 3

 

 

L'OCCUPATION

 

 

 

   Au début de novembre 1815, le général Dubreton, qui remplaçait Rapp, relevé de ses fonctions, convoqua Jean-Nicolas et Mathias Chennecy. Les Russes étaient venus prendre sept mille fusils à l'arsenal en application des clauses de l'Armistice. Il en restait un peu plus de quatre mille à Strasbourg, y compris ceux de la garnison. La plupart, inutilisables. Les Russes avaient pris les armes en état de fonctionner. Il fallait en réparer d'urgence au moins la moitié pour armer les trois mille hommes de la garnison, autorisés par le second Traité de Paris.

   Jean-Nicolas et Mathias Chennecy s'attendaient donc à recevoir une commande du ministère de la Guerre pour ces réparations dont ils avaient fait l'estimation.

   Contrairement à leur attente, la convocation par le commandant de la place n'était pas de pure forme. Ils furent introduits dans le bureau du général, alors qu'ils s'étaient dirigés d'abord vers les bureaux du service de l'artillerie, en charge du matériel à cette époque.

   Sans mot dire, le général leur montra une note confidentielle du maréchal Clarke, duc de Feltre, ministre de la Guerre, ordonnant la remise en état, sans délai, de tous les fusils des places de l'Est.

   La note était brève. Les deux industriels prirent une attitude interrogative. Mais ce n'était pas tant les conditions qui les inquiétaient que la raison de tant d'empressement.

  - Le Train des Equipages se chargera des transports. Il utilisera des véhicules civils conformément aux ordres. La manufacture de Charleville ne sera pas remise en état pour l'instant. Vous aurez donc l'entière responsabilité des travaux. Son Excellence compte sur votre loyauté envers le roi, et la Charte, pour les mener à bien avec toute la diligence dont vous avez su faire preuve dans le passé.

   Cette explication du général ne répondait pas à leur interrogation, mais il ne leur serait pas venu à l'idée de poser la moindre question. Dubreton avait été informé de leur position et de leur caractère, aussi il s'amusait à les faire attendre par des explications sur les modalités du marché. Enfin, il les reconduisit jusqu'à la cour de l'hôtel. Ils traversèrent le grand hall où se mêlaient des officiers de l'état-major et des solliciteurs de toutes sortes cherchant le bureau qui s'occupait de leur affaire.

   En descendant l'escalier d'honneur, le général leur confia sur le ton de la confidence que de graves dissensions étaient apparues entre les alliés. Il enfreignait un peu l'ordre de rester sur le plan technique, mais il pensait, par ces quelques mots, leur donner la mesure de la confiance qui leur était faite.

   La berline de la manufacture les attendait dans la cour de l'hôtel du commandant de la Place, l'ancien hôtel des ducs de Deux-Ponts. C'était une question d'apparence ; si l'on tient compte de l'étroitesse de la rue Brûlée et de la circulation créée dans cette rue étroite par la présence de l'hôtel de ville, à quelques pas de là, et de nombreux hôtels particuliers, il est clair qu'ils auraient eu aussi vite fait de venir à pied.

   Ayant toute la matinée devant eux, ils décidèrent de passer à l'arsenal. L'équipage emprunta, non sans peine, la rue des Charpentiers. Elle tombait sur l'extrémité du Broglie par un pont en bois qui enjambait un petit bras de la Bruche. Au passage, Jean-Nicolas remarqua que, sans être limpide, l'eau était claire. Ce bras servait d'égout, comme les autres canaux et cours d'eau qui traversaient la ville. C'est ce qui en faisait l'agrément par rapport à beaucoup d'autres villes. Il ne s'agit pas ici d'ironie, mais d'une réalité. En évacuant une grande partie des ordures, les cours d'eau assainissaient les villes. Le problème était de disposer d'une source d'eau potable, surtout aux périodes d'étiage.

   La particularité de ce bras de la Bruche était d'alimenter les tanneries, regroupées derrière la place d'Armes, avant de longer le Broglie et de se jeter dans l'Ill près de l'Hôtel de la Préfecture. Prélevée au pont des Moulins, près de l'entrée de la Ville, l'eau arrivait habituellement en bas du fossé des Tanneurs, puante et d'un rouge sombre. Les tanneries n'avaient donc pas encore repris leur activité.

   La fonderie, le fameux établissement de Strasbourg, située dans la même enceinte que l'arsenal, était arrêtée. Quelques fûts en bronze, déjà forés, restaient alignés le long de la façade. Probablement, des pièces défectueuses, négligées par l'occupant. La berline s'immobilisa devant la porte monumentale de la direction de l'arsenal.

   Plusieurs voitures dételées étaient rangées près de la porte d'un des magasins. Des hommes, en tenue de service, chargeaient des caisses de fusils. Un des officiers qui contrôlaient l'opération, se retourna au bruit de la berline. Il entra aussitôt dans le magasin et en ressortit peu après derrière un colonel, également dans l'uniforme noir des artilleurs. Les deux frères Chennecy ne connaissaient pas encore le nouveau commandant de l'Arsenal, tout juste nommé. Son prédécesseur, blessé au siège de Leipzig, fidèle jusqu'au bout, avait démissionné avant d'être invité à partir. Il avait fait preuve d'une énergie farouche lors du retour de Napoléon de l'Ile d'Elbe. Au fond de son âme, il se pensait aussi coupable que Ney, avec cette circonstance aggravante qu'il n'avait pas juré fidélité aux Bourbons lors de leur premier retour.

   Il s'était fixé à Strasbourg et, depuis lors, il avait été fort déçu de constater que personne ne s'intéressait à ses actes passés. Bien plus, on ne voulait pas le croire. Comment aurait-il pu ne pas jurer fidélité au roi ?

   Le nouveau colonel semblait vouloir faire oublier sa petite taille par des mouvements des bras, qui lui donnaient l'apparence de chercher l'équilibre lorsqu'il marchait.

   - Ah, Messieurs ! je vous attendais. Vous avez là de l'ouvrage. Ils nous laissent les débris. Mais nous avons recompté ; il en reste plus que prévu. Vous pourrez nous rendre en l'état les plus endommagés. Il faut vous avouer aussi que nous avons quelques caches qui n'ont pas été fouillées. Nos meilleures pièces. Elles sont à présent mélangées aux autres. Le Train doit livrer les premières charrettes dès la semaine prochaine.

   - Mais nos ateliers de Strasbourg ne sont pas assez grands pour tout recevoir d'un coup.

   Pour réduire un peu l'agressivité de la réponse de Mathias, Jean-Nicolas Chennecy précisa que la situation à Bruchwiller rendait tous travaux impossibles. Au mieux, on pourrait faire venir quelques ouvriers, mais la population se serait déjà soulevée si l'occupant ne maintenait vigoureusement l'ordre. Juste retour des choses, au fond ; il pensait qu'il n'y avait pas si longtemps, les troupes françaises pratiquaient de même dans la plus grande partie de l'Europe. De temps immémorial, les armées vivaient sur les pays occupés.

   - Il faudrait que l'on obtienne que vous puissiez utiliser les locaux de la fonderie. Elle n'est pas prête à reprendre.

   Arrivés à proximité des voitures, ils furent entourés par les officiers du contrôle. Et c'était l'un d'eux qui venait de faire cette proposition qui ne figurait nulle part dans les instructions reçues. Jean-Nicolas et Mathias Chennecy se retournèrent surpris. Ils avaient reconnu la voix d'Alexandre de La Brélière qui leur adressa le sourire le plus aimable et s'approcha pour les saluer.

   - Vous connaissez le lieutenant de La Brélière je constate.

   Le colonel présenta les autres officiers et revint sur la proposition de La Brélière. En d'autres temps, cette proposition impromptue, de bon sens pourtant, aurait été fort mal prise. Mais la période révolutionnaire, puis les guerres incessantes, avaient tant privilégié l'initiative, que le colonel, loin de se formaliser, trouva l'idée fort bonne. Il promit d'en parler au gouverneur de la Place.

   C'était un samedi. Après une visite rapide des magasins, Mathias Chennecy invita le colonel à dîner avec son épouse. Alexandre de La Brélière n'osa pas rappeler sa présence et faisait déjà son deuil de ce dîner. Mais le rythme de son cœur s'accrut en entendant Jean-Nicolas Chennecy ajouter que le colonel devait se faire accompagner par les jeunes officiers de l'arsenal. Le colonel sourit en pensant aux filles de Mathias dont il avait entendu parler. En remarquant l'émotion que manifesta Alexandre, il en vint à se demander s'il n'était pas amoureux. On lui avait parlé de ses intentions, mais il ne pouvait concevoir que l'on s'émeuve pour la réussite de ses ambitions. Comme tous les hommes, avec l'âge, il avait oublié sa propre jeunesse. La guerre, puis les défaites, avaient mis sous ses yeux tant d'horreurs qu'il ne pouvait plus se rappeler que, dix ans plus tôt, il avait pleuré d'émotion en apprenant que Napoléon lui avait décerné la légion d'honneur. Il commandait une des batteries engagées dans l'affaire du pont de l'Enns, un peu plus d'un mois avant Austerlitz.

   Ayant réglé quelques détails administratifs pour la recette d'un lot d'armes, les visiteurs prirent congé du colonel et se rendirent à leur atelier.

   Une berline de voyage était stationnée faubourg de Pierre, juste après l'atelier qui longeait la rive gauche de l'Ill. Leur cocher dut se garer un peu plus loin. Au passage, ils reconnurent, sur la portière de la berline, les armes du royaume de Prusse. De la rue, on entendait le crissement des lames sur les meules et le martèlement de la petite forge. Cet atelier n'était équipé que pour le fourbissage et le montage des lames qui venaient toutes de Bruchwiller.

   Les deux frères eurent la plus grande peine à calmer le cocher qui envoyait une bordée d'insultes, non à ses chevaux, pour une fois, mais à l'attention des Prussiens. La précaution qu'il avait prise de jurer en français, était inutile : ces visiteurs devaient comprendre le français, comme toute l'aristocratie européenne de l'époque. Ce n'était pas le moment d'aggraver la situation. Une importante fourniture d'armes n'avait pas été déclarée aux occupants. Mais pourquoi cette visite ? On avait tout montré encore un mois plus tôt. Ces sabres, bien sûr, n'y étaient pas. Ils avaient été cachés dans des chariots du magasin à sel, garés avec les autres en haut de la rue des Veaux.

   Les visiteurs venaient sans doute d'arriver ; Heinrich Koch, le directeur de l'atelier, était avec eux au milieu de la cour. D'après ses gestes, il devait leur expliquer l'organisation des lieux.

   - Ces Messieurs arrivent de Bruchwiller où ils n'ont trouvé personne. Ils désiraient visiter la manufacture. J'allais leur montrer l'atelier en vous attendant.

   Il s'agissait de deux officiers d'état-major et d'un officier subalterne des uhlans. Jean-Nicolas Chennecy présenta son frère et se présenta lui-même. Il s'enquit de l'objet de cette visite. Dans un français sans accent, celui qui semblait le plus âgé des trois officiers répondit avec humeur :

   - Colonel von Spilberg. Nous sommes chargés de vérifier l'application des conditions de l'armistice.

   Il ne présenta pas ses collègues.

   Le pensant irrité par les contre-temps, Jean-Nicolas jugea plus prudent de ne pas demander l'ordre d'inspection.

   - Suivez-nous !

   Mathias venait de trouver un moyen de différer, sans y paraître, la visite de l'atelier. Il fit entrer les visiteurs dans le magasin des pièces réceptionnées. Après tout, il n'était pas absurde de montrer d'abord les armes terminées. Jean-Nicolas comprit aussitôt la manœuvre. Il se rappelait qu'une commande de sabres d'apparat avait été passée par le grand-duc de Bade deux ans auparavant, alors qu'il était encore l'allié de Napoléon. Une partie avait été livrée avant la campagne de France. Les sabres restants venaient de rentrer de l'atelier du célèbre Bisch qui n'avait pas son égal pour la gravure et la dorure des lames. Mathias fit ouvrir une des caisses que les Prussiens avaient remarquées.

   Le uhlan se baissa pour prendre une lame. En la tendant par la soie au chef de la mission, il aperçut, sur le plat, les armes de Bade. Il en prit une autre pour l'examiner plus en détail. Mathias passa une lame au troisième officier. L'humeur des Prussiens tomba devant la beauté de l'ouvrage. Jean-Nicolas s'aperçut que les points les plus délicats de ces fabrications attiraient leur attention. Or c'était une technique très peu répandue. Tout au plus trois ou quatre établissements, dans toute l'Europe, étaient capables d'atteindre ce niveau de qualité.

   Le uhlan admirait la gravure et les dorures. Il se rendit bientôt compte que ses collègues ne semblaient pas s'attacher à ces détails. Il tenta de les imiter. Mais il ne savait pas ce qu'il fallait observer. Ses gestes firent sourire les magasiniers. Avant qu'il ne s'en rende compte et ne se vexe, Mathias Chennecy le fit avancer à la lumière de la porte et lui montra les fines raies du damas.

   - C'est un acier à trois marques. Regardez le damas est beaucoup plus fin que sur les lames ordinaires et presque invisible. Les raies foncées sont de l'acier de forge, les claires du fer. Les deux sont presque parfaitement mêlés. Voyez aussi le tranchant en acier.

   Il n'avait pas attendu que le Prussien lui pose la moindre question. À vrai dire, ce n'était point par diplomatie ; il était fier de ces armes. Quelques pièces avaient été fabriquées en supplément. Il les destinait à sa collection.

   Les deux autres officiers s'étaient aussi approchés de la porte. Le comte von Spilberg se décida à parler.

   - Je dois avouer que j'ai cru que c'était de l'acier pur.

   - C'est impossible. Les lames seraient trop cassantes.

   - Les Anglais de Sheffield ont, paraît-il, de l'acier souple.

   - Mon frère a rapporté quelques échantillons de leur acier fondu, avant le blocus.

   - La production restait limitée et le coût excessif. Je doute que les choses aient beaucoup changé depuis mon séjour là-bas. Nous avons examiné de nombreuses armes ramassées sur les champs de bataille. Nous avons vu beaucoup d'armes provenant de Sheffield, mais aucune en acier fondu.

   Jean-Nicolas Chennecy avait évité de faire allusion à la véritable provenance des armes examinées ; à chaque armistice, Napoléon s'était fait remettre d'énormes quantités de matériels.

   Spilberg rendit le sabre sans manifester le moindre sentiment. Ce désintérêt trop apparent attira l'attention de Mathias Chennecy qui s'interrogea de nouveau sur le but réel de cette mission d'inspection.

   - Voulez-vous voir les ateliers ? Heinrich a dû vous expliquer que les martinets de Bruchwiller ont été démontés et que nous avons fermé la manufacture.

   - C'est ce que nous ont dit les habitants. Mais nous devons aussi visiter vos installations là-bas.

   - Nous pouvons difficilement faire le voyage avant la nuit.

   - Nous pensions quitter Strasbourg lundi matin, mais nous pourrions faire un détour par Bruchwiller

   Alors qu'ils allaient entrer dans un atelier, Spilberg reprit son air sombre. Les deux frères s'attendaient au pire. Ils étaient à nouveau devant le chef d'une mission d'inspection. Ils ne pouvaient concevoir la cause de ce retour d'humeur.

   L'officier avait cru bon de ne pas montrer sa satisfaction de constater que les Chennecy n'avaient pas d'avance technique sur les forges de son beau-père à Solingen. Mais il était furieux de ne pas avoir été prévenu de cette commande du grand-duc de Bade. Il ne pouvait pas demander aux Chennecy de ne point parler de sa visite. Et si les services du grand-duc en étaient informés, on risquait l'incident diplomatique. Son initiative aurait pu facilement se justifier vis-à-vis de ses supérieurs, mais il n'avait prévenu personne. Il n'avait qu'une hâte, se tirer de ce guêpier, mais comment le faire comprendre à ses collègues ?

   Négligeant les explications de Mathias, il s'approcha de la roue hydraulique qui actionnait l'une des batteries de martinets. Elle n'avait rien de particulier. Heinrich, constatant que le uhlan ne semblait pas bien comprendre, lui donnait des précisions en allemand. Mais il se mit à bredouiller à l'étonnement de son interlocuteur. Spilberg s'était penché au-dessus du canal. L'eau semblait franchir un seuil en amont de la roue, ce qui était pour le moins surprenant. Le remous troublait le courant. L'endroit était sombre. Le coursier n'avait pas un mètre de large et un haut mur s'élevait sur l'autre berge. Alors qu'il revenait vers l'intérieur de l'atelier, un bruit soudain le fit se retourner. Croyant bien faire, un goujat, un de ces enfants de moins de quinze ans que l'on employait dans les forges, venait d'actionner le registre qui détournait l'eau du coursier vers un petit canal rejoignant l'Ill.

   Le bruit des meules de l'atelier voisin remplaça les chocs alternés des martinets. Toute conversation avait cessé. Les regards s'étaient tournés vers le goujat. Seul Heinrich observait Spilberg. Pourquoi ce dernier se détourna-t-il du coursier ? Il ne pouvait pas mieux voir sans le courant, même si le niveau avait quelque peu baissé. Mais il aurait pu faire sonder. Or il sortit de l'atelier sans mot dire. Il déclara que les meules ne l'intéressaient pas et prit congé aussitôt. Les deux frères Chennecy ne devaient plus le revoir. Ils allaient attendre en vain toute la journée de lundi à Bruchwiller.

   Dans la rue, les palefreniers de l'atelier donnaient un dernier coup de main au cocher des Prussiens pour changer l'attelage. Ils avaient été chercher des chevaux à la poste de la Porte Pierre.

   Jean-Nicolas et Mathias Chennecy avaient deviné ce qu'Heinrich se cru obligé de leur expliquer en détail. Dès l'arrivée de la berline, il avait fait immerger la plus grande partie des armes terminées dans le coursier le plus accessible. C'était une mauvaise cachette, mais avait-il une autre solution ? Il ne comprenait pas pourquoi le Prussien n'avait pas fait sonder, ni comment il n'avait été surpris par la production aussi faible d'un si grand nombre d'ouvriers. A part les pièces en cours de finition ou de montage, il ne restait dans l'atelier qu'une dizaine d'ébauches de sabres et quelques canons de fusil.

   - En tous cas, il connaît son affaire.

   - Pas étonnant. Si c'est du chef dont vous parlez, le dénommé Spilberg. Son beau-père a une forge à Solingen.

   Les cochers, comme les chauffeurs de nos jours, ont l'art de se mettre dans toutes les confidences. Celui des Chennecy n'avait pas son égal dans la recherche des renseignements.

   - Cela ne suffit pas à expliquer son comportement. Il faut en parler à Dubreton. Mathias, veux-tu prévenir Marie que j'arriverai tard, je vais chez le gouverneur avec Heinrich.

   Le général entra dans une violente colère à l'annonce de cet événement qui amenait la suspicion sur les activités des frères Chennecy. Le déroulement des réparations des fusils risquait d'être compromis. Il se réjouissait encore un instant plus tôt, avec ses aides de camp, de la souplesse de ces industriels qui ne semblaient pas s'encombrer d'états d'âme politiques. Il s'en prit d'abord au fait secondaire.

   - Pourquoi n'ai-je pas été informé de cette commande du grand-duc de Bade ?

   - Mais cette commande est déjà ancienne. Elle a été passée par le ministère. Berthier lui-même était au courant. Le général Rapp n'a pas semblé surpris en voyant la première livraison. Nous avons même fait graver une ébauche de ce lot à ses armes, bien qu'elles ne fussent pas conformes au modèle français.

   - Il ne m'en a rien dit. Il ne m'a transmis d'informations que sur les broutilles. Je dois marcher partout comme sur des œufs. Vos concitoyens sont si susceptibles aussi. Enfin, pourquoi n'ai-je pas été prévenu de cette inspection. Ce colonel s'est bien aperçu de quelque chose. Combien d'armes étaient cachées ?

   - Un peu plus de cent.

   - Allez vous préparer à partir à Saverne, je vous fais remettre un pli pour le commandement allié.

   Dubreton s'était tourné vers l'un de ses aides de camp. Dans un garde-à-vous impeccable, le jeune officier se réjouissait de cette occasion inespérée de bouger un peu. Il sortit aussitôt du bureau pour aller faire atteler.

   - Le chef de cette mission est le gendre d'un manufacturier de Solingen. De plus, je connais un Spilberg, son père sans doute, maître de forges dans le Siegen. Je ne suis pas sûr que cette inspection soit officielle, je veux dire effectuée sur ordre des alliés.

   - Ah ! Que la paix est donc compliquée !

   Bien que ses sentiments à l'égard de la France ne puissent être mis en cause, Jean-Nicolas Chennecy pensa qu'il manquait une chute à la constatation du général : la paix est compliquée pour le vaincu. Il aurait bien volontiers ajouté que la guerre est aussi bien compliquée, sauf pour ceux qui se contentent de recevoir des ordres et d'en assurer l'exécution conformément aux manuels des armées. Mais il se garda bien de faire part de ses sentiments au général.

   - Eh bien ! allez-vous rester planté là ? Vous ne comprenez donc rien ? Il vous faut un ordre écrit ? On nous donne des gamins qui ne connaissent que des théories. Il est vrai qu'ils savent aussi faire des ronds de jambes devant les dames.

   La colère du général était retombée sur l'autre aide de camp. Il avait pris Jean-Nicolas Chennecy à témoin de l'incapacité de la nouvelle génération. Il se vengeait des assiduités de cette jeunesse auprès de sa ravissante épouse.

   - Pour cela, je préférerais qu'ils en restent à la théorie !

   Ne sachant pas encore ce qu'il fallait comprendre, le lieutenant quitta le bureau à la recherche de son collègue.

   Satisfait de sa plaisanterie, le général retrouva sa bonne humeur.

   - Il faut que les armes neuves soient réparties dans Strasbourg dès ce soir. Je vous fais envoyer quelques hommes. Les Prussiens ne peuvent pas fouiller toutes les caves. Quant aux réparations, je dirai à Altenau d'attendre quelques jours.

   - Les circonstances m'amènent à vous parler d'une proposition qu'il nous a faite de réaliser une partie des réparations dans la fonderie de l'arsenal.

   - C'est une excellente idée. Je donnerai des instructions dans ce sens, mais pas de hâte inutile. Il faudrait disposer de plusieurs petits ateliers dans la place. Ces réparations ne nécessitent pas de gros outillages. On peut limiter les risques en répartissant les activités.

   Le général réfléchissait en parlant, en sorte que l'utilisation de la fonderie ne se justifiait plus.

   Jean-Nicolas voyait bien des difficultés à ce plan, bien qu'en réalité, c'était presque ainsi qu'il procédait à Bruchwiller, mais pour d'autres raisons. Une partie non négligeable de l'ouvrage était réalisée à domicile et contrôlée à la manufacture. Mais il voyait difficilement la chose en ville. Cependant, il ne fit aucune objection. Bien au contraire, les émotions de la matinée aidant, il soutint que c'était la seule solution.

   En rentrant au Broglie, il croisa la berline de l'arsenal qui rentrait après avoir déposé les invités. Il était plus de trois heures. Le vent s'était levé et la pluie battait les vitres de sa voiture depuis qu'elle avait quitté l'étroite rue des Charpentiers.

   À la différence du château de Bruchwiller, le mobilier de l'hôtel de Jean-Nicolas Chennecy, commandé en 1811, était dans le plus pur style Empire. Une bonne partie venait de Paris. La dépense avait été à l'échelle de la prospérité de la maison. Une superbe suite de fauteuils, avec son canapé et dix-huit chaises du même style, venaient des ateliers de Jacob Frères. Parmi les pièces locales, figuraient quelques belles armoires et le mobilier des chambres. Un pianoforte de Pleyel, le fils, célèbre facteur de Strasbourg, ornait le petit salon.

   Les deux doubles portes qui séparaient les deux salons étaient ouvertes pour les grandes réceptions. Avec quatre fenêtres sur le Broglie, les Chennecy avaient un des plus beaux salons de Strasbourg. Bien sûr, on était loin des splendeurs des grands salons des hôtels des faubourgs Saint-Germain ou Saint-Honoré, alors le plus à la mode à défaut d'être le mieux habité.

   Les rideaux de soie avaient été commandés à Lyon dans le ton des tapisseries des fauteuils. Le trumeau qui s'appuyait sur la vaste cheminée, représentait des vestiges des tombes de la voie Appia, à la sortie de Rome. Ce sujet morbide inspirait, semble-t-il, davantage les artistes que des ensembles plus prestigieux de l'antique Cité. Hubert Robert en a laissé plusieurs représentations, et le modèle a servi, plus tard, au décor du parc Monceau à Paris.

   Les consoles sont les meubles les moins réussis de cette époque. Celle qui était en face de la cheminée était un modèle du genre avec ses épais motifs égyptiens. Un miroir, perdu au centre d'un vaste cadre doré, la surmontait et renvoyait son reflet dans le miroir du trumeau. Les enfants s'amusaient à compter les réflexions. Avec beaucoup d'imagination, ils atteignaient trois ou quatre. La qualité des miroirs était encore toute relative.

   Lorsque Jean-Nicolas Chennecy entra dans le salon, après s'être changé, les bougies des appliques et des lustres venaient d'être allumées. Un geste, en passant, suffit aujourd'hui pour illuminer les plus grandes salles. Trois valets, en livrée noir et argent, venaient de passer plus d'un quart d'heure pour qu'une lumière, ondoyant au gré des courants d'air les plus faibles, vienne raisonnablement compenser le jour tombant. Et ils devraient recommencer deux fois, au moins, d'ici la fin de la soirée, pour peu que les maîtres s'attardent un peu autour d'un piano ou des tables à jeu.

   Une sorte de conseil des anciens siégeait autour de la cheminée. On statuait sur les destinées de la nation. On jugeait la nouvelle Administration. On ironisait sur les travers des ministres. La cible du jour était le maréchal d'Encre. Tout juste élevé à la dignité de maréchal par les Bourbons, Clarke s'était signalé par des états de service exclusivement administratifs. Ce surnom était une allusion au maréchal d'Ancre, le fameux Concini, que l'on ne vit jamais sur un champ de bataille. Une performance d'antichambre, qui tourna fort mal pour lui : on le retrouva un matin dans un fossé du Louvre, une balle en plein cœur, de par le roi, à moins que ce ne fût sur ordre de Richelieu.

   Comme dans les compositions musicales, où la règle est de faire alterner des mouvements lents et rapides, graves et gais, les regrets du passé et les craintes pour l'avenir succédaient à ces plaisanteries sur les travers de l'Administration et aux cancans des Tuileries. Comme toujours, la dernière maîtresse de tel prince était connue bien avant le dernier cours de la rente.

   Dans cette auguste assemblée, siégeaient Marie Chennecy, inquiète du retard de son mari, Julie et Mathias Chennecy, Ann-Françoise Wecksheim et son beau-frère François, le colonel Altenau, le commandant de l'Arsenal, et son épouse. Marie Chennecy avait également invité son frère et sa belle-sœur Régling.

   Maximilien et Henriette Régling avaient trois filles à marier. Marie avait réussi à vaincre les réticences de son mari. Jean-Nicolas Chennecy faisait, pour son beau-frère, une exception au mépris qu'il vouait aux fortunes de la contrebande. Maximilien avait été un de ces jeunes ambitieux qui, à la suite de Wittmann, s'étaient lancés dans la contrebande des épices et autres produits coloniaux, dès la déclaration du Blocus Continental. Les quelques immeubles que son père avait fait construire dans le quartier de la Monnaie, près de la place Saint-Thomas, avaient servi de garantie aux emprunts qu'il fit pour financer le trafic. Comme Wittmann, il se retira avant la crise de 1811 et on prétendit qu'il acheta plusieurs rues de Strasbourg. Il faut dire que Maximilien ne faisait pas étalage de sa fortune, jugée considérable. Bien au contraire, les Régling avaient conservé des habitudes simples. Ils étaient les seuls à ne pas avoir acheté un château dans les environs de Strasbourg. Personne ne connaissait l'étendue de leurs possessions. On parlait aussi d'immeubles à Paris. Une partie venait toutefois de son épouse, une Venderlin, la fille unique d'un notaire royal de Strasbourg.

   Ils avaient bien un peu agrandi leur maison du quai Saint-Thomas, mais les plus belles pièces étaient meublées de bibliothèques abritant une admirable collection d'ouvrages de toutes les époques et même quelques incunables. C'était une passion qui aurait été assez futile, si Maximilien ne s'efforçait pas de lire les livres qu'il achetait. Peu à peu, il en arriva à se spécialiser dans les Lettres et l'Histoire. Sa culture et son amabilité lui ouvraient la plupart des salons de Strasbourg ; les salons catholiques, bien sûr. Seuls les représentants du pouvoir et de l'armée fréquentaient les deux sociétés de Strasbourg, et encore selon un savant dosage, préservant l'équilibre. De même les célébrités de passage se trouvaient, parfois sans le savoir, enrôlées successivement de chaque côté. À vrai dire, ce schéma est un peu simpliste. Dans chaque camp existaient plusieurs niveaux. On se parlait peut-être moins d'un niveau à l'autre qu'entre Catholiques et Protestants. Mais à la différence des autres villes de France, l'ancienne noblesse, déjà peu représentée dans ces villes du Saint-Empire, autrefois libres et jalouses de leur essence bourgeoise, avait presque complètement disparu lors de l'atroce guerre de Trente Ans. En sorte que l'ancienneté de la fortune était le principal critère de sélection.

   La jeunesse s'était regroupée dans le petit salon. Emilie Régling avait accepté de jouer des études de Chopin, mais elle dut s'arrêter dès la seconde. Quelque chose semblait beaucoup amuser sa sœur Marie-Véronique, accoudée à une table de bouillotte. La compagnie, curieuse, s'était approchée, abandonnant la musicienne. La dernière livraison du Messager Boiteux de Colmar, pour l'année 1816, passait de main en main. Dieu sait comment Alexandre de La Brélière avait réussi à se procurer cet exemplaire de l'agenda qui n'avait pas encore reçu l'autorisation préfectorale. Il avait peu de chances de jamais la recevoir ! La famille Bonaparte figurait en bonne place parmi les généalogies des familles royales d'Europe. Pire, dans la rituelle partie historique, l'auteur avait trouvé judicieux de faire le panégyrique de la terrible révolte de 1527. Les paysans s'étaient alors soulevés contre le joug des princes, des nobles et du clergé.

   On admirait l'audace de l'éditeur. On imaginait le nouveau préfet, le comte de Bouthillier, rouge de fureur, accablant ses fonctionnaires d'insultes, tombant en syncope.

   Mais le silence d'un des jeunes lieutenants de l'arsenal, arrivés avec Alexandre de La Brélière et leur colonel, jeta un froid dans le petit salon. Alexandre devait connaître ses idées. Ann-Catherine Chennecy se demanda pourquoi il avait montré ce livre devant un officier royaliste. Elle ne comprenait pas les intentions d'Alexandre de La Brélière. Mais elle se sentait attirée non seulement par son humour, toujours fin, parfois un peu grinçant, mais aussi par son ambition même. Elle imaginait qu'il ne devait pas manquer de moyens. Depuis les libelles révolutionnaires, l'idée de noblesse se trouvait indissolublement liée à l'idée de fortune. Un noble a nécessairement de la fortune, alors qu'un bourgeois n'a que de l'argent. C'est sur ce jugement de valeur que reposent toutes les analyses sociales de l’époque industrielle.

   Il ne pouvait pas être attiré par l'argent des Chennecy. A une époque où le seul rêve d'un comte était de devenir marquis, d'un marquis, duc et d'un duc, prince, voilà un jeune comte qui voulait devenir industriel, bourgeois donc ! Elle qui rêvait parfois d'être comtesse, marquise mieux encore, comment pouvait-elle comprendre la passion d’entreprendre ?.

   Ann-Catherine Chennecy avait lu dans le Mercure de France, que le gouvernement envisageait d'autoriser les anciennes familles de la noblesse française, celles que l'on appelait jusqu'à la Révolution par leur patronyme précédé du mot "noble", à prendre une particule et un titre. L'objectif était de s'attacher ces familles défavorisées par la fantastique inflation des noms à tiroirs et des titres, qui avait sévi pendant tout le XVIIIème siècle.

   Mais elle connaissait trop son père pour oser lui en parler. Elle avait évoqué la question avec Louis-Eugène, son frère aîné. Il avait lu l'article du Mercure sans faire le moindre commentaire. Après tout, elle espérait bien se marier. Elle n'était pas vraiment concernée. Elle n'en avait plus parlé à personne.

   Si le rire est communicatif, il ne souffre pas l'exclusion. Le lieutenant réticent chassait la gaieté. Mais sans y prendre garde, Jean-Ignace Chennecy plaisantait encore. Pire, il s'en prit aux occupants du pavillon de Marsant. On commençait à jaser à Paris sur l'affection de Louis XVIII pour le très jeune Decazes.

   - Vous êtes jaloux ?

   Emilie Régling était choquée par le manque de tact de Jean-Ignace. Elle rougit de sa propre audace. Comme beaucoup de jeunes Strasbourgeoises, elle avait été amoureuse de Jean-Ignace. La régularité de ses traits et son adresse à la danse tournaient les têtes, dans les deux sens du mot. Elle avait même pensé qu'elle ne le laissait pas indifférent, mais elle s'aperçut bien vite que ses succès parisiens lui faisaient oublier les belles Alsaciennes.

   Le père d'Emilie Régling était venu demander la cause de ces rires bruyants. Il était à la porte et avait entendu la répartie de sa fille. A défaut de fils, il avait poussé l'éducation de ses filles au plus haut degré, contre l'avis de son épouse. Il était assez fier de cette marque de caractère, mais un peu inquiet aussi. Elle avait déjà vingt-trois ans. Il s'apercevait à présent que trop de personnalité pouvait éloigner les prétendants.

   Le plus surpris fut Antoine Wecksheim. Il considérait comme décidé le mariage d'Emilie Régling avec Jean-Ignace Chennecy. Bien sûr, il s'était rendu compte que les sentiments n'auraient guère de place dans cette union, contrairement à ce qu'il avait cru quatre ans plus tôt. Mais son penchant pour l'ordre l'amenait à classer les problèmes dès qu'il les considérait réglés. A la réflexion, il ne parvint pas à se rappeler pourquoi ce mariage lui avait paru décidé. Le sourire du père d'Emilie venait même montrer que, s'il y avait pensé, cette idée était à présent à cent lieues de son esprit.

   Antoine Wecksheim regarda Emilie. La surprise qui l'animait encore et ses yeux un peu trop ouverts donnaient à son regard un air un peu niais. Alors que la conversation reprenait doucement, Emilie, se sentant regardée se tourna vers Antoine avec un sourire à peine esquissé.

   On fait de puissantes machines pour déplacer et transformer la matière, mais les sentiments s'élancent d'eux-mêmes. Et leur extension ne connaît point de limite. Deux regards se sont croisés et un monde s'est ouvert.

   C'était à cet instant que Jean-Nicolas Chennecy était entré dans le grand salon. Avant même qu'il eût salué les invités, Marie Chennecy, inquiète, s'avança vers lui et posa sa main sur son avant-bras.

   - Que vous est-il donc arrivé ?

   Elle était inquiète. Les activités de son mari pouvaient leur attirer de graves ennuis avec l'occupant.

   - Une bonne nouvelle ! Nous allons avoir de l'ouvrage et peut-être même des fabrications nouvelles.

   - Le colonel nous en parlait justement, mais que s'est-il passé avec ces Prussiens ?

   - Ils voulaient visiter nos ateliers. Heinrich avait fait jeter toutes les armes dans les canaux dès leur arrivée. Ils n'ont rien demandé.

   Jean-Nicolas Chennecy ne parla pas de la visite prévue à Bruchwiller ; à quoi bon inquiéter encore son épouse.

   - Voilà des occupants bien peu soupçonneux.

   François Wecksheim exprimait ce que chacun pensait.

   - Oui, je ne comprends pas bien. Ils ont examiné les lames de la commande de Bade en spécialistes. Le chef de la mission, un comte von Spilberg, est le gendre d'un manufacturier de Solingen.

   - Peut-être ont-ils craint des difficultés avec leur allié.

   - Il est vrai qu'ils n'auraient pas pu deviner la destination des armes immergées.

   - Quand donc tout cela s'arrêtera ?

   - Je crois, ma chère Marie, que l'Europe entière faisait, hier encore, le même souhait. Je trouve au contraire que nous avons une chance inespérée. La désunion de la coalition nous sauve. Si les Prussiens, si les Russes ou si les Anglais étaient seuls, ils auraient tout emporté. Mais chacun craint qu'une France trop faible ne profite à l'autre. Aucun d'entre nous n'a subi ce que nos généraux ont fait aux banquiers génois et aux financiers milanais. Je doute fort que les prélèvements effectués puissent se justifier par la seule subsistance des troupes occupantes. Que Napoléon ait comblé Soult, voilà une chose certaine, mais on raconte que sa fortune est considérable.

   Avec beaucoup de réalisme, Jean-Nicolas Chennecy venait de faire allusion aux informations qu'il avait reçues sur les campagnes d'Italie. Il s'était rendu à Brescia, peu après le traité de Lunéville, avec une mission technique envoyée par Berthier, alors ministre de la Guerre. La visite de Spilberg lui avait rappelé cette mission. Mais il n'avait alors rien vu d'intéressant. Les forges lombardes, qui avaient fait la réputation et la fortune des Milanais dès le début de la Renaissance, étaient réduites à rien. Il ne restait que le nom du plus fameux des procédés de fabrication du fer : la méthode bergamasque. Ces forges concurrençaient celles de Styrie. Sous l'occupation autrichienne, tout avait été fait pour étouffer leur développement.

   - Cela n'empêche pas les soldats autrichiens de porter des toasts à Napoléon en criant vive l'empereur !

   - C'était avant Ulm.

   - Pas du tout ! Hier soir, au café des Miroirs !

   - C'est impensable voyons !

   - J'en ai aussi entendu parler.

   - Je me trompe peut-être. Notre plus grande chance, c'est, sans doute, simplement d'être français.

   - Ce qui m'a le plus frappé, sur le plan des idées, c'est que tous les hommes que j'ai rencontrés en Europe au cours de ces années, tous, connaissaient l'affaire Calas et tous y revenaient à un moment ou à un autre. On n'imagine pas l'importance de cet événement : un jour, l'esprit a fait plier la force. Personne ne l'a oublié.

   - Ah ! permettez Monsieur ! Notre Sauveur a triomphé de la force depuis bientôt deux mille ans.

   L'abbé Jeanteau n'y tenait plus. Assis près de la console, un peu à l'écart du cercle qui entourait la cheminée, il s'était tenu silencieux jusque-là, selon son habitude. Mais cette remarque de François Wecksheim, qui avait appuyé l'avis de son ami Jean-Nicolas Chennecy, était trop choquante. Voilà Voltaire, l'antéchrist, placé au pinacle de l'humanité.

   On avait oublié sa présence. Bien sûr, l'abbé n'était pas un réactionnaire, mais les deux amis regrettèrent leur imprudence.

   - Au reste, les voies du Seigneur sont insondables.

   L'abbé, rouge jusqu'aux oreilles, tentait de réduire la portée de son intervention. Il connaissait assez ses hôtes pour être convaincu qu'il n'était question que de politique dans leurs propos. Mais il avait encore en tête les cours du grand séminaire. On montrait alors que l'origine des malheurs de la France, et de cette épouvantable Révolution, venait d'abord de l'importance donnée à l'esprit, à la philosophie. Elevé dans une famille de la bonne bourgeoisie d'Angoulème, il avait cependant quelque peine à comprendre comment la justice humaine pouvait se confondre avec la Justice divine ; comment le pouvoir, maintenant rétabli conformément aux vœux des supérieurs de son ordre, pouvait représenter le pouvoir divin. Pour prendre l'exemple extrême, l'exécution du maréchal Ney, quelques semaines plus tôt, pouvait se comprendre en tant que décision humaine. Mais pouvait-on prétendre que l'on appliquait ainsi la Justice divine ? S'il y a un univers entre la justice qu'un homme peut se faire lui-même contre son ennemi, et la justice rendue au nom de la nation, cette dernière n'est pas commensurable à la Justice divine.

   Il ne parlait à personne, pas même à son père, de ses interrogations. Il frémit à la pensée que Maximilien Régling, connu pour ses idées libérales, lui demande de s'exprimer plus complètement. Heureusement, Marie Chennecy se leva pour tirer la cordelette qui descendait le long du trumeau. À plusieurs reprises, l'un des domestiques était entré dans le salon, semblant s'intéresser à l'état des bougies. Il avait fini par attirer l'attention de Marie qui s'aperçut qu'il était déjà six heures. Sans même attendre le majordome, tous se levèrent, heureux d'éviter d'entrer dans un débat un peu délicat et dangereux.

   Il faut être extrêmement riche et ne plus rien attendre de l'Etat pour ne pas se préoccuper de son image auprès de l'Administration. La réaction faisait rage. Tous les fonctionnaires de haut rang, des directeurs locaux aux préfets, avaient été démis et remplacés. Les nouveaux se renseignaient sur l'état d'esprit de leurs administrés. On savait, par des indiscrétions des employés de la poste aux lettres, que des rapports détaillés nominatifs étaient établis. Bien sûr, cette épuration n'était pas l'inquisition. On le savait bien et Maximilien Régling ne s'était pas gêné pour dire ce qu'il pensait de cette farce de Charte et de la manière dont les élections s'étaient déroulées en août. Parmi les deux cent six électeurs du département, trente avaient été choisis par l'Administration. Ensuite on prit prétexte de l'occupation pour ne pas convoquer certains électeurs. Mais il avait dû mettre un peu de modération dans ses propos sur l'injonction de sa sœur. Les Chennecy avaient une manufacture à faire tourner. Leurs liens avec eux ne pouvaient pas être ignorés. Il pouvait les compromettre.

   François Wecksheim poursuivait debout une discussion qu'il avait entamée avec le colonel Altenau dès qu'il avait aperçu le danger de la conversation. Il ignorait les dispositions du nouveau directeur de l'arsenal. Lui-même n'avait guère d'espoir pour ses forges, mais sa fortune provenait en partie du rachat de biens nationaux. Par la suite, il avait aussi racheté des forêts, elles-mêmes anciens biens nationaux. Les biens pris à l'Eglise avaient peu de chance de devoir être restitués, malgré les bruits qui couraient. Par contre, les biens des émigrés faisaient l'objet de débats à Paris. La situation était bien délicate ; tous ces biens avaient été payés, et beaucoup avaient déjà changé de mains. En outre, si les acheteurs les plus perspicaces, ou les plus chanceux, avaient profité de la dévaluation rapide des assignats pour ne payer que des sommes ridicules en comparaison de la valeur des biens, il s'en faut de beaucoup que tous les acheteurs aient payé à terme, condition essentielle pour tirer profit de la dévaluation. De nombreux acheteurs remboursèrent le solde avant terme, estimant avoir assez gagné après une dévaluation de 30 ou 50%. Enfin ceux qui s'y prirent trop tard et achetèrent après 1797 payèrent un juste prix. Comment faire la différence entre les chanceux, les prudents et les autres ? En attendant, la valeur des biens concernés était en chute libre depuis plusieurs mois.

   Les revenus de François Wecksheim n'avaient pas trop baissé. Il avait donc participé au simulacre d'élection d'août 1815, mais il ne s'était pas caché de voter pour les candidats napoléonistes. Ce n'était point par conviction, mais parce qu'il n'avait pas le choix. Les ultras parlaient de remettre les choses où elles étaient près de trente ans plus tôt !

   Il expliquait au colonel Altenau comment on pouvait remédier à la mauvaise qualité des fontes lorraines en leur ajoutant une part plus ou moins grande de fonte champenoise, selon la destination : fonte à boulets ou fer à essieux. Il ne put terminer ; Marie Chennecy proposa son bras au colonel pour se rendre à la salle à manger.

   Jean-Nicolas lui emboîta le pas au bras de l'épouse du colonel, mais derrière eux la compagnie suivit dans un désordre très familial.

   La porcelaine, les couverts et les cristaux, disposés selon l'apparence la plus conventionnelle, avaient la même provenance que ceux de Bruchwiller. Ils avaient été commandés en même temps ; ils étaient du même modèle. Les couronnes et les sabres étaient seulement remplacés par le monogramme de Jean-Nicolas Chennecy. Les lettres étaient si compliquées et si bien entrelacées qu'il aurait été bien difficile d'en trouver le sens si l'on ignorait les initiales du maître des lieux.

   Alors qu'à Bruchwiller, la table était constituée d'un grand plateau reposant sur des tréteaux, Pour son hôtel de Strasbourg, Jean-Nicolas avait fait réaliser une grande table sur un modèle qu'il avait rapporté d'Angleterre. Il avait fallu l'assembler sur place.

   Bien que son intention eût été de se conformer aux usages, Marie Chennecy bouleversa son plan à la dernière minute. Le clan de la jeunesse restait groupé près des portes. En glissant un sourire à Jean-Nicolas, elle décida de rassembler sa génération autour d'elle, laissant la suivante à l'autre extrémité de la table.

   Ainsi les deux courants de conversation reprirent leur cours, l'un plus grave, l'autre plus agité, alternant, sans cadence, sérieux et gaieté. Les deux flux s'interrompaient parfois lorsque les rires trop bruyants de la jeunesse attiraient l'attention des anciens. La plaisanterie partagée, chaque groupe repartait à son rythme. Le finkenwein aidant, il arriva un moment où les anciens ne s'inquiétèrent plus des rires venant de l'autre partie de la table ; mais ils se refusaient à dévoiler la cause de leur gaieté.

   Emilie Régling et Antoine Wecksheim, dans la liberté laissée, se retrouvèrent l'un à côté de l'autre. Ils furent aidés par une complicité générale.

   Les jeunes officiers ne purent d'abord résister au plaisir de raconter leurs premiers souvenirs militaires. À plusieurs reprises, Jean-Ignace Chennecy essaya de détourner la conversation sur d'autres sujets. Il n'avait jamais porté l'uniforme ; son poste aux Affaires étrangères lui avait permis d'échapper à la conscription.

   Sa première tentative sur la vie parisienne tourna court. Parler de Paris en Province, c'était indirectement critiquer les mœurs locales. Mais il faut dire aussi que les années de l'Empire avaient été très brillantes à Strasbourg. On n'y trouvait pas le luxe des hôtels parisiens, mais sur le plan de l'esprit, cette place forte était devenue le carrefour de l'Europe. On n'y rêvait pas de la vie parisienne.

   Il essaya alors la veine politique.

  Dans les salons de la haute bourgeoisie parisienne, au milieu de la jeunesse la plus brillante de l'Empire, Jean-Ignace avait rencontré le fils du banquier Lenfantin et le jeune Bazard, emportés par l'élan d'une passion nouvelle : l'économie politique. On mentionnait parfois un Saint-Simon, parent du duc alors au service du roi d'Espagne. Mais, le célèbre économiste, alors peu connu et réduit à la misère par son insouciance, ne quittait guère sa mansarde.

   D'une manière générale, Jean-Ignace Chennecy avait quelque peine à admettre le matérialisme. Si l'homme n'a nulle dimension au-delà de la matière, il est bien difficile de comprendre pourquoi il serait si nécessaire de se préoccuper de son avenir. Ou bien, les galets des torrents, les fleurs des champs, les poissons des océans, ont-ils aussi leur devenir, terme de quelle aliénation ?

   Bien sûr, il était convaincu d'avance que le pouvoir devait échoir aux industriels. Mais la nouvelle doctrine économique allait bien au-delà. Les nobles, les rentiers, les officiers, les juges, les prêtres devaient non seulement perdre toute forme de pouvoir, mais jusqu'à l'existence. Oisifs, frelons, ils n'entreprennent rien ! Les anti-nationaux !

   Il partageait avec son père le mépris des spéculateurs. Mais il connaissait toutes ces familles d'Alsace, prodigieusement enrichies par la spéculation sur les biens nationaux, puis par la contrebande. Plusieurs avaient investi leur fortune dans les forges ou les cristalleries. L'industrie a besoin de capitaux. Il faut bien que l'argent vienne de quelque part. L'héritier inactif, le spéculateur enrichi, en plaçant leur argent dans l'industrie, contribuent autant au développement que l'inventeur qui améliore les procédés de fabrication. Le capitaine d'industrie n'est-il pas à la fois un de ces frelons qui tirent profit de leur investissement, et un entrepreneur ? Comment séparer les deux états ? Retiré enfin des affaires, devient-il un anti-national ?

   Et où se trouveraient dans ce nouvel ordre des choses, le peintre, le sculpteur, le poète, l'écrivain qui ne participent pas à la production industrielle ?

   Les nations ne produisent et ne consomment pas seulement du fer et de l'acier. Elles sont faites d'hommes. Et malgré toutes les religions et toutes les philosophies, l'homme reste essentiellement sous l'emprise de ses passions, pour sa grandeur et sa honte aussi souvent. 

   Beaucoup plus que ces élucubrations sociales, c'est celle de progrès qui avait frappé Jean-Ignace Chennecy. Idée non pas nouvelle, elle était chez Voltaire déjà, et chez les encyclopédistes, mais récupérée par l'industrie naissante. On commençait à penser que le développement industriel, le progrès, allait conduire l'humanité à l'âge d'or.

   - Barthélémy Enfantin est-il de votre promotion ?

   - Ah ! Vous le connaissez ? Non, il doit avoir trois ou quatre ans de moins que moi. Je ne l'ai jamais rencontré. Il paraît qu'il a des idées très extraordinaires sur l'industrie.

   - C'est un conscrit ; je vois encore sa grosse tête ronde. On imagine un futur banquier déjà bedonnant, mais il vous ensorcelle par ses discours.

   Interrompant Alexandre de La Brélière, qui se faisait un plaisir de rabattre le caquet du Parisien d'occasion, Louis-Eugène Chennecy, sans le vouloir, permit à Jean-Ignace de reprendre le dessus.

   - Je l'ai écouté plusieurs fois dans des salons ou lors de dîners. C'est effectivement un beau parleur. Son idée est qu'au-delà du progrès scientifique, qui comble l'esprit de quelques initiés, il y a le progrès industriel qui comblera tous les hommes de tout ce qu'ils peuvent et pourront désirer.

   - Un paradis en quelque sorte !

   À nouveau rouge jusqu'aux oreilles, l'abbé Jeanteau venait de trahir sa décision de ne plus parler de la soirée. Tant de naïveté le navrait. Cet univers n'est-il point seulement une vallée de larmes ? Son ouverture d'esprit ne l'aveuglait pas au point d'accepter un rêve absurde contre des évidences séculaires.

   - Un paradis, Monsieur l’abbé, pour ceux qui usent leur force et leur vie à extraire le minerai du fond des mines, à tirer les charrois, à battre le fer. Un paradis aussi pour ces enfants qui s'asphyxient dans nos fosses, qui tombent des toits en ramonant nos cheminées. Un paradis encore pour ces centaines de miséreux que vous voyez, à Strasbourg même, mendier leur vie durant, pour ces enfants que la maladie emporte dès la naissance, un paradis enfin devant l'indescriptible misère où est plongée notre humanité.

   À la surprise générale, et malgré les pressions d'Emilie Régling sur son avant-bras pour le retenir d'intervenir, Antoine Wecksheim avait lancé sa tirade avec une conviction qu'aucun ne lui connaissait. L'abbé Jeanteau rassembla toutes ses forces pour répondre :

   - Le bonheur, Monsieur, est bien autre chose que la satisfaction de tous les besoins. C'est même un peu l'opposé, si ce n'est l'inverse. Je n'en suis pas moins convaincu, croyez le monsieur, qu'il faut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour améliorer la condition humaine.

   - L'industrie n'a pas d'autre intention.

   Ah ! On retrouvait Antoine. Il n'avait vu que l'aspect raisonnable, limité de la religion nouvelle. Mais l'homme, dans la jeunesse principalement, ne peut vivre, ni agir, sans passion. Or il n'y a pas de passion dans la raison. Ni de raison dans la passion. La raison est en acte, comme disent les philosophes. La passion en geste, si l'on peut dire. Mais, comme par dérision pour la raison humaine, c'est le geste qui fait toute l'apparence. C'est la passion qui fait l'Histoire.

   - L'industrie va changer la vie, changer le Monde. Regardez les Anglais ! Ils ont déjà des machines à vapeur pour remplacer les pompes à bras et les cabestans des mines.

   - À Londres, toutes les rues ont déjà des trottoirs et des égouts. Imaginez la propreté de Strasbourg si un égout remplaçait le seul canal des Tanneurs !

   Brodant un peu sur ce qu'il avait vu ou entendu dire, chacun enfonçait un peu plus le fer dans le cœur de l'abbé Jeanteau. Peu préparé à se battre sur le terrain économique, il sentait que toute sa conviction ne suffirait pas pour soutenir une argumentation purement spirituelle devant ces passions presque matérialistes.

   Il voyait bien, il savait bien, que ces jeunes gens avaient raison sur le plan humain, mais il ne voyait pas comment intégrer à ce mouvement irrésistible, la nécessité d'un ancrage dans le monde spirituel. Il était tout autant convaincu que les troubles extraordinaires que l'Europe venait de traverser résultaient non seulement du dérèglement des mœurs à la fin de l'Ancien Régime, mais surtout d'un monstrueux bouleversement intellectuel. D'abord avec un peu d'admiration, puis avec un brin d'ironie, les Allemands appelèrent cette époque l'Ausklärung, le siècle des Lumières.

   Les faits que les prêtres du grand séminaire avaient présentés au futur abbé Jeanteau, étaient incontestables, et la coïncidence parfaite entre le remous des idées et les progrès de l'athéisme.

   Il avait une multitude d'arguments pour défendre la religion face à toutes les menaces encyclopédistes. Mais comment soutenir le progrès industriel, réellement nécessaire, en refusant les mouvements d'idées, qui en sont comme la source ? Que répondre à tant de bonne volonté, presque naïve ? Plongé dans ces réflexions, il entendait à peine les preuves qui s'accumulaient contre lui.

   Comme toujours dans les assemblées de la jeunesse, le profond désaccord qui couvait entre cousins et amis, disparaissait devant un bouc émissaire, évitant ainsi d'être exprimé.

   Le déferlement avait interrompu les plaisanteries de l'ancienne génération. Elle ne pouvait oublier les débats d'idées, tant pratiqués à l'aube de la Révolution, et dont elle était assez fière. Mais elle ne pouvait pas oublier non plus que beaucoup de sang avait coulé pour bien peu de vrais changements. Du moins avait-on espéré davantage de changements que ceux qui avaient été faits et dont on oubliait peut-être l'importance.

   - Quel dommage, Monsieur l’abbé, que vous n'ayez pu prendre en main notre jeunesse il y a quelques années. Dieu sait où elle nous mènera !

   Marie Chennecy, avec le sourire, mais un ton ferme, montrait les limites de la plaisanterie.

   Les conversations reprirent plus doucement leurs cours séparés. La gaieté l'emporta de nouveau.

   Après le dîner, Mathilde Chennecy se fit un peu prier pour accompagner Emilie Régling au pianoforte. Emilie avait la voix admirablement posée. Son français n'était pas teinté du moindre accent tudesque ; au contraire, elle s'exprimait en alsacien et en allemand avec une douceur qui réjouissait les hôtes d'outre-Rhin, relations de famille ou d'affaires.

   Elles interprétèrent des passages de l'Ariane de Jean-Frédéric Edelmann.

   Si l'on n'avait pas suivi l'évolution des traits de plusieurs des anciens, on aurait pu penser que leur sourire était de satisfaction après un excellent dîner. C'eût été se méprendre sur le caractère de ces notables. Ils avaient passé leur jeunesse, déjà aisée, au contact des quelques représentants à Strasbourg de l'autorité royale, choisis dans l'aristocratie française. Ils ne pouvaient ignorer les règles élémentaires de l'éducation. En aucun cas, ils n'auraient affiché une marque de contentement, définitivement vulgaire. Non, ces sourires, de connivence, naissaient aux premières notes. On avait reconnu l'œuvre d'un compositeur à l'âme profondément révolutionnaire. Elle n'a jamais été jouée que dans des salons aussi conservateurs.

   Antoine Wecksheim s'interrogea un instant sur la cause de ce qu'il prit pour de l'ironie. Il aimait écouter la musique, mais ses connaissances dans ce domaine étaient limitées. Il ignorait ce détail. Après un début de carrière militaire, au début de l'Empire, il avait démissionné à la mort de son père. Son oncle François Wecksheim l'avait fait entrer dans ses forges. Antoine avait repris du service après le désastre de Leipzig et demandé à être affecté à la défense de Strasbourg. Il s'attendait à être licencié d'un jour à l'autre. Assis près d'une fenêtre, il pouvait regarder Emilie sans la gêner. Pensait-elle depuis longtemps à lui ? Sans être vraiment jolie, elle avait beaucoup de charme. Avait-elle toujours le sourire, ou était-ce la forme un peu relevée de ses lèvres, qui lui donnait cette apparence ? En tout cas, le visage plutôt rond des Régling allait mieux aux femmes que les traits rectilignes des Chennecy. Accepterait-elle d'aller vivre à Oberwill ? Il croyait savoir que le père d'Emilie avait investi dans les affaires des Chennecy. Comment coordonner tout cela ? Il se perdait dans ces perspectives lorsqu'il se rappela qu'Emilie avait deux sœurs et un jeune frère. Tout cela était bien compliqué.

   Plus musicien que son cousin, il jouait fort honnêtement du violoncelle, Louis-Eugène Chennecy s'était d'abord laissé entraîner par la mélodie, puis, peu à peu, la pensée revenait. Non pas qu'il ne fût pas capable de concentration prolongée, bien au contraire, mais sur les sujets qu'il voulait. Sa préoccupation d'alors était la transformation des forges françaises à la nouvelle méthode anglaise. Il était bien clair que l'investissement nécessaire à la réalisation d'une seule de ces forges anglaises dépassait les possibilités de fortunes individuelles. Il fallait créer une Société. Il estima en un instant la somme des fortunes rassemblées dans ce salon. Il y aurait bien plus qu'il ne fallait pour créer une de ces immenses usines à fer. Mais, il ne s'aveuglait pas sur les risques. Même si la chose avait été possible, il aurait été absurde de mettre une grande part de toutes ces fortunes dans une seule affaire.

   Il avait un autre souci. A son retour à Strasbourg, il s'était plongé dans l'état général des ressources minérales d'Alsace, établi trente ans plus tôt par Frédéric de Dietrich. On trouve bien un peu de houille dans les Vosges, mais beaucoup trop loin des mines de fer. Cette première déception n'avait pas suffi à le décourager. Il envisageait de solliciter une mission auprès des services de l'Artillerie pour aller visiter d'autres régions. Cette passion pour le fer l'envahissait au point que la pensée, venue en regardant tour à tour Emilie Régling et son cousin Antoine Wecksheim, de devoir lui aussi se marier un jour, lui fit faire un geste de rejet, léger, mais perceptible.

   Antoine le remarqua. Il crut que Mathilde avait fait une fausse note, s'étonnant de n'avoir rien entendu. Mais il ne put s'en inquiéter davantage. Des applaudissements discrets saluaient le dernier extrait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Oberwill, samedi 29 novembre 1817

 

 

 

 

CHAPITRE 4

 

 

LA CHASSE AU LOUP

 

 

   Après trois ans d'interruption, les chasses avaient repris dans les forêts qui entourent Oberwill et au Ban de la Roche. Les nouveaux lévriers de François Wecksheim avaient fait merveille. Depuis l'été, on avait pris une dizaine de loups, nombreux cette année. Pour se consoler des chasses manquées, trois fois le loup avait échappé à la nasse, François Wecksheim avait aussi organisé quelques chasses au sanglier et au chevreuil dans les bois de la vallée.

   Mais au début de novembre, Hans Hauser, chargé depuis un an de la garde d'Oberwill l'hiver, vint à Strasbourg. Les paysans et les charbonniers du Ban de la Roche, le pays des Hauser, étaient descendus quelques jours plus tôt pour qu'il intervienne auprès de François Wecksheim. Des bandes de loups s'étaient déjà reconstituées. Ils craignaient pour leurs bêtes.

   Au cours d'un des dîners traditionnels du samedi, il fut décidé d'organiser une grande chasse au Ban de la Roche, malgré la saison déjà avancée. On se décida pour le dernier samedi de novembre. Le samedi précédent, le 22, un grand bal était organisé chez Mathias Chennecy, juste avant le début de l'Avent. Hans retourna aussitôt à Oberwill avec les instructions de François Wecksheim pour préparer la chasse et le château qu'il fallait tenter de chauffer un peu.

   Sébastien Hauser accompagna son fils jusqu'à Bruchwiller. Il montait souvent à la manufacture dont l'activité avait repris plus rapidement que prévu. Mais cette fois, il devait aussi faire préparer la résidence d'été des Chennecy. En raison de la durée du jour et des risques de neige, les chasseurs devaient faire étape à Bruchwiller. Les Chennecy et les Régling montaient aussi à la chasse. François Wecksheim avait également invité le colonel Altenau et quelques jeunes officiers.

   Plusieurs vallées pénètrent profondément dans les Vosges depuis la plaine d'Alsace au-dessus d'Obernai, de Barr et d'Andlau. Elles remontent vers l'ouest jusqu'à la puissante ligne de crêtes du Kreuztfeld, du Champ du Feu et du Hochfeld. Cette crête ne descend pas au-dessous de mille mètres. Elle constitue la limite orientale du Ban de la Roche. Mais plus au nord, la vallée de la Bruche contourne le massif. De la plaine d'Alsace, on peut ainsi accéder à cette terre, autrefois si convoitée, sans passer par les cols. Les noms des villages et la toponymie en rappellent encore la raison. Il y avait là des mines. Pas n'importe lesquelles : des mines d'argent. Le Ban de la Roche était resté mythique encore à la fin du XVIIIème, bien que les mines fussent épuisées depuis des siècles. C'était le fief le plus ancien et le plus célèbre du Saint Empire Romain Germanique.

   Le Ban comporte deux vallons : celui de la Rothau au nord et celui de la Chergoutte au sud. Les quelques villages qui s'égrènent le long de ces torrents, vivent d'un peu d'élevage, mais surtout de l'exploitation des forêts, menée en grand depuis l'installation de grosses forges, à l'aval, en 1723.

   Ce coin d'Alsace est cependant si éloigné des grandes voies de communication que les habitants, particulièrement robustes, y parlaient un dialecte particulier où se mêlaient l'allemand et l'ancien français. Très fiers, et vindicatifs par conséquent, leur réputation avait de tout temps attiré les sergents recruteurs. Aussi à la fin du XVIIIe siècle, la population n'avait pas encore repris l'extension qu'elle avait avant la guerre de Trente Ans, qui vit disparaître la moitié des feux.

   L'hiver 1816 avait été très dur. On le comparait à ceux de 1787 et de 1788. Les loups étaient descendus plusieurs fois des hauteurs du Champ du Feu et s'étaient attaqués au bétail. Aussi à la mi-novembre, les piqueux de François Wecksheim trouvèrent facilement des volontaires. Les habitants craignaient un second hiver rigoureux.

   Le relief ne facilitait pas les choses. On n'avait aucune chance de rabattre les loups sans chiens, et si la bande était trop nombreuse, on perdait les chiens. Bien sûr, il fallait aussi des chiens assez rapides pour rattraper les loups rabattus. Seuls les lévriers convenaient. Enfin il fallait tirer monté, autre condition du succès si l'on ne peut disposer d'une armée de tireurs sous la lisière, et encore ce ne serait pas sans risques.

   De temps immémorial, la chasse au loup était la tâche du seigneur du lieu. Jamais on n'avait pensé qu'il pouvait s'agir d'un privilège : c'était un devoir. Les loups proliféraient encore au début du XIXe siècle. Les nouveaux seigneurs étaient attendus avec leurs chiens et leur équipage. Des bourgeois ? Qu'importe ! Existe-t-il d'ailleurs des familles de la noblesse qui n'ont pas d'abord été bourgeoises ! Allons Saint-Fargeau et vous Saint-Florentin, un petit effort de mémoire ! Il y a plus ancien sans doute. C'est alors la nuit des temps qui recèle une réalité trop pragmatique ! La grandeur d'une famille n'est ainsi nullement dans son origine, mais dans la bravoure des descendants. L'élévation des descendants par leur courage, fait oublier qu'il fallait être noble pour porter l'épée. À moins que la noblesse ne soit incréée, il fallait donc bien d'abord être riche. Il faut un début. On est allé le chercher en Franconie ! Mais alors pourquoi ce type de noblesse n'aurait-il existé qu'en France ? La noblesse vénitienne est la plus ancienne d'Europe. Elle descend de marchands de sel et elle s'en vante.

   Ils ne savent pas chasser ? Qu'ils apprennent ou qu'ils s'en aillent !

   Dans leur jeunesse, François Wecksheim et son frère, le général, avaient été d'excellents cavaliers. Aidés par les anciens de l'équipage de la principauté de Salm, ils reprirent les chasses aux loups dès 1795. Ils y prirent goût. Dans les périodes d'étiage, où l'eau manquait aux forges, ils organisaient des battues réputées dans toute la région.

   La disposition des lieux imposait la tactique. Il fallait amener les loups à découvert. Le Champ du Feu, dégagé depuis toujours, était un endroit idéal, mais peu accessible. Bien sûr, il était beaucoup plus facile de faire monter les bandes de loups que de les forcer à descendre. Mais de la crête, les loups, en quelques bons, regagnaient l'autre lisière en contrebas, sans espoir de les rejoindre. Il fallait d'excellents fusils.

   François Wecksheim préférait rabattre sur la lisière de Bellefosse, sous les ruines du vieux château de la Roche, en gardant les flancs, le Banbois au Nord et le Lachamp au sud.

   Les rabatteurs montés descendaient le vallon de la Chergoutte avec leurs chiens. Il y avait tout au plus cinq kilomètres de la crête à la lisière. En descendant tout droit dans le vallon, les loups et les chiens l'auraient atteinte en moins d'une heure. Mais les loups tentaient de remonter sur les flancs. Les chiens, lâchés par vagues, les obligeaient à redescendre. Ils parcouraient ainsi trois à quatre fois la distance.

   Le plus grand risque était que la bande fût trop nombreuse. Les chiens n'avaient guère de chance contre cinq ou six loups. Les hommes postés sur la hauteur auraient été mis en danger.

   Au débouché, les loups tentaient de regagner les couverts de Banguermont en contre-bas du Lachamp, au sud du vieux château. Des cavaliers devaient être postés avec des lévriers entre le Haut et le Bas-Lachamp pour leur couper la retraite.

   Sentant le piège, les bêtes les plus solides fonçaient parfois au nord vers Bellefosse, à découvert, comptant sur leur vitesse pour semer les chiens. Elles tentaient de tourner le Banbois pour regagner la forêt en remontant alors sur les Huttes. Ce n'était plus alors seulement une battue, mais une espèce de chasse à courre. L'événement était rare. Il fallait d'abord qu'il y eût des loups dans la nasse ; qu'il en restât encore au débouché ; ils devaient enfin avoir assez d'instinct pour tenter la voie la plus longue. Depuis qu'il chassait, François Wecksheim n'avait pas encore eu cette chance. Il lui arrivait de penser que c'était une légende que l'on avait inventée, peut-être par ironie. Mais il voyait bien aussi que, d'année en année, les forges mangeaient la forêt, tant pour le charbon de bois que pour la fabrication des matériels, roues et martinets. Si les coupes devaient se poursuivre au train où elles étaient allées sous l'Empire, il faudrait bientôt aller chasser ailleurs.

   C'est Antoine Wecksheim qui devait mener la chasse dans le vallon, accompagné de Charles et de Jean-Ignace Chennecy. Avec les piqueux et les volontaires, ils passèrent la nuit dans les granges des Huttes à deux cents mètres de la crête. Le reste de la chasse s'était réparti dans les maisons des paysans de Belmont et de Bellefosse.

   Une heure avant l'aube, l'équipage des Huttes et les chasseurs qui devaient tenir le Banbois et le Lachamp se mirent en route. Ils avaient une trentaine de chiens robustes. La veille au soir, les piqueux et les charbonniers qui vivaient dans la forêt, avaient été rassemblés sur la grande place de Bellefosse. Bien que l'hiver ne fût pas encore arrivé, les avis concordaient. Poussée par le manque de gibier, conséquence de l'hiver précédent, une bande d'au moins sept loups et louvards de huit mois, avait son territoire sous le Champ du Feu. François Wecksheim, assis dans un landau en osier, seule voiture assez légère pour monter jusque-là, avait décidé de renforcer les rabatteurs, quitte à laisser la plupart des loups s'échapper dans les prairies.

   Les armes de chasse avaient toutes été ramassées par les troupes alliées. Un soldat autrichien avait été blessé après l'armistice. Les alliés avaient emprisonné les maires des communes du Ban. Ils ne purent jamais découvrir le coupable. Ils emportèrent les armes.

   Jean-Nicolas Chennecy avait apporté une quinzaine de fusils, de ce fameux modèle 77 corrigé, le fusil de toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire. On trouva, sans peine, des vétérans rompus à leur maniement.

   Une partie de ce renfort aurait dû se placer entre Belmont et Bellefosse sur le versant sud du vallon de la Chergoutte, trop accidenté pour être accessible aux cavaliers et tenir ainsi le seul point faible du dispositif. Mais la peur des loups était telle qu'ils refusèrent. Bien que François Wecksheim ne crût pas du tout à cette légende de fuite vers le nord, vers les Huttes et le Sommerhof, tant il était convaincu que les loups ne cherchaient qu'à remonter, il accepta leur demande de se poster entre Belmont et les Huttes.

   - Mais que fait donc Jean-Ignace ? Charles, peux-tu aller le secouer un peu ?

   - Il a dû remonter tard. Il dort encore !

   Laissant son cheval au piqueur, qui les accompagnait, Charles courut vers la première maison du village où devait dormir Jean-Ignace. Il en revint un instant plus tard.

   - Il n'est pas là ! Le paysan m'a raconté qu'il ne l'a pas vu remonter hier soir.

   - Il a dû dormir à Belmont. Tant pis, nous ne pouvons pas attendre.

   Du Champ du Feu, Antoine Wecksheim fit partir les chasseurs et le piqueux qui devaient s'installer sur la croupe au-dessus du Banbois. Les autres poursuivirent jusqu'au Hochfeld. Là, comme prévu, Antoine envoya le reste de ses rabatteurs au Lachamp. Lui-même ne devait commencer à descendre avec les autres cavaliers et ses chiens que lorsque tous seraient en place.

   Les chiens courants, retenus en couples par des cordes, étaient dressés au silence, mais ils grondaient déjà. On pouvait être certain que, malgré les précautions de l'approche et une légère brise d'ouest, les loups étaient alarmés. Les piqueux d'Antoine, placés aux sources des quelques petits ruisseaux qui composent la Chergoutte, étaient prêts à lâcher des chiens.

   Malgré leur longue expérience, ils se laissèrent surprendre. Deux bêtes, énormes dans la demi-obscurité des sous-bois, avaient bondi vers la crête. Il eut été inutile de lâcher les chiens à leur poursuite. Deux coups de feu retentirent. Antoine et Charles avaient tiré. Ils n'avaient guère d'espoir d'atteindre les cibles qui, de fait, disparurent aussi vite qu'elles étaient apparues. Ils étaient un peu honteux d'avoir cédé à leur impulsion, mais ils se justifièrent en remarquant qu'ainsi les autres loups tenteraient de remonter par les flancs du vallon.

   Entendant les coups de feu et croyant que la bande s'échappait, les rabatteurs des deux flancs, ne sachant plus au juste que faire, lâchèrent des chiens sans attendre que les loups arrivent sur eux. Antoine Wecksheim fit aussi lâcher dans le vallon.

   Son oncle François Wecksheim était installé au-dessus du cimetière de Bellefosse. Il était assis dans son landau face à Emilie, sa nièce depuis son mariage avec Antoine en juin de l'an passé, près de dix-huit mois avant cette belle journée de novembre. Ann-Françoise, sa belle-sœur, se serrait aux côtés d'Emilie dans l'étroit landau. Elle n'avait pas manqué une chasse, même après la mort de son mari. Le général lui-même n'avait pas pu les suivre régulièrement à cause de cette habitude de Napoléon de faire campagne à l'automne, saison la plus appropriée à la santé des troupes, si ce n'est à la facilité des transports.

   Lorsque le vent d'ouest n'était pas trop fort, comme ce jour-là, on pouvait suivre la chasse passant d'un flanc à l'autre. Aujourd'hui la forêt entière semblait remplie de chiens aboyants. Ils avaient entendu les coups de feu. François Wecksheim, de nature optimiste, se consola de ce début inquiétant par cette conviction qu'Antoine ne pouvait avoir tiré qu'à coup sûr et que, même si les loups avaient forcé la nasse, il en avait abattu au moins un.

   Mais bientôt les hurlements s'amplifièrent sur le Lachamp. Les loups, remontant le flanc de la rive gauche, étaient tombés sur les rabatteurs qui lâchèrent tous les chiens restants. On avait vu au moins six loups. Par ce mouvement naturel à l'homme, ils devinrent plus de dix, dès les chiens lâchés. Il fallait bien justifier un tel risque. Si les loups revenaient de ce côté, avant la lisière, on ne pourrait plus rien pour les arrêter.

   Les choses semblaient revenir dans l'ordre. De Bellefosse, on entendait distinctement le gros des aboiements redescendre dans le vallon.

   En réalité, la descente avait été très rapide. Par chance, les chiens lâchés par Antoine Wecksheim, se précipitèrent dans le fond du vallon, suivis par les cavaliers un peu désappointés. Ils retrouvèrent les premiers chiens lâchés du haut du Banbois. C'était ainsi plus de quinze chiens qui coupèrent la course des loups dans le vallon. Les loups cherchaient à regagner la crête par le flanc de la rive droite. S'apercevant que les aboiements venaient de l'ouest, en avant d'eux, les chasseurs du Banbois lâchèrent tous les chiens qui leur restaient. Ils n'avaient pourtant encore rien vu. Les deux piqueux suivirent leurs bêtes.

   Mais les choses se gâtèrent. Coupés de tout accès aux crêtes, les loups attaquèrent les chiens plutôt que de continuer à descendre.

   Pendant plus d'un quart d'heure, les cavaliers assistèrent impuissants à une épouvantable boucherie. Mais, les chiens retardataires, puis ceux du Banbois arrivant, les loups lâchèrent prise et se précipitèrent enfin vers la lisière. Certains traînaient encore des chiens accrochés à leur pelage. Quatre chiens restaient étendus, hurlants. Il fallut les achever sur-le-champ.

   Louis-Eugène Chennecy, Alexandre de La Brélière et Frédéric de Kertzfeld, qui avait insisté pour les suivre malgré son bras définitivement perdu, attendaient sous le vieux château de la Roche avec la moitié des lévriers. Il fallait tenter de faire passer la bande sous le Banbois pour qu'elle tombe sur les fusils placés devant Belmont.

   Mais les loups sortaient plus bas que François Wecksheim n'avait pensé, et surtout beaucoup plus tôt. Il s'était écoulé à peine deux heures depuis les deux coups de feu.

   Malgré la distance, les jeunes cavaliers firent lâcher tous leurs lévriers et se ruèrent au galop en hurlant pour exciter les chiens. Les loups, après un instant d'hésitation à la lisière, étaient montés vers eux, mais voyant les lévriers bondissants, ils avaient fait demi-tour et s'étaient élancés vers les granges du Trou, sous le Banbois. Dans la prairie, ils eurent vite fait de distancer les molosses qui les avaient poursuivis dans la forêt.

   - Mais que fait donc ton père ?

   Contraint de ralentir leur monture, la pente devenant plus abrupte, les trois amis voyaient bien leurs lévriers se rapprocher des loups. Mais ils ne comprenaient pas pourquoi Jean-Ignace Chennecy n'avait pas fait lâcher ses lévriers. Ils auraient pu couper les bêtes.

   À cet instant, Antoine Wecksheim et Charles Chennecy atteignaient la lisière. Voyant les loups défiler devant eux à moins de cent mètres, ils tirèrent. Cette fois un loup roula dans les foins. Leurs chiens, comme enragés par la bagarre, foncèrent dans les prés, obligeant les loups à descendre encore. Or les paysans, stimulés par les hurlements des chiens et des loups, s'étaient avancés jusqu'aux granges du Trou, très en avant de Belmont. Ils abattirent trois loups couverts d'écume et de sang.

   Les trois survivants revinrent vers la Chergoutte. Les lévriers les rejoignaient enfin, après une course de plus de cinq cents mètres.

   Jean-Nicolas, Mathias Chennecy et le colonel Altenau, qui les suivait prudemment, c'était sa première chasse au loup, s'étaient avancés sur une croupe qui domine la Chergoutte. Les loups approchaient d'un bosquet. Plutôt que de tirer, Jean-Nicolas fit lâcher ses lévriers. Frais, ils eurent vite fait de rejoindre les loups au fond du vallon. Une nouvelle fois coupés, les loups allaient sans doute remonter et contourner Belmont par l'ouest, du côté de Waldersbach.

   La pente étant trop raide à cet endroit, les cavaliers revinrent vers Bellefosse. Ils rattrapèrent le landau. François Wecksheim avait laissé sa belle-sœur et sa nièce à Bellefosse, et tentait d'atteindre le Trou où il espérait pouvoir admirer ses nouveaux lévriers à l'ouvrage. Au petit pont sur la Chergoutte, il salua d'un grand sourire les piqueux qui nettoyaient déjà leurs chiens.

   Les cavaliers partirent au trot vers les Huttes, au-dessus de Belmont, lisière la plus proche. Ils pensaient arriver trop tard, mais en contrebas, les lévriers harcelaient les loups essoufflés par plus de deux heures de course, interrompue par une lutte plus épuisante encore. La plus forte bête traînait deux lévriers, les crocs dans son échine, et un troisième accroché au mollet. Les deux autres se battaient encore au sol. Si les chiens éprouvent une profonde haine pour les loups, exaspérés par l'odeur fétide de leur haleine, les lévriers semblent s'en faire des ennemis particuliers. Les luttes sont toujours d'une rare violence. Mais on avait affaire à des bêtes singulièrement féroces. Alors qu'il semblait terrassé au sol, l'un des loups bondit vers la lisière. Trois coups de feu partirent des Huttes. Il s'effondra quelques dizaines de mètres plus loin.

   Les cavaliers s'approchèrent avec prudence du loup gisant, couvert de sang, d'écume et de boue. Par mesure de précaution, Antoine, peu rassuré, sauta de cheval et lui enfonça son épée au droit du cœur. L'animal se contracta imperceptiblement. Il était déjà mort.

   Restait la plus solide des bêtes qui, renonçant à rejoindre la lisière au-dessus de Belmont, redescendait sur les Fosses. Elle tentait de rejoindre le fond d'une petite combe, encombrée de taillis. Un lévrier était encore accroché à son échine. Un autre courrait à ses côtés, mais le troisième avait disparu.

   François Wecksheim demanda à Jean-Nicolas Chennecy d'aller à Waldersbach par le chemin, avec les lévriers que les piqueux avaient rassemblés. Jean-Nicolas emmena son frère et le colonel Altenau, rajeuni de dix ans. Antoine Wecksheim et Louis-Eugène Chennecy partirent vers le Haut-des-Monts au-dessus des Fosses, très au nord de Belmont, avec une dizaine de molosses reposés et rafraîchis après leur sortie de la forêt.

   - Il faut tuer cette sale bête ! Tans pis pour le dîner. Je retourne à Bellefosse prendre Emilie et Ann-Françoise. Nous nous retrouvons à Waldersbach.

   Il était déjà midi. Ils auraient dû redescendre à Oberwill dans l'après-midi, mais il était probable que cette mémorable chasse ne s'achèverait pas avant trois heures.

   Heureux du résultat déjà obtenu, François Wecksheim se reprochait à présent d'avoir laissé sa belle-sœur à Bellefosse. Elle avait elle-même proposé de rester, mais il avait trop montré le plaisir qu'il aurait à voir la fin de ses yeux, qu'elle n'aurait pas pu faire autrement. Il se préparait à affronter son sourire ironique. Le cocher sentait la situation. Il connaissait le solide caractère de la générale. Sans que François Wecksheim eût à lui donner d'explication, il joua le jeu de la précipitation. Tout allait se passer à Waldersbach. Il fallait y aller au plus vite pour ne pas manquer l'hallali de la plus belle bête.

   Ann-Françoise n'eut pas le temps de poser la moindre question. A une allure raisonnable, pour ne point verser, on descendit le chemin de Waldersbach. On voyait le village en contrebas sur la rive droite. Une croupe en prairie masquait la combe que Jean-Nicolas devait remonter avec les lévriers, mais on distinguait bien les cavaliers, trottant à flanc de coteau, précédés d'une meute de chiens dont on entendait distinctement les aboiements. Ce spectacle, rare dans ce genre de chasse, ravit Ann-Françoise. Assis en face d'elle, son beau-frère, gêné par son embonpoint, ne pouvait se retourner pour admirer la scène. Mais il était à présent comblé sans l'ombre d'un regret. Il regardait, vers l'arrière, le haut vallon de la Chergoutte. Les batailles de cet ordre ne donnent ni avancement ni décorations. Pourtant, il se demandait s'il n'aurait pas réussi dans les armes comme son frère. La manœuvre d'une unité, même limitée, voilà le jeu suprême. Comme à la chasse, il y a des principes éternels. Vous êtes perdu si vous voulez les oublier un instant.

   Dans les taillis, le loup s'était débarrassé de sa sangsue. Mais au lieu de repartir aussitôt vers la forêt, son seul refuge, il resta là près de dix minutes. Les molosses déboulaient de la lisière du Haut-des-Monts alors que des lévriers remontaient le vallon du petit affluent de la Chergoutte.

   Une oreille à moitié arrachée, le pelage trempé, ensanglanté et couvert d'échardes, le loup sauta du taillis à nouveau vers le nord, seule voie libre, bien qu'escarpée. En haut, Antoine Wecksheim ne put retenir un juron. C'était trop bête. Quelques minutes de plus et les lévriers de son oncle étaient là. Il poursuivit cependant au trot vers le col de la Perheux. Le loup et les chiens avaient disparu derrière une croupe. Il s'étonna du redoublement soudain des aboiements.

   Mathias Chennecy avait bien remonté le petit vallon avec une partie des lévriers, mais Jean-Nicolas suivit du colonel Altenau, qui avait encore gagné quelques années dans la course, étaient montés au-dessus de Waldersbach, vers Spousse-Goutte, juste sous le col. Ils venaient de lâcher leurs lévriers. Dans une prairie dégagée, les élégantes bêtes parvinrent d'un élan à couper la route du loup. Le choc fut brutal. Antoine Wecksheim débouchait au sud. Il put voir trois ou quatre lévriers, accrochés au loup, rouler dans la pente de Spousse-Goutte. Un molosse réussit ainsi à les rattraper. Il mordit le loup au garrot. Sa mâchoire, autrement plus puissante que celle des lévriers, dut lui briser le cou, car le loup hurla et s'écroula inerte.

   Jean-Nicolas, la main dans la fonte droite, tenant un de ses pistolets, prêt à intervenir, laissa au colonel le plaisir de transpercer le loup à l'épée.

   On tira en l'air les armes encore chargées. Vers deux heures et demie, toute la chasse se rassembla sur la place de Waldersbach où les paysans préparèrent un imposant brasier pour brûler les dépouilles des loups, mais surtout en signe de joie. Le tableau était de deux loups, trois louves et deux louvards déjà robustes.

   La seule ombre était la perte de deux lévriers et de quatre chiens, et il faudrait sans doute en abattre un cinquième trop blessé.

   Si les lévriers avaient tous été récupérés, on prenait le plus grand soin de ces bêtes coûteuses, il manquait encore quelques chiens. Ils se perdaient rarement. Certains ne rentraient parfois que le lendemain. Les paysans les confiaient aux charbonniers qui descendaient le charbon de bois à la forge.

   Les habitants des trois villages et des hameaux étaient rassemblés sur la place de Waldersbach, sous l'église. On attendait le crépuscule pour allumer le brasier. On s'enivrait un peu ; des tonneaux de vin avaient été montés pour cette fête ; le Ban n'a pas de vignes. On s'empiffrait aussi. Il n'y avait pas tous les jours assez de nourriture pour tout le monde dans cette haute vallée. Les cavaliers n'étaient pas en reste. Ils n'avaient rien pris depuis l'aube.

   - Mais dites-moi qu'avez-vous fait de Jean-Ignace ?

   - Les mœurs parisiennes lui ont tourné la tête. Autrefois, il n'aurait manqué une chasse pour rien au monde ! Mais il était avec vous hier après-midi ?

   - Il est redescendu lorsque nous avons quitté Bellefosse. Il m'a assuré qu'il connaissait assez le chemin pour remonter même de nuit.

   - J'espère qu'il aura le bon goût d'être ce soir à Oberwill.

   Louis-Eugène Chennecy, Antoine Wecksheim et son oncle François ne s'inquiétèrent pas davantage des frasques de Jean-Ignace.

   - Ne trouvez-vous pas curieux que nous n'ayons levé que des loups ?  Nous avons pourtant formé une large nasse.

   - Les loups ont sans doute fait le ménage avant nous, mais ils ont dû être un peu aidés par les braconniers.

   - Vous ne faites pas surveiller ?

   - Si, bien sûr ! il y a des gardes, mais ils ne montent qu'à la belle saison, lorsque les loups restent solitaires et qu'ils ont à manger. Le problème, c'est la fin de l'automne et l'hiver. Il n'est pas si facile de se nourrir dans ces vallées. Les gardes sont du Ban ! Je ne tiens pas à faire rechercher des cadavres.

   Par un rapprochement subit, un des cadavres que François Wecksheim faisait imaginer, prit, dans l'esprit de Louis-Eugène Chennecy, qui écoutait la conversation, le visage de son cousin Jean-Ignace. Il en eut un haut-le-cœur. François Wecksheim fut surpris de découvrir que ce jeune homme puisse être sensible à la seule évocation de victimes. Diable, voilà un artilleur bien impressionnable pensa-t-il !

   Les nuages rougissaient. À l’est, les forêts, comme enflammées par endroits, commençaient à se confondre avec le ciel. Les chiens, blottis autour du puits, s'assoupissaient repus. On leur avait monté une solide pâtée.

   Il fallait, suivant les usages, organiser la prochaine chasse. François Wecksheim invita Antoine à s'en occuper. Antoine pensant qu'il était fatigué par cette journée, ne comprit pas tout de suite que son oncle n'avait plus l'intention de chasser.

   - Nous reviendrons au printemps, mais où voulez-vous chasser ?

   - Ecoutez Antoine, faites ce que vous pensez le mieux, c'est votre affaire maintenant.

   Antoine Wecksheim, depuis son mariage, était mêlé chaque jour davantage à l'administration des forges, mais il ne s'attendait pas à voir son oncle se retirer si tôt. De nature prudente, il n'était pas très sûr de lui dans cette période difficile. Il ne se sentait pas davantage capable de diriger une chasse comme celle d'aujourd'hui. Il est vrai qu'il y avait rarement autant de difficultés.

   Son oncle Wecksheim étant parti vers ses chers lévriers, Antoine se dirigea vers le feu que les paysans venaient d'allumer. Il se plaça le dos au feu et bientôt, habitués au cérémonial, et déjà informés par François Wecksheim, les piqueux se placèrent devant lui en arc de cercle. Il invita Jean-Nicolas et sa mère à se rapprocher de lui.

   - Nous reviendrons au loup le premier samedi de mars, au Sommerhof. On repoussera sur le Champ du Feu. Nous irons au sanglier sous le Chenot le mardi suivant.

   - Je suivrais au Chenot, mais pour le Champ du Feu, la voiture ne passe pas.

   Dans la pénombre, Antoine ne put distinguer si sa mère avait pris son terrible sourire. Il l'avait contrarié. Il s'était attendu à une remarque de sa part. Ce sera de toute façon un piètre spectacle.

   - Il faut bien aussi nettoyer le Sommerhof. Même si les loups reviennent ensuite, c'est toujours autant de gagné pour les paysans et les charbonniers d'ici. Nous ramènerons des fusils.

   Jean-Nicolas Chennecy venait de saisir l'occasion de rembarrer un peu sa sœur. Elle l'irritait de plus en plus. L'épouse du général Wecksheim avait quelques prétentions sociales. La bravoure de feu son mari lui servait de marchepied. Il était notoire qu'elle finançait des journaux d'opposition. Elle mettait de l'huile sur le feu. Qu'espérait-elle ?

   L'intervention de Jean-Nicolas autant que la joie d'avoir tué tant de loups, allaient donner l'occasion d'une démonstration qui surprit les chasseurs.

   Alors que l'on hâtait les préparatifs du départ pour atteindre au moins le pont de la Bruche avant la nuit complète, une vingtaine de paysans du Ban allumèrent des torches. Le maire de Waldersbach, une sorte de médecin, dentiste et pharmacien à la fois, seul adulte du village sachant lire et écrire, encore que ce ne fût pas sans peine, expliqua aux chasseurs que les villageois voulaient les accompagner jusqu'au Pont-des-Bas où le chemin du Ban rejoignait la route de Rambervillers. Cette route montait alors au col du Hantz par Champenay.

   Ceux qui restaient, s'étaient assis autour du feu, les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de l'autre. On sortit des espèces de flûtes et tous se mirent à chanter.

   Vers huit heures, quatre berlines franchissaient la grille du château d'Oberwill. Il n'avait fallu qu'une heure et demie depuis le Pont-des-Bas où les voitures avaient attendu. Malgré le vacarme des roues et des fers sur les pavés, les chasseurs avaient fini par s'assoupir. Le crissement des cerclages et le choc des sabots, étouffé par le sable, les tirèrent de leur demi-sommeil.

   Au moment de passer à table, Jean-Nicolas fit appeler Thomas, le domestique de son fils. Il n'était pas inquiet de l'absence de son fils, mais plutôt contrarié. Bien sûr, les deux familles étaient très liées et se voyaient souvent, mais ce bon accord subsistait en partie grâce au respect de quelques règles essentielles de bon sens, plus que de savoir-vivre. On se conduisait toujours en invité dans l'autre famille. Il n'était pas concevable de s'absenter sans raison et a fortiori sans prévenir.

   Quelques instants plus tard, c'est Antoine Wecksheim qui entra :

   - J'ai pris l'initiative de demander à Thomas s'il pouvait veiller à la descente des chiens et des chevaux de remonte demain matin. Je ne pensais pas que vous pourriez avoir besoin de lui ici.

   - Vous avez bien fait. Je n'ai pas vraiment besoin de lui. En réalité, je désirais qu'il me donnât quelques détails sur l'emploi du temps de Jean-Ignace.

   - Votre fils m'a lui-même prévenu qu'il descendait à Waldersbach et qu'il comptait bien remonter avant la nuit. Je dois vous avouer que j'ai demandé hier soir au maire du village si Jean-Ignace avait été vu la veille. Le maire m'a affirmé que, s'il était redescendu, il en aurait été aussitôt informé. Je n'ai pas insisté. Vous connaissez ces hommes. J'imagine que le plus terrible des inquisiteurs n'aurait pas réussi à leur faire dire les vérités mêmes qu'ils reconnaissent. Ils prennent la moindre question pour une menace pour eux-mêmes ou pour l'un des leurs. On ne l'a pas vu non plus au Pont-des-Bas où les cochers ont passé la nuit. Pourquoi vous le cacher ? J'ai en fait demandé à Thomas de se renseigner ; je pensais pourtant que nous retrouverions Jean-Ignace ici.

   - Ne vous inquiétez pas tant, Antoine. Votre cousin ne peut se passer longtemps de femmes. C'est une frénésie. À défaut de Parisiennes, il se trouve des Alsaciennes fort bien faites.

   Au lieu de calmer son inquiétude, cet aveu de son oncle, qui n'était pas en réalité une découverte pour lui, donna un frisson à Antoine Wecksheim. Jean-Nicolas Chennecy ne soupçonnait pas le caractère des habitants du Ban de la Roche. Un regard un peu appuyé sur une femme ou sur une fille était une insulte, tôt ou tard vengée par le mari ou par le frère. Les images de son cousin gisant, un poignard dans le cœur, puis la tête fracassée par une hache de bûcheron, enfin transpercé par une balle au fond du Sommerhof, défilèrent devant son regard. Son oncle, trop habitué aux frasques de son fils, prit cette légère contraction des traits qu'Antoine Wecksheim ne put éviter, pour du mépris devant tant de faiblesse, s'étonnant de ne pas le voir sourire comme il a été de tout temps coutume à l'évocation de notre principale passion. On envie un peu ces êtres heureux qui voient leurs désirs toujours comblés, oubliant qu'ils sont comme le chien gros et gras de la fable, oubliant le collier ; une forme pernicieuse d'esclavage. On ne s'en préoccupe plus. Nous avons, depuis lors, beaucoup plus fort. C'est aussi plus qu'un collier. Le nœud de la drogue est coulant.

   Le lendemain à onze heures, tous les chasseurs étaient assis aux premiers rangs de la petite église d'Oberwill, attendant que le curé et son vicaire entrent, précédés d'une vingtaine d'enfants de chœur, toute l'école de la paroisse. D'habitude le curé adressait, en passant, un sourire de bienvenue à Ann-Catherine et à son beau-frère. Il ne pouvait que se réjouir d'avoir de si généreux paroissiens. Il était trop jeune pour avoir connu les anciens propriétaires. On avait appris le décès du dernier comte d'Oberwill, à Nancy en 1802, mais on lui avait raconté que c'était un admirateur inconditionnel de Voltaire, un "encyclopédiste". Il n'avait mis les pieds à l'église que le jour de l'enterrement de la comtesse son épouse.

   Le curé passa, l'air grave. En se retournant pour refermer la grille du chœur, il aperçut François Wecksheim quitter sa place et se diriger vers le fond de l'église, mais il ne manifesta pas la moindre surprise, comme si cela était convenu.

   Essoufflé par sa course, François Wecksheim ne put crier comme il en avait eu l'intention, mais, d'un geste du bras, il appela l'un des cochers des berlines rangées côte à côte près de la fontaine.

   - Où est Jean ?

   - C'est pas lui, monsieur ! Nous sommes restés ensemble au Pont-des-Bas. Même que nous avons joué aux dames. Le Jean ne remontera jamais au Ban. Il s'est caché pour ne pas aller à l'armée. Son père a dit comme ça, qu'il le tirerait comme un lapin s'il revenait.

   Lentement François Wecksheim avait descendu les cinq marches du parvis. Par un automatisme encore mystérieux, son visage trahit sa pensée. Le sang que l'effort avait fait affluer semblait se retirer aussi rapidement, laissant les traits livides. Cette circulation lui donna-t-elle un surcroît de force ? Il empoigna, sans brutalité, mais avec vigueur, le haut de la livrée de son meilleur cocher. Mais il lâcha prise aussitôt.

   - Que dis-tu ? Où est-il ? Où était-il ?

   Alors que François Wecksheim s'asseyait sur une marche du parvis pour reprendre ses esprits, Jean-Nicolas Chennecy sortit à son tour de l'église. Il avait fort mal dormi. Cause ou conséquence, la pensée que quelque chose était arrivée à son fils l'avait envahi. Aussi, voyant son ami effondré, il se prépara à entendre le pire.

   Mais le cocher devint muet. Il savait que la nouvelle n'était pas encore parvenue au château. L'attitude de son maître à la sortie de l'église, l'avait amené à penser que le curé l'avait informé et qu'il accusait Jean. Comment raconter maintenant ce que des charbonniers avaient rapporté dès la veille ?

   - Mais que sais-tu donc ?

   Le cocher était aussi du Ban de la Roche. À quoi bon insister ? Les deux amis montèrent dans l'une des berlines et se firent conduire au château. Ils se rendirent aux écuries. La cour était en pleine effervescence. Les chevaux et les chiens venaient d'arriver de Waldersbach  A grand renfort de jurons, les piqueux faisaient rentrer les chiens dans le chenil entouré d'une palissade en bois. Les palefreniers lavaient les chevaux pendant que des garçons d'écuries ciraient et rangeaient harnachements et harnais. Alors que Hans Hauser s'occupait des lévriers, Thomas, immobile, regardait le piqueur bouchonner un splendide anglo-arabe, comme on en voit rarement dans la région. L'étalon était une acquisition récente de Jean-Ignace Chennecy.

   De retour dans le château avec Thomas, ils s'installèrent dans la bibliothèque.

   - Le corps de votre fils a été découvert par des charbonniers dans la forêt, au-dessus du col de la Perheux. Son cheval a dû descendre sur Natzwiller ; il est arrivé ici vers onze heures avant-hier soir, et personne ne l'a vu dans le vallon de la Chergoutte. Monsieur Jean-Ignace est horriblement défiguré et ses vêtements sont lacérés. Il s'agit sans aucun doute de griffes d'ours. Les charbonniers se sont rassemblés autour, en sorte que je n'ai pas pu retrouver de traces. Le maire de Waldersbach a établi l'acte de décès et m'a autorisé à descendre le corps. Il est dans le landau.

   Jean-Nicolas Chennecy écoutait, l'air absent, comme s'il savait tout cela depuis longtemps.

   - Il faut le faire transporter à Bruchwiller.

   - Je vais demander à Hans de préparer une charrette. J'irai ensuite prévenir le maire d'Oberwill, c'est un voisin.

   François Wecksheim ne sachant que dire à son ami, lui serra les deux mains et retourna à sa berline.

   Le nouveau maire était un gros propriétaire de la vallée. Petit-fils d'un marchand de bois, sa famille s'était enrichie peu à peu en conservant un train de vie modeste. Les crises financières de 1787, 1805 et 1811 avaient fait passer son père puis lui-même de la petite bourgeoisie à la moyenne, puis à la classe des grands propriétaires. Ils avaient accepté les paiements en nature : des forêts.

   François Wecksheim lui raconta ce qu'il savait. Le maire se montra surpris. Lui-même, grand chasseur, avait, bien sûr, souvent chassé l'ours. Il y avait beau temps qu'il n'y en avait plus dans ses forêts. Mais après tout, le Ban de la Roche communique avec le Hohwald et la forêt de Barr, beaucoup plus accidentées que celles qu'il possédait sur la rive gauche de la Bruche.

   Il fut assez satisfait de comprendre qu'aucune action judiciaire n'était envisagée. Il connaissait bien le caractère des habitants du Ban. Ces gens-là avaient une fierté provocante et une susceptibilité maladive. Il ne se passait pas d'année sans que l'on ramasse deux ou trois cadavres dans la région. On ne découvrait jamais les meurtriers. Il ne s'agissait pas de luttes de clans comme il en existait dans certaines régions isolées du Massif Central, mais plus probablement de vengeances individuelles. L'Administration du département était assez informée de cette particularité. On n'envoyait là-haut que des gendarmes eux-mêmes originaires du Ban. Avec cette précaution, on ne pouvait rien savoir. Du moins, les gendarmes n'avaient jamais été inquiétés.

   Lorsque François Wecksheim fut parti, le maire se rappela tout à coup que ce Jean-Ignace, qu'il ne connaissait pas, n'était pas un neveu de son voisin. Mais non, il n'a qu'un seul neveu, un Wecksheim. Celui-là est un Chennecy. De fil en aiguille, il se rappela aussi avoir entendu parler de ces Chennecy. Une solide fortune dans les forges, ou quelque chose comme cela. Ah oui ! dans les armes blanches et les fusils. Ce fameux 77. Quant aux sabres et autres épées, il n'y connaissait rien : une affaire de ci-devant. Le gaillard n'était pas royaliste, mais lui seul le savait et le préfet l'avait fait maire.

   - Lequel a eu sa peau ?

   - Tu n'en connais qu'à peine une vingtaine du Ban, pourquoi serait-ce l'un de ceux-là ?

   Enfoncé dans une grande bergère près de la cheminée, le maire se parlait à soi-même, mais, ce qui ne lui était jamais arrivé, emporté par sa conviction, il venait de parler à voix haute, oubliant que sa femme était encore là.

   - Je ne parle pas des habitants du Ban, mais des cousins. J'avais oublié. Ce petit Chennecy était fils unique, et le papa n'est pas le plus pauvre de la bande.

   - Ces gens-là ne sont pas des sauvages quand même !

   - Les sauvages tuent sans se cacher et sans repentir. Cette histoire d'ours ne tient pas debout.

   - Mais tu as dit que des ours peuvent venir du Hohwald !

   - Je ne voulais pas contrarier notre voisin. Ours ou pas ours, du Ban ou pas du Ban, on ne saura jamais. Moi, je dis que cette mort en arrange quelques-uns.

   - Tiens, Schoefflin lui-même affirme qu'il y a encore de nombreux ours dans les Vosges !

   La femme du maire s'était plongée dans le début de l'Alsace Illustrée que son mari venait d'acquérir dans une édition originale. Il en était très fier. C'était le premier ouvrage de la bibliothèque qui lui semblait indispensable. Il n'avait pas encore pu se mettre d'accord avec sa femme sur la pièce qu'il fallait réserver à cet usage. Hans leur avait fait visiter le château d'Oberwill quelques mois auparavant, en l'absence des propriétaires. Il avait pris note des auteurs de quelques ouvrages rangés à sa hauteur. Son grand regret était de n'avoir pas pensé à cette pièce indispensable dans un château qui se respecte. Bien que l'appellation de château d'Oberwill fût réservée au château des Wecksheim, il espérait bien que, tôt ou tard, son clan pourrait oser la promotion. Sa maison, construite dans le style empire, avec son fronton triangulaire sur deux colonnes d'ordre dorique et ses fenêtres espacées, pouvait prétendre sans complexe à ce titre.

   Le maire d'Oberwill n'était pas avare. Ce n'est qu'en s'y installant qu'il constata le manque de lumière. Il fut saisi par le contraste avec le château des Wecksheim, édifié soixante-dix ans plus tôt. L'architecte avait pris l'habitude de réduire le nombre d'ouvertures et n'avait pas même signalé à ce nouveau riche que cette disposition n'était nullement imposée par des règles de construction ou d'esthétique. Il était très fier de ses plans qui valaient à ses clients, candidats châtelains, d'acquitter un impôt sur les portes et fenêtres à peine supérieur à celui d'une maison bourgeoise.

   - Schoefflin est un historien et un géographe remarquable, mais il n'a pas quitté sa bibliothèque. Au reste, cet ouvrage date de cinquante ans au moins.

   - Tu ne peux quand même pas nier l'évidence. On tue encore une dizaine d'ours chaque année rien que dans notre département.

   - Au fond, tu as peut-être raison.

   Le maire regrettait d'avoir dit ce qu'il pensait. Les femmes parlent, c'est bien connu. En réalité, il était bien convaincu que les hommes parlent tout autant. La différence est que les hommes s'occupent des affaires et ils sont à leurs affaires quand ils en parlent, en mentant autant que nécessaire, alors que les femmes qui parlent des affaires de leur mari ne calculent pas de la même manière ; c'est là le danger. Les réactionnaires avaient des oreilles partout. Bien sûr, il savait que ces Wecksheim, et ces Chennecy aussi, avaient voté pour les constitutionnels. Mais on n'est jamais assez prudent. Ce Jean-Ignace Chennecy était resté à Paris après le retour des Bourbons.

 

 

 

 

 


Strasbourg, vendredi 29 septembre 1820

 

 

 

 

CHAPITRE 5

 

 

MESSIEURS CHENNECY ET Cie

 

 

 

   Une vive discussion s'était engagée dans le bureau où l'on avait fait entrer le visiteur. Dans le hall, les employés restaient le nez rivé à leurs livres. Les plumes parcouraient les lignes, mais elles oubliaient de monter à l'encrier, et c'était toujours les mêmes pages. Les effets ne passaient plus d'une table à l'autre. Il n'y en avait guère, il est vrai. Depuis un mois les affaires allaient mal. La maison n'acceptait que quelques signatures sûres.

   La banque des frères Chennecy était installée depuis un an dans un petit hôtel particulier de la rue des Hallebardes. Il avait été entièrement rénové, mais les deux étages supérieurs étaient encore inoccupés.

   Les trois fenêtres du hall, munies de grilles en fer forgé, donnaient sur la rue. Elles faisaient face aux trois portes des bureaux. Celle du fond était vitrée. On y recevait les clients importants. Malgré le silence qui régnait dans le hall, on ne pouvait entendre la conversation que par bribes. Les deux autres portes s'ouvraient sur les bureaux des deux frères Chennecy, éclairés par des portes-fenêtres donnant sur une petite cour. Cette cour ne devait être que le reste d'un jardin. Si l'hôtel datait de la fin du dix-septième siècle, l'immeuble sans grâce, aveugle au rez-de-chaussée, qui lui faisait face dans la cour était très récent. On y accédait par une impasse rejoignant la place de la cathédrale.

   - Je ne peux rien faire pour vous, Monsieur. J'ai là-dessus des instructions claires, mais si vous voulez attendre monsieur Chennecy, il ne devrait pas tarder.

   Les yeux s'étaient relevés pour observer le visiteur. Comment donc se comporte un homme qu'on dit ruiné ? Mais les employés n'eurent à cacher que leur déception : on ne pouvait lire sur le visage de Sarrezzo la moindre expression qui aurait trahi le découragement, l'inquiétude, ou seulement le dépit. Rien qui le différencia de l'habitude. Les plumes reprirent leur ballet inutile.

   La lourde porte de l'hôtel grinça. Jean-Nicolas et Mathias Chennecy entraient accompagnés de Maximilien Régling et d'Antoine Wecksheim. Le bourdon sonnait dix heures. Que se passait-il donc aujourd'hui ? Les têtes restèrent baissées, mais les plumes dressées s'immobilisèrent.

Les employés savaient bien, par leurs collègues plus que par la tenue des comptes de cette maison, que quelques grosses fortunes fondaient comme neige au Soleil.

   Des événements inquiétants étaient survenus avant l'été. Dès avril 1820, un sur-stockage du coton, provoqué par la crise anglaise, avait fait chuter les cours. Plusieurs négociants de Strasbourg étaient restés engagés dans ce commerce malgré la crise de 1811. Ils avaient estimé improbable que la paix puisse entraîner une nouvelle crise. Au contraire, ils avaient cru que la paix allait relancer les affaires. Les faits leur donnaient tort pour l'immédiat. Ils avaient à peine récupéré leurs pertes lorsque la nouvelle donne les prenait à contre-pied. Ils durent vendre à perte, puis s'endetter pour payer les achats convenus.

   Sarrezzo n'était devenu client des Chennecy que depuis qu'il investissait aussi dans les usines textiles. Les Chennecy ne finançaient que le négoce qu'ils connaissaient : celui du fer, mais dans l'industrie, ils s'étaient montrés plus ouverts. Au demeurant, leur banque était de petite taille.

   La fortune de Sarrezzo s'était établie sur le coton, un peu en contrebande, comme les autres, mais surtout par l'effet des écarts de cours. Son père s'était établi à Strasbourg avant la Révolution dans le commerce des épices où le fils n'osa pas s'aventurer. Il venait de la région de Brescia, en Lombardie, de sorte que Jean-Nicolas Chennecy associait toujours Sarrezzo à la fabrication du fer. Mais, de mémoire d'homme, on n'avait jamais vu un Sarrezzo dans une forge. Plusieurs fois, l'italien, comme on l'appelait, avait été sollicité pour placer un peu de sa fortune dans les forges. Il n'avait pas dit non, mais il n'avait pas non plus pris de décision en ce sens.

   On se serra dans le bureau de Mathias Chennecy. Par habitude de discrétion, seules quelques paroles de politesse avaient été échangées dans le hall.

   - Vous connaissez notre maison. Nous ne voulions pas vous soutenir au-delà de vos actifs industriels. Or, nous vous avons déjà prêté bien davantage et il est douteux qu'avec cette nouvelle crise, la liquidation donne plus du quart de la valeur des usines. Le risque est trop grand pour nous, aussi convaincus que nous soyons d'une inévitable reprise.

   - Je n'ai plus de positions sur le coton depuis un an.

   Quatre paires d'yeux scrutaient le visage impassible de Sarrezzo.

   - Mais alors ?

   Alors où est passée la fortune de Sarrezzo ?

   - Les usines sont donc de tels gouffres ?

   Sarrezzo ne voulait rien ajouter. Le silence qui suivit la dernière question de Mathias fut troublé par une exclamation dans le hall. Jean-Nicolas Chennecy se leva.

   - Que se passe-t-il ?

   Les employés de la banque, appuyés aux grilles des fenêtres, se retournèrent.

   - C'est Martin, de la banque Wittmann. La maison Stern est en faillite !

   Jean-Nicolas retourna dans le bureau de son frère.

   - Stern.

   Tous comprirent. Cette faillite ne touchait en rien la banque Chennecy. Mais les suivantes ? Sarrezzo ne manifesta pas la moindre émotion. Pourtant il connaissait bien Stern. Il parla enfin :

   - Je comprends votre position. Je souhaite seulement que vous ne demandiez pas le paiement immédiat de vos créances, mais je crains que Lacombe n'agisse contre moi.

   - Puisque vous nous garantissez ne plus avoir d'engagements sur le coton, le risque est quand même limité. Les créances sont-elles si considérables du côté de Lacombe.

   - Du même ordre que les vôtres. Lacombe ne sait pas que je me suis dégagé du coton.

   - Nous pouvons le lui faire savoir ?

   - Le plus tard possible.

   Sarrezzo restait énigmatique. Il se leva et Jean-Nicolas le raccompagna jusqu'au porche de l'hôtel.

   - Andreas, apporte-moi le compte Sarrezzo.

   Un des employés apporta aussitôt le livre du négociant à Mathias Chennecy qui l'ouvrit au début et feuilleta lentement. Il s'arrêta au début de l'année 1821.

   - Il n'y a pas d'opérations qui dépassent nos accords.

   Il poursuivit son examen. Le passif était important : un peu plus de cent mille francs, mais les usines, mêmes dévaluées, venaient compenser en grande partie la dette.

   - Il faudrait tout de même vérifier qu'il n'a pas pris d'hypothèques. Nous n'avons qu'un accord, mais pas de garanties !

   - Il nous aurait prévenus. Sarrezzo est un joueur, mais pas un inconscient.

   Maximilien Régling n'était pas concerné par la gestion de la banque. Mathias Chennecy semblant le prendre à témoin, il donna cependant son avis :

   - Je ne le connais pas bien, mais il a la réputation de n'avoir jamais manqué à sa parole.

   - Ecoute Mathias, je suis partisan de faire confiance à Sarrezzo. D'autant que s'il est dégagé du coton, je ne vois pas le risque. Il faut attendre la reprise en s'inquiétant des investissements des concurrents. Les Anglais inventent chaque année de nouvelles machines, il ne faudrait pas laisser les usines se déclasser.

   - L'industrie est un tombeau des Danaïdes. À peine a-t-on investi qu'une crise vous arrête et, lorsque la reprise revient, on est dépassé.

   - Il y en a bien qui réussissent à dépasser les autres lors de la reprise.

   Une nouvelle fois, Maximilien Régling intervint dans le débat des deux frères :

   - C'est de la loterie : il faut être prêt au bon moment sans que l'on sache quand surviendra ce moment !

   - Vous savez ce n'est pas plus facile dans la forge. Et les investissements sont encore plus lourds.

   - Oui, mais vous avez moins de concurrents. On ne crée pas une forge ex nihilo !

   - Détrompez-vous, Maximilien ! On ne coulait pas une gueuse de fonte dans la Loire en 1800. Regardez maintenant ! Ces gens-là sont partis de rien.

   - Attendez !    Le fer !

   Antoine Wecksheim semblait sortir de ses rêves. Il était préoccupé par l'objet de la réunion que la présence de Sarrezzo avait retardée. Il n'avait suivi la discussion que de loin. C'est ce qui favorisa cette subite intuition. Il y a des rapprochements évidents d'idées que l'on ne trouve pas tant que l'on y pense trop. Il faut un certain recul pour voir.

   - Quel fer ?

   - Sarrezzo !

   - Mais le marché est bloqué.

   - Je ne pensais pas au fer français, mais à celui d'Angleterre.

   - C'est impossible, voyons ! Il n'y connaît rien. Ces fers puddlés sont de qualité très inégale. Il faut avoir l'œil exercé !

   - Les yeux se paient. Il ne doit pas manquer en Angleterre d'ingénieurs prêts à aider un acheteur. Ils sont tous au chômage.

   - Mais enfin, qu'en fera-t-il ? Il n'a ni forge ni laminoir.

   - Le revendre bien sûr !

   - C'est un risque aussi grand que le coton !

   - C'est un pari ! Les stocks de coton sont énormes et, même après la reprise, il faudra des mois pour que les cours remontent. La situation des fers anglais est très différente.

   Maximilien intervint dans l'échange d'arguments entre Mathias Chennecy et son neveu, Antoine Wecksheim. Il était difficile de savoir s'il parlait sérieusement. Il avait la réputation d'être pince-sans-rire.

   - Vous m'auriez expliqué cela plus tôt, Antoine, j'aurais donné cinq fois ce que Sarrezzo doit à nos amis pour qu'il m'achète de ce fer anglais !

   - Allons, Maximilien, ces jeux ne sont plus de votre âge !

   - Vous ne me flattez pas, mon cher Mathias, je ne suis guère plus vieux que votre Sarrezzo. Mais je plaisante, je n'ai nullement l'intention de me lancer dans la spéculation. Nous avons des plans plus sérieux.

   - C'est pour cela que nous sommes réunis. Comme vous voyez, les événements viennent perturber nos projets et nous voulions, Mathias et moi, vous proposer de les retarder.

   Antoine Wecksheim se tourna vers Maximilien Régling et, par un sourire, l'invita à répondre avant lui.

   - Je ne pense pas que nos maisons aient de grands risques, même s'il y a d'autres faillites, ce qui semble probable. Mais l'activité va chuter dans tous les domaines et votre proposition me paraît fort sage.

   - Je suis aussi d'accord. Vous pourriez en profiter pour aller voir Baerensee par vous-mêmes. Mes dessins ne donnent qu'une petite idée de cette forge. Sa situation est remarquable et les forêts abondantes.

   - Je ne crois pas que je pourrais mieux juger que vous, mon cher Antoine, mais cela me fera bouger un peu.

   - Nous pourrions partir d'Oberwill après la chasse. Baerensee aura déjà affiné la plus grande partie des gueuses que j'ai fait livrer et nous pourrons rapporter quelques barres de fer pour vos essais à Bruchwiller.

   Jean-Nicolas Chennecy s'était incliné pour cacher son émotion à l'évocation d'Oberwill. Ces chasses au loup lui remettaient en mémoire la mort de son fils unique.

   - Pardonnez-moi, mon oncle, mon manque de tact. Ces chasses, vous savez, sont un peu une obligation. Nous pourrions passer vous prendre à Bruchwiller, ce n'est pas un grand détour.

   - Ne vous inquiétez pas, Antoine. Je vieillis. Je serai enchanté de retourner à Oberwill, non pour remonter au ban de la Roche, mais pour voir votre nouveau haut fourneau.

   - Oh ! ce n'est pas à proprement parler un nouveau haut fourneau. Comme nous l'avions décidé, j'ai fait rehausser le plus récent et les Anglais viennent de livrer des soufflets à vapeur. Nous serons enchantés de vous recevoir à Oberwill. Et vous, Monsieur, viendrez-vous avec nous ?

   - J'accompagnerai volontiers Jean-Nicolas et Mathias. Il faut bien voir où passent nos capitaux. À vrai dire, je commence à comprendre que le plus coûteux n'est pas le plus visible. Je suis surpris par le coût des transports. Le fer est plus lourd que je ne l'imaginais : heureux cotonniers !

   - Certains se plaignent aujourd'hui, et pour des raisons capitales, si j'ose dire.

   Les rires discrets qui suivirent ce jeu de mot de Mathias provoquèrent l'étonnement dans le hall. Des chuchotements s'échangeaient entre les tables.

   Le soir même deux bruits couraient dans Strasbourg : Sarrezzo s'était enfui en Angleterre et Lacombe allait être entraîné dans sa faillite.

   Sarrezzo était parti, mais pas en Angleterre. Il n'avait plus un sou vaillant. Mais il n'était pas encore ruiné. Comment cela ? Tous ses biens étaient hypothéqués. Une liquidation aurait fait apparaître un large déficit. Il s'était endetté sur sa réputation.

   Qui avait pu lui faire confiance ? Oh ! on ne saura jamais. Le pari était énorme. On le connaissait assez pour lui prêter même sans reçu.

   Quel penseur ne s'est essayé à la politique, et donc à l'économie qui en est simultanément la sève brute, apportant les éléments de la vie, et la sève élaborée, participant au développement des nations ? On a vu les plus profondes justifications des inégalités régnantes, comme les envolées les plus utopiques sur l'égalitarisme.

   Les penseurs ont en commun de s'élever au-dessus de notre condition humaine, portés par leur seule importance. Ils sont suivis toujours par des cortèges d'ambitieux, trop occupés pour penser par eux-mêmes.

   Ces cortèges montent et retombent comme des feux d'artifice. Heureux sommes-nous encore s'ils ne laissent de la poudre que l'odeur ! Quoiqu'il advienne, les victimes sont toujours les mêmes.

   En s'élevant ainsi au-dessus des hommes, on peut sans doute échafauder de sublimes théories, mais, pauvres de nous, voyez comme nous sommes incapables de les réaliser !

   Je ne dis pas qu'en descendant plus bas que nous-mêmes, Dante ait mieux révélé cette réalité, du moins a-t-il fait un merveilleux poème.

   De leur point de vue supérieur, les théoriciens ne voient plus que l'économie est somme d'actes. Ils ne peuvent voir chaque homme. Ils ne voient plus les hommes. Ils cherchent des lois mécaniques ou statistiques.

   Les hommes agissent en tout par sentiments et passions. Aussi nos prophètes sont-ils toujours surpris par les crises imprévues ou les redressements inattendus. Oh ! bien sûr, après coup, on viendra colmater les brèches de la théorie par de lumineuses nouvelles hypothèses. Oh ! bien sûr, on trouvera toujours un théoricien qui aura annoncé l'événement, mais ce n'est jamais le même, et tous les autres n'avaient rien vu.

   Parmi les sentiments qui échappent aux froids calculs de nos ordinateurs, et donc aux immenses modèles économiques, la confiance est loin d'être le moindre dans ce domaine dont dépend, si ce n'est le strict nécessaire pour demain, du moins tout ce qui est utile et commode dans la vie.

   On tente bien des sondages sur la confiance. On mesure seulement. On comprendra mieux un jour. Mais il faudra alors trouver un mot nouveau pour désigner cette partie de la pensée qui ne se réduit pas à un mécanisme. Car, c'est une caractéristique de l'esprit d'assimiler puis de dépasser toujours le mécanique. Une modélisation correcte du mécanisme de la confiance serait un outil fort utile à ceux qui veulent la fortune ou le pouvoir. Mais tôt ou tard, tout le monde connaîtra le truc. C'est l'escalade du coffre-fort et du voleur, du blindage et du projectile.

   Sans théorie, sans statistiques, Sarrezzo comptait que le cours du fer anglais, tombé sous les cent quatre-vingts francs la tonne, reviendrait avant deux ans à trois cents francs au moins, et de toute façon au-delà de deux cents francs, le prix de revient dans les forges les plus modernes. Il y croyait si fermement qu'il avait convaincu de nombreux spéculateurs. Pourquoi le cours avait-il baissé en deçà de toute raison ? Très simple : surproduction, sur-stockage et manque de liquidités disent les économistes. Trois questions au lieu d'une.

   Sarrezzo était parti le soir même à Paris. Il pensait pouvoir mieux diriger les opérations de là. Il avait acheté quinze mille tonnes de fer puddlé en Angleterre.

   Charles Chennecy se chargeait, depuis le début de juin, de convoyer les fonds vers Sheffield aux échéances des marchés. Aidé par un ancien puddler anglais, embauché sur place, il vérifiait aussi la qualité des fers dont la plus grande partie était stockée à Londres ; Sarrezzo avait acheté en 1816 un magasin pour ses cotons dans les nouveaux docks d'East-End.

   A la fin de 1819, Sarrezzo était allé en Angleterre pour ses machines à tisser. Il avait fait le voyage avec Louis-Eugène et Charles Chennecy qui allaient visiter une forge à Sheffield. Au cours de la traversée de la Manche, il avait essayé de leur expliquer ses problèmes textiles. Ils l'écoutaient et lui posaient même des questions. Mais il était trop évident que ce n'était que par politesse. La conversation revenait inévitablement aux forges anglaises. Si bien qu'il alla à Sheffield avec eux, laissant son ingénieur se rendre seul à Manchester.

   Combien d'hommes d'âge mûr, se penchant sur leur passé, ont renié leur existence et converti leur âme ? Sarrezzo se convertit, si l'on peut dire, à la sidérurgie, mais à la sidérurgie anglaise. Il mesura le gouffre technologique séparant l'Angleterre de la France. Ici, le bois et l'eau, là-bas la houille et la vapeur. Dans le même temps, il vit l'énormité de l'investissement. Mais il n'eut plus, dès lors, qu'une idée en tête. À peine rentré à Strasbourg, il commença à évaluer les moyens dont il pouvait disposer. Il confia à Louis-Eugène le soin de prospecter les sites possibles.

   En mars 1820, Sarrezzo apprit la brutale rechute des cours du fer en Angleterre. Charles Chennecy, qui parlait correctement l'anglais, se vit confier sans hésitation l'exécution d'un plan audacieux, qu'il faut bien appeler une spéculation. Charles, avec l'accord de Sarrezzo, informa son frère Louis-Eugène, mais il n'en parla pas à son père ni à son oncle Jean-Nicolas.

   De retour au Broglie, Jean-Nicolas Chennecy trouva une berline de voyage dans la cour de son hôtel. Il remarqua les jantes larges, conformes à la réglementation de 1806, qui n'était pas encore appliquée dans le Bas-Rhin. L'état de la voiture montrait assez qu'elle avait roulé depuis plusieurs jours. Les chevaux avaient été dételés.

   En entrant, il tomba sur Sébastien qui partait justement l'avertir de l'arrivée de son neveu Louis-Eugène avec deux Anglais.

   - Que leur est-il arrivé ?

   - Ils ont fait un détour par la forge du Creusot.

   - Je la croyais en faillite et fermée !

   - Chagot vient de la reprendre à Périer. Il a remis en route un des quatre hauts fourneaux. Monsieur Louis-Eugène voulait surtout visiter la fameuse fonderie, vous en avez certainement entendu parler : elle a été construite par monsieur de Wendel avant la Révolution.

   - Oui, je me souviens, on en a beaucoup parlé à l'époque. Tu devrais aller chercher Mathias. Je viens de le quitter rue Brûlée, il voulait voir où en sont ses travaux.

   Jean-Nicolas entra et monta le grand escalier quatre à quatre. Il dut ralentir son allure pour reprendre son souffle. Irrité par la constatation de son âge, il entra dans le salon avec un air bourru.

   Bien qu'il fût allé plusieurs fois en Angleterre, il conservait l'idée que les Anglais, mangeurs de poissons, sont petits et roux. Sans qu'il puisse à présent dire pourquoi, il s'attendait en outre à trouver des hommes de sa génération. Or, les deux frères Cleggan étaient à peine plus âgés que ses neveux. Ils étaient plutôt grands. Leur chevelure était noire. Le plus jeune avait une curieuse mèche blanche qui retombait sur son front.

   Tous deux portaient des pantalons blancs à l'anglaise, étroits et à sous-pieds, comme on commençait à en voir à Paris, et des redingotes anthracite, cintrées à la taille, sur des gilets blancs. Ils s'étaient déjà changés.

   Ils n'eurent pas le temps de s'interroger sur l'humeur de leur hôte. Jean-Nicolas retrouva le sourire au milieu de cette compagnie d'apparence fort détendue.

   On parlait souvent dans la presse de ces Anglais qui fuyaient la crise et venaient tenter leur chance en France. Le retard considérable par rapport à l'Angleterre leur faisait imaginer une croissance d'autant plus rapide.

   Les Cleggan s'étaient installés près de Saint-Etienne, où la fabrication des armes à feu était la plus grosse consommatrice d'acier en France. Ils avaient abandonné à Sheffield une fabrique d'acier fondu, ruinée par la crise, et tentaient, non sans peine, cette même fabrication en France. Les armuriers stéphanois, descendants des Milanais installés là par François 1er, étaient très fiers de leurs origines et plutôt attachés aux traditions. En attendant de les convaincre, les Cleggan envoyaient leur acier dans le Jura pour en faire des ressorts. Charles présenta ses amis :

   - John et William Cleggan. Mon oncle Jean-Nicolas, le frère de mon père.

   John parlait un peu le français. Il fit quelques frais et cru flatter Jean-Nicolas Chennecy en marquant son empressement à visiter la manufacture de Bruchwiller, si connue pour la qualité de ses lames. Wilkinson même, en Angleterre, s'il venait de fort loin en tête pour la quantité, n'atteignait ni Bruchwiller ni même Solingen pour la qualité. Mais Jean-Nicolas n'était pas dupe. Ses ateliers, avec leurs roues hydrauliques et leurs foyers au charbon de bois, allaient paraître d'un autre âge à ces jeunes sidérurgistes qui ne connaissaient que la houille et les machines à vapeur.

   - Louis-Eugène m'a écrit que vous apporteriez des échantillons d'acier fondu. J'ai hâte de voir l'usage que l'on peut en tirer. À vrai dire, le résultat ne fait aucun doute. Si le degré d'acier est convenable, la fabrication des sabres s'en trouvera facilitée. Vous verrez la complexité actuelle des opérations. Mais c'est là le problème. Cette complexité est une garantie d'emploi pour les forgeurs. Vous n'imaginez pas la résistance aux changements que nous rencontrons.

   - Oh, ils en ont déjà une petite idée à Saint-Etienne !

   - Ne croyez pas que ce soit là un trait particulier à vos compatriotes, cher monsieur. Chez nous aussi, il est difficile de changer les habitudes, mais la nécessité fait loi. Il fallait produire énormément de fer. Nous n'avions pas le choix. En France, vous avez une main-d’œuvre bon marché, du bois en abondance et nombre de cours d'eau qui vous donnent une énergie, irrégulière sans doute, du moins à peu de frais.

   William Cleggan s'aperçut en parlant qu'il risquait de vexer les Chennecy. Il savait bien que la demande massive de fer, dès 1791, provenait essentiellement des armées européennes en lutte contre la France. Il était revenu à temps à une simple comparaison technique.

   - Vous êtes bien aimable de trouver une excuse à notre inertie industrielle. La nécessité n'explique pas tout. Regardez cette ville. Elle a passé des siècles sous la coupe de son évêque et des Habsbourg. On y a toujours assez bien vécu, sauf pendant l'affreuse guerre de Trente Ans. Pourquoi, tout à coup, ses habitants se sont-ils mis à faire de la contrebande, et les Catholiques les premiers ? Pour tirer profit d'une occasion. Il y a ici d'énormes fortunes qui se sont édifiées en quelques années sur la contrebande des épices et produits industriels anglais importés en fraude par Amsterdam et Rotterdam, alors occupées par la France. Si les Français n'investissent pas davantage dans l'industrie, c'est que la fortune n'en vient pas aussi vite, sans même considérer que l'on peut tout perdre.

   - Il est vrai que les Anglais sont plus joueurs que nous. Chez eux, le commerce maritime est une très ancienne tradition. C'est une activité particulièrement risquée.

   Louis-Eugène venait de trouver ce qu'il cherchait depuis son premier séjour en Angleterre. Il avait été frappé par cette attirance que les Anglais éprouvent pour le jeu et les paris, mais il n'avait d'abord pas vu là une différence si notable avec les habitudes françaises. Pourtant, c'était bien une caractéristique essentielle du peuple anglais.

   Les Cleggan ne comptaient rester que deux jours à Strasbourg. Ils devaient se rendre à Boulogne pour accueillir leur sœur et leur frère cadet qui les rejoignaient en France après le décès de leur père. Le gouvernement de Sa Majesté britannique avait saisi la totalité de l'héritage pour tenter de faire revenir les transfuges. Les membres de la famille qui étaient restés en Angleterre n'étaient pas responsables, mais la perspective d'un procès interminable pour récupérer leurs parts les découragea. Eux aussi quittèrent Sheffield.

   Pour recevoir dignement ces visiteurs, Marie et sa belle-sœur Julie tentaient de rassembler le ban et l'arrière-ban de leurs familles et quelques amis. Tous n'étaient pas encore rentrés à Strasbourg. Elles réussirent pourtant à compter sur une quarantaine d'invités pour le dîner du lendemain.

   Au moment de descendre au salon, Julie pensa tout à coup que ces Anglais devaient être protestants. Elle en fit part à sa belle-sœur.

   - Ah non ! Anglicans, Julie. Mais peu importe, il s'agit d'un dîner de maîtres de forges. Dans les affaires, qu'importe la religion !

   - Ce ne serait rien si les journaux n'avaient pas parlé des Cleggan. Cacher des célébrités, c'est ici un crime, vous savez bien Marie. Dans le cas présent, c'est un double crime : elles sont du camp opposé.

   - Eh bien ! on nous privera du prochain artiste ou chanteur catholique. Nous ne pouvons tout de même pas forcer ces Cleggan à rester un jour de plus pour se plier à nos conventions strasbourgeoises. Ils auront l'occasion de revenir. Mathias est convaincu que leur acier fondu est l'avenir.

   On occupa les voyageurs à visiter l'atelier du faubourg de Pierre. On leur raconta l'aventure des Prussiens, qui n'eut jamais la moindre suite. Même les services du Grand-Duc de Bade affirmèrent ne rien savoir de cette affaire.

   A la Robertsau, où l'on finissait l'après-midi avant le dîner, Antoine Wecksheim eut toutes les peines à retenir les Cleggan d'organiser une course avec ses cousins. Dans l'écurie des Chennecy, William Cleggan avait choisi l'étalon de Jean-Ignace. De toute évidence, cette splendide monture n'était pas montée tous les jours. William mis quelque temps avant d'être à son aise.

   Les rosses de l'occupation avaient cédé la place à des montures plus dignes de l'opulence des lieux. On ne saurait dire si c'était la beauté du cheval ou le port du cavalier, mais les regards se tournaient sur leur passage. Il faut dire aussi que la tenue anglaise attirait les regards. Seuls les plus riches habitants de la ville avaient commandé à Paris quelques-uns de ces pantalons que nous portons encore, à quelques détails près. Tous les autres portaient encore la culotte française. La cour elle-même avait rapporté d'Angleterre la nouvelle mode, en sorte que la Restauration portait assez mal son nom. Ne fut restaurée que la famille royale. Pour le reste, la Révolution fut attribuée aux erreurs passées. On s'efforça partout de prendre le contre-pied. On jugea que la déchristianisation qui avait marqué l'époque, appelée sans rire "siècle des lumières", avait eu une influence majeure. La réaction fut si efficace que la carrière ecclésiastique fut bientôt aussi prisée de cette frange dénudée de la jeunesse intellectuelle, la plus ambitieuse, que la carrière des armes sous l'Empire. On se garda aussi de rétablir les canons de l'art de la fin de l'Ancien Régime, parvenu à des sommets jamais égalés, au moins en ce qui concerne l'architecture et le mobilier. Les Anglais ne s'y trompèrent pas. Ils copièrent quelques façades, mais surtout se ruèrent sur le mobilier, royal ou particulier, que les révolutionnaires dispersaient pour payer leurs guerres intérieures et extérieures.

   Sur le chemin du retour, on croisa le landau des Régling. Maximilien avait pris les guides qu'il maniait avec une réelle adresse. Emilie, l'épouse d'Antoine Wecksheim, était assise en face de sa mère et de sa sœur Marie-Véronique. Dépassant tout juste de la portière, Florent, son fils maintenant âgé de trois ans et demi, semblait déçu de n'avoir pas même été remarqué par ces élégants cavaliers. Sautant sur les genoux de sa tante, il montra clairement que monter à cheval n'était pas une si délicate affaire.

   William Cleggan s'était incliné vers Julie et marmonna un compliment rendu incompréhensible par un trouble subit. Il venait de remarquer qu'Emilie était enceinte et il s'interrogeait sur l'opportunité de faire un compliment à ce sujet. Mais ne rien dire pouvait aussi bien être fort mal pris. Antoine Wecksheim, qui s'était approché de l'autre côté du landau et avait attrapé son fils pour l'asseoir sur la selle devant lui, s'aperçut du trouble de William Cleggan. Depuis quatre ans qu'il vivait avec Emilie, il avait oublié qu'elle était fort bien faite.

   Bien sûr, on avait renoncé à ces décolletés impressionnants et à ces transparences qui déjà passaient de mode à la fin de l'Empire. Les fraises en dentelles, généralisées dès 1811, avaient pris quatre, cinq, voire six étages, au début de la Restauration. Avis aux libertins : il n'y a rien à voir ; ce qui comble les tartufes sans gêner les libertins. Ce sont les mêmes le plus souvent, caméléons de l'âme, changeant d'apparence au gré des circonstances.

   Il fallait porter du blanc ou du bleu roi, à la rigueur du bleu ciel. Depuis le printemps de l'année passée, l'espèce de censure qui régnait sur la mode, faite d'un mot à la cantonade à l'occasion d'un bal aux Tuileries, avait laissé passer un peu de rose. Oh ! pas trop. On tolérait de fins rubans, à la taille, toujours portée à la hauteur la plus élevée, compatible avec l'anatomie féminine, c'est-à-dire très au-dessus de la taille, selon cette fâcheuse habitude qu'il faut bien appeler révolutionnaire. Mais elle sied si bien aux femmes petites qu'elle grandit et aux fortes qu'elle voile ! Jugez toujours par l'extrémité de la chaussure ! Même cette fameuse taille commençait à redescendre. Et le rouge se déployait plus largement.

   En Alsace, on ne se contentait pas, comme dans les autres provinces, de prendre quelques idées dans la mode parisienne et de les adapter à des modèles immuables. Pourquoi aurait-on eu le moindre complexe de suivre la mode parisienne, avec quelques mois de retard, il est vrai ? Pendant plus de dix ans, les meilleures étoffes passaient là pour aller à Paris. On se servait au passage. On ne craignait pas d'amplifier les mouvements, avec toutefois la retenue exigée par la cohabitation. Pas d'indécences, dont ceux de la religion opposée, si l'on peut dire, pourraient prendre avantage.

   Le soleil de cette journée de la fin de septembre était encore chaud. Emilie portait un léger manteau bleu clair à brandebourgs, la taille haute soulignée, comme l'extrémité des manches et l'ourlet, par un galon blanc. Si la fraise de sa robe n'avait que deux étages, il fallait y ajouter le col du manteau, rehaussé et débordant. Elle portait un chapeau dans le même tissu, agrémenté d'un vaste plumage dont seuls quelques spécialistes auraient pu reconnaître la provenance.

   Sa sœur avait osé une cape légère, à trois rangées de rubans plus que roses, noués sur le côté, sur une robe de soie blanche, elle aussi bordée, je dois l'avouer enfin, de rouge. La compagnie des négociants de garance avait encore quelque pouvoir en Alsace, souvenir de sa gloire du siècle passé. La culture de cette plante tinctoriale, à l'origine de plusieurs de ces fortunes déjà considérées comme anciennes, délaissait le Bas-Rhin au profit du Gard.

   Leur mère portait un manteau bleu roi ourlé de renard argenté.

   Les cavaliers escortèrent le landau jusqu'au quai Saint-Thomas et rentrèrent au Broglie se changer à nouveau avant le dîner.

   C'était l'événement du jour. La vie mondaine ne reprenait qu'à la mi-octobre. Les distractions étant rares, de nombreux passants guettaient l'arrivée de ces Anglais. A quoi donc peuvent ressembler ces fameux industriels ? On n'avait vu jusque-là que des militaires. Et quelle drôle d'idée pour des habitants du pays de l'industrie de venir s'installer au pays de l'agriculture ?

   Les commerçants de la place, fournisseurs de la maison Chennecy, avaient répandu le bruit qu'un somptueux banquet aurait lieu l'après-midi au Broglie. De fait, depuis le matin, la cour de l'hôtel ne désemplissait pas. Les voitures et les porteurs se succédaient sans arrêt.

   L'attente ne fut point trompée. Pour donner une petite idée, on signalera seulement que ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler les amuse-gueules, entre viandes et poissons, servis depuis peu à la russe, les uns après les autres, étaient à eux seuls de véritables mets. Le choix allait des éperlans frits aux buissons de truffes au champagne, en passant par les galantines de faisans et les écrevisses du Rhin en croûte. Le tout fut arrosé d'un large échantillonnage de la production vinicole française.

   Les restes furent considérables. Des passants sans fierté entraient dans la cour et même jusqu'aux cuisines où toute la domesticité de la maison et les serveurs appelés en renfort faisaient une égale bombance et partageaient d'autant plus volontiers qu'ils n'en viendraient pas à bout seuls. Les restes seraient gâtés le lendemain à cause de la chaleur qui régnait encore.

   Bien qu'emportés par la gaieté du repas, augmentée par la difficulté de se comprendre, John et William Cleggan n'en furent pas moins surpris de ce faste. La société anglaise présentait des inégalités de fortunes équivalentes si ce n'est plus larges encore, mais point tant dans les mœurs. En outre, depuis qu'ils étaient en France, ils consacraient tous leurs moyens au développement de leur affaire. La seule idée d'un tel festin ne leur serait pas venue à l'esprit.

   Un certain ordre régna au début du repas. John Cleggan avait été convié à expliquer ce qui l'avait amené à venir en France avec son frère. Tous écoutaient avec intérêt. Mais le nombre des convives, et l'effet des vins, entraînèrent la formation de plusieurs cercles de discussion. D'abord tempérés, les débats devinrent de plus en plus vifs au fur et à mesure que les verres se vidaient. Des périodes calmes survenaient par instants. L'ensemble se conformait ainsi au principe de la composition musicale, qui exige une alternance de mouvements lents et rapides. Pourtant le résultat n'était nullement mélodieux. Un brouhaha, le plus souvent.

   Marie et Julie Chennecy avaient mélangé les âges en sorte que la génération des parents puisse calmer un peu le jeu. Mais l'effet fut inverse. Chacun se trouvait porter à briller : les jeunes pour montrer leurs connaissances ; les plus âgés pour paraître toujours vifs. Le seul avantage fut que les conversations ne tombèrent jamais au vulgaire. Les seules plaisanteries permises s'adressaient à ceux qui tentaient un a parte entre voisins. Surpris dans une tentative avec Madeleine Wecksheim, sa voisine, William Cleggan ne comprit pas bien le trait qui lui était adressé et en devint rouge de confusion, ce qui ne passa pas inaperçu pour un Anglais au teint pâle. Madeleine lui expliqua la plaisanterie qu'ils étaient les premiers à subir, mais personne n'osa les déranger à nouveau. Et elle en profita pour reprendre le duo avec ce fringant cavalier. Elle avait déjà vingt-quatre ans. Elle n'était pas ce que l'on appelle jolie, mais sa gaieté naturelle faisait vite oublier cette allure qu'elle tenait du côté Wecksheim. De fait, elle ressemblait à son oncle François. William Cleggan de son côté était surpris de sa culture. Elevée au milieu des soucis d'une des premières forges de France, dont sa mère détenait une partie, elle vouait un véritable culte à son père. Mais elle n'en avait pas tiré la moindre admiration pour Napoléon qu'elle persistait à appeler Bonaparte, bien qu'elle ne fût pas non plus royaliste. Du moins n'était-elle pas du tout sensible au charme de la réaction présente.

   Non seulement, elle connaissait toutes les campagnes de l'Empire et le détail des traités qui en résultèrent, mais elle avait acquis cette connaissance par les journaux, en allemand pour la plupart, en anglais parfois, que son père, puis son oncle avaient conservés à Oberwill.

   Autant dire qu'une vision un peu objective des choses ne pouvait que combler un Anglais. D'autant que les précisions qu'elle donnait n'étaient pas compatibles avec une galanterie de sa part. Elle avait trop de naturel pour penser à plaire par un artifice.

   Il faut reconnaître aussi que son point de vue était beaucoup plus répandu en France que l'on ne pouvait le penser à la seule lecture de la presse de l'Empire. Bien entendu, cet état d'esprit s'était surtout développé avec la crise de 1811. A moins que l'on ne découvre un jour que cette crise fut le résultat de la désillusion naissante, de la perte de confiance.

   Pour la première fois depuis qu'il était en France, William se sentit heureux. Les affaires étaient, comme toujours fort différentes et plus difficiles que ce qu'il avait rêvé au moment de quitter Sheffield trois ans plus tôt. L'entreprise mobilisait toutes ses pensées et ses forces aussi ; il fallait encore souvent mettre la main à la pâte. La technique de Hunstman n'était pas aussi facile à réaliser qu'à expliquer. Il avait déjà dirigé une aciérie au creuset en Angleterre, mais le problème venait de la main d'oeuvre. Il faut une surveillance de tous les instants sur le processus et une grande habileté à juger la qualité des matières premières et de la cémentation qui précédait la fusion au creuset.

   Son frère John était embarqué avec Ann-Françoise Wecksheim, la mère de Madeleine, le colonel Altenau et Mathias Chennecy dans un large débat sur la crise anglaise et l'avenir économique. Marie Chennecy et sa nièce Emilie restaient silencieuses entre les assauts d'arguments. Louis-Eugène Chennecy, plongé dans des calculs, faisait semblant d'écouter en hochant parfois la tête, mais il eût été bien en peine de répéter les propos qu'il paraissait approuver.

   Vers le milieu de la table, Charles Chennecy avait tenté quelques phrases avec Marie-Véronique Régling, enrubannée de rouge, à défaut d'avoir risqué une robe entièrement écarlate. Il pensait pouvoir profiter de la liberté laissée à William Cleggan et Madeleine Wecksheim. Mal lui en prit. On se vengea sur lui. Il n'insista pas, se promettant bien de ne pas perdre de vue cette ravissante personne. Il se reprochait de ne pas l'avoir remarquée plus tôt. Les années avaient changé la petite fille, de cinq ans sa cadette. Mais son esprit, à défaut de son cœur, était ailleurs. Il ne s'agissait pas seulement de forges anglaises. Au cours d'un séjour à Lyon, il avait été reçu par un des principaux notaires de la ville. Or ce notaire avait une fille à marier. Il avait évalué son invité et voyait déjà sa fille mariée. Charles, quant à lui, avait estimé les espérances d'une union qui lui apporterait plus qu'il n'aurait par ses parents. Mais à vrai dire, il n’était guère attiré par la demoiselle : une brune un peu anguleuse, le type alpin, mais en plus grand. Du moins est-ce ainsi qu'il la décrivait.

   Avant même la fin du dîner, il avait mesuré l'immense avantage de cette nouvelle perspective. Il se félicita de la retenue dont il avait fait preuve à Lyon.

   À la réflexion, il ne trouva qu'un seul inconvénient. C'était la relative jeunesse de ses futurs beaux-parents. Mais après tout, pourquoi ne pas chercher à convaincre Maximilien Régling de l'avenir illimité des forges. Il se sentait même prêt à des concessions sur ses convictions sidérurgiques. Son dernier séjour à Sheffield et à Londres l'avait inquiété. Depuis son retour, au début de la semaine, il s'était renseigné, à la surprise de son père, sur les causes et la durée de la crise de 1811. Le marasme des affaires lui semblait ne point devoir s'achever. Son pessimisme l'avait amené à envisager l'avenir de manière plus limitée. Il avait, depuis quelques mois déjà, renoncé à son idée de forges intégrées. On peut mépriser ses froids calculs, mais on ne peut nier que, pour son âge, il avait tout juste vingt-cinq ans, c'était faire preuve d'une maturité certaine que de ne pas s'attacher à une vision globale des choses. La jeunesse a cette faculté de tout concevoir de manière absolue. Elle ne voit pas le poids des habitudes, ni l'usure du temps, qui font que toutes les choses ont un contexte, souvent pesant, et aussi que toutes les théories vieillissent. Toutes, elles s'effondrent un jour, comme épuisées d'avoir écrasé tant d'innocence, ruiné tant d'existences, trompé tant d'espérance.

   Jean-Nicolas Chennecy tira son neveu Charles de ses pensées. Il le fit parler de son dernier séjour en Angleterre. Il avait une petite idée des occupations de son neveu, mais il ignorait ses liens avec Sarrezzo. Il en vint à raconter son séjour à Londres, après la paix d'Amiens. Charles s'efforça de faire preuve d'amabilité avec son oncle. Il décrivit les progrès de la voirie depuis 1802 et insista sur l'énorme avantage des trottoirs, surélevés par rapport à la chaussée, que l'on ne trouvait pas encore en France.

   Alexandre de La Brélière y alla aussi de ses souvenirs, mais le cœur n'y était pas. Et c'était au sens propre. Inquiets de constater qu'il ne se déclarait pas et redoutant quelque impasse, Julie et Mathias Chennecy avaient décidé d'envoyer leur fille Mathilde passer un an à Heidelberg. Un maître de forges de la Siegen, retiré des affaires, avait accepté de rendre ce service à des amis de longue date.

   Alexandre avait remarqué que Charles ne parlait que par politesse. Il était au courant de l'affaire de Lyon et le cru d'abord amoureux. Pensant lui rendre service, il se lança dans un exposé fort circonstancié sur la situation de l'industrie anglaise.

   Mais ses informations venaient du Mercure, et n'étaient pas récentes. Charles qui se trouvait encore à Sheffield la semaine passée, fut tenté d'intervenir. Si la situation devait bien se redresser tôt ou tard, elle ne faisait alors que s'aggraver de jour en jour. Rien ne permettait de soutenir l'optimisme d'Alexandre. Mais il préféra se taire, par crainte de dévoiler ses activités pour Sarrezzo.

   Comme un vol de pigeons, qui s'abat sur un coin d'une place, puis, sans raison apparente, repart peu après vers un autre endroit, les conversations abandonnaient peu à peu l'Angleterre pour se répandre dans de multiples directions et se concentrer enfin sur un nouveau sujet, au moins pour quelques instants.

   On parla théâtre, musique, danse puis, en cœur, on voulut convaincre les Cleggan de repasser par l'Alsace au retour, avec le reste de leur famille bien sûr. Ils devaient absolument voir une chasse au loup, sport oublié dans leur pays, et assister au bal d'Oberwill. John se fit prier, il voulait passer à Paris au retour. William, lui, était partagé entre le désir évident de revenir et la crainte de se montrer indiscret.

   Louis-Eugène, qui pensait aussi retourner à Saint-Etienne poursuivre ses investigations, ne voulait cependant manquer ni la chasse ni le bal. Il réussit à convaincre les deux Anglais de rentrer séparément. Il prendrait William, sa sœur Anna et leur jeune frère James dans sa voiture, pendant que John rentrerait à Saint-Etienne, en passant à Paris, en malle-poste. C'était en quelque sorte la première classe de l'époque, la diligence étant la seconde classe et la marche à pied, la troisième.

   Mathias Chennecy n'avait pas été étonné de voir revenir son fils aîné avec les Cleggan, mais il s'interrogeait maintenant sur les raisons qui le poussaient à les accompagner jusqu'à Boulogne. Tous les convives quelque peu liés aux Chennecy, se posèrent la même question : que va-t-il donc faire à Boulogne ?

   L'ambiance n'étant pas aux lettres ni aux arts, la chasse fut dès lors le thème général.

   Pour le plus grand plaisir de François Wecksheim, le plus âgé à cette table, et jouant un peu le patriarche en souriant à gauche et à droite sans vraiment prendre part à aucune des conversations, le colonel Altenau rapporta les moments les plus marquants de cette fameuse chasse de 1817.

   Ne connaissant que la chasse au renard, les Cleggan pensèrent que les Français avaient un penchant certain pour l'exagération. Leur impression se trouva renforcée quand on leur eut raconté les faits d'armes du colonel.

 

 


Oberwill, vendredi 6 octobre 1820

 

 

 

 

CHAPITRE 6

 

 

LE VENT DE L'ENFER

 

 

 

   La première coulée du lendemain matin devait avoir lieu vers huit heures. Dès quatre heures, le château d'Oberwill fut mis en branle-bas. A six heures, une véritable caravane franchissait la grille. Les hauts fourneaux étaient installés au bord de la Rothaine, à moins d'une heure à cheval d'Oberwill. L'obscurité qui régnait encore était approfondie par un épais brouillard. Les premières gelées n'étaient plus loin. Dans les berlines, les passagers s'étaient emmitouflés dans des fourrures. Pour se réchauffer, les hommes à cheval amplifiaient le soulèvement du petit trot.

   Des lueurs, rendues blafardes par le brouillard, annonçaient la forge. Les gaz du haut fourneau brûlaient au gueulard et des brasiers étaient allumés dans la cour et sur la hauteur, près des halles. Dès que les berlines se furent arrêtées dans la cour de l'établissement, on entendit le soufflement alterné de la machine à vapeur.

   Le régisseur s'était mis en quatre pour recevoir les actionnaires de la Société Wecksheim, Régling, Chennecy et Cie, propriétaire de la forge depuis près d'un an.

   Après s'être réchauffés et réconfortés autour des tables dressées dans les bureaux de l'administration de la forge, les visiteurs furent invités à se rendre dans la halle du haut fourneau pour assister à la coulée. Le jour se levait, et un léger vent du nord commençait à dégager le brouillard. Il rabattait l'épaisse fumée noire, mêlée de flammes, qui s'échappait de la grosse cheminée carrée surplombant la halle. Sur la droite, une passerelle en bois donnait accès aux batailles du haut fourneau depuis le flanc de la colline. Là-haut, un vaste terre-plein avait été aménagé. Le charbon de bois était stocké dans l'une des deux halles, construites dans l'alignement du long bâtiment où logeaient les ouvriers de la forge.

   Au-dessous, s'écoulait, sans bruit, l'eau de la Rothaine détournée dans un canal étroit. On pouvait distinguer, contre la halle, la partie inférieure de la roue des anciens soufflets, protégée par un bardage en bois.

   Dans le bâtiment du haut fourneau, éclairé par des torches, trois hommes s'affairaient autour d'une petite tranchée, creusée à même le sol de la halle. L'un d'eux en ajustait le profil avec un gabarit triangulaire. Un autre traçait, à l'envers, un numéro en chiffres romains sur une des faces. Le troisième aménageait un petit canal vers une partie de la halle en contrebas. Puis il creusa un sillon entre l'extrémité de la tranchée et la base du haut fourneau. Un renfoncement dans la structure en pierre de taille donnait accès au trou de coulée. Le surplomb était soutenu par des gueuses de fonte horizontale encastrée dans la pierre. Deux solides arcs-boutants reportaient la charge aux extrémités de la halle. Deux arcs identiques soutenaient la face de gauche. L'espace qu'elles délimitaient, était rempli par les deux grands cylindres verticaux des soufflets. De grosses tuyauteries en cuivre apportaient le "vent" en bas du haut fourneau.

   Sur un signe du contremaître, les soufflets furent arrêtés. Leur râle alterné fut remplacé par le chuintement de la vapeur libérée.

   Avec un ringard, solide barre de fer, le contremaître commença à frapper la base du haut fourneau, au-dessus de son petit sillon. À cet endroit, la pierre de taille de la structure présentait une ouverture ressemblant à l'entrée d'une niche de chien. Le contremaître attaquait un bouchon d'argile, confectionné à la fin de la coulée précédente.

   Après quelques efforts, une lueur intense illumina la halle et un liquide dense et presque blanc s'écoula dans le sillon, puis dans la tranchée, en soulevant des gerbes d'étincelles.

   Le canal qui partait vers la droite se remplit également. Le laitier, plus léger que la fonte, s'y trouvait dévié par une simple barre de fer disposée en travers du sillon.

   Moins d'un quart d'heure plus tard, le contremaître rebouchait le trou de coulée avec de l'argile qu'un goujat avait apportée dans une brouette. La gueuse était devenue d'un rouge sombre. Les ouvriers arrosaient le laitier pour le fragmenter en petits blocs. Il restait des zones rougeoyantes sous les parties déjà vitrifiées. Tout à coup, sans que l'on eût entendu l'ordre, les soufflets reprirent leurs lents allers et venues.

   L'espace d'un instant, on avait aperçu l'antre du haut fourneau, évocation fascinante du feu de l'enfer. À vrai dire, la sidérurgie, dont c'est ici l'opération fondamentale, n'a de rapport étymologique qu'avec le feu sidéral. Mais dans l'esprit populaire, le feu des forges était celui de l'enfer.

   Toujours fier de l'effet produit par le spectacle, le régisseur n'avait pas donné d'explications. D'ailleurs les choses parlaient d'elles-mêmes, comme l'on dit.

   Le soleil s'était levé tout à fait. Le vent avait forci et chassé le brouillard. L'air vif et la chaleur du soleil, encore que toute relative, semblaient avoir réveillé la forge. Plusieurs chevaux de traits attelés étaient alignés sur le côté du bâtiment du haut fourneau. Des ouvriers préparaient une imposante balance romaine pour la pesée des gueuses. D'autres apportaient des brouettes de bûches dans le bâtiment de la machine à vapeur.

   En haut, sur le terre-plein, on déchargeait des chariots de charbon de bois, pendant que les chargeurs, leur rasse, sorte de panier conique, sur l'épaule, empruntaient la passerelle pour aller verser du minerai, du charbon de bois ou de la castine dans le gueulard. Des employés comptaient, avec leur boulier, le nombre de pelletées, de rasses, de charrettes.

   La machine à vapeur était cependant la grande nouveauté. De fréquentes explosions avaient donné à ces engins une assez mauvaise réputation bien qu'un grand progrès eût été accompli dans la construction des chaudières. La curiosité attira les visiteurs. Les filles de Maximilien Régling tinrent à s'en faire expliquer le fonctionnement par leur beau-frère. Antoine Wecksheim voulut le faire dans un langage imagé qu'il pensait plus accessible.

   - Et où se trouve la fameuse soupape ?

   Cette question de Marie-Véronique mit un terme à ses élans poétiques. Ces demoiselles Régling en savaient plus que la plupart des employés de la forge. Diable d'homme ce beau-père, que veut-il faire de ses filles ? Antoine termina ses explications avec un langage plus technique, puis laissa le régisseur répondre aux questions de son beau-père sur la consommation de bois. Il pensait à Emilie. Elle était restée à Oberwill. La naissance était prévue pour le début de novembre. Il avait remarqué cette même étendue des connaissances qu'il découvrait aujourd'hui chez ses jeunes sœurs. Cette découverte l'avait étonné et il s'était inquiété alors qu'elle ne s'occupe de ses affaires. C'étaient aussi un peu les siennes, il est vrai, depuis la création de la Société en nom collectif. Le père d'Emilie en était le plus gros actionnaire après les frères Chennecy et les Wecksheim eux-mêmes. Mais elle n'avait jamais posé la moindre question sur la marche de l'affaire depuis quatre ans qu'ils étaient mariés.

   - Cette fois, le Ban de la Roche va y passer.

   - Monsieur Antoine a commandé du charbon de terre de Sarre. Nous devrions recevoir les premières charrettes avant la fin du mois.

   Antoine Wecksheim fut tiré de ses pensées par les questions inquiètes de Maximilien Régling au régisseur :

   - Nous aurions dû avoir du charbon dès le mois dernier, pour le démarrage de la machine, mais les péniches ont été bloquées par l'étiage de la Sarre.

   - Et le haut fourneau consomme davantage ?

   - Ah ! vous n'avez pas remarqué le rehaussement. Nous avons ajouté plus d'un mètre. Bien sûr, il a fallu gagner du diamètre par l'intérieur. L'architecte a fait ajouter des tirants dans la pierre, venez voir !

   Antoine Wecksheim poursuivit ses explications en marchant à côté de Maximilien Régling.

   - La consommation de charbon de bois a beaucoup augmenté, vous verrez les chiffres, mais il est évident que la production s'est accrue en proportion. Nous faisons maintenant trois coulées par jour.

   - Il est vrai que vous avez arrêté deux hauts fourneaux. En fin de compte, avez-vous réduit la consommation de bois ?

   - Là-dessus, il n'y a pas de doutes, même en tenant compte du bois pour la chaudière, mais la production n'est plus que le quart de ce qu'elle était avant 1815. Si elle n'est pas amenée à augmenter à nouveau, nous n'aurons pas de problème d'approvisionnement. Notre haut fourneau est le seul sur un rayon de cinquante kilomètres. Vous pensez qu'il faut escompter un accroissement de la consommation de fer dans cette région ?

   - Non, au contraire. Mais si l'on veut tenir quelque temps, il faudrait réduire les coûts. Nous sommes très défavorisés par notre position géographique et je suis de plus en plus effrayé par le coût des transports et par l'énormité des stocks.

   A part les investissements qu'Antoine Wecksheim avait évoqués lors du dernier conseil d'administration, l'objet de la Société n'avait pas encore été atteint. L'intention était de constituer une puissante compagnie groupant toutes les phases de l'industrie du fer et de l'acier. L'objectif était de fabriquer, en plus des armes, des produits finis pour l'industrie, l'agriculture et même des instruments de cuisine. Maximilien Régling avait fini par convaincre ses amis et associés que le problème de l'Alsace était à présent le coût des transports. Tout ce qui n'était pas utilisable sur place devait être livré à l'état manufacturé.

   Dans l'immédiat, la Société ne disposait que des hauts fourneaux des Wecksheim et de la manufacture d'armes des Chennecy. Il fallait vendre la fonte à des forges d'affinage qui ne pouvaient en tirer que du fer. L'acier de forge, pour les armes, provenait des forges du sud des Vosges. On était fort loin de la concentration recherchée pour limiter les transports. Même l'achat de Baerensee, dans les Vosges du nord, ne pouvait suffire à améliorer cette situation. Tout au plus, la Compagnie n'était plus tributaire des cours de la fonte et du fer.

   Maximilien Régling avait bien conscience que les capitaux qu'il avait apportés, avaient permis le redémarrage des affaires. Il était très vigilant au maintien des objectifs fixés. Mais plus ses connaissances s'accroissaient, plus il était sceptique sur les solutions locales d'abord envisagées. En moins de deux ans, il avait enrichi sa bibliothèque de plusieurs rangées d'ouvrages spécialisés, en particulier sur les machines à vapeur et les transports. Il avait même entrepris un voyage en Angleterre. Il regrettait à présent que l'on eût investi à Oberwill. Il avait accepté la décision, une des premières de la Compagnie, alors qu'il était loin d'avoir évalué clairement la situation.

   Les visiteurs s'étaient dispersés dans les divers bâtiments de la forge. Les ouvriers et contremaîtres, habitués à ces visites et conscients de l'impression produite par leur industrie, semblaient ne pas les remarquer. L'arrivée d'une berline fut comme un signal de ralliement. Il était déjà plus de dix heures. Louis-Eugène Chennecy et William Cleggan descendirent les premiers pour aider François Wecksheim, mais déjà le régisseur, prévenu de cette arrivée, avait fait apporter un escabeau et deux employés se chargèrent de la besogne. Ils en avaient l'habitude. L'ancien maître des lieux revenait de temps en temps, poussé par la nostalgie de l'époque où il était le premier producteur de fonte de l'Empire.

   Louis-Eugène Chennecy fit descendre Anna et James Cleggan par l'autre porte de la berline. Quand on les vit apparaître, les visages, colorés par le frais vent du nord, esquissèrent un sourire. Ce pouvait aussi bien être pour accueillir cette charmante Anglaise et son jeune frère que pour avoir compris, ou imaginé au moins, une raison du voyage de Louis-Eugène à Boulogne. Pourtant son visage préoccupé semblait démentir cette interprétation des faits.

   Tout à l'affaire Sarrezzo, Louis-Eugène avait quand même remarqué qu'Anna ne manquait pas de charme. Il avait longuement parlé avec elle pendant les trois jours du voyage de Boulogne à Strasbourg. Il l'avait écoutée expliquer à son frère comment elle avait réussi à sauver une partie des biens de leurs parents. Elle avait vendu les magasins de Liverpool et un immeuble à Manchester, avant la confiscation des biens. Naturellement, elle n'en avait pas parlé dans ses lettres. Le seul problème est qu'elle n'avait pas trouvé d'autre moyen pour faire sortir d'Angleterre le produit des ventes que de le confier à un négociant de Montréal. Elle le soupçonnait bien de vouloir utiliser ces fonds dans quelque spéculation, mais c'était un ami de leur père. De toute façon, c'était cela ou rien.

   Louis-Eugène commençait à s'inquiéter. La baisse continue du fer anglais faisait reculer ses rêves sidérurgiques. Son frère et lui-même n'avaient dans l'affaire Sarrezzo qu'une somme modique. Sarrezzo leur avait confié, tout au début, qu'il comptait investir dans une forge anglaise. Il n'avait rien ajouté, mais Charles et Louis-Eugène Chennecy comprirent cette confidence comme une désignation à la tête de cette future affaire.

   Pourtant, depuis quelques mois, Charles prenait ses distances avec Sarrezzo. Il avait demandé à son frère de le remplacer.

   À Boulogne, Louis-Eugène Chennecy avait veillé au bon déroulement d'un transfert de fonds entre l'agent de Sarrezzo et l'agent anglais de son frère Charles. On venait de dépasser la moitié des versements. S'il avait fallu vendre, la perte aurait déjà été sensible. L'Anglais l'avait informé que les cours étaient encore tombés de 6% en quelques jours.

   Un déjeuner, simple, mais abondant, les attendait dans les bureaux. Il se retrouva avec Charles devant le perron alors que les visiteurs étaient déjà entrés.

   - Ne te fatigue pas à m'expliquer. Tu ne devrais pas t'inquiéter ainsi. Que risquons-nous ?

   - Rien, c'est vrai ou presque, mais tout aussi.

   - Sarrezzo n'a pas encore échoué. Il est vrai que ce sera beaucoup plus long que prévu. Le risque immédiat, ce sont les intérêts. J'ai beaucoup réfléchi à cette affaire. Même si elle réussit, nous n'avons aucune garantie que Sarrezzo se lancera dans une aussi longue aventure que la construction d'une grande forge. Ce que nous avons mis ne compte pour rien. Qui te dit qu'il ne changera pas d'avis. Tu connais les héritiers de Sarrezzo ?

   - Non, mais il n'est quand même pas encore mort !

   - Il faut voir plus loin. Si ce que nous construisons n'est pas à nous, ou du moins si nous n'y avons pas le pouvoir, nous ne l'aurons jamais ailleurs ; nous ne pourrons pas recommencer.

   - Mais Sarrezzo nous a promis des parts en contrepartie de l'aide que nous lui apportons.

   - Des parts, ce n'est pas le pouvoir. Je doute que les héritiers s'intéressent aux forges. L'aîné est notaire à Lunéville. Ses affaires vont bien, fort bien même, mais il a une fringale d'immeubles. Il en a à Lunéville, à Nancy, à Paris. C'est une obsession. Il est sur ce projet de l'avenue des Veuves à Paris, en haut de la rue Bayard. Tu en as sûrement entendu parler. La fille a épousé un diplomate à rallonge, qui attend l'héritage pour racheter l'hôtel de son grand-père, rue de Varenne à Paris, en rêvant de reconstruire son château en Bourgogne. Le troisième est dans la banque. Il est associé dans je ne sais plus quelle maison, mais il paraît surtout qu'il ne veut rien faire.

   - Qu'êtes-vous donc en train de comploter tous les deux ?

   Mathias Chennecy se dirigeait vers ses deux fils, suivi de Maximilien Régling. Ils s'étaient attardés dans le bâtiment de la machine à vapeur. Mathias envisageait d'en installer une à Bruchwiller. Il était impressionné par les progrès réalisés en quelques années.

   - Nous parlions des forges.

   - Mes enfants, si vous me trouvez à la fois de la houille et du minerai dans un même site, ma fortune et mon crédit sont entre vos mains.

   Avant même d'avoir examiné les comptes de la Société, Maximilien Régling venait de mesurer l'erreur qu'il avait commise en se mettant dans cette affaire. Mathias Chennecy, occupé par la machine, avait écouté jusque-là son ami d'une oreille distraite. Il comprenait à présent que quelque chose d'irréversible s'était produit dans son esprit.

   Notant tout à la fois ce paternalisme inattendu et ce retournement complet de Maximilien Régling, Charles mesura d'autant plus rapidement l'enjeu, que c'était sa principale préoccupation.

   - Saint-Etienne !

   - Tout le monde en parle et il y a déjà de la concurrence.

   - C'est vrai, mais la place ne manque pas. Il ne faut plus viser le marché local, mais Lyon. On envisage un chemin de fer.

   L'esprit rapide de Louis-Eugène s'était laissé surprendre un instant. Il venait de soutenir son frère. Maximilien Régling était déjà convaincu de la justesse de ces vues; il lança une boutade pour arrêter cette discussion qui le gênait devant Mathias Chennecy :

   - Etes-vous sûr que Saint-Etienne n'a pas un autre attrait ?

   Il avait assisté de loin à l'arrivée de la berline. Mathias, qui n'avait rien vu, pris le parti de rire comme les autres, pensant que tout cela s'éclaircirait plus tard.

   Dans les bureaux, on parlait des prochaines élections. Le gouvernement avait concocté un nouveau système électoral avec double vote pour les électeurs les plus imposés. Bien entendu, le système électoral était censitaire, comme tous ceux qui se succédaient depuis la Constituante. Seuls étaient électeurs les plus gros imposés. Ce système était appliqué aussi en Angleterre et aux Etats-Unis et paraissait alors parfaitement conforme à l'idée de démocratie. Il faut dire que l'immense majorité ne savait ni lire ni écrire, ni n'avait reçu la moindre éducation. Mais pour sauver la monarchie du libéralisme, teinté de bonapartisme, on avait imaginé cette subtile combine. Ce n'était pas ce qui soulevait ce matin la plus grande indignation. Dans le même temps, les préfets reçurent carte blanche pour découper les cantons en sorte que les circonscriptions élisent des collèges ultras. On ironisait, devant les Cleggan perplexes, sur ces mesures arbitraires.

   Maximilien Régling, le plus libéral au sens d'alors, avait oublié ses préoccupations et lança quelques plaisanteries acides. François Wecksheim, philosophe avec l'âge, souriait pendant que Jean-Nicolas, toujours dépendant des commandes de l'Etat, tentait de détourner la conversation. Pouvait-on être sûr de tous les employés. Fouché avait organisé sur tout le territoire un puissant système d'information, basé sur la délation, qui subsistait entièrement. Ho ! bien sûr, c'était un système d'enfants de chœur. On a fait beaucoup plus fort depuis Le risque n'était pas du même ordre non plus ; tout au plus, Jean-Nicolas Chennecy aurait-il pu perdre quelques marchés convoités au profit d'un concurrent ultra.

   Cette conversation se prolongea près d'une demi-heure. Cependant, Louis-Eugène et Charles Chennecy étaient trop préoccupés par l'affaire Sarrezzo et par leur avenir pour avoir envie de parler politique en ce moment. Ils étaient restés sur le seuil de la porte, le dos au soleil, écoutant amusés. Mais Charles s'aperçut que son père ne participait pas aux plaisanteries. Il s'était même détourné et s'entretenait près du buffet avec Sébastien Hauser. Rassemblant plusieurs remarques qu'il s'était faites au cours des derniers mois, Charles compris que son père n'était pas électeur. Jean-Nicolas et Mathias Chennecy étaient très discrets sur leurs parts respectives dans la manufacture. Leur prudence n'alla pas jusqu'à jouer tous les deux le rôle d'électeur. Charles regarda son frère qui souriait en entendant les pointes de Maximilien Régling : se doutait-il de quelque chose ? Il se hissa sur la pointe des pieds, semblant ainsi mieux regarder son père.

   - Notre père serait-il devenu ultra ?

   - Tu n'y es pas, il n'est pas sur la liste.

   - Comment le sais-tu ? Tu n'es quand même pas passé à la préfecture ?

   - Non, c'est Alexandre qui me l'a dit.

   Sans vouloir le paraître, Charles fut surpris de la réponse de Louis-Eugène. À cet instant, son regard croisa celui d'Antoine Wecksheim, accoudé à une fenêtre à l'opposé de la pièce. Il se rendit compte, tout à coup, que ce cousin, prudent et silencieux, allait détenir un avantage énorme. Déjà héritier, avec sa sœur, de la fortune de François Wecksheim, il fallait ajouter à cela ce que son épouse devait recevoir de ses parents et de son oncle Jean-Nicolas Chennecy, sans oublier la fortune de la mère d'Antoine Wecksheim elle-même.

   Le soleil avait apporté un peu de chaleur. La plupart des visiteurs sortirent et s'installèrent à l'abri du vent. Les employés s'étaient transformés, avec plus ou moins d'adresse, en maîtres d'hôtel. Charles Chennecy, piqué par sa découverte, dont il voyait bien la conséquence sur les pouvoirs futurs dans les affaires de la famille, se rapprocha de Marie-Véronique Régling. On reconnaît les grands ambitieux à cette faculté de se consacrer à n'importe quelle tâche, en faisant abstraction de tous les problèmes qui les préoccupent, dès l'instant où ils se sont fixé un objectif. Dès qu'il eut compris que son père n'était pas sur la liste des électeurs, il estima qu'Antoine Wecksheim allait détenir à lui seul près de 30 % des parts de la Société actuelle. Plus d'hésitation possible.

   Il rangea, dans quelque repli de sa mémoire, ces calculs qui ne seraient que sordides si l'argent même l'intéressait. Il s'assit sur une marche près de Marie-Véronique Régling et se lança dans des généralités espérant trouver un sujet de conversation qui convînt à ce qu'il faut bien appeler sa proie. Il n'en eut pas le temps.

   - Antoine ne comprend pas ce qui est en train de se produire. Emilie ne s'en plaint pas ; c'est un homme d'une extrême droiture. Elle n'est pas non plus inquiète pour le futur. Je la trouve même philosophe. Elle est comme papa. Son idée est que si l'on s'intéresse à l'argent, le meilleur moyen d'en gagner beaucoup est d'en avoir, au départ, le moins possible et, bien sûr, de ne pas ménager ses efforts. A vouloir seulement conserver sa fortune, son mari pourrait finir par tout perdre, mais elle pense que ses enfants seront ainsi davantage poussés à l'effort.

   Marie-Véronique Régling parlait sans s'arrêter. Charles Chennecy eût été bien en peine de prononcer un mot pendant plusieurs minutes. On a beau se croire prêt à tout, il y a des situations qui vous désarçonnent. D'autant plus qu'elle le regardait avec une certaine effronterie.

   La voix légère de Marie-Véronique ne portait pas, mais il craignait d'entrer dans ce débat. Aussi basse qu'il pouvait, sa voix s'entendait à dix mètres. Les employés pouvaient comprendre le français.

   À mesure qu'elle parlait, la finesse de ses traits s'éclipsait, en quelque sorte, derrière son caractère affirmé. Quelques mots suffisent à faire oublier le plus charmant visage. À l’inverse, un visage ingrat se trouve comme adouci par une voix agréable. Un peu de culture et d'esprit peuvent donner un charme dont on ne se lasse point, au lieu que l'on fuit la bêtise dans le visage le plus délicat, à moins d'être aveuglé par ses passions, mais cela ne dure qu'un temps.

   Le visage expressif de Charles Chennecy avait la particularité d'exprimer une certaine mélancolie alors même qu'il ne pensait à rien de particulier. Sa bouche ni ses yeux ne dessinaient pourtant ce V inversé où même les enfants reconnaissent la tristesse. C'est à peine si son front laissait apparaître quelques fines rides, d'ailleurs dissymétriques. Elles se creusaient un peu lorsqu'il fronçait les sourcils, ce qui lui arrivait souvent, non par un tic, mais parce qu'il avait l'habitude de réfléchir la tête inclinée. Interrompu dans ses pensées, ou ses calculs, il vous regardait en relevant le regard, mais point la tête, ce qui approfondissait les rides de son front. À force de s'entendre demander la raison de sa mélancolie, il avait pris sur lui de montrer un visage souriant dès lors qu'il était en société. Il n'eut pas d'effort à faire pour masquer son étonnement. Il força même un peu le sourire, instinctivement poussé dans la direction de ses calculs.

   Le visage de Marie-Véronique se détendit au même instant. Cette espèce de réflexion du sourire entre deux êtres a, le plus souvent, un effet amplificateur. On pourrait comparer ce phénomène psychologique à l'effet Larsen, si connu en acoustique. Mais il n'en résulte pas toujours un éclat de rire commun. Lorsque des sentiments naturels sont à l'origine des premiers sourires, l'amplification ne porte plus sur les sourires, mais sur les sentiments eux-mêmes. Et le plus surprenant est que le même phénomène survient aussi lorsque les sentiments sont volontaires.

   Il est impossible de connaître les pensées qui se déroulent derrière un visage. Mais il y a une forme d'abandon, que reconnaissent les amoureux, où il n'y a point d'arrière-pensées car il n'y a plus de pensées. Les mots prononcés alors n'ont de portée que pour les deux êtres qui les échangent. Ils n'ont, le plus souvent, aucun sens. Tous deux seraient bien incapables de les répéter. L'un, ou aussi bien les deux peuvent d'abord vouloir jouer seulement, mais ils ne peuvent faire que, le jeu commencé, ils n'y soient pris aussi longtemps que le monde extérieur ne les ramènera pas à lui. Que le jeu s'achève là, ou bien qu'il soit le prélude à un engagement, est un autre problème.

   Au reste, le jeu résultait ici d'un calcul qui se trouvait être commun. Ni Marie-Véronique ni Charles n'imaginaient d'autre perspective que le mariage. Et ils ne le pouvaient pas.

   Rien n'avait été dit, encore moins écrit. Un accord général leur avait permis de se parler à plusieurs reprises depuis ce fameux dîner du Broglie. Ils pouvaient même, comme ici, s'isoler au milieu de leur famille. Si Maximilien Régling avait eu le moindre soupçon sur l'attitude de Charles Chennecy, il aurait aussitôt trouvé quelque occupation à sa fille, l'éloignant de la maison Chennecy. Quant à Mathias, il savait que son fils avait eu quelques aventures et des intentions. Il était au courant de l'affaire du notaire de Lyon par son frère qui y avait un agent, c'était la première place de France pour le négoce de l'acier de forge, à proximité de la fameuse foire de Beaucroissant en Dauphiné. Si lui-même avait eu des doutes, il aurait conseillé à son fils, sans recours faut-il ajouter, de passer quelques mois, voire années, il savait Charles obstiné, aussi loin de Strasbourg que possible. En d'autres termes, ce mariage arrangeait tout le monde.

   On ne laissa pas cependant cette jeunesse abuser de sa solitude, toute relative. Les cavaliers qui montaient à la chasse arrivaient. Il fallait rejoindre les voitures qui rentraient à Oberwill ou les landaus qui montaient à Waldersbach.

   De la fenêtre de la berline, Marie-Véronique fit un large sourire à son père, installé dans le landau d'Antoine Wecksheim, puis, se retournant, elle tenta d'apercevoir Charles. Il était près des écuries, parlant à Louis-Eugène. Il regardait justement dans la direction de la berline des Régling, une splendide voiture de facture parisienne, une fabrication de Binder certainement. Son air préoccupé inquiéta Marie-Véronique. Elle se leva et fit descendre la vitre de la portière, malgré les protestations de sa jeune sœur, en laissant glisser doucement la courroie de cuir. Elle l'immobilisa à mi-hauteur en rabattant la courroie, percée régulièrement dans son axe, sur un crochet fixé à la portière. Ces mouvements attirèrent enfin l'attention de Charles. Pour cacher ce que son sourire avait d'un peu forcé, Charles leva légèrement la main. Marie-Véronique esquissa, à l'insu de sa sœur, cette chipie, un gracieux soulèvement des doigts, sans bouger les mains qui reposaient sur le montant en bois de la vitre. Les intentions étaient oubliées. Alors qu'à l'institution de Mademoiselle Vögel, où elle avait fait ses études, ces demoiselles ne rêvaient que d'hôtel particulier et de maison de campagne, la nature l'emporta. Pendant toute la durée de la descente à Oberwill, elle s'imagina dorlotant un bébé blondinet qui avait le visage de Florent, son neveu. Parfois, une inquiétude la saisissait. Pourquoi a-t-il mis si longtemps à me voir ? Ou bien encore : pourquoi semble-t-il si préoccupé parfois ? Elle connaissait Charles depuis longtemps. Bien sûr, elle avait bien remarqué cet air soucieux, mais à présent elle voulait comprendre.

   Elle avait aperçu Charles Chennecy alors que Louis-Eugène s'efforçait de le convaincre de patienter. Mais Charles venait en réalité de changer entièrement de position. Quel avait été l'élément qui fit pencher la balance ? Lui-même aurait été bien en peine de le dire. La prolongation de la crise anglaise, l'impression de n'être qu'un instrument, la perspective du mariage, l'énormité de l'investissement, tout l'éloignait de son rêve de construction d'une grande forge à l'anglaise. Il s'était peu à peu laissé envahir par cette démarche fort raisonnable qui consiste à n'agir que par étapes. Son frère Louis-Eugène restait convaincu au contraire que le besoin allait exploser avec le développement inéluctable des chemins de fer. Ceux qui ne seraient pas prêts à livrer dès l'envol de la demande seraient exclus du marché. Bien sûr, il y avait des risques. Mais le risque est inhérent à toute activité commerciale ou industrielle. Le risque est la condition de l'entrepreneur. L'entreprise n'est pas un métier pour les fonctionnaires. L'Etat n'est pas entrepreneur. Il y a d'ailleurs une autre justification à ce principe de l'économie des nations. Si l'Etat entreprend, qui contrôlera l'application des lois ? On ne peut être juge et partie. Celui qui contrôle ne peut pas avoir de responsabilités dans l'exécution.

   Le régisseur de la forge s'approcha, se demandant ce que ces jeunes Chennecy avaient trouvé qui les retenait à discuter. Les équipages et les cavaliers avaient déjà passé la grille. Les deux jeunes gens détachèrent leurs chevaux en continuant à parler. Le régisseur saisit les mots Paris et Saint-Etienne, mais n'en fut pas moins inquiet et le resta plusieurs jours. Antoine Wecksheim, à l'occasion, lui avait parlé des ambitions de ces Chennecy. Il lui avait expliqué comment fonctionnaient les forges à l'anglaise. Depuis vingt-cinq ans, il avait vu reconstruire au moins deux fois chacun des hauts fourneaux, mais sans grands changements. Avant même qu'il ne commence à travailler au chargement, François Wecksheim avait fait adopter la section circulaire, beaucoup plus résistante que l'octogonale. En sorte qu'il venait de connaître, avec le rehaussement d'un des hauts fourneaux et l'installation de la machine à vapeur, les premiers grands changements. Il se rendait bien compte que la méthode anglaise, au coke au lieu du charbon de bois, devait être beaucoup plus économique, encore fallait-il avoir du coke.

   Ces jeunes gens, qu'il voyait pour la première fois, et qui n'avaient pas l'air méchant, étaient devenus sa hantise. Il imaginait des liens fort étroits entre les intérêts de ces familles et les rendait responsables de la décision d'éteindre deux des hauts fourneaux. Comment Monsieur Antoine se serait-il résolu seul à réduire la production ?

   Il avait tout juste dépassé la quarantaine. Son habileté à manier les chiffres et une prédisposition pour le commandement avaient amené François Wecksheim à lui confier très tôt la marche d'un des hauts fourneaux d'Oberwill. La réduction de l'activité aurait mis un terme à une rapide ascension si le précédent régisseur n'était mort prématurément. C'est sur le conseil de son oncle, qu'Antoine l'avait pris comme régisseur de la forge d'Oberwill. Sa situation était enviée. Sans parler des porteurs qui couchaient dans les halles, ni des charbonniers, dans des huttes, les ouvriers logeaient dans une longère sans étage. Chaque famille avait une ou deux pièces minuscules. Le régisseur avait une petite maison. Sa femme cultivait un petit jardin, alors que les femmes des ouvriers étaient employées dans les ateliers textiles proches ou même chez elles, à la confection de rubans, de dentelles ou de vêtements.

   La machine à vapeur lui avait fait toucher du doigt, et l'on peut ici dire au sens propre, le changement qui était en train de se produire. Sans faire preuve d'une intuition démesurée, il pouvait en imaginer les conséquences. Il savait bien que la fonte, rendue à Baerensee ou dans les forges d'affinage des Vosges, était hors de prix. Il savait bien ce que coûtaient la fonte et les fers anglais rendus à Strasbourg. Il n'avait d'abord pas même compris que l'on investît à Oberwill. Dans le même temps, il ne pouvait imaginer quitter son pays. Il était lui aussi du Ban de la Roche. Aussi refusait-il l'évidence, bien plus il l'oubliait. Une multitude de bonnes raisons venaient l'y aider. Ces fers anglais, tout le monde le disait, étaient mauvais. Ah ! pour la quantité, ils l'ont ! Mais les messieurs, paraît-il, n'en veulent pas même pour ferrer leurs chevaux. On ne pourra jamais en tirer de l'acier convenable pour les armes et la taillanderie. Cette bonne vieille fonte au charbon de bois ne sera jamais remplacée. Et de fait, les Anglais importaient encore de grandes quantités de fers suédois et russes, d'excellente qualité, mais toujours élaborés au charbon de bois.

   Il s'inclina sans les regarder lorsque, enfin montés, ils s'étaient décidés à partir et passèrent devant lui. Louis-Eugène lui fit compliment de l'ordre qui régnait en le remerciant de son accueil.

   Le régisseur leva alors son regard vers le cavalier sans mot dire. Il ne vit qu'une flatterie dans les paroles de Louis-Eugène. Il n'en fut que plus inquiet.

 

 

 

 

 

 


 

Oberwill, samedi 7 octobre 1820

 

 

 

 

CHAPITRE 7

 

 

LA PEAU D'OURS

 

 

 

   Le château d'Oberwill avait été construit un peu après 1720 par le grand-père du dernier comte d'Oberwill, troisième du nom. Toutes les archives de cette famille avaient disparu à la mort du comte qui n'avait pas eu d'enfant. Malgré ses recherches, François Wecksheim, qui avait acheté le château et ses forêts en 1804 à un marchand de biens, n'avait trouvé aucun renseignement sur les constructions antérieures, ni même le nom de l'architecte. Le style et la disposition des pièces étaient typiques de la Régence. Il est difficile d'imaginer le nombre de châteaux qui ont été construits juste après la chute de Law et de son système de papier-monnaie. À la même époque, des dizaines de forges ont été créées ou relancées dans toute la France. Les autres industries ont connu le même développement. François Wecksheim imagina donc que ces Oberwill avaient tiré le bon côté de l'affaire Law en profitant de la chute du cours du papier, comme, soixante-dix ans plus tard, d'autres profitèrent de la chute des assignats. Dans les deux cas, le cours forcé avantagea, on voudrait dire honteusement, les débiteurs. On ne compta pas non plus les heureux enrichis qui, fort de leur fortune nouvelle, et souvent considérable, agrémentèrent leur nom trop bourgeois d'annexes choisies parmi leurs propriétés pour produire le meilleur effet. L'ordonnance de 1555 interdisait cette pratique. La tradition l'emporta ; elle ne fut jamais appliquée. Ce premier pas franchi, plusieurs techniques s'offraient pour faire précéder le tout d'un titre. L'inflation fut effrayante ; avec une forge et un château, on ne prétendait pas au-dessous de marquis. Les Oberwill s'étaient montrés plus modestes ; l'ancêtre requit le titre de comte seulement. Il est vrai que la forge ne lui appartenait pas. Avec le Ban de la Roche, elle dépendait alors de la principauté de Salm.

   Le plan d'Oberwill était rectangulaire. L'architecte s'était plié aux critères classiques de l'architecture française. La mode gréco-latine ne devait s'imposer que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. On pouvait tout juste déceler un léger retard sur l'évolution déjà sensible dans les plus récents hôtels parisiens. L'imposante toiture et la simplicité de la façade, dépourvue de colonnes, restaient la norme en province.

   La partie centrale de la façade s'avançait en formant un demi hexagone. Un oculus ornait la face principale au-dessus de la porte d'entrée et du balcon de l'étage. Du côté du parc, des portes-fenêtres donnaient sur une terrasse bordée d'une élégante, mais très conventionnelle balustrade en pierre. A chacune de ses extrémités, un escalier en arc de cercle permettait d'accéder à la vaste prairie qui se déroulait jusqu'à la lisière du Chenot.

   L'immense toiture de tuiles écailles était pourvue de deux rangées de lucarnes.

   La sobriété extérieure faisait un saisissant contraste avec le luxe de la décoration intérieure. Il faut aller en Dauphiné pour éprouver un sentiment souvent plus vif encore. Aurait-on eu peur ici et là de trop montrer l'étendue de sa richesse ?

   Le vestibule, avec son escalier à double volée et ses pilastres, que l'on remplaçait ailleurs par des peintures en trompe-l’œil , donnait la mesure.

   Dans cette région de chasse, la nécessité d'une salle dédiée au repas s'était imposée très tôt. On y dressait des tables sur des tréteaux en fonction du nombre des convives. La cheminée servait à la préparation du gibier. Il n'y avait pas de sous-sol ; les cuisines avaient été installées, à l'origine, dans l'un des deux bâtiments des communs qui bordaient l'allée de platanes rejoignant la route de Rambervillers. Pour simplifier le service, les Wecksheim avaient renoncé à un bureau contigu pour en faire une cuisine, si l'on peut appeler ainsi une pièce qui ne comportait qu'une cheminée et des tables grossières. L'eau était apportée dans des seaux. Antoine Wecksheim avait le projet de capter une source sur la pente du Chenot et d'amener l'eau dans cette cuisine.

   L'autre partie du pignon nord était occupée par une salle d'armes, ornée d'innombrables trophées de chasse, surplombant les râteliers des fusils de chasse.

   Oberwill n'avait qu'un seul salon. Il occupait toute la largeur du château. Ses quatre fenêtres à l'ouest et ses quatre portes-fenêtres à l'est en faisaient l'une des plus belles salles de bal de la région.

   Une salle de billard et la chambre de François Wecksheim occupaient le pignon sud. Il fallait traverser le salon pour y accéder. Cette chambre avait dû être un petit salon. Les boiseries qui couvraient les murs de ces deux pièces étaient peintes et abondamment dorées, luxe peu courant dans les châteaux de province.

   La bibliothèque se trouvait derrière le vestibule, entre le salon et la salle à manger. Les nouveaux propriétaires s'efforçaient de garnir les rayonnages que la Révolution avait trouvés déjà vides. Le général Wecksheim, qui résidait chez son frère en dehors de ses campagnes, avait laissé de nombreux ouvrages militaires qu'il avait fait relier au goût de l'époque, la teinte vive, sans nerfs. Mais François Wecksheim et son neveu Antoine n'avaient pas de prédilection pour la littérature ou les lettres. Ils achetaient, sans distinction, les séries reliées qu'ils trouvaient au hasard des ventes de succession de la région. L'ensemble ne manquait pas d'allure, encore qu'il restât beaucoup de vides. Mais le lecteur de leur catalogue, soigneusement tenu à jour, aurait été quelque peu déconcerté par un éclectisme aussi radical.

   Le vent du nord de la veille était tombé dans la soirée. Un ciel rougeoyant au coucher avait annoncé un changement du temps. De fait, dès le matin, le ciel était couvert. Depuis une heure, il s'était mis à pleuvoir. C'était une de ces petites pluies fines qui vous détrempent sans que vous y preniez garde. Il n'était que trois heures, mais, des portes-fenêtres de la bibliothèque, on pouvait à peine distinguer la lisière et les premières pentes du Chenot.

   Depuis trois ans, François Wecksheim ne montait plus aux chasses du Ban de la Roche. Cette occupation lui manquait, mais il se sentait de plus en plus las. Le matin même, il avait surpris une conversation entre sa belle-fille Emilie, sa nièce Madeleine et leurs amies Chennecy. Il avait brusquement pris conscience d'une échéance qu'une vie active avait toujours éloignée de ses préoccupations.

   Oberwill, conçu pour les réceptions, manquait d'intimité. Le déjeuner de dix heures, que les Allemands appelaient le second déjeuner, était servi dans la salle à manger à défaut de pièce plus adaptée. Il s'était levé tard et arriva alors que tous avaient fini. Ce repas était pris en commun, contrairement au petit-déjeuner, le premier, mais avec une étiquette assez lâche. En entrant, il saisit ces mots : "il n'y a plus qu'à attendre le premier qui nous quittera". Préoccupé de lui-même à cet instant, il eut comme une vision. Il se vit le premier d'une file de vieillards au bord d'un gouffre. Ses amis, qui atteignaient la soixantaine, le suivaient, l'air grave.

   La gêne qui marqua son entrée, puis l'empressement que l'on mit à s'occuper de lui, ne firent que renforcer sa conviction d'avoir bien compris que l'on parlait de la mort.

   Après le déjeuner il s'installa à la bibliothèque ; la chasse ne rentrerait pas avant quatre heures, et personne n'était attendu avant le dîner. Il ouvrit son grand bureau à cylindre et sortit une épaisse liasse de papier du secret aménagé sous les tiroirs, à vrai dire fort aisé à découvrir. Ne trouvant pas son existence digne d'être racontée, il avait entrepris d'écrire la vie de son frère, le général. Mais le récit était émaillé de considérations sur les armes et sur les forges qui les fabriquaient, en sorte que ses propres mémoires auraient été presque identiques. Il n'aurait pas pu éviter d'y tracer les éléments essentiels de la carrière de son frère.

   Il n'agissait pas dans un but commercial, ni par fausse modestie. Les vies des généraux de l'Empire se vendaient, il est vrai, beaucoup mieux que celles des particuliers, même les plus importants. Un sourire plissa son visage. Il se rappela ce livre qu'il avait découvert chez un libraire de Genève, peu après sa parution d'ailleurs. Il ne l'avait jamais lu et n'aurait pas même su dire où il se trouvait dans sa bibliothèque. C'est le titre qui l'avait amusé : "Mémoires pour servir à l'histoire de ma vie", d'un certain Guiseppe Gorani. Personne ne semblait s'en être servi. Que la destinée est aveugle et injuste ! Il comptait bien faire imprimer les deux cents pages qu'il achevait de retoucher, mais le profit était bien, dans cette affaire, le dernier de ses soucis. Pour ce qui est de la modestie, il n'en avait jamais fait usage et ignorait donc ce que pouvait être la fausse modestie. Conscient de son intelligence, il n'avait jamais pensé utile de s'en cacher. Il avait toujours agi sans détours. Il avait très vite calculé l'énorme quantité de fonte et de fer que les armées napoléoniennes allaient consommer. Sa compréhension des problèmes des armées lui valut une confiance toujours renouvelée. Il ne tira jamais de profits démesurés, comme c'était la coutume dans ce genre d'affaires. Mais il tira des profits pendant près de vingt ans.

   Il se mit à l'ouvrage et pour chacun des premiers signets qui marquaient les vérifications à faire, il se plongea soit dans les livres et les courriers de ses affaires, soit dans les ouvrages que son frère avait laissés.

   Mais bientôt, le courage lui manqua. À propos d'une ligne qu'il venait de relire, son esprit divaguait dans les souvenirs d'une existence active. À aucun moment, il n'avait eu l'idée de bilan. Profondément attaché à la religion catholique, l'intention seule de compter les talents qu'il rendait pour les comparer à ceux qu'il avait reçus ne l'effleurait pas même. Il ne saurait être question de talents au sens propre ; comment ignorer la menace terrible que l'Evangile fait peser sur les riches ? L'association du fameux trou de l'épingle et de son embonpoint, le mit un instant encore de meilleure humeur.

   Influencé par le curé d'Oberwill, avec lequel il lui arrivait souvent de passer des heures à discuter, il considérait même, selon le précepte augustinien, que l'intelligence est aussi une des richesses visées par la parabole, et la première peut-être ; le mal que peut faire l'esprit est sans proportion avec celui que peut faire l'argent.

   Et c'est peut-être sur le plan de l'esprit que le drame est le plus profond, car les hommes y perdent jusqu'à l'envie même d'en sortir.

   C'est Dieu qui compte. Et Il compte comme le propriétaire de la parabole paye ses vignerons.

   Malgré lui, l'église d'Oberwill lui vint à l'esprit. Il avait fait un don important à l'évêché pour sa reconstruction. Le curé ne l'avait jamais su. François Wecksheim, veuf très tôt et sans enfants, avait comblé l'Eglise. Mais quelle est la mesure du don ? Le jeune homme riche de l'Evangile l'inquiétait un peu. Il s'en fallait qu'il eût tout donné, mais si chacun doit donner absolument, qui cultivera le champ ? Qui coulera la fonte ? Qui forgera le fer ? Cette idée augustinienne que la richesse matérielle n'est pas la plus condamnable, le tirait un instant d'affaire. Mais avait-il mis son intelligence au service de sa foi ? Pas davantage.

   Enfoncé dans son fauteuil, les mains posées sur le rebord du bureau, François Wecksheim était, une fois encore, bien obligé de convenir que le curé d'Oberwill avait raison. L'homme ne peut donner et agir qu'à son échelle. Quoiqu'il fasse, ses dons et ses actes seront incommensurables à l'exigence absolue de l'Evangile. Il faut donner et se donner sans compter, sans calculer plutôt. Et croire d'abord à la Miséricorde.

   Il se leva en s'appuyant sur le bureau et se dirigea vers une des trois portes-fenêtres de la pièce. La pluie s'était faite plus dense. Des flaques s'étaient formées sur la terrasse. Les cercles concentriques des vaguelettes, levées par les gouttes, disparaissaient avant même d'avoir atteint la dimension d'un louis, brouillés par l'action des suivantes.

   Saura-t-on un jour si c'est la lassitude qui retire l'envie d'agir, ou si, au contraire, c'est le manque d'activités qui provoque la lassitude ? En renonçant à des activités, François Wecksheim pensait pouvoir davantage se consacrer à celles qu'il conservait. Comme ce chef d'entreprises qui avait fermé successivement toutes ses usines qui ne dégageaient pas une marge suffisante, après déduction des frais du siège, et dut finalement fermer le siège même de sa Société en faillite, plus on abandonne d'activités, moins on a envie d'en conserver. Pire, moins on a la possibilité d'en conserver !

   Il fut interrompu dans ses pensées par Hans qui lui apportait le courrier.

   - Madame Antoine désirerait vous parler, monsieur.

   - Où est-elle ? Rien de grave j'espère.

   - Je ne pense pas, Monsieur. Elle est au salon avec Madame Louis.

   - Ah ! dis-lui donc de venir. J'espère qu'elle nous prépare un second garçon.

   Une inquiétude saisit François Wecksheim en voyant entrer sa nièce. Emilie avait un peu maigri. Les traits de son visage accentuaient un regard sérieux qui ne lui était pas habituel. Il ne la voyait que souriante. Elle ne pouvait lui être que reconnaissante de la confiance qu'il faisait à son mari. Mais elle souriait aussi très naturellement. Ce n'était souvent qu'une attitude, une règle élémentaire de l'éducation dont l'importance échappait déjà dans certains établissements, même les mieux fréquentés.

   Elle ignorait l'état d'esprit de son oncle, mais elle fut à la fois surprise et inquiète de l'espèce de sérénité, de douceur même, avec laquelle il la regardait. Elle regretta de l'avoir dérangé. Elle n'osait plus lui faire part de ce qu'elle avait découvert. Toute la rapidité de son esprit lui fut sans secours. Elle ne trouva rien d'autre à dire à son oncle qui eût justifié d'avoir voulu le voir.

   - Vous semblez bien remis de la course d'hier.

   - Oui, je n'aurais pas dû monter à la forge, je n'ai plus rien à faire là-haut. Vous-même êtes encore plus resplendissante qu'à l'accoutumée. Comment se porte ce bébé ? Mais asseyez-vous, je vous en prie.

   - Il commence à bouger, vous savez !

   Ni l'un ni l'autre n'étaient dupes des compliments réciproques. Un peu forcés, ils peuvent même paraître assez hypocrites en notre siècle sans égard pour la forme. Au pire, ils détendent l'atmosphère. Au mieux, ils font illusion, et l'inouï est que l'illusion peut devenir réalité.

   Les sourires avaient éloigné les choses sérieuses. François Wecksheim se demandait à présent s'il devait ramener la gravité sur le délicat visage de sa nièce. Il pensait bien que ce qu'elle avait à lui dire ne devait pas lui plaire. On parla de la chasse qui tardait ; de la pluie qui s'aggravait ; de l'hiver que les Antoine comptaient passer à Oberwill à cause de la nouvelle machine à vapeur. Mais cette évocation de l'hiver fit disparaître toute trace de sourire du visage d'Emilie.

   - Qu'y a-t-il ma chère enfant ? Vous voudriez rentrer à Strasbourg avec nous ? À cause du bébé ?

   - Non, ce n'est pas cela mon oncle. Je me suis habituée à cette idée. Nous serons très bien en haut. L'installation est presque finie. Hier, j'ai fait descendre du grenier des peaux d'ours pour la chambre de Florent. Les pièces du bas ne seront pas chauffées et je ne veux pas qu'il joue sur le sol froid.

   - C'est une excellente idée. Hans a dû vous trouver quelques belles pièces.

   - Je ne sais pas qui les a descendues. Ce matin, j'en ai déroulé une. Sur le moment, je n'ai rien remarqué. Florent s'est glissé sous la peau et il a agité la patte avant. C'est alors que j'ai vu que cette peau n'a qu'une seule patte antérieure.

   - Il arrive parfois que les balles endommagent une patte, ou même que l'ours soit blessé dans la traque. Je ne me rappelle pas avoir conservé de peaux dans cet état, mais elle était peut-être à Louis.

   En parlant, François Wecksheim comprit que sa nièce avait fait le rapprochement avec la mort de Jean-Ignace Chennecy.

   - Je demanderai à Hans de vous apporter une autre peau. Chaque fois que vous verrez celle-là, je crains qu'elle ne vous rappelle votre cousin. Mais vous savez, il y a des peaux d'ours dans toutes les maisons par ici. Qui pouvait lui en vouloir ? Ses cousins Chennecy savaient bien qu'ils n'avaient rien à craindre de lui dans les affaires. C'était un garçon trop instable et trop dépourvu d'autorité pour entrer dans l'industrie. Son père comptait le faire entrer à la banque. À part nos familles, il ne connaissait personne par ici.

   Emilie dut convenir que ses soupçons n'étaient pas fondés.

   Les trompes sonnèrent tout à coup. François Wecksheim se leva et prit sa nièce par le bras pour l'emmener sur le perron. La chasse venait de rentrer. On avait attrapé un beau louvard. Antoine avait décidé de le descendre vivant à Oberwill, les pattes attachées et un bâton dans la gueule. Le colonel Altenau, maintenant un fidèle de ces chasses, l'acheva devant François Wecksheim d'un coup d'épée en plein cœur. Les piqueurs ramenèrent du bois sec et l'on fit brûler la dépouille sur l'esplanade du château.

   Voyant le plaisir que François Wecksheim éprouvait à ce spectacle, les chasseurs s'époumonèrent dans leurs trompes. La pluie dégoulinait sur leur visage. Un instant auparavant, ils avaient hâte de se changer, mais pouvaient-ils priver leurs familles et tous les domestiques, agglutinés aux fenêtres du château, de cette petite fête ?

   La pièce maîtresse du dîner, qui ne fut servi que vers six heures et demie, consistait en trois bêtes rousses, des marcassins de six mois. Ils avaient été tués le samedi précédent au cours d'une battue dans la forêt du Chenot.

   En parfait accord avec les idées libérales, entendez bonapartistes, qu'ils affichaient, les Wecksheim continuaient à utiliser les services de Limoges, aux armes de l'Empire, si répandus dans ces maisons devant leur fortune à la Révolution, et reconnaissante à l'Empire de leur avoir permis de l'accroître encore.

   Bien qu'Oberwill fût la propriété de son beau-frère, Ann-Françoise se conduisait en maîtresse de maison. Il lui laissait ce rôle d'autant plus volontiers qu'il n'avait guère le souci des convenances. Seuls ces services avaient trouvé grâce aux yeux de la générale. Pour le reste, elle utilisait ses propres cristaux et ses couverts. Elle y avait fait graver les armes des Chennecy, dont ses deux frères évitaient de faire état.

   Même les serviettes, d'un mètre carré au moins, portaient, brodé en leur centre, l'écu d'argent, au fasque danché de sinople. Du moins est-ce ainsi que ces armes s'énoncent dans le langage héraldique français.

   On racontait que les couverts en argent provenaient d'Italie, sans que l'on sache très bien comment. Ils ne portaient pas les poinçons français. Ils étaient fort lourds, mais leur forme contournée n'avait pas l'élégance des modèles français à filet ou coquille.

   Les chasseurs, et ceux qui les accompagnaient, durent faire un rapport détaillé de la chasse du jour. Mais le bal du lendemain occupait aussi les esprits. Enfin, sans égard pour les espions du gouvernement, à Oberwill peu de domestiques parlaient français, et tant pis pour l'abbé Jeanteau, on aborda la politique. Même les plus libéraux condamnaient l'assassinat du duc de Berry. Ce qu'ils avaient prévu était arrivé : la réaction avec le Duc de Richelieu au Gouvernement. Ils se réjouissaient des difficultés qu'il rencontrait en cette période de crise. Comment aurait-on pu penser alors que le pire était à venir ?

   François Wecksheim avait appris le matin même, par le Mercure de France, que des émeutes avaient éclaté dans plusieurs villes anglaises. Il craignait que la discussion politique ne s'étendît à la situation économique et à l'Angleterre. Il ignorait l'état d'esprit de William Cleggan, assis à la droite de sa belle-sœur, mais il craignait qu'il ne fût froissé d'apprendre ces tristes événements : on parlait de nombreuses victimes. Aussi il choisit une des anecdotes qu'il avait en réserve pour détourner le cours de la conversation. Son frère prétendait qu'elle lui était arrivée, mais François Wecksheim en doutait : il avait lu dans le Mercure, quelques années auparavant, une histoire analogue. Elle concernait un amiral français prisonnier sur un navire anglais après l'affaire de Toulon.

   Il se tourna vers Marie Chennecy.

   - J'ai trouvé dans les notes de mon frère une histoire que je compte ajouter à mon livre.

   Les voisins les plus proches furent intrigués par le ton de confidence employé par François Wecksheim. Le silence est contagieux comme le bruit, mais il s'étend avec beaucoup moins de facilité. Pour qu'il se répande, il faut que l'attention de chacun soit captée, de proche en proche. Alors que le bruit grossit par la seule nécessité de se faire entendre. Aussi, quand tous écoutaient, l'histoire était largement entamée. Habile conteur, François Wecksheim multipliait les prémisses. Il avait déjà décrit la façade de la Scala, à Milan, devant laquelle l'action était censée se dérouler. Il ne prit pas la peine de recommencer :

   - Louis et les officiers qui l'entouraient, plaisantaient avec un colonel italien. Louis, encore fatigué par les marches forcées des jours précédents, énervé par les discours et les gestes du colonel, lui déclara sans trop d'égards : "les Italiens sont tous, sans exception, des faiseurs de phrases". Sans se démonter, et avec un sourire malicieux, l'Italien lui rétorqua aussitôt : "les Français sont plus sérieux, mais je fais des exceptions". Louis ne raconte pas la suite. Je l'imagine un peu honteux, ce qui n'enlève rien à son courage.

   - Vous connaissez la répartie, presque aussi jolie, de Joseph II à ses courtisans ?

   François Wecksheim avait craint un instant qu'un de ses invités ne rétablît les identités. Mais non, personne n'aurait voulu lui faire la moindre peine. C'était la voix de Mathias Chennecy qui couvrait les rires.

   On réclama cette nouvelle anecdote.

   - Des membres de la haute aristocratie viennoise rentraient d'une promenade dans le parc de Schönbrunn. Ils se plaignirent à l'empereur d'avoir à fréquenter la bourgeoisie commerçante de Vienne. Parmi toutes ses réformes, souvent plus psychologiques qu'économiques, Joseph II avait décidé d'ouvrir le parc aux habitants de la ville. « Avez-vous pensé à moi ? » leur rétorqua-t-il. « Si je ne devais fréquenter que mes semblables, je passerais ma vie dans les cimetières ! ».

   Le reste du dîner se passa dans la plus grande gaieté. Les grivoiseries qui circulaient sur la Cour étaient plus ou moins codées. On parlait du premier cercle pour la famille royale, dont les membres avaient des surnoms empruntés à l'Enfer de Dante. Mais comme tous n'employaient pas les mêmes, des quiproquos venaient semer la confusion au profit de l'hilarité générale.

   À huit heures passées, les hommes se rendirent à la bibliothèque fumer leurs cigares, pendant que les femmes et la jeunesse entreprenaient des parties de trictrac et de bouillotte au salon.

   Une aussi belle journée ne pouvait se terminer sans musique. Il était hors de question de demander à Emilie Wecksheim de chanter dans son état. Sa belle-sœur accepta. Effacée par l'autorité de sa mère, Madeleine Wecksheim était de nature silencieuse. Le regard de William Cleggan, souvent posé sur elle, la gênait un peu, malgré le plaisir qu'elle y trouvait. Elle pensait imiter son père, dont elle gardait un souvenir assez précis, en agissant toujours sans se préoccuper de ce que l'on pouvait penser d'elle. C'était ainsi qu'elle l'imaginait, mais, en réalité, il n'avait jamais craint de se montrer ; trop de discrétion va toujours à l'encontre de l'avancement. Elle savait bien que sa voix ne pouvait se comparer à celle d'Emilie. Elle n'avait pas non plus sa beauté. Mais le naturel remédie à la plupart des maux et les sentiments transforment la réalité. Il serait un peu exagéré de dire que ceux qui naissaient en elle la transfiguraient, mais enfin tous remarquèrent l'adoucissement de ses traits. L'ombre d'un sourire glissait sur son visage dans les passages lents où les muscles relâchent leur tension. Il se faisait plus profond dans la prononciation des "ie", fréquents en allemand, qui donne au visage la configuration du rire.

   Mathilde Chennecy l'accompagnait au pianoforte dans des passages du fameux "Abendempfindung an Laura" de Mozart. Composé quatre ans avant sa mort, et donc deux avant la Révolution, ce lied est considéré comme le précurseur du romantisme. Etait-ce l'imperfection de l'interprétation ? Etait-ce une éducation musicale superficielle ? On voyait bien que l'assistance goûtait, dans le recueillement, un plaisir supérieur, mais sans paraître éprouver un élan particulier.

   Les mélomanes, instruits de toutes les subtilités de chaque genre et de chaque époque, sont si absorbés par la vérification de leurs critères, que les sentiments ne comptent pour rien. Il n'y a pas d'exemple d'esprit qui puisse assagir simultanément deux passions. Aussi, le mot romantique n'évoque-t-il pour eux qu'un certain ordre. Les autres, moins attachés à la forme, sont plus disposés à sentir qu'à mesurer. Mais les sentiments ne sont pas si naturels qu'il peut paraître. Les habitudes, et les modes principalement, conditionnent les esprits.

   Les imperfections peuvent occulter le caractère essentiel d'un passage, mais sur l'œuvre entière, ou du moins sur de larges extraits, il n'est pas probable qu'aucun signe ne transparaisse. On voyait bien que cette musique ne soulevait pas une plus grande émotion que ce passage de la Passion selon Saint Jean de Bach, où la voix de soprano reste comme suspendue pendant les longues minutes de la dernière aria : "Erzähle der Welt und der Himmel". C'était le morceau préféré Jean-Nicolas Chennecy, et il avait réussi à faire partager sa passion à son frère et à son ami François Wecksheim. Mais, ce morceau tragique était réservé à la Semaine Sainte. Il lui arrivait parfois de chantonner cet air poignant, mais il s'arrêtait bientôt, honteux d'éprouver un plaisir dans un thème si dramatique.

   On aurait pu penser que la nouvelle génération aurait dû être plus sensible à la dimension humaine de cette nouvelle musique. Admirons nos sentiments, laissons libre cours à nos élans, à nos passions. Voilà bien le message nouveau. L'homme d'abord. Dieu, pour quoi faire ? De son coin, l'abbé Jeanteau observait. On l'avait mis en garde contre les forces du mal, qui entraînent l'homme vers le matérialisme, sa chute. Il fallait considérer la musique profane comme condamnable en soi. L'art n'a de sens que s'il est dirigé vers la gloire du Créateur. Malgré ses maîtres, l'abbé pensait que l'homme est une créature de Dieu, et que louer les actes les plus courageux, les sentiments les plus nobles, ne devait pas être si contraire à la religion. Il ne parlait pas allemand ; il s'était fait une interprétation très noble du livret. Le titre du lied le gênait. Ce n'était pas la première fois qu'il l'entendait. Il aurait pu se faire traduire le texte. Etait-ce la crainte d'y voir l'ivraie mêlée et de devoir se priver de ces instants privilégiés ?

   Pour des raisons opposées, les autres n'étaient pas préparés à recevoir le message romantique. Ils appréciaient cette musique souvent jouée, mais les idées sous-jacentes leur échappaient. Pour recevoir les ondes électromagnétiques, il faut un récepteur réglé sur leur fréquence. De même, la perception du romantisme aurait nécessité un état dont leur éducation les avait tenus écartés. Oh ! pas avec la rigueur des séminaires, mais suffisamment pour les laisser insensibles à autre chose qu'à la seule beauté du mouvement.

   Ann-Françoise Wecksheim, la mère de Madeleine, donnait l'impression de goûter cette musique. On pouvait douter, connaissant son caractère, qu'elle éprouvât quelque admiration pour sa fille, ou, du moins, qu'elle l'eût montrée. La bonne humeur où elle était depuis quelque temps, et qui se traduisait ce soir sur son visage allongé et austère par un sourire à peine esquissé, venait des attentions de William Cleggan pour sa fille. Aucun prétendant ne s'était présenté jusqu'alors. Or elle avait près de vingt-quatre ans. Ann-Françoise Wecksheim avait envisagé d'aller s'installer à Paris. Sa fortune lui aurait permis de faire bonne figure. La perspective d'y retourner l'avait même enchantée. Son mari avait passé deux ans au Ministère. Elle conservait un souvenir idyllique de la capitale. Maintenant que les choses se dessinaient autrement, elle se consolait de rester en Alsace en pensant aux soucis évités.

   Vers onze heures, des domestiques apportèrent un léger souper : divers potages, des terrines de foie gras, fameuses dans cette région, et des compotes de fruits.

   Le château devait se vider progressivement la semaine suivante. À l’exception d'Antoine Wecksheim et de sa famille, tout le monde rentrait à Strasbourg. On voulut profiter de ces dernières journées. Les hommes allèrent à la première messe le lendemain matin ; une battue était prévue dans le parc d'Oberwill.

   Après le confluent de la Rothaine, la vallée de la Bruche s'élargit. Le parc se poursuivait dans cette petite plaine, au-delà du chemin de Natzwiller. Les pentes des Roches Blanches succèdent à celles du Chenot. Une vaste prairie, parfois inondée, s'étale entre la Bruche, la route et la forêt de sapins, parsemée des taches déjà rougeoyantes des chênes et des hêtres. Elle était fermée au nord par des bois et des taillis.

   Des emplacements, protégés par des levées de terre, avaient été aménagés pour les chasseurs. Cette disposition permettait d'éviter tout accident. Il était fréquent qu'une trentaine de chasseurs fussent invités. Quelques voisins, conviés au bal du soir, s'étaient joints aux Wecksheim, aux Chennecy, aux Régling et aux quelques invités qui résidaient au château : les Altenau, Frédéric de Kertzfeld, Alexandre de La Brélière et William Cleggan.

   Une vingtaine de paysans de Maisonneuve et de Vipucelle, payés en gibier abattu, rabattaient perdrix et faisans, qui prospéraient dans les parages. À l’heure convenue, un garde chasse des Wecksheim donnait le signal. Les paysans avançaient dans les sous-bois, non sans peine, frappant les troncs, au passage, avec des bâtons. Le gibier était repoussé sur la prairie où les chasseurs attendaient, postés à leur emplacement.

   Ce genre de chasse est davantage goûté par les chasseurs âgés que par les jeunes qui n'y trouvent point d'exercice. Mais que faire d'autre ce matin ? Ils se prenaient d'ailleurs au jeu. Il fallait une certaine adresse pour faire un tableau honorable avec les fusils de l'époque.

   Le chargement n'était pas une opération aisée, ni rapide. Les gardes-chasse passaient d'un abri à l'autre pour aider les chasseurs à charger leurs deux fusils, par le canon bien entendu.

   Le vent d'ouest avait ramené un peu de douceur. Depuis le matin, le ciel était bleu. Etait-ce l'impression d'humidité ? Etait-ce le bleu du ciel un peu moins pâle ? On devinait bien que ce n'était qu'un répit. Dès dix heures, les premiers nuages voilaient le Soleil. Il pleuvrait certainement dans l'après-midi.

   En l'absence de pluie, tous les coups partirent, mais le tableau ne fut guère brillant. Tout juste une vingtaine de perdrix et la moitié de faisans. On manquait d'exercice au tir. Il fut convenu de recommencer le mardi suivant.

   Alors que l'on procédait à la distribution, un faisan, deux perdrix, on vit passer deux berlines sur la route de Rambervillers. Les premiers invités arrivaient.

   Si les voisins les plus proches rentraient chez eux après le bal, ceux qui venaient de la basse vallée de la Bruche couchaient à Oberwill. Les Brémenil, qui arrivaient eux de leur propriété de Seranville, près d'Epinal, restaient même deux ou trois jours. Ils devaient ensuite descendre dans leur vignoble des environs de Rosheim. Ils avaient là-bas un hôtel particulier, désignation un peu prétentieuse pour une petite maison à colombages à deux étages avec un agréable jardin sur l'arrière.

   Le marquis de Brémenil n'avait pas quitté la France, même aux pires moments de 1793. Il était resté à Nancy avec sa famille. Son affabilité et sa générosité éloignèrent toute animosité à son égard. Il rejeta, par la suite, les avances de l'Administration impériale. On lui proposa pourtant divers postes aux Affaires Etrangères, puis à l'Intérieur. À présent, son âge ne lui laissait guère de chances d'obtenir une place. Il ne faisait pas le moindre geste pour que l'on s'occupât de lui. Il y avait à cela une raison financière. Sa fortune était encore suffisante pour mener une vie agréable à Nancy et dans son château de Seranville. Mais aucune charge, accessible à un homme qui n'a fait que lire et chasser pendant près de vingt ans, ne pouvait lui permettre de mener, à Paris, un train de vie digne des traditions de sa famille. Médiocre gestionnaire, entendez trop honnête homme, il avait fait de mauvaises affaires. Les créances qu'il détenait sur plusieurs affaires, des affaires autorisées à son état, une forge des Vosges en particulier, lui furent payées en assignats à l'échéance. Leur pouvoir d'achat avait diminué de moitié dans l'intervalle. L'hôtel de ses beaux-parents, rue de Varenne à Paris, fut vendu pour une bonne part au comptant. Instruit par l'expérience, il utilisa ces assignats pour régler ses dettes, mais il s'en fallut de peu qu'il n'y perdît encore : au cours de l'été 1793, les assignats avaient fini par se stabiliser, ils remontèrent même un peu avant de s'effondrer fin février 1794.

   À la fin du Directoire, il reprit son train de vie. Depuis vingt ans, son équipage écumait les forêts de Vitrimont et de Charmes. A Nancy, l'hiver, c'était une fête continuelle. Ses lectures l'avaient rendu très cultivé et il était apprécié dans tous les salons où il n'avait pas son égal pour relancer la conversation. Le marquis et la marquise sortaient aussi bien dans le cercle restreint de la noblesse d'ancien régime que dans celui, à peine plus étendu, de la haute bourgeoisie de la ville. Le marquis était l'un des plus éminents représentants de la noblesse de Lorraine, il était apparenté à deux aux moins des quatre grands chevaux. Son ancêtre, le premier connu, avait été ministre de René II de Lorraine, le vainqueur de Charles le Téméraire.

   Mais le marquis ne cachait pas que sa mère appartenait à une de ces familles de la haute bourgeoisie locale, héritière d'une fortune correcte détachée du négoce, où elle avait son origine, et placée dans le foncier. Une telle situation donnait facilement accès à la noblesse, sauf dans les dernières années qui précédèrent la Révolution. L'extension du privilège d'exonération fiscale réduisait le budget de l'Etat, et donc les subsides distribués pour les charges détenues par la noblesse. Les nobles réagirent en limitant l'accès à leur état. Ils remettaient en vigueur, dans le même temps, des privilèges exorbitants, parfois tombés en désuétude depuis des siècles. Le grand-père maternel du marquis de Brémenil n'avait eu qu'une fille. Il ne jugea pas nécessaire de participer au renflouement des caisses de l'Etat en achetant un titre qui tomberait après sa mort.

   Bien plus, l'épouse de l'actuel marquis, malgré son apparence très distinguée, on lui aurait donné sans hésiter six générations d'ancêtres dans la noblesse, appartenait à cette haute bourgeoisie parlementaire parisienne, déjà pourvue de particules, mais pas encore en titre.

   Malgré les apports successifs des dots, puis des héritages, qui furent considérables, la peau de chagrin se réduisait d'année en année. Il fallait progressivement grignoter sur les fastes. C'est ainsi qu'il avait vendu sa meute de lévriers, l'une des plus belles du département de la Meurthe, à son ami François Wecksheim. Il se sépara aussi de la collection de tableaux hollandais que ses ancêtres avaient amassée.

   Seranville aussi serait vendu un jour. L'entretien de cette énorme bâtisse et de son parc absorbait près du cinquième des revenus du marquis de Brémenil, sans tenir compte des réceptions et autres dîners somptueux, qui s'y donnaient au moins trois fois par semaine. Le marquis voyait tout partir sans même y penser. Son seul souci, à présent, était de marier ses deux filles.

   On peut hériter des traits et du caractère de ses parents ; parfois pour le meilleur. Mais l'aînée de ces deux jouvencelles de plus de vingt ans avait la froideur d'apparence hautaine de leur mère dans le visage rond de leur père. On aurait pu penser qu'après un premier essai, peu concluant dans les apparences, la nature aurait permis un arrangement plus heureux pour la seconde. Il n'en fut rien.

   Mais la beauté ne compte que dans les premiers instants. La marquise connaissait à Nancy, bien des filles plus laides que les siennes, et sans fortune, qui avaient fait d'excellents mariages. La beauté attire les jeunes gens, et tous les hommes, mais elle n'en retient aucun. Par malheur, ses filles n'avaient pas la grâce ou le charme compensateur.

  Ces demoiselles voyaient bien que les difficultés financières s'aggravaient. Les robes ne venaient plus de Paris pour chaque bal. Celles qu'elles apportaient aujourd'hui venaient de Nancy. Elles avaient déjà servi une fois. La fortune de leur père pouvait encore égaler celle de François Wecksheim, mais elle était grevée de dettes et ne cessait de fondre. Celle de l'ami de leur père n'avait pas encore fini de monter. Les prétendants ne pouvaient mesurer ce lent abaissement. Le faste qui se déployait encore pouvait laisser imaginer une dot considérable.

   Bien qu'égales dans cette absence de beauté et de grâce, les deux sœurs ne se ressemblaient pas plus au moral qu'au physique. Si l'aînée, plus philosophe, se disait prête à épouser un de ces hobereaux lorrains qui fréquentaient leur salon, point trop fortuné, mais économe et convenablement titré, la cadette ne pouvait envisager de renoncer au luxe qu'elle avait toujours connu. Toutes deux seraient mariées depuis longtemps si ces dispositions, au fond assez banales, n'étaient balancées par le sentiment permanent de naufrage où elles vivaient. Elles voyaient sombrer tout ce qui les entourait depuis qu'elles avaient pris conscience de leur existence. Elles vivaient dans des conditions dont la plupart de leurs contemporains ne pouvaient pas même rêver. Mais comme ces malheureux pris dans les sables mouvants, elles imaginaient non seulement qu'elles allaient disparaître, mais qu'elles entraîneraient les inconscients qui leur tendraient la main pour tenter de les sauver.

   De tels sentiments restent incompréhensibles à ceux qui estiment n'avoir rien à perdre. Et c'est bien un jugement ; qui donc n'a rien à perdre ? Aussi ces sentiments ne sont pas propres à la partie descendante de la frange sociale la plus riche, mais se trouvent à tous les niveaux, peut-être même aussi au plus bas. Ils reflètent une nature pessimiste, ou anxieuse, plus répandue qu'il n'y paraît. Ces pensées, trop souvent agitées, trouvaient leur reflet dans leur comportement. Elles décourageaient les plus entreprenants.

   Les Brémenil arrivèrent à Oberwill juste après les Kertzfeld, les parents de Frédéric, qui montaient d'Ober-Nay.

   Vers sept heures, on passa au salon. Les meubles les plus encombrants, ainsi que les immenses tapis de la Savonnerie, avaient été retirés. Les portes donnant sur la bibliothèque et sur le billard étaient grandes ouvertes. Des tables de jeu attendaient ceux de l'ancienne génération qui ne voulaient plus danser.

   À défaut de portraits d'ancêtres en tricorne ou à catogan, le salon était orné d'une grande tapisserie des Gobelins, de la série si répandue des châteaux de France, et de remarquables tableaux flamands et italiens lui faisant face de chaque côté de la cheminée en marbre blanc.

   Le marquis de Brémenil admirait les récentes acquisitions de son ami. Sans manifester le moindre étonnement, il s'était arrêté sur un petit Tesniers, suspendu sous une vue de Venise, un Canaletto assurément. Il aurait été incapable de dresser la liste des tableaux de son père, qu'il avait vendus, mais il aurait bien parié que ce fumeur de pipe venait de Seranville. Il ne pouvait y avoir de doute sur le peintre tant les détails caractéristiques sont accumulés : le foyer, le billot en guise de chaise, le dessin affiché, un visage d'homme, le reflet sur la jarre. La scène est éclairée par une fenêtre que l'on imagine dans le dos de l'artiste. À l’arrière-plan, un personnage sort. La porte laisse pénétrer un filet de lumière qui accuse les contrastes et renforce le relief.

   Levant les yeux, il s'aperçut de sa méprise. C'était bien un Canaletto, mais ce n'était pas Venise. Il ne put reconnaître cette ville parmi celles qu'il connaissait. Il avait cru jusqu'alors que Canaletto n'avait peint que Venise et Rome. Il se promit de poser la question à François Wecksheim.

   Le tableau d'un dignitaire du Saint-Empire, portant la toison d'or, le fameux ordre bourguignon dépourvu de classes, côtoyait une scène de la guerre de Trente ans, à en juger par les uniformes. Mais au lieu de l'étalement de l'horreur de cette guerre féroce, le peintre avait représenté un engagement entre deux demi-douzaines de cavaliers sous les fumées d'un tir concentré d'artillerie.

   De l'autre côté de la cheminée, vers la bibliothèque, une vue du Rhin, italianisée par les ruines d'un temple, sans doute un Lingelbach, mais il était accroché trop haut et il ne pouvait lire la signature, succédait à deux tableaux oblongs, accrochés l'un au-dessus de l'autre. Ils représentaient des scènes du Nouveau Testament dans des paysages de monts escarpés, de rivières sinueuses et de villes fortifiées. Celui du haut avait été offert par les Chennecy. On distinguait un établissement industriel, avec des roues à aubes et une épaisse fumée. On imagina qu'il s'agissait d'un haut fourneau.

   Ce n'était là qu'une partie de la collection du château. Les escaliers, le palier et les couloirs du premier étage étaient également chargés de remarquables productions. Un tableau du général Wecksheim, de facture assez médiocre il faut dire, avait été relégué dans un coin obscur, en attendant des jours meilleurs.

   Le salon n'avait pas de tribune ; l'estrade de l'orchestre était installée, par habitude, en face des portes donnant sur le vestibule, où l'on pouvait ainsi danser. Mais ce soir cet espace supplémentaire ne serait pas nécessaire ; il n'y avait pas plus d'une cinquantaine d'invités, en tenant compte des officiers en garnison à Molsheim et à Mutzig, qui devaient monter dans la soirée ; c'est l'inconvénient des vallées. Bien plus, Oberwill étant le dernier château avant les cols, le nombre de voisins était réduit. Peut-être était-ce la raison du nombre de chambres. Si le second étage des combles était occupé par une partie des domestiques, le premier était découpé en chambres, simples, mais confortables. Dominant les arbres de la vallée, elles avaient une vue dégagée sur les Vosges.

   Les deux bâtiments de communs, qui longeaient l'allée principale, étaient aménagés pour recevoir aussi des invités ; les chambres étaient plus frugales ; on y installait les plus jeunes. Les demoiselles ne pouvant s'éloigner de leurs parents, elles devaient se serrer un peu dans les chambres du château même.

   On pouvait ainsi loger plusieurs jours les amis qui venaient de Strasbourg ou a fortiori de Nancy. A la belle saison, des bals étaient donnés dans plusieurs châteaux à la ronde, on s'arrangeait pour que les dates se succèdent. On arrivait à recevoir quelques cent personnes, nombre bien faible comparé aux fastes de l'Ile-de-France. Mais ces fêtes plus limitées, entre amis plus intimes, n'en étaient que plus gaies et plus naturelles.

   Un peu après neuf heures, l'orchestre s'installa et lança aussitôt ses premiers accords. L'Empire avait apporté en France des modes de l'Europe entière. Les danses polonaises et tchèques étaient très appréciées. Mais il fallait aussi plaire à l'ancienne génération ; l'orchestre devait interpréter quelques valses et écossaises.

   Ann-Françoise Wecksheim, gardienne de l'étiquette, avait distribué leur carnet aux jeunes invitées. L'ordre des danses avait été imprimé. À vrai dire, on les utilisait d'un bal à l'autre tant qu'une nouvelle mode ne venait pas modifier les morceaux. Seuls les officiers s'inscrivirent ; entre cousins et amis fort proches, on usait de moins de cérémonie.

   La première danse était une mazurka. Antoine Wecksheim ouvrit le bal avec l'aînée des Brémenil. Emilie était restée dans la bibliothèque. Elle regardait sa belle-mère et François Wecksheim jouer à la bouillotte avec Madame de Kertzfeld et son père, tout en avançant sa broderie. Elle adorait danser ; il avait fallu la convaincre d'y renoncer. François Wecksheim dut promettre d'organiser trois bals l'été suivant pour la consoler.

   Connaissant la maison, les musiciens savaient bien qu'ils allaient jouer jusqu'au souper, à onze heures. Et avec ces militaires, on pourrait bien aller au-delà. Aussi prenaient-ils leur temps entre chaque danse. On servait du champagne, des sirops et des sorbets, et ils n'étaient pas oubliés.

   L'annonce de la première valse souleva une exclamation à la bibliothèque et au billard. Quelques anciens, abandonnant un instant leur jeu, voulurent montrer à cette jeunesse agitée ce dont ils étaient capables. L'orchestre tira dix bonnes minutes de grâce supplémentaires, attendant que les couples se fussent formés. Avançant puis reculant, avant de virevolter, les danseurs conservèrent quelques instants un bel ensemble. Mais entraînés par ce rythme ensorcelant, ils se mêlèrent, se croisant, s'évitant, s'éloignant ensuite. Dans son microscope, le fameux Brown n'a eu qu'une petite idée du désordre : il ne vit point de rotations.

   Une première fois Jean-Nicolas Chennecy entraîna sa cavalière, la femme du colonel Altenau, dans un mouvement à contre-pied. Surprise, elle eut quelque peine à reprendre le rythme. La seconde tentative fut plus heureuse. La manœuvre demande une certaine habitude. Le changement de pied ne se fait pas au même temps pour le cavalier et la cavalière, puisqu'ils sont toujours décalés de trois temps sur les six de cette danse, dans sa forme aristocratique. Il faut ensuite inverser le mouvement des pieds.

   Moins souple avec les années, mais avec une excellente danseuse, qu'il n'avait pas à porter dans les inévitables faux pas, Jean-Nicolas renouvela plusieurs fois l'expérience avant de se lancer dans un long tourbillon inversé. Alternant enfin cette figure avec les mouvements habituels, il finit par attirer l'attention. Il ne cherchait pas à se mettre en avant. Avait-il besoin de cela ? Qui donc aurait pu le penser ? Non, il défendait sa génération : voyez, il faut encore compter avec nous. Peu à peu les couples s'immobilisaient ; par épuisement ? Par une sorte de respect pour l'élégance aussi.

   Profitant de ces instants, Charles Chennecy et Marie-Véronique Régling s'étaient glissés dans la bibliothèque désertée. À l’abri des regards, ils avaient échangé leur premier baiser, renouvelé et quelque peu prolongé. Les propos qu'ils échangeaient eussent paru tout à fait niais à un enfant même. Mais ce n'est pas tant le poids des mots qui compte, que la force des sentiments, ou de la pensée, qui pousse à les exprimer.

   Par un tour inexpliqué de la nature, les traits de Marie-Véronique Régling démontraient ses sentiments. Et le visage de Charles Chennecy en était comme le reflet. Ce n'était qu'un sourire léger, mais, surtout, un relâchement de tous les muscles, qui donne au visage une certaine douceur. Silencieux à présent, Charles s'étonnait de la finesse des traits de Marie-Véronique. Habituée à être jalousée à ce sujet par ses sœurs, elle devina les pensées de son fiancé. Ce mot de fiancé lui plaisait. Bien que rien ne fût encore officiel, ils étaient déjà convenus, dans leurs secrets, de l'utiliser entre eux. Charles avait atteint, dans son observation, le front de Marie-Véronique, et les premières mèches qui le cachaient en partie. Il redescendit sur les yeux. Sa fiancée souriait à présent à belles dents. La fin de la valse les ramenait à ce bas monde, mais il eut le temps d'être troublé par la froideur qui subsistait dans les pupilles de Marie-Véronique.

   Ils durent se séparer pour la danse suivante ; Marie-Véronique Régling avait un cavalier sur son carnet. Pendant qu'elle dansait avec un élégant lieutenant d'infanterie, Charles Chennecy invita sa future belle-sœur. Au risque de mettre de drôles d'idées dans cette jeune tête, il s'attarda, un fort court instant il faut dire, sur ses yeux et trouva la même absence d'expression dans les pupilles. Cette constatation le réconforta. Il avait craint que cette froideur ne fût le signe de quelque pensée cachée. Ce n'était que la nature de l'œil. Mais il était troublé d'avoir constaté que les yeux, dont le moindre mouvement peut trahir les pensées les plus intimes, ont, au centre de l'iris, une apparence presque minérale. Alors que les traits du visage, et les yeux principalement, expriment les sentiments, le petit disque noir de la pupille, par où entrent toutes les impressions lumineuses, ne renvoie aucun message ; elle n'exprime rien.

 

 

 

 

 

 

 


 

Baerensee, lundi 7 mai 1821

 

 

 

 

CHAPITRE 8

 

 

BAERENSEE

 

 

 

   Les premières lueurs du jour éclairaient la ville. Les quartiers populaires résonnaient déjà de l'agitation des commerçants disposant leur étal et des artisans préparant leur matériel. Le long des canaux, les roues des moulins à blé et à tanin, celles des fourbisseurs et des papetiers, commençaient à grincer sous l'action du courant libéré dans les chenaux. Les palefreniers s'affairaient autour des attelages des malles-poste et des diligences sur le départ. Une multitude de chariots, aux chargements les plus variés, franchissaient les portes de la ville et se répandaient dans toutes les directions, la remplissant peu à peu.

   Dans les quartiers plus bourgeois, les domestiques nettoyaient les cours. On apercevait la lueur des chandelles dans les cuisines où se préparait le premier déjeuner.

   Des ombres en hauts-de-forme se glissaient de-ci de-là dans les rues encore sombres. L'obscurité était-elle encore suffisante pour garantir l'anonymat aux imprudents restés endormis trop longtemps dans des bras plus charnels que ceux de Morphée ; aux joueurs aussi, espérant encore, un instant plus tôt, récupérer leur mise ? Et celui-là qui rase les murs, que cache-t-il ? Il passe près de vous. Tiens, son habit est démodé et son haut-de-forme usé ! Quelque rabatteur de notaire ou d'antiquaire. Combien vont ainsi chaque matin aux nouvelles des grabataires, flairant les successions à racheter au comptant à des héritiers décontenancés par la complexité supposée des affaires.

   Plus loin, c'est un groupe de ramoneurs, des enfants, qui viennent proposer leurs services. Là-bas, d'autres enfants suivent un chariot tiré par deux bœufs. Ce sont des cureurs de fosses, un de ces métiers qui soulevaient alors le cœur pour des raisons chimiques, si l'on peut dire. Il s'agissait d'une de ces multiples occupations qui remplissent aujourd'hui des âmes bien nées, et fort pourvues, d'une très vive nostalgie de la si délicate époque préindustrielles.

   La fraîcheur matinale préservait encore les habitants des beaux quartiers de la multitude d'odeurs, plus pénétrantes les unes que les autres, que développaient toutes ces activités, sur fond omniprésent de crottin de cheval. Les gravures, même les plus fidèles, ne sauraient restituer la moindre de ces délicatesses. C'était ici encore le XVIIIe siècle. On jugera de ce qu'il faut ajouter aux marquis poudrés et aux marquises enrubannées pour rétablir la réalité.

    C'est à peu près à cet instant que deux grosses berlines quittaient Strasbourg par la porte Pierre, en direction de Haguenau. La veille, il avait plu toute la journée, mais le ciel s'était dégagé. Le vent était passé au Nord : l'air avait fraîchi. Les bas-côtés de la route étaient encore détrempés et les voitures roulaient à grand bruit sur la partie centrale de la route, seule pavée. La diligence de Mannheim, celle du lundi, était sortie juste devant.

   C'était l'heure où les maraîchers apportaient leurs légumes et les paysans leur volaille aux marchés de la ville. L'octroi était débordé, comme d'habitude. Une longue file de chariots attendaient leur tour pour acquitter les taxes et entrer dans la place.

   La diligence obliqua bientôt vers Schiltigheim et la route de Lauterbourg. Roulant au petit trot, les berlines doublèrent plusieurs charrois qui avançaient à grand-peine sur le bas-côté. Des groupes d'hommes allaient à pied, la troisième classe de l'époque. Ils avaient passé l'hiver à Strasbourg, vendant leurs bras pour les travaux les plus variés : maçons, menuisiers, porteurs. Le printemps les rappelait dans leur village aux travaux des champs. C'était un infime échantillon d'une population complète : plusieurs millions de migrants sillonnaient ainsi à pied les routes de France. Ces pauvres bougres en haillons, sales et toujours affamés, ces plaies millénaires de l'Occident, n'entrèrent point dans les analyses sociales.

   Or voilà que l'on constate que tout est dans le détail, dans la nuance. L'ensemble n'est rien. Les simplifications qui prétendent tout ramener à quelques éléments ou à la simple contradiction de deux termes, pour tout expliquer, semblent avoir aujourd'hui un peu de plomb dans l'aile.

   Après avoir longé le nouveau cimetière, la route s'éloignait de la vallée du Rhin en montant lentement à travers les champs de blé, et d'avoine, les cultures de tabac et de chou, les échalas de houblon et de garance. Elle traversait les petits affluents du Rhin sur des ponts de bois, parfois de pierre.

   Après la Soffel, le paysage devenait plus accidenté. Des vignes rayaient les coteaux exposés au Sud. Les lignes vert tendre des premières feuilles alternaient avec celles brun foncé de la terre détrempée. Les bois et les taillis se répandaient sur les autres versants.

   A Stephanfelden, nos berlines s'arrêtèrent pour laisser passer la malle-poste de Landau, qui devait être à Strasbourg à onze heures. Les passagers profitèrent d'un cabaret auberge, près de l'ancienne commanderie, pour se réchauffer un peu.

 

   L'attente se prolongea une bonne demi-heure. Les routes devaient avoir souffert des intempéries. Ils perçurent enfin le roulement heurté des jantes de fer sur les pavés et le trot rapide des quatre chevaux de l'attelage. Aussitôt la malle passée, ils reprirent la route jusqu'à Brumpt où ils devaient changer de chevaux. Nouvelle remonte à Haguenau. Ils quittaient alors la route de Landau pour celle de Reichshoffen, moins fréquentée.

   Haguenau marquait le début d'une région plus sauvage. Des ruisseaux, bordés de maigres cultures, entrecoupaient les bois et les forêts étalés à perte de vue. Ces lieux n'étaient plus, depuis les massacres romains, le repère des druides, mais le royaume des usines à feux : forges et autres cristalleries.

   Ils perdirent un temps précieux dans la forêt royale de Haguenau. Les Ponts et Chaussées avaient entrepris de refaire la route de Bitche en la rapprochant de la vallée de la Zintzel, un affluent de la Moder. Mais à deux kilomètres de Mertzweiller, ils durent faire demi-tour. La nouvelle route s'arrêtait là. Ils auraient embourbé les voitures dans le chantier qui la prolongeait.

   Chaque étape se déroulait de la même manière en sorte que l'on aurait pu croire à un rituel. Au départ, la discussion s'envolait au spectacle de la rue, elle rebondissait à celui des cultures, puis revenait aux forges à la vue d'une forêt ou à la traversée d'une rivière. Peu à peu cependant, la monotonie du bruit des jantes sur le pavé endormait les passagers. Ils sortaient de leur sommeil une heure après pour se plonger dans quelque journal ou dans un livre ; à moins que l'esprit ne s'envolât devant le lent défilement de la nature.

   Mais les préoccupations n'étaient pas les mêmes dans les deux berlines. La première, celle de la manufacture royale de Bruchwiller, emportait la génération des parents. Ils passaient des souvenirs de jeunesse aux considérations de revenus et de rentabilité. Dans la seconde berline, la nouvelle génération construisait l'avenir. On parlait parfois de politique ; personne ne pouvait entendre. Les premiers critiquaient le présent, n'ayant retenu des années passées que les périodes fastes et heureuses. Les seconds édictaient les lois du bonheur futur.

   Dans chacune des voitures, les opinions étaient assez proches, du moins sur les principes. Mais chacun avait son idée sur leur mise en pratique.

   Ainsi les anciens s'accordaient sur l'importance de la crise économique, mais imaginaient chacun un développement, une durée et des conséquences différentes ; les jeunes s'accordaient sur la fin inévitable des forges au charbon de bois et sur l'avenir de la houille, mais chacun avait son idée sur les moyens, le délai et la méthode de passage de l'ancienne méthode à la nouvelle. Bien sûr, le débat était plus vif dans la seconde berline.

   Il y avait bien un sujet commun : la crise anglaise. Mais, ses causes et ses conséquences étaient analysées de manières si différentes dans chacune des berlines qu'un auditeur qui aurait écouté les deux conversations, se serait demandé si l'on parlait de la même chose.

   Maximilien Régling avait exposé son point de vue : les Anglais s'étaient épuisés dans leur lutte contre Napoléon 1er. Pendant plus de quinze ans, ils avaient submergé l'Europe de leurs fers et de leurs aciers, de leurs sabres et de leurs fusils, de leur coton et de leurs machines. Aussitôt que les armées de Napoléon avaient battu un Etat, réquisitionné les armes et mis hors d'état l'industrie de guerre, les Anglais arrivaient pour réarmer le vaincu. Le développement industriel des Iles Britanniques fut à l'échelle des besoins : monstrueux. L'Angleterre l'emporta. Elle avait déjà gagné avant Waterloo. Dès Trafalgar, sa victoire était assurée. Largement pourvue de houille et de minerai de fer, elle pouvait importer le reste sans entraves. Mais surtout, elle pouvait livrer ses produits en tout point de l'Europe sans aucun risque. La maîtrise des mers était alors la condition de la victoire. De manière analogue, et moins d'un siècle et demi plus tard, la maîtrise des airs donna la victoire à la Wehrmacht, puis aux Alliés. Un demi-siècle plus tard encore, la victoire vient d'échouer au maître de l'Espace, mais cette victoire-là n'a pas reçu de nom ; elle n'a pas non plus de généraux. Comme dans un théâtre d'ombres chinoises, l'ombre du plus faible a disparu derrière l'ombre du plus fort. La guerre froide a fait des victimes, mais elles ne sont point dans les rangs des armées.

   Maximilien Régling n'eut pas de peine à convaincre ses amis et associés que l'industrie anglaise, enrichie par cette longue période de prospérité, s'effondra lorsque la machine s'arrêta pour cause de paix. Mathias Chennecy, mauvais calculateur, mais plein de bon sens, lui fit pourtant admettre que cette ruine était toute théorique ; il s'en fallait de beaucoup que tout le profit eût été réinvesti. Il restait des Anglais non seulement riches, mais immensément riches. Passés les ajustements, douloureux, mais indispensables, l'économie ne pouvait que repartir vigoureusement.

   Dans la seconde berline, on n'avait pas ce recul que donne l'âge. On cherchait la logique des événements. On plaçait la main-d’oeuvre, les capitaux, les forges et autres usines, la production, le stockage, la concurrence, la houille, le fer, le coton et autres produits sur un échiquier et l'on avançait les pions suivant les règles supposées de la nature. La jeunesse se refuse à voir que la nature se joue de nous, en changeant nos règles, mais, bien pire, en bouleversant notre échiquier même, sans nous prévenir. Car toujours, les lois et le cadre que nous attribuons à la nature, ne sont que dans notre esprit, tant nous sommes éloignés de la connaissance de tous les innombrables mouvements qui règlent le cours des choses.

   La rechute de l'économie anglaise avait été une douche froide pour Charles Chennecy. Son dernier séjour à Sheffield l'avait impressionné. Il avait lié connaissance avec les maîtres de forges avec lesquels il avait été d'abord en rapport d'affaires. Il fut ainsi souvent invité à dîner au manoir George II de Sir Malcolm Fergiron, à quelques miles du centre de Sheffield. La propriété alliait un confort, encore inconnu sur le continent, à l'agrément du paysage. D'immenses prairies, que l'on aurait cru fauchées chaque nuit, descendaient du perron jusqu'à la Don qui s'écoule paresseusement dans sa large vallée.

   Lors de son dernier voyage, il n'avait pas revu Sir Malcolm. Charles fut un peu surpris en arrivant à son auberge de ne pas trouver l'invitation, devenue habituelle. Il imagina quelque nouveau périple. Le puissant maître de forges lui avait raconté par le détail son dernier voyage en Italie, avec femme et enfants, et leur suite. Charles ne s'était pas vraiment trompé, mais ce nouveau périple avait été le dernier, et Sir Malcolm l'avait fait seul. Il n'eut pas à poser la question ; lisant le journal, en attendant d'être servi, il découvrit qu'il était question du regretté Malcolm Fergiron.

   Ce n'est qu'à la fin de son séjour, qu'il apprit que le maître de forges s'était suicidé, démentant la réputation des Anglais d'être philosophes dans l'adversité. L'estimation de sa faillite était, il est vrai, considérable.

   Il y a une espèce curieuse dans l'humanité. Il ne s'agit pas d'une race, mot dont la signification reste d'ailleurs assez indéfinie. On trouve des représentants de cette espèce dans tous les pays et à toutes les époques. Elle se caractérise par une volonté aussi précise qu'obstinée : cette  volonté de se poursuivre dans sa descendance. Ne vous méprenez pas ; je ne vois pas ici quelque principe freudien ! Cette espèce va bien au-delà de la nécessité de subsistance et de reproduction que l'homme partage avec toutes les espèces animales et végétales. Voyez cette branche de frêne, plantée dans la neige pour montrer au skieur la limite de la piste. L'été venu, une extrémité a glissé dans une rigole ; des feuilles lui ont poussé. Non, cette volonté est à gravir tous les échelons de la structure sociale et à s'accrocher au plus élevé possible. Cette volonté, aussi, n'est pas seulement individuelle ; elle englobe les générations à venir ; elle leur dicte le code qui les maintiendra, si elles ne peuvent s'élever encore.

   Cette espèce s'accroche ensuite au passé, comme rempart contre la déchéance. Tacite ironisait déjà sur ces Romains qui se cherchaient des origines jusqu'à la création de Rome. En France, on cache, par des armoiries à besants ou à croissants, des origines trop postérieures aux croisades. On s'incline devant des noms que des généalogistes complaisants font remonter, contre toute probabilité et malgré l'absence de traces, à quelque barbare franconien. Au reste, si l'on entend bien le sens du mot noblesse, il y a quelque gêne à trop survivre ; on peut avoir échappé à Azincourt ; on aurait aussi échappé à Pavie ?

   Si l'on en croit Stendhal, les Italiens pulvérisent tous les records d'ancienneté. L'an 600, c'était hier, semble-t-il ; on couronne même les arbres généalogiques par des consuls ou des sénateurs romains. D'ailleurs, s'il subsistait des filiations certaines, il faudrait les chercher plutôt dans l'héritage de Constantinople. La seconde Rome n'est jamais tombée aux mains des vagues successives gothiques et asiatiques qui envahirent le reste de l'Empire romain. Ultime refuge des patriciens romains, Constantinople assura la continuité religieuse, intellectuelle, artistique et juridique de la Grèce et de la Rome antiques avec le Moyen Age européen. C'est en Russie que passa l'héritage lorsque les Turcs Ottomans s'emparèrent de la ville.

   Pourtant, à Rome et à Venise, comme plus tard à Florence et à Milan, on tire fierté d'avoir commencé dans le négoce et la banque, et l'on se moque de l'antique tradition grecque qui ne reconnaît que le chef militaire et l'exploitant agricole au rang de l'aristocratie. Au reste, l'agriculteur, sédentaire, était méprisé par les plus anciennes civilisations. Mais le paysan s'enrichit plus vite que le berger ; et le négociant que le paysan. Or, l'Histoire démontre qu'aucune famille n'a pu se maintenir dans le négoce ou la banque plus de trois générations en moyenne. Aucune n'a échappé, quels que soient l'époque et le lieu, aux épidémies, aux guerres, aux crises qui secouèrent l'Europe tous les dix ans au moins. Le cas de l'illustrissime République, le plus étudié, est le plus connu, mais nullement l'exception. Il faut ajouter que les patronymes n'ont été longtemps que des attributs. Ce qui permet toutes les hypothèses et tous les artifices.

   En Allemagne, labourée par tant de luttes, ruinée par tant de guerres, la question est indécente.

   Cette espèce existe autant au Royaume-Uni, mais sous un jour plus réaliste et plus cru : how many sterling pounds ? Vu de la sorte, l'évidence s'impose : la notion de classe est encore plus confuse que celle de race.

   Le contenu de la frange aristocratique de la société semble pourtant se maintenir à travers les siècles. Malgré une érosion qui n'est pas contestée, quelques familles semblent retenir le pouvoir entre leurs mains. Pourtant, à examiner les choses de plus près, on s'aperçoit que leur fortune n'échappe pas à cette règle des trois générations. D'où vient donc leur pouvoir perpétué ?

   Les nouveaux riches de tous les âges ont toujours recherché des alliances dans ces anciens noms, gage de respectabilité, comme on greffe un rameau délicat sur le tronc d'une espèce vile. Le temps donne toute leur finesse aux vieux alcools qui flattent les palais les plus frustres. Il apporte la patine du bois qui fait tout le charme des meubles anciens. Il renforce l'apparence de solidité de ces vieilles bâtisses dont les pierres semblent assemblées pour l'éternité.

   On oublie que les restes qui soutiennent alors ces anciennes familles n'ont jamais une origine plus recommandable. Il n'y a jamais loin au bas commerce, à la spéculation, si ce n'est à l'ignoble, comme la traite des esclaves. On oublie que les alcools les plus fins ont été tirés de fruits trop mûrs, pourris, qui ne régalent que la vermine; les meubles les plus élégants, fabriqués pour des nouveaux riches; les plus beaux hôtels et châteaux, construits pour des truands de la gabelle ou les spéculateurs de la Compagnie des Indes. Les fortunes rassemblées en quelques mois, en 1720, grâce au cours forcé des billets de Law, dépassent sans doute celles construites sur la chute des assignats.

   Dans cet ordre d'idées, les millions des Médicis avaient-ils quelque noblesse incréée ?

   L'ancêtre, Jean-Gaspard Chennecy avait été ruiné par la guerre de Trente Ans. Une lente ascension venait de le porter à ce premier stade que constitue l'ordre équestre du Saint Empire Romain Germanique. L'Alsace en dépendait alors. Il faut dire qu'enfermé dans son palais du Radcany à Prague, l'empereur Rodolphe II craignait que les seigneurs catholiques ne perdent la majorité à la diète. Aussi se lança-t-il dans une large campagne d'anoblissement de familles catholiques supposées sûres.

   Cette chute n'avait pas empêché cette bizarre espèce de virus de passer à son fils, puis aux générations suivantes. Le grand-père de Charles avait été sur le point de repasser la barre, cette fois sur lettres à fleurs de lys, lorsque la terrible crise financière de 1783 vint mettre fin à son rêve. Il avait reconstruit une respectable fortune dans l'industrie et le commerce de la garance. Trop confiant dans l'avenir, il s'était engagé auprès des producteurs à des prix toujours croissants. La crise entraîna la chute des cours des teintures. Le prix de vente de la garance, seule teinture rouge à l'époque, ne couvrait pas même les achats aux producteurs de cette plante alors très répandue en Alsace.

   Charles Chennecy avait hérité de la maladie qui avait épargné ses oncles et son frère Louis-Eugène. Aussi le spectacle de la faillite de cet Anglais, qui avait atteint ce seuil dont il rêvait, fut pour lui un choc terrible. Il mesura mieux les risques de ces énormes industries nouvelles.

   Au cours d'un long entretien avec Sarrezzo, il lui exposa les raisons qui l'amenaient à renoncer à le représenter en Angleterre. A son retour à Strasbourg, il accepta de diriger la construction de la nouvelle manufacture de grosse quincaillerie d'Urbeis, non loin de Bruchwiller. Il était convenu qu'il en conserverait la tête par la suite. Dans son esprit, c'était là une première expérience industrielle, plus utile pour ses projets que le pari de Sarrezzo. La construction d'Urbeis avait été différée à cause de la crise. Il avait convaincu les actionnaires de la Compagnie de la nécessité de mieux étudier les plans. Il avait visité les établissements, alors célèbres, de Remscheid, qui avaient donné leur nom à ce type d'articles. La principale difficulté lui parut de trouver des ouvriers compétents. Le travail était presque aussi délicat que la fabrique des sabres. Il prépara un accord avec un homme d'affaires de Karlsruhe pour faire venir des ouvriers de Rhénanie, rattachée à la Prusse depuis le traité de Vienne. Toutes ces activités ne laissaient guère le temps de regretter les affaires de Sarrezzo.

   Son frère Louis-Eugène avait abandonné à regret ses recherches géologiques pour se consacrer à l'organisation des derniers transferts de fonds vers l'Angleterre. La chute des cours du fer s'était arrêtée, mais la situation de Sarrezzo était délicate. Le seul motif qui le maintenait au service du spéculateur était la possibilité d'approfondir ses connaissances sur les procédés au coke et sur les machines à vapeur, lors de ses fréquents voyages à Sheffield.

   Louis-Eugène Chennecy s'était fixé un délai d'un an. Il estimait qu'à défaut d'une reprise des cours d'ici là, Sarrezzo ne pourrait plus faire face aux intérêts des capitaux qu'il avait empruntés. Il serait alors contraint de commencer à revendre à perte. Cette perspective n'échappait pas à Sarrezzo. Il avait demandé à Louis-Eugène de chercher, dès à présent, des débouchés, jusqu'au Canada et aux Etats-Unis si nécessaire.

   Alexandre de La Brélière avait quelques idées des activités de son ami. Depuis six mois, il avait été chargé par le ministère de préparer la production d'un nouveau fusil qui devait remplacer le célèbre modèle 1777, utilisé pour la première fois lors de la guerre d'Indépendance des Etats-Unis, avant d'être l'arme de toutes les campagnes de la République et de l'Empire, après quelques améliorations. Ses activités l'amenaient souvent à Bruchwiller, entre un voyage à Charleville et une visite aux divers établissements qui composaient la manufacture royale de Saint-Etienne. Ce fut en parlant de Saint-Etienne avec Louis-Eugène, qu'il en était venu à soupçonner quelque chose. Il avait eu la curiosité de se rendre à Saint-Just-en-Jarez. Poussant un peu ses investigations, il apprit que d'importantes acquisitions de terrain étaient en cours et que l'affaire était traitée par un notaire de la Meurthe, un certain Sarrezzo. Il aurait bien juré avoir entendu ce nom à Strasbourg. Il s'était promis de rechercher le lien entre les deux personnes avant d'en parler à Louis-Eugène Chennecy.

   Alexandre de La Brélière avait une idée très précise de l'investissement que peut représenter une grande forge anglaise. Constatant les fréquents voyages de Louis-Eugène Chennecy en Angleterre, il en était arrivé à penser que l'on tentait d'attirer des capitaux anglais. Manby et Wilson, deux Anglais, s'intéressaient bien au Creusot !

   Le changement qu'il avait observé chez Charles Chennecy, le surprenait ; il n'en voyait pas la raison. Par conviction, il se rangeait du côté de Louis-Eugène. Mais son enthousiasme était à l'étiage. Sa dernière entrevue avec son père avait été dramatique. Chaque être réagit à sa manière à la fameuse maladie. Son père, le comte Dolet de La Brélière, était atteint du même mal incurable que Charles Chennecy, mais, dans son cas, elle en était au stade conservatoire. Le procès italien avait été gagné ; Alexandre, son fils aîné, était donc marquis. Mais cet ingrat d'Alexandre méprisait ces démarches humiliantes. Sa maladie n'en atteignait pas moins un paroxysme rare. Au point qu'oubliant la retenue qui convenait à son état, il avait insulté son fils aussi proprement, si l'on peut dire, qu'un cocher traite son cheval.

   Il s'agissait de mademoiselle Chennecy. Les lettres signées de la main de Rodolphe II ne pouvaient suffire pour arranger les affaires du malheureux jeune homme. Il ne voyait pas d'issue. Il pensait bien que les parents de Mathilde Chennecy n'accepteraient pas l'idée d'un mariage sans le consentement des siens.

   Assis en face de lui, Frédéric de Kertzfeld jouait le rôle du naïf, cherchant à comprendre. Les auteurs ont coutume de rendre leurs naïfs parfaitement stupides, pensant par-là accroître leurs chances de convaincre le plus grand nombre. Ils en déçoivent la plupart. À la différence des naïfs de la littérature, Frédéric posait des questions fort judicieuses. À force de visiter des forges et des manufactures, il avait acquis de solides connaissances pratiques, dégagées des théories, toujours fausses tôt ou tard. Sa présence mettait un peu d'huile, du suif devrait-on dire pour l'époque, dans les rouages logiques des arguments de chacun.

   Dans la première berline, les désaccords étaient parfois vifs, mais Maximilien Régling, Jean-Ignace et Mathias Chennecy avaient les mêmes informations, tirées du même journal, ou provenant des mêmes agents, aussi finissaient-ils toujours par tomber d'accord.

   La forge de Baerensee n'est qu'à une quinzaine de kilomètres de Reichshoffen ; à vrai dire les kilomètres passaient encore plus difficilement que nos nouveaux francs et on continuait à compter en lieues de quatre kilomètres. La dernière partie du voyage, après Bellerstein, à travers la forêt de Hanau, ne pouvait se faire qu'à cheval ou, au mieux, en char à bancs. Aussi n'avaient-ils guère d'espoir d'arriver à la forge avant la nuit. Tous se réjouissaient de passer la nuit dans une auberge confortable. A Baerensee, le logement était plutôt simple.

   Partis de Reichshoffen à l'aube, ils arrivèrent vers dix heures à la forge. Le chemin muletier, qui descendait de la forêt, longeait un vaste lac artificiel, avant d'arriver à la digue qui surplombait la forge. Cette réserve d'eau permettait de tourner toute l'année, alors que les forges au fil de l'eau étaient immobilisées par l'étiage d'été et par les crues de printemps et d'automne. Seules les forges du Dauphiné et des Pyrénées disposaient d'eau en permanence.

   Les deux bâtiments principaux, chacun de la taille d'une grange, étaient disposés à la perpendiculaire de la digue, de chaque côté du canal alimentant les roues. Baerensee avait cinq roues. Le nombre des roues hydrauliques donnait une idée assez correcte de la dimension d'une forge. Les plus grosses avaient jusqu'à vingt roues, en comptant celles qui actionnaient les machines de traitement du minerai. L'ensemble des forges de François Wecksheim sur la Bruche et ses petits affluents, avait quinze roues seulement, mais avec ses deux cent trente-cinq chevaux, il avait détenu le record de puissance de l'Empire français.

   Le déchargeoir et son canal limitaient le terrain de la forge au Sud. Le chemin de Bellerstein à Rothbach traversait la forge, profitant d'un étroit pont en bois sur le canal pour changer de rive. Il menait aussi à l'ancienne citadelle de Lichtenberg, à dix kilomètres de là, fief de la plus puissante famille d'Alsace du XIIIe, jusqu'à son extinction au XVe siècle. L'intérêt naissant pour les ruines romaines, attirait déjà quelques curieux ; on y avait trouvé, une cinquantaine d'années plus tôt, un ensemble important de bains romains. Au passage, ils visitaient, étonnés, cette forge bruyante et active.

   De grosses cheminées, en pierre de taille, émergeaient des toits à forte pente, caractéristiques de cette région pluvieuse. Deux d'entre elles crachaient une épaisse fumée noire, parfois teintée de reflets rougeoyants. Du haut de la digue, on entendait le râle alterné des soufflets de forge et le bouillonnement des chutes d'eau, mêlés aux grincements des roues. La chute étant suffisante, la forge était équipée de roues à augets, au nom évocateur de roues à la capucine. Les roues à aubes, attaquées à leur base par le courant, étaient appelées, de manière encore plus évocatrice, à la gentille.

   Tout à coup, on vit s'ouvrir un des registres. Aussitôt, l'eau se précipita sur une des roues jusque-là immobile. Elle se mit lentement en mouvement. Un premier choc violent retentit dans le bâtiment de droite, bientôt suivi d'un second. Au fur et à mesure de l'accélération de la roue, les chocs se firent plus rapides. Le sol vibrait sous les pieds. Les chevaux du char à bancs manifestèrent une certaine nervosité. Leur agitation éveilla l'attention de deux molosses qui dormaient près des bureaux de la forge. Ils se mirent à aboyer.

   Le régisseur attendait les visiteurs, mais il les laissa se diriger vers le gros marteau qui venait d'entrer en action. Les martinets de Bruchwiller, utilisés pour forger les lames, même groupés par deux, en batteries, sont loin d'être aussi impressionnants que ces gros marteaux de forge. Tous avaient déjà, bien sûr, visité des forges à fer, mais les forgeurs eux-mêmes ne se lassent pas de ce spectacle fascinant de la transformation par le choc d'une masse spongieuse et difforme en pièce de fer pur.

   La tête du marteau, qui pesait plus de trois cents kilogrammes, rebondissait sur le métal encore rouge. Le forgeur et son goujat poussaient progressivement le fer sur l'énorme enclume. La tête était emmanchée dans un tronc d'arbre à peine équarri et cerclé de fer. Quatre cames fixées à l'extrémité d'un autre tronc d'arbre, également cerclé, soulevaient le manche. La roue hydraulique, visible à travers la cloison de planches disjointes de la forge, était fixée à l'autre extrémité de ce tronc, installé parallèlement au manche du marteau.

   Pour renforcer l'action du marteau, le manche, soulevé par les cames, venait s'appuyer sur une grosse lame de frêne qui faisait office de ressort. Le marteau était vigoureusement repoussé vers l'enclume dès la came passée.

   Mais le marteau lui-même paraissait petit comparé à l'énorme poutre, la drôme, qui le surmontait : il fallait reprendre les efforts du ressort.

   Alors que le forgeur terminait sa pièce, les affineurs avaient repris l'affinage.

   Deux soufflets en bois, actionnés par une autre roue hydraulique, permettaient de faire fondre la gueuse de fonte au-dessus d'un petit foyer où brûlait du charbon de bois. La combustion du carbone, de la silice, du soufre et du phosphore, tout en dégageant de la chaleur, provoquait des colorations des flammes allant du vert au rouge. La température n'atteignait pas cependant le point de fusion du fer. Les affineurs faisaient remonter des morceaux pâteux dans le vent des soufflets pour parfaire l'oxydation. Le malheur est que tout le carbone de la fonte brûlait aussi dans ces opérations. On obtenait donc du fer pur. Une masse spongieuse, le renard ou le loup selon les régions, se formait dans le foyer, un creuset fait de plaques de fonte refroidies par un courant d'eau.

   Profitant d'un répit dans les opérations, on salua les forgeurs et affineurs, des notables en ces lieux, et fort privilégiés. Leur métier était un art. Il exigeait autant d'adresse que de force, autant de précision que de rapidité. Les changements de couleur étaient les repères de l'avancement de l'opération.

   Toutes ces opérations étaient familières aux visiteurs. Mais chaque forge a ses particularités. S'il y avait quatre ou cinq méthodes d'affinage, la nature de la fonte en modifiait à l'infini les phases et leur durée. Antoine Wecksheim leur donnait des précisions sur la nature des additions, confirmées par le régisseur hochant fort respectueusement la tête. Mais sans qu'il y paraisse, il les entraînait vers l'autre partie de la halle de la forge où des forgeurs venaient de mettre en route un marteau terminal plus petit que celui à drôme. Ils commencèrent aussitôt à étirer une des pièces de fer chauffée à blanc. La pièce s'amincissait et s'allongeait à chaque passe pour donner enfin des verges, longues bandes de fer commercialisables. Derrière le marteau, une porte, solidement renforcée et fermée, donnait sur le magasin à fer, éclairé par une lucarne à barreau. Il est fort probable que ce local avait été utilisé comme cachot. Avant la Révolution, le cachot et les châtiments corporels étaient des méthodes courantes d'actions correctives pour remédier aux défauts de fabrication. C'était aussi, au demeurant, une pratique courante en punition des délits domestiques. On mesure mieux ici la délicatesse de nos ancêtres et on comprend l'immense nostalgie qu'éprouvent certains de nos contemporains pour les mœurs si douces du XVIIIe siècle.

   Un lot de verges était isolé dans un coin du magasin. En expliquant qu'il s'agissait de fer obtenu avec les gueuses de fonte d'Oberwill, le régisseur montra le poinçon de Bruchwiller qu'un contrôleur était venu apposer lors de l'étirage. Le lot devait être livré dès que l'état du chemin permettrait le passage des charrois.

   Mathias Chennecy et Sébastien Hauser prirent chacun une de ces barres et les examinèrent de près. De son côté, Maximilien Régling était retourné dans la halle de la forge. Il n'avait pas prononcé un mot depuis son arrivée. Si l'ensemble était bien entretenu, il était convaincu que ce monde était dépassé. Bien plus, l'absence de houille à proximité condamnait les forges. Une conviction se formait en lui-même : ne pas investir davantage dans la production de fonte et de fer.

   Il sortit et se dirigea vers Charles, son futur gendre, et Louis-Eugène Chennecy qui étaient sortis et discutaient en marchant le long du canal. Les fiançailles de Charles et de sa fille Marie-Véronique avaient été fêtées, avec toute la pompe d'usage, juste la veille du premier dimanche de l'Avent. Le mariage devait avoir lieu à la fin du mois de juin.

   - Je ne te comprends pas, Charles.

   - Il faut bien reconnaître que même Oberwill fait de beaux bénéfices. Ici, nous allons voir les comptes, ils sont plus larges encore.

   - Mais cette situation ne va pas durer. Avec leur four à puddler, les Anglais produisent le double dans le même temps et au quart du prix.

   - Crois bien que je n'ai pas l'intention de finir ma vie dans une de ces forges d'un autre âge ! Quant à Urbeis, ce sera une usine très moderne.

   - Avec des roues à aubes.

   - Pourquoi investir dans des machines à vapeur coûteuses ? Nous avons de l'eau toute l'année. Plus tard, nous verrons s'il faut augmenter la puissance. Ce que je veux dire, c'est que les techniques ne sont pas modifiées par l'origine du fer. Si, un jour, on peut faire venir du fer puddlé de qualité suffisante, ce sera tout bénéfice. Aussi je pense qu'il s'agit d'une expérience intéressante pour mon avenir. J'en suis même à me demander si les industries de transformation ne sont pas plus rentables que les grosses forges.

   - Les forges sont plus risquées. Pour ce qui est de la rentabilité, crois-tu que les Anglais se seraient lancés s'il n'y avait pas de profits à la clef ? Bien sûr, il y a des crises. Toutes les forges en souffrent, mais les plus anciennes en meurent toujours les premières. La crise passée, les plus modernes font des profits considérables.

   Maximilien Régling était arrivé à cet instant de la discussion.

   - Je vois avec plaisir que vos convictions n'ont pas changé. Charles m'inquiète. Je ne vous entends plus, mon cher futur gendre, vanter les forges anglaises. Il n'y a pas de grands projets qui réussissent si l'on n'y pense pas à chaque instant le jour et si l'on n'en rêve pas toutes les nuits. Mais après tout, cela ne veut pas dire que vous ayez tort. Il faut aussi, pour réussir, que les conditions s'y prêtent. Vous aurez beau penser jour et nuit que vous êtes général et que vous battez une armée prussienne en rase campagne, cela ne peut pas être aujourd'hui. Malgré toutes les armes qui sortent des manufactures de votre père, nos armées seraient encore bien incapables de défier nos voisins.

   - Il manque en France, Monsieur, des conditions de transport économiques. La situation est pire qu'en Angleterre à cause des distances.

   Charles avait été vexé par la remarque de son futur beau-père. Il venait de lui retourner sa thèse préférée sur le coût des transports.

   - Voilà qui est bien raisonné. Donc, on attend !

   - Mais pour améliorer les transports, il faut du fer. La seule amélioration possible est le chemin de fer. Les Anglais ont déjà plusieurs lignes.

   - Donc, on n'attend pas !

   Tous trois partirent dans un profond éclat de rire à cette évocation du mariage de Panurge.

   L'examen des comptes confirma que le bénéfice annuel de la forge était considérable : près du tiers du capital investi dans son achat un an plus tôt. Les précédents propriétaires n'avaient pas eu de chance. Lourdement endettés par les années creuses qui suivirent l'invasion, et par la remise en état de la forge, ils n'avaient pas pu attendre davantage. Le fer n'était pas de la plus haute qualité, mais il surpassait les fers puddlés. La forge n'avait guère à craindre de la concurrence anglaise.

   Antoine Wecksheim profita de la circonstance pour proposer quelques améliorations. Il voulait faire remettre en état le marteau à drôme de l'autre halle pour améliorer l'étirage. Le marteau terminal prenait trop de temps. On pourrait ainsi gagner une chauffe intermédiaire. Il fallait aussi compléter le pavage de la cour ; un véritable bourbier les jours de pluies. Seul Maximilien Régling s'inquiéta des affouages. Antoine Wecksheim leur expliqua que les immenses forêts alentour, pour les deux ou trois forges qui s'y trouvaient, suffisaient largement à l'approvisionnement en charbon de bois.

   Bien qu'il s'efforçât de conserver une attitude en accord avec le sérieux de l'affaire, Antoine exhalait la satisfaction. Emilie venait de lui donner un second fils un mois plus tôt. Oberwill tournait au ralenti, avec un seul haut fourneau, mais le charbon de terre était enfin arrivé et les marges continuaient de croître. Les ouvriers des hauts fourneaux arrêtés étaient son seul souci. Ils n'étaient pas payés et plusieurs étaient déjà partis avec leur famille. Pour éviter tout incident, il avait fait distribuer de la nourriture depuis le milieu de l'automne. Les lopins individuels étaient, le plus souvent, insuffisants pour nourrir les familles. Et peu en avaient : c'était un privilège des contremaîtres. Il savait aussi que la situation la plus dramatique n'était pas à la forge, mais dans les forêts. Personne ne s'occupait des bûcherons et des charbonniers ; près de mille travaillaient pour la seule forge d'Oberwill avant la chute de l'Empire. Ils vivaient avec leur famille dans des huttes, reconstruites au fur et à mesure du déplacement des coupes. Loin des villes, loin des routes, ces misérables ont échappé eux aussi aux puissantes analyses sociales et économiques qui ont cru faire la gloire du siècle passé.

   La machine à vapeur d'Oberwill allait aggraver leur situation. Antoine eut quelque peine à éloigner de son esprit ces huttes boueuses entourant les grands cônes des meules à charbon de bois. Il s'accrocha enfin à cette idée que l'industrie naissante, dans les villes, était le salut de ces hommes.

   Assis en face de lui, à la massive table de chêne où l'on avait étalé les livres de compte, Maximilien Régling s'étonna du changement qui s'était produit sur le visage du mari de sa fille aînée. Son gendre venait-il de mesurer l'absurdité de tout nouvel investissement dans ces installations d'un autre âge ? Non, c'est impossible ! Il doit penser à son fils. N'a-t-il pas demandé à rentrer le plus vite possible à Oberwill après la visite à Baerensee ? Peut-être est-ce la santé d'Emilie ? Comment ai-je pu ne pas aller la voir depuis la naissance ? J'irai à Oberwill avec lui dès notre retour.

   Pendant qu'il agitait ces pensées, il aperçut l'esquisse d'un sourire sur le visage d'Antoine Wecksheim qui avait remarqué que son beau-père l'observait.

   La forge n'avait en propre que quelques centaines d'hectares de bois et de forêts. Le reste du séjour à Baerensee fut donc consacré aux affouages et à une tournée à cheval dans les forêts concernées. Le renouvellement des baux se traitait à Strasbourg où résidaient la plupart des propriétaires des environs.

   Charles Chennecy se fit un devoir de suivre Antoine Wecksheim et le régisseur de la forge dans ces fastidieuses chevauchées. Louis-Eugène, Alexandre de La Brélière et Frédéric de Kertzfeld accueillirent avec joie la proposition de Maximilien Régling d'aller visiter des verreries sur le cours de la Moder, près de Wingen, au-delà de Lichtenberg. Maximilien connaissait le propriétaire d'un de ces établissements, qu'il avait prévenu de son passage. Ils furent reçus avec tous les égards dus à des représentants de la plus prestigieuse des industries. Les maîtres cristalliers et verriers étaient un peu jaloux de leurs frères aînés, les maîtres de forges.

   L'une des verreries disposait d'une table à rouler les vitres, mais, dans l'autre, on les soufflait encore. Les visiteurs furent assez stupéfaits d'assister au soufflage de grosses bouteilles cylindriques, au sectionnement de leurs deux extrémités, puis à la découpe d'une génératrice et au déroulage.

   Louis-Eugène ne put s'empêcher d'imaginer des machines à vapeur et des soufflets mécaniques pour remplacer ces méthodes d'un autre âge. Il se promit de visiter une verrerie anglaise lors de son prochain voyage. Mais déjà il avait construit, dans son esprit, la verrerie idéale. Elle ressemblait à une immense forge. Sa seule concession fut le silence qui l'avait impressionné dans les grandes halles de Wingen. Nous sommes ainsi faits que nous ne pouvons imaginer ce que nous ignorons que dans l'ordre de ce que nous connaissons. Sa déception fut assez grande de constater, quelques mois plus tard, que la seule modification notable introduite par les Anglais, était l'utilisation de la houille. On s'en servait déjà à la cristallerie du Creusot. Bien sûr, les Anglais ne soufflaient plus les vitres, mais ils n'avaient pas trouvé d'autre moyen de fabrication du verre creux. Ils soufflaient toujours les bouteilles à la bouche.

   Sur le chemin du retour, ils décidèrent de dîner à Wingen. Le chemin des verreries passait devant le cimetière du village. Alexandre de Kertzfeld remarqua, en passant, une vingtaine de petits monticules de terre, alignés du côté opposé à l'église du village. Il devina aussitôt qu'il s'agissait de tombes d'enfants. Ce spectacle était le même dans tous les cimetières. Il fut davantage surpris de constater un nombre à peine inférieur de tombes d'adultes, récemment constituées. Il devait conserver dans sa mémoire toute sa vie ce qu'il apprit à l'auberge. La guerre était loin. Il avait imaginé quelque catastrophe, un accident. Peut-être y avait-il des mines dans la région.

   L'aubergiste ne semblait pas vouloir lier la conversation. Il ne prononçait pas un mot au-delà des nécessités du service de ces messieurs. Ils avaient oublié le cimetière. Louis-Eugène exposa ses visions ; Alexandre de La Brélière se hasarda à lui montrer que les choses n'étaient pas aussi simples ; Frédéric de Kertzfeld lui-même se laissa emporter par la bière abondante et Maximilien Régling s'assoupissait ; il était à demi allongé sur un banc, appuyé au mur blanchi à la chaux.

   Vers cinq heures, alors qu'ils songeaient à partir pour arriver à Baerensee avant la nuit, l'aubergiste vint s'inquiéter de leurs intentions.

   - Nous rentrons ce soir à Baerensee.

   - Ah ! ces messieurs sont de la forge ! Par ici, c'est le verre.

   - Oui, nous venons de visiter les établissements de la Moder. De belles installations !

   - Elles ne sont pas d'hier pourtant. Les propriétaires ont changé. On a un peu aidé les précédents à partir, pour tout dire. Eh bien, vous voyez ! c'est toujours la même misère.

   L'aubergiste avait d'abord pensé qu'il s'agissait de quelque banquier cherchant à placer ses capitaux. Il savait que les affaires des verreries n'étaient pas si brillantes. Les rapports de la population avec les directions des usines étaient devenus explosifs depuis quelques mois. L'hiver avait été très rigoureux. Wingen, où habitaient la plupart des ouvriers, avait été coupé du monde extérieur par la neige pendant plus d'un mois. La nourriture avait manqué.

   - Les nouveaux messieurs sont républicains à ce qu'il paraît. Leur égalité c'est chacun pour soi. Ils nous laissent crever de faim comme les ci-devant. Les comtes de Wingen, on ne les voyait jamais ; ils vivaient à Paris et en Bourgogne. Ici, il n'y a pas de château. Vous ne connaissez pas cela dans vos villes : ici lorsque la nourriture vient à manquer, on arrête de nourrir les vieux. Il y en a quinze qui sont morts. Le plus vieux n'avait pas soixante ans.

   - Il y a eu aussi des enfants qui sont morts ?

   - Des enfants ? Pas à ma connaissance. Pas plus que d'habitude. C'est surtout l'été qu'ils attrapent des maladies. Cet hiver, tenez, même les loups n'avaient rien à manger. Ils ont attaqué la ferme de Johann. Les sales bêtes lui ont dévoré son cheval.

   Il aurait été bien difficile de mettre un âge sur cet homme corpulent. Son père aurait pu faire partie de la fournée des quinze. Avait-il quelque chose à se reprocher pour s'être lancé dans ces explications ?

   Le palefrenier, qui les avait accompagnés, voyant le temps passer, avait sellé les chevaux. Il connaissait la forêt de Hanau dans le détail. Il put les guider lorsque la nuit fut tombée, après Rippersweiler.

   Lorsqu'ils arrivèrent à Baerensee, un peu avant dix heures, la forge était endormie. Seul le logement du régisseur était encore éclairé. Il ne s'agissait pas de la lueur vacillante de l'unique bougie, luxe suprême, que le régisseur laissait se consumer chaque soir en faisant ses comptes ou en lisant un journal, vieux de deux semaines, voire d'un mois, laissé par quelque visiteur. Non, c'était une illumination ! En approchant, on vit même des torches brûler à l'extérieur. Elles avaient d'abord été cachées par une voiture en osier, attelée à un seul cheval, que l'on distinguait à contre-jour.

   S'agissait-il d'une petite fête organisée par le régisseur dont ils avaient bien remarqué les prétentions sociales. Le palefrenier leur avait raconté les dessous de la forge. Les leçons de français hebdomadaires qu'il faisait aussi suivre à sa femme ; les visites du tailleur ; les hauts-de-forme, inévitables alors, qu'il cachait aux actionnaires ; les deux fils au collège de Nancy. Mais il suffisait de le regarder se déplacer dans son empire avec componction, approuvant d'un air entendu les propos des maîtres, pour imaginer les idées qui pouvaient lui trotter dans la tête.

   Le palefrenier saisit les brides et tira les chevaux vers les écuries. Mathias était sorti.

   Le silence qui régnait ne correspondait pas à l'ambiance d'une fête. En s'approchant, et malgré le contre-jour, ils s'aperçurent que Mathias avait les traits tirés et le visage sombre. Il s'avança et s'adressa à son fils :

   - Ton oncle Jean-Nicolas est mort cet après-midi. Sébastien est allé chercher un médecin à Reichshoffen, mais il était trop tard.

 

 

 

 

 

 


 

Strasbourg, jeudi 6 février 1823

 

 

 

CHAPITRE 9

 

 

LE MODELE 22

 

 

 

 

   C'était la première fois que les pièces de l'étage étaient utilisées. La banque Chennecy louait une partie de son hôtel de la rue des Hallebardes à la Société Wecksheim, Régling, Chennecy et Cie.

   L'assemblée générale des actionnaires s'annonçait fort calme. Tous avaient une idée de la situation financière, toujours aussi prospère. Le ministère de la Guerre avait commandé, quelques mois auparavant, plusieurs dizaines de milliers de fusils du nouveau modèle 1822. Antoine Wecksheim, le gérant de la Société en nom collectif, avait lu l'ordre du jour de sa voix posée. Il s'agissait de décider d'importants investissements pour mener à bien la commande du ministère. Alexandre de La Brélière devait présenter les plans des extensions prévues à Bruchwiller.

   Antoine Wecksheim proposa tout d'abord de fermer les ateliers de Strasbourg, trop exigus, et de vendre le terrain. Plus de la moitié du financement des travaux serait ainsi assurée.

   - Mais cette vente n'est pas à l'ordre du jour.

   Un silence gêné fit suite à cette intervention de Louis-Eugène Chennecy. Antoine Wecksheim essaya de justifier sa proposition :

   - La décision d'investir ne peut être dissociée des moyens de financement. Lorsque j'ai rédigé l'ordre du jour, il était bien clair dans mon esprit qu'il fallait aussi examiner les moyens.

   - Avant de décider, il faut être informé. J'ai reçu des informations sur les projets d'extension, mais je n'en ai aucune sur les moyens de financement. Aussi je demande que la décision soit reportée à une autre assemblée.

   Depuis son retour à Strasbourg, la semaine passée, Louis-Eugène était d'une humeur sombre. La chute des cours des fers anglais s'était arrêtée depuis quelques mois, mais on ne voyait pas poindre la plus légère reprise. Les cours du coton étaient très tendus. La consommation était toujours faible, mais les stocks n'augmentaient plus ; des courtiers spéculaient sur une reprise du marché du coton. Sur le fer, rien.

   Ses contacts avec les Canadiens représentés à Londres avaient d'abord été engageants. Mais très vite, les illusions disparurent. Il ne s'agissait que de spéculateurs, nullement intéressés par l'importation du fer. La plupart jouaient d'ailleurs sur le coton.

   Autre chose inquiétait Louis-Eugène Chennecy. Sarrezzo ne semblait pas éprouver de difficultés financières. Les derniers versements avaient été effectués aux dates prévues. Il devait être en mesure de payer les intérêts des sommes empruntées, car il ne se montrait plus pressé de commencer à revendre. Louis-Eugène soupçonnait l'entrée dans l'affaire d'une autre partie. Qui donc soutenait Sarrezzo ? Dans quelle proportion ? Quelles étaient les intentions du nouveau venu ? Autant de questions qui l'irritaient.

   Il n'avait pas suivi la ligne de conduite qu'il s'était fixée. Mais, il est vrai, l'absence de problèmes financiers immédiats permettait de voir venir. Il continuait à se rendre régulièrement à Londres et à Sheffield pour garder le contact avec les négociants et les courtiers susceptibles de racheter le stock le moment venu. Il suivait d'aussi près que possible l'évolution de leur situation financière.

   Cette extension de Bruchwiller lui paraissait absurde, et il avait bien l'intention de s'y opposer de tout son poids. Il pesait peu dans l'affaire, mais il espérait être soutenu par Maximilien Régling.

   Lors de son passage à Paris, en revenant à Strasbourg, il avait eu confirmation des intentions du maréchal Soult de sa propre bouche. Il avait dîné chez un ancien ami de son oncle Louis Wecksheim, le général. Il y avait de nombreux officiers généraux de l'Empire et deux maréchaux : Soult et Viesse de Marmont, deux puissants maîtres de forges. Il reconnut le jeune Decazes, Georges Wittmann et plusieurs autres membres de cette puissante corporation. Il ne fut donc pas étonné d'être interrogé longuement sur les forges anglaises. Mais après le dîner, lorsque le vin et l'alcool commencent à délier les langues les plus secrètes, on ne prit pas garde à lui et on dévoila quelques intentions. Il apprit ainsi que l'on projetait des forges dans la haute vallée du Lot. Plus tard, il comprit que les manufactures d'armes devaient être repliées vers l'intérieur. On parla de Châtellerault.

   - Le seul point qui pourrait nous contraindre à reporter la décision serait un appel de fonds aux actionnaires. Tant que la Compagnie dispose de ses biens, sans compromettre l'avenir, je ne vois pas où pourrait être l'obstacle ?

   Maximilien Régling était-il, lui aussi, aveuglé par les dividendes ? Encore deux ans à ce rythme et il aura doublé sa mise. Louis-Eugène Chennecy ne désarma point.

   - C'est l'avenir qui est en jeu. Si les manufactures situées, comme les nôtres, près des frontières, doivent fermer, l'investissement sera perdu. Il faut utiliser tous les ateliers dont nous disposons et éviter toute construction nouvelle.

   Mathias Chennecy voulut intervenir pour calmer un peu son fils aîné, mais c'est Charles qui vint soutenir Antoine Wecksheim avec conviction.

   - Le ministère ne nous aurait pas passé cette commande s'il avait l'intention de nous demander de fermer Bruchwiller dans un avenir proche.

   - Qui sera ministre demain ?

   - Tu penses à Soult. Tant que les Bourbons-aînés seront là, il n'a aucune chance, et ils ne sont pas encore partis.

   Cette fois, Mathias craignit une dispute entre ses fils. Charles devenait ironique ; c'était mauvais signe. Tous les actionnaires étaient là pour se réjouir des bénéfices considérables encore dégagés l'an passé. Il intervint avec une certaine fermeté :

   - Je suis convaincu aujourd'hui que tout ce que nous investissons ici est risqué à terme. Mais il faut distinguer la forge de la transformation. Il est impossible de déménager les manufactures. Il faudrait emmener la main-d’œuvre, et Dieu sait la peine que nous avons déjà pour trouver ici des ouvriers compétents. Alexandre et Charles pourront vous en parler.

   Mathias Chennecy se montrait compréhensif à l'égard de son fils aîné, tout en soutenant la position raisonnable de Charles. Il ne s'occupait plus que de la Banque. Alexandre de La Brélière le remplaçait à Bruchwiller depuis plus de six mois. Il avait ainsi pris du recul. Les menaces qui pesaient sur les manufactures lui apparaissaient clairement. Mais il était bien davantage inquiet par les immenses projets sidérurgiques dont la presse parlait régulièrement. D'énormes capitaux se rassemblaient dans cette perspective.

   - Les menaces ne concernent que les armes. Ce nouvel atelier pourra toujours servir au développement des fabrications d'Urbeis.

   - Au fond, vous avez raison.

   Louis-Eugène se reprochait d'avoir pris parti si vivement et sans avoir pensé que personne ne le soutiendrait. Il était même un peu vexé. Retrouvant un sourire un peu contraint, il approuva la remarque Maximilien Régling.

   Les propositions d'Antoine Wecksheim furent toutes adoptées à l'unanimité.

   Après qu'Antoine Wecksheim eût donné quelques informations sur la marche des affaires, et précisé le résultat de l'exercice écoulé, Charles Chennecy lut un rapport sur les premières fabrications d'Urbeis.

   L'annonce de dividendes, à nouveau considérables, avait apporté une discrète euphorie. Les actionnaires ne prêtèrent qu'une attention distraite aux difficultés énumérées par Charles. Si les travaux touchaient à leur fin, avec les inévitables dépassements de budget, le problème de la main-d’œuvre restait crucial. Le gouvernement prussien avait pris des mesures draconiennes pour empêcher le départ des ouvriers de Rhénanie, en pleine crise. Les risques devenant plus grands, il fallait augmenter les primes en proportion. Quant à récupérer des ouvriers de Bruchwiller, il n'en était plus question. Alexandre avait même demandé à Charles de lui rendre ceux qu'il avait déjà engagés. Le modèle 22 méritait toutes les attentions.

   Malgré tout, la production avait commencé. Sans avoir l'air d'attacher une attention particulière aux chiffres, il énuméra les fabrications des quelques mois d'activité. Toujours à l'affût d'un exercice de calcul mental, Louis-Eugène avait déterminé les quantités de fer et d'acier transformés, compte tenu d'un pourcentage de chute raisonnable, avant même que Charles n'eût lui-même annoncé le résultat. Chacun était resté sur une impression négative et on ne releva pas les chiffres. Seul Louis-Eugène Chennecy s'étonna de l'importance des fabrications sur une si courte période. Il connaissait assez son frère pour être certain qu'il ne les avait pas augmentés. La matière venait d'Oberwill et de Baerensee, Antoine aurait relevé inévitablement un écart avec les quantités livrées. Louis-Eugène avait visité des établissements de ce genre en Angleterre. Bien sûr, les chiffres de Charles n'étaient pas absurdes. Mais comment avait-il réussi à atteindre un tel rythme, alors même qu'il se plaignait d'un manque de personnel et que la construction s'achevait tout juste ? Maximilien Régling remarqua l'étonnement que Louis-Eugène Chennecy ne put s'empêcher de montrer. Charles Chennecy avait relevé les yeux de son rapport, à sa manière. Voyant les rides creuser son front, Maximilien n'osa rien demander. Mais le visage de Charles se releva, dévoilant un sourire malicieux qui signifia pour son frère et pour Maximilien : vous n'avez encore rien vu.

   Antoine Wecksheim, constatant qu'il n'y avait pas de questions, donna la parole à William Cleggan.

   Les affaires des Cleggan étaient indépendantes, mais leurs aciers intéressaient au plus haut point les manufactures d'armes blanches. William Cleggan devait apporter des informations sur la marche de la nouvelle aciérie au creuset qu'il dirigeait avec ses frères. En réalité, William Cleggan n'aurait pas été appelé pour ce seul exposé ; depuis son mariage avec Madeleine Wecksheim, trois mois auparavant, il représentait son épouse. Elle détenait le même nombre de parts de la Société Wecksheim, Régling, Chennecy et Cie qu'Antoine Wecksheim, et venait donc, au rang des actionnaires, juste après Maximilien Régling et Ann-Françoise Wecksheim.

   Dans son testament, François Wecksheim, qui était mort quelques mois après son ami Jean-Ignace Chennecy, avait divisé sa fortune entre ses neveux et nièces. Il avait cependant imposé à Antoine, héritier d'Oberwill, de laisser à la disposition d'Ann-Françoise ses appartements du château d'Oberwill. La générale y passait l'été depuis 1804.

   Jean-Ignace Chennecy n'avait, quant à lui, partagé que les manufactures entre ses neveux. Il avait laissé sa part de la banque en pleine propriété à son épouse. Cette affaire lui assurait ainsi des revenus fort confortables. Marie Chennecy conservait, en usufruit, l'hôtel de Strasbourg, le château de Bruchwiller et une assez large surface de forêts, suffisante en tous cas pour que les revenus puissent assurer l'entretien de Bruchwiller. Marie Chennecy n'avait reçu qu'une faible dot et bien que son frère Maximilien Régling, fortune faite, lui eût laissé la totalité de la succession de leurs parents, sa fortune personnelle était sans comparaison avec celle de son mari ou de son frère.

   William Cleggan rappela le principe de la fabrication de l'acier fondu au creuset, à partir de fer pur cémenté. Il expliqua ensuite l'organisation de l'usine à l'aide d'une grande aquarelle en figurant le plan. Les couleurs des bâtiments symbolisaient les divers stades de l'élaboration de l'acier. Dans l'angle en haut à droite, on pouvait même voir les jardins et les maisons de maître. Les jardins attirèrent l'attention. Contrairement à tous les plans vus jusqu'alors, il n'y avait pas une seule ligne droite. Une pièce d'eau, bleu pâle, s'étalait dans une apparence nonchalante entre des massifs irréguliers aux couleurs les plus variées. La fantaisie contournée du plan contrastait avec l'agencement géométrique des bâtiments de l'usine, la double ligne du chemin de fer et les bandes grisées des chemins rectilignes. William précisa que les maisons en étaient aux fondations et que ces jardins à l'anglaise n'existaient pas encore.

   Les secrets de fabrication étaient soigneusement préservés et l'accès de l'usine rigoureusement protégé, mais ses hôtes seraient, bien sûr, autorisés à tout visiter. Pour les jardins, il fallait attendre un an au moins. L'accès en serait libre, ajouta William Cleggan avec ce brin d'humour que l'on appelle britannique.

   Remarquant la curiosité de Maximilien Régling et de Louis-Eugène Chennecy pour les voies ferrées, il précisa qu'elles n'étaient pas encore installées non plus.

   - Vous comptez acquérir une machine à vapeur pour la traction ?

   - Non ! ces voies seront pour les chevaux. Plus tard, peut-être, lorsque sera réalisé le projet de voie ferrée vers Lyon, dont on parle depuis quelque temps.

   On passa ensuite aux chiffres de la production. William Cleggan s'excusa de ne pouvoir donner aucune précision sur les prix et les bénéfices. Antoine Wecksheim exprima le sentiment général : personne n'aurait pensé à lui poser une question à ce sujet. Ils n'avaient aucun droit de regard.

   L'ordre du jour était épuisé. Antoine Wecksheim ferma la séance. Il restait deux bonnes heures avant le dîner que donnaient les Régling. Malgré le froid vif qui régnait depuis quelques jours, les plus jeunes décidèrent de rejoindre le quai Saint-Thomas à pied.

   En passant sous la voûte de l'entrée, un des employés de la banque s'approcha de Louis-Eugène Chennecy et l'informa que Joseph Sarrezzo, le notaire de Lunéville, souhaitait le voir. Il était dans le bureau de son père.

   - Sarrezzo. Bonjour, Monsieur ! je crois que vous connaissez bien mon père.

   - Ah ! vous êtes son fils. Je suis très heureux de faire votre connaissance. Je...

   - Je suis enchanté de vous rencontrer. Mon père m'a beaucoup parlé de vous. Je crois que vous l'avez encore vu à Paris récemment.

   - Oui, je travaille pour lui depuis près de trois ans. Je l'ai revu, il y a un mois, à mon retour de Londres.

   - Le changement qui s'est produit dans sa position ne vous a certainement pas échappé. J'en suis la cause.

   - Vous voulez dire que...

   - Oui ! j'ai repris la totalité de sa succession. Il était au bord de la banqueroute. Mon frère et ma sœur exigeaient la liquidation. Ils n'avaient aucune idée des risques encourus. Effrayés par l'ampleur de la dette, ils ont voulu ensuite refuser la succession en conservant ce qu'ils avaient reçu de notre père. Il s'agit de sommes importantes qui auraient pu équilibrer le passif. J'ai essayé de leur montrer que les dettes n'étaient pas sans contreparties, sans doute difficilement réalisables à court terme. Ils n'ont rien voulu entendre.

   - Mais pour vous seul, le passif représente un risque important !

   - Même si tout le stock de fer était perdu, hypothèse absurde, il me resterait de quoi couler encore de beaux jours. N'allez pas penser que je désire prendre davantage de risques encore. Il faut nous tirer de cette affaire à la première hausse raisonnable. Je crois que vous êtes aussi intéressé ?

   - Oh ! pour une très faible part en comparaison de votre père,... de vous plus précisément.

   - Accepteriez-vous de continuer à vous occuper de cette affaire ?

   - Je dispose de mon temps. J'accepte très volontiers. Nous avions revu les conditions avec votre père il y a trois mois. Je pense qu'elles ne sont pas modifiées ?

   - Je n'ai aucune objection. Peut-être pourrions-nous en reparler si les choses durent plus que je ne pense. Je suis convaincu que la reprise des cours est inévitable. Nous n'avons pas assez de fer en France. Les Espagnols vont devoir reconstituer leurs armements ; il faudra davantage de fer qu'ils n'en fabriquent. Il est vrai que les Prussiens ont maintenant la Rhénanie, avec le Siegen, et la Silésie. Ils pourraient exporter bientôt. Les Anglais eux-mêmes finiront bien par manquer de fer. Vous voyez que j'ai commencé à me mettre au courant.

   - Je crains que les choses ne s'arrangent pas avant quelques années.

   - Oui, mon père m'a expliqué. Les fers puddlés tirés de la fonte au coke ne valent rien, en qualité je veux dire, en comparaison des fers suédois ou de nos bons vieux fers au charbon de bois de la Haute-Marne, de la Haute-Saône ou du Berry, mais les prix, mon cher ! les prix : ils reviennent trois, quatre fois moins cher. Je crois même être au-dessus de la réalité.

   - Il faudrait un usage de masse qui soit équivalent à la quantité consommée par les armées pendant les guerres contre Napoléon.

   - Les chemins de fer..., mais je vois que vous voulez m'éprouver. Vous le savez mieux que moi !

   - Je ne me permettrais pas une telle attitude envers vous, cher maître, pas plus qu'envers votre père. Bien sûr ! les chemins de fer. On en parle depuis plus de dix ans. Tant que l'on ne saura pas faire des locomotives capables de tirer un convoi à plus de cinq kilomètres par heure, il n'y a guère d'espoir d'extension rapide.

   Des bruits de pas interrompirent la conversation.

   -Monsieur Sarrezzo, enfin son fils. Mon père.

   Mathias Chennecy venait d'entrer dans les bureaux de la banque. Louis-Eugène avait jugé bon de faire les présentations.

   - Mais je connais fort bien maître Sarrezzo. À quoi devons-nous l'honneur de votre visite, cher maître ?

   Louis-Eugène prit le parti de sourire de sa méprise. Comment aurait-il pu deviner ? C'était la première fois que Joseph Sarrezzo venait à la banque. Mathias Chennecy avait eu affaire au notaire de Lunéville lors de l'achat de Baerensee. Il représentait les vendeurs.

   - Je voulais rencontrer votre fils pour mes affaires d'Angleterre. Nous venions de nous mettre d'accord. Mais, je pensais bien avoir le plaisir de vous rencontrer. Pouvons-nous parler affaires dès à présent ?

   - Connaissant votre situation et le solde de nos créances, nous vous faisons confiance et il n'y a aucune urgence.

   - Je vous remercie de votre amabilité. À vrai dire, cet endettement coûte cher et je voudrais le réduire au minimum, en attendant des jours meilleurs. Voilà ce que je voulais vous proposer : j'ai plusieurs immeubles à Paris : accepteriez-vous que j'acquitte ma dette en nature ?

   - Je ne suis pas opposé par principe à une telle solution. Nous songeons depuis longtemps à ouvrir un bureau à Paris. Je demanderai à votre collègue maître Ritleng de vous contacter pour mettre la chose au point.

   Louis-Eugène Chennecy écoutait son père et maître Sarrezzo sans mot dire. Il était vexé de ne pas avoir été informé de cette évolution de la situation. Les choses ne se présentaient pas du tout comme il l'avait imaginé. Il se décida tout à coup.

   - Je reprends à mon compte les dettes de maître Sarrezzo en échange de mes actions dans les forges.

   - Vous voulez vous installer à Paris ?

   Maître Sarrezzo ne pouvait imaginer les calculs qui venaient de se succéder en une fraction de seconde dans l'esprit de Louis-Eugène Chennecy.

   - Non ! Non ! je suis intéressé par une partie du stock de fer.

   - Vous voulez reprendre du fer aujourd'hui ?

   Maître Sarrezzo s'assit et appuya le coude gauche sur le bureau de Mathias Chennecy en examinant attentivement Louis-Eugène. Mathias, lui-même, considéra son fils avec étonnement. Après quelques instants de réflexion, il réagit avec vigueur au projet de son fils :

   - Je comprends que l'on envisage de tout risquer pour mener à bien le but que l'on s'est fixé, mais de là à se lancer dans une sorte de loterie ! Ton but n'est tout de même pas de spéculer ? Tu réaliserais tes actions pour placer ton argent dans un de ces immenses projets dont nous parle chaque semaine le Mercure de France, pourquoi pas, mais spéculer ? Non vraiment, je ne comprends pas !

   Mathias s'aperçut à cet instant que Joseph Sarrezzo s'était lui aussi lancé dans une spéculation. Il craignit que le notaire ne prenne pour lui les reproches qu'il faisait à son fils. Il se reprit :

   - Pardonnez-moi, maître. Ne croyez pas que je veuille vous juger. Vous-même ne faites que reprendre les obligations de votre père. Mais, vous me voyez très déçu de voir mon fils abandonner une idée qui m'aurait passionné à son âge, pour le profit. Non ! je ne peux pas comprendre.

   Louis-Eugène laissa s'écouler ce torrent en préparant sa réponse :

   - Quelques actions dans une grosse affaire ne donnent droit, au mieux, qu'à percevoir des dividendes au bout d'un nombre indéterminé d'années. La perspective la plus probable est de se retrouver avec du beau papier imprimé sans valeur. Je n'ai rien oublié de mes objectifs. Mais avec ce que j'ai actuellement, je n'aurai jamais aucun pouvoir. Je veux avoir assez de liberté pour décider. Je sais aussi que les forges sont un risque à peine moins grand que la spéculation. Regardez tous ceux qui font faillite aujourd'hui ! S'endetter au-delà du raisonnable en pensant gagner un jour, je vois bien depuis longtemps que ce n'est pas très éloigné non plus de la spéculation.

   Malgré les précautions oratoires de Mathias Chennecy, Joseph Sarrezzo s'était senti attaqué. Il avait lui aussi trouvé une réponse :

   - A vrai dire, ce sont les prêteurs qui spéculent. Mais il faut bien reconnaître que je ne connais pas d'industriels qui ne soient pas attirés par les profits. C'est un jeu plus difficile que la spéculation, mais, si l'on veut examiner le problème sous l'aspect moral, il est bien difficile de faire la part des choses.

   - J'ai des idées un peu étroites sur l'argent. En dehors de cette banque, je n'ai jamais eu de réel pouvoir. La manufacture appartenait à mon frère. Je comprends bien que c'est là un levier considérable pour exercer le pouvoir. Mais on peut aussi avoir une part de pouvoir non négligeable par la compétence.

   - Même si j'échoue sur le fer anglais, je pense que mes connaissances peuvent être mises au service d'une grande affaire, mais ce n'est pas ce pouvoir-là qui m'attire.

   - Je te comprends ; je te comprends. Pardonne-moi ce mouvement d'humeur. Tu es bien libre, au fond, de faire ce que tu veux de ton argent.

   - C'est aussi bien que nous en ayons parlé. J'ai apprécié le soutien de maître Sarrezzo sur la spéculation. Je crois que l'immense avantage des Anglais ne vient pas de leur technique, mais de leur goût invétéré du jeu.

   - Je pense qu'avec les bénéfices de cette année, tu disposes d'une somme supérieure aux dettes de maître Sarrezzo.

   - Je mets tout dans les fers anglais.

   - Comme tu voudras.

   Malgré la réaction à la mode du tutoiement généralisé, assez hypocrite entre des hommes qui s'envoyèrent allégrement à la guillotine, Mathias continuait à tutoyer ses fils. Beaucoup de bonnes familles conservaient le tutoiement, même pour les enfants à l'égard de leurs parents.

   - Mais êtes-vous assuré que je veuille me séparer d'une seule tonne de fer ?

   Louis-Eugène Chennecy fut surpris par la position que venait de prendre maître Sarrezzo. Il ne se laissa pas démonter si facilement :

   - Qu'à cela ne tienne. Les cours sont plus bas qu'ils n'ont jamais été. Je sais où en trouver encore, et aussi bon que celui qui est à Londres. Ah ! je vois à votre sourire que vous plaisantez !

   - Vous ne m'en voulez pas ? Je vous propose de reprendre la part de fer qui vous revient au cours actuel.

   - Vous êtes trop aimable. Vous semblez encore plus convaincu de la hausse future que je ne l'ai jamais été.

   - C'est qu'ayant réglé mes dettes, mes revenus me permettent d'attendre aussi longtemps qu'il sera nécessaire ; il n'y a pas de frais de stockage, ou si peu. J'ai tout mon temps.

   - En vous donnant mon accord pour continuer à m'occuper de vos affaires, je n'ai pas mis de limite. Si les choses s'éternisaient, il faudrait que je trouve une occupation.

   - Je ne peux rien objecter à cela. Vous savez peut-être qu'il m'arrive de traiter des successions ou des ventes de biens industriels. Ce ne sont pas toujours des forges, mais vous devriez pouvoir m'aider ; dès à présent, si vous le souhaitez.

   - Votre aimable proposition ne correspond pas vraiment au but que je poursuis, mais j'accepte volontiers pour quelques années.

   - Voilà qui est entendu.

   Maître Sarrezzo repris, à gestes lents, son haut-de-forme et ses gants, qu'il avait posés sur le coin du bureau de Mathias. Se tournant vers Louis-Eugène Chennecy il ajouta :

   - Je crois percevoir une certaine déception sur votre visage. Ne pensez pas que je me désintéresse des forges. Simplement je suis incapable de faire des projets sans être assuré de pouvoir les mener à bien. Nous reparlerons de Saint-Just-en-Jarez le temps venu. Je serais quand même curieux de savoir ce que font les maîtres de forges dans les autres pays. Tenez, en Suède dont les fers sont si réputés ?

   - Ils travaillent au charbon de bois. Mais il est vrai, leur minerai est excellent.

   - Vous devriez quand même aller voir et ramener des échantillons. Et la Silésie ? Et Toula, pourquoi pas ? Ah, mais je ne plaisante pas ! Il faut tirer profit du temps qui nous reste.

   - Là où il y a des forges modernes, je crains de ne trouver que des Anglais. Mais je suis de votre avis : il y a toujours quelque chose à apprendre.

   - Je gardais en réserve un argument encore plus convaincant. Je vois que je pourrais bien ne pas en faire usage. Mais pourquoi vous le cacher à présent.

   - Je crois deviner ce que vous voulez me dire. Alexandre de La Brélière, un camarade de promotion de mon frère Charles, m'a appris, il y a près d'un an, qu'un terrain d'une centaine d'hectares, dont une vingtaine dans la vallée, avait été acquis à Saint-Just-en-Jarez par un certain Sarrezzo.

   - Vous êtes fort bien renseigné. Je me suis trahi en vous parlant de Saint-Just. C'était bien moi. J'ai fait cette acquisition à la demande de mon père. Je lui avais signalé ce terrain dans une succession à Paris.

   Maître Sarrezzo souriait, mais il cachait une certaine inquiétude devant ce jeune homme, de vingt ans son cadet, si bien renseigné sur tout. Son père lui avait vanté la mémoire prodigieuse et la capacité de calcul mental surprenante de ce polytechnicien, le plus jeune de sa promotion. Il était entré trois ans avant son frère Charles qui n'avait qu'un an de moins que lui.

   Sans qu'il y parût, Louis-Eugène calculait la somme dont il pourrait disposer et donc la part qu'il pourrait avoir dans son projet de forge. Son objectif était d'atteindre les 10%. Il calcula ensuite le cours minimal auquel il devait vendre. Il obtint un chiffre de trois cents francs la tonne, le cours de 1811. Il en déduisit que la participation maximale de Sarrezzo fils serait de 40%. Avec la moitié seulement, tout était possible.

   Pourtant ces chiffres ne lui apportaient pas l'ombre d'une satisfaction. Tant qu'ils ne correspondaient à aucune réalité, il ne s'en servait que pour organiser son action immédiate. Bien plus, ses actes mêmes ne lui procuraient pas le moindre plaisir.

   On admet comme naturel que les chirurgiens restent indifférents aux blessures, parfois atroces, qu'ils doivent soigner. Mais on imagine que les hommes qui se lancent dans des entreprises, parfois audacieuses, se délectent au spectacle de leurs actions. Cette espèce doit être aussi rare que les chirurgiens dégoûtés.

   On soutiendra, à la manière thomiste, que l'on fuit le dégoût, mais que le plaisir nous retient. On en déduira que les chirurgiens dégoûtés n'existent pas : ils changent de métier ; alors que les entrepreneurs satisfaits n'ont point de raisons de changer d'occupation.

   Ce n'est pas sur ce terrain que je me place. Un entrepreneur satisfait ne peut exister simplement parce que sa raison d'être est le risque. Toute décision, tout acte, est une remise en cause dont peu de conséquences sont logiquement prévisibles. Toute décision, tout acte est un risque. De même que la passion du chirurgien est la réussite de ses opérations, la passion de l'entrepreneur est la réussite de ses entreprises. Et ces réussites résultent d'une succession de risques, calculés autant qu'il se peut. C'est la passion du jeu, dira-t-on ? Qui osera juger ? On placera le chirurgien au-dessus des autres ! Lui, un joueur ? Quel blasphème, à tout le moins ! Et l'officier, dont les ordres feront les clients du chirurgien, et du croque-mort, aussi souvent, où sera-t-il dans ce classement ?

   Mathias Chennecy convia Joseph Sarrezzo à dîner le samedi suivant. Il était au courant de cette visite depuis près d'un mois. Aussi avait-il chargé un des commis de se renseigner sur la présence de l'épouse du notaire à Strasbourg, ou sur l'existence d'une maîtresse dans la bonne société. Il aurait été impossible de l'inviter seul dans l'un ou l'autre des cas. Le fait que le mari de la maîtresse supposée puisse aussi être invité, n'aurait pas tiré à conséquence, à cette condition que lui-même ne se retrouvât pas seul, si l'on ose dire. Ce n'était pas tant un reste du relâchement dans les mœurs, suscité par la Révolution, que le résultat de la durée des voyages. Il fallait cinq à six jours pour aller de Paris à Strasbourg. On ne faisait pas le voyage pour passer la journée.

   Joseph Sarrezzo était arrivé seul et ne restait que quelques jours. Il devait passer à Lunéville avant de rentrer à Paris. On ne lui découvrit point d'habitude à Strasbourg.

   Quittant la banque, Louis-Eugène ne se rendit pas directement au quai Saint-Thomas. Il prit la direction de l'atelier du faubourg de Pierre en empruntant la rue de la Nuée Bleue.

   Le brouillard ne s'était pas levé de la journée. Les jours commençaient à s'allonger, mais, à quatre heures de l'après-midi, il faisait déjà sombre.

   Il salua Heinrich Koch, toujours directeur de l'atelier malgré son âge. Il avait au moins quarante ans. Il ne s'attendait plus à une visite. L'assemblée des actionnaires devait être terminée depuis longtemps. Par habitude, il avait fait nettoyer l'atelier. Le froid pinçait les oreilles ; il se doutait bien que personne ne viendrait.

   L'atelier ne chômait pas. Le fourbissage des sabres avait été arrêté. Les lames de Bruchwiller étaient livrées à la manufacture de Versailles, installée dans le bâtiment de l'actuel hôpital militaire, au pied du château. A Strasbourg, on montait une partie des fusils du nouveau modèle 1822.

   Louis-Eugène s'était arrêté devant un ouvrier qui ajustait une pièce à la lime avant de la monter sur un fusil encore incomplet.

   - Que voulez-vous, nous ne pouvons pas meuler et limer les pièces à la bonne dimension et les monter ensuite. Monsieur Charles a voulu nous faire essayer ; il faut, de toute façon, ajuster à nouveau pour monter. Vous savez bien vous-même, les tubes n'ont jamais le même diamètre et ne sont pas réguliers.

   - Les formes sont complexes. Je ne vois pas comment on pourrait construire une mécanique pour limer toujours de la même manière.

   Louis-Eugène était habitué à ces méthodes. Il n'avait rien demandé. En fait, ces gestes mesurés, cette adresse, ce coup d'œil l'impressionnaient. La surprise qu'il manifesta n'était pas une réprobation. Il mesurait toute la distance qui sépare la finesse de cette fabrication et la force brutale nécessaire au puddlage. Où était l'avenir ? Il chassa la question par cette remarque que ce qui manquait en France, c'était d'abord du fer à bon marché.

   Ne recevant aucun signe d'approbation, ni même aucune critique, le directeur se laissa entraîner à une profonde inquiétude. Que cache-t-il ? Les affaires ne vont pas ? Un sourire de politesse de Louis-Eugène, qui regagnait la cour, ne lui fut d'aucun réconfort.

   - Vous partez, vous aussi, à Bruchwiller ?

   - Non ! je suis trop vieux. Et puis les yeux, vous comprenez. Mais alors, Bruchwiller ne ferme pas ?

   - Moins que jamais !

   Une de ses suppositions devenait sans objet. Heinrich Koch savait depuis longtemps que l'atelier de Strasbourg était condamné. Il avait imaginé que les noirs desseins de ce fameux maréchal Soult étaient mis à exécution, et que Bruchwiller aussi allait disparaître.

   - Il y a longtemps que je disais à Monsieur Antoine et à Monsieur Charles qu'il faut fermer cet atelier. L'endroit est beaucoup trop sombre, et la place manque pour mettre un peu d'ordre dans la fabrication. Le problème, voyez-vous, c'est que les ouvriers ne veulent pas partir. Leurs familles ont toutes du travail par ici. Et puis ce n'est pas bien le moment, on dit que la guerre va recommencer.

   - Oui, la guerre est même décidée.

   - Si c'est pas une misère ! On en sort à peine. Il leur en faut donc à Paris pour vivre on dirait, ou pour s'occuper aussi bien ! On peut préparer les caisses de sapin. Ce ne sont pas ces beaux fusils, et ils en ont à présent, qui vont les protéger dans les ravins. Ce pays, c'est l'enfer des armées, monsieur Louis-Eugène. Moi, je ne sais rien ! C'est mon fils qui nous écrivait d'Espagne. Il n'est pas revenu vous voyez ! On nous a dit qu'il a été enterré quelque part dans le sud : à Cadix. Vous connaissez ?

   - Non ! c'est près du Portugal. Tout à fait au sud de l'Espagne. Pas loin de Trafalgar, d'ailleurs.

   - Ah ! Monsieur, il ne faut pas dire cela trop fort par ici.

   En répondant, Louis-Eugène avait bien pensé que le rapprochement avec cet épouvantable désastre, pouvait être interprété par de mauvaises langues, ou plutôt de mauvaises oreilles, comme une allusion à ce qui attendait l'armée royale. Mais il savait bien que les circonstances n'avaient aucun rapport avec l'invasion de l'Espagne par les armées impériales.

   Il y a des messages qui ne sont entendus que dans des conditions sociales définies. Les révolutionnaires espagnols n'avaient pas plus de soutien dans le pays que n'en auraient les décabristes en Russie trois ans plus tard. L'aristocratie terrienne et industrielle, les forges de Tolède étaient encore puissantes, ne pouvait qu'accueillir avec enthousiasme une armée mandatée par les alliés pour rétablir leur pouvoir. Le plus curieux, dans cette affaire, est que l'Angleterre soutenait l'intervention armée de la France contre les libéraux espagnols qui n'osaient rêver que de l'introduction d'une petite dose de pouvoir parlementaire entre le roi et le peuple, à l'image du Parlement anglais. Les autres peuples auraient-ils été indignes de bénéficier de leur étonnant régime ?

   - Je ne désirais faire aucun rapprochement tant il me paraît clair que nous avons d'excellents officiers encore en activité, mais surtout que le mouvement libéral espagnol est loin d'être populaire.

   - Dieu vous entende, monsieur ! Je ne pensais qu'aux victimes. On ne va pas recommencer à faire tuer nos enfants.

   Heinrich Koch avait entraîné Louis-Eugène Chennecy le long du canal. Le courant ne couvrait pas leur voix, mais l'endroit semblait désert.

   - Je voudrais, Monsieur, vous dire une chose qui m'inquiète. Depuis plusieurs mois, il y a des messieurs comme vous, je veux dire habillés comme vous, qui viennent discuter avec les ouvriers. Ils leur disent que les armes qu'ils fabriquent vont servir à tuer des libéraux espagnols qui sont pour la justice, pour la liberté ! Les ouvriers ne sont pas bêtes. Libéraux ou ultras, ce sont les mêmes. Ce que nous demandons, c'est de travailler en paix. Monsieur Charles est au courant. Il paraît qu'il était dans la Vente de Strasbourg, comme ils appelaient ces réunions secrètes. S'il ne veut pas que nous fabriquions ces armes, pourquoi a-t-il accepté la commande ?

   - C'est Antoine qui dirige, du moins c'est lui qui signe les contrats. Je ne savais pas que Charles s'était engagé ainsi dans la politique.

   - Tout cela finira mal, Monsieur. Les revenants et leur préfet ne vont pas se laisser marcher sur les pieds. Ceux qui s'agitent trop, ils leur feront comme à Caron et à Berton, ou comme à ces quatre sergents, l'an dernier à La Rochelle.

   Louis-Eugène lisait le Constitutionnel, le journal de Casimir Périer. Ce militant libéral était le fils du célèbre Périer, l'organisateur de la fameuse réunion du château Vizille en 1787. L'élite intellectuelle était peu nombreuse par rapport à la population de l'époque. Louis-Eugène avait donc été aussi contacté par la Vente. Il ne regrettait pas d'avoir décliné l'offre, prenant argument de ses absences prolongées. Mais il était surpris que son frère se fût enrôlé dans cette organisation armée. Il est vrai que, dans les grandes villes, sans parler de Paris, siège de la Haute Vente, les Ventes étaient plus proches de clubs, fréquentés par la grande bourgeoisie, que d'organisations révolutionnaires. Aucun des membres de ce niveau n'aurait envisagé d'aller faire le coup de feu contre les gendarmes ou contre la troupe !

   Il fut surpris par la prudence et le sens politique du directeur de l'atelier. Lui promettant d'éclaircir la question avec son frère, il le quitta et se rendit chez les Régling.

   Le dîner fut à l'échelle des profits et donc somptueux. Henriette Régling avait dressé un plan de table aussi conventionnel que possible et chacun se trouva à la place qui revenait à son état.

   La génération des anciens s'était réduite, et devenait plus silencieuse. Celle qui montait encore accaparait la conversation. La table fut plus bruyante que par le passé. Les débats, plus animés, s'étendaient à la politique. Les bourdes de Villèle n'étaient pas étrangères à cette libéralisation des salons. La dernière, et la plus grosse, était le rétablissement de la censure. Puisque les journaux étaient bâillonnés, on s'était mis à s'écrire avec frénésie. Aussi les bruits les plus extravagants, amplifiés en s'étendant, comme le son dans une trompe, traversaient le royaume au rythme du grand trot des malles-poste. Les lettres les plus compromettantes circulaient dans des poches amies, à l'abri des indiscrétions de la poste aux lettres. Ce n'était pourtant pas sans risque. Les atteintes au monopole étaient sévèrement réprimées. La police ne pouvait pas fouiller les citoyens arbitrairement. Mais on était à la merci d'une dénonciation.

   Les Régling utilisaient encore un des ces services dorés, couverts d'abeilles, si répandus dans les familles qui devaient à l'Empire la conservation de leurs fortunes, plus tard qualifiées de révolutionnaires.

   Après un potage de crème d'orge et des quenelles de volailles, arrosées de madère, on vit arriver des turbots à la genevoise, accompagnés de vin de Sauterne. Deux viandes étaient servies, comme à l'accoutumée. Ce fut d'abord un gigot de veau, de nos jours déclassé au rang de cuissot, puis des faisans de bohème en choucroute, au champagne, pendant que les bordeaux et les ermitages remplissaient sans désemparer les cristaux aux initiales entrelacées, illisibles comme toujours.

   Des sorbets au rhum mettaient un terme à la partie essentielle du repas. Pour vous occuper lorsque vous aviez terminé, alors que, vingt-cinq places plus loin, on commençait seulement, vous pouviez encore vous rassasier de quelques délicatesses qui feraient aujourd'hui un festin à elles seules. Des congrès de gélinottes, cailles et bécasses vous étaient présentés après des croûtes d'écrevisses et, bien sûr, des terrines de foie gras aux truffes, une des grandes spécialités d'Alsace. Enfin, vous deviez encore trouver un peu d'appétit pour les glaces aux parfums les plus variés.

   En cette saison, les glacières de la ville avaient un stock important, surtout cette année où il fit assez froid. L'été, on en apportait des glaciers suisses, avant que les bateaux à vapeur n'en permettent l'importation de Norvège, même au plus fort de l'été.

   Il était difficile de compter le nombre de serveurs. Ils se déplaçaient, entraient, sortaient sans arrêt. Louis-Eugène dut se contenter du chiffre approximatif d'une douzaine. Tous n'étaient pas de la maison. Dans cette grande ville, fort riche alors, ils n'avaient aucune peine à se faire embaucher presque tous les jours l'hiver, lorsque les maisons de Strasbourg séjournaient dans leurs hôtels particuliers.

   Par une suite de détours qu'aucun des convives n'aurait pu reconstituer, la conversation tomba sur Fouché. Comment un personnage au comportement aussi contraire à toutes les idées que l'on peut se faire de la noblesse, était-il parvenu à se faire attribuer le titre de duc d'Otrante ? Mais ce qui étonnait le plus, c'est qu'il n'ait jamais été inquiété, bien plus, que Louis XVIII l'ait conservé un temps comme ministre.

   - Il sait trop de choses. Il tient toute la France par ses fiches.

   - Mais cela n'explique pas le soutien de Wellington, alors même que le roi, mesurant son impopularité, voulait s'en séparer !

   Maximilien Régling et Mathias Chennecy partageaient le même mépris pour ce sinistre personnage que l'ensemble des Français.

   Le colonel Altenau, toujours directeur de la fonderie, intervint à voix basse :

   - J'ai passé quelques mois à Dunkerque, en 1812. Ce Fouché est le diable personnifié, il est capable de faire chanter Wellington lui-même.

   Il semblait s'adresser à Emilie Wecksheim et à Charles Chennecy, ses voisins, aussi Maximilien et Mathias reprirent leur conversation. Mais le ton de la confidence qu'avait pris le colonel, attirait leur attention. Ils prêtèrent l'oreille.

   - Je disais que j'ai passé quelque temps à Dunkerque en 1812. À cette époque, la guerre d'Espagne faisait rage. Les Anglais avaient la maîtrise des mers. Rien n'aurait dû passer, en principe. Mais, on le sait bien à Strasbourg, le commerce avec la Hollande ne fut interrompu que très tard. Il s'en passait de belles à Dunkerque. J'ai vu des rapports de police ; il en partait chaque jour à Paris.

   - Ils passaient des armes ?

   - Non, c'eût été impossible ! comment les acheminer ensuite au Portugal ?

   - Les armes allaient par mer de Londres et Liverpool à Lisbonne et Cadix. Non, on passait de l'or !

   - Qui, on ?

   - Des marins anglais, dans des barques. L'or qui passait là se chiffrait par dizaine de millions de francs. Rien n'a jamais été saisi. Ordre de Fouché : on laisse faire !

   - Mais où allait cet or ?

   - C'est là que j'ai des idées, mais je n'ai pas de preuves. Les Anglais ont eu besoin d'or au Portugal, puis en Espagne, pour financer leurs approvisionnements. D'un autre côté, tous les Etats d'Europe achetaient des armes à l'Angleterre. Il y avait des mouvements d'or considérables pour payer tout cela, malgré les compensations entre négociants et banquiers.

   - Ainsi, d'après vous, Fouché aurait aidé les Anglais et leurs alliés dans la lutte contre l'Empire.

   - C'est ma conviction, et la seule explication que j'ai trouvée. Comment Fouché pourrait-il avoir encore des soutiens sans cela ?

   - Quelle abjection !

   L'écœurement donnait un goût saumâtre aux délicates eaux-de-vie que l'on venait de servir.

   - La bassesse et la corruption de quelques-uns obscurcissent la bravoure et la droiture de tant d'hommes. Les plus belles fleurs poussent sur le fumier.

   - Seriez-vous un adepte de la dialectique d'Aristote ?

   - Après Newton et Lavoisier, personne n'oserait plus défendre la théorie des contraires péripatéticiens. Les contraires ne sont bien que des illusions. Mais il faut reconnaître que ces illusions ont une grande force sur notre imagination. Elles semblent si proches des réalités !

   Maximilien se laissait emporter par une autre apparence, la première sans doute : celle du verbe. L'alcool aidait un peu, bien qu'il n'en eût pas abusé.

   Frédéric de Kertzfeld n'avait pas compris ce qu'avait voulu dire Maximilien Régling :

   - Un homme intègre est réellement le contraire d'un homme corrompu !

   - Ainsi Robespierre, l'incorruptible, serait le contraire de Fouché !

   Frédéric n'eut pas besoin d'un dessin, comme on dit. La légende ne s'était pas encore emparée de la Révolution, et Michelet n'avait pas encore paré Robespierre de l'auréole de sauveur de la République. Robespierre était encore l'homme de la Terreur. L'homme auquel le grand Carnot disait : "Saint-Just et toi voulez la dictature", peu de temps après la fête de l'être suprême.


Bruchwiller, samedi 6 novembre 1824

 

 

 

 

CHAPITRE 10

 

 

LA CONVERSION DES RENTES

 

 

 

   Avant l'échéance de la vente, Antoine Wecksheim avait organisé une dernière chasse au loup au Ban de la Roche. Il avait choisi ce vallon de la Chergoutte, si riche en souvenirs.

   Tout s'était passé selon la tradition. Les deux louvards, pris dans la nasse descendante, avaient débouché à portée de fusil des chasseurs postés au Banbois. Antoine avait cependant fait lâcher les lévriers impatients. La course ne dura qu'un instant. Les chiens rattrapèrent les loups, en quelques bonds, sous les ruines de la tour des princes de Salm. Charles Chennecy et le colonel Altenau achevèrent les bêtes à l'épée.

   La tension de la chasse avait fait oublier le froid, pourtant vif. Les souvenirs revenaient à chaque instant aux chasseurs, et principalement, cette fameuse chasse de 1817. Mais on n'entendait que des ordres brefs et des cris stridents, au milieu des aboiements des chiens et des appels de trompe. Aucun des chasseurs n'aurait voulu troubler les pensées des autres.

   Les affaires allaient toujours au mieux. Les bénéfices de l'année 1824 s'annonçaient aussi larges que ceux des trois années passées. Mais la source des profits s'était déplacée vers Bruchwiller et surtout vers Urbeis. Dès le milieu de l'année, les livraisons du modèle 1822 s'étaient achevées. Il n'y avait pas de nouvelles commandes en perspective ; tout au plus quelques lots à réparer, en provenance d'Espagne pour la plupart. L'avenir était incertain malgré des résultats financiers encore brillants. Par contre, c'était tout juste si les comptes de Baerensee étaient équilibrés, après des profits répétés dont le cumul, sur moins de quatre ans, dépassait le capital social. À Oberwill, la situation était catastrophique.

   Antoine Wecksheim voyait sa position dans la Société, très affaiblie, bien que les parts qu'il détenait ne fussent pas liées à l'un des établissements plutôt qu'à un autre, c'était l'apport de sa famille qui était en difficulté.

   Bien sûr, ces parts ne constituaient qu'une partie de sa fortune. Sa situation, comme celle de sa sœur Madeleine Cleggan, venait même de s'améliorer encore. La conversion des rentes allait enfin être effectuée. Les émigrés seraient indemnisés. Dès le vote de la loi, les anciens biens nationaux avaient retrouvé la valeur du marché ; la crainte de procédures de restitution avait disparu. Antoine Wecksheim envisageait de se retirer. Mais Charles Chennecy, de plus en plus occupé en dehors de la fabrique d'Urbeis, lui avait demandé de rester quelque temps encore.

   Ils avaient mis leur monture au petit trot pour se réchauffer un peu. Les berlines, parties le matin pour Bruchwiller, devaient être arrivées. La chasse s'était terminée à onze heures ; ils seraient là-bas avant la nuit. Plongé dans ses pensées, Antoine Wecksheim s'était laissé distancer par ses cousins.

   Le Ban de la Roche avait été apporté à la Société en pleine propriété. Antoine avait repris à son compte les dernières échéances des emprunts qui couraient encore. Lors du dernier conseil d'administration, il avait proposé de vendre cette forêt, la plus belle de celles qui dépendaient d'Oberwill, pour rappeler qu'une partie au moins des apports Wecksheim, conservaient toute leur valeur. Cette décision allait de pair avec l'arrêt du dernier haut fourneau et la fermeture d'Oberwill, qui devaient aussi être proposés à la prochaine assemblée des actionnaires. Lors du conseil, il fallut vaincre l'opposition farouche de sa mère, la générale. Elle menaça de vendre ses parts de la Société Wecksheim, Régling, Chennecy et Cie, devenue, depuis six mois, la Compagnie des Forges et Ateliers de la Bruche. Mais les statuts interdisaient toute vente d'actions à des tiers. À vrai dire, ce n'était ni la vente du Ban de la Roche, ni l'arrêt du haut fourneau qui l'irritait. Elle ne pouvait admettre que la Compagnie abandonnât la sidérurgie. La forge de Baerensee, toujours dans la Société, ne lui apparaissait que comme un simple établissement de transformation. Elle obtint gain de cause. Son neveu, Antoine Wecksheim, fut chargé de trouver un établissement sidérurgique dans une région plus favorisée. Il s'était rendu en octobre dans des forges du Jura, et il comptait repartir en Haute-Marne dès les beaux jours.

   Les pluies abondantes des semaines passées gonflaient encore la Bruche. Après Urmatt, la nouvelle route s'éloignait du cours de la rivière. Des arbustes la bordaient de chaque côté. En contrebas, les ormeaux de l'ancienne route en marquaient les ondulations au milieu des prairies inondées. Les derniers sommets se resserraient au-dessus de la vallée, comme pour compenser leur faible hauteur et marquer davantage l'écart avec les rangées de collines qui leur succédaient et allaient mourir dans la plaine d'Alsace.

   Le bois d'Haslach, ancienne chasse des évêques de Strasbourg, surmontait ce passage. L'ombre qui régnait déjà au fond du vallon, accusait la clarté du ciel automnal. Sur les hauteurs, la lumière rasante du Soleil révélait les multiples variétés de verts des épineux, enserrant les tâches rougeoyantes des hêtres et des chênes.

   Ce spectacle, qu'il connaissait pourtant bien, détourna les pensées d'Antoine Wecksheim. Elles prirent dès lors un autre cours. Depuis plus d'un an, il se plongeait dans la bibliothèque de son oncle François. Il avait découvert, dans son secrétaire, le manuscrit de la vie de son père et l'avait fait imprimer. Sa mère en avait été très flattée. Aucun libraire n'avait accepté de se charger d'éditer un ouvrage aussi compromettant. On croisait, à chaque chapitre, le destin de Napoléon ! Une fois distribués une centaine d'exemplaires aux parents plus ou moins éloignés, et à quelques officiers de l'Empire qui continuaient à présenter une fois par an leurs hommages à l'épouse de leur ancien et glorieux chef, la seconde centaine alla rejoindre les peaux d'ours et autres souvenirs qui commençaient à s'entasser au grenier.

   Ses premières lectures allaient au hasard dans cette bibliothèque d'une surprenante variété. Il laissait de côté les ouvrages à reliures flammées et dorées, caractéristiques du siècle passé. L'oncle était un peu philosophe. Il avait rassemblé une belle collection d'ouvrages qui lui avaient paru relever de l'orbe augustinien ; et d'abord, bien sûr, des rééditions des œuvres du saint théologien, quelque peu socratique.

   Antoine Wecksheim rêvait, sans vouloir se l'avouer, d'une vie calme, entre ses chasses, sa bibliothèque et ses enfants. Emilie venait d'avoir une fille, Louise, après ses deux fils, Florent et Henri. Il n'avait pas fait part à son épouse de ce rêve. Il craignait une réaction assez vive. Elle ne supportait pas l'inaction, autant chez elle que chez les autres. Aussi imaginait-il quelque occupation calme. Dans la situation politique actuelle, il n'y avait guère d'autres solutions que de conspirer. L'idée lui répugnait. Il avait été contacté pour adhérer à la Vente du Bas-Rhin ; il avait refusé bien sûr. Il n'avait pas connu la guerre au cours des cinq ans qu'il avait passés aux armées à la fin de l'Empire. Son oncle avait fait jouer son influence pour lui ménager des occupations sans danger, dans les états-majors ou les places fortes tranquilles. Antoine attribuait ces positions aux circonstances, pensant qu'il n'était pas, de toute manière, destiné à suivre l'exemple de son père dans les honneurs militaires. À aucun moment, il n'eut la pensée que ces affectations ternes et sans risque, étaient en accord avec à son caractère et qu'il aurait pu manquer de courage dans les combats dont les échos lui parvenaient à tout moment.

   Il comprit très vite qu'il s'agissait d'abord d'organiser les mouvements de la masse des petits adhérents de cette Charbonnerie. La Vente leur faisait affronter la mitraille, sur une décision prise dans la chaleur et le confort d'un salon. Ce n'est point de ce courage-là qu'il rêvait encore parfois.

   Il rejoignit ses cousins à Dinsheim. Ils s'étaient arrêtés un instant autour de la fontaine du village, au milieu de la place principale. Les chevaux se désaltéraient à grands coups de langue.

   Charles Chennecy et Alexandre de La Brélière avaient repris la conversation interrompue lorsqu'ils étaient passés au trot. Mais, l'arrivée d'Antoine les obligea à changer de sujet. Ils partageaient le même scepticisme quant à un investissement dans la fabrication de la fonte. Ils discutaient du moyen de donner satisfaction à Ann-Françoise Wecksheim, tout en investissant dans une activité d'avenir. En quatre heures de route, ils ne parvinrent à dégager aucune solution acceptable.

   Charles sentait bien qu'il lui faudrait un jour se décider et prendre l'affaire en main. Il n'était pas insensible à cette l'idée. Il rêvait même parfois du titre de président du conseil d'administration, ce qui nécessitait un changement de statut. Mais, dans le même temps, cette vanité l'inquiétait.

   Malgré ses fréquents voyages à Paris et dans les régions industrielles de France, il ne voyait pas comment sortir l'affaire de son cadre local. La main-d’œuvre, très spécialisée, était un boulet, pire, un ancrage.

   Il sentait aussi monter en lui une attirance inexplicable pour une activité inattendue. Sa participation à la Vente de Strasbourg, bien que de courte durée, lui avait fait goûter à un plaisir rare : les luttes d'influence. Il avait découvert aussi qu'il s'exprimait sans peine. Son style sobre et sa voix claire étaient écoutés. Parfois il réfléchissait, après coup, à ses interventions et s'inquiétait de constater qu'elles n'étaient pas même en accord avec le fond de sa pensée alors même que les arguments étaient le plus souvent simplistes. Mais, il dut se rendre à l'évidence : il n'était jamais plus apprécié que lorsqu'il ne cherchait pas à trop approfondir la logique de son raisonnement. Dans le domaine politique, le moins connecté à la logique, trop de raisons détruisent l'argument ; et il est bien difficile de se satisfaire d'une suite d'arguments, lorsque, dans l'instant qui suit, ceux qui ne sont pas devenus faux, ont perdu leur raison d'être.

   Dans l'immédiat, toute participation directe à la politique était impossible : les maires étaient nommés et il n'était pas même électeur. Le cens avait été abaissé, mais, depuis quelques mois, la patente était exclue du calcul de l'impôt minimal requis. Cette dernière bourde de Villèle accentua le discrédit du régime, alors même que l'action énergique du Président du Conseil, dans le domaine financier et fiscal, permettait à la France de retrouver sa place dans le concert des nations. Charles admirait cet homme méthodique ; Villèle avait imposé à l'Etat une comptabilité régulière. Il ne pouvait comprendre comment une telle intelligence pouvait se soumettre aux caprices et aux bassesses des ultras et compromettre le régime qu'il croyait servir. Son passage à la Vente lui avait permis d'apercevoir que, pour réussir, il faut se fixer un objectif et s'y tenir envers et contre tout. Cette méthode conduit, tôt ou tard, à prendre des décisions contraires à sa conscience, parfois même à la morale la plus élémentaire. Il n'était pas encore bien sûr d'être capable d'un tel comportement. On s'expose par-là au jugement de ses contemporains. Cette nécessité a, de tout temps, conduit les hommes à juger les politiques comme gens prêts à toutes les compromissions.

   Sa préoccupation immédiate était de trouver un directeur pour Urbeis. La fabrique atteignait sa pleine production et contribuait aux trois quarts des bénéfices de la Compagnie. Il avait proposé le poste à Frédéric de Kertzfeld. Sans succès. Fiancé depuis trois mois à sa sœur Ann-Catherine, Frédéric ne se sentait pas attiré par l'industrie ; il accepta un poste à la banque. Frédéric de Kertzfeld avait quelque idée de cette activité. Son père n'avait liquidé son établissement de Haguenau que cinq ans auparavant. L'activité bancaire, héritée d'un oncle de son épouse, ne lui avait jamais plu. Il s'était retiré à Obernai. Son épouse et lui n'avaient pas caché leur satisfaction de voir leur fils choisir la carrière des armes. Sa décision de rentrer à la banque Chennecy, les avait déçus, mais ils se rendaient bien compte que Frédéric, avec sa blessure, n'avait guère le choix. C'était déjà une chance qu'il eût trouvé une bonne place. Les anciens soldats des armées impériales étaient rarement les bienvenus.

   Un autre souci de Charles était le départ d'Alexandre de La Brélière. Son passage à la manufacture de Bruchwiller resterait longtemps dans les esprits. En quelques mois, il avait réorganisé les ateliers, inchangés depuis leur construction en 1805.

   Les perspectives de la manufacture étaient inquiétantes à terme. On pouvait espérer les maintenir au niveau d'activité actuel, à condition de développer un peu les marchés privés. Les épées et sabres d'apparat connaissaient toujours une demande soutenue. Pour les armes à feu, l'exportation était impossible. Seul le ministère pouvait commander des lots à destination d'alliés. Mais rien de tel ne s'était produit depuis le début de la Restauration.

   Le départ d'Alexandre fit l'effet d'une douche froide. L'ambition d'Alexandre de La Brélière n'avait échappé à personne. Le plus surprenant est qu'il ne semblait pas avoir abandonné toute idée de mariage avec Mathilde Chennecy. A chacun de ses séjours à Bruchwiller, il n'avait pas manqué de passer chaque après-midi au château des Chennecy. Bien plus, après le retour définitif de Mathilde de Heidelberg, il était venu au moins une fois par mois à Strasbourg pendant tout l'hiver.

   Peu avant son départ, Alexandre de La Brélière était monté à Oberwill. Il s'agissait d'examiner l'état des affaires avec Antoine Wecksheim, et de préparer l'assemblée des actionnaires. Charles Chennecy en était arrivé à penser que les deux hommes s'étaient affrontés. Alexandre avait dû mesurer les limites du pouvoir qu'il pourrait jamais détenir dans cette affaire.

   Les cavaliers étaient repartis alors que les rayons du Soleil n'éclairaient plus que des nuages déliés qui striaient le ciel encore bleu.

   La grille du château était ouverte. Les berlines dételées étaient rangées en files le long des deux ailes. L'une d'entre elles était couverte de boue et de poussière. Mais on ne pouvait s'y tromper : elle sortait des ateliers de Farry et Breilman. Elle était équipée de ces fameux ressorts carrés qui remplaçaient les élégants col-de-cygne des anciennes voitures. Charles remarqua les armes des Chennecy sur la portière. Il sourit en s'étonnant de cette marque de vanité qu'il n'attendait pas de Louis-Eugène. Il n'était pas douteux que cette calèche lui appartenait, il ne connaissait pas d'autres Chennecy sur cette basse Terre.

   De véritables troncs d'arbre brûlaient dans l'imposante cheminée du salon sans arriver à réchauffer l'atmosphère humide qui régnait en ce début d'automne.

   - Eh bien ! Eugène, te voilà en grand équipage. Ton fer est liquidé ? J'ai vu que les cours s'envolent !

   Charles s'interdisait de prononcer le prénom favori des Bourbons, étendant son mépris des ultras à la famille royale. Il se refusait à appeler son frère Louis-Eugène.

   - Pas encore.

   - Ah çà ! alors on vend la peau de l'ours ?

   - Pas davantage.

   - Qu'avez-vous, Alexandre ?

   Mathilde s'inquiétait de voir son chevalier servant perdre en un instant les taches roses que le froid avait provoquées sur son visage.

   - Ce n'est rien, pardonnez-moi, Mathilde ! La chaleur. Permettez-moi d'aller me changer.

   - Allez donc tous vous préparer, nous dînons dans un instant.

   Dans le grand escalier de pierre, Louis-Eugène donna quelques explications à Charles. Il avait joué sur la rente, à l'annonce de la loi sur la conversion. La manœuvre avait été assez délicate. Il se promettait de lui en expliquer le détail. En résumé, il n'avait vendu qu'une partie des lots de fer, mais il avait emprunté sans peine sur le reste, en Angleterre même, pour jouer sur la rente française. Sarrezzo était pour la plus grosse part dans l'affaire. Les prêteurs anglais eux-mêmes, sentant la combine, avaient demandé à en être. Pour sa part, Louis-Eugène Chennecy avait gagné la bagatelle de cent mille francs en une semaine.

   - N'en parle pas à papa. Il doit bien aussi manœuvrer à la Banque. Mais à si court terme, c'est vraiment du jeu.

   - Ne t'inquiète pas. Lui et oncle Jean-Nicolas ont adroitement joué lors de la crise de 1811. Je ne sais pas ce qu'ils ont gagné, mais j'ai appris que la banque a changé d'échelle à cette époque.

   - Tu sais qu'il m'a fait la leçon. La spéculation, quelle honte !

   - Ah ! mais je ne pense pas qu'ils aient voulu spéculer. Le résultat est le même, il est vrai !

   Après le dîner, qui fut servi dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée, les fumeurs se retrouvèrent dans la bibliothèque. Les quelques mots de Louis-Eugène avaient éveillé la curiosité de Charles. Il se trouvait que leur père était monté au grand salon dès que Sébastien lui eût servi sa mirabelle. Il ne supportait plus l'odeur du cigare.

   - J'ai lu que les cours atteignent trois cents francs la tonne.

   - Ils montaient encore lors de mon départ de Londres.

   - Tu devrais être prudent ! C'est déjà une belle marge.

   - Je suis couvert. On a peine à imaginer un peuple plus joueur que les Anglais. J'ai trouvé preneur à trois cent cinquante francs la tonne à trois mois.

   - Tu risques, malgré tout, de te retrouver avec le stock si le marché n'est pas confirmé !

   - Nous empochons déjà l'écart avec le cours à l'échéance.

   - Et si les cours continuent de descendre ?

   - Il nous sera encore plus facile d'attendre. Les difficultés dans ce genre d'affaires, ce sont les frais de stockage et la détérioration des matières. Puisqu'il s'agit de fer, on ne peut pas parler de détérioration. Le risque serait la baisse des cours de l'acier, qui ferait perdre sa valeur au fer. On en est loin. Le facteur est toujours de quatre-vingts à cent.

   - Je serais bien incapable de supporter longtemps une telle situation.

   Maximilien Régling n'avait connu que des affaires dénouées dans l'année, avec des marges considérables grâce à la chute presque permanente des assignats. La situation de Louis-Eugène lui paraissait si dangereuse, qu'il était intervenu dans la conversation des deux frères.

   - Je me suis souvent comparé à un joueur. J'ai même accompagné plusieurs fois Sir Malcom à son club. J'ai vu des joueurs. Ce sont des hommes qui n'ont pas d'autre objectif que le jeu. Si je suis un joueur, mon objectif n'est pas la spéculation. Mon objectif, c'est la tête d'une grande affaire sidérurgique. Si la spéculation ne me permet pas de l'atteindre, je trouverai un autre moyen. Ce qui est sûr, c'est que c'est le seul qui me permette une certaine indépendance, très limitée en réalité. Toutes les usines à fer qui se construisent actuellement dépassent largement les sept millions.

   La conversation dériva sur le milliard des émigrés. Le premier projet de conversion de Villèle avait été repoussé par les ultras. L'idée était pourtant très séduisante. On ramenait le taux de la rente de 5 à 3%. Une telle mesure aurait été impossible si le cours de la rente à la bourse n'avait pas monté depuis plusieurs années à une valeur qui correspondait à un rendement de 3%. Ce n'était pas très moral à l'égard des petits porteurs, la bourgeoisie parisienne, qui avaient acheté leur titre à l'émission ou tant qu'elle avait une valeur proche de la valeur nominale. Mais ils n'étaient pas représentés à la Chambre. Pour ne pas provoquer un trop grand mécontentement, on ajouta une clause de rachat aux trois-quarts du cours, c'est-à-dire un peu au-dessus du nominal. La diminution de la charge pour le budget de l'Etat aurait permis de servir aux Emigrés une rente de 3% sur un capital nominal proche d'un milliard de francs.

    Sarrezzo avait joué sur la rente, avec des fonds en partie anglais. Il avait été prévenu des intentions du gouvernement par des informateurs bien placés.

   La conversion des rentes était la grande préoccupation financière de l'époque. Même Charles Chennecy, le plus agressif à l'égard des Bourbons, était convaincu que cette mesure était juste et nécessaire ; juste à l'égard des Emigrés, nécessaire pour les acheteurs de leurs biens, mais aussi très adroite. On avait craint une nouvelle imposition générale, en fait sur le commerce et l'industrie. Maximilien Régling étudiait avec soin l'évolution de l'affaire. Il avait même pris un abonnement au Journal de Paris, que Villèle subventionnait, espérant y trouver des indications plus précises. Il n'en fut rien. La meilleure analyse était celle de Casimir Périer, dans son Constitutionnel. Le principe semblait à présent de ne plus imposer l'échange des rentes. Le milliard s'en trouverait sérieusement écorné de l'avis général. On ne fait lire La Fontaine qu'aux enfants et ils oublient. En rejetant le premier projet de loi, les ultras furent les hérons de la fable.

   Par la suite, la conversation dériva sur la politique. Louis XVIII était mort le 16 septembre, et ce que chacun craignait arrivait : son frère était roi.

   L'abbé Jeanteau avait quitté la famille depuis deux ans. Sa présence n'aurait pas suffi à retenir la rancœur que les maladresses, souvent plus psychologiques que réelles, soulevaient dans la haute bourgeoisie.

   Qui sait si l'abbé n'avait pas lui-même évolué au spectacle des fastes ecclésiastiques à nouveau déployés ? A moins que sa santé, qui allait s'améliorant à la fin de son séjour en Alsace, n'eût réveillé en lui de hautes ambitions ?

   Il n'avait pas eu de remplaçant. Augustin Chennecy, le dernier fils de Mathias, avait à présent quatorze ans. Il allait au collège de Strasbourg, revenu en pieuses mains. Je ne veux point, par là, médire d'un enseignement qui a donné de si remarquables résultats.

   Ces bons pères, au chevet de la sublime cathédrale, à la porte de l'ancien palais épiscopal des Rohans, ont formé de grands soldats d'abord, et des magistrats réputés, mais aussi de remarquables industriels, des ingénieurs et des médecins de renom. Toute cette partie de la société, toujours renouvelée, qui entre aussi dans la structure d'une nation, et sans laquelle les peuples retombent dans les luttes fratricides des clans et des mafias.

   Le béton tient sa solidité de l'addition au ciment et à l'eau d'un choix d'agrégats de grosseur aussi variée que possible, des cailloux aux sables et, s'il le faut, à plus fin encore. Retirez une partie du spectre de granulométrie, l'édifice s'écroulera au premier choc.

   De même, retirez des tranches entières de la structure sociale d'un peuple, il s'effondrera dès que la police et la force armée se relâcheront. 

   Des exclamations parvinrent aux fumeurs. Frédéric de Kertzfeld, qui feuilletait un livre qu'il avait pris dans la bibliothèque un peu au hasard, la politique l'ennuyait, fut le premier à s'avancer dans le vestibule. Ne voyant rien, il monta au salon. Un instant après, il appela les autres fumeurs ; il y avait une surprise.

   Les tables à jeu et les ouvrages étaient restés en plan. Bravant le froid, à l'autre extrémité du salon, les convives regardaient deux serviteurs qui tentaient d'accrocher un cadre, encore voilé par un drap. Mais le drap commença à glisser et tomba enfin avant que l'oeuvre ne fût en place.

   L'usage demandait des exclamations. Il s'agissait d'un cadeau de Maximilien Régling à Mathias Chennecy et à son épouse pour leurs trente ans de mariage. On sentait une certaine surprise dans l'assistance.

   Maximilien avait acquis le tableau en Bavière. Il en était revenu quelques jours avant cette chasse. La surprise venait de l'étrange nouveauté de cette peinture. Le contraste était saisissant, avec les hollandais, et même avec les Quentin de La Tour, les Hubert Robert, plus récents, que Jean-Nicolas et Mathias Chennecy avaient patiemment rassemblés.

   Mathias avait reconnu un Johann-Carl Friedrich, de fort belle facture. Son ami Maximilien Régling avait eu la main heureuse.

   Un personnage se penchait au-dessus du vide, appuyé à une barrière en bois, du haut d'un rocher escarpé. La pierre, un calcaire certainement, était d'un blanc presque agressif. Le rocher surmontait un village fortifié. Au loin, au-delà d'une forêt de pins noirs, couvrant des lignes de crêtes allongées, typiques du paysage de la Suisse franconienne, on apercevait les multiples clochers d'une grande ville. Mathias pensa à Bamberg, bien que cette ville soit assez éloignée des régions montagneuses qui emplissaient, en vagues successives, les plans successifs du tableau jusqu'au fond de plaine ondoyante, sous un ciel d'été, allégé par quelques filaments nuageux.

   Le tableau était enfin en place. La jeune génération s'extasiait. Mathias s'étonnait.

   La clarté, les couleurs, les formes, l'équilibre, tout lui plaisait, mais il s'interrogeait sur le personnage. Il n'aimait pas les paysages nus, pas plus que les natures mortes. Il appréciait la présence humaine, et animale, qui semblaient vouloir donner vie aux tableaux hollandais. Mais le personnage de Friedrich exprimait autre chose. Il avait déjà vu des tableaux de ce peintre ; il n'avait jamais encore ressenti cet appel, alors même que l'on ne voyait pas le visage. C'était une invitation à partager l'émotion devant la grandeur du paysage.

   Mais quoi ! Les sentiments qu'éveille cette audacieuse perspective, ne se suffisent donc pas à eux-mêmes ? Un tableau ne peut être destiné qu'à l'admiration des hommes : ils doivent bien, pour la plupart, ressentir tout à la fois le sentiment de la beauté et une certaine crainte. Alors pourquoi ce personnage surprenant, énigmatique ? Voulait-on ainsi rappeler au spectateur que l'objet est d'éveiller des sentiments ? Au cas où l'oeuvre ne serait pas jugée assez suggestive, cet homme, à la chevelure ondulée par le vent, vient inviter à éprouver les pensées que son attitude suggère. On ne s'attendrait pas à trouver une légende : "on est prié, ici, de s'émouvoir !", mais le procédé est-il plus discret ?

   Un rapprochement lui vint alors à l'esprit. Il venait de recevoir « Les Nouvelles Méditations de Lamartine », que lui avait envoyé son libraire de la rue Saint-André-des-Arts : il allait de moins en moins souvent à Paris. Il avait lu « La Solitude », attiré par le titre qui traduisait un sentiment qui s'amplifie avec l'âge. Un passage l'avait marqué : "Il recula étonné : son regard éperdu jouit avec horreur de cet effroi sublime, et sous ses pieds longtemps voit tournoyer l'abîme". Il trouvait cette même tendance à ajouter les sentiments des acteurs devant le spectacle de la nature à la description de la nature elle-même. On force ainsi l'esprit du lecteur. Qu'il le veuille ou non, il devra admettre que le spectacle d'un clair de Lune sur le lac du Bourget est sublime. Si, ce jour-là, le lecteur est indisposé par quelque lourdeur d'estomac, l'auteur est assuré que l'on pensera ce qu'il veut que l'on pense. A tout le moins, le lecteur ne pourra refuser que le héros n'ait le visage baigné de larmes, extrémité où conduit le romantisme.

   Mathias se demanda s'il fallait croire que les hommes devenaient à ce point insensibles et calculateurs, qu'ils ne pouvaient éprouver, par eux-mêmes, le moindre sentiment ? Et, ce premier pas franchi, le philosophe allait-il nous éviter d'avoir à penser ? Le savant ensuite, nous éviter d'avoir à comprendre ?

   Le froid avait repoussé l'assistance devant la cheminée. On fit apporter des tables supplémentaires et les jeux reprirent. Louis-Eugène Chennecy profita du mouvement pour quitter le salon. Il descendit à la bibliothèque. Il trouva là Sébastien plongé dans les livres.

   - On ne vous voit pas souvent ces temps-ci, monsieur Louis-Eugène !

   - Les affaires me prennent de plus en plus. Il est même probable qu'elles vont bientôt me prendre complètement.

   - Vous allez vous fixer à Saint-Etienne ?

   Sébastien avait assisté, à plusieurs reprises, aux discussions entre les fils de Mathias et leurs cousins et amis ; il connaissait les intentions de Louis-Eugène. Il savait aussi qu'il avait toute l'obstination des Alsaciens, cette grande qualité, souvent prise pour un défaut, car on la voit parfois appliquée à des causes secondaires.

   - Les choses ne vont pas si vite ! Si tout se passe bien en Angleterre, vous savez ce que je veux dire, et le résultat est loin d'être acquis, il faut encore trouver des appuis financiers. Il faut commencer par chercher à Paris. Bien sûr, il ne manque pas non plus de moyens à Lyon. Mon père a-t-il encore de sa fameuse framboise ?

   - Ah ! pardonnez-moi, monsieur, je pensais que vous ne buviez pas.

   Sébastien se leva et servit à Louis-Eugène une pleine timbale.

   - Ici les choses ne vont bien qu'en apparence. Elles vont trop bien, si l'on peut dire. D'énormes bénéfices cachent un avenir assez sombre pour la manufacture d'armes. Monsieur Charles a dû vous en parler. Je le sens inquiet. Non, le mot inquiet est un peu fort, préoccupé plutôt. Nous n'exportons plus du tout. Les manufactures de Rhénanie, Solingen surtout, ont repris une pleine activité. La production dépasse à présent le seul besoin de la Prusse.

   - Il faut investir dans une autre industrie !

   - Ah ! monsieur Louis-Eugène, que dites-vous là ?

   - Les comptes et l'ordre ne diffèrent pas tant d'une activité à une autre, vous savez ! Vous n'auriez aucune peine à diriger une usine textile, ou une papeterie !

   - Je ne parlais pas pour moi, monsieur. Mais les autres ? Ces forgeurs, ces fourbisseurs, ces graveurs. Vous les connaissez aussi bien que moi, allez-vous les mettre devant des métiers ?

   - Ceux d'Oberwill qui ont fait marcher la machine à vapeur ont, j'en suis certain, déjà trouvé du travail. Pour ceux de la sidérurgie, il leur faut aller dans la Loire. Là-bas, on manque de tout. Chaque année deux ou trois forges nouvelles sont mises à feu. Et je compte bien en être avant trois ans.

   - Les forgeurs ne sont pas des migrants. Ils ont du bien ici, une maison, un bout de champ. Partir, c'est tout perdre ; personne ne pourra racheter leur lot. Pour vous, c'est facile : château ici, château là-bas, la différence n'est que dans le paysage.

   - Ah, te voilà !

   Mathias venait d'entrer dans la bibliothèque.

   - Sébastien m'expliquait les problèmes de la manufacture.

   - Oui, l'avenir est toujours un problème ! Nous avons eu de la chance pendant des années, puis tout aurait dû s'arrêter. Mais non, il a fallu fabriquer, en toute hâte, le modèle 1822. Qui aurait pu penser, il n'y a pas dix ans, que notre armée battue, allait repartir en guerre, à la demande de la Sainte Alliance et de l'Angleterre ?

   Sébastien avait sorti une timbale et la remplissait généreusement.

   - Mon père, vous êtes philosophe. Ce n'est pas le fort de la jeunesse.

   - Je crois savoir que ce n'est pas seulement de la philosophie que tu es éloigné. Je vais te dire, sans ambages, le fond de ma pensée. Tu es bien libre de faire ce que tu veux de ton argent, mais tu ne pourras m'enlever de l'esprit qu'il y a des usages convenables et d'autres honteux. La pure spéculation est immorale et même, ce ne devrait pas être à moi de te le rappeler, contraire à la religion.

   Mathias avait terminé sa harangue en prenant Sébastien à témoin, par un mouvement de la tête, si bien que ce dernier se trouva dans la délicate position d'avoir à assister à la suite de cet entretien, au moment même où il se décidait à sortir. Louis-Eugène, sans y prêter attention, regarda lui aussi Sébastien comme pour trouver un appui. Pour se donner une contenance, l'homme de confiance des Chennecy se remit à la table et consulta les livres étalés devant lui, d'un air absent.

   - Peu de français jouent sur les fers anglais, mais vous seriez surpris d'apprendre quelques noms, en odeur de sainteté, qui ont joué sur la rente. Je veux dire qu'ils ont joué sans autre objectif que le jeu. Au reste, vous me répondrez que je ne m'en trouve pas justifié. Au moins, je ne joue pas pour le plaisir de l'argent. Vous connaissez mes intentions. Je n'en ai pas changé.

   - Je ne vois pas bien comment l'intention seule pourrait changer la nature d'un acte. Pascal a si bien jugé la direction d'intention, que le moins janséniste de nos prélats en rirait même aujourd'hui.

   - Il faudrait alors admettre qu'en plaçant votre argent et celui d'oncle Jean-Nicolas dans la banque, et donc en prêtant et empruntant avec intérêt, vous avez agi contre la morale.

   Mathias Chennecy s'efforça de ne pas voir le caractère agressif des paroles de son fils aîné. Il le connaissait assez pour le savoir incapable de méchanceté.

   -  La notion d'intérêt est, il est vrai, contraire à la religion. J'avoue ne pas bien comprendre cette interdiction ouvertement violée depuis toujours. J'ai depuis longtemps adopté une conduite à cet égard. L'essentiel est de bien comprendre que le respect de l'Evangile est une exigence absolue, et donc inaccessible à l'homme. Il n'y a aucune limite à la sainteté, en ce sens que l'objectif n'est pas un compromis, mais la perfection. Je ne veux pas dire, par là, que je me sois assis, une fois pour toutes, sur les principes de notre foi ; bien au contraire, j'ai choisi des domaines sur lesquels j'ai décidé d'agir. Ce n'est point par intention qu'ainsi je n'agis pas dans les autres domaines, mais parce que je considère qu'ils ne dépendent pas de mes actes. L'activité économique à ses impératifs en matière de taux d'intérêt : il faut s'y plier ou renoncer à toute activité.

   - Il y a aussi des impératifs en matière industrielle. Une affaire aussi complexe qu'une forge, ne peut marcher que si celui qui la dirige a le pouvoir nécessaire, et s'il est intéressé à la réussite de manière plus contraignante que par un salaire.

   - J'aurais voulu aller jusqu'au bout de mon raisonnement ; tu vois bien le danger : on peut ainsi justifier tous les actes. Je ne crois pas qu'il y ait une morale supérieure comme celle, par exemple, que les Protestants vont chercher dans la Bible. Je crois que tout est une affaire de conscience. C'est cela que je voulais te dire. Tu vois bien que je ne cherche pas à te juger. Je te connais assez pour savoir que tu ne dois pas éprouver le moindre sentiment lorsque le cours du fer monte ou descend. Je quitte une table de trictrac. Tu vas rire : je me suis laissé prendre au jeu ; je suis encore irrité d'avoir perdu.

   - Je n'ai guère pris le temps de réfléchir. A vrai dire, je ne me suis pas posé de questions. J'ai cru longtemps, au spectacle de nos familles alsaciennes, que les fortunes s'accumulaient pendant plusieurs générations pour quelques familles chanceuses, leur assurant le pouvoir. C'est une vision enfantine. C'est même une vision stupide. Les fortunes se forment en quelques années, dix tout au plus, dans des situations singulières. Une invention : regardez Marc Seguin avec ses ponts suspendus à câbles de fer ! Une position : vous savez bien ce qui s'est passé à Strasbourg, sous Napoléon, avec la contrebande ! Il fallait être là au bon moment. Et les assignats ! Une fois la fortune acquise, on peut se remettre dans le droit chemin de la morale, c'est facile. Je ne parle pas de vous, mais de ceux qui ne cherchent que l'argent.

   - Ne t'inquiète pas. Je sais bien que tu as raison. Mais ton véritable objectif n'est pas seulement de créer une forge à l'anglaise, mais qu'elle marche, et donc qu'elle fasse des bénéfices. C'est toujours l'argent qui est derrière.

   - Je ne voyais pas les choses ainsi. Le futur ne m'intéresse pas. Faut-il donc que nous prenions tous ce bâton de berger, et que, couverts de peaux de bête, le rein ceint, nous allions garder les moutons ?

   - Ce n'est pas, en tout cas, l'exemple que je pense avoir donné, bien au contraire. Il faut prendre ses responsabilités et elles sont rarement en accord avec la conscience. Du moins, elles amènent toutes à se poser des questions. Regarde le problème de la fermeture d'Oberwill ! En ce qui concerne la spéculation, j'ai quand même bien de la peine à en admettre la nécessité. Regarde les Cleggan ! Ils sont repartis de rien en France.

   - Ah ! ne croyez pas cela ! Le gouvernement leur a donné trois millions de francs en cinq ans ; je dis bien donné. En plus, ils reçoivent des primes pour l'acier fabriqué au-delà de leurs engagements.

   - J'ignorais ce point. C'est une aide considérable.

   Les premiers accords parvinrent du salon. Mathias Chennecy se rappela qu'Emilie Wecksheim et Mathilde, sa fille, avait promis de chanter l'Ave Maria, le dernier lied de Franz Schubert, le célèbre compositeur autrichien. Il regrettait de s'être lancé dans cette leçon de morale. Il s'apercevait que ses arguments n'étaient pas aussi clairs qu'il pensait. La discussion avait même mis le doute dans son esprit. Il se souvenait d'avoir été scandalisé par la spéculation sur les assignats lors des ventes des biens de l'Eglise et des émigrés. Mais la réparation des fusils et les livraisons de sabres, pendant tout l'Empire, avaient permis d'amasser une fortune considérable. Si la plus grande partie appartenait à son frère, il avait lui aussi tiré quelques profits de cette affaire. Où donc est la morale ? Et la religion ?

   Sébastien resta seul dans la bibliothèque. Il ne comprenait pas bien les préoccupations de Mathias. Pour lui les choses étaient bien simples : d'un côté les riches, de l'autre les employés. Les nombreuses faillites, les années passées, avaient bien perturbé un peu la dichotomie. Des riches perdaient leur place. Des nouveaux riches étaient partis de rien. Aussi avait-il été amené à admettre que l'ordre n'est pas immuable. Les Chennecy eux-mêmes n'étaient pas du bon côté depuis si longtemps, si l'on fait abstraction de leur fortune passée, perdue pendant la guerre de Trente Ans. A regarder de plus près, il dut même admettre que les fortunes sont de courte vie, et qu'il en a toujours été ainsi. Il faut des qualités pour gérer une fortune, qui ne sont pas davantage héréditaires que la taille et la santé. Les enfants ne savent le plus souvent pas même maintenir ce qu'ils ont reçu.

   Tout cela serait encore assez clair s'il n'avait pas constaté une autre forme de pouvoir que l'argent. C'est surtout le comportement d'Alexandre de La Brélière qui lui fit comprendre bien des choses. Il pensait qu'Alexandre n'était pas démuni, mais il savait qu'il n'avait pas le moindre capital dans les affaires des Chennecy. Pourtant, à la tête de la manufacture pendant à peine plus d'un an, il avait réussi à réorganiser la production sans autre pouvoir que celui de la logique et de la conviction. Vivant dans cette manufacture depuis sa construction, Sébastien Hauser n'avait, jusqu'alors, rien trouvé à redire. Au fur et à mesure des travaux, il s'aperçut de la force que donne aussi la connaissance. Alexandre de La Brélière avait visité plus d'une usine.

   Ses pensées se suivaient avec plus ou moins d'enchaînement. Au bout d'un quart d'heure, il se rapprocha de la cheminée où les restes des bûches se consumaient sans flammes. Il aurait été bien incapable de retrouver le cheminement des pensées qui l'amenaient à penser à son fils. Hans Hauser s'occupait de la machine à vapeur d'Oberwill. Plusieurs incidents s'étaient produits. L'un d'eux aurait pu mal tourner : une tuyauterie s'était rompue. On avait aussitôt remis en service les anciens soufflets en bois, heureusement conservés. La réparation avait pris trois jours. Hans fut pour beaucoup dans la remise en route de la machine. Antoine Wecksheim décida donc de lui en donner la responsabilité. Il l'avait même envoyé en Angleterre pour aller chercher des pièces de rechange.

   Les Hauser venaient du Ban de la Roche, mais ils n'y remontaient plus. Le souvenir de la mort de sa femme avait éloigné Sébastien. C'était à la naissance de leur second fils qui ne survécut pas. Quant à Hans, il craignait d'être la risée des habitants du Ban. Sa fiancée était partie avec un soldat autrichien, lors de l'occupation. Il y avait au moins sept ans de cela. Oui, ce devait être en 1817, l'année de cette fameuse chasse aux loups. Il s'était enfin marié, l'an passé, avec la fille du garde général de Seranville, la terre des Brémenil.

 

 

 

 

 


 

Seranville, jeudi 6 octobre 1825

 

 

 

CHAPITRE 11

 

 

L'ALLEE DES TILLEULS

 

 

 

 

   Louis-Eugène Chennecy avait dû descendre de cheval. Un ruisseau lui barrait la route. Il avait plu pendant plusieurs jours ; il aurait sûrement de l'eau jusqu'à la taille. Ses chiens semblaient indécis ; ils revenaient vers lui, puis retournaient à la berge de l'étang, comme s'ils attendaient des instructions. La chasse devait être loin. Il n'entendait pas même les aboiements. Il est vrai que la forêt est très vallonnée. Tirant par la bride son cheval blanc d'écume, Louis-Eugène longea le cours d'eau à la recherche d'un passage.

   C'était la première fois qu'il chassait dans cette forêt, une succession de bois plutôt. Il s'était perdu. La douzaine de chiens qu'il suivait, semblaient être sur la trace. Pourquoi les autres avaient-ils pris une autre piste ?

   Il se rappelait bien avoir vu un étang sur la carte du domaine de Seranville. Le garde général leur avait montré les principaux repères. Mais cette carte était-elle précise ? Le peintre avait mis le plus grand soin dans les détails des jardins du château, mais avait-il dessiné cet étang à son emplacement réel ? C'était peu probable.

   Il recomptait régulièrement les chiens. Pas trace de passage. Plus bas, le ruisseau obliquait vers le nord. Le Soleil d'octobre est encore haut ; il n'était pas plus de deux heures. Les taillis s'éclaircissaient sur sa gauche ; il décida de monter jusqu'à la crête dans l'espoir d'un peu de vue sur les environs. Comme s'ils sentaient que leur maître du moment renonçait à retrouver la chasse, les chiens semblaient hésiter à le suivre. Il remonta en selle et les héla pour leur rendre confiance.

   La crête était aussi boisée que le vallon. On ne voyait rien. On n'entendait rien. Le seul moyen de ne pas se perdre était de continuer vers l'ouest. Il descendit sur l'autre versant et sortit enfin de la forêt. Plus bas, les sinuosités d'un cours d'eau étaient signalées par deux rangées de saules. La Mortagne certainement. Une demi-heure plus tard, il se fit confirmer par des paysans qu'il était à Gerbéviller, à six kilomètres de Seranville. Personne n'avait de nouvelles de la chasse. Tous ses chiens le suivaient encore. Il aurait été assez honteux d'en perdre dans cette situation déjà désagréable. Il devait parfois revenir en arrière en bousculer un qui s'attardait près d'un arbre. Aussitôt absorbé par la petite meute, c'est un autre qui s'écartait ; voulaient-ils lui faire payer leur déception ?

   A quatre heures, il atteignait la grille du château, déçu d'avoir manqué la fin de sa première chasse au cerf. La chasse n'était pas encore rentrée. Il ne trouva à Seranville que la douairière Sarrezzo, si l'on peut dire, en compagnie de sa belle-fille. Les deux femmes étaient assises sur la terrasse, profitant de la douceur de l'air. Les grands tilleuls de l'allée allaient bientôt étendre leur ombre jusque-là. L'allée n'avait pas été entretenue dans les dernières années de l'occupation du château par les Brémenil, mais les nombreux équipages qui n'avaient pas cessé d'y venir avaient empêché l'herbe de pousser dans les deux sillons que leurs roues avaient tracés. La chaleur de la journée n'avait pas suffi pour assécher les flaques d'eau.

   Comme par un mouvement d'automate, une légère brise se leva au moment même où l'ombre des tilleuls enveloppa la terrasse. On ne la sentait pas encore sur le visage, mais le bruissement des feuilles les plus hautes, était l'annonce du rafraîchissement. L'arrivée du cavalier fut un prétexte pour rentrer, bien qu'elle eût, en réalité, retardé une décision indispensable. Madame Sarrezzo mère avait déjà un large châle de soie sur les épaules et n'aurait pas supporté cinq minutes à l'ombre.

   Louis-Eugène accompagna les deux femmes. Dans l'entrée, madame mère décida qu'elle avait pris froid et tira sur une cordelette qui pendait le long d'une imposante tapisserie des Gobelins. Un valet de chambre se présenta dans un délai qui ne marquait guère l'empressement, mais suffisamment court pour ne pas trahir l'ironie.

   Dans le salon, un domestique fermait les portes-fenêtres, pendant que deux autres s'affairaient dans la cheminée. Le Soleil éclairait encore largement la vaste prairie qui descendait vers un étang allongé. On décida de profiter de cette ultime chaleur, de toute façon plus élevée que celle qui régnait dans le grand salon. Les portes-fenêtres donnaient sur une autre terrasse dallée, mais sans balustrade. Alors qu'au nord, la cour d'honneur, en fer à cheval, était typique du début du XVIIIe siècle, la façade sud, encadrée par deux tours rondes, percées de quelques meurtrières, devait avoir au moins trois siècles de plus. De toute évidence, les portes-fenêtres du rez-de-chaussée et les fenêtres de l'unique étage avaient été percées récemment. Les trois grandes vitres de chaque battant étaient à l'échelle du luxe de la demeure. Les châtelains moins fortunés se contentaient de petits carreaux. Quelques marches donnaient accès à la prairie, prolongée à l'est par une allée bordée de tilleuls, déjà brunissants, que le Soleil prenait à l'enfilade.

   Louis-Eugène racontait son aventure en se moquant de lui-même, sans exagération cependant. Il était impressionné par la dimension du château et par la beauté du parc. Sur leur droite, les vallons où s'écoulent les affluents de la Mortagne, formaient une succession de plans différenciés par l'éclairage rasant du Soleil. Entre les tilleuls, des massifs de rosiers étaient envahis par les mauvaises herbes. Des roses rouges s'épanouissaient encore au milieu des bourgeons et des fruits. Si l'on n'y prenait garde, cette folie du marquis de Brémenil retournerait à l'état sauvage.

   La conversation passa de la chasse au paysage. Horacie Sarrezzo nomma tous les villages alentour, précisant, au passage, les limites du domaine du marquis ruiné. Joseph Sarrezzo avait-il tout racheté ? Louis-Eugène Chennecy se garda de poser la question. Les sujets se succédèrent. On passa à Lunéville : nous n'avons pas l'intention d'y retourner ; à Nancy : ma belle-mère ne veut pas déménager. On alla jusqu'à Paris enfin. Louis-Eugène nota une pointe de mépris pour l'aristocratie locale dont elle était pourtant. Le mariage d'Horacie de Dompaire, une nièce éloignée du marquis de Brémenil, avec le fils Sarrezzo, notaire, avait jeté un froid dans la région. La richesse de l'élu leur ouvrait bien quelques salons nancéiens, mais certains jours seulement. La barrière qui se dressait devant eux n'existait pas à Paris. Ou, plus précisément, on trouve toujours, à Paris, assez de compagnie pour imaginer qu'aucune porte n'est close. Cette barrière ne relève pas tant de l'ancienneté de la famille ou du nombre de particules, dont, en France, l'excès dévoile la nouveauté, que des manières. Bien sûr, Horacie Sarrezzo était dans son élément, et son mari avait atteint, par imitation, une sorte de perfection. C'était justement le problème. La vraie nature de l'éducation aristocratique est d'être naturelle. Trop d'application dans le respect des règles, trahit l'acquisition. La plus délicate des sonates de Beethoven, jouée en respectant un rythme invariable, est comme plate, morte, au lieu que d'infimes variations, propres à l'artiste, la charge d'émotion. Ainsi de l'éducation. De quelle nature sont les manques qui marquent la finesse ? A quels moments sont-ils permis pour ne point trahir l'absence de véritable éducation ? Aucun sociologue n'a examiné la question, et l'analyse serait d'une inextricable complexité. Les moins observateurs auraient toutefois remarqué que, lors de ces courts manquements, se produit une compensation par un geste, un mouvement ou un mot qui vient rétablir l'ensemble dans l'ordre où les choses doivent être, comme par antidote ou contrepoids.

   Louis-Eugène Chennecy n'avait guère fréquenté la haute aristocratie, mais il était parfaitement informé de l'étiquette. La mode était de copier les Anglais ; on était encore loin d'atteindre aux excès où ils allaient nous entraîner. La tenue des français, surtout en province, était jugée passablement décontractée par nos voisins insulaires. Il faut ajouter que, sans avoir appris à leurs enfants tous les raffinements, Mathias et Julie Chennecy leur avaient communiqué leur naturel. C'est une clé qui ouvre bien des portes. Ils leur avaient aussi donné le goût de l'effort, fait rare dans les anciennes familles où la mode se répandait de mépriser le travail.

   Vivant depuis son mariage au milieu du brassage d'affaires de l'étude, puis dans la valse des millions anglais, Horacie Sarrezzo se laissait aller parfois à évoquer l'argent sans y prendre garde. Louis-Eugène en était un peu gêné pour elle, ce qui ne l'avait pas empêché de calculer, dès les premiers pas sous les tilleuls, le montant le plus probable de l'achat de Joseph Sarrezzo. Ce château, avec ses terres et ses forêts, devait dépasser le million de francs, mais peut-être le marquis avait-il vendu quelques métairies avant de tout abandonner. L'aquarelle de la salle d'armes pouvait représenter une étendue supérieure à celle que Sarrezzo avait acquise.

   Les feuilles mortes s'étaient amoncelées à l'extrémité de l'allée. Le flanc du coteau venait l'interrompre avec une pente plus prononcée. On avait creusé la colline pour allonger l'allée. Un léger bruit de chute d'eau parvint aux promeneurs. Louis-Eugène, curieux, voulait s'avancer dans les feuilles pour en découvrir l'origine. Il offrit son bras à Horacie qui remonta légèrement le pan sa robe.

   Depuis trois ans, la mode avait commencé à gonfler les formes, mais sans élargir la taille. Les manches ballonnaient et les hanches s'élargissaient. On voyait poindre les signes avant-coureurs des amples robes à cerceaux. Les fraises s'étaient comme affaissées en immenses cols retombant sur les épaules et la gorge. Le pan de la robe bleu ciel portait trois rangées d'ondulations dans le même tissu, motif que l'on retrouvait aux extrémités des manches qui descendaient jusqu'aux coudes. Horacie Sarrezzo portait un chapeau en double cône, du même bleu, rabattu sur les oreilles, qui ne laissait voir son teint pâle que de face. Ses gants étaient repliés, en sorte que l'on apercevait quelques centimètres carrés de la peau de ses bras, les seuls visibles hormis le visage que Louis-Eugène ne pouvait apercevoir que lorsqu’Horacie le regardait.

   Après quelques pas dans les feuilles, ils s'arrêtèrent devant une cascade faite d'une succession de cinq grandes marches de pierre noircie par l'humidité. A leurs pieds, un bassin semi-circulaire recueillait l'eau. Des monstres, à la bouche ouverte, auraient sans doute pu participer au spectacle en crachant dans les petits bassins qui bordaient les marches de chaque côté. Sans doute les tuyauteries étaient-elles bouchées ?

   Horacie Sarrezzo n'avait pas prononcé un mot. A la fois pour lui montrer son admiration et pour la remercier de l'avoir laissé découvrir l'endroit, Louis-Eugène adressa un sourire au visage qui s'était tourné vers lui pour mesurer l'effet. Fut-il victime de son imagination ? Il trouva que le sourire qui lui répondait était plus marqué que la circonstance ne le voulait. Une légère pression sur son avant-bras le plongea dans l'embarras le plus profond. Que devait-il faire ? Voilà ce dont il n'avait pas la moindre idée. La géométrie de Carnot et Monge, où il avait excellé à l'école Polytechnique, aurait peut-être pu lui permettre d'estimer la longueur de ce nez effilé, mais la régularité des traits d'Horacie le frappa pour la première fois, et, pour la première fois, il voyait un être sans lui attacher quelque chiffre. Il avait laissé aussi en plan le calcul du débit de la source qui alimentait la cascade, celui de la hauteur de la chute et de l'énergie qui en résultait.

   Louis-Eugène s'interrogea sur les raisons qui poussaient cette femme à agir de la sorte. Il élimina, en une fraction de seconde, l'idée, peu flatteuse il est vrai, qu'il s'abusait et qu'il ne s'agissait que d'une suite d'impressions sans liens entre elles. Les années passant, sa ressemblance avec son oncle Jean-Nicolas Chennecy s'affirmait. Il avait la même finesse des traits. Il avait remarqué depuis longtemps qu'il attirait les regards. Il n'imaginait pas que son oncle eût pensé en tirer profit pour son plaisir. Lui-même dédaignait la facilité. Dans ses nombreux voyages, combien de regards complaisants avait-il croisés ? L'idée de prendre avantage de cette situation lui faisait honte, d'autant qu'il s'agissait, au mieux, de rejetons de la petite bourgeoisie. Cette fois la situation était différente, et la dame avait quelques années de plus que lui. Il imagina ensuite quelque vice caché du mari. Pourtant, non ! Lors de leur voyage à Sheffield, il ne sembla pas avoir laissé un mauvais souvenir à certaine veuve qui se trouvait parmi les clients de ses stocks de fer. Peut-être est-ce cela : un mari trop infidèle ; pourtant la chose est si courante !

   La seule hypothèse qu'il ne put faire, était qu'il n'y avait aucune motivation préméditée. C'était pourtant la réalité. Horacie Sarrezzo se rendit compte de ce qu'elle faisait. Pourquoi l'avait-elle fait ? Voilà ce qu'elle n'aurait pas pu expliquer. Oh ! bien sûr, elle savait son mari infidèle, mais elle avait librement choisi de l'épouser et, jusqu'alors, elle n'avait jamais imaginé qu'elle pourrait prendre aussi cette liberté dont il usait lui-même. Il y avait de la fierté dans son attitude. Il ne serait pas dit que sa décision d'accepter la demande en mariage de maître Sarrezzo aurait pu n'être qu'une erreur de jeunesse.

   La beauté du lieu, le charme de la cascade, la douceur de l'éclairage, jusqu'au bruit étouffé des pas dans les feuilles humides, firent basculer l'esprit devant un brusque élan du cœur. L'élégance du cavalier n'était pas pour rien dans le mouvement. Louis-Eugène était encore en tenue de chasse. Son pantalon blanc, qui recouvrait ses bottes, était maintenu par des sous-pieds. Sa redingote noire était ouverte sur un gilet gris ; sa chemise enfermait un imposant jabot de soie blanche. Il tenait, dans sa main gantée, son haut-de-forme, sorti indemne, par miracle, des sous-bois.

   Un souffle du vent fit monter les feuilles mortes jusqu'à leurs genoux. Ils rentrèrent au château sans prononcer une parole, ils en eussent été bien incapables, les yeux mi-clos, aveuglés par le dernier rougeoiement du soleil.

   A peine un domestique avait-il refermé la porte-fenêtre du salon derrière eux, que la sonnerie des trompes se fit entendre depuis la cour d'honneur. La chasse rentrait.

   Louis-Eugène Chennecy était encore à mille lieues de là. Il écoutait, d'une oreille absente, ce que Joseph Sarrezzo lui racontait. La bête avait traversé la Mortagne. Il avait fallu retourner à Gerbéviller. Le détour était long et malgré toute l'énergie d'Alexandre de La Brélière et de lui-même pour faire courir la meute, le temps de retrouver la trace, les sous-bois étaient devenus trop obscurs. Joseph Sarrezzo décida d'arrêter la chasse. Louis-Eugène comprit qu'il n'avait rien perdu, mais n'en éprouva aucune satisfaction.

   Joseph Sarrezzo invita ses convives et voisins à chasser le samedi suivant dans la forêt de Charmes dont il avait repris le bail au marquis de Brémenil. Il en vanta les hautes futaies qui transformaient la chasse à courre en véritable promenade. Les landaus pourraient suivre par les grandes allées qui avaient été percées pour l'exploitation.

   Louis-Eugène apprit qu'il n'avait pas été le seul à se perdre. Un de ses amis, en garnison à Lunéville, lui raconta que l'on avait perdu son colonel. Il avait dû abandonner la chasse pour partir à sa recherche avec ses aides de camp et quelques autres officiers. On retrouva la trace du colonel à Gerbéviller. Les paysans leur indiquèrent une grande avenue, à la sortie du village, sur la route de Lunéville. Ils comprirent que leur colonel n'était pas perdu pour tout le monde. Sa réputation était bien établie et l'on se garda d'aller troubler la visite, galante selon toute probabilité.

   On laissa les aides de camp à Gerbéviller, après quelques quolibets grivois. Le colonel reparut vers cinq heures sur la place du village. Il se retrouva au milieu des chars à bancs qui ramenaient ces dames et ces demoiselles à Seranville. Elles n'avaient pu suivre les cavaliers. C'est avec joie qu'elles apprirent que la chasse s'arrêtait : elles n'auraient rien vu. Le colonel se retrouva ainsi en tête d'un détachement féminin. Mais il était au-dessus du qu'en-dira-t-on. Il n'avait nulle honte de sa faiblesse pour les femmes ; les preuves de courage qu'il avait données le mettaient à l'abri de tout jugement. Il se remettait d'une mauvaise blessure à l'épaule. Un souvenir douloureux de la très récente affaire du Trocadéro, devant Cadix. La bonne société de Lorraine en avait fait son favori.

   Le dîner fut romain comme on peut le penser. Joseph Sarrezzo fêtait son installation à Seranville. Il avait acheté le château du marquis de Brémenil, définitivement ruiné par la chasse, le jeu, les réceptions et, dirent les mauvaises langues, par les femmes. Il n'avait pas réussi à marier ses filles avant cette descente dans l'enfer de l'aristocratie qu'est la pauvreté. Au reste, il n'était pas encore réduit à la dernière extrémité. Sarrezzo, son principal créancier, lui avait cédé, pour faire bonne figure, un appartement dans cette avenue des Veuves où s'achevait un impressionnant chantier. Le marquis, installé dans trois cents mètres carrés, une misère devant les six cents de son hôtel de Nancy et les milliers de son château de Seranville, tous deux emportés par les dettes, se consolait en regardant couler la Seine, depuis la mauvaise rive, il est vrai !

   De toute la soirée, Louis-Eugène n'eut pas l'occasion de se trouver seul avec Horacie. Le chercha-t-il vraiment ? La vraie passion est téméraire ; elle inspire des initiatives. Aussi difficile qu'il soit de percer le fond des pensées et des cœurs, on peut penser que Louis-Eugène devait éprouver, à l'égard d'Horacie, une certaine gêne d'abord, mêlée de sentiments plus tendres.

   En parfaite maîtresse de maison, Horacie avait, sans qu'il y paraisse, répartit ses invités en plusieurs groupes que les fumeurs avaient rejoints, leurs cigares achevés. Bien sûr, elle n'avait pas réussi entièrement ; on pouvait difficilement séparer ceux qui arrivaient au salon en poursuivant une discussion commencée à la salle à manger. Elle avait tenté d'éviter la formation de groupes où la conversation risquait de se concentrer sur les affaires. La bonne humeur lui était naturelle, et son mari mit sur le compte du plaisir d'habiter ce superbe château, l'entrain dont elle faisait preuve. Il imaginait l'envie que son beau-frère de Dompaire devait éprouver, du fond de son manoir, à peine plus grand que le plus petit des bâtiments des communs de Seranville.

   La nouvelle du jour était la demande en mariage d'Alexandre de La Brélière au père d'Ann-Catherine Chennecy. Les invités lorrains des Sarrezzo s'étaient fait raconter l'histoire du marquis italien. A la mort de son père, au début de l'année, Alexandre avait renoncé à la succession titrée.

   Mais on ne pouvait empêcher que la politique ne remonte. Sans être le moins du monde républicains, tous les convives partageaient des idées libérales. Ces lecteurs assidus du Constitutionnel se réjouissaient de la disparition du Mercure de France.

   Vers neuf heures, mademoiselle Sontag, la célèbre cantatrice de Coblence, de passage en Lorraine, donna un récital chez ses hôtes et la soirée s'acheva sur un confortable souper.

   Pour ne pas obliger les domestiques à maintenir allumées les bougies du salon et à entretenir le feu dans la cheminée, Joseph Sarrezzo entraîna Louis-Eugène et Charles Chennecy et Alexandre de La Brélière dans la bibliothèque, pendant que les autres invités regagnaient frileusement leurs chambres, plus ou moins chauffées.

   Joseph Sarrezzo ne comprenait pas le changement qui s'était produit dans l'esprit de Louis-Eugène Chennecy. Il voulait tenter, une fois encore, de le convaincre avant qu'il ne reparte pour la Loire. Il comptait sur Charles et Alexandre pour l'aider. Son père lui avait expliqué que ces jeunes gens ne rêvaient que de sidérurgie à l'anglaise. Pour sa part, il était prêt à mettre dans le fer au moins la moitié de ce qu'il venait de gagner en Angleterre. Louis-Eugène Chennecy s'adressa à Joseph Sarrezzo avec un sourire :

   - Je garde mes compliments pour plus tard ; je vois que la soirée n'est pas terminée.

   - Ce que je voudrais vous dire, Louis-Eugène, n'entre pas dans les divertissements, bien qu'il n'y ait rien de désagréable. Je voudrais que nous reparlions un peu de Saint-Just-en-Jarez. Je ne vous comprends pas. Maintenant que nous pouvons tout, ou presque, je vous trouve hésitant.

   - Ne croyez pas que j'aie changé d'avis, cher maître. C'est à court terme qu'il faut être prudent. Les fers anglais rechutent.

   - Vous ne voulez tout de même pas recommencer à jouer sur le fer ?

   - Il n'en est pas question. Mais si le fer chute à nouveau, c'est que la demande n'est pas encore là. L'usage manque. A fortiori, le marché français ne pourrait pas absorber un millier de tonnes supplémentaires. Alexandre m'a donné des nouvelles alarmantes sur les projets de Decazes en Périgord. Les choses traînent en longueur. Le seul point positif pour l'avenir est que la Haute-Marne manque de bois. Marmont a obtenu l'autorisation d'étendre sa forge de Sainte-Colombe malgré l'opposition des autres maîtres de forges.

   - Il ne s'écoulera pas trois ans avant que la Haute-Marne, encore premier département pour la production de fonte et de fer, ne perde sa place.

   Alexandre de La Brélière venait d'appuyer les raisons de patienter que Louis-Eugène Chennecy présentait à nouveau à Joseph Sarrezzo.

   - Mon cher maître, je suis surpris de la prudence de mon frère, mais il faut bien reconnaître qu'il serait risqué d'investir plusieurs millions dans une affaire qui n'aurait pas rapidement des débouchés. Même si vous apportiez la totalité des capitaux et que vous ne demandiez pas un rendement immédiat, les stocks et autres charges, énormes dans ce genre d'industrie, auraient tôt fait de vous mettre sur la paille.

   - Il faut ajouter que Le Creusot et Fourchambault, les deux seules forges à l'anglaise dont la capacité de production soit appréciable, sont arrêtées. Au Creusot, Chagot termine sa commande de tuyaux en fonte pour la ville de Paris, et on parle de vente de l'établissement. A Fourchambault, les héritiers semblent divisés. Seule la fonderie Martin fonctionne correctement.

   Alexandre de La Brélière donnait le coup de grâce. Joseph Sarrezzo se trouvait seul contre les trois jeunes gens.

   - Le seul produit qui nécessite de grandes quantités de fer est le rail. Même si l'avenir des machines à vapeur n'est pas assuré à court terme, les Anglais construisent des chemins de fer pour la traction animale. Plutôt que de construire d'un coup une immense forge, il faudrait commencer par quelques fours à puddler et des laminoirs à rails barlow.

   - Il y a aussi la solution de racheter une affaire comme Fourchambault.

   - Fourchambault s'alimente en fonte du Berry au charbon de bois. Il n'y a guère de houille dans la Nièvre.

   - Non ! je disais Fourchambault parce que l'affaire va changer de main si les héritiers ne s'entendent pas. Bien sûr, il faut chercher dans la Loire.

   - Je n'ai pas connaissance d'affaire en difficulté actuellement. Les choses peuvent changer si la crise se poursuit trop longtemps. D'autant que plusieurs hauts fourneaux vont être mis à feu dans les prochaines années, ce qui n'arrangera pas les choses.

   - A terme, il faudra des hauts fourneaux. Dépendre d'une seule forge pour la fourniture de la fonte est suicidaire. Pour peu que les maîtres de forges s'entendent, on aura toujours, comme par hasard, celle qui vient du plus loin possible.

   Ecoutant les deux frères Chennecy et leur ami Alexandre de La Brélière, Sarrezzo commençait à comprendre que ses futurs associés visaient la maîtrise complète de l'affaire. Il se rappela que c'était la démarche des Cleggan : procéder par étapes et grossir sur ses fonds propres. C'était la solution la moins risquée, mais en réalité si la demande partait brusquement, c'était le moyen le plus sûr pour perdre toutes chances de réussir. Dans ce cas, les affaires qui sont susceptibles de changer de mains deviennent hors de prix.

   - Je conviens qu'il faut avancer avec prudence, mais si nous ne risquons rien, nous n'aurons rien. Je suis d'accord pour procéder comme vous le proposez, mais il faut se fixer une limite. Il faudra prendre la décision d'investir si aucune affaire n'a été trouvée dans un délai raisonnable.

   - Oui, il faut nous fixer des échéances !

   - Je propose que nous regardions cela demain. Nous examinerons aussi les chiffres que monsieur de La Brélière a rapportés. Nous vous devons toute notre reconnaissance. Mais dites-moi, monsieur, avez-vous l'intention de rester dans l'armée ?

   - Je pensais que Louis-Eugène vous avait informé. Non, je compte prendre un congé que j'espère, cette fois, définitif.

   La discussion se poursuivit jusqu'à une heure avancée de la nuit. Louis-Eugène Chennecy essaya de convaincre son frère Charles de participer à l'affaire. Mais Charles venait de racheter une forge du Jura pour le compte de la Compagnie des Forges et Manufactures de la Bruche. L'affaire était dans une médiocre situation, mais la Compagnie avait acquis en même temps les immenses forêts de la forge : plus de dix mille hectares.

   Peu d'hommes sont suffisamment maîtres d'eux-mêmes pour cacher leurs sentiments et n'exprimer toujours, par les traits de leur visage, qu'une parfaire indifférence. Ces mêmes hommes peuvent aussi bien manifester des sentiments qui semblent profonds, alors qu'ils n'en éprouvent pas le plus superficiel. Les autres, et principalement les jeunes, laissent leurs traits se modifier au fil des circonstances. Sans qu'il s'en rende compte, le visage d'Alexandre de La Brélière, jusque-là intéressé par l'importance du sujet, se détendit au fur et à mesure de l'intervention de Charles Chennecy. Louis-Eugène s'aperçut de ce changement. Il s'en étonna, connaissant la froideur habituelle d'Alexandre à l'égard de son frère. Il avait attribué cette attitude aux difficultés de la Compagnie. Mais pourquoi, aujourd'hui, Alexandre semblait-il se réjouir des nouvelles perspectives dans le Jura, qui ne le concernaient plus ? A moins que ce ne fût le refus de Charles de participer à l'affaire de la Loire ?

   Le lendemain matin, Louis-Eugène Chennecy s'était retrouvé au côté d'Antoine Wecksheim qui venait d'arriver à Seranville pour la chasse. Ils avaient laissé les autres les devancer dans l'allée des tilleuls. Il en profita pour l'interroger sur ce qui s'était passé à Oberwill avec Alexandre de La Brélière avant que celui-ci ne décide de quitter la Compagnie et de reprendre du service.

   Antoine se rappelait fort bien du passage d'Alexandre à Oberwill à cette époque, mais ne se souvenait pas d'avoir parlé affaires avec lui. Il n'avait jamais su ce qui avait poussé Alexandre à quitter la Compagnie alors que l'on ne tarissait pas d'éloges sur son action à la manufacture de Bruchwiller.

   - C'est depuis cette époque qu'Alexandre semble vouloir éviter Charles.

   - Ah ! tu crois qu'Alexandre en veut à Charles ? Je ne vois vraiment aucune raison.

   Le groupe qui les précédait s'était arrêté. Joseph Sarrezzo montrait, entre les tilleuls, la ligne de collines où se déroulerait la chasse du lendemain. Charles et Antoine se joignirent à eux. La promenade se poursuivit jusqu'à la cascade, au bout de l'allée. On reparla de la Loire, du Jura, des forges enfin.

   Antoine Wecksheim savait que son épouse soupçonnait Charles Chennecy d'avoir organisé l'accident de son cousin Jean-Ignace Chennecy, voire même de l'avoir tué. Mais les preuves lui paraissaient bien faibles et l'idée même, au fond, absurde. Cette histoire de peau d'ours ne tenait pas debout.

   Vers dix heures, après un second déjeuner léger, les chasseurs partirent en reconnaissance. Joseph Sarrezzo avait fait atteler les deux superbes landaus que le marquis de Brémenil avait laissés au château, mais il avait fallu emprunter des chevaux à la poste de Lunéville. Le marquis avait vendu les siens bien avant de devoir céder Seranville.

   On manquait aussi de cochers. Louis-Eugène s'était installé aux guides de l'un des landaus. Il eut d'abord quelque peine à tenir les chevaux, accoutumés à des charges plus lourdes. Les chemins qu'ils empruntèrent étaient bien tracés, et il ne s'agissait pas d'un exercice de manoeuvre.

   Tous les invités ne pouvaient trouver place dans les landaus. La plupart des hommes allaient à cheval, et il fallut aussi occuper les banquettes. C'est ainsi qu'Emilie Wecksheim se trouva assise à côté de Louis-Eugène Chennecy.

   La belle-mère d'Emilie, qui ne manquait encore aucune chasse, s'inquiéta de la voir ainsi perchée. Emilie pensa que c'était bien la première fois que cette femme se préoccupait de sa sécurité comme de sa santé. Elle n'était pas, à vrai dire, vraiment honnête, ou bien l'ignorait-elle ? Sa belle-mère s'était mise en quatre pour que les trois naissances successives de ses premiers petits enfants se passent bien.

   Emilie Wecksheim n'était pas très rassurée. D'autant que Louis-Eugène semblait n'être pas trop maître des deux solides chevaux. Mais les choses s'arrangèrent et l'on parla de forges, mais aussi des derniers développements des machines à vapeur. Le problème était l'autonomie, même pour la machine de Stevenson, de loin la plus perfectionnée, qui fonctionnait depuis trois ans entre Stockton et Darlington. L'essai avec un train de voyageurs était même imminent. Emilie était au courant de tout. Loin de s'arrêter à des connaissances générales, que l'on pouvait trouver dans les journaux, elle s'était aussi intéressée aux aspects techniques de ces machines. Louis-Eugène Chennecy connaissait bien Emilie Wecksheim et ne s'étonnait plus de l'entendre estimer les coûts d'acquisition et d'entretien.

   La conversation, parfois interrompue par un juron, oh ! fort décent, de Louis-Eugène à l'attention d'un des chevaux, s'éloigna des machines à vapeur pour revenir aux forges.

   - Antoine m'a dit qu'Alexandre quittait l'armée pour vous rejoindre dans la Loire.

   - Oui, il va s'occuper de trouver de la fonte et voir si nous pourrions acquérir des hauts fourneaux. De mon côté, je vais m'occuper des fours à puddler et du laminoir.

   - Vous allez faire des barlows ?

   L'ellipse fit sourire Louis-Eugène. Il tenta de faire passer son ironie sur une autre pensée.

   - Les prothèses en fer de pattes de peau d'ours ont beaucoup moins d'avenir que les rails barlows.

   Il regretta aussitôt d'avoir été aussi vif, mais Emilie prit bien la chose. Elle avait conscience d'avoir voulu briller un peu trop et le regrettait elle-même.

   - Je vois que vous êtes au courant. C'est Antoine qui vous a raconté cette histoire ?

   - Non ! c'est votre oncle François Wecksheim, il y a déjà quelques années.

   - Et que vous a-t-il dit sur la mort de Jean-Ignace ?

   - Il avait la même conviction que mon oncle Jean-Nicolas. C'est une affaire de femme ; c'est le frère, le fiancé ou le mari de la fille, qui l'a tué.

   - Antoine ne veut pas me croire. Je suis convaincue que c'est Charles qui a tué Jean-Ignace. Ils ont dû se battre en duel. Une histoire de femme, c'est bien possible.

   - Charles ! se battre en duel avec Jean-Ignace ? Mais il n'avait aucune chance. Jean-Ignace était imbattable à l'épée et au sabre.

   - Ils se sont peut-être battus au pistolet ?

   - C'est impossible voyons. On a sa fierté. Nous vivons dans les sabres et des épées depuis notre naissance. C'est tout juste si les voiles de nos berceaux n'étaient pas accrochés à des lames. Et vous connaissez la personne ?

   - C'est une fille du Ban ; cela s'est passé là-haut, mais allez donc savoir qui ?

   - J'ai de la peine à concevoir une telle histoire. Mais dites-moi, vous en avez parlé à Alexandre ?

   - Oui, mais il devait déjà se douter de quelque chose ; il était monté à Oberwill pour cela, du moins n'avait-il rien de particulier à y faire ce jour-là. Il est vrai qu'il vient souvent voir Antoine et il connaît bien le maire, notre voisin.

   - Tout cela est bizarre. Ah ! nous arrivons à la forêt. Cramponnez-vous nous allons quitter le chemin. Je vais me mettre là, sur la droite.

   Au retour à Seranville, ils furent accueillis par les Régling qui venaient d'arriver de Bruchwiller avec Mathias et Julie Chennecy. Mathias avait pris le bras de la mère de Joseph Sarrezzo. Elle avait commencé à lui montrer les travaux que son fils entreprenait. Déjà des ouvriers s'affairaient sur les toits. Joseph Sarrezzo avait visité plusieurs propriétés en Angleterre et était bien décidé à faire de Seranville un château moderne. Bien entendu, son premier souci était d'amener l'eau à la cuisine et même, si possible, à l'étage. Il comptait aménager un réservoir près de la source qui alimentait la cascade.

   Toutes les décorations, qui avaient au moins cinquante ans, devaient être refaites et le mobilier renouvelé. Pour l'heure, on vivait dans les meubles laissés par les Brémenil. Mais le marquis avait emporté ses ancêtres ; les tableaux anciens, amassés par plusieurs générations, avaient été vendus depuis longtemps. On ne voyait que leurs traces sur les murs.

   Ces changements ne concernaient que le confort que les Anglais lui avaient fait découvrir. Contrairement au sens que ce mot a pris en français, il porte davantage, chez nos voisins, sur l'économie que procure un plan étudié, l'eau dans les maisons mêmes. Les fauteuils profonds ne sont qu'une invention tardive. L'objectif premier n'est pas l'agrément des habitants, mais la réduction du nombre des employés de maison : plus de portage d'eau, plus de ballets d'allumeurs de bougies. Le mépris du confort et des progrès de la technique n'a jamais existé que dans les fantasmes de nos contemporains. L'objet premier du progrès n'était pas la satisfaction des plaisirs, mais l'économie. Il se trouve que l'amélioration de l'hygiène en est le résultat le plus apparent. On peut déblatérer sur le progrès. On peut regretter l'univers des marquis poudrés et chamarrés. Que cachaient ces masques, que l'on ressort chaque année à Venise, en voulant, semble-t-il, nous en donner la nostalgie. Des domestiques par centaines de milliers, des esclaves autant dire. La puanteur, la saleté, la maladie, la mort enfin, à moins de trente ans pour la plupart.

   Mais les changements se limitaient à l'aspect matériel. Pour ce qui était des traditions, on avait veillé, dès les premiers jours à Seranville, à les respecter scrupuleusement. Les anciens domestiques étaient revenus. Ils maintenaient, dans les choses, l'ordre qui convient dans une maison qui a des prétentions aristocratiques, même s'ils se moquaient de la douairière, comme il l'appelait par ironie. Cette brave femme n'était pas vraiment distinguée et ne cachait guère sa fierté de se trouver dans ces murs.

   A cinq heures précises, la cloche du château annonça le dîner.

   La salle à manger, cette invention des Romains, transmise à travers les siècles par les monastères, donnait à l'ouest. La grande table habituelle avait été remplacée par une table étroite en U, montée sur des tréteaux ; on attendait cinquante convives pour le dîner de chasse du lendemain. Les voisins de Seranville devaient rejoindre l'équipage à la forêt de Charmes. Aussi une partie seulement de la table était occupée. Mathias Chennecy se retrouva en face de Maximilien Régling.

   - Vous voyez bien que les traditions se maintiennent. Nous sommes encore plus nombreux qu'aux chasses d'Oberwill. Et nos enfants semblent aussi attachés que nous l'étions à ces réunions de famille.

   Mathias reprenait un des arguments qu'il avait opposés au pessimisme de son ami.

   C'est le propre de l'âge de considérer que les choses ne sont plus ce qu'elles étaient. L'impression est forte au demeurant. Cette génération avait vingt ans au moment où éclata la Révolution. Le cours apparemment éternel des choses fut entièrement bouleversé. Et les changements politiques se succédèrent jusqu'à la présente tentative de retour au passé. Le progrès technique contribuait autant à ce sentiment. En trente ans, l'amélioration des routes et des voitures avait réduit de moitié la durée des grands voyages. Les ressorts et les essieux tenaient maintenant plus d'un an. Bien plus, le chemin de fer n'était plus un rêve futuriste, mais une perspective certaine. Les maîtres de forges n'étaient-ils pas les mieux placés pour mesurer l'ampleur des changements apportés par leur industrie ? Ils savaient aussi le chemin qu'il restait à parcourir, alors même que les Anglais poursuivaient leur avance, malgré l'ampleur de la crise économique, endémique depuis 1815.

   Pourtant ces apparences toujours mouvantes voilent des phénomènes invariables. Le changement lui-même n'existe que par comparaison. Bien sûr, on ne peut prendre comme référence absolue du changement tel état plutôt qu'un autre. Les traditions sont-elles si invariables, si anciennes ? Elles changent comme tout ce qui nous entoure. Mais on ne peut affirmer que la nature des choses est de changer sans tomber dans un paradoxe sans fond. Car cette nature même, qui serait de changer, resterait ainsi toujours semblable à elle-même en cela qu'elle devrait changer toujours. Si la nature des choses était de changer toujours, il y a au moins une chose qui ne changerait pas, c'est cette nature même des choses puisqu'elle resterait toujours égale à elle-même. La nature des choses ne peut pas changer si elle doit rester toujours égale à elle-même, c'est-à-dire toujours changer.

   C'est le même gouffre qui s'ouvre au pied du dialecticien. Si la nature des choses, et des idées aussi, est d'être dialectique, c'est-à-dire essentiellement de n'exister que par opposition ou contradiction, alors il faudrait trouver à quoi s'oppose cette nature des choses elle-même ? Si la nature des choses était d'être dialectique, elle serait en même temps de ne pas l'être, par nécessité dialectique.

   On dira qu'il ne faut point appliquer les raisons des parties au tout. Encore faudrait-il séparer d'abord les parties du tout et ne point dire "tout change" où "tout est dialectique" où les parties se trouvent mêlées indissolublement au tout. Et si enfin le tout échappe au changement comme à la dialectique, ne faudra-t-il pas dire alors que rien ne change et que rien n'est dialectique puisque aussi bien les parties elles-mêmes sont tout pour leurs propres parties ? Qui, en effet, osera poser le tout absolu ? Ainsi les choses et les idées changent et s'opposent par certaines de leurs apparences pendant qu'elles restent semblables à elles-mêmes selon d'autres apparences.

   Des monceaux de feuilles mortes cachaient le mauvais état des allées et des plates-bandes de Seranville. Soyez assurés, qu'à l'avenir, Joseph Sarrezzo veillera à les faire enlever, jusqu'à la dernière, comme il convient au parc d'un château digne de ce nom.

   Les apparences se sont amoncelées contre l'esprit. Est-ce une tâche si difficile de le dégager ? Il est là toujours.

   Le domaine de la morale, de la vie intérieure de chaque homme, par opposition à l'éthique, qui devrait régler son comportement social, est peut-être le plus caractéristique. Les progrès de l'hygiène et de la médecine depuis le milieu du XVIIIe siècle repoussaient ce que les hommes acceptaient. Les châtiments corporels, encore fréquents en France dans la marine comme dans l'industrie, étaient plus difficilement acceptés en Angleterre. Le consensus, comme on dit aujourd'hui, sur les actes socialement acceptables, base de l'éthique, ne cesse ainsi d'évoluer.

   On en a déduit que la morale, la règle de la vie intérieure, est relative.

   Les soldats d'Austerlitz et de Friedland, ou de Waterloo aussi bien, ont-ils agi avec un sens du sacrifice et de l'honneur plus grand que ceux qui rentraient du Trocadéro, que ceux qui allaient combattre à Magenta, à Sébastopol, ou à Reichshoffen aussi bien, que ceux que l'on verrait à Verdun, ou à Sedan ou à Diên-Biên-Phu aussi bien ?

   Le sens de l'honnêteté s'est-il perdu au cours des siècles ? La spéculation est-elle plus honnête aujourd'hui qu'il y a deux siècles ? Est-il plus acceptable de trafiquer aujourd'hui avec du sang contaminé, qu'hier avec la vie d'esclaves ? Est-il plus honnête de spéculer aujourd'hui sur les juke-bonds, qu'hier sur les assignats ou sur les titres de la Compagnie des Indes ?

   Le sens de la droiture s'est-il effacé devant la permissivité ? Mentir, tromper est-ce plus acceptable aujourd'hui qu'hier ?

   Si l'éthique est relative, la morale est absolue.

   Des progrès considérables ont été accomplis dans la fabrication des roues. On en trouve une infinité de variétés. Mais l'idée de cercle a-t-elle été un tant soit peu changée par ces progrès ? L'idée de cercle est-elle multiple ?

   Ainsi faut-il distinguer l'éthique, en tant que consensus social sur l'acceptabilité des actes, de la morale, en tant qu'ensemble des règles de la conscience. L'éthique est à la morale, ce que la roue est au cercle, si vous me pardonnez cette formulation d'ingénieur.

   Camus a écrit : "les valeurs éternelles surnagent, à leurs yeux étonnés, au-dessus des tumultes séculiers".

   Horacie Sarrezzo se mêla à la conversation en soutenant Mathias Chennecy. Elle était surprise par la position de Maximilien Régling. Sa fortune n'était pas si ancienne pour qu'il puisse ainsi faire état de traditions. De temps à autre, elle jetait un coup d'œil sur Louis-Eugène Chennecy. Il était assis quatre places à droite de son mari. Après mûre réflexion, elle était parvenue à la conviction que l'attirance qu'elle éprouvait pour cet homme, était la conséquence de l'indifférence de son mari à son égard. Elle s'était convaincue qu'elle avait besoin d'affection. Le problème qui la préoccupait surtout était de savoir ce qu'elle devait faire. Son mari était le premier et seul homme qu'elle eût connu. Les romans qu'elle lisait lui paraissaient irréels. Elle jugeait indigne d'utiliser les procédés de courtisanes, que l'on y décrit complaisamment. Par contre, elle ne trouvait rien sur son cas, si ce n'est que les choses étaient sensées se passer le plus simplement du monde. Elle voyait bien qu'il n'en était rien. Elle ne concevait pas davantage qu'elle ne puisse céder qu'à l'instinct, et chercher ailleurs si celui-là ne consentait pas. Lui ou personne. Comment pourrait-il en être autrement ? Sinon autant s'appeler Hamelin.

   Alors qu'elle entendit son mari monter avec ses invités, vers deux heures du matin, elle avait décidé de ne rien faire dorénavant qui puisse la compromettre davantage à ses yeux, et d'attendre.

   Louis-Eugène Chennecy, de son côté, était naturellement attiré par les femmes, mais une préoccupation trop exclusive pour son objectif, une obsession presque, l'avait tenu écarté du désir de possession si naturel à l'homme. Il pensait ne point pouvoir éprouver d'attachement. Il avait bien l'intention de se marier un jour, pour assurer sa succession. La sœur des frères Cleggan lui paraissait, à cette époque, un parti fort raisonnable d'autant que la demoiselle n'était pas laide du tout. Il ressentait un fond de vanité d'avoir séduit une femme, belle assurément, et surtout dont la distinction imprégnait cette demeure. Il était gêné par un sentiment dont il se croyait jusqu'alors incapable, ou du moins protégé. Mais l'aimable personne était la femme de Joseph Sarrezzo. Quelle sera la réaction du notaire devant l'événement ? Prudence donc. Ces pensées l'agitaient depuis le retour de la forêt. Il ne suivait que distraitement la conversation qui s'animait. On chargeait ce pauvre Charles X, couronné depuis quatre mois, des sobriquets les plus expressifs.

 


Oberwill, vendredi 15 septembre 1826

 

 

 

 

CHAPITRE 12

 

 

LE FOND DU CANAL

 

 

 

   A trois kilomètres en aval d'Oberwill, un barrage détournait une partie du débit de la Bruche dans un canal. Un moulin à tanin utilisait la chute. Il se trouvait dans la propriété du maire d'Oberwill, dont on voyait l'entrée un peu plus bas. Le maire amodiait ce moulin depuis des années à une Compagnie de tanneurs de Strasbourg.

   Mathias Chennecy arrêta son cheval devant la roue rompue. Une grosse branche avait brisé les grilles en bois qui auraient dû la dévier dans le cours de la rivière. Elle s'était coincée sous la roue, cassant plusieurs aubes. Des ouvriers, dans la vase jusqu'aux genoux, tentaient de l'en retirer. Ils avaient fermé le registre qui permettait de régler la vitesse de la roue.

   L'un d'eux trébucha tout à coup. L'étroitesse du canal lui permit de se rattraper aux berges. Enfonçant le bras dans la vase, il signala à ses collègues la présence d'une grosse pierre à cet endroit. Mais en avançant prudemment vers la roue, il se rendit compte que son pied était pris dans une corde. Il appela à l'aide. On tira une sorte de sac noircie par la vase. La pierre devait être dans le sac ; il s'était déchiré sous l'effort.

   Sur d'imperceptibles coups d'éperons, le cheval de Mathias s'avança vers les ouvriers qui traînaient le sac sur la berge. Ils le saluèrent en retirant leur bonnet. Avec un couteau, ils agrandirent l'ouverture du sac.

   Horreur ! Il contenait un cadavre dans un état surprenant de conservation. Ils trouvèrent aussi une masse spongieuse informe.

   S'exprimant par geste, les ouvriers ne parlaient ni le français ni l'alsacien, des natifs du Ban sans doute, Mathias leur fit comprendre qu'il allait prévenir le maire.

   Il n'y avait pas de gendarmes à Oberwill. C'est le secrétaire de la mairie qui releva le signalement du cadavre : une femme d'âge indéterminé, sans vêtements, ni bijoux, ni aucun signe particulier.

   On décida de l'enterrer sur-le-champ. Le corps ne se serait pas conservé longtemps.

   - Il est probable qu'il s'agisse d'un règlement de compte entre habitants du Ban de la Roche.

   - François Wecksheim m'avait expliqué les particularités de cette haute vallée. Vous savez que nous avons chassé souvent là-haut.

   - Ah ! mais c'est vrai, cette terre est, ou du moins était, aux Wecksheim. Je suis bien au courant de la vente. Il y a dix ans, j'aurais acheté les yeux fermés, aujourd'hui je cherche à investir dans des régions plus industrielles.

   - Oui, les forges ne vont plus très fort par ici. Mais dites-moi vous avez là une superbe bibliothèque.

   Aucun compliment ne pouvait combler davantage le maire. A défaut de pièce prévue pour cet usage, il avait fait installer une bibliothèque dans le salon où ils venaient de pénétrer. Depuis la mort de son voisin Wecksheim, il ne cherchait plus la quantité. Il s'était mis à lire. Ses fonctions l'obligeaient à une certaine prudence. Les Rousseau, les Voltaire, les Diderot étaient soigneusement cachés dans sa chambre. Mais son domaine de prédilection était l'Histoire. L'Histoire d'Alsace d'abord. Le Grandidier était très vite venu rejoindre l'ancien Schoefflin. Il était très fier de sa collection complète des Mémoires relatifs à l'Histoire de France. Les reliures du XVIIIe siècle, en cuir flammé, à l'abondante dorure au goût de l'époque, emplissaient une rangée entière.

   Le maire avait fait quelques études, mais ses parents n'avaient pas poussé très loin son éducation. N'ayant pas pris l'habitude de lire dans sa jeunesse, il lisait lentement. Il se délectait alors dans les Mémoires de Richelieu. Lire lentement, tout lire, c'est comme aller à pied et découvrir l'infinie variété d'un paysage au cours des heures, admirer chaque détail.

   Vendre, c'est vendre deux fois, selon le grand principe du commerce. Lire, alors, c'est lire vingt fois !

   - Richelieu, voilà un homme d'une pièce !

   - C'est du moins l'image qu'il veut donner dans ses Mémoires.

   - Ah ! vous les avez lus aussi ?

   - Mon ami Maximilien Régling a, lui aussi, une bibliothèque imposante, et je lui emprunte souvent des livres.

   Mathias avait hésité un instant à préciser le "lui aussi". Le maire était connu pour avoir beaucoup de bon sens. Il n'était pas homme à se laisser déborder par ses sentiments. Mathias se demanda quand même si, à cet instant, le maire n'aurait pas signé la plus monstrueuse reconnaissance de dettes sans discuter. Il n'avait rien à lui demander, aussi décida-t-il de modérer les flatteries. Il reprit aussitôt :

   - Je ne connais pas d'homme qui n'ait pas découpé sa vie en tranches. Les affaires doivent bien être séparées de la vie de famille. Bien des hommes ont une maîtresse ; ils lui donnent une autre tranche. Et qui donc n'a pas sa tranche réservée ? Le coin dans son âme, si cher à Montaigne !

   Le maire s'inquiéta un instant. Il avait une maîtresse à Strasbourg et se demanda si Mathias Chennecy avait voulu faire une allusion ou s'il parlait de manière générale.

   - Il est vrai qu'il ne s'agit pas de me déranger lorsque je lis. Heureusement, mes enfants sont casés depuis longtemps.

   - Pour Richelieu, la religion devait bien aussi être une de ces tranches. La tranche religieuse elle-même n'est-elle pas, le plus souvent, en deux parties : celle des apparences, si essentielles dans nos départements, et celle, intérieure, dont il est assez vain de parler ?

   - Je n'avais jamais envisagé les choses sous cet aspect. Heureusement que l'Administration de notre roi bien-aimé n'a point accès à cette tranche-là ! Je ne serais plus maire depuis longtemps.

   - Il n'y aurait plus de maire nulle part. Etes-vous assuré que le roi lui-même pense ce qu'il dit. Ce qu'il dit appartient à cette tranche qui veut se maintenir au pouvoir. Il doit bien lui aussi avoir une tranche intérieure où les pensées ne peuvent être que conformes à la droiture et à l'honneur.

   - Vous me faites penser à notre cher curé. Vous savez que depuis la mort de votre ami François Wecksheim, il passe le plus clair de son temps ici. Il n'aime pas la générale, et encore moins sa belle-fille. Il essaye de me convertir. Il se rend bien compte que je ne crois ni à Dieu ni à diable. Si je comprends ce qu'il m'explique, et pour reprendre votre idée de tranches, il faudrait que cette tranche intérieure domine les autres. C'est impossible !

   - Je doute fort que Richelieu y soit parvenu.

   Mathias pensait aux guerres de Religion. Il reprit :

   - La perfection est inaccessible à l'homme. Il y a deux attitudes possibles devant la perfection, comme devant l'absolu. Ces deux attitudes ne se limitent pas d'ailleurs au domaine de la religion. La première consiste à tendre toujours vers l'absolu, sachant qu'il est hors de portée. C'est l'attitude de tous les artistes. En avez-vous connu un seul qui considère avoir atteint la perfection ? La vie d'un artiste est vouée à la recherche de la perfection. De l'autre point de vue, on admet aussi, bien sûr, que l'absolu n'est pas accessible. Mais au lieu de passer son temps, le perdre disent les Anglais, dans une recherche désespérée, on fixe un niveau acceptable. On fixe des limites accessibles. Il me semble que c'est là une raison essentielle de la suppression des monastères chez les Protestants. Que font nos moines ? Ils recherchent la perfection. Cette perfection, ils la mettent bien au-delà de décrets humains qui prétendent fixer le niveau du bien et la nature du mal.

   Mathias se rendit compte tout à coup qu'il avait abordé une question bien délicate avec cet homme qu'il connaissait à peine. Aussi, comme ils s'étaient approchés d'une fenêtre en parlant, il changea de sujet :

   - Il va encore pleuvoir aujourd'hui ; regardez ces nuages qui s'accrochent aux sommets !

   - La récolte est compromise. Il pleut partout depuis trois mois. Même la Gazette de France ne cache plus l'étendue du désastre.

   - Si les ultras reconnaissent la réalité maintenant, c'est le monde à l'envers. Ces gens-là n'ont rien vu, rien compris, rien appris.

   - Et que dit Casimir Périer de la crise anglaise ? Je ne peux décemment pas recevoir ici le Constitutionnel.

   - On a pu croire l'an passé que les affaires allaient reprendre. Ce ne fut qu'une flambée de bois vert. Les cours du fer sont retombés au plus bas depuis 1815. Le coton semble ne pas avoir de limite dans la chute. Les Anglais ont encore des stocks et une industrie hors de proportion avec les besoins de temps de paix.

   - Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi la misère atteint chez eux de tels abîmes. Avant qu'ils ne développent leur industrie, on ne comptait jamais autant d'indigents. Leur victoire est pour le moins amère.

   - Je crois que le problème vient de l'augmentation de la population. L'industrie, née de la guerre, a eu pour conséquence le développement de moyens puissants utilisables pour l'assainissement des villes. A Londres, on ne boit plus depuis longtemps l'eau saumâtre de la Tamise. Regardez à Paris, on pompe encore l'eau de la Seine pour alimenter les fontaines publiques ! En Angleterre, l'amélioration de l'hygiène, l'assainissement des villes, par les trottoirs et les égouts, ont réduit aussitôt la mortalité infantile. Regardez comme les habitudes ont changé ! Chez nous, on quitte les villes dès les premières chaleurs par peur des fièvres ; en Angleterre, on y reste tant que la chasse n'est pas ouverte, jusqu'à la mi-octobre au mieux. Aujourd'hui encore, Strasbourg est inhabitable l'été. Les enfants dont les parents doivent rester en ville, ont peu de chances d'échapper aux multiples fièvres qui y prolifèrent. Le spectacle le plus surprenant dans les villes anglaises est le nombre des enfants. Vous n'imaginez pas l'agitation qu'ils mettent partout, même dans les beaux quartiers qui se développent à l'ouest.

   - Il faut pourtant habiller et nourrir toute cette population.

   - Pas avec les sabres de John Wilkinson, les canons, les essieux, les boulets qu'ils savent fabriquer en masse. Mais le jour où ils auront converti leur industrie de guerre aux besoins de la population, alors l'Angleterre entrera dans une ère de prospérité telle que l'on n'en a jamais vu encore sur Terre.

   Mathias craignait que le maire n'en vînt au cours du fer et aux affaires de son fils, ou du moins de Sarrezzo, mais il changea de sujet.

   - J'oubliais de vous féliciter. J'ai lu dans le Courrier du Bas-Rhin que vous avez marié votre seconde fille.

   - Je vous remercie. Il y a tout juste un mois. Mon gendre a longtemps hésité à cause de l'opposition de son père.

   - Oui, figurez-vous que je connais votre gendre. Il m'a raconté l'histoire du marquis italien. Il a été surpris que je le trouve bien pointilleux. Moi, je n'aurais pas hésité. Je vois la tête du préfet ! Me donner du monsieur le marquis ! Monsieur de La Brélière est venu me voir plusieurs fois pour des affaires de forêts. La dernière fois, c'était il y a au moins un an. Non, attendez ! c'était bien avant ; je me rappelle maintenant : le haut fourneau des Wecksheim marchait encore. Il y a bien deux ans. C'est un garçon très doué m'a-t-il semblé.

   - Vous savez peut-être qu'il a réorganisé la manufacture de Bruchwiller. Le malheur est qu'il s'est brouillé avec Charles, mon fils aîné. Il a repris du service. Mais il vient à nouveau de demander un congé pour rejoindre Eugène, mon second fils, dans la Loire.

   - Ce que vous me dites ne me surprend pas. Je crois que c'est pour me demander ce que je savais de la mort de Jean-Ignace Chennecy, votre neveu, que monsieur de La Brélière est venu me voir. Mais j'ignore ce qui s'est passé. Ici vous savez, on ne peut qu'essayer de deviner. Pour la plupart, les habitants viennent du Ban de la Roche. Des murs. Sur les faits, je n'ai rien pu lui apprendre. Le bruit qui s'est répandu peu après l'événement est que la mort de monsieur Jean-Ignace n'était pas accidentelle.

   - J'en suis convaincu depuis toujours. Ce que je n'ai jamais trouvé, c'est qui pouvait lui en vouloir. Lors d'un passage à Paris, j'ai même rencontré ce Villefontaine avec lequel Jean-Ignace s'était battu en duel avant son retour à Strasbourg. Je n'ai rien appris. Jean-Ignace était incapable de diriger une affaire industrielle. Tout le monde le savait. Personne ne pouvait craindre qu'il exige d'y jouer un rôle. Bien sûr, il aurait eu une position de force à l'époque, mais mon frère avait déjà fait entrer les Wecksheim et Maximilien Régling dans l'affaire ; le pire qui aurait pu arriver était qu'il vende ses parts. Les autres actionnaires auraient dû les reprendre conformément aux statuts de la Compagnie.

   - Monsieur Alexandre m'a demandé ce que je pensais d'une autre hypothèse : votre neveu aurait été tué lors d'un duel.

   Mathias l'avait déjà envisagé. Il n'avait pas trouvé qui avait pu s'opposer à son neveu. Mais à cet instant, il fit le rapprochement avec la mésentente entre Alexandre et Charles, dont le maire semblait informé.

   - Vous voulez dire que Charles se serait battu en duel avec son cousin ? C'est invraisemblable. D'abord Charles n'aurait eu aucune chance. Il sait tenir une épée, mais Jean-Ignace était redoutable à cet exercice. Il faudrait un motif. Charles n'est pas un homme à se prendre de passion pour une femme. Du moins j'en jurerais. Mais connaît-on le fond du cœur de son propre fils ? Pour une raison inverse, Jean-Ignace ne pouvait s'attacher à aucune femme.

   - Il y a bien eu cette Parisienne.

   Mathias essaya de rester imperturbable, bien qu'étonné que le maire fût si bien informé de cette affaire.

   - C'était par intérêt, et je crois savoir que ce n'était pas lui qui s'était estimé offensé. Jamais il ne se serait battu pour une femme.

   Au cours de la discussion, le maire s'était assis à une table et avait invité Mathias à s'asseoir également. La table était encombrée de dossiers ouverts.

   - Vous étiez en plein travail. Je suis confus de vous avoir dérangé si longtemps.

   - Oh ! ici vous savez rien ne presse. Ce sont les papiers de la mairie. Je n'ai pas encore trouvé de local, alors je garde tous les dossiers chez moi. Le maître de poste n'a pas voulu renouveler le bail du bâtiment que la mairie lui louait. Mais j'y pense, je dois avoir un registre des déclarations de disparition. Avec la proximité du Ban de la Roche, nous avons au moins trois ou quatre disparus chaque année. Là-haut, ce doit être pire, mais personne ne les déclare. Un vieillard, deux jeunes gens, la conscription sans doute, un enfant.

   Le maire poursuivit l'énumération en remontant les années.

   - Ah ! une jeune femme en 1817 ; le 23 novembre 1817.

   - Mais dites-moi, c'est l'année de la mort de Jean-Ignace.

   Le maire regarda Mathias Chennecy avec surprise.

   - Neuf ans déjà ! Je ne croyais pas que c'était si loin.

   Dans un autre registre, le maire trouva la date de la mort du neveu de Mathias : le 22 novembre 1817.

   - Voilà une coïncidence surprenante ! Je suis quand même surpris par l'état de conservation du corps qui a été trouvé dans le canal. Il est impensable que ce soit la même personne.

   - Oui, ce n'est guère possible. Je vais quand même faire prévenir les gendarmes de Lutzelhouse. Bien que mon expérience me montre assez qu'il ne faut rien espérer apprendre des habitants.

   Mathias retrouva son cheval devant le perron. Un palefrenier du maire l'avait bouchonné et le faisait marcher en attendant. Le palefrenier se vit refuser l'aide qu'il proposait. Mathias approchait de la soixantaine ; il tenait à montrer qu'il était encore assez souple pour monter seul. Il salua à nouveau le maire et retourna au château d'Oberwill.

   - Mais si, entrez mon oncle ! Nous ne sommes pas en train de comploter contre le roi. J'expliquais à mes cousins les raisons qui m'amènent à me retirer de la Société.

   - Vous désirez vendre vos parts ?

   - Non, mon oncle ! Je me suis mal exprimé. Je voulais dire que mon intention est de quitter la présidence. Charles vient d'accepter de me remplacer.

   Charles rappela que la décision revenait aux actionnaires. Il expliqua à son père les dispositions qu'ils examinaient. Vaudricourt, cette forge du Jura, achetée un an auparavant, se heurtait à des difficultés financières. Il avait fallu payer des arriérés de salaires pour conserver les employés et réaliser d'importants investissements pour remettre l'affaire en route. Charles proposait de faire appel à des capitaux extérieurs à la famille. Mais fallait-il faire entrer des étrangers dans une Société qui n'aurait possédé que Vaudricourt ? Ils auraient alors un pouvoir important sur les affaires de la forge. L'autre solution était d'intégrer Vaudricourt dans la Compagnie existante et d'ouvrir son capital à l'extérieur de la famille. Mathias intervint dans l'exposé de Charles.

   - Vous devriez demander à Frédéric de Kertzfeld d'étudier la question. Il participe, au nom de clients de la banque, à la création de plusieurs Sociétés anonymes. Deux d'entre elles ont déjà obtenu l'avis favorable du Conseil d'Etat et attendent l'ordonnance du gouvernement.

   - Je n'ai pas encore réussi à les convaincre de l'avantage d'une Société anonyme. Ils craignent qu'un tiers ne ramasse les actions et ne puisse ainsi s'imposer.

   - C'est une question de quantité d'actions mises sur le marché.

   Louis-Eugène qui suivait le débat de loin, il n'était plus concerné, soutint son père et son frère :

   - Dans les forges, les investissements deviennent si considérables que les capitaux de quelques familles ne peuvent plus suffire. Mais il y a des moyens pour conserver le pouvoir. Je ne sais pas comment tourneront toutes ces Sociétés anonymes, mais, à l'exception de celles qui perdent de l'argent, il n'y a pas encore d'exemple que les fondateurs aient perdu le pouvoir. Le vrai problème est celui des successions.

   - Encore faut-il avoir un héritier capable de diriger l'affaire.

   - Il y a aussi diverses manières d'ouvrir le capital à l'extérieur. Vous pourriez proposer des actions à des personnes qui accepteraient de ne pas les céder à des tiers. Tenez ! vous devriez en parler au maire d'Oberwill. J'arrive de chez lui.

   - C'est un client de la banque ?

   - Non ! Du moins pas encore. Je suis entré chez lui presque par hasard. Des ouvriers ont découvert un cadavre dans le canal du moulin à tanin, vous savez, celui qui est à gauche, à l'entrée de la propriété du maire. Je suis allé aussitôt le prévenir et nous avons longuement parlé. Vous le connaissez, je crois, Alexandre, c'est un homme qui semble intègre. Il est en tout cas plus cultivé et civil que je ne pensais.

   Alexandre approuva son beau-père.

   La discussion se porta sur les affaires de Louis-Eugène Chennecy et d'Alexandre de La Brélière dans la Loire. Les travaux de la forge commençaient. Dans un premier temps, trois fours à puddler étaient prévus. Au moins l'un d'eux serait ainsi toujours en état de fonctionner. Deux puddleurs anglais, embauchés par Louis-Eugène lors de son dernier voyage à Sheffield, étaient sur place pour veiller à la bonne exécution de l'installation. Pour l'instant, Louis-Eugène finançait seul les travaux. Son apport à la Société future serait donc en nature.

   Du côté des hauts fourneaux, rien ne se précisait. Un contrat de fourniture avait été signé avec une usine proche pour les trois ans à venir. Les bénéfices des deux dernières années laissaient un répit aux maîtres de forges. Les créanciers ne s'inquiétaient pas encore. Cependant, la tension économique pouvait mettre à portée des affaires endettées, mais modernes. Aussi Louis-Eugène et Alexandre poussaient, autant qu'ils pouvaient, à la mise en place de la Société pour se trouver prêts sans délai à la première opportunité.

   Les Cleggan, quant à eux, avançaient avec prudence. Ils étaient encore loin d'avoir convaincu les multiples fabricants d'armes indépendants qui constituaient la manufacture royale de Saint-Etienne. Le débouché le plus sûr pour leur acier fondu était une forge du Jura, spécialisée dans la fabrication de lames de ressorts de carrosserie. Un essai avait été effectué à Bruchwiller pour les armes blanches. Le résultat était saisissant, mais le forgeur qui avait accepté de réaliser la lame quitta l'Alsace peu après. Il se fit engager par Louis-Eugène à Saint-Just-en-Jarez. Fut-il l'objet de pressions de la part des autres ouvriers de la manufacture, ou était-il parti de son plein gré ? Charles décida qu'il valait mieux attendre que les esprits évoluent. Il se contenta d'introduire l'acier fondu dans la fabrication de quelques pièces à l'atelier d'Urbeis.

   La multiplicité des facteurs et des circonstances qui font prendre des décisions ont amené à croire qu'elles sont arbitraires. Dans la ligne de Tolstoï, on alla même jusqu'à écrire que le rôle du chef consiste seulement à suivre l'ordre des choses. On va de là, sans effort, à l'idée de révolution permanente, à la suppression de l'Etat.

   Les bonnes décisions paraissent toujours, après coup, avoir été dans l'ordre des choses. Il est bien facile de voir ce qu'il fallait faire lorsque la réalité est là. La meilleure preuve que l'on puisse apporter à l'importance des décisions humaines, est le résultat des mauvaises décisions. Tolstoï lui-même se laisse emporter par ses passions. Il soutient deux positions contraires : Koutousov aurait été un bon général parce qu'il prenait les décisions conformes à l'ordre des choses. Tel général prussien était un incapable. Il voulut organiser la manoeuvre selon les principes militaires et ses propres idées de la situation. Il fut battu par Napoléon. C'est donc que les décisions ont une importance capitale. Une mauvaise décision peut conduire un homme, une Entreprise, un Etat à la ruine.

   Le vrai problème est de savoir ce qui sera jugé ensuite dans l'ordre des choses. Même dans les cas les plus simples, il faut une singulière force de caractère pour imposer ce que l'on peut être le seul à considérer comme étant dans l'ordre des choses.

   Le rebondissement de la crise à la fin de 1826, à la suite de récoltes désastreuses, était imprévisible. Pourra-t-on traiter de génies industriels ceux qui auront attendu l'effondrement des affaires pour ramasser les moins pourries ? Investir à cet instant même est une décision qui apparaîtra ensuite comme presque évidente. Mais la crise durait sans interruption, en Angleterre surtout, depuis la fin de la guerre contre Napoléon. Pourquoi maintenant ? Ceux qui ont investi juste avant le redressement de 1825, se ruinèrent lors de la rechute. Les faillites du maréchal de Marmont et du financier Milleret ne furent que les plus spectaculaires. L'ordre des choses est imprévisible. C'est un peu une question de chance aussi. Mais celui qui ne se décide jamais, ne pourra jamais bénéficier de la chance. 

   La conversation fut interrompue par l'entrée d'un domestique. Il annonça l'arrivée des Sarrezzo. Antoine avait invité Joseph Sarrezzo à la chasse. Malgré la vente du Ban de la Roche, il restait plus d'un millier d'hectares autour d'Oberwill. Les forêts étaient louées depuis l'arrêt de la forge, mais Antoine Wecksheim s'était réservé le droit d'y chasser.

   Les affaires de Sarrezzo étaient florissantes. Il avait été repris par sa première passion : la pierre. Avec la crise, il réalisait de superbes acquisitions dans les meilleurs quartiers de Paris. Les travaux de Seranville l'occupaient également beaucoup. Il les surveillait lui-même. Mais il n'avait pas renoncé aux forges. Bien au contraire, il s'irritait de la lenteur et de la prudence de Louis-Eugène. Il comptait bien le voir à Oberwill pour le presser d'agir. Il avait commencé les démarches pour obtenir une nouvelle ordonnance royale, complétant celle que Louis-Eugène avait obtenue pour les fours à puddler un an auparavant. Il lui paraissait préférable de construire des hauts fourneaux plutôt que d'acquérir des installations qu'il faudrait rénover.

   Tous se rendirent sur le perron pour accueillir les invités d'Antoine. Louis-Eugène Chennecy éprouvait la même gêne que trois mois plus tôt lorsqu'il avait revu Horacie Sarrezzo à Paris. A sa lettre de château, elle avait répondu, de manière un peu inattendue, bien que sa lettre n'aie contenu que des banalités aimablement tournées cependant. Une correspondance régulière avait suivi, mais ni l'un ni l'autre n'avait exprimé ses sentiments. Qu'éprouvaient-ils d'ailleurs ? Cela restait assez vague. 

   Les sentiments d'Horacie étaient même passablement confus. Depuis quelque temps, Joseph Sarrezzo était plein d'égards pour son épouse. Une froide soirée d'avril, elle regardait le feu dans la cheminée, son ouvrage sur les genoux. Son mari lui avait posé une question sur l'aménagement de Seranville. Elle ne répondit pas. Il s'inquiéta de la voir préoccupée. Reprenant ses esprits, elle invoqua une lettre de son frère. Elle avait bien reçu cette lettre, mais elle pensait en réalité à Louis-Eugène. Depuis ce jour, son mari avait changé plusieurs de ses habitudes. En particulier, il ne se retirait pas aussitôt après le dîner, les rares soirées où ils ne sortaient pas, pour travailler à ses multiples affaires. Jusque-là, Horacie devait attendre le souper.

   Son mari n'avait jamais vérifié sa correspondance, l'idée ne lui en serait pas venue à l'esprit. Mais il savait que Louis-Eugène lui écrivait. Elle ne s'en cachait pas d'ailleurs. Elle savait, parfois mieux que par les rapports hebdomadaires, ce qui se passait dans la Loire.

   L'empressement de son mari rappelait à Horacie les premières années de son mariage. Elle lui était reconnaissante de ne pas faire état de la moindre jalousie. Bien plus, il avait assez adroitement laissé entendre à plusieurs reprises qu'il était responsable de la distance qui s'était installée peu à peu entre eux.

   Le temps, l'attente accroît généralement les sentiments. Mais ceux qu'Horacie avaient à l'égard de Louis-Eugène Chennecy n'ayant jamais été que diffus, et jamais exprimés, il n'y avait pas à proprement parler d'attente. Au fil des lettres, une image moins romantique du jeune maître de forges s'était installée dans sa pensée. Malgré toute l'imagination que mettait Louis-Eugène pour décrire l'effervescence qui régnait dans la Loire, il n'était question que d'industrie. Sans même le vouloir, Louis-Eugène voulait faire partager sa passion du fer. Mais ce n'était pas cette passion-là qui avait d'abord attiré Horacie. Les sentiments ne s'affinent pas au four à puddler ni ne se forgent au marteau à drôme. Ces pensées montaient en elle peu à peu. Aussi la perspective de le revoir à Oberwill, alors qu'elle n'avait pas clairement décidé ce qu'elle devait faire, la gênait.

   De son côté, Louis-Eugène Chennecy savait que Joseph Sarrezzo voulait hâter les choses. Il se demandait comment s'y prendre pour le faire patienter un peu. Il ne pouvait pas mener tout de front. Il ne fallait pas non plus le contrarier. Il pourrait bien un jour se passer de lui. En d'autres termes, les sentiments n'étaient pas alors sa principale préoccupation.

   Les hôtes s'étant changés, il restait encore une bonne heure avant le dîner. On profita de la douceur de l'air qui régnait encore pour faire le tour du parc.

   Ce fut à ce moment que le maire d'Oberwill se présenta au château accompagné par deux gendarmes. Ils marchaient derrière lui, tenant leur cheval par la bride. Le maire demanda à voir Antoine Wecksheim.

   On les fit entrer dans la bibliothèque du château. Antoine était encore à la chasse avec ses cousins. C'est Mathias Chennecy qui rejoignit le maire et les gendarmes quelques instants plus tard.

   - Les gendarmes de Lutzelhouse sont montés à Oberwill avant même que je ne les fasse appeler. Un des employés de la forge de votre neveu a été trouvé comme mort sur la route de Strasbourg. Il a été blessé par une balle. Il est soigné à Lutzelhouse. J'ignore s'il est encore en vie.

   - Un dénommé Hans Hauser.

   L'officier de gendarmerie semblait vexé que le maire exposât lui-même la situation. Tout au long du chemin, il avait préparé son discours. Il ajouta cette précision alors que le maire s'était arrêté pour laisser le temps à Mathias d'évaluer la situation.

   - Mais Hans est dans la Loire depuis plusieurs mois !

   Mathias Chennecy ignorait que son fils Louis-Eugène avait envoyé Hans Hauser à Oberwill pour organiser l'expédition de la machine à vapeur de la forge, maintenant inutilisée ; il l'avait achetée à la Compagnie des Forges et Ateliers de la Bruche et comptait l'installer à Saint-Just-en-Jarez.

   Hans venait de quitter Oberwill à pied pour revoir son père à Bruchwiller, avant de retourner dans la Loire.

   - Il y a autre chose. Ces messieurs ont voulu voir le cadavre du canal. Ils ont demandé l'exhumation du corps, enterré, selon mes instructions, au cimetière d'Oberwill. Nous en venons. Le corps a disparu. Il n'a probablement pas été enterré là, bien que la tombe eût été remblayée très récemment.

   Antoine Wecksheim entra dans la bibliothèque à cet instant. Mathias lui expliqua ce qui était arrivé à Hans Hauser et lui rappela la découverte du cadavre dans le canal.

   - J'ai encore vu Hans ce matin avant son départ. Il m'a paru très calme, comme d'habitude. Mais je vois que vous semblez vouloir associer ces événements. Hans est du Ban de la Roche, bien qu'il n'y ait pas remis les pieds depuis dix ans. Il subsiste là-haut de vieilles querelles de famille, qui se transmettent à travers les générations. L'expérience me montre qu'il n'est jamais possible de relier entre elles des affaires qui paraissent coïncider.

   - Savez-vous pourquoi ce Hans Hauser ne montait plus au Ban de la Roche ?

   L'officier parlait avec autorité. On sentait, par cette question pertinente, qu'il voulait prendre les choses en main. Il savait, par expérience, que la tendance naturelle de ces notables est d'arranger les choses : pas de vagues. Il était nouveau dans la région. Les mystères du Ban de la Roche lui paraissaient n'être qu'une suite de légendes auxquelles il se faisait fort de mettre un terme.

   - Je crois que c'est une histoire de femme. Sa fiancée est partie avec un soldat autrichien à la fin de l'occupation.

   - Elle est partie ou vous pensez qu'elle est partie ?

   - Je n'en sais rien. Je vous rapporte ce qui a été dit à cette époque, autant qu'il m'en souvienne.

   Antoine ajouta :

   - Puisque nous parlons du Ban, je dois vous signaler ce que nous avons vu cet après-midi.

   Il raconta en détail ce qui s'était passé.

   Ils étaient montés jusqu'à la crête du Chenot, poursuivant un sanglier et ses marcassins. Ils durent enfin les laisser s'échapper dans les pentes boisées du Cosaque. Si Antoine avait conservé les bois du Chenot, il n'était plus chez lui au-delà du col de la Perheux. Ils descendirent toutefois se restaurer à Waldersbach.

   Le village était alors en pleine agitation. Le feu avait pris à l'une des habitations, en bois, comme la plupart des maisons du village. On craignait que le feu ne s'étende.

   Il leur fut impossible d'apprendre la cause de cet incendie. Les mots qui ne se rapportaient pas au service semblaient échapper à l'aubergiste, qui répétait inlassablement en patois qu'il ne comprenait pas. Il manifesta une profonde inquiétude lorsqu’Antoine expliqua aux autres chasseurs que cette maison appartenait au père de la fiancée de Hans Hauser, celle qui était partie avec un soldat autrichien. A quarante cinq ans, c'était maintenant un homme âgé : il avait au moins trente ans d'une vie de charbonnier. Il avait travaillé dans les forêts pour la forge d'Oberwill. 

   L'officier de gendarmerie décida de monter au Ban de la Roche dès le lendemain matin. Le gradé se montra réticent, mais il accepta pour ne pas s'exposer à l'ironie de son chef.

   Dès le départ des gendarmes, Antoine Wecksheim prévint Louis-Eugène Chennecy. Ils décidèrent aussitôt d'envoyer un domestique prendre des nouvelles de Hans Hauser et tenter de l'éloigner au plus vite de la région, la nuit si possible. On mit un cheval à sa disposition.

   Mais un autre drame survint le lendemain.

   C'était au cours du dîner. Il était plus de quatre heures déjà. Une vive dispute opposait Mathias et sa sœur, Ann-Françoise Wecksheim, la générale. Mathias, comme ses fils et ses gendres unanimes, avaient été frappés par les atrocités commises par les Turcs en Grèce. Déjà, lors du massacre de Chio, quatre ans auparavant, tous avaient été scandalisés par l'absence de réaction, ne serait-ce que sur le plan humanitaire, à l'égard du drame grec. Au nom du statu quo, et en dépit des intentions affichées par les russes, dont ils avaient quelques raisons de douter, Canning, le premier ministre anglais, et Metternich, le chancelier autrichien, s'opposèrent à toute action.

   La même passivité se manifesta encore lorsqu’à Missolonghi, les grecs, assiégés dans la place, se firent sauter plutôt que de se rendre aux Turcs. Ils savaient qu'ils seraient tous massacrés ou, au mieux, vendus comme esclaves, comme il convient à des chiens d'infidèles.

   Mais cette fois, l'émotion fut immense dans toute l'Europe. Et en France d'abord.

   Mais la France était dans une de ces situations de malentendu qui perdent les nations, pour peu qu'elles surviennent dans des moments critiques. Les hommes les plus sensibles à ces événements tragiques étaient les libéraux. C'est-à-dire l'essentiel des gens cultivés et des hommes d'affaires du pays. La bourgeoisie en un mot, du plus bas au plus haut de ses multiples niveaux. Pour elle cependant, une intervention de la France dans cette affaire était impossible : la victoire d'armées modernes contre les Turcs et les contingents égyptiens, venus en renfort, était certaine, mais elle aurait contribué d'abord à renforcer le pouvoir de Charles X, qui s'enfonçait chaque année davantage dans un retour désespéré à l'absolutisme d'antan. La priorité était alors à la lutte contre le pouvoir, égaré par des courtisans aveugles aux transformations de la France.

   Mathias Chennecy avait pris à partie sa sœur, bonapartiste au-delà du raisonnable. Elle subventionnait les journaux d'opposition d'Alsace. Cette affaire grecque était, dans son esprit, un coup monté par les ultras pour lancer la monarchie dans une nouvelle aventure militaire sans risques. Mathias, encore bien informé, soutenait au contraire qu'il s'agissait d'un drame et que l'Histoire jugerait ceux qui n'auraient pas su, ni voulu aider, ces malheureux chrétiens. Il savait d'expérience que tous ces Grecs n'étaient pas des saints. Négociants redoutables, ils ne craignaient pas, à l'occasion, de pratiquer la piraterie dans les eaux méditerranéennes. Mais il savait aussi que tous les chefs politiques libéraux s'opposaient à cette intervention.

   Le drame d'un honnête homme, je veux dire d'un homme droit, c'est de devoir accepter un combat qui n'est pas celui qu'il juge, du fond de son cœur, le plus essentiel dans l'instant présent. Mais la vraie honte retombe toujours, tôt ou tard, sur ceux qui sont responsables de l'ambiguïté.

   Charles Chennecy ne pouvait s'opposer à sa tante aussi ouvertement que son père. Mais il essaya de faire parler Maximilien Régling, aussi gêné que Mathias Chennecy, par l'ambiguïté de la situation. Maximilien laissa parler son cœur.

   Antoine Wecksheim espérait la chute de la branche aînée des Bourbons : c'était la condition de la réalisation de ses ambitions politiques. Mais il était très influençable. Son épouse l'avait convaincu que les libéraux avaient tort d'aller contre l'opinion générale. Ils pourraient payer fort cher un choix centré sur leur intérêt immédiat.

   Ann-Françoise Wecksheim se trouva ainsi isolée. Mais elle n'en devenait que plus agressive.

   C'est à ce moment que l'on annonça le retour des gendarmes. Pourquoi diable repassaient-ils au château d'Oberwill ? Antoine Wecksheim quitta la table pour aller à leur rencontre.

   Seul l'officier était là. Il était couvert de boue et ses vêtements étaient déchirés en plusieurs endroits. L'homme était calme. Il avait une grande maîtrise de lui-même. Antoine, en l'écoutant plus attentivement que lors de sa première visite, la veille, comprit qu'il s'agissait certainement d'un des ces membres de l'ancienne aristocratie, démunis de ressources, et qui avaient accepté une de ces multiples fonctions dans l'Administration, où leurs parents auraient cru déchoir.

   Il expliqua qu'ils avaient essuyé des coups de feu en arrivant à Waldersbach. Ils avaient sauté de cheval et s'étaient cachés dans le bois du Trouchy, qui bordait la route du côté opposé à leurs agresseurs. Le gradé avait été touché. Après être monté quelques minutes dans le bois, il s'écroula et l'officier dut le porter. Il se cacha près du sommet du mont Saint-Jean. Il n'entendit plus rien. Il pensa ne pas être suivi. Leurs agresseurs devaient fouiller les abords du chemin qui redescendait vers la vallée. Peut-être n'avaient-ils pas cherché à les retrouver. Il repartit donc, toujours vers le Nord et redescendit sur la Rothaine, le gradé sur les épaules.

   Le gendarme était soigné dans les communs par les domestiques du château.

   Dans les jours qui suivirent, le Courrier du Bas-Rhin consacra plusieurs articles à cette nouvelle affaire du Ban de la Roche ; à ses surprenantes coïncidences. Le mystère étant ce qui plaît le plus aux lecteurs, un chroniqueur s'étendit en multiples hypothèses sur l'identité de la noyée d'Oberwill. On vit même des gravures du moulin à tanin et du château du maire; l'élévation de sa demeure à ce rang lui coûta fort cher.

   Le préfet craignit que la situation désastreuse des habitants, le Ban de la Roche avait été particulièrement frappé par les intempéries, ne les amène à des actes plus violents encore. Il fit monter du blé et des pommes de terre, pourtant rares dans la vallée du Rhin elle-même. Aucune poursuite ne fut engagée. L'officier de gendarmerie fut muté en Bretagne.

   En allant avec son mari rendre au maire une visite de courtoisie lors des événements, Emilie Wecksheim fut vraiment convaincue que la patte, qui manquait à une peau d'ours d'Oberwill, était celle que l'on avait retrouvée dans le canal. Il s'agissait bien en effet d'une patte d'ours. Les ouvriers l'avaient laissée sur la berge, où elle traîna quelque temps avant que le maire ne fît tout nettoyer. C'est Antoine Wecksheim qui identifia l'objet en le retournant du bout de sa canne.

   Antoine refusa d'abord de croire à une telle coïncidence. D'autant qu'une si longue conservation dans l'eau lui paraissait improbable. Les faits n'étaient pas clarifiés pour autant.

   Il était évident qu'Hans Hauser devait savoir quelque chose puisqu'il avait été attaqué. Mais, Antoine était convaincu qu'il ne parlerait jamais. Il attendit le retour de Louis-Eugène descendu à Lutzelhouse prendre de ses nouvelles.

   Le domestique avait exécuté les ordres reçus. Ils étaient partis aussitôt pour la Loire, malgré l'opposition du médecin.

   En arrivant à Oberwill, Louis-Eugène Chennecy constata que les Sarrezzo étaient partis. Il n'avait pas eu, ou pas chercher comme on peut le penser, l'occasion de se trouver seul avec Horacie Sarrezzo. Quant à Joseph Sarrezzo, il ne fit qu'une brève allusion, en arrivant, à l'avancement des travaux dans la Loire, mais il avait décidé de ne pas parler affaires chez les Wecksheim.

   La réaction de Charles Chennecy, lors de la discussion sur l'intervention en Grèce, avait amélioré ses relations avec sa belle-sœur, Emilie Wecksheim. Et son comportement dans l'affaire du Ban acheva de la convaincre qu'elle avait eu tort de le mettre en cause. Dès lors, elle ne se sentit plus concernée par la mort de Jean-Ignace Chennecy. Cette affaire l'avait pourtant préoccupée si lontemps qu'elle y pensait parfois, mais seulement pour s'étonner de la profondeur de l'énigme.

 

                               T A B L E    D E S   M A T I E R E S

 

 

 

Chapitre   1

 

L'affaire Dalouzi

Septembre            1815

Chapitre   2

 

Les notables

Septembre            1815

Chapitre   3

 

L'occupation

Novembre            1815

Chapitre   4

 

La chasse au loup

Décembre             1817

Chapitre   5

 

Messieurs Chennecy et Cie

Septembre            1820

 

Chapitre   6

 

Le feu de l'enfer

Octobre 1820

Chapitre   7

 

La peau d'ours

Octobre 1820

Chapitre   8

 

Baerensee

Mai                        1821

Chapitre   9

 

Le modèle 22

Février                   1823

Chapitre 10

 

La conversion des rentes

Novembre            1824

Chapitre 11

 

L'allée des tilleuls